Œuvres polém. et dit
tfi DE L'AVENIR POLITIQUE
C'est d'abord l'irritation exagérée, encore plus profonde que bruyante, de l'opinion pendant les premiers mois de l'expédition de Crimée : car c'est le propre de la mauvaise démocratie de ne pas savoir supporter l'adversité ; et le premier symptôme des envahissements de l'esprit de désordre qui aboutit à l'abdication et à l'asservissement des grandes nations, c'est de ne savoir expliquer que par la trahison ou l'incapacité les chances nécessairement variables de la guerre. L'Angleterre s'est donc laissée entamer, l'hiver dernier, par Tune des infirmités radicales de la démocratie. Elle a oublié que le caractère distinctif des gouvernements aristocratiques et libres est de garder leur sang-froid dans l'une et l'autre fortune, comme le fit Rome au temps d'Annibal et de Pyrrhus, et l'Angleterre elle-même sous les deux Pitt.
Un symptôme encore plus sérieux et plus durable se manifeste par le ton général de la littérature contemporaine. Livres et journaux, revues et brochures, prose et poésie, histoire et roman , tout respire un esprit de critique et de dénigrement à l'endroit des classes supérieures ou des institutions anciennes ; et puisque nous avons parlé de romans, il suffira de comparer ceux de Dickens avec ceux de sir Walter Scott, pour juger de la distance qu'a franchie l'esprit public depuis trente ans. Dans les œuvres du baronnet écossais, il n'y a pas la plus légère trace d'une protestation contre les idées monarchiques ou aristocratiques, et s'il a su reproduire avec un incomparable talent les mœurs et le langage des paysans et des petits bourgeois écossais, on doit remarquer qu'il a presque toujours choisi ses héros et ses héroïnes dans les rangs les plus éïevés de la société : ce qui n'a peut-être pas mal contribué à la popularité colossale dont il jouissait en Angleterre avant même de la conquérir dans le reste de l'Europe. Tout au contraire, le romancier le plus en vogue
de nos jours a cherché ses sujets et ses personnages dans la vie des classes intermédiaires, et le servum pecus des novateurs s'est naturellement jeté à sa suite dans la voie où il avait trouvé un succès inespéré.
Ailleurs, et dans un genre plus sérieux, il est incontestable que la satire amère et violente des habitudes et des idées aristocratiques devient peu à peu la corde qui vibre le mieux à travers les discussions politiques et les études historiques. La démocratie affecte déjà au delà du détroit la forme qu'elle n'adopte sur le continent qu'avant d'avoir conscience d'ellemême, ou qu'après s'être attiré d'amers mécomptes et d'humiliantes défaites. Elle en est déjà à vanter l'unité conquise par la violence, et à envier les nations qui ont sacrifié leur droit public, leur histoire et leur honneur à la force incarnée dans quelques hommes.
Ce culte d'idoles humaines déguisé sous le nom de héros, hero-worshipping , comme on dit aujourd'hui, cette idolâtrie de la force et du succès a trouvé un prophète éloquent dans la personne de M. Carlyle, dont le talent incontestable mérite d'être signalé comme celui qui a le plus travaillé à dépraver l'esprit public en Angleterre et à détruire le prestige de ses anciennes institutions. Après avoir écrit l'histoire de la Révolution française dans une série de tableaux rabelaisiens, où l'horreur du crime et l'innocence des victimes sont travesties avec une révoltante bouffonnerie, il a essavé d'imposer à l'Angleterre le culte de Cromwell, en attendant mieux. Il compte beaucoup d'admirateurs et de copistes. Un certain nombre de recueils périodiques se font l'écho de ses doctrines. Cette adoration de la force n'est <pf une conséquence, paradoxale en apparence, mais profondément logique, de l'esprit démocratique habilement greffé sur les intérêts et les passions du moment. Elle peut servir à expli-
qucr certains phénomènes récents de l'admiration populaire en Angleterre, qui ont étonné le monde. Des versificateurs langoureux se font l'écho de cette admiration et de cette envie maladive dans des élégies qui contrastent étrangement avec l'orgueil national dont étaient enflammés, il y a un siècle, les jKKites 1 et les prosateurs dans tous les rangs de la société. On se souvient que sous Louis XIV les réfugiés français publièrent une protestation intitulée : Soupirs de la France esclave. Aujourd'hui, si les vers et la prose de ces panégyristes de l'unité et de la simplicité du pouvoir méritaient tant d'honneur, on pourrait faire un recueil de doléances intitulé : Soupirs de l" Angleterre libre.
Ce n'est pas seulement à l'étranger que des journaux radicaux tels que le Daily-News et l'Examiner vantent les bienfaits d'un despotisme nouveau, juste et intelligent; c'est encore dans le domaine de la politique intérieure que l'on
1 Notons le contraste entre ce qu'on écrit aujourd'hui en Angleterre, et les
\crs célèbres de lord Lyttlcton, écrits à Paris en 1728.
0 native isle! fair freedom's happiest scat...
When sliall I see thy fields...
When, in the shade of laws that long have stood,
Of fearless independence wisely vain,
The proudest slave of Bourbon's race disdain?
Yet oh ! wbat doubt, what sad presaging voice Whispers within, and bids me not rejoice; Bids me contemplate every state around From sultry Spain to Norway's icy bound ; Bids their lost rights, their ruin'd glories see. And tells me thèse like England once were free!
Ailleurs, il parle de la France sous Louis XV en des terme» qui ont malheureusement repris et conservé toute leur valeur :
... A nation hère I pity and admire,
Whom noblest sentiments of glory fire,
Yet laught by custom's force and bigot fear
To «ne with pride and boast the yoke they bear;
voit cette école invoquer, à rencontre des vieilles institutions de l'Angleterre, le développement graduel de la bureaucratie et de la centralisation, afin de miner par Faction infaillible de ce poison la vie des forces traditionnelles et indépendantes du pays. On citerait même plus d'un écrivain démocrate qui a, dans ces derniers temps, adressé des provocations directes à la royauté en l'excitant à secouer le joug des restrictions parlementaires, en lui promettant le concours de la démocratie, en prêchant l'union de la couronne et du peuple dans le but d'arriver à une révolution comme celle du Danemark en 1660. On s'adresse surtout au prince Albert, mari de la Reine, et quelques-uns ont voulu voir une réponse indirecte à ces provocations dans un discours récent de S. A. H. qui contenait une critique sévère de la forme du gouvernement anglais en ce qui touche à l'administration de la guerre Bref, il ne faut pas se dissimuler que toute une école litté-
whose nobles boni to cringo and to command, In courts a mean, in camps a gen'rous band, From each low lool of power content reçoive Those laws their dreaded arms to Europe give I
Un autre poète, Akensidc, dans une ode datée de 1758, dédiée aux ycntilthomme$ campagnard* de l'Angleterre, peint bien le mépris que lui inspirait l'asservissement de l'Europe, et le contraste entre les races continentales et cette gentry anglaise , émule des Romains pour l'agriculture et la liberté politique :
Whither is Europe's ancient spirit fled? Where are those valiant tenants of her shore... Freeman and soldier was their common name... Now in the front of battle charg'd the foe, Now in full councils check'd encroaching pow'r. But who are ye? from Ebro's loiteriug sons To Tiber s pageants, to the sports of Seine... Ye lost, ye self deserted !
See rifled nations crouch beneath their rod...
' Le 9 juin 1855, au banquet de Trinity-lluute, en proposant la santé des ministres.
raire et politique cherche à fomenter dans le cœur du peuple anglais le dégoût de ses institutions séculaires, le désir de singer la démocratie continentale, et l'espoir d'arriver à un de ces marchés honteux entre le peuple et le pouvoir, où le pouvoir livre sa moralité et le peuple son honneur.
Ces penchants morbides au déshonneur, cette dépravation temporaire, il faut l'espérer, de certains esprits, cet empire insolent du paradoxe, coïncident malheureusement avec un phénomène qui se renouvelle périodiquement dans l'histoire de toutes les nations qui en ont une. Il y a des temps de halte et d'affaissement où le génie politique et intellectuel d'un peuple s'éclipse. Seulement, dans les pays amortis par le despotisme, comme l'Espagne depuis Charles-Quint, ces éclipses durent deux ou trois siècles. Dans les pays libres , comme l'Angleterre depuis Guillaume III, elles durent quelques années. Toutefois celle que traverse aujourd'hui le peuple anglais l'inquiète et l'humilie : elle aide au succès des efforts ténébreux de ces prophètes de désordre et d'abdication individuelle. Au milieu d'une foule d'esprits supérieurs en tout genre, l'Angleterre d'aujourd'hui n'a point encore retrouvé les égaux des grands hommes dont le souvenir est encore vivant dans son cœur. Cette merveilleuse pléiade d'orateurs qui commence à Chatham pour finir à Canning n'a laissé que des échos dont la série est interrompue. Aucun homme d'État vivant n'a conquis l'autorité de Wellingjon, n'a hérité de la généreuse initiative de Peel. Excepté M. Ma-caulay, dont la supériorité comme historien sur tous ses prédécesseurs n'a pas besoin d'être démontrée, les écrivains môme étrangers à la politique n'offrent pas cette spontanéité d'inspiration, cette popularité impérieuse qui fut , dans les premières années de ce siècle, l'apanage de Byron, de Scott et de Moore. Le niveau général du talent, de la capacité, des
influences a baissé. C'estle symptôme le plus certain des progrès de l'esprit démocratique, tel qu'il aime surtout à se formuler de nos jours, par l'abdication de toute grandeur individuelle et de toute force indépendante.
Il faut donc le reconnaître, l'empire exclusif des anciennes idées s'affaiblit, et il en est de même du prestige des anciennes institutions. En d'autres termes, le caractère profondément aristocratique de la liberté et de la société anglaise tend à s'altérer. Cet empire est encore profondément enraciné ; ce prestige est encore généralement reconnu, mais ce n'est déjà plus ce que c'était jadis. Un lord est toujours quelque chose de grand, d'une grandeur même incompréhensible sur le continent, mais ce n'est déjà plus le lord d'autrefois. Tout l'ensemble "des usages et des notions qui se rattachent à ce nom, à ce titre presque intraduisible, a subi la même transformation. C'est peut-être un bien, peut-être aussi est-ce un mal ; dans tous les cas c'est un fait. Il faut se garder de le nier, comme aussi il faut se garder d'en exagérer les conséquences.