CHAPITRE XVIII
l'angletehre et l'espagke. f
Un contraste achèvera peut-être d'éclairer ceux d'entre mes lecteurs qui repoussent les arguments par lesquels j ai essayé d'établir la supériorité intrinsèque du régime politique qui a pour principe la liberté.
Prenons un point de comparaison dans l'histoire, en dehors de toute préoccupation et de toute partialité nationale. Laissons de côté la France : comparons l'Angleterre et l'Espagne, telles qu'elles étaient au sortir du moyen âge et avant la Réforme, l'une sous Henri VII, l'autre sous Charles- Quint. Puis voyons ce qu'elles sont devenues.
En 1510, l'Angleterre, épuisée par la guerre des deux Roses, dépouillée de toutes ses possessions en France, ne possédant pas encore FÉcosse, sans colonies et presque sans marine, compte à peine parmi les puissances importantes de l'Europe. En 1510, l'Espagne, délivrée du joug des Maures après sept siècles d'une lutte sans pareille dans l'histoire, constituée en corps de nation par Ferdinand et Isabelle, maîtresse d'un nouveau monde par Christophe Colomb, maîtresse des Pays-Bas, de la moitié de l'Italie et de tout le nord de l'Afrique, domine de toute la tête tous les royaumes chrétiens. Ximénès la gouverne; sainte Thérèse va naître dans son sein ; Gonzalve de Cordoue combat pour elle. Elle touche à l'empire universel.
Trois siècles après, où en sont-elles ?
En 1800, l'Angleterre, malgré ses révolutions, ses guerres
civiles, ses guerres de religion, sa lutte formidable contre la révolution française, dispute à la France la première place dans les affaires du monde. Elle n'a plus de rivale sur mer ; elle est la reine du commerce et de l'industrie : elle a un pied à Gibraltar, un autre à Malte; elle a fondé un empire en Asie, un ajutre en Amérique qui l'éclipsera peut-être un jour ; elle a marché de grandeur en grandeur ; elle a produit, dans presque tous les ordres de la pensée, des génies qui n'ont point de supérieurs; enfin elle est gouvernée, comme Athènes et Rome dans leurs plus beaux jours, par des générations d'hommes chez qui la grandeur civique se couronne du prestige d'une incomparable éloquence.
En 1800, l'Espagne, malgré les vertus de son héroïque population, si sobre, si patiente, si désintéressée, si pieuse, si supérieure par tous ces côtés à la race anglaise; l'Espagne, préservée par l'unité religieuse d'une source abondante de discordes et de maux ; l'Espagne ne compte plus en Europe ! Elle a tout perdu : institutions politiques, garanties civiles, richesse, crédit, influence, marine, armée, commerce, industrie, science, littérature, tout lui manque à la fois. Elle est tombée de chute en chute, de despote en despote, de favori en favori, jusqu'à n'être plus que la proie d'un Godoy.
Pitt et Godoy : ces deux noms résument la destinée et la différence de ces deux grandes nations chrétiennes au commencement du dix-neuvième siècle.
D'un côté, la vie, et la vie dans sa plus féconde splendeur : de l'autre, la mort, et quelle mort!
Comment s'expliquer une telle différence? Les protestants, et toute cette foule qui regarde la réforme de Luther comme une ère de progrès, ont une réponse toute prête. C'est le protestantisme qui a fait la grandeur de l'Angleterre * c'est le catholicisme qui a fait la décadence de l'Espagne.
Pour tout catholique digne de ce nom, cette explication est un blasphème.
Mais encore faut-il pouToir se rendre compte d'un contraste si saisissant. Et comment y parviendra-t-on, si ce n'est en reconnaissant que la liberté politique a seule pu donner à l'Angleterre ce prodigieux essor, et qu'en Espagne le despotisme a infecté, confisqué, anéanti les dons les plus précieux que jamais Dieu ait prodigués à un peuple ici-bas?
Notre foi se trouve ainsi d'accord avec la raison, avec l'expérience, avec l'évidence historique. Car, encore une fois, cette liberté qui a fait la gloire et la force de l'Angleterre n'est que le legs bienfaisant et constamment amélioré des siècles catholiques. L'Espagne, avec ses cortès, ses fueros, ses municipalités, l'avait pleinement possédée : elle y avait puisé la force de vaincre et d'expulser les Maures, et le droit de marcher à la tête de la chrétienté, avant que la fatale omnipotence et le stupide égoïsme de ses rois l'eussent condamnée à s'enfoncer lentement dans le néant.
Lorsqu'elle semble n'avoir plus qu'à s'éteindre et que la main de Napoléon vient briser ce trône déshonoré pour y faire asseoir un des siens, cette race chevaleresque redevient, par un effort sublime, maîtresse d'elle-même et digne de ses pères. Aidée par sa vieille ennemie , l'Angleterre, elle brise à son tour la fortune du vainqueur de l'Europe. Mais aussi la liberté politique plante son drapeau à côté de celui de l'indépendance nationale, sur la plage inexpugnable de Cadix : et malgré les aberrations, les excès, les crimes même qui accompagnent encore aujourd'hui la latorieuse renaissance d'un peuple si longtemps asservi, cette épreuve est moins longue et moins honteuse que celle qui l'avait fait descendre des mains d'Isabelle la Catholique entre celles de Godoy.
Quant à ceux qui, comme moi, se préoccupent avant tout
des intérêts religieux d'un pays, je les engage à rechercher dans l'histoire ce que le pouvoir absolu avait fait de la religion, au dix-septième et au dix-huitième siècle, dans la monarchie catholique par excellence , et au besoin , à aller étudier sur place, comme je l'ai fait, ce qu'est devenu Y état des âmes dans la patrie de sainte Thérèse , de saint Ignace et de Calderon. Ils y verront qu'il n'a fallu rien moins que la secousse révolutionnaire pour faire jaillir Bal mes et Donoso Cortès du fond de ce catholicisme espagnol énervé par le despotisme en même temps que déshonoré par l'inquisition.
Sondez, leur dirai-je , sondez la décadence lamentable du catholicisme dans ce pays où le système de la compression universelle a si longtemps triomphé ; comparez-la avec ce que fait et ce que peut l'Église dans les pays où il lui a fallu vivre et lutter, à l'ombre de la liberté politique ou intellectuelle, en Angleterre, en Belgique, en France ; et puis prononcez !
CnAPITRE XIX