Oeuvres de M. le comte de Montalembert
Le 19 novembre 1833, un voyageur arriva à Marbourg, ville de la Hesse électorale, située sur les bords charmants de la Lahn : il s’y arrêta pour étudier l’église gothique qu’elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et parfaite beauté , et parce qu’elle fut la première de l’Allemagne où l’ogive triompha du plein cintre dans la grande rénovation de l’art au treizième siècle. Cette basilique porte le nom de Sainte-Élisabeth, et il se trouva que ce jour-là était le jour même de sa fête. Dans l’église, aujourd’hui luthérienne, comme toute cette contrée , on ne voyait aucune marque de solennité; seulement, en l’honneur de ce jour, et contre l’habitude protestante, elle était ouverte, et de petits enfants y jouaient en sautant sur des tombes. L’étranger parcourut ses vastes nefs désertes et dévastées, mais encore jeunes d’élégance et de légèreté. Il vit adossée à
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un pilier la statue d’une jeune femme en habits de veuve, au visage doux et résigné, tenant d’une main le modèle d’une église, et de l’autre faisant aumône à un malheureux estropié. Plus loin, sur des autels nus, et dont nulle main sacerdotale ne vient jamais essuyer la poussière, il examina curieusement d’anciennes peintures sur bois à demi effacées, des sculptures en relief mutilées, mais, les unes comme les autres, profondément empreintes du charme naïf et tendre de l'art chrétien. Il y distingua une jeune femme effrayée, qui faisait voir à un guerrier couronné son manteau rempli de roses; plus loiir, ce môme guerrier, découvrant- avec violence son lit, y trouvait le Christ couché sur la croix ; plus loin encore, tous deux s’arrachaient avec unegrande douleur des bras l’un de 1 ? autre; puis on voyait la jeune femme, plus belle que dans tous les autres sujets, étendue sur son lit! de mort au milieu de prêtres et de religieuses qui pleuraient : en dernier lieu, des évêques déterraient un cercueil, sur lequel un empereur déposait sa couronne. On dit au voyageur que c’étaient là des traits de la vie de sainte Élisabeth, souveraine de ce pays, morte, il y avait six siècles à pareil jour, dans cette même ville de Marbourg, et enterrée dans cette même église. Au fond d’une obscure sacristie, on lui montra la châsse d’argent couverte de sculptures qui avait renfermé les reliques de la Bienheureuse jusqu’au
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moment où l’un de ses descendants, devenu protestant, les en avait arrachées et jetées au vent. Sous le baldaquin en pierre qui couvrait autrefois cette châsse, il vit que chaque marche- était profondément creusée ; et on lui dit que c’était là la trace des pèlerins innombrables qui étaient venus s’y agenouiller autrefois, mais qui depuis trois siècles n’y venaient plus. Il sut qu’il y avait bien dana cette ville quelques fidèles et un* prêtre catholique, mai9 ni messe ni souvenir quelconque pour la Sainte dont c’était ce jour-là même l’anniversaire. La foi qui avait laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n’en avait laissé aucune dans les cœurs.
L’étranger baisa cette pierre creusée par les générations fidèles, et reprit sa course solitaire ; mais un doux et triste souvenir de cette Sainte délaissée, dont il était venu, pèlerin involontaire, célébrer la fête oubliée, ne le quitta plus. Il entreprit d’étudier sa vie ; il fouilla tour à tour dans- ces riches dépôts d’antique science que la docte Allemagne offre en si grand nombre 1 . Séduit et charmé chaque jour davantage par ce qu’il y apprenait sur elle, cette pensée devint peu à peu l’étoile directrice de sa marche. Après avoir épuisé les livres et les chroniques, et consulté les manuscrits les plus né-
1 Ces recherches ont été depuis complétées par d’autres dans diverses bibliothèques de Flandre et d’Italie, surtout dans la Yaticane et la Laurentienne.
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gligés, il voulut, comme l’avait fait le premier des anciens historiens de la Sainte, interroger les lieux et les traditions populaires*. Il alla donc de ville en ville, de château en château, d’église en église, chercher partout les traces de celle qui a été de tout temps nommée dans l’Allemagne catholique la chère sam te Élisabeth. Il essaya en vain de visiter son berceau à Presbourg, dans la lointaine Hongrie ; mais du moins il put séjourner dans ce célèbre château de Wartbourg, où elle vint tout enfant, où elle vécut jeune fille, puis mariée avec un époux tendre et pieux comme elle; il put gravir les rudes sentiers par où elle allait distribuer aux pauvres, ses plus chers amis, d’inépuisables aumônes. Il la suivit à Creuzburg, où elle fut mère pour la première fois; au monastère de Reinhartsbrünn, où il lui fallut quitter à vingt ans son bien-aimé, qui allait mourir pour le tombeau du Christ; à Bamberg, où elle trouva un asile contre de cruelles persécutions; sur la sainte montagne d’Andechs, berceau de sa famille, où elle apporta en offrande sa robe de noces, lorsque, d'épouse tendrement chérie, elle fut devenue veuve errante et exilée. A Erfurlh, il approcha de ses lèvres le pauvre verre qu’elle
1 Cum non invenirem, ubi requiesceret pes aflectus mei, visitavi monachorum et monialium monasteria, ivi ad civitates castraque et oppida; interrogavi peisonas antiquissimas et veraces : dilexi litteras, historiæ hujus integritatem, et rei gestœ verilalem in his omnibus investigans. Theodor. Thur., de vita B. Elisabethœ Prolog.
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a laissé en souvenir d'elle à d’humbles religieuses. Enfin à Marbourg, où elle consacra les derniers jours de sa vie à des œuvres d’une héroïque charité, et où elle mourut à vingt-quatre ans, il revint prier sur sa tombe profanée, et recueillir péniblement quelques souvenirs de la bouche d’un peuple qui a renié avec la foi de ses pères le culte de sa bienfaitrice.
Ce sont les fruits de ces longues recherches, de ces pieux pèlerinages, que renferme ce livre.
Souvent, en errant dans nos villes recrépies, ou dans nos campagnes dépeuplées de leurs anciens ornements, et d’où s’effacent chaque jour les monuments de la vie des aïeux, la vue d’un débris qui a échappé aux dévastateurs, d’une statue couchée dans l’herbe, d’une porte cintrée, d’une rosace défoncée, vient éveiller l’imagination ; la pensée en est frappée, non moins que les regards ; on s’émeut, on se demande quel rôle ce fragment a pu jouer dans l’ensemble ; on se laisse entraîner involontairement à la réflexion, à l’étude : peu à peu l’édifice entier se relève aux yeux de l’âme, et quand cette œuvre de reconstruction intérieure s’est accomplie, on voit l’abbaye, l’église, la cathédrale se redresser dans toute sa noblesse, toute sa beauté; on croit errer sous ses voûtes majestueuses, mêlé aux flots du peuple fidèle, au milieu des pompes symboliques et des ineffables harmonies du culte antique.
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C’est ainsi que celui qui a écrit ce livre, ayant voyagé longtemps dans les contrées étrangères et les siècles passés, a ramassé ce débris, et qu’il l’offre à ceux qui ont la même foi et les mêmes affections que lui, pour les aider à reconstruire dans leur pensée le sublime édifice des âges catholiques.
Grâce aux monuments nombreux et vraiment précieux qui nous sont restés sur la vie de sainte Élisabeth, dans les grandes collections historiques de l’Allemagne comme dans les manuscrits de ses bibliothèques ; grâce aux détails innombrables et tout à fait intimes qui nous ont été transmis sur elle par des narrateurs, les uns contemporains, les autres dominés par le charme que son caractère et sa destinée sont si propres à exercer sur toute âme catholique; grâce à cette réunion tout à fait rare de circonstances heureuses, on peut se proposer un double but en racontant cette vie. Tout en restant fidèle à l’idée fondamentale d’un pareil travail, qui doit être de donner une vie de Sainte, une légende des siècles de foi, on peut en outre espérer de fournir un tableau fidèle des habitudes et des mœurs de la société d’une époque où l’empire de l’Église et de la chevalerie était à son apogée. On a senti depuis longtemps que l’histoire même purement profane d’une ère si importante pour les destinées de l’humanité, ne peut que gagner en profondeur et en exactitude par les recherches particulières
qui porteraient sur les objets des plus ferventes croyances et des plus chères affections des hommes de ce temps. Nous osons dire que dans l’histoire du moyen âge il y a peu de biographies qui prêtent mieux que celle de sainte Élisabeth à une étude semblable.
D’un autre côté, avant de parler plus au long de cette Sainte et des idées qu’elle représente, il nous semble qu’il convient de tracer une esquisse de l’état de la chrétienté au temps où elle vécut ; car tout serait inexplicable dans sa vie, pour qui ne connaîtrait et rfapprécierait pas son siècle. Non-seulement sa destinée, sa famille, son nom, se trouvent liés de loin ou de près à une foule d’événements de ce temps, mais son caractère offre de trop nombreuses analogies avec tout ce que le monde voyait alors sur une plus grande échelle, pour qu’il ne soit pas indispensable de rappeler, à ceux qui nous liront, les principaux traits de l’ensemble social où son nom occupe une place si vénérée. Qu’il nous soit donc d’abord permis de détourner d’elle leur attention, pour la concentrer sur ses - contemporains et son époque.
Née en 1207, morte en 1231, sa rapide carrière se place au milieu de cette première moitié du treizième siècle, qui est peut-être la période la plus importante, la plus complète, la plus resplendissante de l’histoire de la société catholique. Il serait, du moins à ce qu’il nous
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semble, difficile de trouver, en parcourant les glorieuses annales de l'Église, une époque où son influence sur le monde et sur la race humaine dans tous ses développements fût plus vaste, plus féconde, plus incontestée. Jamais peut-être l’Épouse du Christ n’avait régné avec un empire si absolu sur la pensée et sur le cœur des peuples. Elle voyait tous les éléments anciens, contre lequels elle avait eu à se débattre si longtemps, enfin vaincus et transformés à ses pieds. L’Occident tout entier ployait avec un respectueux amour sous sa sainte loi. Dans la longue lutte qu’il lui a fallu soutenir depuis sa divine origine contre les passions et les révoltes de l’humanité déchue, jamais elle ne les a plus victorieusement combattues, plus énergiquement domptées. Certes, sa victoire était loin d’être complète, et ne pouvait pas l’être, puisqu’elle est ici-bas pour combattre, et qu’elle attend le ciel pour triompher; mais au moins alors, plus qu’à aucun autre moment de ce rude combat, l’amour de ses enfants, leur dévouement sans bornes, leur nombre et leur courage chaque jour croissants, les saints que chaque jour elle voyait éclore parmi eux, offraient à cette mère immortelle des forces et des consolations dont elle n’a été depuis que trop cruellement privée.
Le treizième siècle est d’autant plus remarquable sous ce rapport, que la fin du douzième était loin de
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faire bien augurer du siècle suivant. En effet, l’écho de cette grande voix de saint Bernard , qui semble l’avoir rempli tout entier, s’était affaibli vers sa fin , et avec lui la force extérieure de la pensée catholique. La funeste bataille de Tibériade, la perte de la vraie Croix, et la prise de Jérusalem par Saladin (1187), avaient montré l'Occident vaincu par l’Orient sur le sol sacré que les croisades avaient racheté. Les débauches et la tyrannie de Henri II d’Angleterre, l’assassinat de saint Thomas Becket, la captivité de Richard Cœur de Lion , les violences de Philippe Auguste contre sa femme Ingerburge, les atroces cruautés de l’empereur Henri VI en Sicile, tous ces triomphes de la force brutale n’indiquaient que trop une certaine diminution de la force catholique, tandis que le progrès des hérésies vaudoise et albigeoise, et les plaintes universelles sur le relâchement des clercs et des ordres religieux, dévoilaient un mal dangereux au sein même de l’Église. Mais une glorieuse réaction ne devait pas tarder à éclater. Avec les dernières années de ce siècle (1198), on voit monter sur la chaire de Saint-Pierre un homme dans la force de l'âge, qui devait, sous le nom d’innocent III, lutter avec un invincible courage contre tous les adversaires de la justice et de l’Église, et donner au monde peutêtre le modèle le plus accompli d’un souverain pontife, le type par excellence du vicaire de Dieu. Comme cette
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grande figure domine tout le siècle qu’il avait inauguré, on nous pardonnera d’en retracer quelques détails. Gracieux et bienveillant dans ses manières ; doué d’une beauté physique peu commune ; plein de confiance et de tendresse dans ses amitiés ; généreux à l’excès dans ses aumônes et se6 fondations ; orateur éloquent et fécond ; écrivain ascétique et 6avant J ; poète même, comme le démontrent ,1a belle prose Veni , Sancle Spirilm, et le Slabat Mater, cette sublime élégie qu’on lui a longtemps attribuée ; grand et profond jurisconsulte , comme il convenait de l’être au juge en dernier ressort de toute la chrétienté ; protecteur zélé des sciences et des .études religieuses ; veillant avec sévérité au maintien des lois de l’Église et de sa discipline ; il avait ainsi toutes les qualités qui eussent pu illustrer sa mémoire, s’il avait été chargé du gouvernement de l’Église dans une époque paisible et facile, ou si ce gouvernement s’tétait alors borné au seul soin des choses spirituelles. Mais une autre mission lui était réservée. Avant de monter sur le trône sacerdotal , il avait compris et même publié dans ses œuvres le but et la destinée du pontificat suprême, non pas seulement pour le salut des âmes et la conservation de la vérité catholique, mais pour le bon gouvernement de la société chrétienne :
1 Voyez ses Sermons et ses traités De contempla mundi, et sur les Sept psaumes pénitent iauœ.
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toutefois, plein de défiance en lui-même, à peine est-il élu qu’il demande avec instance à ious les prêtres de ltmi vers catholique des prières spéciales pour que Dieu l’éclaire et ’le fortifie ; et Dieu exauce cette prière universelle en lui donnant la force de poursuivre et d’accomplir la grande œuvre de saint Grégoire VII. Jeune encore, et pendant qu’il étudiait à l’université de Paris, il avait été en pèlerinage à Canitorbéry, an tombeau de saint Thomas le martyr; et l’on comprend tout ce qu’il dut puiser d’amour, auprès de ces reliques sacrées, pour la liberté de l’Église, dont il fut désormais le victorieux champion. Hlais, tandis qu’il défendait cette liberté suprême, la constitution de l’Europe à cette époque lui conférait la glorieuse fonction de veiller en même temps à tous les intérêts des peuples, au maintien de tous leurs droits , à l’accomplissement de tous leurs devoirs. Il fut, pendant tout son règne de dix-huit années, à la hauteur de cette colossale mission. Quoique sans cesse menacé et attaqué par ses propres sujets, les turbulents habitants de Rome, il planait sur l’Église et le monde chrétien avec un calme imperturbable, avec une sollicitude permanente et minutieuse, portant partout un regard de père et de juge. De l’Islande à la Sicile, du Portugal jusqu’en Arménie, pas une loi de l’Église n’est transgressée qu’il ne la relève, pas une injure n’est infligée au faible qu’il n’en
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demande réparation, pas une garantie légitime n’est attaquée qu’il ne la protège. Pour lui, la chrétienté tout entière n’est qu’une majestueuse unité , qu’un seul royaume sans frontières intérieures et sans distinction des races, dont il est le défenseur intrépide au dehors, et le juge inébranlable et incorruptible au dedans. Pour la mettre à l’abri de ses ennemis extérieurs, il réveille l’ardeur défaillante des croisades ; il se montre dévoré plus que personne de cette sainte ardeur des combats pour la Croix, dont saint Grégoire VII 1 avait ressenti les premières atteintes, et qui enflamma tous les pontifes romains jusqu’à Pie II, qui mourut croisé. Le cœur des papes était alors comme le foyer d’où cette ardeur rayonnait sur toutes les nations chrétiennes; leurs yeux étaient sans cesse ouverts sur les dangers qui menaçaient l’Europe : et tandis qu’innocent s’efforçait, chaque année , de lancer contre les Sarrasins, vainqueurs à l’Orient, quelque armée chrétienne, au Nord il propageait la foi parmi les peuples slaves et sarmates; et à l’Occident, en prêchant aux rois d’Espagne la concorde et un effort décisif contre les Maures, il présidait à leurs victoires miraculeuses. Il ramenait à l’unité catholique , par la seule force de la persuasion et l’autorité de son grand caractère, les royaumes les plus éloignés, comme l’Arménie et la Bulgarie , qui , victorieuses des armées lar 1 Ep. S. Greg. VII, lib. il, 31.
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tines, n’hésitent pas à s’incliner devant la seule parole d’innocent. À un zèle infatigable et exalté pour la vérité, il savait joindre la plus haute tolérance pour les personnes ; il protégeait les Juifs contre les exactions de leurs princes et les aveugles fureurs de leurs concitoyens, comme les vivants témoins de la vérité chrétienne*, imitant du reste en cela tous ses prédécesseurs sans exception : il correspondait môme avec les princes musulmans, dans l’intérêt de la paix et de leur salut*. Tout en luttant avec une rare perspicacité et une inépuisable constance contre les innombrables hérésies qui éclataient dès lors et menaçaient les fondements de l’ordre social et moral de tout l’univers, il ne cessait de prêcher aux catholiques vainqueurs et irrités, aux évêques eux-mêmes , la modération et la clémence s . Il cherche longtemps à réunir, par des voies de douceur et de conciliation, l’Église schismatique d’Orient à celle d’Occident ; puis, lorsque le succès inespéré de la quatrième croisade, en renversant l’empire de Byzance , eut soumis de force à son autorité cette moitié égarée du monde chrétien, et doublé ainsi sa puissance, il recommande la douceur envers l’Église vaincue ; et, loin d’exprimer un seul sentiment de joie ou d’orgueil en
1 Ep. il, 302, ap. Hurter, i, 313.
* Voyez sa lettre au sultan Malek-el-Adhel.
» Ep. xu, 67, 69.
Œuvres. VU. — Sainte Élisabeth. I, 2
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apprenant cette conquête, il refuse de s’associer à la gloire et au triomphe des vainqueurs ; il repousse toutes leurs excuses, tous leurs prétextes religieux, parce qu’ils avaient méconnu dans leur entreprise les lois de la justice, et oublié le tombeau du Christ! C’est que, pour lui, la religion et la justice étaient tout, et qu’il avait identifié sa vie avec elles. Son âme était enflammée d’un amour passionné de la justice qu’aucune acception de personnes, aucun obstacle, aucun échec ne pouvait diminuer ni arrêter ; ne comptant pour rien les succès ni les défaites, dès que le droit était intéressé à une cause ; doux et miséricordieux envers les faibles et les vaincus ; inflexible pour les puissants et les orgueilleux; partout et toujours protecteur de l’opprimé, de la faiblesse et de l'équité, contre la force triomphante et injuste. C’est ainsi qu’on le voit défendre avec une sorte de noble acharnement la sainteté du lien conjugal, comme la clef de voûte de la société et de la vie chrétienne. Aucune épouse outragée n’implorait en vain sou intervention puissante. Le monde le vit avec admiration lutter pendant quinze années contre son ami et son allié Philippe Auguste, et défendant les droits de cette infortunée Ingerburge, venue du fond du Danemark pour être l’objet des mépris de ce prince, seule, emprisonnée , abandonnée de tous au milieu de la terre étrangère , excepté par le pontife , qui sut enfin la faire
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rétablir sur le trône de son époux , au milieu des applaudissements du peuple, heureux de voir qu’il y avait dès ce monde une justice également sévère pour tous’.
C’était dans le même esprit qu’il veillait avec une sollicitude paternelle, et jusque dans les pays les plus lointains, sur les titres des légitimes héritiers des couronnes et sur le sort de plus d’un royal orphelin. Nous voyons qu’il sut maintenir dans leur droit et leur héritage les princes de Norwége, de Pologne et d’Arménie (1199), les infantes de Portugal, le jeune roi Ladislas de Hongrie, et jusqu’aux fils des ennemis de l’Église, tels que Jacques d’Aragon, dont le père avait été tué en combattant pour les hérétiques, et qui, captif lui-même de l’armée catholique, fut libéré par ordre d’innocent ; tels encore que Frédéric 11, l’unique héritier de la race impériale de Hohenstaufen, le rival le plus redoutable du Saint-Siège, mais qui, laissé orphelin à la garde d’innocent, est élevé, instruit, défendu par lui, et maintenu dans son patrimoine avec l’affection et le dévouement, non plus d’un tuteur, mais d’un père. Il nous paraît surtout admirable, alors qu’il offre un asile, au pied de son trône, au vieux Raymond de Toulouse, l’ancien et
1 11 fut de même le défenseur triomphant de la reine Marie d’Aragon, devenue importune à son mari débauché, et de la reine Adélaïde de Bohême, que son époux voulait répudier pour faire un mariage plus avantageux, et qu’un concile avait déjà condamnée.
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opiniâtre ennemi du catholicisme, et à son jeune fils; lorsqu’il plaide lui-même leur cause contre les prélats et les croisés victorieux; lorsqu'après avoir prodigué les plus tendres conseils à ce jeune prince, après avoir essayé en vain de fléchir ses vainqueurs, il lui assigne, malgré leurs murmures, le Comtat et la Provence, pour que le fils innocent du coupable dépouillé ne soit pas sans patrimoine 1 . Comment s’étonner si, à une époque où la foi était regardée comme la base de tous les trônes, et lorsque la justice ainsi personnifiée était assise sur la chaire de Pierre, les rois cherchaient à s’y rattacher par les liens les plus forts? si le vaillant Pierre d’Aragon ne croit pas pouvoir mieux garantir la jeune indépendance de sa couronne, qu’en traversant les mers pour la déposer aux pieds d’innocent, et la recevoir comme vassal de sa main? si Jean d’Angleterre, poursuivi par la juste indignation de son peuple, se proclame, lui aussi vassal de cette Église qu’il avait si cruellement persécutée, sûr d’v trouver un refuge et un pardon que les hommes lui refusaient? si, outre ces deux royaumes, ceux de Navarre, de Portugal, d’Écosse, de Hongrie et de Danemark s’honoraient d’appartenir, en quelque sorte, au Saint-
1 Les données des historiens contemporains sur ce trait de la vie d’innocent se trouvent confirmées de la manière la plus remarquable par l’Histoire de la croisade contre les Albigeois, en vers provençaux, publiée par M. Fauriel dans la collection des Documents inédits sur l’histoire de France : ver e 3160 à 3733.
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Siège par un lien de protection tout spécial? Tous savaient qu’innocent respectait autant les droits des rois à l’égard de l’Église, que ceux de l’Église elle-même contre les rois. Comme ses illustres prédécesseurs, une haute et prévoyante politique se mêlait à son culte pour l’équité. Comme eux, en s’opposant à l’hérédité de l’empire dans la maison de Souabe, en soutenant la liberté des élections en Allemagne, il a sauvé cette noble contrée de la centralisation monarchique, qui aurait altéré sa nature, et étouffé tous les germes de cette prodigieuse fécondité intellectuelle dont elle s’enorgueillit à juste titre. Comme eux, en rétablissant et en défendant avec une inébranlable constance l’autorité temporelle du Saint-Siège, il a garanti l’indépendance de l’Italie, non moins que celle de l’Église. Il forme, par son exemple et ses préceptes, toute une génération de pontifes également dévoués à cette indépendance, et dignes d’être ses auxiliaires, comme le furent Étienne Langton en Angleterre, Henri de Gnesen en Pologne, Roderic de Tolède en Espagne, Foulquet de Toulouse au milieu des hérétiques ; où dignes de mourir martyrs de cette cause sainte, comme saint Pierre Parentice et Pierre de Castelnau 1 . Sa glorieuse vie se termine par ce concile célèbre de Latran (1215), qu’il convoqua et pré-
1 Tués par les hérétiques, le premier à Orvieto en 1 1 99, le second en Languedoc en 1209.
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sida, où furent resserrés tous les liens de l’Église ; où les jugements de Dieu, dégénérés en abus de la force, furent définitivement abolis; où la communion pascale fut prescrite ; où fut établie cette procédure criminelle 1 qui a servi de modèle à celle de tous les tribunaux séculiers ; où furent enfin présentés, pour ainsi dire, au monde chrétien, ces deux grands ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, qui devaient l’animer d’une vie nouvelle, et qu’innocent III eut la gloire de voir tous deux naître sous son pontifical*.
Les successeurs de ce grand pape ne dérogèrent pas, et offrent, pendant près d’un demi-siècle, le spectacle sublime d’une lutte soutenue avec les seules forces de la foi et de la justice, contre toutes les ressources du génie et de la puissance humaine, concentrées dans l’empereur Frédéric II, et employées pour amener le triomphe de la force matérielle. Honorius III a le premier à lutter avec ce pupille ingrat du Saint-Siège. Doux et patient, il semble placé entre deux combattants impérieux et inflexibles. Innocent III et Grégoire IX, comme
1 Au huitième cation de ce concile.
* Les travaux des historiens protestants de l’Allemagne, Jean de Muller, Wilken et Raumer, ont enfin rendu hommage au génie et aux vertus de ce grand pontife, si indignement méconnu par tant d’historiens français. Et depuis, un écrivain du môme pays, M. Hurter, dans son Histoire d'innocent III et de ses contemporains, a élevé à sa gloire et à celle de l'Église un monument qui mérite la reconnaissance de tous les amis de la vérité.
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pour montrer jusqu’où pouvait aller la longanimité apostolique. Il prêchait aux rois sa propre mansuétude 1 ; il épuisait son trésor pour fournir aux frais de la croisade. Il eut le bonheur de confirmer solennellement les trois saints ordres qui devaient, en quelque sorte, allumer un nouveau foyer de charité et de foi dans le cœur des peuples chrétiens : les Dominicains (1226), les Franciscains (1223), et les Carmes (1226). Malgré sa douceur, il se vit forcé de mettre l’empereur, une première fois, au ban de l'Église, en laissant à Grégoire IX le soin de continuer le combat. Celui-ci, octogénaire au moment où il ceignit la tiare (1227), montra pendant ses quinze ans de règne la plus indomptable énergie, comme s’il avait rajeuni en devenant dépositaire de la puissance déléguée par l’Éternel. Ce fut lui qui fut le protecteur et l’ami de cette sainte Élisabeth, qui nous a amené à l’étude de ce siècle; il la rapprocha de saint François d'Àssise, dont elle sut imiter les héroïques vertus; il la protégea dans son veuvage et son abandon; et quand Dieu l’eut appelée à lui, il proclama ses droits à la perpétuelle vénération des fidèles, en l’inscrivant parmi les saints. Mais c’est dans tous les rangs qu'il était le protecteur universel des faibles et des opprimés; et, tandis
1 Au roi d’Angleterre, ut subjectos suos studeret regere in spiritu Imitatis ; au roi de Bohârae, sicut regem decet manmetum habere animum et clementem. Rcgest. Honor. III, ix, 16, 25, ap. Haumer.
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qu’il promettait son appui à la royale veuve de Thuringe, il étendait sa paternelle sollicitude sur les plus pauvres serfs des contrées les plus éloignées de la chrétienté, comme on le voit par sa lettre aux seigneurs polonais, où il leur reproche, comme un détestable forfait, d’user la vie de leurs vassaux, rachetés et anoblis par le sang de Jésus-Christ, à veiller sur des faucons ou des oiseaux de proie 1 . Ami zélé de la vraie science, il fonde l’université de Toulouse, et fait rétablir celle de Paris par saint Louis, non sans avoir sagement protesté contre les envahissements de la philosophie profane dans la théologie. Par la collection des Décrétales, il a la gloire de donner à l’Église son code, qui était alors aussi celui de la société tout entière. Digne neveu d’innocent III, il sut unir toujours la justice et la fermeté : réconcilié avec Frédéric II, après l’avoir excommunié d’abord, il le soutient avec une noble impartialité contre la révolte de son fils Henri (123b), et même contre les exigences trop grandes des villes lombardes, qui étaient cependant les meilleures alliées de l’Église (1237). Quand plus tard cet empereur manque à ses plus solennelles promesses, quand il faut une seconde fois l'excommunier, qu’il est beau de voir ce vieillard, presque centenaire, s’engager
1 Animas fidelium quas J. C. redemit sanguine, avium intuilu vel ferarum, Satbanæ prædam efflci, detestabile decernimus etiniquum. Keg. Greg. IX, II, ap. Digby, Mores catholici.
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hardiment dans une lutte désespérée, tout en recommandant à l’armée de Jean de Brienne, qui marchait contre le perfide empereur, la clémence, la douceur, le soin des prisonniers! Puis, vaincu et abandonné de tous, assiégé dans Rome par Frédéric ligué contre lui avec les Romains eux-mêmes, il retrouve dans ce moment terrible, et au sein de la faiblesse humaine, cette force qui n’appartient qu’aux choses divines : il fait tirer du sanctuaire les reliques des saints Apôtres, les promène en procession à travers la ville, et demande aux Romains s'ils veulent voir périr ce sacré dépôt, qu’il ne peut plus défendre sans eux. Aussitôt leur cœur est touché, ils jurent de mourir pour lui, l’empereur est repoussé, et l’Église délivrée 1 .
Après lui, Innocent 1Y (1242), jusqu’à son élection ami et partisan de Frédéric, à peine élu, sacrifie ses liaisons antérieures à l’auguste mission qui lui est confiée, et à celte admirable unité de vues qui avait dominé tous ses prédécesseurs depuis deux siècles. Poursuivi, menacé, enfermé entre les serres impériales qui, du nord et du midi, et d’Allemagne et de Sicile, font pour lui de Rome une prison, il faut bien qu’il s’échappe. Où trouvera-t-il un asile? Tous les rois, même saint Louis, le lui refusent : mais heureusement Lyon est libre et n’appartient qu’à un archevêque indépendant : Innocent
1 Raynaldus, an. 1240.
Y rassemble autour de lui en concile général tous les évêques qui peuvent échapper au tyran, et ses frères les cardinaux ; il donne à ceux-ci le chapeau rouge, pour leur montrer qu’ils doivent toujours être prêts à verser leur sang pour l’Église : et puis, du sein de ce tribunal suprême, que Frédéric avait lui-même invoqué et reconnu, et devant lequel ses avocats vinrent plaider solennellement sa cause, le pontife fugitif fulmine, contre le plus puissant souverain du monde, la sentence de déposition, comme oppresseur de la liberté religeuse, spoliateur de l’Église, hérétique et tyran*. Triomphe à jamais mémorable du droit sur la force, de la foi sur l’intérêt matériel ! troisième acte de ce drame sacré, où saint Grégoire VII et Alexandre III avaient déjà foulé aux
1 Nous avons relevé sur sa tombe, dans l’église de Saint-Janvier, à Naples, cette épitaphe, que nous croyons peu connue :
Hic supcris dignus requiescit Papa benignus,
Ortus de Flisco, scpultus tempore prisco,
Vir sacer et rectus, sancto velamine teetus :
Ut jam eollapso rnundo temcraria passo Sancta miuislrari urbs posset quoque rectiflcari,
Concilium fecit veteraque jura refecit.
H irresis illisa lune extitit atque recisa.
Manda direxit ; rite sibi crédita revit :
Stravit inimicum Cliristi colubrum Fredcricuui.
Janua de nato gaudet sic glorificalo ;
Laudibus iinmcnsis urbs tu quoque Parthenopeusis Pulchra décoré satis dédit hic sibi plurima gratis.
Hoc titulavit ila Uuibertus Metropoüta.
On sait qu’il était Génois , et de la maison des comtes de Fiesque.
INTRODUCTION
pieds l’élément rebelle aux acclamations des saints et des hommes! On sait assez comment la Providence se chargea de ratifier cette sentence ; on connaît la chute et les dernières années de Frédéric, la mort prématurée de son fils, et la ruine totale de cette race redoutable. Par une admirable marque de la confiance absolue qu’inspirait la droiture du Saint-Siège, comme autrefois Frédéric lui-mèrae, orphelin au berceau, avait été légué à la protection d’innocent III, les proches et les alliés de son petit-fils Conradin, dernier et infortuné rejeton de la maison de Souabe, ne voulurent point confier sa tutelle à d’autres qu’au pontife même qui avait déposé son aïeul, et qui la géra loyalement, jusqu’à ce qu’elle lui fût trop tôt arrachée par le perfide Mainfroy.
La lutte se continue contre celui-ci et contre tous les autres ennemis de l’Église, avec la même intrépidité, la même persévérance, sous Alexandre IV (1254), digne rejeton de cette famille des Conti, qui avait déjà donné au monde Innocent III et Grégoire IX, et après lui, sous Urbain IV (1261), ce fils de cordonnier qui, loin de rougir de son origine, fit peindre son père exerçant son métier sur les vitraux de Troyes ; qui eut la gloire de trouver un nouvel aliment à la piété catholique en instituant la fête du Saint-Sacrement (1264) ; et qui, inébranlable au milieu des plus grands dangers, meurt sans
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savoir où reposer sa tête, mais en laissant à l’Église la protection du frère de saint Louis, et une royauté française dans les Siciles. Cette conquête s’achève sous Clément IV, qui réclame en vain la vie de Conradin, victime innocente et expiatoire de sa coupable famille. Et ainsi se termine pour un temps cette noble guerre de l’Église contre l’oppression laïque, qui devait recommencer avec un tout autre succès, mais non avec moins de gloire, sous Boniface VIII.
Il ne faut pas oublier que pendant que ces grands pontifes livraient cette guerre à outrance, loin d’être absorbés par elle, ils donnaient à l’organisation intérieure de l’Église et de la société tous les soins qu’aurait pu comporter un état de paix profonde. Ils continuaient l’un après l’autre, avec une invincible persévérance, l’œuvre gigantesque dont ils étaient chargés depuis la chute de l’empire romain, l’œuvre de mouler et de pétrir tous les divers éléments de ces races germaniques et septentrionales qui avaient conquis et ravivé l’Europe, d’y distinguer tout ce qui était bon, pur et salutaire, pour le sanctifier et le civiliser, et de rejeter tout ce qui était vraiment barbare. En même temps et avec la même constance, ils propageaient la science et les études ; ils les mettaient à la portée de tous ; ils consacraient l’égalité naturelle de la race humaine, en appelant aux plus hautes dignités de l’Église des hommes
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nés dans les dernières classes, pour peu qu’ils eussent de la vertu et du savoir ; ils élaboraient et promulguaient le magnifique ensemble de la législation ecclésiastique, et enracinaient cette juridiction cléricale dont les bienfaits étaient d’autant mieux sentis, que, seule alors, elle ne connaissait ni la torture ni aucune peine cruelle, et que seule elle ne faisait aucune acception de personnes parmi les chrétiens.
Assurément, dans le sein de l’Église qui avait de pareils chefs, bien des misères humaines se trouvaient mêlées à tant de grandeur et de sainteté : il en sera toujours ainsi tant que les choses divines seront déposées entre des mains mortelles ; mais on peut, ce nous semble, douter si à aucune autre époque il y eu eut moins, et si jamais les droits de Dieu et ceux de l’humanité furent défendus avec un plus noble courage et par de plus illustres champions.
En face de cette majestueuse Église s’élevait la seconde majesté devant laquelle les hommes de ce temps s’inclinaient ; ce Saint-Empire Romain, dont semblaient découler toutes les royautés secondaires. Malheureusement, depuis la fin de la maison de Saxe, au onzième siècle, il était devenu l’apanage de deux familles où le grand et pieux génie de Charlemagne s’était graduellement éteint, celles de Franconie et de Souabe. Elles y
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substituèrent un esprit nouveau, impatient de tout joug spirituel, superbe et fier de la seule force des armes et du lien féodal, tendant sans cesse à confondre les deux puissances, à absorber l’Église dans l’Empire. Cette funeste tendance, vaincue par saint Grégoire Vil dans la personne de Henri IV, 'et par Alexandre 111 dans celle de Frédéric Barberousse, tenta un nouvel effort dans Frédéric 11. Mais lui aussi trouva ses vainqueurs sur le Saint- Siège. Ce Frédéric II domine tout ce demi-siècle, que son règne embrasse presque en entier*. 11 nous parait impossible, même pour les yeux les plus prévenus, de n’être pas frappé d’une immense différence entre les commencements de son règne, alors qu’il était fidèle à l'Église romaine qui avait si scrupuleusement veillé sur sa minorité 1 2 , et ses vingt dernières années, qui virent se flétrir toutes les gloires diverses qui avaient environné sa jeunesse. Rien de plus éclatant, de plus poétique, de plus grandiose, que cette cour impériale à laquelle présidait un prince tout jeune, doué de toutes les qualités du corps et de l’esprit, enthousiaste des arts, de la poésie, de l’instruction; sachaut lui-même six langues, et versé dans une foule de sciences; oc-
1 Roi de Sicile eu 1198, empereur en 1215, niorl. en 1250.
1 Innocent 111, Honorius 111 et Grégoire IX eurent tous trois part à sa tutelle, le premier comme pape, et les deux autres comme cardinaux.
INTRODUCTION. 3t
troyant, pendant que le pape le couronnait à Rome (1220), au royaume de Sicile, des codes sages, savants, et remarquables par leur unité ; et plus tard, après sa première réconciliation avec le Saint-Siège, publiant à Mayence le6 premières lois de l’Allemagne dans sa langue nationale ; réunissant autour de lui l’élite de la chevalerie de ses vastes États, leur donnant l’exemple de la valeur et du talent poétique, dans ses beaux palais de Sicile, où se trouvaient rapprochés les divers éléments de la civilisation germanique, italienne et orientale. Ce fut ce mélange qui le perdit : il eût été, dit un chroniqueur, sans rival sur la terre, s’il avait aimé son âme ' ; mais un penchant fatal l’entraînait vers les mœurs dé l’Orient. Celui que l’on songea un moment à marier à sainte Élisabeth lorsqu’elle fut devenue veuve, et qui brigua lui-même la main de sainte Agnès de Bohème*, se renferma bientôt dans un honteux sérail, entouré de gardes sarrasines. A côté de ce sensualisme moral, il proclame bientôt une sorte de matérialisme politique, qui était au moins prématuré au treizième siècle : il renverse toutes les idées de la chrétienté, en allant au saint Sépulcre comme l’allié des princes musulmaus, et
1 Salimbine, ap. Raumer, m, 48.
1 Elle le refusa pour devenir franciscaine : l'empereur, en l’apprenant, dit: « Si elle m’avait préféré un homme quelconque, je me serais vengé ; mais puisqu'elle ne me préfère que Dieu , je n’ai rien à dire. #
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non plus comme le conquérant de la Terre-Sainte. De retour en Europe, peu satisfait de cette magnifique position d’empereur chrétien, le premier entre les puissants et les forts, et non le maître d’une foule d’esclaves, Y avoué de l’Église, et non son oppresseur, il dépose dans la société les germes des funestes doctrines qui n’ont que trop fructifié depuis. Comme plus tard Louis XIY et Napoléon, enivré par sa puissance, l’intervention de toute force spirituelle lui répugne; et il fait publier par son chancelier, Pierre des Vignes, que le droit de disposer de toutes choses divines et humaines appartient à l’empereur. Ce siècle était encore trop chrétien pour supporter un pareil envahissement sur la force vitale du Christianisme. Pour régner alors sur les convictions et les imaginations, il fallait, même dans la puissance laïque, un autre esprit : il se trouva dans saint Louis. Aussi voit-on ce Frédéric qui, selon la parole du saint roi, avait guerroyé Dieu de ses dons, frappé par les foudres de l’Église, faire chaque jour de nouveaux progrès dans la cruauté, la perfidie, la duplicité*; accabler ses peuples d’impôts et de pénalités; faire douter de sa foi par l’excès de ses débauches, et mourir enfin retiré à l’extrémité de l’Italie, étouffé par son propre fils, au
1 Par exemple, le supplice du fils du doge Tiepolo, de l’évôquc d'Arezzo ; l’emprisonnement des cardinaux qui se rendaient au concile que lui-méme avait demandé.
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milieu des Sarrasins, dont l’attachement ne le rendait que plus suspect aux chrétiens. Sous son règne, comme sous celui de ses prédécesseurs, l’Allemagne, qui du reste le vit peu, était dans un état florissant : elle voyait grandir la puissance des Wittelsbach, en Bavière; elle admirait l’éclat des princes d'Autriche, de Frédéric le Victorieux, de Léopold le Glorieux, que l’on disait être brave comme un lion et pudique comme une jeune fille' ; elle célébrait les vertus de la maison de Thuringe, sous le beau-père et le mari de sainte Élisabeth ; elle voyait dans l’archevêque Engelbert de Cologne 11 un martyr de la justice et de la sûreté publique, que l’Église se hàla de mettre au nombre des saints. Ses villes, comme celles des Pays-Bas, se développaient avec une puissante et féconde individualité : Cologne et Lubeck étaient au faîte de leur influence, et la célèbre Hanse commençait à se former. Sa législation se développait avec grandeur dans les deux Miroirs de Saxe et de Souabe, et dans une foule d’autres codes locaux, tous basés sur le respect des droits établis et des vieilles libertés, et qui respiraient un si noble mélange de la pensée chrétienne avec les éléments de l’antique droit germanique, non encore altéré par l’importation gibeline du droit romain. Enfin, elle comptait déjà parmi ses preux un véritable
1 Guerre de la Warlbourh, 57, 44.
* Tué en 1225 par le comte d’Allena.
Œuvres. VII. — Sainte Élisabeth. I. 3
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monarque chrétien : car il croissait en silence, à l’ombre du trône des Hohenstaufen, ce Rodolphe de Habsbourg 1 , digne d’être le fondateur d’une race impériale, puisqu’il sauva son pays de l’anarchie, et qu’il montra au monde un véritable représentant de Charlemagne. On put deviner son régne, lorsqu’à son sacre, ne trouvant pas de sceptre, il saisit le crucifix sur l’autel, et s’écria : « Voilà mon sceptre! je n’en veux pas d’autre. »
Si l’empire semblait sorti de ses voies naturelles, en revanche la France le remplaçait en quelque sorte, et lui dérobait ce caractère de sainteté et de grandeur qui devait donner tant de lustre à la royauté très-chrétienne. Mais elle-même renfermait dans son sein une plaie profonde qu’il fallait cicatriser à tout prix, pour que son unité et ses grandes destinées ne fussent pas à jamais compromises : c’était ce foyer d’hérésies à la fois antisociales et antireligieuses qui souillaient le Midi, et qui étaient enracinées dans les masses corrompues qu’on a désignées sous le nom d’Albigeois. On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir sur les mœurs et les doctrines de ces hommes qui avaient pour dignes représentants des princes dont les désordres font frémir, et que des historiens prévaricateurs ont si longtemps fait valoir aux dépens de la vérité et de la religion. On sait qu’ils furent au
1 11 fut présenté au baptême par Frédéric II en mai 1218. Raumer, lu, 275.
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moins autant persécuteurs que persécutés ' ; on sait qu’après tout, ils étaient les agresseurs contre la loi commune de la société à cette époque. Non-seulement la France, mais encore l’Espagne et l’Italie, eussent été dès lors perdues pour la foi et la vraie civilisation, si la croisade n’avait pas été victorieusement prèchée contre cet impur foyer de doctrines païennes et orientales. Sans doute pour dompter cette rébellion contre le Christianisme on employa trop souvent des moyens déplorables, dont la charité chrétienne a horreur, que la postérité doit réprouver, et que le Saint-Siège réprouva toujours, même au plus fort de la lutte. Mais il est reconnu aujourd’hui que ces cruautés étaient au moins réciproques ; et l’on n’a pas encore, que nous sachions, trouvé le moyen de faire la guerre, et surtout une guerre de religion, avec indulgence et aménité. Celui qui fut dans cette lutte terrible le champion du catholicisme , Simon de Montfort, a sans doute terni une partie de sa gloire par une trop grande ambition, et par une rigueur que la bonne foi ne saurait excuser ; mais il lui en reste assez pour que les catholiques ne rougissent plus de la proclamer hautement. L’histoire offre assurément bien peu de caractères aussi grands que le sien par la volonté , la persévérance, le courage, le mépris
1 Voyez Michelet, Ilist. de France, II, 470; et surtout la Vie de saint Dominique, par le P. Lacordaire:
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de la mort ; et quand on songe à la ferveur et à l’humilité de sa piété, à la pureté inviolable de ses mœurs, à cet inflexible dévouement à l’autorité ecclésiastique, qui l’avait fait se retirer tout seul du camp des croisés devant Zara, parce que le pape lui avait défendu de guerroyer contre les chrétiens, on conçoit tous les excès de son indignation contre ceux qui troublaient la paix des consciences et renversaient toutes les barrières de la morale. Son caractère et son époque se peignent à la fois dans ce mot qu’il prononça au moment d’entreprendre une lutte inégale : « Toute l’Église prie pour moi, je ne saurais succomber. » Et encore, lorsque poursuivi par l’ennemi, et ayant passé avec sa cavalerie une l'ivière que les gens à pied ne pouvaient franchir, il la repasse avec cinq hommes seulement, en s’écriant : « Les pauvres du Christ sont exposés à la mort, et moi je resterais en sûreté ! Advienne de moi la volonté du Seigneur, j’irai certainement avec eux 1 ! »
La bataille décisive de Muret (1212), qui assura la victoire de la foi , peint aussi , par le contraste de ses deux principaux personnages, la nature de cette lutte : l’un, Montfort, à la tète d’une poignée de combattants, cherchant dans la prière et les sacrements les droits de demander une victoire qui ne pouvait être qu’un miracle; l’autre, Pierre d’Aragon, venant, affaibli par la
1 Yaulx-Ceniay, aj). Michelet.
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débauche, se faire battre et tuer au sein de sa nombreuse armée
Pendant que cette lutte s’achevait, et préparait la réunion directe de ces provinces reconquises avec la couronne de France, un roi digne de son surnom, Philippe Auguste, entourait celte couronne des premiers rayons de la gloire et de l’influence morale fondées sur la religion, qu’elle devait si longtemps conserver. Jeune encore lorsqu’on lui demandait à quoi il songeait pendant ses longues et fréquentes rêveries : « Je songe, répond-il, au moyen de rendre à la France l’éclat et la force qu’elle avait sous Charlemagne*. » Et, pendant son long et glorieux règne, il ne cesse de se montrer fidèle à cette grande pensée. La réunion de la Normandie et des provinces enlevées à l’assassin Jean sans Terre, jette les véritables fondements de la puissance des monarques français. Après avoir fait ses preuves pour la cause du Christ à la croisade, il se montre pendant toute sa vie l’ami et le plus ferme appui de l’Église’; et il le prouve par le plus pénible sacrifice, en triomphant de sa répugnance enracinée pour l’épouse que Rome lui imposait. Réconcilié avec son peuple par sa réconciliation avec elle, il reçoit bientôt du ciel sa récompense
1 Vaulx-Cernay, ap. Michelet.
’ Silv. Girard. Cambre nsis, ap. Recueil des llistorieiis , xvm.
9 II ne combattait jamais le dimanche.
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dans la grande victoire de Bouvines (1215) ; victoire aussi religieuse que nationale, remportée sur les ennemis de l’Église aussi bien que sur ceux de la France. Cela est suffisamment établi par tout ce que les historiens nous ont transmis sur les projets impies des confédérés qui étaient tous excommuniés, par les ardentes prières des prêtres pendant le combat, par les belles paroles de Philippe à ses guerriers : « L’Église prie pour nous : je vais combattre pour elle, pour la France, et pour vous’. » Autour de lui combattent tous les héros de la chevalerie française, Matthieu de Montmorency, Enguerrand de Coucy, Guillaume des Barres, et Guérin de Senlis, pontife, ministre et guerrier à la fois. L’ennemi défait, ils s’associent à leur roi pour fonder, en l’honneur de la sainte Vierge, l’abbaye de Notre-Dame de la Victoire, destinée à consacrer, par le nom de Marie, la mémoire d’un triomphe qui avait sauvé l’indépendance de la France.
La grandeur de la royauté française, et sa domination sur les provinces méridionales qu’elle devait finir par absorber, ne firent que croître sous le règne court, mais prospère, de Louis VIII, mort victime de sa chasteté, ainsi que sous la brillante régence de Blanche de Castille, aussi tendre mère que souveraine courageuse et sage, qui disait mieux aimer voir tous ses enfants mourir que commettre un péché mortel, et qui n’en sut pas
1 Guillaume le Breton , etc.
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moins bien veiller à leur grandeur temporelle; Blanche, objet bien naturel du romanesque amour de Thibaut de Champagne, le poëte-roi, et qui portait à notre sainte Élisabeth une si tendre dévotion 1 . Cette régence annonce dignement le règne de saint Louis, ce modèle des rois, sur qui la pensée de l’historien se reporte comme sur le personnage peut-être le plus accompli des temps modernes, tandis que la prière du chrétien honore en lui la réunion de toutes les vertus qui peuvent mériter le
ciel. En lisant l’histoire de cette vie si sublime et si touchante à la fois, on se demande si jamais le Roi du ciel a eu sur la terre un serviteur plus fidèle que cet ange, couronné pour un temps d’une couronne mortelle, afin de montrer au monde comment l’homme peut se transfigurer par la foi et l’amour. Quel cœur chrétien pourrait ne pas tressaillir d’admiration en songeant à tout ce qu’il y a eu dans cette âme de saint Louis ; à ce sentiment si violent et si pur du devoir; à ce culte exalté et scrupuleux de la justice ; à cette exquise délicatesse de conscience, qui l’engageait à répudier les acquisitions illégitimes de ses prédécesseurs, aux dépens même de la sûreté publique et de l’affection de ses sujets; à cette sollicitude si tendre pour les âmes d’autrui ; à cet amour immense du prochain qui débordait de son cœur, qui, après avoir inondé son épouse chérie, sa mère, ses frères,
1 Voyez chap. xxvi de l’histoire.
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dont il pleurait si amèrement la mort, allait chercher le dernier de ses sujets, et le dirigeait pendant ses heures de délassement vers la chaumière des pauvres, qu’il soulageait lui-même ! Et cependant, à toutes ces vertus de saint il savait unir la plus téméraire bravoure ; c’était à la fois le meilleur chevalier et le meilleur chrétien de France : on le vit à Taillebourg et à la Massoure. C’est qu’il pouvait combattre et mourir sans crainte, celui qui avait fait avec la justice de Dieu et des hommes un pacte inviolable;' qui savait, pour lui rester fidèle, être sévère contre son propre frère ; qui n’avait pas rougi, avant de s’embarquer pour la croisade, d’envoyer par tout son royaume des moines mendiants, chargés de s’informer auprès des plus pauvres gens s’il leur avait été fait quelque tort au nom du roi, et de le réparer aussitôt à ses dépens. Aussi, comme s’il eut c'tc une sorte d’incarnation de l’équité suprême, il est choisi pour arbitre dans tous les grands procès de son temps, entre le pape et l’empereur, entre les barons de l’Angleterre et leur roi : captif et enchaîné par les infidèles, c’est encore lui qu’ils prennent pour juge. Poussé deux fois par l'amour du Christ sur la plage barbare, après la captivité il y trouve la mort; c’était une sorte de martyre, le seul qui fût à sa portée et le seul trépas digne de lui. Sur son lit de mort il dicte à son fils ses mémorables Instructions, les plus belles paroles qui soient jamais sorties de la bouche
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d’un roi. Avant de rendre le dernier soupir, on l’entend murmurer à voix basse : « O Jérusalem, Jérusalem ! » Était-ce à celle du ciel ou à celle de la terre qu’il adressait ce regret ou cet espoir sublime? 11 n’avait pas voulu entrer dans celle-ci par traité et sans son armée, de peur que son exemple n’autorisàt les autres rois chrétiens à faire de même. Us firent mieux : pas un n’y alla après lui. Il fut le dernier des croisés, des rois vraiment chrétiens, des rois pontifes : il en avait été le plus grand. Il nous a laissé deux monuments immortels, son oratoire et son tombeau, la Sainte-Chapelle et Saint-Denis, tous deux purs, simples, élancés vers le ciel comme luimême . 11 en a laissé un plus beau et plus immortel encore dans la mémoire des peuples : le chêne de Vincennes.
En Angleterre, la race perverse des rois normands, tous oppresseurs de leur peuple, et tous oppresseurs acharnés de l’Église, n’avait pu opposer à Philippe Auguste que l’infàme Jean sans Terre, et à saint Louis que le pâle et faible Henri III. Mais si la royauté y est scandaleuse, l’Église y brille de tout son éclat, et la nation y conquiert de vitales et durables garanties. L’Église surtout avait été heureusement dotée en Angleterre d’une suite de grands hommes sur le siège principal de Cantorbéry, qui est peut-être sans pareille dans ses annales. Étienne Langton fut, sous le règne de Jean, le digne successeur de saint Dunstan, de Lanfranc, de saint
iï
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Anselme, de saint Thomas Becket, et le digne représentant d’innocent III. Après avoir défendu avec une invincible intrépidité les franchises ecclésiastiques, il se place à la tête des barons insurgés, et réunis en armée de Dieu et de la sainte Église. Cette sainte ligue arrache au roi Jean la célèbre Grande Charte, base de cette constitution anglaise que les modernes ont tant admirée, oubliant sans doute qu’elle n’était que le produit de l’organisation féodale; et que cette Charte même, loin d’être une innovation , n’était qu’une réhabilitation des lois de saint Édouard, une confirmation du droit public de toute l’Europe de cette époque, fondé sur le maintien de tous les droits anciens et individuels. Sous Henri III, que le Saint-Siège maintint seul sur son trône chancelant, en empêchant la réunion avec la France par la conquête du fils de Philippe Auguste, l’Église eut aussi ses défenseurs courageux et ses nobles victimes dans saint Edmond de Cantorbéry, mort dans l’exil en 1242, et dans saint Richard de Winchester ; et la nation acheva de conquérir ses libertés, sous la conduite du noble fils de Simon de Montfort, brave et pieux comme son père, vaincu et tué à la fin de sa carrière, mais non avant d’avoir fait de cette guerre populaire une croisade, et introduit les députés du peuple dans la première assemblée politique qui ait porté le nom, depuis si glorieux, de Parlement britannique (1258).
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Vers le même temps, en Écosse, on voit le pieux roi Guillaume, allié d’innocent III , afin de donner une preuve de son amour pour l’Église et la sainte Vierge, ordonner que le pauvre peuple se reposerait de ses travaux tous les samedis depuis midi (1202). Dans les royaumes Scandinaves, le treizième siècle commence sous le grand archevêque Absalon de Lund (1201), à la fois guerrier intrépide et saint pontife , bienfaiteur et civilisateur de ces peuples. La Suède grandissait sous le petit-fils de saint Éric ; et la Norwége, où s’était conservé le plus de traces de l’ancienne constitution germanique, goûtait sous Haquin V (1217-1263), son législateur principal , un repos inaccoutumé. Waldemar le Victorieux (1202-1252), le plus illustre des rois de Danemark , étendait son empire sur toutes les terres méridionales de la Baltique ; et, préludant à l’union de Calmar, concevait et était à la veille d’exécuter le projet grandiose de réunir sous un seul chef tous les pays riverains de la Baltique, lorsque la bataille de Bornhoveden (1227) vint donner le dessus aux races germaniques sur les races Scandinaves. Mais, dans tout le cours de ses conquêtes, il ne perdait jamais de vue la conversion des peuples païens , à laquelle le Saint-Siège l’exhortait sans cesse ; ses efforts pour la propagation de la foi en Livonie se rencontraient avec ceux de l’Ordre des Porte-Glaives, fondé dans ce seul but (1203), et plus
1 1 INTRODUCTION
tard avec l’Ordre Teutonique. La translation des principales forces de ce dernier Ordre en Prusse, pour y implanter le Christianisme (1234), est un fait imménse dans l’histoire de la religion et de la civilisation du nord de l’Europe ; et si les passions humaines vinrent trop tôt se môler à cette croisade, qui dura deux siècles, il n’en faut pas moins reconnaître que le Christianisme ne pénétra que grâce à elle dans ces populations obstinées, et admirer tout ce que firent les papes pour adoucir le régime de la conquête *. Sur la même ligne, la Pologne offrait déjà les bases du royaume orthodoxe* ; l’archevêque Henri de Gnesen, légat d’innocent 111 , y rétablissait la discipline et la liberté ecclésiastique contre les attaques du duc Ladislas ; sainte Hedwige, tante de notre Élisabeth , y donnait sur le trône l’exemple des plus austères vertus, et offrait à Dieu, comme un holocauste, son fils, mort martyr de la foi en combattant les Tartares. La Pologne, en opposant à ces hordes terribles qui avaient asservi la Russie et inondé la Hongrie un boulevard qu’elles ne purent jamais franchir, versa pendant tout ce siècle des flots de son sang, et apprenait ainsi à devenir ce qu’elle a toujours été depuis, la glorieuse victime de la Chrétienté.
1 En 1249, un légat du pape alla en Prusse pour garantir aux populations conquises la liberté de mariage et de succession, etc.
* Titre accordé depuis par les papes à la Pologne.
INTRODUCTION
En redescendant vers le midi de l’Europe, et en contemplant cette Italie, qui était la plus animée et la plus brillante des nations chrétiennes, l’âme s’afflige d’abord au spectacle de ces cruelles et interminables luttes des Guelfes et des Gibelins, et de cet immense empire de la haine qui se propageait à la faveur de la guerre de principes dont ces partis tiraient leur origine. C’est ce funeste élément de la haine qui semble dominer l’histoire d'Italie à toutes ces époques ; il se liait à je ne sais quelle politique païenne et égoïste , reste des souvenirs de la république romaine, qui l’emporta pendant tout le moyen âge , dans les cœurs italiens , sur l’idée de l’Église ou de l’Empire, et qui ne les dérobait que trop à la salutaire influence du Saint-Siège, dont ils auraient dû être les premiers sujets , et dont ils avaient pu apprécier la puissance et le dévouement pendant toute la lutte des cités lombardes contre les empereurs. Mais , quelque rebuté qu’on soit par ces discordes qui déchiraient le sein de l’Italie, comment ne pas céder à l’admiration qu’excite le spectacle de l’immense énergie morale et physique, de l’ardeur du patriotisme, de la profondeur des convictions, qui est empreinte dans l’histoire de chacune des innombrables républiques qui couvraient son sol? On est stupéfait de cette incroyable fécondité de monuments, d’institutions, de fondations, de grands hommes en tout genre, guerriers, poètes, ar-
INTRODUCTION
listes, qu’on voyait éclore dans chacune de ces cités d’Italie, aujourd’hui si désertes, si dépeuplées. Jamais assurément, depuis les beaux siècles de la Grèce antique, on n’avait vu un si puissant développement de la volonté humaine, une si merveilleuse valeur donnée à l’homme et à ses œuvres, tant de vie dans un si petit espace ! Mais quand on songe aux prodiges de sainteté que le treizième siècle vit naître en Italie, on comprend quel était le lien qui tenait ensemble tous ces cœurs impétueux ; on se souvient de ce fleuve de charité chrétienne qui coulait, profond et incommensurable, sous ces orages et ces vagues furieuses. Au milieu de cette mêlée universelle, les villes se fondent et s’enrichissent, leur population est souvent décuple de ce qu’elle est de nos jours, les chefs-d’œuvre des arts s’y produisent, le commerce et surtout la science y grandissent chaque jour*. A l’inverse des pays germaniques, toute l’existence politique et sociale se concentre avec la noblesse dans les villes, dont aucune cependant n’était alors assez prédominante pour absorber la vie des autres : et cette libre concurrence entre elles peut expliquer en partie la force inouïe dont elles purent disposer. La ligue des villes lombardes, triomphante depuis la paix de Constance, bravait victorieusement tous les efforts de la puis-
1 La célèbre université de Padoue est fondée en 1222; celles de Vicence en 1202, Verceil en 1228, Trévise en 1290, Naples en 1224.
INTROUICTIO.N.
sance impériale. Les croisades avaient donné un incalculable essor au commerce et à la prospérité des républiques maritimes de Gènes et de Venise ; celle-ci surtout, sous son doge Henri Dandolo , héros octogénaire et aveugle, devenait une puissance de premier ordre par la conquête de Constantinople et de ce quart et demi de l’empire d’Orient, dont elle fut si longtemps fière. La ligue des villes toscanes, sanctionnée par Innocent III, assurait une nouvelle garantie à l’existence de ces cités dont l’histoire vaut celle des plus grands empires, telles que Pise, Lucques, Sienne, qui se donnait solennellement à la sainte Vierge avant la victoire glorieuse de l’Arbia ; Florence surtout, peut-être la plus intéressante unité des temps modernes. A chaque page des annales de toutes ces villes, on trouve des traits de la plus touchante piété comme du plus généreux dévouement à la patrie. Pour n’en citer qu’un entre mille, quand on voit un peuple se plaindre, comme celui de Ferrare, qu’on ne l’impose pas assez pour les besoins de la patrie ' , on ne se sent guère le courage d’être sévère envers des institutions qui comportaient un tel degré de désintéressement et de patriotisme. A côté de ce mouvement purement italien, on sait que la grande lütte entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle y était plus flagrante que partout ailleurs ; et certes celle-ci ,
1 Chron. Ferrar., p. 433, ap. Raumer.
48 INTRODUCTION
réduite à se faire représenter par l’atroce Eccelin, lieutenant de Frédéric II, rend suffisamment hommage à la supériorité morale de la cause de l’Eglise. Le midi de l’Italie, sous le sceptre de la maison de Souabe, dut à Frédéric II et à son chancelier Pierre des Vignes, le bienfait d’une législation sage et complète, et tout l’éclat de la poésie et des arts ; mais en même temps il fut inondé par cet empereur et son fils Mainfroy de colonies sarrasines, jusqu’à ce que Rome y eût appelé une nouvelle race française, la maison d’Anjou, qui vint, comme autrefois les preux Normands, garantir l'indépendance de l’Église, et fermer aux infidèles cette porte de l’Europe.
Mais si 1 historien catholique est forcé de lutter contre une certaine tristesse dans son jugement sur l’Italie, il ne trouve dans l’Espagne du setmnie siècle que l’objet d’une admiration sans mélange. C’étaient alors, sous tous les rapports, les temps héroïques de cette noble nation ; les temps où elle méritait de conquérir, en même temps que son sol et son indépendance, le glorieux titre de monarchie catholique. Des deux grandes divisions de la Péninsule, l’ Aragon nous montre d’abord, après ce roi Pierre III que nous avons vu tenir volontairement sa couronne d’innocent 111, et cependant mourir en combattant l’Église à Muret, son fils don Jacques le Conquérant, qui avait pour femme une sœur de sainte Éli—
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sabeth ; qui mérita son surnom en enlevant aux Maures Majorque et Valence; qui écrivit, comme César, sa propre chronique, et qui, pendant soixante-quatre ans de règne et de combats, ne fut jamais vaincu, gagna trente victoires, et fonda deux mille églises 1 . En Castille, le siècle s’ouvre sous le règne d’Alphonse le Bref, fondateur de l’ordre de Saint-Jacques et de l’université de Salamanque 2 , ces deux gloires de l’Espagne. À côté du roi brille l’illustre Roderic Ximenès, archevêque de Tolède (1208- 1215), digne précurseur de celui qui devait, deux siècles plus tard, immortaliser ce même nom : il était à la fois, comme tant d’autres prélats de ce temps, guerrier intrépide, profond politique, prédicateur éloquent, historien exact, et aumônier prodigue. Ce roi et ce primat furent les héros de la sublime journée de las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), où l’Espagne fit pour l’Europe ce que la France avait fait sous Charles Martel, ce que fit plus tard la Pologne sous Sobieski, où elle la sauva de l'irruption de quatre cent mille Musulmans qui la prenaient à revers. L’empire du Croissant fut brisé à dater de cette glorieuse journée, véritable type d’une bataille chrétienne, consacrée dans la mémoire du peuple par des traditions miraculeuses, et que le grand Innocent III ne crut pouvoir dignement célébrer qu’en instituant la fêle
1 Bern. Cornes, Vit. Jac. I.
* D’abord à Palencia; transférée à Salamanque en 1213.
Œu>res. TII. — Sainte Élisabeth. 1 . 4
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du Triomphe de la Croix, qui s’observe encore aujourd’hui à pareil jour en Espagne. A Alphonse succède saint Ferdinand, contemporain et cousin germain de saint Louis, et qui ne dérogea point à cette illustre parenté, puisque, comme Louis, il réunit toutes les gloires du guerrier chrétien à toutes les vertus du saint, et le plus tendre amour de son peuple au plus ardent amour de Dieu. 11 ne voulut jamais consentir à grever ses sujets de nouveaux impôts : « Dieu pourvoira, disait-il, par d’autres ressources à notre défense ; je crains plus la malédiction d’une seule pauvre femme que toute l’armée des Maures! » Et cependant il poursuit avec un bonheur sans pareil l’œuvre de l’affranéhissement national; il prend Cordoue, le siège du califat d’Occident; et, après avoir dédié la principale mosquée à la sainte Vierge, il fait reporter à Compostelle, sur les épaules des Maures, les cloches que le calife Almanzor en avait enlevées sur celles des Chrétiens. Conquérant du royaume de Murcie en 1240, de celui de Jaën en 1246, de Séville enfin en 1248, il ne laisse plus aux Arabes que Grenade; mais, humble au milieu de tant de gloire, et étendu sur son lit de mort, il s’écriait avec larmes : « O mon Seigneur, vous avez tant souffert pour l’amour de moi ! Et moi, malheureux, qu’ai -je fait pour l’amour de vous 1 ? »
1 Flos Sanclorum, ap. Bollaudist. 23 niaii.
INTRODUCTION. a<
L’Espagne avait sa croisade permanente sur son propre sol ; le reste de l’Europe allait au loin la chercher, soit au nord contre les barbares, soit au midi contre les hérétiques, soit à l’orient contre les profanateurs du Saint Sépulcre. Cette grande pensée venait de temps à autre se jeter au travers de toutes les agitations locales, toutes les passions personnelles, pour les absorber toutes en une seule. Elle ne descendit au tombeau qu’avec saint Louis ; elle était encore dans toute sa force pendant la première moitié du treizième siècle. Dès ses premières années, Foulques de Neuilly, rival de Pierre l’Ermite et de saint Bernard par l’éloquence et l’enthousiasme qu’il inspire, allant de tournois en tournois, fait prendre la croix à toute la chevalerie française : une armée de barons s’embarque à Venise et va renverser l’empire de Byzance, comme un acheminement à Jérusalem. Malgré l’improbation qu’une sévère équité fit prononcer à Innocent III contre cette étonnante conquête, on ne saurait disconvenir de sa grandeur, ni même du sentiment chrétien qui l’inspirait. On voit toujours les chevaliers français poser, comme première base de leurs négociations, la réunion de l’Église grecque avec Rome, et en faire le premier résultat de leur victoire. Cette conquête n’était d’ailleurs qu’un juste châtiment infligé à la perfidie des empereurs grecs, qui avaient toujours trahi la cause des croisés, et à leur peuple dégénéré et sanguinaire, tou-
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jours esclave ou assassin de ses princes. Bien que l’idée de la croisade, en se portant sur différentes directions, dût nécessairement perdre de sa force, cependant cette force nous est révélée par tous ces princes généreux qui ne croyaient pas leur vie complète avant d’avoir vu la terre sainte; tels étaient Thibaut de Champagne, à qui cette expédition a inspiré de si beaux vers, le saint et pieux Louis, mari de notre Élisabeth, que nous verrons mourir en chemin; Léopold d’Autriche, et jusqu’au roi lointain de Nonvége, qui voulut être le compagnon de saint Louis. Les femmes de ces preux n’hésitaient pas à les accompagner à ces dangereux pèlerinages, et l’on comptait presque autant de princesses que de princes dans les camps des croisés. Les enfants même subissaient l’entraînement général, et sur tous les points de l’Europe on vit avec émotion cette croisade d’enfants, en 1212, dont l’issue fut si funeste, puisqu’ils y périrent tous, mais qui était une preuve suprême de cet amour du sacrifice, de ce -dévouement exclusif aux croyances et aux convictions qui animait l’homme de ces temps-là, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Ce que ces petits enfants avaient tenté de faire avant l’àge, des vieillards usés par les années ne se lassèrent pas de l’entreprendre, témoin ce Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui, après une vie tout entière consacrée aux combats de la foi et de l’Église, même contre son propre gendre
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Frédéric U, va, déjà plus qu’octogénaire, se charger de défendre le nouvel empire latin d’Orient. Après des succès presque miraculeux, il expire à quatre-vingt-neuf ans, épuisé par la victoire plus encore que par la vieillesse, et ayant dépouillé la pourpre impériale et sa glorieuse armure pour se revêtir de l’habit de Saint- François, et mourir sous ces insignes d’un dernier triomphe (1237).
A côté de ces manifestations individuelles de zèle, l’Europe voyait encore fleurir comme milice permanente de la Croix les trois grands ordres militaires, les fraternités belliqueuses du Temple, de Saint-Jean de Jérusalem et de Sainte-Marie des Allemands. Ces derniers avaient pour grand maître, pendant les premières années du treizième siècle, Hermann de Saltza, illustre par ses nobles et infatigables efforts pour concilier l’Église et l’empire, et sous le règne de qui eut lieu la première expédition des chevaliers Teutoniques en Prusse, tandis que l’un des foyers principaux de l’Ordre, et plus tard sa capitale, était auprès du tombeau de sainte Élisabeth de Marbourg.
Ainsi donc, à l’Orient, la prise de Constantinople et la ruine de l’empire grec par une poignée de Francs; en Espagne, las Navas de Tolosa et saint Ferdinand; en France, Bouvines et saint Louis; en Allemagne, la gloire et la ruine des Hohenstaufen ; en Angleterre, la Grande
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Charte; au sommet du monde chrétien, le grand Innocent III et ses héroïques successeurs : en voilà assez, ce nous semble, pour assigner à l’époque de sainte Élisabeth une place mémorable dans l’histoire de l’humanité. Et si nous en cherchons les idées fondamentales, il sera facile de les trouver, d’une part, dans la magnifique unité de cette Église à laquelle rien n’échappait; qui proclamait dans ses plus augustes mystères, comme dans ses moindres détails, la suprématie définitive de l’esprit sur la matière ; qui consacrait, avec une prudente et paternelle sollicitude, la loi de l’égalité parmi les hommes, et qui, en garantissant au plus pauvre serf la liberté du mariage et la sainteté de la famille, en lui assignant dans les temples une place à côté de ses maîtres, surtout en lui ouvrant l’accès de toutes les dignités spirituelles, creusait un abîme entre sa condition et celle de l’esclave le plus favorisé de l’antiquité. En face d’elle, le pouvoir laïque, l’Empire, la royauté, souvent profané par les passions de ceux qui en étaient dépositaires, mais retenu par mille liens dans la voie de la charité ; trouvant partout dans ses écarts les barrières élevées par la foi et l’Église ; n’ayant pas encore appris à se délecter dans ces législations générales, qui trop souvent écrasent le génie des nations sous le niveau d’une uniformité stérile ; chargé au contraire de veiller au maintien de tous les droits individuels et des coutumes saintes des ancê-
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très, au développement régulier des besoins locaux et des inclinations particulières; enfin, présidant à cette grande organisation féodale qui était fondée tout entière sur le sentiment du devoir comme entraînant le droit à sa suite, et qui donnait à l’obéissance toute la dignité d’une vertu et tout le dévouement d’une affection. Les horreurs commises par Jean sans Terre pendant sa longue lutte contre l’Église, la misérable décrépitude de l’empire byzantin, montrent assez ce qu’eût été, à cette époque, la puissance laïque livrée à ellemême, tandis que son alliance avec l’Église donnait au monde des saints couronnés comme saint Louis et saint Ferdinand, c’est-à-dire des rois comme on n’en a jamais vu depuis.
Voilà pour la vie politique et sociale de ce siècle. La vie de l’âme et des croyances, la vie intérieure, en tant qu’on peut la distinguer de celle qui précède, nous offre un spectacle plus grand et plus merveilleux encore, et qui se rattache bien plus intimement à la vie de la Sainte dont nous avons écrit l’histoire. A côté de ces grands événements qui changent la face des empires, nous verrons des révolutions plus complètes et plus durables encore dans le royaume des esprits ; à côté de ces illustres guerriers, de ces saints assis sur le trône, nous verrons l’Église enfanter et envoyer à la recherche des
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âmes d’invincibles conquérants et des armées de saints recrutés dans tous les rangs de la société chrétienne.
En effet, une grande corruption de mœurs s’était à la longue introduite dans cette société : formulée en hérésies de diverses natures, elle la menaçait de toute part ; la ferveur et la piété s’étaient ralenties ; les grandes fondations des siècles précédents, Cluny, Cileaux, Prémonlré, les Chartreux, ne suffisaient plus pour la vivifier, tandis que dans les écoles une aride logique en desséchait trop souvent les sources. Il fallait à la chrétienté malade quelque remède nouveau et souverain ; il fallait à ses membres engourdis une secousse violente; il fallait à sa tête, à l’Église de Rome, des bras nouveaux et plus puissants. Dieu, qui n’a jamais manqué à son épouse, qui a juré de ne lui manquer jamais, lui envoya le secours désiré et nécessaire.
C’étaient des visions bien prophétiques que ces rêves où Innocent 111 et Honoriuslll virent la basilique de Latran, la mère et la cathédrale de toutes les églises chrétiennes', au moment de s’écrouler, et soutenue, soit par un mendiant italien, soit par un pauvre prêtre d’Espagne. Le voilà ! Ce prêtre qui descend des Pyrénées dans le midi de
1 On lit dans l’inscription, seul reste de l’ancienne façade, sur le portail moderne de Saint-Jean de Latran : u Doginate papali datur v ac simul imperiali, quod sim cunclarum mater et caput eccle- « siarum, etc. »
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la France envahi par les hérétiques, qui va nu-pieds à travers les ronces et les épines pour les prêcher, c’est ce grand saint Dominique de Gusman 1 , que sa mère, pendant qu’elle le portait dans son sein, vit sous la forme d'un chien ayant une torche enflammée dans sa gueule, emblème prophétique de sa vigilance et de son zèle brûlant pour l’Église : une étoile resplendit sur son front quand on le présente au baptême : il grandit dans la pureté et la piété, n’ayant d’autre amour que cette Vierge divine dont le manteau lui semblait envelopper toute la céleste patrie 3 : ses mains exhalent un parfum qui inspire la chasteté à tous ceux qui en approchent : il est doux, aimable, humble envers tous : il a le don des larmes en grande abondance : il vend jusqu’aux livres de sa bibliothèque pour soulager les pauvres : il veut se vendre lui-même pour racheter une âme captive des hérétiques. Mais, pour sauver toutes les âmes qui périclitaient au milieu de tant de dangers, il conçoit l’idée d’un Ordre de religieux, non plus reclus et sédentaires, mais qui erreraient de par le monde pour chercher partout l’impiété et la confondre, qui seraient les Prêcheurs de la foi. 11 va à Rome afin d’y faire confirmer son salutaire projet; et dès la première nuit il voit en songe le
• Né eu H70; commence ù prêcher eu 1200; mort en 1221.
* Totam cœlestem patriam amplexando dulciter conlinebat. A et. SS. August., t. 1, p. t>83.
Christ qui s’apprête à frapper le monde coupable ; mais Marie intervient, et présente à son fils, pour l’apaiser, Dominique lui-même avec un autre qu’il n’avait jamais vu. Le lendemain, en entrant dans une église, il y voit un homme en haillons, qu’il reconnaît pour être le compagnon que la Mère du Rédempteur lui avait donné ; aussitôt il se précipite dans ses bras : «Tu es mon frère, « dit-il, tu cours dans la même lice que moi : soyons « ensemble, et nul ne prévaudra contre nous. » Et, dès ce moment, ils n’eurent plus qu’un cœur et qu’une âme ' . Ce mendiant était saint François d’ Assise, le glorieux pauvre du Christ*. Lui aussi avait conçu le projet de reconquérir le monde par l’humilité et l’amour, en de venant le Mineur, le moindre de tous les hommes. 11 entreprend de rendre un époux à cette divine Pauvreté, restée veuve depuis la mort du Christ*. À vingt-cinq ans, il brise tous les liens de la famille, de l’honneur, de la bienséance, et descend nu de sa montagne d’Àssise pour offrir au monde l’exemple le plus complet de la
1 lu oscula sancta rueus et sinceros amplexus, dixit Dooûnicus : Tu es socius meus, tu cùrres pariter; stemus simul, et nullus adversarius prævalebit. Exlunc ergo facli sunt cor unum et anima uaa iu Domino. Act. SS. August., t. I, p. 576.
* 11 glorioso poverello di Cbrislo. — Né en 1 182, mort eu 1226.
8 Questa, privala dcl primo marilo,
Mille e cent' anni e più dispetta e scura Fino a costui si stetli sensa invito...
Dante, Purad.. c. xi.
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folie de la Croix qui lui eût été donné depuis que cette croix avait été plantée sur le Calvaire. Mais, loin de révolter le monde par cette folie, il le subjugue. Plus ce sublime insensé s’avilit à dessein pour se rendre digne, par son humilité et le mépris des hommes, d’être le vaisseau de l’amour, et plus sa grandeur éclate et rayonne au loin, plus les hommes se précipitent sur ses pas; les uns ambitieux de se dépouiller de tout comme lui, les autres avides au moins de recueillir sa parole inspirée. C’est en vain qu’il va chercher en Égypte le martyre; l’Orient le renvoie à l’Occident, qu’il lui faut féconder, non pas de son sang, mais de ce fleuve d’amour qui s’échappait de son cœur, et de ces cinq plaies dont il avait reçu la glorieuse communication de Celui qui avait aimé le monde jusqu’à la mort. Lui aussi, c’était le monde entier qu’il embrassait dans son amour : tous les hommes d’abord, et avec un abandon sans bornes : « Si je ne don- « nais pas, » dit-il en se dépouillant de son seul vêtement pour en couvrir un pauvre, « ce que je porte à ce- « lui qui en a plus besoin que moi, je serais accusé de « vol par le grand aumônier qui est dans le ciel*. » Puis toute la nature, animée et inanimée : il n’y a point de créature qui ne soit son frère ou sa sœur, à qui il ne prêche la parole du Père commun, qu’il ne veuille dé-
1 Pro furto mibi reputo a magno Eleemosvnario iuiputaudum si hoc quod fero, non dedero magis egenti. Act. SS. Octob., t. II.
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livrer de l’oppression de l’homme, et dont il ne soit prêt à racheter les douleurs. « Pourquoi, dit-il à un boucher, « pourquoi suspendez-vous et torturez-vous ainsi mes « frères les agneaux 1 ?» Et à des oiseaux captifs : « Tourte terelles, mes chères petites sœurs, simples, innocentes « et chastes, pourquoi vous êtes-vous laissé prendre « ainsi? » 11 savait, dit son biographe, saint comme lui, que toutes les créatures avaient la même origine que la sienne; et il a montré par sa tendresse envers elles, comme par leur miraculeuse obéissance envers lui , ce que l’homme victorieux du péché, et qui a rétabli en lui-même les rapports naturels avec Dieu, peut être pour cette nature qui n’est déchue qu’à cause de lui, et qui attend de lui sa réhabilitation. Jésus et Marie lui ouvrent eux-mêmes tous les trésors de l’Église dans cette chétive chapelle de la Portiuncule, qui nous est restée comme une relique précieuse de cette pauvreté dont il était, selon Bossuet, l’amateur désespéré * : le pape confirme ces faveurs célestes à la vue des roses blanches et rouges
* Quare flaires mcos agniculos sic ligatos el suspensos cxcruciasY... Sororeulæ uieæ turtures, simpliccs, innocentes el castæ, ut quid i la vos capi peruiisistis?... Sciens creaturas quanlumtibet parvas, unuui secum habere priucipium. S. Bonaventlue, Vita S. Franc., 176, ap. Bollandist.
* Heureux mille et mille fois le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j’ose parler de la sorte, le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l’Église! Bossuet, Panégyrique de saint François.
INTRODUCTION
que François lui présente au milieu de l’hiver. Puis il monte sur les rochers de l’Alverne pour y recevoir les stigmates triomphants qui devaient achever sa conformité avec le Sauveur, et faire de lui, aux yeux du peuple chrétien, le véritable porte-croix, le gonfalonnier du Christ 2 , tandis que le Saint-Siège le nommerait, trois siècles plus tard, l’ange d’Orient, marqué du signe du Dieu vivant 3 .
A la vue de ces deux hommes, le siècle comprit qu’il était sauvé, que du sang nouveau allait être instillé dans ses veines; d’innombrables disciples se rangent sous ces entraînantes bannières : il s’élève un long cri d’enthousiasme et de sympathie qui se prolonge à travers les siècles, qui retentit partout, dans les constitutions des souverains pontifes comme dans les chants des poètes'. « Quand l’Empereur qui règne toujours, dit Dante, voulut sauver son armée compromise, il envoya au secours de son épouse ces deux champions : leurs actes, leurs
1 Corpore suo Christi triumphalia sligmata præferenti. Bulle d’Alexandre IV, Benigna.
* Il gonfalonniere di Christo. Fioretti di S. Francesco, passim.
3 Angelum ilium asceudentem ab ortu solis habentem signuin Dei vivi beatum Franciscuin. Bulle de Liion X, Ite et vos in vineam mtam, 1517.
1 Cieco era il uiundo ; tu fallu visare :
Libroso ; liailo mondato :
Murto ; l'hai suscilato :
Sceso ad inferno ; failo al ciel montare.
Guittose d'Arezzo , Canz. à S. Fruitccicu.
INTRODUCTION
paroles, ramenèrent le peuple égaré*. » « Ces deux ordres, » dit Sixte IV en 1479, après deux siècles et demi d’expérience, « comme les deux premiers fleuves du paradis des délices, ont arrosé la terre de l’Église universelle par leur doctrine, leurs verlus et leurs mérites, et la rendent chaque jour plus fertile ; ce sont les deux séraphins qui, élevés sur les ailes d’une contemplation sublime et d’un angélique amour, au-dessus de
toutes les choses de la terre, par le chant assidu des louanges divines, par la manifestation des bienfaits immenses qu’a conférés au genre humain l’ouvrier suprême qui est Dieu, rapportent sans cesse dans les greniers de la sainte Église les gerbes abondantes de la pure moisson des âmes rachetées par le précieux sang de Jésus-Christ. Ce sont les deux trompettes dont se sert le Seigneur Dieu pour appeler les peuples au banquet de son saint Évangile 2 ! »
1 Quando lo mperador die sempre régna
Pruvide alla milizin di'era in force...
a sua «posa soccorae
Con duo campioni, al cui Tare, al cui dire Lo popol disviato si raccorce.
Parudiso, XH.
! Instar duoruni primorum fluminum à cœlestium voluptatum paradiso egredientium SS. universalis Ecclesiæ terrain..., irrigantes, magis in diem fructuosam efliciunt. Hi sunt duo Seraphini qui in sublimis contemplatiouis et seraphici amoris alis elevati, a terrenisque rebus abstracti, assiduo divinarum laudum clamore, et immensorum beneficioruni humano generi a summo opiflee Dec exhibitorum declaratione... Domino Deo mundæ segetis aniuiarum scilicct Redemptori uostri J. C. pretiosi sanguinis effusione redemp-
INTRODUCTION
A peine les Ordres qui devaient mériter de si magnifiques éloges sont-ils nés, que déjà leur propagation et leur puissance deviennent un des faits historiques les plus importants de l’époque. L’Église se trouve tout à coup maîtresse de deux armées nombreuses, mobiles et toujours disponibles, qui se mettent incontinent à envahir le monde. Eu 1277, un demi-siècle après la mort de saint Dominique , son Ordre avait déjà quatre cent dix-sept couvents dans toute l’Europe. Saint François, de son vivant, rassemble un jour cinq mille de ses moines à Assise; et trente-cinq ans plus tard, à Narbonne, on trouve, en dénombrant les forces de l’Ordre séraphique, qu’il y avait déjà, en trente-trois provinces, huit cents monastères et au moins vingt mille religieux. Un siècle plus tard, il y en avait cent cinquante mille'. La prédication des nations païennes recommence : des Franciscains, envoyés par Innocent IV et saint Louis, pénètrent dans le Maroc, à Damas, jusque chez les Mongols ; mais ils s’occupent surtout de vaincre les passions du paganisme dans le cœur des nations chrétiennes : ils se répandent sur l’Italie déchirée par tant de discordes, essayant de réconcilier partout les partis, de déraciner les erreurs, se posant comme les arbitres suprêmes, ne
tarum, copiosos in horrea sanctæ Ecclesiæ manipulos référant. Hi sunt duæ tubæ per quas Dominus præcipit ad pabulurn S. Evangelii universum populum... advocari.
1 Wadding, Helvot.
INTRODUCTION
jugeant que d’après la seule loi de l’amour. On les voit, en 1233, parcourir toute la Péninsule avec des croix, de l’encens, des branches d’olivier, chantant et prêchant la paix, reprochant aux villes, aux princes, aux chefs même de l’Église, leurs fautes et leurs ressentiments. Les peuples, au moins pour un temps, s’inclinent devant cette médiation sublime : la noblesse et le peuple de Plaisance se réconcilient à la voix d'un franciscain ; Pise et les Yisconti , à celle d’un dominicain ; et dans la plaine de Vérone on voit deux cent mille âmes se presser autour du bienheureux Jean de Vicence, frère prêcheur, chargé par le Pape d’apaiser toutes les discordes de la Toscane, de la Romagne, de la Marche Trévisane. Dans celte occasion solennelle, il prend pour texte ces paroles : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix ; et, avant qu’il ait fini, une explosion de sanglots et de larmes lui montre que tous ces cœurs sont touchés , et les chefs des maisons rivales d’Este et de Romano donnent, en s’embrassant, le signal de la réconciliation universelle. De si heureux résultats ne duraient pas longtemps, il est vrai : mais le mal était au moins vigoureusement combattu, la sève du Christianisme était ravivée dans les âmes, une immense lutte se livrait chaque jour et partout au nom de l’équité contre la lettre morte de la loi , au nom de la charité contre les mauvais penchants de l’homme , au nom de la grâce et
INTRODUCTION
de la foi contre la sécheresse et la pauvreté des raisonnements scientifiques. Rien ne se dérobait à cette influence nouvelle, qui agitait les paysans épars dans les campagnes, qui partageait l’empire des universités, qui allait chercher jusqu’aux rois sur leurs trônes. Joinville nous apprend comment, au premier lieu où il débarqua en revenant de la croisade, saint Louis fut accueilli par un franciscain, qui lui dit que « oncques royaume ne se perdit, sinon par défaut de justice, et qu’il eust à prendre garde de faire bon droit et hastif à son peuple. Et oncques ne l’oublia le roi » On sait comment il tenta de se dérober à son épouse si tendrement aimée, à ses proches, à ses conseillers, pour renoncer à la couronne qu’il portait si glorieusement , et aller lui-même mendier, comme saint François. Mais il lui fallut se borner à devenir pénitent du tiers ordre ; car dans leur armée conquérante ils avaient place pour tout le monde. A côté de ces bataillons de moines, de nombreux monastères s’ouvraient pour les vierges qui aspiraient à l’honneur de s’immoler au Christ, et les vastes affiliations connues sous le nom de Tiers Ordres offraient une place aux princes, aux guerriers, aux époux, aux pères de famille, en un mot à tous les fidèles des deux sexes qui voulaient s'associer, au moins indirectement, à la grande œuvre de la régénération de la chrétienté.
1 Joinville, édition Petitot.
Œuvres. VII. — Sainte Élisabeth. I. 5
INTRODUCTION
La tradition raconte que les deux glorieux patriarches de cette régénération avaient eu un moment le projet de réunir leurs efforts et leurs ordres, en apparence si semblables; mais l’inspiration céleste qui les guidait leur révéla qu’il y avait place pour deux forces différentes, pour deux genres de guerre contre les envahissements du mal. Ils semblent s’être partage leur sublime mission, en même temps que le monde moral, de manière à ramener au sein de l’Église et à y concilier l’amour et la science, ces deux grandes rivales qui ne sauraient cependant exister l’une sans l’autre : et cette conciliation fut opérée par eux comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Tandis que l'amour qui dévorait et absorbait l’àme de saint François lui a valu de tout temps dans l’Église le nom de Séraphin d’ Assise , il ne serait peutêtre pas téméraire d’attribuer avec le Dante, à saint Dominique, la force et la lumière des Chérubins 1 . Leurs enfants se montrèrent fidèles à celte tendance distincte, qui aboutissait à la même éternelle unité; et, tout en tenant compte de quelques exceptions éclatantes , on peut dire que, à dater de cette époque, dans l’histoire de l’Église, le rôle plus spécialement échu à l’Ordre sé-
1 L' uu fu tutto serallco in ardore,
L’ altro per eapienza iu terra fue Di cherubica luee unu spleudore.
Dante, P arudit, c. XI.
INTRODUCTION
raphique a été de distiller et de répandre à grands flots les trésors de l'amour, les mystérieuses joies du sacrifice ; tandis que celui des Prêcheurs était, comme leur nom même l’indique , de propager la science de la vérité, de la défendre et de l’enraciner. Ni l’un ni l’autre ne manqua à sa mission ; et tous deux dès leur adolescence, et dans le cours de ce demi-siècle dont nous parlons, enfantèrent à l’Église peut-être plus de saints et de docteurs qu’elle n’en avait possédé dans un aussi court intervalle, depuis les premiers siècles de son existence. Sur les pas de saint Dominique, de ce saint athlète de la foi, de ce coadjuteur du laboureur éternel \ se précipite tout d’abord le B. Jourdain , digne d’être son premier successeur, comme général de son ordre; puis saint Pierre de Vérone *, décoré du titre de Martyr comme par excellence, et qui, assassiné par les hérétiques, écrivait sur la terre, avec le sang de ses plaies, les premiers mots du symbole dont il proclamait la vérité au prix de sa vie ; puis saint Hyacinthe * et Ceslas son frère, ces jeunes et puissants Polonais, que la rencontre de saint Dominique à Rome suffit pour faire renoncer à toutes les
1 Délia fede cristiana il santo atleta ,
l’agricola die Cliriato
Kleaae ail' orto suo per ajutorla.
Dante, Parada , in.
1 Né en 1252.
5 H 83-1 257, canonisé en 1602.
INTRODUCTION
grandeurs terrestres , afin de porter cette nouvelle lumière dans leur patrie , d’où elle devait s’étendre avee rapidité dans la Lithuanie , la Moscovie et la Prusse ; puis saint Raymond de Peûafort, que Grégoire IX choisit pour coordonner la législation de l’Église , auteur des Décrétales et successeur de saint Dominique; enfin ce Théobald Visconti *, qui devait présider aux destinées de l’Église, sous le nom de Grégoire X, sur la terre, avant d’avoir droit éternellement à ses prières, comme Bienheureux dans le ciel. A côté de ces hommes dont l’Église a consacré la sainteté, une foule d’autres lui apportaient le tribut de leurs talents et de leurs études : Albert le Grand *, ce colosse de savoir, propagateur d’Aristote et maître de saint Thomas ; Vincent de Beauvais 1 * 3 , auteur de la grande Encyclopédie du moyen âge ; le cardinal Hugues de Saint-Cher, qui fit la première Concordance des Écritures ; le cardinal Henri de Suze, auteur de la Somme dorée ; et au-dessus de tous, par la sainteté comme par la science, ce grand saint Thomas d’Aquin 4 , le Docteur angélique, penseur gigantesque, en qui semble se résumer toute la science des siècles de foi, et dont la
1 Né en 1210, pape en 1271, mort en 1275.
* Né en 1198, mort en 1280.
s Mort en 1256. Auteur du quadruple Spéculum morale, historiale, naturale et spirituale.
* Né en 1225. — Bene de me scripsisti, Thoma : quant ergo nterredem accipies? Non aliam, Domine, nisi teipsum. Brev. Rom.
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grandiose synthèse n’a pu être égalée par aucune tentative postérieure; qui, tout absorbé dans l’abstraction, n’en est pas moins un admirable poète, et mérite d’être choisi par saint Louis pour conseiller intime dans les affaires les plus épineuses de son royaume. « Tu as bien écrit sur moi, lui dit un jour le Christ; quelle récompense me demandes-tu? — Vous-même, » répond le Saint. Toute sa vie , tout son siècle est dans ce mot.
L’armée de saint François ne marchait pas au combat sous des chefs moins glorieux : de son vivant, douze de ses premiers enfants avaient été cueillir les palmes du martyre chez les infidèles 1 . Le B. Bernard, le B. Egidius, le B. Gui de Cortone, toute celte compagnie de Bienheureux, compagnons et disciples du saint fondateur, lui survivent, et conservent le dépôt inviolable de cet esprit d’amour et d’humilité dont il avait été enflammé. A peine le Séraphin a-t-il été prendre son rang devant le trône de Dieu, que sa place dans la vénération et l’enthousiasme des peuples est occupée par celui que tous proclamaient son premier-né , saint Antoine de Padoue , célèbre comme son père spirituel par cet empire sur la nature qui lui valut le surnom de Thaumaturge ; celui que le pape Grégoire IX nomma Y Arche des
‘ Cinq à Maroc, en 1219, canonisés par Sixte IV; sept à Ceuta, en 1221 ; leur culte fut autorisé par Léon X.
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deux Testaments ' ; qui avait le don des langues, comme les Apôtres ; qui, après avoir édifié la France et la Sicile, passe ses dernières années à prêcher la paix et l’union aux villes lombardes , obtient des Padouans le privilège de la cession de biens pour les débiteurs malheureux, ose seul reprocher au farouche Ezzelin sa tyrannie , de son propre aveu le fait trembler, et meurt à trente-six aps, la même année que sainte Élisabeth. Plus tard, Roger Bacon * réhabilite et sanctifie l’étude de la nature, classifie toutes les sciences, et prévoit, s’il n’a pas accompli, les plus grandes découvertes des temps modernes. Duns Scotus dispute à saint Thomas l’empire des écoles ; et ce grand génie trouve un rival et un ami dans saint Bonaventure 3 , le Docteur séraphique , qui, lorsque son illustre rival, le Docteur angélique, lui demandait de quelle bibliothèque il tirait son étonnante science, montrait silencieusement son crucifix, et qui lavait la vaisselle de son couvent lorsqu’on lui apporta le chapeau de cardinal.
Mais c’est surtout par les femmes que l’ordre de Saint- François jette dans ce siècle un éclat sans pareil. Ce sexe, affranchi par le Christianisme, et qui s’élevait graduelle-
1 Area utriusque Testamenti et divinarum scripturarum armarium.
* Né en 1214. On lui attribue la découverte de la poudre à canon, du télescope, qtc. On sait qu’il présenta à Clément IV le projet de réforme du calendrier, accompli par Grégoire XIII.
9 Né en 1221.
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ment dans l’amour et l’estime des peuples chrétiens, à proportion des progrès que faisait chaque jour le culte de la sainte Vierge, ne pouvait manquer de prendre une part puissante aux nouveaux développements de la force qui l’avait émancipé. Aussi, saint Dominique avait-il introduit une réforme féconde dans la règle des épouses du Christ, et ouvert une nouvelle carrière à leurs vertus Mais ce n’élait que plus tard, dans Marguerite de Hongrie 1 , dans Agnès de Monle-Pulciano ’, dans Catherine de Sienne , que cette branche de l’arbre dominicain devait produire les prodiges de sainteté qui ont été depuis si nombreux. François, plus heureux, -trouve dès son début une sœur, une alliée digue de lui. Pendant que lui, pauvre fils de marchand, commençait son œuvre avec quelques autres humbles bourgeois d’Assise , dans cette même ville, Clara Sciffi 4 , fille d’un comte puissant, se sent saisie d’un zèle semblable. Un jour, à dixhuit ans, un dimanche des Rameaux 5 , tandis que les palmes que portent tous les autres fidèles sont desséchées et fanées, celle que tient sa jeune main refleurit et reverdit tout à coup. C’est pour elle un précepte et un avertissement d’en haut. La nuit même, elle fuit de la
1 A Home, en 1218.
* Nièce de sainte Élisabeth, née en 1242.
* Née en 1268, morte en 1317.
* Née en 1194, morte en 1253, canonisée en 1253.
8 19 mare 1212.
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maison paternelle, pénètre dans la Porsiuncula, s’agenouille aux pieds de François, reçoit de ses mains la corde, la robe de grosse laine, et se condamne avec lui à la pauvreté évangélique. En vain ses parents la persécutent; sa sœur et d’innombrables vierges viennent la rejoindre, et rivaliser avec elle de privations et d’austérités. En vain les souverains pontifes la supplient de modérer son zèle, de daigner posséder quelque chose de fixe, puisqu’une sévère clôture lui interdit d’aller, comme les Frères Mineurs, implorer la charité des fidèles, et la réduit à l’attendre du hasard. Elle résiste opiniâtrement, et Innocent IV lui accorde enfin le privilège de la pauvreté perpétuelle , le seul, disait- il, que personne ne lui eût jamais demandé : « Mais celui, « ajoutait-il, qui nourrit les petits oiseaux , qui a vêtu « la terre de verdure et de fleurs, saura bien vous nour- « rir et vous vêtir jusqu’au jour où il se donnera lui- « même à vous pour aliment éternel, quand, de sa droite « victorieuse , il vous embrassera dans sa gloire et sa « béatitude \ » Trois papes et une foule d’autres saints et nobles personnages viennent chercher auprès de cette humble vierge des lumières et des consolations. En peu d’années, elle voit tout une armée de femmes pieuses, avec des reines et des princesses à sa tète, se lever et se
1 Bref du 9 août 1253, ap. P. Giuseppe di Madrid, Vita di S. Chiara; Homa, 1832, p. 124.
camper eu Europe sous la règle de François d’ Assise, et sous sa direction et son nom à elle, sous celui de pauvres Claires ou Clarisses. Mais, au milieu de cet empire d’àmes, sa modestie est si grande qu’on ne la vit qu’une seule fois dans sa vie l^ver sa paupière pour demander au pape sa bénédiction , et qu’alors seulement on put connaître la couleur de ses yeux *. Les Sarrasins viennent assiéger son monastère : malade et alitée, elle se lève, prend en main l’ostensoir, marche au-devant d’eux, et les met en fuite. Après quatorze ans d’une sainte union avec saint François, elle le perd; puis, livrée elle - même aux plus cruelles infirmités , elle meurt, après avoir dicté un testament sublime; et le souverain pontife, qui l’avait vue mourir, la propose à la vénération des fidèles, en la proclamant Claire entre toutes clartés , lumière resplendissante du temple de Dieu, princesse des pauvres, duchesse des humbles 2 .
Comme saint François dans saiute Claire, saint Antoine de Padoue trouva dans la bienheureuse Hélène Ensimelli une amie et une soeur ; mais, par un merveilleux effet de la grâce divine, c’est surtout parmi les filles de rois que se recrute de saintes l’ordre de ce men-
1 P. Giuseppe di Madrid, p. 187.
* Clara Claris præclara... clarissima illuxit... Hæc fuit altum sanctitatis candelabrum, vehementer in habitaculo Domini rulilans... Pauperum primiceria, ducissa humilium, magistra continentium , abbatissa poenitentium. Alexandre IV, Bulle de canonisation.
diant qui avait recherché tous les excès de la pauvreté; soit qu’elles entrent dans la stricte observance des pauvres Claires, soit que, retenues dans les liens du mariage, elles ne puissent adopter que la règle du tiers ordre. La première en date et en renommée est cette Élisabeth de Hongrie, dont nous avons écrit la vie ; ce ne fut pas en vain, comme nous le verrons, que le pape Grégoire IX obligea saint François à lui envoyer son pauvre manteau : comme autrefois Élisée en recevant celui d’Élie, elle devait y trouver la force de devenir son héritière. Enflammée par son exemple, sa cousine germaine, Agnès de Bohême, repousse la main de l’empereur des Romains et du roi d’Angleterre, et écrit à sainte Claire 1 qu’elle aussi a juré de vivre dans l’absolue pauvreté : sainte Claire lui répond par une lettre admirable qui nous a été conservée, et envoie en même temps à sa royale néophyte une corde pour serrer ses reins, une écuelle de terre et un crucifix. Comme elle, Isabelle de France, sœur de saint Louis, refuse de devenir l’épouse de l’empereur Conrad IV, pour se faire Clarisse et mourir sainte comme son frère 2 . La veuve de ce saint roi, Marguerite, les deux filles de saint Ferdinand de Castille, Hélène, sœur du roi de Portugal, suivent cet exemple. Mais comme si la Providence avait
1 En 1236.
‘ En 1260.
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voulu bénir le tendre lien qui unissait notre Élisabeth à saint François et à sainte Claire qu’elle avait pris pour modèles, c’est principalement sa famille qui offre à l’ordre séraphique comme une pépinière de saintes. Après sa cousine Agnès, c’est sa belle-sœur, la bienheureuse Salome reine de Galicie; puis sa nièce, sainte Cunégonde, duchesse de Pologne; et tandis qu’une autre de ses nièces, la bienheureuse Marguerite de Hongrie, préfère l’ordre de Saint-Dominique, où elle meurt à vingt-huit ans, la petite-fille de sa sœur, nommée d’après elle Élisabeth et devenue reine de Portugal, embrasse comme elle le tiers ordre de Saint- François, et comme elle y mérite les palmes éternelles.
A côté de ces saintes franciscaines de naissance royale, il ne faut pas oublier celles que la grâce de Dieu faisait surgir des derniers rangs du peuple; comme sainte Marguerite de Cortone 2 , qui de courtisane devint le modèle des pénitentes ; comme surtout sainte Rose de Viterbe 3 , illustre et poétique héroïne de la foi, qui, à peine âgée de dix ans, au moment où le pape fugitif n’avait plus un coin de terre à lui en Italie, descendit sur la place publique de sa ville natale, pour y prêcher les droits du Saint-Siège contre l’autorité impériale
' Née en 1271, canonisée par Urbain VIII.
* Née en 1244.
’ Née en 1235, morte en 1252.
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qu’elle sut ébranler, mérita d’être exilée à quinze ans, par ordre de Frédéric H, et revint triomphante avec l’Église, pour mourir à dix-sept ans, au milieu de l’admiration de cette Italie, où son nom est encore aujourd'hui si populaire.
Ces deux grands ordres, qui peuplaient le ciel en remuant la terre, se rencontraient, malgré la diversité de leurs caractères et de leurs moyens d’action, dans une tendance commune, dans l’amour et le culte de Marie. Il était impossible que l’influence de cette sublime croyance à la Vierge-Mère, qui avait exercé un empire toujours croissant sur les cœurs, depuis la proclamation de sa maternité divine au concile d’Êphèse, ne fût pas comprise dans l’immense mouvement des âmes chrétiennes au treizième siècle ; aussi peut-on dire que si, dès le siècle précédent, saint Bernard avait donné à la dévotion du peuple pour la sainte Vierge le même élan qu’il avait imprimé à tous les nobles instincts de la chrétienté, ce furent les deux grands ordres mendiants qui portèrent ce culte à l’apogée d’éclat et de puissance dont il ne devait plus descendre. Saint Dominique, par l’établissement du Rosaire, et les Franciscains par la prédication du dogme de l’immaculée Conception, lui élevèrent comme deux majestueuses colonnes, l’une de pratique, l’autre de doctrine, du haut desquelles la douce majesté de la Reine des Anges pré-
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sidait à la piété et à la science catholiques. Saint Bonaventure, le grand et docte théologien, devient poète pour la chanter, et paraphrase deux fois le Psautier tout entier en son honneur*. Toutes les œuvres et toutes les institutions de cette époque , surtout toutes les inspirations de Part telles qu’elles nous ont été conservées dans ses grandes cathédrales et dans les chants de ses poètes, nous montrent un développement immense, dans le cœur du peuple chrétien , de sa tendresse et de sa vénération pour Marie 2 .
Dans le sein de l’Église même, et en dehors des deux familles de saint Dominique et de saint François, le culte de la sainte Vierge enfantait des créations aussi précieuses pour le salut des âmes que vénérables par leur durée. Trois ordres nouveaux se consacraient à elle en naissant, et se plaçaient à l’ombre de son nom sacré. Celui du Mont-Carmel 3 , venu de la Terre-Sainte comme
' Outre son Spéculum B. M. V., qui a été peut-être l’ouvrage le plus populaire du moyen âge, on croit que ce saint a écrit le Psalterium Majus B. M. V., qui se compose de cent cinquante psaumes analogues à ceux de David, et s’appliquant à la sainte Vierge ; puis le Psalterium Minus, qui est de cent cinquante stances de quatre vers chacune; puis enfin le Laus B. M. V., et une paraphrase du Salve, également en vers.
* Ce fut en 1220 que le margrave Henri de Moravie et sa femme Agnès fondèrent la première chapelle à Mariazell, en Stvrie, qui a été jusqu’à nos jours un pèlerinage si célèbre et si populaire en Allemagne. L’Ace Maria ne deùnt d’un usage général que vers 1240.
* Il reçut sa première règle du patriarche Albert en 1209, futcon-
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un dernier rejeton de ce sol si fécond en prodiges, donnait, par l’introduction du Scapulaire, une sorte d’étendard nouveau aux fidèles de Marie. Sept marchands de Florence fondaient en même temps 1 cet ordre dont le nom seul exprime tout l’orgueil qu’on éprouvait, dans ces temps de dévouement chevaleresque , à se courber sous le joug si doux à porter de la Reine du ciel ; l’ordre des Serviles ou Serfs de Marie, qui donna aussitôt à l’Église saint Philippe Benizzi , auteur de la touchante dévotion des Sept-Douleurs de la Vierge. Enfin, ce nom chéri était attaché à une institution digne de son cœur maternel, à l’ordre de Notre-Dame de la Merci 2 , destiné à racheter les chrétiens tombés dans l’esclavage des infidèles : elle avait elle-même paru, disait-on, dans la même nuit , au roi Jacques d’Aragon , à saint Raymond de Peüaforl, à saint Pierre Nolasque, en leur enjoignant de veiller pour l’amour d’elle au sort de leurs frères captifs. Tous trois lui obéirent, et Pierre devint le chef de l’ordre nouveau , qui fit de rapides progrès, et qui produisit bientôt ce saint Raymond Nonnat, qui se vendit lui-même pour racheter un esclave, et à qui les infidèles mirent un cadenas aux lèvres, tant sa parole
lirmé en 1226, devint mendiant en 1247. Le scapulaire fut donné par la sainte Vierge à saint Simon Stock, qui mourut vers 1250.
* En 1239. Il fut confirmé au concile de Lyon en 1274.
* Commencé en 1223, approuvé en 1235.
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leur semblait invincible. Déjà ce même but de compassion et de propagation à la fois avait fait naître, à la fin du, siècle précédent, et sous les auspices d’innocent III, l’ordre des Trinitaires ', par les efforts réunis de deux Saints dont une partie de la vie au moins appartient au treizième siècle, saint Jean de Matha et saint Félix de Valois*, qui était aussi l’adorateur spécial de Marie. Pendant six cents ans et jusqu’à nos jours, ces deux ordres ont continué leur pacifique mais périlleuse croisade.
Voilà déjà cinq ordres nouveaux, tous nés dans les trente premières années de ce siècle ; et ce n’est pas tout. Ce besoin de mettre en commun toutes ses forces pour le bien, qui avait son principe dans cette charité pour Dieu et le prochain, que tout concourait alors à développer, exigeait plus encore. D’autres religions , comme on les appela désormais, se formaient chaque jour au sein de la religion mère. Les Humiliés reçurent leur règle définitive d’innocent III, en 1201 ; les Augustins s , sous Alexandre IV, devinrent le quatrième membre de celte grande famille des Mendiants, où les Carmes avaient déjà été se placer, à côté des Frères Mineurs et Prêcheurs. Les Célestins, fondés par Pierre de Mouron, qui devait être plus tard pape et canonisé sous ce même
* Ou Mathurins, fondé en H 98.
1 Le premier, mort en 1213; le second, en 1212.
s En 1256.
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nom de Célestin, furent confirmés par Urbain IV*. Dans une sphère plus restreinte et plus locale, saint Eugène de Strigonie établissait les Ermites de saint Paul, en Hongrie 2 ; et trois pieux professeurs de l’Université de Paris se réfugiaient dans un vallon solitaire du diocèse de Langres, pour y fonder, avec trente-sept de leurs élèves, le nouvel ordre du Yal des Écoliers 5 . En outre, à côté de ces nombreuses et diverses carrières offertes au zèle et au dévouement des âmes qui voulaient se consacrer à Dieu ; à côté des grands ordres militaires d’Orient et d’Espagne, qui jetaient alors leur plus vif éclat, les chrétiens, que leurs devoirs ou leur inclination retenaient dans la vie ordinaire et profane, ne pouvaient, ce semble, se résigner à n’avoir point de part à cette vie de prières et de sacrifices qui excitait sans cesse leur envie et leur admiration : ils s’organisaient , autant qu’ils le pouvaient, sous une forme analogue. Ainsi s’explique l’apparition des Frati gaudenti, ou Chevaliers de la Vierge *, qui, sans renoncer au monde, s’occupaient à rétablir en l’honneur de Marie la paix et la concorde en Italie; celle des Béguines, encore si nombreuses en Flandre, et qui ont pris sainte Elisabeth
' En 1263.
* En 1213.
» En 1218.
» En 1233.
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pour leur patronne; enfin l’immense population des Tiers Ordres de saint Dominique et de saint François, où pouvaient entrer toutes les personnes mariées et engagées dans le siècle qui voulaient se rapprocher de Dieu. C’était la vie monastique introduite dans la famille et la société.
En outre, comme si cette immense richesse de sainteté due aux ordres nouveaux n’avait pas suffi à celte glorieuse époque, des saints illustres sortirent en même temps des ordres anciens, de l’épiscopat, et de tous les rangs des fidèles. Nous avons déjà nommé saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, et sainte Hedwige de Pologne, qui se fit Cistercienne. A leurs côtés, dans l’ordre de Cîteaux, il convient de placer saint Guillaume, archevêque de Bourges, lui aussi défenseur redoutable de la liberté ecclésiastique, et prédicateur de la croisade; saint Thibaut de Montmorency (1247); l’évêque de Die, Étienne de Chàtillon (4208), et l’archevêque de Bourges, Ph. Berruyer (1266), tous deux béatifiés ; un autre saint Guillaume, abbé du Paraclet en Danemark, où il avait porté la piété et la science des moines de Sainte-Geneviève de Paris, dont il était sorti 1 ; dans l’ordre de Saint-Benoit, saint Sylvestre d’Osimo et saint Guillaume de Monte-Vergine, auteurs de réformes qui ont gardé leurs noms ; dans l’ordre de
1 Mort en i 200.
(Entre!. VII. — Sainte Élisabeth . I. <i
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Prémontré, le B. Hermann Joseph (1236), si célèbre par son ardent dévouement à la mère de Dieu, et les grâces éclatantes qu’il en reçut; enfin, parmi les Augustins, saint Nicolas de Tolentino qui, après soixante et dix ans d’une sainte vie, entendait chaque nuit les chants des anges dans le ciel, et en était tellement enivré, qu’il ne savait plus comment vaincre son impatience de mourir. Parmi les saintes femmes, la B. Mafalda, fille du roi de Portugal ; la B. Marie d’Oignies (1213) ; et cette douce sainte Humilité 2 , abbesse de Vallombreuse, dont le nom seul peint toute la vie. Parmi les Vierges, sainte Yerdiane, l’austère recluse de Florence, qui étendait jusqu’aux serpents sa charité invincible 3 ; sainte Zita, qui vécut et mourut humble servante à Lucques, et que cette république puissante ne dédaigna point de prendre pour sa patronne * ; puis en Allemagne, sainte Gertrude 5 et sa sœur sainte Mecthilde, qui ont occupé au treizième siècle la même place que sainte Hildegarde au douzième, et sainte Catherine de Sienne au quatorzième, entre ces vierges saintes à qui le Seigneur a révélé les plus intimes lumières de sa loi.
' Né en 1239.
1 Née en 1210.
* Morle en 1 222.
* Née en 1218. Ecco uno deijl’ auziau di sauta Zita, dit le Dante, luf., c. xxi, pour désigner un magistral de Lucques.
s Née en 1222.
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Enfin, comment oublier, parmi les merveilles du siècle d’Élisabeth, cet ouvrage que tous les siècles ont reconnu sans rival, Y Imitation de Jésus-Christ , dont le glorieux anonyme n’a point été complètement levé, mais dont l'auteur présumé, Jean Gersen, abbé de Verceil, vivait à cette époque, avec laquelle, du reste, l’esprit de ce divin volume se trouve parfaitement d’accord. C’est la formule la plus complète et la plus sublime de l’ardente piété envers le Christ, d’une période qui avait déjà enfanté le Rosaire et le Scapulaire en l’honneur de Marie, et qui se clôt magnifiquement par l’institution de la fête du Saint Sacrement, laquelle eut pour premier auteur une pauvre Cistercienne (sainte Julienne de Liège), pour confirmation le miracle de Bolsène*, et pour chantre saint Thomas d’Aquin 2 .
Nous ne craignons pas qu’on nous reproche d’insister trop longuement sur cette énumération des saints et des institutions religieuses d’une époque dont nous aspirons à donner une idée; car tout homme qui aura étudié avec la moindre attention le moyen âge, saura parfaitement que ce sont là les véritables pivots de la société
1 1263. La fête fut instituée en 1264 par Urbain IV, en mémoire de ce miracle.
* On sait qne ce fut lui qui rédigea l’office de la messe du Saint Sacrement, et qu’il est reconnu pour auteur de la prose Lcuicla Sion ei de l’hymne incomparable A doro te supplex. Un tableau, à Bologne, le représente écrivant le Lauda Sion sous la dictée des anges.
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d’alors; que la création d’un ordre nouveau était alors pour tous les esprits un événement bien plus important que la formation d’un nouveau royaume, ou la promulgation d’une législation savante; que les Saints étaient alors les véritables héros du peuple, et qu’ils absorbaient à peu près toute la popularité de l’époque. Ce n’est qu’après avoir apprécié le rôle que jouaient dans l’opinion publique la prière et les miracles, ce n’est qu’après avoir étudié et compris la carrière de saint François et de saint Dominique, qu’on peut se rendre compte de la présence et de l’action d’un Innocent III et d’un saint Louis.
Mais ce n’était pas seulement sur le monde politique que s’exerçait l’empire de la foi et de la pensée catholique; dans sa majestueuse unité, elle embrassait tout l’esprit humain, et l’associait ou l’employait à tous ses développements. Ainsi, sa puissance et sa gloire sont profondément empreintes sur toutes les productions de l’art et de la poésie de cette époque, tandis quelle sanctifiait et consacrait, loin de les arrêter, tous les progrès de la science. Et ce treizième siècle, si fécond pour la foi, ne fut pas non plus stérile pour la science. Déjà nous avons nommé Roger Bacon et Vincent de Beauvais : c’est indiquer l’étude de la nature purifiée et ennoblie par la religion, en même temps que l’introduction de l’esprit de classification et de généralisation dans
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la direction des richesses intellectuelles de l’homme. Nous avons nommé saint Thomas et ses contemporains dans les Ordres mendiants : c’est rappeler les plus belles gloires de la théologie, la première des sciences. Le Docteur angélique et le Docteur séraphique commentèrent à l’envi le fameux Pierre Lombard, le Maître des sentences, qui avait régné si longtemps sur les écoles, et il ne faut oublier ni Alain de Lille, le Docteur universel, qui vivait encore dans les premières années du siècle, ni Guillaume Durand, qui en illustra la fin, et qui donna le code le plus complet de la Liturgique dans son Rationale. La plupart de ces grands hommes embrassaient à la fois la théologie, la philosophie et le droit, et leur nom appartient également à l’histoire de ces trois sciences. Raymond Lulle' , que sa sainte vie fit honorer comme bienheureux, appartient plus spécialement à la philosophie. La traduction des œuvres d’Aristote, entreprise par les soins de Frédéric II, et devenue si rapidement populaire, ouvrit à cette dernière science des voies nouvelles dont nous ne devons constater que le commencement à l’époque qui nous occupe. La législation n’eut peut-être jamais de plus belle période. D’un côté, les papes, organes suprêmes en même temps de la foi et du droit, donnaient au droit canonique tous les développements que comportait cette magnifique garantie de la
• Né en 1234.
civilisation chrétienne, siégeaient eux-mêmes comme juges avec une assiduité exemplaire publiaient des collections immenses, fondaient des écoles nombreuses. De l'autre, on voyait naître la plupart des législations nationales de l’Europe, les grands Miroirs de Souabe et de Saxe, les premières lois publiées en allemand par Frédéric II à la dicte de Mayence, le code donné par lui à la Sicile ; en France, les établissements de saint Louis, accompagnés du Droit coutumier de Pierre des Fontaines, et de la Coutume de Beauvoisis de Philippe de Beaumanoir* ; enfin la version française des Assises de
1 Innocent III siégeait ainsi trois fois par semaine; Grégoire IX, Innocent IV et Boniface VIII étaient de célèbres jurisconsultes : nous avons déjà parlé de saint Raymond de Peùafort et du cardinal Henri de Suze, placé par le Dante dans son Paradis.
1 Comme depuis longtemps l'Église n’a pas eu de pires ennemis que les légistes, on ne saurait passer légèrement sur un des hommes qui a le mieux montré comment on était à la fois catholique et légiste au moyen âge. Philippe de Beaumanoir, chevalier et bailli de Vermandois, conseiller du comte de Clermont, fils de saint Louis, publia en 1283 la Coutume de Beauvoisis, que les juges les plus compétents s’accordent à regarder comme le monument le plus important de l’ancien droit coutumier de la France, de ce droit si fécond, si profond dans sa variété, et si bien adapté au développement provincial du pays. L’âme de ce jurisconsulte se peint tout entière dans la conclusion de son livre, que voici : « Vous, roi des rois, sire des seigneurs, vrai Dieu, vrai homme, Père, Fils et Saint-Esprit, et vous, très-glorieuse mère, reine et princesse de celui qui tout fit et qui tout peut, je vous gracie et vous adore de ce que vous m’avez donné espace de temps et volonté de penser, tant que je suis venu à la fin de ce que j’avois proposé faire en mon cœur, c’est à savoir un livre des coutumes de Beauvoisis... Et après que nous avons ordonné les
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Jérusalem, où se trouve le résumé le plus complet qui soit resté du droit chrétien et chevaleresque. Tous ces précieux monuments de la vieille organisation chrétienne du monde nous sont restés dans les langues mêmes des divers peuples, et se distinguaient moins encore à ce titre, que par leur esprit ge'néreux et pieux, de ce funeste droit romain, dont les progrès allaient bientôt altérer tous les principes de la société catholique. À côté de ces sciences intellectuelles, la médecine llorissait dans ses métropoles de Montpellier et de Salerne, toujours sous l’influence et avec l’alliance de l’Église ; et le pape
coutumes et mises eu écrit, nous regardâmes le siècle et le mouvement de ceux qui, volontiers et accoutumément, plaident ; et quand plus les regardâmes, moins les prisâmes, et plus les déprisâmes, et pensâmes des choses lesquelles faisoient mieux à pourchacier en ce siècle ; et quand nous eûmes moult pensé sur cette matière, il nous a semblé qu’il n’est rien que nul doive convoiter comme ferme paix ; car celui qui ferme paix a affermi en son cœur, est droitement sire du siècle et compagnon de Dieu : car il est sire du siècle en tant comme il est en bonne pensée et le cœur en paix, qu’il ne convoite à outrage nulle chose terrienne, et compagnon de Dieu pour ce qu’il est en état de grâce et sans péché. Ni dans ces deux voies nul ne peut avoir en son cœur ferme paix, car s’il est tonvoiteur des choses terriennes en aucune malicieuse manière, son cœur est en guerre et en tribulation d’eux pourchacier, et donc n’a-t-il pas ferme paix à son cœur ; et s’il est hors d’état de grâce, si comme en péché mortel, sa conscience même le guerroie; car nous ne croyons pas qu’il soit nul si mal homme que son cœur ne soit guerroyé de sa conscience même. Donc ceux qui veulent avoir ferme paix doiveut sur toute chose Dieu aimer et prier, et des choses terriennes despriser; et qui ce peut faire, il a Dieu et le siècle.
« Et puisque nous avons dit que ferme paix est la meilleure chose
Jean XXI, avant de monter sur le trône pontifical, trouvait le loisir de composer le Trésor des pauvres, ou Manuel de l'Art de guérir. L’introduction de l’algèbre, des chiffres arabes 1 , l’invention, ou du moins l’admission générale de la boussole 2 , signalent encore cette époque comme une des plus importantes pour les destinées de l’humanité. \ jv
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Mais c’est bien plus encore dans l’art que se manifeste le génie créateur de ce siècle : car c’est lui qui voit éclore cette douce et majestueuse puissance de l’art chrétien, dont l’éclat ne devait pâlir que sous les Médicis, lors de
à pourchasser, nous prierons celui qui est fontaine de paix, c’est à savoir Jésus-Christ le fils, et celle qui puise en ladite fontaine, paix toute fois qu’il lui plaît pour scs amis, c’est-à-dire sa benoîte mère sainte Marie, en telle manière qu’ils nous veuillent donner et envoyer paix, comme ils savent que métier nous est au sauvemcnt des âmes, Notre-Seigneur, selon son pouvoir et selon sa miséricorde; lequel pouvoir peut tout, et laquelle miséricorde n’est comparable à nulle autre miséricorde, et ce nous octroie-t-il par la prière de sa très-douce mère. Amen. »
N’est-il pas cruel de penser que, pendant si longtemps, les auteurs catholiques eux-mémcs, sur la foi de Fleury et de Boileau, ont traité de ténébreuse et de barbare l’époque où tout, jusqu’à des traités de jurisprudence, était ainsi imprégné par la foi et l’amour chrétien ?
Ceux qui voudraient en savoir plus long sur Beaumanoir, trouveront des détails curieux dans un excellent article de M. Laboulayc, inséré dans la Uevue de Législation, t. XI, année 1840.
1 Elle eut lieu en Italie, sous Frédéric II, par Léonard Tibonacci, et en France, sous saint Louis.
* Voyez la Bible Guyot, du temps de Philippe Auguste.
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ce qu’on appelle la Renaissance , et qui fut en effet la renaissance de l’idolâtrie païenne dans les lettres et les arts '. C’est le treizième siècle qui commence, avec Cimabuë et la cathédrale de Cologne, cette longue série de splendeurs qui ne finit qu’à Raphaël et au Dôme de Milan. L’architecture, le premier des arts pour la durée, la popularité et la sanction religieuse, devait être aussi le premier à subir la nouvelle influence qui s’était développée chez les peuples chrétiens, le premier où s’épanouiraient leurs grandes et saintes pensées. 11 semble que cet immense mouvement des âmes que représentent saint Dominique, saint François et saint Louis, ne pouvait avoir d’autre expression que ces gigantesques cathédrales qui paraissent vouloir porter jusqu’au ciel , au sommet de leurs tours et de leurs flèches, l’hommage universel de l’amour et de la foi victorieuse des chrétiens. Les vastes basiliques des siècles précédents leur paraissent trop nues, trop lourdes, trop vides, pour les nouvelles émotions de leur piété, pour l’élan rajeuni de leur foi. 11 faut à cette vive flamme de la foi le moyen de se transformer en pierre, et de se léguer. ainsi à la postérité. Il faut aux pontifes et aux architectes quelque
1 On connaît l’exclamation du pape Adrien VI en arrivant à Home après la mort de Léon, à la vue de toutes les statues antiques qu’on avait déterrées: Proh! idola Barbarorum! Elle était, certes, dictée autant par un juste sentiment de l’art chrétien que par l'émotion pieuse du chef de l'Église catholique.