CONCLUSION
Il faut du courage, je le répète, pour rendre justice à l'Angleterre par le temps qui court, et pour rester fidèle à la vieille admiration qu'elle a inspirée aux libéraux. Dans tout ce qui touche à ses relations avec les nations étrangères, sa mobilité, son ingratitude, ses enthousiasmes étranges, l'âpreté de son égoïsme, l'abus de sa propre force, son mépris odieux pour la faiblesse d'autrui, son indifférence absolue pour la justice quand cette justice ne lui offre pas d'intérêt à servir ou de force à respecter, en voilà plus qu'il n'en faut pour armer contre elle l'indignation des âmes honnêtes Mais, encore une fois, ce n'est point sa politique étrangère, ce ne sont ni ses alliances, ni ses agressions que j'ai voulu examiner,
1 On nous permettra de reproduire ici ce que nous disions avant la révolution de Février sur le contraste entre la politique étrangère de la France et celle de l'Angleterre : < Nous avons aussi de tristes pages dans notre his- « toire, mais je ne sache rien qui ressemble à cette tactique odieuse. Nous « avons imposé aux peuples étrangers le joug du despotisme, mais nous comc mencions par le subir et l'aimer nous-mêmes. Nous avons môme porté au c bout de nos baïonnettes l'anarchie et la dévastation dans beaucoup de pays c de l'Europe, mais nous avons commencé par être nous-mêmes enivrés par « ce délire que nous propagions au dehors. Ce quo nous n'avons jamais fait, « messieurs, c'est de garder pour nous les bienfails de l'ordre, de la justice, « de la liberté, de la hiérarchie sociale, et d aller au dehors soudoyer, foc menter, patronner lo désordre ou la tyrannie. Non, grâce au ciel, la France « n'a point cet égoïsme et cet aveuglement à se reprocher. Mon cœur lui rend < avec bonheur cet hommage, non pas dans cet étroit et mesquin esprit de « patriotisme exclusif que j'ai toujours réprouvé, mais pour obéir au senti- « ment moral, au sentiment de la justice outragée qui se fait enfln jour et « qui m'arrache ce cri d'indignation trop longtemps comprimé. » (Discours du 14 janvier 1848, à la Chambre des pairs, sur les affaires de Suisse.)
encore bien inoins défendre ou vanter. Il n'y a là rien à apprendre, rien à admirer.
Mais il en est tout autrement de sa vie intérieure, de son organisation sociale et politique. Là tout est digne d'étude, et presque tout est digne d'envie. Grâce à des institutions nées dans le moyen âge, et que seule en Europe elle a su conserver et perfectionner, seule aussi elle a su jusqu'à présent échapper à l'autocratie et à l'anarchie, tandis que tous les peuples du continent sont tombés en proie à l'une ou à rautret et quelquefois à toutes deux. Maintiendra-telle ce glorieux privilège à travers la crise qu'elle subit aujourd'hui? Restera-t-elle encore l'asile inviolable de la liberté et du bon sens politique? Telle est la question. Je n'ai point hésité à la résoudre par l'affirmative, parce que je n'ai encore découvert aucune atteinte essentielle au fond des principes, des habitudes, des règles qui ont fait sa grandeur et sa liberté. Malgré tous les symptômes alarmants que j'ai signalés, malgré la défection d'un trop grand nombre d'hommes d'État et d'écrivains qui tendent d'avance la main à l'ennemi, j'estime qu'elle ne reniera pas son passé. Non, cette nation qui a résisté à Cronrwell et qui a triomphé de Napoléon ne se fatiguera point de son libre arbitre au point d'abdiquer sa liberté, sa conscience, son honneur entre les mains d'un homme, quelque grand que l'avenir puisse le supposer. Elle ne substituera pas le règne silencieux de l'arbitraire à la féconde agitation de la liberté, ni la végétation stagnante des appétits rassurés ou rassasiés aux luttes généreuses, aux salutaires périls de la vie d'un peuple qui sait marcher tout seul.
Elle ne donnera pas cette satisfaction aux apôtres de l'ère nouvelle, ni cette désespérante leçon aux générations futures. Elle n'acceptera pas l'égalité dans l'asservissement pour rançon de la liberté proscrite. Elle ne sacrifiera pas à un rêve de
nivelle ment jaloux, on à un besoin maladif de paix et de sécurité, l'indépendance, la dignité, la spontanéité de sa noble nature. Non, quelles que soient les apparences contraires. l'Angleterre n'écoutera pas la voix de ces faux prophètes qui enseignent aux nations à chercher dans leur abaissement un abri contre leur propre étourderie, à compter sur le silence universel pour oublier leurs remords, à abdiquer au profit d'un maître l'honneur et la conscience de la responsabilité. Non, l'Angleterre ne comprendra ni ne pratiquera jamais cette doctrine nouvelle qui présente au monde, comme l'idéal du passé et de l'avenir, un régime où nul ne peut ni agir ni monter qu'en rampant, où le talent, la vertu, la pensée, le courage, ne comptent pas, à moins de porter la livrée du pouvoir.
Chez elle, au contraire, c'est le pouvoir qui porte et continue à porter la livrée des idées, des croyances, des passions, des partis dont l'expression légitime constitue la vie et le droit d'une nation émancipée. La valeur individuelle des hommes n'y est point encore écrasée sous le sourd et implacable niveau des masses indifférentes et incompétentes. La vue d'un tel pays repose l'œil fatigué de voir partout les misérables triomphes de la force légitimés par l'aveugle imprévoyance des conservateurs, par les divisions non moins aveugles des libéraux, par le cynisme égalitaire des démocrates. Là, du moins, toute âme honnête et généreuse a la consolation de trouver une société fondée sur des principes qui rendent hommage à la dignité de notre nature, sans en méconnaître l'incurable faiblesse.
Mais cette consolation ne serait pas de longue durée, si l'Angleterre ne savait pas subir, dans une juste mesure, les transformations qu'exige la marche invincible du temps et de la civilisation moderne. C'est dans cette grande entreprise
qu'elle est aujourd'hui engagée, et dont elle se tirera avec honneur, si elle reste fidèle aux leçons de sa propre histoire. Sa puissante et intelligente aristocratie, sans cesse recrutée par les éléments les plus actifs de la vie sociale, présidera à cette œuvre en s'y identifiant. Lorsque autrefois, au sortir du moyen âge, l'usage du canon et la formation des années permanentes et plébéiennes annula le rôle exclusivement militaire de la noblesse, seule en Europe, l'aristocratie anglaise sut découvrir et comprendre la mission civile et politique des héritiers de la féodalité ; et, seule en Europe, elle sut sauver du naufrage des institutions qui avaient été communes à toute la chrétienté pendant cinq siècles tout ce qui méritait d'être sauvé. Seule, elle voulut garder son rang à la tête de la nation, et seule elle y réussit, en consacrant à la défense, à l'exercice des libertés publiques, sa richesse, son influence, son esprit de suite et de persévérance.
Aujourd'hui, de même, elle saura reconnaître que la société exige d'elle une transformation analogue, moins radicale sans doute, mais non moins laborieuse et non moins bienfaisante. L'œuvre de la vieille politique est achevée. Les vieux partis sont usés : whigs et tories ont fait leur temps. C'est en vain qu'on essayerait de galvaniser ces cadavres. De nouveaux intérêts, de nouveaux problèmes ont surgi. Les grandes questions d'humanité, de charité, de travail, de justice au dehors et au dedans, sont posées par la main de Dieu. Elles attendent de l'intelligence et du dévouement de la classe supérieure ces solutions qui préoccupent déjà tous les esprits jeunes, perspicaces, généreux.
L'étude attentive et la pratique sincère des devoirs de la propriété ; la communication de tous les bienfaits de l'ordre ancien aux populations nouvellement créées par l'industrie; la conciliation de leurs exigences impérieuses et légitimes
DE L'ANGLETERRE. ii~
avec le maintien des garanties de la liberté et de l'intelligence : voilà la tâche de ceux qui ont reçu de leurs pères le magnifique héritage d'une constitution qui fournit à l'activité humaine les instruments les plus énergiques et les plus flexibles qu'il ait jamais été donné à l'homme de consacrer à son propre bien et à celui de ses semblables. Ils sauront s'en servir pour retenir ce grand peuple sur la pente rapide qui mène toutes les autres nations européennes de l'égalité à la servitude. Si j'en crois tout ce que j'ai pu voir et entendre, la société anglaise ne restera pas au-dessous de celte tâche. Les historiens futurs pourront encore la féliciter d'avoir toujours eu l'aristocratie la plus démocratique et la démocratie la plus aristocratique que le monde ait connues 1 ; et si de nouveaux Louis XI doivent triompher sur le continent, un nouveau Comines pourra répéter le témoignage que ce grand politique rendait il y a quatre cents ans : « Selon mon advis, en toutes les seigneuries du monde dont j'ay connoissance, où la chose publique est mieux traictée, et où règne moins de violence sur le peuple, c'est l'Angleterre a. »
Je vais au-devant d'une dernière objection. J'entends dire sans cesse que la liberté et la prospérité de l'Angleterre sont dues au caractère particulier de son peuple, et que des institutions analogues aux siennes ne peuvent réussir qu'au sein d'une race douée comme lui de certaines vertus qu'on ne définit pas bien, mais dont on s'accorde à reconnaître l'absence dans toute autre région. Je tiens ce jugement pour diamétralement contraire à la vérité des faits que l'histoire nous fournit.
' Macaulay.
1 Parlant de la nécessité où était le roi d'Angleterre de ne rien entreprendre sans l'avis du parlement, Comines ajoute : < Qui est chose très-juste cl trés-saincte, et en sont les roys plus forts et mieux servis >