‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 2)Chapitre 34 sur 71 · PRINCIPAL MOTIF DE SE RASSURER · texte numérisé non relu

PRINCIPAL MOTIF DE SE RASSURER

Tout d'abord l'Angleterre, heureusement pour elle, ne pratique pas le culte de la logique. Elle s'est de tout temps réservé l'usage illimité de la plus éclatante inconséquence, avec le droit de ne pas sacrifier sa gloire, son bonheur et sa sécurité à une logique plus ou moins irréprochable. Elle ne permet pas à des esprits chimériques, violents et absolus, de l'égarer par leurs déductions et de l'opprimer par leurs conclusions. Elle a de tout temps réduit à leur juste valeur ces docteurs perfides et vains qui, pour consoler leurs dupes et leurs victimes, leur disent comme le Satan de Dante :

Forse

Tu non pensavi ch'io loico fossi I

C'est là qu'éclate surtout la sagesse supérieure dont cette nation est douée. Après avoir posé ou accepté un principe, elle ne se laisse pas conduire en son nom à l'utopie ou à l'abîme. Elle se défie même avec raison de l'empire des théories, qui sont en politique, plus que partout ailleurs, sujettes à caution, et l'on peut dire que son histoire est celle d'une lutte constante contre les conséquences exagérées des principes qu'elle a reconnus ou subis. Elle a accepté au moyen âge, comme toute l'Europe, le caractère religieux et féodal de l'autorité royale ; elle en a scrupuleusement conservé la terminologie jusqu'à nos jours. C'est là, et là seulement, qu'on entend dire encore, comme au temps de la reine Elisabeth :

les États de la reine, l'armée de la reine, les vaisseaux de la reine; que le tribunal le plus élevé s'appelle le banc de la Reine; que la tranquillité des rues se traduit par la paix de la Reine; que la Chambre des communes elle-même, souveraine en fait du pays, s'intitule dans ses adresses à la couronne : Vos fidèles communes. Personne ne songe à refuser, comme nos fiers et prévoyants députés du côté gauche d'il y a quinze ans , le titre de sujets, en s'adressant à la royauté; mais personne aussi ne songe à lui sacrifier sa dignité, sa conscience ou sa renommée.

Tandis qu'ailleurs les légistes et les théologiens déduisaient de ces formules historiques toute la théorie du droit divin et de l'omnipotence royale, en Angleterre, le bon sens et le bon droit les ont réduites à n'être que de pures fictions, conservées par respect pour un passé dont on a hérité de grands biens, mais sous bénéfice d'inventaire, et dont on ne veut pas renier la mémoire. Les Anglais ont laissé à la royauté la décoration, le prestige du pouvoir; ils en ont gardé pour eux la substance. Cela vaut mieux à coup sûr que de se payer de mots, et de se laisser duper par de belles théories dont la substance échappe toujours ou qui se concilient dans la pratique avec les plus révoltants abus.

Certains historiens racontent avec complaisance qu'un prédicateur ayant prêché, devant Philippe 11 d'Espagne, que les rois avaient un pouvoir absolu sur les personnes et les biens de leurs peuples, fut condamné par l'inquisition à se rétracter publiquement. Cette comédie, comme l'a très-justement qualifiée un savant et religieux écrivain', a pu consoler ou même édifier une nation follement éprise du despotisme qui devait anéantir sa grandeur morale et matérielle; mais elle

• M. Albert Du Boys, Histoire du droit criminel chez les peuples mudernes, p. 43.

n empêchait pas Philippe II de détruire effrontément les antiques libertés de l'Aragon et de la Belgique, et de mettre à mort sans jugement et à huis clos les plus illustres de ses sujets, y compr'13 son propre fils.

En fait de fiction, j'aime mieux le système anglais qui oblige aujourd'hui encore le plus fier aristocrate et le plus fougueux libéral à ployer le genou devant la reine sur son trône, pour lui offrir le discours que les ministres de la majorité parlementaire lui font prononcer, et qui choisit cette humble posture pour rappeler ainsi à la royauté les limites de son pouvoir et les conditions de sa durée.

D'un autre côté, après avoir mis, par la révolution de 4688, les libertés publiques sous la garantie d'un changement de dynastie, le peuple anglais a vigoureusement repoussé les doctrines qui, à plusieurs reprises, ont voulu se prévaloir de cet ébranlement pour amoindrir ou humilier la part faite à la royauté renouvelée, et pour substituer la république à la monarchie tempérée. Quand il veut une réforme, un progrès, il consacre l'énergie et la persévérance incomparables de son caractère national à l'obtenir; puis il s'arrête. Jamais jusqu'à présent il n'a ni compromis ni déshonoré ses victoires : jamais il n'a dépassé son but. Il n'imitera donc pas ces pays où toute cause victorieuse, hier la liberté, aujourd'hui l'autorité, commence, dès le lendemain de sa victoire, à creuser son propre tombeau par la main des courtisans et des logiciens du parti vainqueur; où la proclamation d'un principe, soit nouveau , soit restauré , entraîne aussitôt la destruction de tous les freins et de tous les contre-poids qu'on lui opposait avant son triomphe, et qui lui seraient bien plus nécessaires après ce triomphe qu'avant.

CnAPITRE VI

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