‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 2 sur 46 · I.YrilODl'CTION · texte numérisé non relu

I.YrilODl'CTION

combinaison nouvelle qui se prête et s’adapte à toutes les nouvelles richesses de l’esprit catholique ; ils la trouvent en suivant ces colonnes qui s’élèvent vis-à-vis l’une de l’autre dans la basilique chrétienne, comme des prières qui, en se rencontrant devant Dieu, s’inclinent et s’embrassent comme des sœurs : dans cet embrassement, ils trouvent l’ogive. Par son apparition, qui ne devient un fait ge’néral qu’au treizième siècle , tout est modifié , non pas dans le sens intime et mystérieux des édifices religieux, mais dans leur forme extérieure. Au lieu de s’étendre sur la terre comme de vastes toits destinés à abriter les fidèles, il faut que tout jaillisse et s’élance vers le Très-Haut. La ligne horizontale disparaît peu à peu, tant domine l’idée de l’élévation, la tendance au ciel. À dater de ce moment, plus de cryptes, plus d’églises souterraines; la pensée chrétienne, qui n’a plus rien à craindre, se produira tout entière au grand jour. « Dieu ne veut plus, » dit le Titurel, le plus grand poème de l’époque, et où se trouve formulé l’idéal de l’architecture chrétienne, « Dieu ne veut plus que son « cher peuple se rassemble d’une manière timide et « honteuse dans des trous et des cavernes *. » Comme

1 Boisserée, Essai sur la description du temple du Saint-Graal, daus le troisième chant du Titurel. Munich, 1834. Ce savant, déjà illustré par sa Cathédrale de Cologne, a rendu un nouveau service à l’art par la publication que nous citons.

INTRODUCTION

il a voulu donner tout son sang pour Dieu dans les croisades, ce cher peuple veut maintenant donner toutes ses fatigues, toute son imagination, toute sa poésie, pour qu’on fasse à ce même Dieu des palais dignes de lui. D’innombrables beautés fleurissent de toutes parts dans cette germination de la terre fécondée par le catholicisme, et qui semble reproduite dans chaque église par la merveilleuse végétation des chapiteaux , des clochetons et des fenestrages. Nous serions entraîné mille fois trop loin, si nous entrions dans le détail de tout ce que cette transformation de l'architecture, au treizième siècle, a valu au monde de grandeur et de poésie. 11 faut nous borner à constater que la première et la plus complète production, au moins en Allemagne, de l’architecture dite gothique ou ogivale, a été l’église bâtie sur le tombeau de la clüre sainte Élisabeth *, avec le produit des offrandes de la foule de pèlerins qui y affluaient. 11 nous faut aussi rappeler au moins les noms de quelques-unes des immortelles cathédrales qui s’élevaient en même temps sur tous les points de l’Europe chrétienne, et qui, si elles ne furent pas toutes achevées alors, eurent leur plan tracé par la main d’hommes de génie, qui ont dédaigné de nous laisser leur nom; ils

1 M. Moller, célèbre architecte allemand de nos jours, a publié un ouvrage spécial in-folio sur cette église. (Voyez le ch. xxxr de notre histoire.)

INTRODUCTION

aimaient trop Dieu et leurs frères pour aimer la gloire. C’étaient, en Allemagne, après Marbourg, Cologne (1246)*, l’église-modèle, où la confiance des générations fidèles a été trahie par leur postérité, mais qui , restée suspendue dans sa gloire, est comme un défi jeté à l’impuissance moderne; Cologne, qui forme, avec Strasbourg et Fribourg, la magnifique trilogie gothique des bords du Rhin. En France, Chartres dédiée en 1260, après un siècle et demi de persévérance; Reims (1232), la cathédrale de la monarchie; Auxerre (1215), Amiens (1228), Reauvais (1250), la Sainte-Chapelle et Saint- Denis, la façade de Notre-Dame (1223). En Belgique, Sainte-Gudule de Bruxelles (1226) et l’église des Dunes, bâtie par quatre cents moines en cinquante ans (1214-62). En Angleterre, Salisbury, la plus belle de toutes (1220) ; une moitié d’York (1227-60), le chœur d’Ély (1235), la nef de Durham (1212), et l’abbaye nationale de Westminster (1247). En Espagne, Burgos et Tolède, fondées par saint Ferdinand (1228) ; et presque toutes ces œuvres colossales, entreprises et menées à fin par une seule ville ou un seul chapitre, tandis que les plus puissants royaumes d’aujourd’hui seraient hors d’état, avec toute leur fiscalité, d’en achever une seule. Victoire majestueuse et consolante de la foi et de l’humilité' sur l’orgueil

1 Les dates entre parenthèses marquent le commencement des travaux.

INTRODUCTION

incrédule, victoire qui étonnait dès ce temps-là même les âmes simples, et arrachait à un moine ce cri de noble surprise : « Comment se fait-il que dans des cœurs si humbles il y ait un si fier génie 1 ? »

La sculpture chrétienne ne pouvait que suivre les progrès de l’architecture, et commençait dès lors à porter ses plus beaux fruits. Ces belles rangées de saints et d’anges qui peuplent les façades des cathédrales, sortent alors de la pierre *. On voit s’introduire l’usage de ces tombes où apparaissent, dormant du sommeil des justes, l’époux à côté de l’épouse, leurs mains quelquefois entrelacées dans la mort comme elles l’avaient été dans la vie; ou encore la mère couchée au milieu de ses enfants : ces statues si graves, si pieuses, si touchantes, empreintes de toute la placidité du trépas chrétien , la tète soutenue par de petits anges, qui semblent avoir recueilli le dernier soupir; les jambes croisées, quand on avait été à la croisade 3 . Les reliques des saints que l’on avait rapportées en si grand nombre de Byzance conquise, ou que fournissait sans cesse la gloire des élus contemporains, étaient une occasion perpétuelle de travail

1 Et mirum in tam humili corde potuisse inesse tam magnum animum. Yita llurjonis abb., ap. Digbv, Mores Calholici.

* Warton, Essay on rjothic architect.

5 Bloxarn, Monumental architect. sculpt. , p. 141. Les plus anciens exemples sont ceux de Guillaume Longue-Épée à Salisburv, des fils de saint Louis à Royaumont.

INTRODUCTION

pour la sculpture et l’orfèvrerie catholiques. La châsse si richement décorée de sainte Élisabeth est un monument de la fécondité de ces arts, inspirés alors par une piété fervente. Celle de sainte Geneviève valut à son auteur, Raoul l’orfévre, les premières lettres de noblesse qui furent données en France; et c’est ainsi que, dans la société chrétienne, l’art a triomphé, avant la richesse, de l’inégalité de la naissance.

Quant à la peinture, quoiqu’elle ne fit que naître, déjà elle annonçait son glorieux avenir. Les vitraux, qui devenaient d’un usage universel, lui offraient un champ nouveau, en versant sur toutes les cérémonies du culte une nouvelle et mystérieuse lumière. Les étonnantes miniatures du Missel de saint Louis et des Miracles de la Sainte Vierge , par Gauthier de Coinsy, qu’on voit à la Bibliothèque royale, montrent ce que pouvait déjà produire l’inspiration chrétienne. En Allemagne commençait déjà à poindre cette école si pure, si mystique du bas Rhin , qui devait, plus que toute autre, unir le charme et l’innocence de l’expression à l’éclat du coloris. Et déjà la popularité de cet art naissant était si grande, que l’on ne cherchait plus l’idéal de la beauté dans la nature déchue, mais bien dans ces types mystérieux et profonds dont d’humbles artistes avaient puisé le secret au sein de leurs contemplations religieuses *.

1 Wolfram d’Eschenbach, un des plus célèbres poètes de l’Aile-

INTRODUCTION

Nous n’avons pas encore nommé l’Italie ; c’est qu’elle mérite une place à part dans cette trop rapide énumération. En effet, cette patrie éternelle de la beauté devançait et surpassait déjà le reste du monde dans le culte de l’art chrétien ; Pise et Sienne, encore aujourd’hui si belles dans leur mélancolie et leur abandon , servaient de berceau à cet art et préparaient les voies à Florence, qui devait en être la première capitale. Quoique déjà peuplées depuis un siècle d’admirables édifices, Pise ciselait le délicieux bijou de Santa -Maria délia Spina (1230), et préparait le Campo-Santo l , monument unique de la foi, de la gloire et du génie d’une cité chrétienne ; Sienne voulait bâtir une nouvelle cathédrale (1225) qui devait tout surpasser, si elle avait pu être achevée 2 . Dans ces deux villes, Nicolas Pisan 3 et son illustre famille fondaient cette sculpture si vivante et si pure qui donnait du cœur à la pierre, et ne devait finir qu’avec la chaire de Santa-Croce à Florence. Giunta de Pise et Guido de Sienne annoncent en même temps, dans la peiuture.

magne à celte époque (1220J, pour donner une idée de la beauté d’un de ses héros, dit que les peintres de Cologne ou de Maestricbt n’auraient pu le faire plus beau. Ap. Passavant, Kuustrcisc, p. 403.

1 Le plan en fut conçu en 1200 par l'archevêque Ubaldo, et ne lut exécuté qu’en 1278.

* llumohr, ltaliœnische Forschungen, t. H, p. 127.

! Fleurit de 1207 à 1330 : scs chefs-d’œuvre sont la chaire du baptistère de Pise, celui du dôme de Sienne, et le tombeau de saint Dominique à Pologne.

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l’école grave et inspirée qui devait sitôt grandir sous Cimabuë et Giotto, et toucher au ciel avec le bienheureux moine de Fiesole. Florence accueillait une œuvre de Cimabuë comme un triomphe, et croyait qu’un ange était venu du ciel pour peindre cette tête vraiment angélique de Marie dans l’Annonciation, que l’on y vénère encore 1 . Orvieto voyait s’élever une cathédrale digne de figurer au milieu de celles du Nord (1206-1214) ; Naples avait sous Frédéric II son premier peintre et son premier sculpteur 2 ; enfin Assise élevait dans sa triple et pyramidale église, au-dessus du tombeau de saint François, le sanctuaire des arts en même temps que d’une irrésistible ardeur pour la foi. Plus d’un Franciscain se distinguait déjà dans la peinture; mais l’influence de saint François sur les artistes laïques fut désormais immense : ils semblaient avoir trouvé le secret de toute leur inspiration dans le développement prodigieux qu’il avait donné à l’élément de l’amour ; ils placèrent désormais sa vie et celle de sainte Claire à côté de celle du Christ et de sa mère, dans le choix de leurs sujets 3 ; et l’on vit tous les peintres célèbres de ce siècle et du suivant aller lui payer leur tribut, en ornant de leurs peintures la basilique d’Assise. C’était près de

1 A l’église des Servîtes ; elle fut peinte selon la légende de 1252.

* Tommaso da Stéfani et Nicolas Masuccio.

* Rumohr, t. II, p. 213.

INTRODUCTION

là aussi que devait naître lecole mystique de l’Ombric, qui, dans le Pérugin et dans Raphaël avant sa chute, a atteint le dernier ternie de la perfection de l’art chrétien. On eût dit que, par une douce et merveilleuse justice, Dieu avait voulu accorder la couronne de l’art, la plus belle parure du monde, au lieu de la terre d’où s’étaient élevés vers lui les plus ferventes prières et les plus nobles sacrifices '.

Si l’art était déjà si riche au temps dont nous parlons, et répondait si bien au mouvement des âmes, que n’aurions-nous pas à dire de la poésie, sa sœur? Jamais, certes, elle n’a joué un rôle aussi populaire et aussi universel qu’alors. L’Europe semblait un vaste atelier de poésie, d’où sortait chaque jour quelque œuvre, quelque cycle nouveau. C’est qu’à part l’abondance des inspirations, les peuples commençaient à user d’un instrument qui devait prêter une force immense au développement de leur imagination. En effet, cette première moitié du treizième siècle, que nous avons déjà \u tant produire, fut aussi l’époque de la lloraison, de

1 Tout ce que nous venons d’indiquer sur la peinture cl l’art eu général, et surtout sur l’influence que saint François a exercée, se trouve établi et éloquemment développé dans le livre que M. Rio a publié depuis la l re édition de l 'Histoire de sainte Élisabeth, et qui est intitulé De la Peinture chrétienne en Italie. Cet ouvrage a déjà effectué une salutaire révolution dans l’étude et Tappréciatiou de l’art tant en France qu’en Italie.

Œuvre». VU. — Saiule Élisabeth. I. 7

INTRODUCTION

l’expansion de toutes les langues vivantes de l’Europe, celle où elles commencèrent toutes à la fois à produire des monuments qui nous sont restés. Des traductions de la Bible 1 , des recueils de législation *, faits pour la première fois dans les idiomes modernes, prouvent leur importance croissante. Chaque peuple se trouva ainsi avoir à sa disposition une sphère d’activité toute neuve pour sa pensée, où le génie national put se dégager à l’aise. La prose se forma pour l’histoire, et l’on vit bientôt des chroniques faites pour le peuple, et souvent par lui, prendre place à côté de ces chroniques latines, si longtemps méprisées, et qui renferment cependant tant d’éloquence, tant de beautés tout à fait inconnues au latin classique s . Cependant la poésie conserva longtemps la suprématie que lui donnait son droit de pri— mogéniture. On la voit dès lors, dans presque tous les pays de l’Europe, se revêtir de toutes les formes que l’on s’est longtemps figuré comme réservées à la civili—

1 En castillan, par ordre du roi Alphonse; en français, par Guyart Desmoulins.

1 Voyez plus haut, p. 86, pour les recueils de droit français et allemands.

3 Nous n’en saurions citer de meilleur exemple que la vie de sainte Élisabeth, par Théodoric de Thuringe : les fréquentes citations que nous en ferons pendant le cours de notre récit pourront en donner une idée au lecteur. Parmi les principaux historiens latins de cette époque, il faut citer Saxo Granimaticus pour les royaumes Scandinaves, le P. Vincent lvadlubek, pour la Pologne, et le cardinal Jacques de Yitry, pour les croisades.

INTRODUCTION

sation païenne ou moderne. L’épopée, l’ode, l’élégie, la satire, le drame lui-même, ont été aussi familiers aux poètes de cette période qu’à ceux des siècles d’Auguste et de Louis XIV. Et quand on lit leurs œuvres avec la sympathie qu’entraîne une foi religieuse identique à la leur, avec l’appréciation impartiale d'une société où l’àme dominait à un si haut point la matière, avec une indifférence assez facile à concevoir pour les règles de lu versification moderne, on se demande ce qui a donc été inventé de nouveau par les écrivains des siècles plus récents : on cherche ce que la pensée et l’imagination ont gagné en échange des purs trésors qu’elles ont perdus. Car, il faut le savoir, tous les sujets dignes d’un culte littéraire ont été chantés par ces génies méconnus, et glorifiés par eux devant leurs contemporains; Dieu et le ciel, la nature, l’amour, la gloire, la patrie, les grands hommes, rien ne leur a échappé. Il n’est pas un secret de l’àme qu’ils n’aient découvert, pas une mine du sentiment qu’ils n’aient exploitée, pas une fibre du cœur humain qu’ils n’aient remuée, pas une corde de cette lyre immortelle dont ils n’aient tiré des accords délicieux.

Pour commencer par la France, sa langue, formée par les trouvères du siècle précédent, et peut-être par les sermons de saint Bernard, était déjà devenue une richesse nationale; mais sous saint Louis elle prit cet

INTHODUCTION.

ascendant européen qu’elle n’a jamais perdu depuis. Tandis que le maître du Dante, Brunelto Latini, écrivait son Tcsoro, espèce d’Encyclopédie, en français, parce que c’était, selon lui, la langue la plus répandue en Occident, saint François chantait le long des routes des cantiques en français 1 . La prose française, qui devait être l’instrument de saint Bernard et de Bossuet, ouvrait avec Villehardouin et Joinville la série de ces grands modèles qu’aucune nation n’a surpassés ; mais la poésie, comme partout alors, était bien plus féconde et plus goûtée. Nous ne dirons rien de la littérature provençale des troubadours, quoique la critique moderne ait daigné lui laisser sa réputation, et quoiqu’elle fut encore dans tout son éclat au treizième siècle, parce que nous croyons qu’elle ne renferme aucun élément catholique, qu’elle s'est bien rarement élevée au-dessus du culte de la beauté matérielle, et qu’elle représente, sauf quelques exceptions, la tendance matérialiste et immorale des hérésies méridionales de cette époque. Tout au contraire, dans la France du Nord, à côté des fabliaux et de certaines œuvres lyriques qui se rapprochaient trop du caractère licencieux des troubadours, l’épopée nationale et catholique y apparaissait dans toute sa splendeur.

1 On raconte même que son nom de François lui fut donné au lieu de celui de son père, à cause de sa grande habitude de la langue française.

INTRODUCTION

Les deux grands cycles où se concentre la plus baille poésie des siècles catholiques, celui des épopées earlovingiennes, et celui de la Table Ronde et du Saint-Graal, inaugurés au siècle précédent par Chrestien de Troyes, se peuplèrent alors de ces romans dont la popularité était immense. Le roman de Roncevaux, dans la forme où nous le possédons aujourd’hui, ceux de Gérard de Nevers , de Partenopex de Blois, de Berthe aux grands pieds, de Renaud de Montauban, des Quatre Fils d'Aymcn } ces transfigurations des traditions françaises sont toutes de cette époque ; comme aussi ceux du Renaî t et de la Rose, qui ont conservé plus longtemps une certaine vogue. Plus de deux cents poètes, dont les œuvres nous sont restées, florissaient dans ce siècle 1 : un jour peutêtre les catholiques s’aviseront d’aller chercher dans leurs œuvres quelques-unes des plus charmantes productions de la muse chrétienne, au lieu de croire, sur la parole de l’adulateur Boileau, que la poésie ne vint en France qu’avec Malherbe. Il nous faut bien nommer parmi eux Thibaut, roi de Navarre, qui a chanté la Croisade et la sainte Vierge avec un si pur enthousiasme, qui a mérité les éloges du Dante, et qui léguait son cœur, en mourant, aux pauvres Clarisses qu’il avait

1 Voyez leur énumération dans YHistoire littéraire de France , t. XVI et XVII; Rochefort, État de la Poésie française; P. Paris, le Romancero francuis.

fondées à Provins : son ami Auboin de Sézanne ; Raoul de Coucy, dont le nom au moins est resté populaire, tué à la Massoure, sous les yeux de saint Louis; le prieur Gauthier de Coinsy qui a élevé à la gloire de Marie un si beau monument dans ses Miracles ; puis cette femme d’origine inconnue, mais à qui son talent et le succès national qu’elle obtint ont valu le beau nom de Marie de France ; enfin, Rutebeuf, qui ne crut pas pouvoir trouver d’héroïne plus illustre à chanter que notre Élisabeth. En même temps Klienne Langton, que nous avons déjà vu primat d’Angleterre et auteur de la grande Charte, entremêlait de vers ses sermons, et écrivait le premier drame connu des modernes, dont la scène est dans le ciel, où la Justice, la Vérité, la Miséricorde et la Paix discutent le sort d’Adam après sa chute, et où Jésus-Christ vient les réconcilier 2 . Nous ne faisons ici que jeter un regard fugitif sur une époque où la poésie jouait un rôle si populaire dans les mœurs françaises, que saint Louis ne dédaignait pas d’admettre à sa table royale des ménétriers ou poètes ambulants, et que ces mêmes hommes avaient le droit de s’affranchir de tout péage moyennant une chanson.

1 Né en 4477, mort en 4236.

* Delarue, Archœologia , t. XIII. On regarde Jean Bodel d'Arras comme le plus notable poète dramatique de celte époque ; son beau drame, intitulé Jeu de saint Nicolas, nous a été révélé par M. Onésime Leroy, dans son ouvrage sur les mystères.

INTRODUCTION

En Allemagne , le treizième siècle est le moment le plus brillant de cette admirable poésie du moyen âge. C’est l’aveu unanime des nombreux savants qui ont réussi un moment à la rendre de nouveau populaire dans ce pays. Et nous le disons avec une conviction profonde , nulle poésie n’est plus belle, nulle n’est empreinte d’une telle jeunesse de cœur et de pensée, d’un enthousiasme si ardent, d’une pureté si sincère : nulle part enfin les nouveaux éléments que le Christianisme a déposés dans l’imagination humaine, n’ont remporté un plus noble triomphe. Que ne pouvons-nous rendre un hommage plus éclatant aux délicieuses émotions que son étude nous a values, lorsque , pour connaître sous toutes ses faces le siècle d’Êlisabeth, nous avons ouvert les volumes où dort cette merveilleuse beauté ! Avec quelle surprise , quelle admiration avons-nous vu tout ce que la grâce, la finesse , la mélancolie semblent réserver à la maturité du monde, réuni à la naïveté, à la simplicité, à l’ardente et grave piété des premiers âges 1 Tandis que la famille des épopées de race purement germanique et Scandinave s’y développe à la suite desïS’iebelungen', de cette magnifique Iliade des races germaines , le double cycle français et breton dont nous avons parlé plus haut, y trouve des interprètes sublimes

1 Ce poème célèbre, dans la forme où nous le possédons, date des premières années du treizième siècle.

INTRODUCTION

dans des poètes qui savaient, tout en conservant le fond des traditions étrangères , marquer leurs œuvres d’une nationalité incontestable. Leurs noms sont encore presque inconnus en France, comme l’étaient il y a trente ans ceux de Schiller et de Goethe ; mais ils ne le seront peut-être pas toujours. Le plus grand d’entre eux. Wolfram d’Eschenbach 1 , a donné à son pays une admirable version du Parceval , et la seule que le monde possède du Titurel 2 , ce chef-d’œuvre du génie catholique, qu’il ne faut pas craindre de placer, dans l’énumération de ses gloires, aussitôt après la Divine Comédie. A côté de lui, Godefroi de Strasbourg publie le Tristan, où se résument les idées des siècles chevaleresques sur l’amour, ainsi que les plus belles légendes de la Table Ronde ; et Hartmann de l’Àue, l’Iwain, en même temps que la légende exquise du Pauvre Henri, où ce poète chevalier prend pour héroïne une pauvre fille de paysan, et se plaît à réunir en elle tout ce que la foi et les mœurs de son temps pouvaient donner d’inspirations sur le dévouement et le sacrifice, le mépris de la vie et de ses biens, l’amour du ciel. Combien d’autres épopées religieuses et nationales, qu’il serait maintenant inutile même de nommer 3 ! Mais le génie lyrique n’était pas

' Florissait de 1215 à 1220.

* L'original français de ce poëme, par Guyot de Provins, est perdu.

s Telles sont le Wigatois, par Wirnt de Gravenberg, vassal de l’aïeul

INTRODUCTION

moins abondant, sur ce riche sol de l’Allemagne, que le génie épique. La pédante et ignorante critique des siècles incrédules n’a pas réussi à effacer les souvenirs nationaux de cette brillante et nombreuse phalange de chantres d’amour ( Minnesœnger ) qui sortit, de 1180

à 1250, des rangs de la chevalerie allemande, ayant à sa tête, par la naissance, l’empereur Henri VI, mais, par le génie, Walter de Vogelweide, dont les écrits sont comme le miroir de toutes les émotions de son temps, et le résumé le plus complet de cette ravissante poésie. Aucun de ses rivaux et de ses contemporains n’a réuni à un plus haut degré aux affections de la terre, à un patriotisme zélé et jaloux , l’enthousiasme des choses saintes, l’enthousiasme pour laj croisade où il avait été combattre, et par-dessus tout pour la Vierge-Mère, dont il a chanté la miséricorde et les douleurs mortelles avec une tendresse sans égale. On voit bien chez lui que ce n’était pas seulement l’amour humain, mais encore l’amour céleste et toutes ses richesses, dont la science lui avait mérité, à lui et à ses pareils, leur titre de Chan-

d’Élisabeth , et qui accompagna son mari à la croisade ; Guillaume d'Orange, que le beau-père d’Élisabeth demanda à Wolfram d'Eschenbach ; Floire et Blanchefleur, par Conrad de Flecke ; le Chant de Roland, par le poète Conrad; Barlaam et Josaphat, par Rodolphe de Hohenems, etc.

1 La principale collection de leurs œuvres est à la Bibliothèque royale à Paris, dans le manuscrit dit de Manesse. Elle renferme les vers de cent trente-six poètes. M. le professeur llagen, de Berlin, en a publié une édition excellente, avec les additions les plus précieuses.

INTRODUCTION

1res d'Amour. Marie, partout reine de la poésie chrétienne, l’était surtout en Allemagne : et nous ne pouvons nous empêcher de nommer, parmi ceux qui lui ont offert dans leurs vers le plus pur encens, Conrad de Wurtzhourg, qui, dans sa Forge dorée, semble avoir voulu concentrer tous les rayons de tendresse et de beauté dont elle avait été entourée par la vénération du monde catholique. Et, comme pour nous rappeler que tout dans ce siècle doit nous rattacher à sainte Elisabeth, nous voyons les sept chefs de ces poêles épiques et de ces chantres d'amour s’assembler en concours solennel à la cour de Thuringe, chez leur protecteur spécial le landgrave Hermann, beau-père de notre sainte, au moment même de sa naissance : les chqnts qui furent le produit de la rencontre de cette brillante pléiade forment, sous le nom de Guerre de la Wartbourg, une des manifestations les plus éclatantes du génie germanique, et un des trésors les plus abondants du mysticisme légendaire du moyen âge, en même temps qu'une couronne de poésie pour le berceau d’Élisabeth.

On voit partout des tètes couronnées parmi les poètes de cet âge; mais, dans la péninsule Ibérique, ce sont les rois qui guident les premiers pas de la poésie. Pierre d’Aragon est le plus ancien troubadour d’Espagne. Alphonse le Savant, fils de saint Ferdinand, et qui mérita avant François I er le titre de Pire des lellrcs, historien

INTRODUCTION

et philosophe, fut aussi poëte : on n’a guère de vers espagnols plus anciens que ses cantiques à la Vierge , et le touchant récit qu'il fit, en langue gallicienne, de la guérison miraculeuse de son père Denis 1 er , roi de Portugal , est le premier poëte connu de son royaume. En Espagne, commençait avec le plus vif éclat cette admirable effusion de splendeur chrétienne qui s’y est prolongée bien plus longtemps qu’en aucune autre contrée, et ne s’éclipsa qu’après Calderon. Tandis que la poésie légendaire y jetait une douce lumière dans les œuvres du bénédictin Gonzalo de Berceo\ chantre vraiment inspiré de Marie et des saints de sa patrie , on voit surgir l’épopée espagnole dans ces fameuses Romances 3 , qui forment pour l’Espagne une gloire à part, qu’aucune autre nation ne saurait lui disputer; où sont enregistrées toutes les luttes et les beautés de son histoire, qui ont doté le peuple de souvenirs immortels, et qui ont réfléchi tout ce qu’il y avait d’éclat et de prestige dans l’élégance et la galanterie des Maures, sans jamais perdre ce sévère caractère catholique qui consacrait en Espagne, plus que partout, la dignité de l’homme, la féaulté du vassal et la foi du chrétien.

1 Voy. Act. SS. Bolland. Maii , t. VII.

* 1 198-1268. Ses œuvres ont été publiées par Sanchez, t. II.

’ Celles du Cid, regardées comme les plus anciennes, ne sauraient, d'après les meilleurs juges, avoir été composées avant le treizième siècle.

INTRODUCTION

L’Italie ne vit naître le Dante qu’à la fin de la période ' que nous envisageons ; mais elle l’annonçait noblement. La poésie, moins précoce qu’en France et en Allemagne, ne commença qu’alors à jaillir de son sein, mais ce fut avec une abondance prodigieuse*. Sur tous les points de cette noble et féconde terre , s’élèvent des écoles de poètes, comme bientôt devaient s’élever des écoles d’artistes. En Sicile, la muse italienne a son premier berceau 3 ; elle y paraît pure, animée, amoureuse de la nature, délicate, sympathisant vivement avec le génie français, qui devait deux fois faire de la Sicile son apanage, mais toujours profondément catholique *. A Dise et à Sienne, elle est plus grave, plus solennelle, comme les beaux monuments que ces villes ont conservés. A Florence et dans les villes environnantes, elle est tendre, abondante, pieuse, en tout digne de sa patrie 5 . C’était une véritable légion de poètes, qui avait pour chefs l’empereur Frédéric II, les rois Enzio et

1 II naquit en l2C.'i.

1 II faut voirie recueil intitulé : Poetidel primo secolo, c’est-à-dire du treizième, où l’on trouve des chefs-d’œuvre bien faits pour déconcerter ceux qui se figurent que la poésie italienne n’a commencé qu’avec le Dante.

3 C’est du moins l’avis du Dante, üe Vulg. Eloq., i, 12; et de Pétrarque, Trionfo d'amore, v. 33.

* Voyez le beau chant à l’Hostie deGugIielmottod'Otrante,en 1236.

8 11 nous faut surtout citer les charmantes poésies du Notajo d’Oltrarno (1240); on les trouve dans Crescimbeni et les Rime antiche.

INTRODUCTION

Mainfroy ses fils, son chancelier Pierre des Vignes' ; puis Guittone d’Arezzo, poêle si profond el quelquefois si éloquent et si touchant, loué avec ardeur par Pétrarque et imité par lui; enfin Guido Guinicelli, que le Dante n’a pas hésité à proclamer son maître a . Mais tous avaient été devancés et surpassés par saint François d’Assise* : son influence devait vivifier l’art, son exemple devait entlammer les poètes. Tout en réformant le monde. Dieu lui permet d’user le premier de cette poésie qui allait produire le Dante et Pétrarque. Comme c’était son àme seule qui lui inspirait ses vers, et qu’il ne suivait aucune règle, il les faisait corriger par le frère Pacifique , qui était devenu son disciple , après avoir été le poète lauréat de Frédéric 11; et puis tous deux s’en allaient le long des chemins, chantant au peuple ces hymnes nouveaux, et lui disant qu’ils étaient les musiciens de Dieu, qui ne voulaient d'autre salaire que la pénitence des pécheurs. Nous les avons encore ces chants radieux où le pauvre mendiant célébrait les merveilles de l’amour d’en haut, dans la langue du

* On lui attribue le premier souuct italien.

1 Purgat., cant. vi.

5 Nous devons rappeler ici le beau travail de M. Gœrrcs, intitulé Saint François d' Assise troubadour, traduit dans la lievue européenne de 1833. 11 n’y a point de vers italiens dont on puisse avec certitude fixer la date avant ceux de saint François. Nous avons parlé plus haut des beaux poèmes de saint Bonavcnture.

11U INTRODUCTION

peuple, et avec une passion qu’il craignait lui-même de voir accuser de folie.

Nullo donca oramai più mi riprenda,

Se tal amore mi fa pazzo gire.

Già non e core che più si difenda,

!>’ amor si preso, che possa fuggire.

Pensi ciascun corne cor non si fenda, fornace tal corne possa palire...

Data m’ è la sentenzia,

Che d’ ainore io sia morto.

Già non voglio conforto,

Se non morir d’ amore...

Amore, amore grida tulto ’l mondo;

Amore, amore ogni cosa clama...

Amore, amore tanlo penarmi fai,

Amore, amore nol’ posso patire :

Amore, amore tanlo mi ti dai,

Amore, amore, ben credo morire :

Amore, amore tanlo preso m’ liai,

Amore, amore, famm’ in te transire :

Amore dolce languire,

Amor mio desioso,

Amor mio dilettoso,

Annegami in amore '.

Non, jamais cet amour, qui était, comme nous l’avons vu, toute sa vie, n’a poussé un cri si enthousiaste, si

volga?poei. San FranCCSC0 ’ daus Crescimbeni, Commentarij dalla

INTRODUCTION

vraiment céleste, si pleinement détaché de la terre : il l’était tellement, que non-seulement les siècles suivants n’ont jamais pu l’égaler, mais qu’ils n’ont pas même su le comprendre. On connaît mieux ce célèbre cantique à son frère le soleil, composé après une extase où il avait reçu la certitude de son salut. A peine échappé de son cœur, il va le chanter sur la place publique d’ Assise, où l’évèque et le podestat allaient en venir aux mains. Mais, aux accents de cette lyre divine, la haine s’éteint dans les cœurs , les ennemis s’embrassent en pleurant, et la concorde renaît, ramenée par la poésie et la sainteté '.

Enfin, la plus haute et la plus belle des poésies, la liturgie , produit en ce siècle quelques-uns de ses chefsd’œuvre les plus populaires; et si saint Thomas d’Aquin lui donne le Laiida Sion , et tout l’admirable office du Saint Sacrement, c’est un disciple de saint François, Thomas de Celano, qui nous lègue le Dies iræ, ce cri de sublime terreur; et un autre, le B. Jacopone, qui dispute à Innocent III la gloire d’avoir composé , dans le Slabat Mater, le plus beau chant qu’ait inspiré la plus pure et la plus touchante des douleurs.

Nous voici revenus à saint François, et on peut dire que cette époque, dont nous avons entrepris d’esquisser 1 Act. SS. Oct.. t. H.

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les traits les plus saillants, peut se résumer tout entière dans les deux grandes figures de saint François d’Assise et de saint Louis de France.

L’un, homme du peuple, et qui fit pour le peuple plus que n’avait encore fait personne, en élevant la pauvreté à la dignité suprême, en la prenant pour condition et pour sauvegarde d’une influence toute nouvelle sur les choses du ciel et de la terre; investi de cette vie surnaturelle du Christianisme , qui a si souvent conféré la souveraineté spirituelle aux derniers de ses enfants ; jugé par ses contemporains comme l’homme qui avait marché le plus près des traces du Christ; enivré pendant toute sa vie d’amour divin ; et, par la toute-puissante vertu de cet amour, orateur, poète , législateur, conquérant.

L’autre , laïque, chevalier, pèlerin , croisé, roi ceint de la première couronne du monde, brave jusqu’à la témérité, n’hésitant pas plus à exposer sa vie qu’à courber sa tête devant Dieu ; amoureux du danger, de l’humiliation, de la pénitence; champion infatigable de la justice, de l’opprimé, du faible; personnification sublime de la chevalerie chrétienne dans toute sa pureté, et de la véritable royauté dans toute son auguste grandeur. Tous deux dévorés de la soif du sacrifice, du martyre ; tous deux perpétuellement préoccupés du salut de leur prochain ; tous deux marqués de la croix du

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Christ, François dans les glorieuses plaies qui lui sont communes avec le Crucifié, et Louis dans ce milieu du cœur oh gît l'amour 1 .

Ces deux âmes si identiques dans leur nature et leur tendance, si bien faites pour se comprendre et se chérir, ne se rencontrèrent jamais sur la terre. Mais une pieuse et touchante tradition veut que saint Louis soit allé en pèlerinage au tombeaü de son glorieux contemporain, et qu’il y ait trouvé un digne successeur de saint François dans un de ses disciples les plus vénérés, le B. Ægidius. L’histoire de leur rencontre donne trop bien la mesure du siècle dont nous traitons, pour qu’on ne nous pardonne pas de la répéter ici. Saint Louis étant donc venu d’Assise au couvent de Pérouse, où demeurait Ægidius, le fait prévenir qu’un pauvre pèlerin demandait à lui parler. Mais une vision intérieure révéla aussitôt au frère que ce pèlerin n’était autre que le saint roi de France. 11 court au-devant de lui, et dès qu’ils se voient, quoique ce soit pour la première fois, ils se jettent à genoux tous deux au même moment, et, s’embrassant tendrement, ils demeurent longtemps appuyés sur le cœur l’un de l’autre, et confondus dans ce baiser d’amour et d’effusion intime, sans échanger une seule parole. Après être restés ainsi embrassés pendant très-

1 Mitten an daz herze, dâ diu liebc liget. Wai.theii von deb Vogelweide ; ed. Lachmann, p. 42.

Œuvres. VU. — Sainte Élisabeth. I. 8

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longtemps, toujours à genoux et dans un profond silence, ils se détachent l’un de l’autre, se lèvent, et s’en retournent, le roi à son royaume, le moine à sa cellule ' Mais les autres frères du couvent ayant découvert que c’était le roi, allèrent faire de grands reproches à Ægidius. « Comment, lui dirent-ils, peux-tu être si grossier, lorsqu’un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire une seule parole ?» « Ah ! mes frères bien-aimés, leur répondit le Bienheureux, ne vous étonnez pas si ni moi ni lui nous n’avons pu parler, car dès que nous nous sommes embrassés, la lumière de la divine sagesse m’a révélé tout son cœur, et lui a révélé tout le mien ; et ainsi, en nous regardant dans nos deux cœurs, nous nous connaissions bien autrement que si nous nous étions parlé , et avec une bien autre consolation que si nous avions voulu rendre par des paroles ce que nous sentions, tant la langue humaine est incapable d’exprimer les secrets mystères de Dieu 2 ! »

1 Esce di cellaè corre alla porta... insicme con grandissima divozione inginocchiandosi, s’ abbracciarono insicme, e bacciaronsi con tanta dimestichczza, siccoirie per lungo tempo avessono tenula grande amislade insicme ; ma per lutto qucsto non parlava né l’uno nè l'altro, ma stavano cosi abbracciati, con quclli segni d’ amore caritativo, in siicnzio. E stati che fnrono per grande spazio net detlo modo scnzu dirsi parola insiemc, si partirono 1’ uno d’ afallro, o santo I.odovico se n’ andô al suo viaggio, e fraie Egidio si lorno alla cella. Fioretti di S. Francesco, cap. xxxiv; chronique célèbre de la fin du treizième siècle.

* O frate Egidio, perche sei tu stalo tanto villano... Carissimi frati

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Touchant et admirable symbole de cette intelligence secrète, de cette victorieuse harmonie qui unissait alors les âmes supérieures, les âmes saintes, comme un pacte éternel et sublime.

On peut dire aussi que ces deux grandes ànjes se sont complètement rencontrées et unies dans une âme de femme, dans celle de celte sainte Élisabeth, dont le nom s’est déjà trouvé tant de fois sous notre plume. Ce brûlant amour de la pauvreté qui enflammait le séraphin d’Assise, cette volupté de la souffrance et de l’humiliation, ce culte suprême de l’obéissance se rallume tout à coup dans Le cœur d’une jeune princesse qui, du sein de l’Allemagne, reconnaît en lui son modèle et son père. Cette immense sympathie pour la passion d’un Dieu fait homme, qui envoyait saint Louis, pieds nus, à vingtquatre ans, au-devant de la sainte couronne d’épines, qui le forçait d’aller deux fois sous la bannière de la

non vi maravigliate de cio, iniperocche nè io a lui, ne egli a ine poteva dire parola, perocehè si toslo corne noi ci abbraciammo insieme, la luce délia divina sapienza rivelô e manifesta a me il cuero suo, et a lui il mio, e cosl per divina operazione ragguardandoci ne’ cuori cio ch’io volea dire a lui, ed egli a me, troppo meglio cognoscenmio, che se noi ci avessimo parlato colla bocca, e con maggiore consolazione, che se noi avessimo voluto esplicare con voce quelle clie noi sentivamo nel cuore, per lo difTetto délia lingua utnana, la quale non puo chiaratncntc esprimere li mislerj segreti di Dio... Fioretti, ecc.

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Croix chercher en Afrique la captivité et la mort; cette soif d’une vie meilleure qui le faisait se débattre contre sa famille et ses amis pour abdiquer la couronne et se cacher sous l’habit de cordelier ; ce respect de la pauvreté qui lui faisait baiser la main de tous ceux à qui il donnait des aumônes; ses larmes si abondantes, sa douce familiarité avec Joinville, et jusqu’à sa vive tendresse conjugale : tout cela se retrouve dans la vie d’Élisabeth, qui ne fut pas moins sa sœur par toutes les émotions et toutes les sympathies intimes de sa vie, que par leur engagement commun sous la règle de saint François.

Il a été établi, de nos jours, que le treizième siècle a été remarquable par l’influence croissante des femmes sur le monde social et politique 1 * ; quelles y dirigèrent souverainement les affaires de plusieurs vastes États * ; et que chaque jour on leur rendait, dans la vie publique et la vie privée, plus d’hommages. C’était la suite inévitable de ce culte de la sainte Vierge, dont nous avons plus haut constaté les progrès. 11 faut tenir compte, dit un poëte du temps, à toutes les femmes de ce que la mère de Dieu a etc femme 3 . En effet, comment les rois

1 Michelet, Ilist. de France, t. 11 , p. 544.

* Blanche de Castille; Isabelle de la Marche, qui dirigeait toute la politique du roi Jean sans Terre, son époux; Jeanne, comtesse de Flandre, qui réclama le droit d’assister, comme pair de France, au sacre de saint Louis.

» Frauenlob, poëme du treizième siècle.

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et les peuples auraient-ils pu la prendre chaque jour pour médiatrice entre son fils et eux, mettre sous sa sanction toutes leurs œuvres, la choisir pour objet spécial de leur plus ardente dévotion, sans reporter une partie de cette vénération sur le sexe dont elle était la représentante auprès de Dieu, et le type régénéré? Puisque la femme était si puissante au ciel, il fallait bien qu’elle le fût aussi sur la terre. Mais tandis que d’autres princesses apprenaient à partager avec les rois les droits du commandement suprême, la fille du roi de Hongrie, issue d’une race de saintes, et dont l’exemple devait en tant produire, montrait qu’il y avait encore pour les femmes une royauté des âmes au-dessus de toutes les pompes de la terre ; et c’est en l’exerçant, sans le vouloir et à son insu, qu’elle a conquis sa place dans l’histoire.

Sa vie, si courte qu’elle fût, présente une réunion peut-être unique des phases les plus diverses, des traits à la fois les plus aimables et les plus austères que puisse renfermer la vie d’une chrétienne, d'une princesse et d’une sainte. Toutefois, dans les vingt années qui s’écoulent depuis le jour où on l’apporte dans un berceau d’argent à son fiancé, jusqu’à celui où elle expire sur le grabat d’hôpital qu’elle a choisi pour lit de mort, il y a deux parties bien distinctes, sinon dans son caractère, du moins dans sa vie extérieure. La première est toute

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chevaleresque, toute poétique, faite pour enchanter l’imagination autant que pour inspirer la piété. Du fond de la Hongrie, de cette terre à moitié inconnue, à moitié orientale, frontière de la chrétienté, qui se présentait sous un aspect mystérieux et grandiose aux imaginations du moyen âge ', elle arrive au sein de la cour de Thuringe, la plus brillante et la plus poétique de toute l’Allemagne. Pendant son enfance, sa vertu précoce est méconnue, sa piété méprisée; on veut la renvoyer ignominieusement à son père ; mais son fiancé lui garde une inébranlable fidélité, la console des persécutions des méchants, et, dès qu’il est maître de ses États, se hâte de l’épouser. Le saint amour d’une sœur se mêle dans son cœur à l’ardente tendresse de l’épouse pour celui dont elle a partagé l’enfance avant de partager la couche, et qui rivalise de piété et de ferveur avec elle : un abandon plein de charme, une naïve et délicieuse confiance, président à leur union. Pendant tout le temps de leur vie conjugale, ils offrent l’exemple le plus touchant et le plus édifiant d'un mariage chrétien : et l’on peut

1 La fameuse Berthe la Débonnaire, femme de Pépin, mère de Charlemagne, principale héroïne du cycle des épopées carlovingiennes, étail aussi fille du roi de Hongrie. Voyez H Reali di Francia, et le roman de Berthe aux grands pieds, édit, de M. P. Paris. Floires, ce héros d’une des épopées les plus populaires du moyen Age, Floires et Btanchefleur, était héritier du trône de Hongrie. Voyez Mss. de la Bibliolh. roy., fonds Saint-Germain des Prés, n° 1989.

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affirmer que parmi toutes les saintes aucune n’a oITert, au même degré qu’Élisabelh, le type de l’épouse chrétienne. Mais, au milieu du bonheur de cette vie, des joies de la maternité, des hommages et de l’éclat d’une cour chevaleresque, son âme s’élance déjà vers la source éternelle de l’amour par la mortification, l’humilité, et la plus fervente dévotion ; et les germes de cette vie supérieure déposés en elle se développent et s’épanouissent dans une charité sans limites, dans une sollicitude infatigable pour toutes les misères des pauvres. Cependant l’irrésistible appel de la croisade, le devoir suprême de délivrer le tombeau de Jésus, entraîne loin d’elle son jeune époux, après sept ans de la plus tendre union : il n’ose lui révéler ce projet secret encore, mais elle le découvre dans un épanchement de familiarité intime. Elle ne sait comment se résigner à ce dur destin : elle le suit et l’accompagne bien au delà des frontières de son pays; elle ne peut s’arracher de ses bras. Au désespoir qui déchire son âme lors de ces adieux si touchants, et lorsqu’elle apprend la mort prématurée de son époux bien-aimé, on reconnaît tout ce que ce jeune cœur renfermait d’énergie et de tendresse ; précieuse et invincible énergie, digne d’être consacrée à la conquête du ciel; tendresse profonde et insatiable dont Dieu seul pouvait être le remède et le prix.

Aussi, cette séparation une fois consommée, tout

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change dans sa vie, et Dieu prend la place de tout dans son âme. Le malheur se plaît à l’accabler : elle est brutalement chassée de sa résidence souveraine ; elle erre dans la rue avec ses petits enfants, en proie à la faim et au froid, elle qui avait nourri et soulagé tant de pauvres ; nulle part elle ne trouve un abri, elle qui avait donné asile à tant d’infortunes. Mais quand ces injures sont réparées, elle n’en est pas plus réconciliée avec la vie mondaine. Restée veuve à vingt ans, elle dédaigne la main des plus puissants princes : le monde lui fait mal ; les liens de l’amour mortel une fois brisés, elle se sent blessée d’un amour divin 1 ; son cœur, comme l’encensoir sacré, se ferme à tout ce qui vient de la terre, et ne reste ouvert que du côté du ciel*. Elle contracte avec le Christ une seconde et indissoluble union ; elle le recherche et le sert dans la personne des malheureux : après leur avoir distribué tous ses trésors, toutes ses possessions, quand il ne lui reste plus rien, elle se donne

1 Hæc sancto amore saucfa. Hymne du Bréviaire romain pour les saintes femmes.

* Li cuers doit estrc

Semblan9 à l'encensier,

Tous dos envers la terre.

Et ovcrs vers le ciel.

Le Séraphin, pofime mss. de la Riblioth. roy., n° 4862. Ce poêle inconnu semble avoir ainsi devancé la magnifique expression de Bossuet, lorsqu’il dit du cœur de madame de la Vallière, qu'il ne respirait plus que du côte du ciel.

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elle-même à eux, elle se fait pauvre pour mieux comprendre et mieux soulager la misère des pauvres ; elle consacre sa vie à leur rendre les plus rebutants services. C’est en vain que son père, le roi de Hongrie, envoie un ambassadeur pour la ramener auprès de lui. Ce seigneur la trouve à son rouet, décidée à préférer le royaume du ciel à toutes les splendeurs royales de sa patrie. En échange de ses austérités, de sa pauvreté volontaire, du joug de l’obéissance sous lequel elle brise chaque jour tout son être, son divin époux lui accorde une joie et une puissance surnaturelles. Au milieu des calomnies, des privations, des mortifications les plus cruelles, elle ne coîinaît pas une ombre de tristesse; un regard, une prière d’elle suffisent pour guérir les maux de ses frères. A la fleur de son âge, elle est mûre pour l’éternité, et elle meurt en chantant un cantique de triomphe qu’on entend répéter aux anges dans les cieux.

Ainsi, dans les vingt-quatre années de sa vie, nous la voyons tour à tour orpheline étrangère et persécutée, fiancée modeste et touchante, femme sans rivale pour la tendresse et la confiance, mère féconde et dévouée, souveraine puissante bien plus par ses bienfaits que par son rang ; puis veuve cruellement opprimée, pénitente sans péchés, religieuse austère, vraie sœur de charité, épouse fervente et favorite du Dieu qui la glorifie par des miracles avant de l’appeler à lui; et, dans toutes les

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vicissitudes de la vie, toujours fidèle à son caractère fondamental, à cette parfaite simplicité, qui est le plus doux fruit de la foi et le plusfragrant parfum de l’amour, et qui a transformé sa vie tout entière en cette céleste enfance à laquelle Jésus-Christ a promis le royaume du ciel.

Tant de charme, tant d’intérêt dans la brève existence mortelle de cette jeune femme, ne sont pas la création d’un poète ou le fruit d’une piété exagérée par l'éloignement des temps : ils sont tout au contraire garantis par toute l’autorité de l’histoire. La profonde impression que la destinée et les héroïques vertus d’Élisabeth ont faite sur son siècle, s’est manifestée par le soin tendre et scrupuleux avec lequel on a recueilli et répété de génération en génération les moindres actions de sa vie, les moindres paroles qui lui échappaient, et mille traits qui portent la lumière jusque dans les derniers replis de cette âme si naïve et si pure. Il nous est ainsi donné, à six siècles de distance, de rendre compte de cette bienheureuse vie avec tous les détails familiers et intimes qu’on ne s’attend guère à trouver que dans des mémoires écrits d’hier, et avec des circonstances si poétiques, si romanesques même, qu’on a de la peine à ne pas y voir d’abord les résultats d’une imagination exaltée, cl qui s’est plu à embellir de tous scs attraits une héroïne de roman. Et cependant leur authenticité historique ne saurait être soupçonnée; car la plupart de

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ccs détails, recueillis en même temps que ses miracles, et vérifiés par de solennelles enquêtes aussitôt après sa mort, ont été enregistrés, par de graves historiens, dans les chroniques nationales et contemporaines qui font foi pour tous les autres événements du temps 1 . Aux yeux de ces pieux narrateurs qui écrivaient comme agissait la société où ils vivaient, sous l’empire exclusif de la foi, une si belle victoire du Christ, tant de charité et de sollicitude pour le pauvre peuple, et des manifestations si éclatantes de la puissance de Dieu, opérées par un être si faible et si jeune, apparaissaient comme un doux champ de repos au milieu des batailles, des guerres, et des révolutions politiques.

Et non-seulement cette vie si poétique et en même temps si édifiante est certifiée par l’histoire, mais elle a reçu une sanction bien autrement haute ; elle a été environnée d’un éclat qui fait pâlir et les prestiges de l’imagination, et la renommée du monde, et toute la popularité que peuvent donner les historiens et les rhéteurs; elle a été ornée de la plus belle couronne qui soit connue des hommes, de la couronne de sainte! Elle a etc glorifiée par le culte du monde chrétien. Elle a été dotée de cette popularité de la prière, la seule éternelle, la seule universelle, la seule qui soit décernée à la fois par les savants et les riches , et par les pauvres ,

1 Voyez plus loin l'Indication des Sources historiques.

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les malheureux, les ignorants; par cette immense masse d’hommes qui n’ont ni le temps ni l’esprit de s’occuper des gloires humaines. Et pour ceux chez qui l’imagination domine , quel bonheur de sentir que tant de poésie, tant de traits charmants où se peint tout ce que le cœur humain saurait éprouver de plus frais et de plus tendre, peuvent être rappelés, glorifiés, non plus dans les pages de quelque roman ou sur les planches d’un théâtre, mais sous les voûtes de nos églises, au pied des saints autels, dans l’effusion de l’âme chrétienne aux pieds de son Dieu !

Peut-être, égaré comme on l’est souvent par celle partialité involontaire qu’on éprouve pour ce qui a été le but d’une étude et d’un attachement de plusieurs années, nous sommes-nous exagéré la beauté et l’importance de notre sujet. Nous ne doutons pas que, même à part toute l’imperfection de notre mise en œuvre, plusieurs ne trouvent que ce siècle si reculé n’a rien de commun avec le nôtre ; que cette biographie si détaillée, que cette peinture de mœurs depuis si longtemps surannées, n’offre aucun résultat profitable et positif aux idées religieuses de nos jours : les âmes simples et pieuses pour qui seules nous écrivons en jugeront. L’auteur de ce livre s’est fait à lui-même une objection grave : séduit d’abord par le caractère poétique et légendaire qu’offre au premier aspect la vie d’Élisabeth, il s’est trouvé

1NTU0DUCTI0N.

comme à son insu, à mesure qu’il avançait, aux prises avec l’étude d’un admirable développement de la force ascétique qu’engendre la foi, avec la révélation des plus profonds mystères de l’initiation chrétienne : il a dû se demander alors s’il avait bien le droit d’entreprendre une œuvre pareille, si le récit des sublimes triomphes de la religion ne devait pas être réservé à des plumes dont cette religion puisse s’honorer, ou qui du moins lui soient exclusivement vouées. Il lui a bien fallu reconnaître qu’il n’avait pour cela aucune mission ; et ce n’a plus été qu’en tremblant qu’il a achevé un travail qui semble ne s’accorder ni avec sa faiblesse, ni avec son âge, ni avec son caractère laïque.

Et cependant , après de longues hésitations , il s’est laissé entraîner par le besoin de donner quelque suite à des études prolongées et consciencieuses, et par le désir de présenter aux amis de la religion, comme à ceux de la vérité historique , le tableau fidèle et complet de la vie d’une sainte des anciens jours, d’un de ces êtres qui résumaient en eux toutes les croyances et les plus pures affections des siècles chrétiens; de les peindre autant que possible avec les couleurs de leur époque, et de les montrer dans tout l’éclat de cette complète beauté avec laquelle ils se présentaient à l’esprit des peuples du moyen âge.

Nous n’ignorons pas que, pour reproduire une vie

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pareille dans toute son intégrité, il faut aborder de front tout un ordre de faits et d’idées qui est depuis longtemps frappé de réprobation par la vague religiosité des derniers temps, et qu’une piété sincère mais craintive a trop souvent écarté de l’histoire religieuse : nous voulons parler des phénomènes surnaturels qui sont si abondants dans la vie des saints, qui ont été consacrés par la foi sous le nom de miracles, et flétris par la sagesse mondaine sous le nom de légendes, de superstitions populaires, de traditions fabuleuses. 11 s’en trouve un grand nombre dans l’histoire d’Élisabeth. Nous avons cherché à les reproduire avec la même scrupuleuse exactitude que nous avons miçe dans le récit de tout le reste de sa vie. La seule pensée de les omettre, ou même de les pallier, de les interpréter avec une adroite modération, nous eût révolté. C’eût été à nos yeux un sacrilège, que de voiler ce que nous croyons la vérité pour complaire à l’orgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été une inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par les mêmes auteurs, constatés par la même autorité que tous les autres événements de notre récit; et nous n’aurions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre leur véracité dans certains cas, et la rejeter dans d’autres. C’eût été enfin une hypocrisie, car nous avouons sans détour que nous croyons de la meilleure foi du monde à tout ce qui a jamais été raconté de plus mira-

INTKOpiCTION. 1 27

cnleux sur les saints de Dieu en général , et sur sainte Élisabeth en particulier. Ce n’est pas même une victoire sur notre faible raison qu'il nous a fallu remporter pour cela; car rien ne nous paraît plus raisonnable, plus simple pour un chrétien, que de s’incliner avec reconnaissance devant la miséricorde du Seigneur, quand il la voit suspendre ou modifier les lois naturelles dont elle a été seule créatrice , pour assurer et glorifier le triomphe des lois bien autrement hautes de l’ordre moral et religieux. N’est-il pas doux et facile de concevoir combien des âmes de la trempe de celles d’Élisabeth et de ses contemporains, exaltées par la foi et l’humilité bien au-dessus des froids raisonnements de la terre, épurées par tous les sacrifices et toutes les vertus, habituées à vivre d’avance dans le ciel , offraient à la bonté de Dieu un théâtre toujours préparé ; combien aussi la foi ardente et simple du peuple appelait, et, si on l’ose dire, justifiait l’intervention fréquente et familière de cette force toute-puissante que nie, en la repoussant, l’orgueil insensé de nos jours!

Aussi est-ce avec un mélange de respect et d’amour que nous avons longtemps étudié ces traditions innombrables des générations fidèles, où la foi et la poésie chrétienne, où les plus hautes leçons de. la religion et les plus délicieuses créations de l’imagination se confondaient dans une union si intime, qu’on ne saurait

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comment les décomposer. Même si nous n’avions pas le bonheur de croire avec une entière simplicité aux merveilles de la puissance divine qu’elles racontent, jamais nous ne nous sentirions le courage de mépriser les innocentes croyances qui ont ému et charmé des millions de nos frères pendant tant de siècles : tout ce qu’elles peuvent renfermer même de puéril s’exalte et se sanctifie à nos yeux , pour avoir été l’objet de la foi de nos pères, de ceux qui étaient plus près du Christ que nous; et nous n’avons pas le cœur de dédaigner ce qu’ils ont cru avec tant de ferveur, aime avec tant de constance. Loin de là , nous confesserons hautement que nous y avons mainte fois trouvé secours et consolation ; et nous ne sommes pas les seuls : car si partout les gens qui se disent éclairés et savants les méprisent, il y a encore des refuges où ces douces croyances sont restées chères aux pauvres et aux simples. Nous avons trouvé leur culte chez les habitants de l’Irlande, du Tyrol, de l’Italie surtout , et même de plus d’une province française ; nous les avons recueillies sur leurs lèvres et dans les larmes qui coulaient de leurs yeux ; elles ont encore un autel dans le plus beau des temples, dans le cœur du peuple. Nous oserons même le dire : il manque quelque chose à la gloire humaine des Saints qui n’ont pas été entourés de cette popularité touchante, qui n’ont pas reçu, en même temps que les hommages de l’Église, ce

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tribut d’humble amour et d’intime confiance qui se paye sous le chaume, au coin du feu de la veillée, de la bouche et du cœur des simples et des pauvres. Élisabeth, dotée par le ciel d’une simplicité si absolue, et qui, au milieu des splendeurs de son rang, préférait à toute autre société celle des gens malheureux et méprisés du monde ; Élisabeth, l’amie, la mère, la servante des pauvres, ne pouvait être oubliée par eux ; et c’est ce doux souvenir qui explique quelques-uns des plus charmants récits que nous aurons à répéter.

Mais ce n’est point ici le lieu d’approfondir cette grave question de la foi due aux miracles de l’histoire des saints; il nous suffit d’avoir énoncé notre point de vue personnel : eût-il été tout différent, il n’aurait pu nous dispenser, en écrivant la vie d’Élisabeth, d’exposer tout ce que les catholiques ont cru sur elle, et de lui tenir compte de la gloire et de l’influence que ses miracles lui ont valu aux yeux des fidèles. Dans toute étude du moyen âge, la foi implicite du peuple, l’adhésion unanime de l’opinion publique, donnent à toutes les traditions populaires, inspirées par la religion, une force qu’il est impossible à l’historien de ne pas apprécier. De sorte qu’en laissant même de côté leur valeur théologique, on ne saurait méconnaître, sans aveuglement, le rôle qu’elles ont joué de tout temps dans la poésie et dans l’histoire.

Œuvres. VU. — Sainte Élisabeth. 1. 1)

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Quant à la poésie, il serait difiicile de nier qu’elles en renferment une mine inépuisable; c’est ce qu’on reconnaîtra chaque jour davantage, à mesure qu’on reviendra aux sources de la véritable beauté. Quand même il faudrait se résigner à ne regarder la légende que comme la mythologie chrétienne, selon l’expression méprisante des grands philosophes de nos jours, encore nous paraîtrait-elle une source de poésie bien autrement pure, abondante et originale, que la mythologie usée de l’Olympe. Mais comment s’étonner de ce qu’on lui ait longtemps refusé tout droit à une influence poétique? Les générations idolâtres qui avaient concentré tout leur enthousiasme sur les monuments et les inspirations du paganisme, et les générations impies qui ont décoré du nom de poésie les muses souillées du dernier siècle, ne pouvaient certes donner le même nom à ce fruit exquis de la foi catholique ; elles ne pouvaient lui rendre qu'un genre d’hommages, c’était de l’insulter et d’en rire, comme elles l’ont fait.

Sous le point de vue purement historique, les traditions populaires, et notamment celles qui se rattachent à la religion, si elles n’ont pas une certitude mathématique, si ce ne sont pas ce qu’on appelle des faits positifs, en ont eu du moins toute la puissance, et ont exercé sur les passions et les mœurs des peuples une influence bien autrement grande que les faits les plus incontestables

pour la raison humaine. A ce titre elles méritent assurément l’attention et le respect de tout historien sérieux et solidement critique.

11 doit en être de même pour tout homme qui s’intéresse à la suprématie du spiritualisme dans la marche de la race humaine, qui élève le culte de la beauté mo- * raie au-dessus de la domination exclusive des intérêts et des penchants matériels ; car, il ne faut pas l’oublier, au fond des croyances les plus puériles, des superstitions les plus risibles qui ont pu régner quelque temps chez des populations chrétiennes, il y avait toujours la reconnaissance formelle d’une force surnaturelle, et une protestation généreuse en faveur de la dignité de l’homme déchu, mais non pas sans retour. Partout et toujours elles gravaient dans les convictions populaires la victoire de l’esprit sur la matière, de l’invisible sur le visible, de la gloire innocente de l’homme sur son malheur, de la pureté primitive de la nature sur sa corruption. La moindre petite légende catholique a gagné plus de cœurs à ces immortelles vérités que toutes les dissertations des philosophes. C’est toujours le sentiment de cette glorieuse sympathie entre le Créateur et la créature, entre le ciel et la terre, qui se fait jour à travers les siècles; mais tandis que l’antiquité païenne l’avait balbutié, en donnant à ses dieux tous les vices de l’humanité, les âges chrétiens l’ont proclamé en élevant l’huma-

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nité et le monde régénérés par la foi à la hauteur du ciel.

Dans les siècles dont nous parlons , de pareilles apologies eussent été bien mal placées. Alors personne dans la société chrétienne ne doutait de la vérité et de la douceur ineffable de ces pieuses traditions. Les hommes vivaient dans une sorte de tendre et intime familiarité avec ceux d’entre leurs pères que Dieu avait manifestement appelés à lui, et dont l’Église avait proclamé la sainteté. Cette Église, qui les avait placés sur ses autels, ne pouvait certes pas s’offenser de ce que ses enfants vinssent en foule, et avec une infatigable tendresse, apporter toutes les fleurs de leur àme et de leur imagination à ces témoins de l’éternelle vérité. Ils avaient déjà reçu la palme de la victoire; ceux qui combattaient encore ne se lassaient pas de les féliciter, d’apprendre d’eux la science du vainqueur.. D’ineffables affections, de salutaires patronages se formaient ainsi entre les saints de l’Église triomphante et les humbles combattants de l’Église militante. On choisissait à son gré dans ce peuple glorifié un père, un ami, une amie ; et sous son aile on marchait avec plus de confiance et de sécurité vers l’éternelle lumière. Depuis le roi et le pontife jusqu’au plus pauvre artisan , chacun avait une pensée spéciale dans le ciel : au sein des combats, dans les dangers et les douleurs de la vie , ces saintes amitiés exerçaient

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toute leur influence consolatrice et fortifiante. Saint Louis, mourant au delà des mers pour la Croix, invoquait avec ferveur l’humble bergère qui était la protectrice de sa capitale. Les preux Espagnols, accablés par les Maures, voyaient saint Jacques se mêler à leurs rangs, et, retournant à la charge, changeaient aussitôt leur défaite en victoire. Les chevaliers et les nobles seigneurs avaient pour modèles et pour patrons saint Michel et saint Georges , pour dames de leur pieuse pensée, sainte Catherine et sainte Marguerite; et s’il leur arrivait de mourir prisonniers et martyrs pour la foi, ils songeaient à sainte Agnès, à la jeune fille qui avait aussi ployé sa tête sous le fer du bourreau 1 . Le laboureur voyait dans les églises l’image de saint Isidore avec sa charrue, et de sainte Nothburge, la pauvre servante tyrolienne, avec sa faucille. Le pauvre artisan, l’homme livré aux durs travaux, rencontrait à chaque pas ce colossal saint Christophe succombant sous le poids de l’enfant Jésus, et retrouvait en lui le symbole de ces rudes labeurs de la vie, dont le ciel est la moisson. L’Allemagne surtout était fertile en ce genre de croyances ; et on le conçoit sans peine encore aujourd’hui, en étudiant son vieil esprit si naïf et si pur, en y trouvant cette ignorance du sarcasme,

1 Et lors me seignai, et m’agenoillai au pié de l’un d’eulz, qui * tenoit une hache danoise à charpentier, et dis : « Ainsi mourut sainte Agnès. » Joinville.

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du rire moqueur qui flétrit toute poésie, en sondant sa langue si riche , si expressive. Nous 11e finirions jamais si nous essayions de spécifier les innombrables liens qui attachaient ainsi le ciel à la terre, si nous pénétrions dans cette vaste sphère où toutes les affections et tous les devoirs de la vie mortelle se trouvaient mêlés et entrelacés à d’immortelles protections, où les âmes même les plus délaissées et les plus solitaires trouvaient tout un monde de consolations et d’intérêts, à l'abri de tous les mécomptes d’ici-bas. On s’exerçait ainsi à aimer dès ce monde ceux qu’on devait aimer dans l’autre : on comptait retrouver au delà de la tombe les saints protecteurs du berceau, les douces amies de l’enfance, les fidèles patrons de l’existence tout entière; on n’avait qu’un vaste amour qui réunissait les deux vies de l’homme, et qui, commencé au sein des orages du temps, se prolongeait à travers les gloires de l’éternité.

Mais toutes ces croyances et toutes ces tendres affections, qui s’élançaient du cœur de l’homme de ces temps-là vers le ciel, se rencontraient et se fixaient toutes sur une image suprême. Toutes ces pieuses traditions, les unes locales, les autres personnelles, s’éclipsaient et se confondaient dans celles que le monde entier répétait sur Marie. Reine de la terre autant que reine du ciel, pendant que tous les fronts et tous les cœurs étaient inclinés devant elle, tous les esprits étaient inspirés par

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sa gloire ; tandis que le monde se couvrait de sanctuaires, de cathédrales élevées en son honneur, l’imagination de ces générations poétiques ne tarissait pas dans la découverte de nouvelles perfections, de nouvelles beautés, au sein de cette beauté suprême. Chaque jour voyait éclore quelque légende plus merveilleuse, quelque nouvelle parure que la reconnaissance du inonde offrait à Celle qui lui avait rouvert les portes du ciel, qui avait repeuplé les rangs des Anges, qui avait ôté aux hommes le droit de se plaindre du péché d’Ève ; à l’humble ancèle couronnée par Dieu de la couronne que Michel avait arrachée à Lucifer en le jetant dans les enfers 1 . « 11 faut bien,» lui disait- on avec une délicieuse simplicité, « il faut bien que tu nous exauces; nous avons tant de bonheur à t’honorer*! » « Ah ! s’écrie Walter, chantons toujours cette douce Vierge à qui son Fils ne sait rien refuser. Voilà notre consolation suprême; c’est que dans le ciel on fait tout ce qu’elle veut 3 ! » Et, pleine d’une inébranlable confiance en l’objet de tant d’amour, convaincue de sa vigilance maternelle , la Chrétienté s’en remettait. à elle de toutes ses peines et de tous ses dan-

1 Expressions du poëme de la Guerre de Wartbourg, du temps de la naissance de sainte Élisabeth, et d’autres des douzième et treizième siècles.

1 Cantique en l’honneur de Marie, dans Hoffman, Histoire îles Chants de l’Église en Allemagne, p. 102.

* Walt. v. d. Vogelweide, i, 126.

INTRODUCTION

gers, et se reposait dans cette confiance, selon la belle

image d'un poëte contemporain de sainte Élisabeth :

Endormie est la périllée,

Mais nostre Dame est éveillée...

Oncques ne fut la glorieuse Ne someillanz ne pareceuse...

Et nuit et jor la Virge monde En esveille est por tôt le monde.

S’ele dormait une seule hore,

Toz li monz ce desous de sore Trébucherait, por les metfetz Que nous fesons et avons fez ’.

Dans l’esprit de ces siècles, où il y avait une si grande surabondance de foi et d’amour, deux fleuves avaient inondé le monde; il n’avait pas seulement été racheté par le sang de Jésus, il avait aussi été purifié par le lait de Marie, par ce lait qui avait été la première nourriture de Dieu sur la terre, et qui lui avait rappelé le ciel *; il avait sans cesse besoin de l’un et de l’autre; et, comme le dit un pieux religieux qui a écrit avant nous la vie d’Élisabeth : « Tous ont le droit d’entrer dans la famille de Jésus-Christ, quand ils fout un excellent usage

1 Miracles de la Vierge, par le prieur Gautier de Goinsv, Mss. de la Bib. roy., n° 20.

* Salvatorem sæculorum , ipsum Regem angelorum , sola Virgo lactabat ubere de coelo pleno. Office de l'Église pou» les matines de la Circoncision, lect. vin.

INTRODUCTION

du sang de leur Rédempteur et de leur père , et du laict de la sacrée Vierge, leur mère; oui, de ce sang adorable qui encourage les martyrs, qui enchante leurs douleurs. .. et de ce laict virginal qui adoucit nos amertumes en apaisant la colère de Dieu Et encore, il faut le dire, l'enthousiasme de cette filiale tendresse ne suffisait pas à ces âmes si pieuses envers la Vierge-Mère : il fallait un sentiment plus tendre, s’il était possible, plus intime, plus encourageant, le plus doux et le plus pur que l’homme puisse concevoir. Après tout, Marie n’avait-elle pas été une simple mortelle, une faible femme qui avait connu toutes les misères de la vie, qui avait passé par la calomnie, et l’exil, et le froid, et la faim? Ah! c’était plus qu’une mère, c’était une sœur que chérissait en elle le peuple chrétien ! Aussi la conjurait-on sans cesse de se rappeler cette fraternité si glorieuse pour la race exilée; aussi un grand saint, le plus passionné de ses serviteurs, n’hésitait pas à l’invoquer ainsi : «O Marie,

1 Vie de sainte Élisabeth, par le R. P. Apollinaire; Paris, tfifiO, p. 41. Un délicieux tableau d’un des peintres les plus accomplis qu’ait inspirés l’art chrétien, Francesco Francia de Bologne, a consacré cette pensée deux siècles avant la pieuse exclamation que nous citons. Il a représenté saint Augustin debout, ayant à sa droite Marie qui offre le sein à son divin enfant, et à gauche Jésus sur la croix : d’une main il tient cette inscription : Hic ab ubere lartor; et de l’autre : Ilic a vulnere pascor ; et au-dessus de sa tête : Positus in medio, quo me vertar ncscio : Dicam ergo : Jésus Maria, miserere. Ce tableau est à la pinacothèque de Bologne.

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lui dit-il , nous te supplions comme Abraham suppliait Sara dans la terre d’Égypte... O Marie, ô notre Sara, dis que tu es notre sœur, afin qu’à cause de toi Dieu nous veuille du bien , afin que par ta grâce nos âmes vivent en Dieu. Dis-le donc, ô notre très-chère Sara, disque tu es notre sœur; et à cause d’une telle sœur, les Égyptiens, c’est-à-dire les démons, auront peur de nous; à cause d’une telle sœur, les anges viendront se ranger en bataille à nos côtés ; et le Père, et le Fils, et le Saint- Esprit, nous feront miséricorde à cause d'une sœur telle que toi »

C’est ainsi qu’ils aimaient Marie, ces chrétiens d’autrefois. Mais quand leur amour avait embrassé le ciel et sa mère, et tous ses bienheureux habitants, il redescendait sur la terre pour la peupler et l’aimer à son tour. La terre qui leur avait été assignée pour séjour, cette belle créature de Dieu, devenait aussi l'objet de leur féconde sollicitude, de leur affection ingénue. Des hommes

1 Obsecrare possumus Mariam sicut Abraham obsecravit Saram , dicens : Die, obsecro, quod soror mea sis, ut bene mibi sit propter te, et vivet anima mea ob gratiam lui. O ergo Maria, o Sara nostra, die quod sis soror nostra, ut propter te bene nobis sit a Deo, et ob gratiam tui, vivant anima; nostræ in Deo. Die, inquam, charissima Sara nostra, quod gis soror nostra, ut propter talem sororem Ægyplii, id est dæmones, nos revereantur, ut eliam propter talem sororem angeli nobis in acie conjungantur, ut insuper propter talem sororem Pater et Filius et Spiritus surictus noslri misereanlur. S. Bonaventura, Spéculum Mariæ, lect. ix.

INTRODUCTION

qu’on nommait alors, et peut-être à bon droit, savants, étudiaient la nature avec le soin scrupuleux que des Chrétiens devaient mettre à l’étude des œuvres de Dieu ; mais ils ne pouvaient se résoudre à en faire un corps sans vie supérieure; ils y cherchaient toujours des relations mystérieuses avec les devoirs et les croyances de l’homme racheté par son Dieu; ils voyaient dans les mœurs des animaux, dans les phénomènes des plantes, dans le chant des oiseaux , dans les vertus des pierres précieuses, autant de symboles des vérités consacrées par la foi 1 . De pédantes nomenclatures n’avaient pas encore envahi et profané le monde reconquis au vrai Dieu par le Christianisme. Quand, dans la nuit, le pauvre levait les yeux au ciel, il y voyait, au lieu de la voie lactée de Junon, le chemin qui guidait ses frères au pèlerinage de Compostelle, ou celui que suivaient les Bienheureux pour aller au ciel. Les fleurs surtout offraient un monde peuplé des plus charmantes images, un langage muet qui exprimait les sentiments les plus tendres et les plus vifs. Le peuple se rencontrait avec les docteurs pour donner à ces doux objets de son attention journalière les noms de ceux qu’il aimait le plus, les

' L'étude de la nature, sous ce point de vue, était très-répandue au treizième siècle, comme on peut voir dans le Spéculum naturelle de Vincent de Beauvais, et par la foule de Bestiaires, de Volucraires, de Lapidaires, qui parurent en vers et en prose vers ce temps. Elle est d'ailleurs empreinte dans toute la poésie de cette époque.

INTRODUCTION

noms des Apôtres, de ses Saints favoris, ou des Saintes dont l’innocence et la pureté semblaient se réfléchir dans la pure beauté des fleurs. Notre Élisabeth eut aussi sa fleur, humble et cachée, comme elle voulut toujours être 1 . Mais Marie surtout, cette fleur des fleurs, cette rose sans épines, ce lis sans tache 2 , avait une innombrable quantité de fleurs que son doux nom rendait d’autant plus belles et plus chères à son peuple. Chaque détail des vêtements qu’elle avait portés sur la terre était représenté par quelque fleur plus gracieuse que les autres : c’étaient comme des reliques partout éparses et sans cesse renouvelées. Les grands savants de nos jours ont cru mieux faire de substituer à son souvenir celui de Vénus 3 . La sympathie était censée réciproque; la terre

1 On appelle en Allemagne Elisabethsblumehem , ou Fleurette d’Élisabeth, le Cystus Helianthemum.

* Lilium sine macula, rosa sine spinis, flos florum, expressions des anciennes liturgies de l’Église, mille fois répétées par les poètes de tous les pays aux douzième et treizième siècles. O vaga mia rosa, dit encore saint Alphonse de Liguori dans ses Canzoncine in onore di Maria santissima.

5 Par exemple, la fleur qui dans toutes les langues de l'Europe s’appelait le Soulier de la Vierge, a été nommée Cypripediurn Calccolus. Citons encore un exemple notable du grossier matérialisme qui distingue ces nomenclatures brutales. Tout le monde connaît cette charmante fleur bleu de ciel « dont les lobes arrondis semblent « un feston d’azur autour d’une auréole d’or, » que les Allemands nomment Ne m’oubliez pas, et qui en France avait reçu le nom de Flus je vous vois, plus je vous aime, et plus généralement encore celui de Yeux de la sainte Vierge. Le pédantisme moderne a rem-

1NTK0DUCT10N. lit

devait de la reconnaissance pour cette association à la religion de l’homme. On allait, dans la nuit de Noël, annoncer aux arbres des forêts que le Christ allait venir 1 : Aperialur terra, et gcrminet Sulvatorem. Mais, en revanche, elle devait donner des roses et des anémones au lieu où l’homme versait son sang, et des lis là où il laissait tomber des larmes ’. Quand une sainte mourait, toutes les (leurs des environs devaient se faner en même temps, ou s’incliner sur le passage de son cercueil 3 . On conçoit cette ardente fraternité qui unissait saint François à la nature entière animée et inanimée, et qui lui arrachait des cris si plaintifs et si admirables. Tous les chrétiens avaient alors plus ou moins le même sentiment; car la terre, aujourd’hui si dépeuplée, si stérilisée pour l’àme, était alors imprégnée d’une beauté immortelle. Les oiseaux, les plantes, tout ce que l’homme rencontrait sur son passage, tout ce qui avait vie, avait été marqué par lui de sa foi et de son espérance. C’était un vaste royaume d’amour et de science aussi ; car tout avait sa raison, et sa raison dans la foi. Comme ces

placé ces doux noms par celui de Myosotis scorpioide, c’est-à-dire, en propres termes , Oreille de souris à physionomie de scorpion Et voilà ce qu’on appelle le progrès des seiences 1 Voyez l’excellent essai de M. Charles Nodier sur les Langues de convention, dans ses Notions de Linguistique.

1 Cela se fait encore dans le Holstein. Grimai, Mæhrchcn.

* Grimai. Deutsche Sagen.

5 Légende de sainte Jeanne de Portugal.

INTRODUCTION

rayons brûlants qui, partis des plaies du Christ, avaient imprimé les sacrés stigmates sur les membres de François d’ Assise, ainsi des rayons partis du cœur de la race chrétienne, de l’homme simple et fidèle, avaient été imprimer sur chaque particule de la nature le souvenir du ciel, l’empreinte du Christ, le sceau de l’amour.

Oui , il y a eu dans le monde comme un immense volume, où cinquante générations ont écrit pendant douze siècles leurs croyances, leurs émotions, leurs rêves, avec une tendresse et une patience infinies : nonseulement chaque mystère de la foi , chaque triomphe de la Croix y avait sa page, mais encore chaque fleur, chaque fruit, chaque bête des champs y figurait à son tour. Comme dans les anciens missels, comme dans les grands antiphoïiaires des vieilles cathédrales ', à côté des brillantes peintures où sont tracées avec une inspiration si chaleureuse et si profonde à la fois les grandes scènes de la vie du Christ et des Saints, on y voyait le texte des lois de Dieu et de sa divine parole, encadré par toutes les beautés de la nature ; tous les êtres animés s’y retrouvaient pour chanter les louanges du Seigneur, et des Anges sortaient à cette fin du calice de chaque fleur. C’était là la Légende, la lecture des pauvres et des simples, l’Évangile paré à leur usage, Biblia pauperum!

1 l'ar exemple à la bibliothèque du Dôme de Sienne, à Saint-Laurent de Nuremberg, etc.

INTRODUCTION. H3

Leurs yeux innocents y lisaient mille beautés dont le sens est aujourd’hui à jamais perdu ; le ciel et la terre leur y apparaissaient peuplés de la plus douce science ; ils pouvaient bien chanter d’une voix sincère : Pleni sunl cœli et terra yloria tua.

Qui pourrait calculer combien la vie s'est appauvrie depuis lors? Qui songe aujourd'hui à l'imagination des pauvres, au cœur des ignorants?

Oui, le monde était alors enveloppé par la foi comme d’un voile bienfaisant qui cachait les plaies de la terre, qui devenait transparent pour les splendeurs du ciel. Aujourd’hui , c’est autre chose : tout est à nu sur la terre, tout est voilé dans le ciel.

Il fallait, pour vêtir le monde de cette parure consolante, l’union complète et sans réserve des deux principes qui s’alliaient si merveilleusement dans Élisabeth et dans son siècle, la simplicité et la foi. Aujourd’hui, comme chacun le sait et le dit, elles ont disparu de la société en masse : la première surtout a été extirpée complètement, non-seulement de la vie publique, mais aussi de la poésie, de la vie privée et domestique, des rares asiles où l’autre est restée. Ce n’a pas été sans une profonde habileté que la science athée et la philosophie irréligieuse des siècles modernes ont prononcé leur divorce avant de les condamner à mourir. Lorsque leur sainte et délicieuse alliance eut été brisée, ces deux cé-

U4 introduction.

lestes sœurs n’ont pu que s’embrasser encore dans quelques âmes méconnues, dans quelques populations éparses et oubliées ; et puis elles ont marché séparément à la mort .

Cette mort, il n’est pas besoin de le dire , n’a été qu’apparente, n’a été qu’un exil. Elles ont gardé au sein de l’Église impérissable le berceau d’où elles étaient sorties pour peupler et décorer le monde : tout homme peut les y retrouver; tout homme peut aussi ramasser sur leur route les immortels débris qu’elles y ont semés, et qu’on n’a pas encore pu anéantir. Le nombre en est si grand, la beauté si éclatante, qu’on serait tenté de croire que Dieu ait permis à dessein que tous les charmes extérieurs du Catholicisme tombassent un moment dans l’oubli, afin que ceux qui lui demeureraient fidèles au milieu des épreuves modernes eussent l’inelTable bonheur de les découvrir eux-mômes, et de les révéler de nouveau.

11 y a là tout un monde à reconquérir, pour l’histoire et pour la poésie : la piété même y retrouvera des trésors. Qu’on ne nous reproche point de remuer des cendres à jamais éteintes, de fouiller d’irréparables ruines : ce qui serait vrai des institutions humaines ne saurait l’ètre des objets de notre étude , du moins selon la foi des catholiques ; car s’il est vrai que l’Église ne meurt pas, rien aussi de ce qu’elle a une fois touché de sa main, inspiré de son souffle, ne saurait mourir pour

INTRODUCTION. US

toujours. Il suffit qu’elle y ait déposé un germe de son propre principe, un rayon de l’invariable et immuable beauté qu'elle a reçue avec la vie ; s’il en a une fois été ainsi, c’est en vain que les temps s’obscurcissent, que la neige des hivers s’amoncelle : il est- toujours temps de déterrer la racine, de secouer quelque poussière moderne, de briser quelques liens factices, de la replanter . dans quelque bonne terre, pour rendre à la fleur le parfum et la fraîcheur des anciens jours.

Il nous serait pénible qu’on pût croire, par suite des idées que nous venons d’exposer, que nous sommes d’aveugles enthousiastes du moyen âge ; que tout nous y semble admirable, digne d’envie et sans reproche; et que, dans le siècle où nous sommes destinés à vivre, les nations ne soient plus guérissables comme autrefois 1 . Loin de nous la pensée de nous consumer en de stériles regrets, et de perdre la vue à force de verser des larmes sur le sépulcre des générations dont nous avons hérité ! Loin de nous la pensée de ramener des temps à jamais passés ! Nous savons que le Fils de Dieu est mort sur la croix pour sauver l’humanité, non pas pendant cinq ou six siècles, mais pendant toute la durée du monde. Nous ne pensons pas que la parole de Dieu ait reculé, ni que son bras soit raccourci. La mission de l’homme pur est 1 Sanabiles fecit nationes terræ. Sap. i, 14.

Œuvres. VU. — Sainte Elisabeth* 1. IU

U6 INTRODUCTION

restée la même ; le chrétien a toujours son salut à faire et son prochain à servir. Nous ne regrettons donc, tout en les admirant, aucune des institutions humaines qui ont péri selon la destinée des choses humaines , mais nous regrettons amèrement l’àme, le souffle divin qui les animait, et qui s’est retiré des institutions qui les ont remplacées. Ce n’est donc pas la stérile contemplation du passé, ce n’est pas le dédain ni le lâche aban- . don du présent que nous prêchons : encore une fois , loin de nous cette triste pensée ! Mais comme l’exilé , banni de ses foyers pour être resté fidèle aux lois éternelles, envoie souvent une pensée d’amour à ceux qui l’ont aimé et qui l'attendent dans la patrie ; comme le soldat, combattant sur des plages lointaines, s’enflamme au récit des batailles que ses aïeux y ont gagnées ; ainsi qu’il nous soit permis à nous, que notre foi rend comme exilés au milieu de la société moderne, d’élever nos cœurs et nos regards vers les bienheureux habitants de la céleste patrie, et, humbles soldats de la cause qui les a glorifiés, de nous enflammer aussi au récit de leurs luttes et de leurs victoires !

Nous ne savons que trop tout ce qu’il y avait de souffrances, de crimes, de plaintes daus les siècles que nous avons étudiés ; comme il y en a toujours eu, comme il y en aura toujours, tant que la terre sera peuplée d’hommes déchus et pécheurs. Mais nous croyons qu’il y a.

INTRODUCTION

entre les maux de ces siècles et ceux du nôtre, deux incalculables différences. D’abord l’énergie du mal rencontrait partout une énergie du bien qu’elle semblait augmenter en la provoquant au combat, et par qui elle était sans cesse vaincue avec éclat. Cette glorieuse résistance avait son principe dans la force des convictions qu’on reconnaissait, dans leur influence sur la vie entière : dire que cette force n’a pas diminué à mesure que la foi et la pratique religieuse se sont retirées des âmes, ce serait assurément contredire l’expérience de l’histoire et les souvenirs du monde. Nous sommes loin de contester d’éclatants progrès sous certains rapports, mais nous dirons avec un éloquent écrivain de nos jours, dont les paroles montrent assez que sa partialité pour les temps anciens ne doit pas être suspecte : « Certainement la moralité est plus éclairée aujourd’hui ; est-elle plus forte?... Qui ne tressaille de joie en voyant la victoire de l’égalité?... Je crains seulement qu’en prenant un si juste sentiment de ses droits, l’homme n’ait perdu quelque chose du sentiment de ses devoirs. Le cœur se serre quand on voit que, dans ce progrès de toutes choses, la force morale n’a point augmenté ‘. »

Puis, ces maux dont le monde souffrait et se plaignait alors avec raison étaient plutôt matériels que moraux. Le corps, la propriété, la liberté corporelle, étaient ex-

1 Michelet, Histoire de France, t. Il, p. 622.

INTRODUCTION

posés, blessés, foulés plus qu'ils ne le sont aujourd’hui en certains pays ; nous le voulons bien. Mais l’ànie, mais la conscience, mais le cœur étaient sains, purs, hors d’atteinte, libres de celle affreuse maladie intérieure qui les ronge de nos jours. Chacun savait ce qu’il avait à croire, ce qu’il pouvait connaître, ce qu’il devait penser de tous ces problèmes de la vie et de la destinée humaine, qui sont aujourd’hui autant de supplices pour les âmes, qu’on a réussi à paganiser de nouveau. Le malheur, la pauvreté , l’oppression , qui ne sont pas plus extirpés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient alors, ne se dressaient pas devant l’homme de ces temps-là comme une horrible fatalité dont il était l’innocente victime. Il en souffrait, mais il les comprenait : il en pouvait être écrasé, mais non pas désespéré; car il lui restait le ciel, et l’on n’avait encore intercepté aucune des voies qui conduisaient de la prison de son corps à la patrie de son âme. Il y avait une immense santé morale qui neutralisait toutes les maladies du corps social, qui leur opposait un antidote tout-puissant, une consolation positive, universelle, perpétuelle dans la foi. Cette foi, qui avait pénétré le monde, qui réclamait tous les hommes sans exception, qui s’était infiltrée dans tous les pores de la société comme une sève bienfaisante, offrait à toutes les infirmités un remède sûr, simple, le même pour tous, à la portée de tous, compris par tous, accepté par tous.

Aujourd’hui, le mal est encore là; il est non-seulement présent, mais connu, étudié, analysé avec un soin extrême : la dissection serait parfaite, l’autopsie exacte ; mais, avant que ce vaste corps devienne un cadavre, oii sont les remèdes? Ses nouveaux médecins ont usé quatre siècles à le dessécher, à en exprimer cette sève divine et salutaire qui faisait sa vie. Que va-t-on y substituer?

L est qu il est temps maintenant de juger le chemin qu on a fait faire à I humanité, et les voies par où on l’a menée. Les nations chrétiennes ont laissé détrôner leur mère ; ces mains tendres et puissantes qui avaient un glaive pour venger toutes leurs injures, un baume pour guérir toutes leurs plaies, elles les ont vues chargées de chaînes : sa couronne de fleurs lui a été arrachée, et on l’a trempée dans l’acide du raisonnement jusqu’à ce que chaque feuille en soit tombée, flétrie et perdue. La philosophie, le despotisme et l’anarchie l’ont promenée captive devant les hommes, en l’abreuvant d’insultes et d’ignominie; puis ils l’ont enfermée dans un cachot qu’ils appellent son tombeau, et à la porte duquel ils veillent tous trois.

Et cependant elle a laissé dans le monde un vide que rien ne saurait combler ; ce ne sont pas seulement les âmes restées fidèles qui pleurent ses malheurs, ce sont toutes les âmes non encore souillées qui demandent à respirer un autre air que celui qui est devenu mortel

par son absence; ce sont toutes celles qui n’ont pas perdu le sentiment de leur dignité et de leur immortelle origine, qui demandent à y être ramenées ; ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain un remède à leur tristesse, une explication de leur désenchantement , qui ne trouvent partout que la place vide et saignante des anciennes croyances, et qui ne veulent et ne peuvent pas être consolées, quia non sunt !

Eh bien ! nous le croyons fermement, un jour viendra où l’humanité demandera à sortir du désert qu’on lui a fait; elle demandera qu’on lui répète les chants de son berceau ; elle voudra respirer les parfums de sa jeunesse, approcher ses lèvres altérées du sein de sa mère, afin de goûter encore, avant de mourir, ce lait si doux et si pur dont son enfance a été abreuvée. Et les portes de la prison de cette mère seront brisées par le choc de tant d’âmes souffrantes; elle en sortira plus belle, plus forte, plus clémente que jamais. Ce ne sera plus la naïve et fraîche beauté de ses jeunes années, après le sanglant enfantement des premiers siècles ; ce sera la grave et sainte beauté de la femme forte, qui a relu l’histoire des martyrs et des confesseurs, et qui y a ajouté sa page. On verra dans ses yeux la trace des larmes, et sur son front la ride des souffrances; elle n’en paraîtra que plus digne d’hommages et d’adoration à ceux qui auront souffert comme elle.

• INTRODUCTION. 451

Elle reprendra sa course glorieuse, course nouvelle, dont la roule n'est connue que de Dieu ; mais, en attendant que le monde lui redemande de présider à ses destinées, ses enfants fidèles savent qu’ils peuvent recevoir d’elle chaque jour des secours et des consolations infinies. Aussi, fils de la lumière, ils ne trembleront pas devant ce qu’un monde sans foi appelle sa décadence ; au milieu des ténèbres qu’il accumule autour d’eux, ils ne se laisseront ni éblouir ni entraîner par aucun des météores trompeurs de la nuit orageuse. Calmes et confiants, ils resteront les regards fixés avec un inébranlable espoir sur cet éternel Orient, qui ne cesse jamais de briller pour eux, et où les générations, assises dans l’ombre de la mort, découvriront aussi un jour l’unique et sacré soleil prêt à inonder de ses victorieuses clartés l’ingratitude des hommes.

Du reste, loin de nous l’ambition de résoudre ce qu’on appelle le problème du siècle, de donner la clef de toutes les contradictions de l’intelligence moderne! Ces grandes pensées sont loin de notre faible cœur. Nous osons même croire que tous les projets qu’elles ont enfantés sont frappés d’une stérilité radicale. Les systèmes les plus vastes, les plus hardis que la sagesse humaine a mis.au jour, et qu’elle a voulu substituer à la religion, n’ont jamais pu intéresser que les savants, ou les ambitieux, ou tout au plus les heureux du monde. Mais la

<52 INTRODUCTION

grande majorité du genre humain ne comptera jamais dans ces catégories. La grande majorité des hommes est souffrante, soutirante de douleurs morales autant que de maux physiques, l^e premier pain de l’homme est la douleur, et son premier besoin est d’en être consolé. Or, lequel de ces systèmes a jamais consolé un cœur affligé, peuplé un cœur désert? lequel de ces docteurs a jamais enseigné à essuyer une larme? Seul, depuis l’origine des temps, le Christianisme a promis de consoler l’homme des inévitables afflictions de la vie, en purifiant les penchants de son cœur : et seul il a tenu sa promesse. Aussi pensons-nous qu’avant de songer à le remplacer, il faudrait commencer par pouvoir chasser la douleur de la terre.

Telles sont les pensées dont nous avons été animé en écrivant la vie d’Élisabeth de Hongrie, qui a beaucoup aimé et beaucoup souffert, mais dont la religion a épuré toutes les affections et consolé toutes les souffrances. Nous offrons à nos frères dans la foi ce livre, étranger autant par son sujet que par sa forme à l’esprit du temps où nous vivons. Mais la simplicité, l’humilité, la charité, dont nous voulons raconter les merveilles, sont, comme le Dieu qui les inspire, au-dessus des temps et des lieux. Puisse seulement cette œuvre porter dans quelques âmes simples ou tristes un reflet des douces émotions que nous avons éprouvées en

INTRODUCTION

l’écrivant! puisse-t-elle monter vers le trône éternel comme une humble et timide étincelle de cette vieille flamme catholique, qui n’est pas morte dans tous les cœurs !

1 er mal 1830, anniversaire de la Translation de sainte Klisnlielli 1 .

1 Elie oui lieu A pareil jour, il y a six siècles, en 1230.

qd’on a consultées

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