CHAPITRE VI
COMMENT LE 1)IC LOUIS ET LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH VIVAIENT ENSEMBLE DEVANT DIEU DANS LE SAINT SACBEMENT DU MARIAGE.
Pars liuua, millier bona, in parle Limentium Deuni daliitur viro pro facile bonis.
Kcci.i . \xvi , 3.
Vnlncraall cor meum , soror inca sponsa.
Cant. iv, 9.
Un prince qui offrait un si parfait modèle du preux chrétien ne pouvait recevoir ici-bas de récompense plus douce et plus belle que l’amour d’une sainte '. On a vu comment notre Élisabeth n’avait conservé de lien avec la vie de ce monde que cet amour qu’elle associait à de si religieuses pensées. Louis, de son côté, ne démentit jamais la tendre fidélité de ses premières années.
Elle avait, du reste, tout ce qui peut toucher et séduire un jeune cœur. Parée devant Dieu de sa piété et de son humilité,
1 Sel porvit li dous Jhucrist
Kilui dona ferne de pris,
Fente sainte religieuse,
Boue cremetans et honteuse...
Maisons et terres et avoirs
- Viennent de par le père à soirs (ses héritiers).
Mais de Dieu vient tôt proprement E de 6on douch porvéement Savoirs et feme de boues meurs :
(.est grans trésors et prccieus.
Le moine Robert. Mss. 1865.
HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. il 7
elle était encore parée devant les hommes de tous les attraits corporels. Les historiens qui ont conservé son portrait la représentent comme étant d’une beauté régulière et parfaite 1 : sa personne tout entière ne laissait rien à désirer; son teint était brun et pur 2 , ses cheveux noirs, sa taille d’une élégance et d’une grâce sans rivale, sa démarche grave et pleine de noblesse et de majesté 3 . Ses yeux surtout semblaient un foyer de tendresse, de charité et de miséricorde 4 . Il est facile de voir que dans cette beauté terrestre il se peignait un reflet éclatant de l’immortelle beauté de son âme.
Mais ce n’était pas sur les sentiments éphémères d’une admiration et d’un attrait purement humain que ces deux jeunes époux avaient élevé l’inaltérable union de leurs cœurs. C’était sur une foi commune, et sur la sévère pratique de toutes les vertus que cette foi enseigne, de tous les devoirs qu’elle impose. Malgré sa grande jeunesse et la vivacité presque enfantine de son amour pour son mari, Élisabeth n’oubliait jamais qu’il était son chef, comme Jésus-Christ est le chef de l’Église, et qu’elle devait lui être soumise en tout comme l’Église à Jésus-Christ'. Elle joignait donc à son ardente affection pour lui un grand respect; elle obéissait avec empressement au moindre signe, au moindre mot venu de lui; elle mettait un
1 Corpore valde spcciosa «rat. Mas. Rolland. Brux.
* S. Elisabeth was wollkommcn an dem leybe, braun au deui angesichle und schœn, ernst ym wandel, etc. Adam Urs. 1278,
9 La nature lui avait encore été plus libérale que la fortune. Elle était de la plus riche et de la plus belle taille du monde, et l’on voyait quelque chose de si noble, de si grand et de si majestueux dans son port, qu'il était impossible de la regarder sans l'admirer. 11 n'y avait pas de plus belle personne au monde... Le P. Archange, p. 82, d'après Jac. Montanus Spireus. cap. v. Le comte Mailalh, dans l’ilia. Taschenbuch de 1822, répète à peu près les mêmes expressions d’après une chronique anonyme.
* Ad l’rsin. I. e.
HiSTUlHK
soin scrupuleux à ce qu’aucune de ses actions, de ses paroles les plus insignifiantes ne pût le blesser ou même l’impatienter Le joug auquel elle se soumettait était du reste, comme le veut l’Église, un joug d’amour et de paix 2 ; car Louis lui accordait pleine liberté dans l’exercice des œuvres de piété et de miséricorde qui seules l’intéressaient; il l’encourageait et la soutenait même dans ces salutaires exercices avec une pieuse sollicitude; il se bornait à l’arrêter quand son zèle lui semblait l’entraîner trop loin, en lui adressant des avertissements toujours dictés par une affectueuse prudence, et toujours reçus avec docilité 3 .
Toutes les nuits, la jeune épouse, profitant du sommeil vrai ou feint de son mari 4 , ou se dérobant à ses caresses \ sortait du lit conjugal et s’agenouillait à côté, priait longuement en pensant à la sainte crèche, et remerciait Dieu de ce qu’il avait daigné naître à minuit, dans le froid et la misère, pour la sauver, elle et tout le genre humain 8 . Souvent son mari s’éveillait, et, craignant qu’elle ne fût trop délicate pour se livrer impunément à de telles pénitences, il la priait de cesser : « Chère sœur, lui disait-il, ménage-toi, et repose-toi u un peu ’. » Puis il lui prenait la main, et la tenait ainsi jus-
* Maritum ardenlissiino amore compléta eut, reverenter coluit, a<l oninia dicta ejus , ad singulos nutus attendit , seduloque cavit ne vcrbulo aut gestu tdlo euw oiTenderet aut bilem ipsi moveret. Rebhahn, Hist. eccl. Mss.
* Préface de la Messe du mariage.
3 BeneQciorutn ejus duicis fautor, tldelis exhortator. . . fervorem ejus nii mum suavi prudeulia temperavit. Theod. , 111 ,
* Singulis noctibus... inarito quandoque dormiente vel eliam dissimulante. Theod., 11, I.
5 A uoclurnis spousi dilecti amplexibus se oveilens... ut dilectiorem eo queui in molli strate reliqueralin cœlis se liabere demonslrarel. Cod. Vatlc. p. 2ti.
* Passioual. 38.
1 Liebe Schwesler, schone dich selbst und lege dich an deine ruche. Berlii. tiapl. Mss.
qu’à ce qu’elle se fût recouchée, ou que lui-même se fût endormi, laissant sa main dans celle de sa femme; et alors elle mouillait souvent des larmes de sa ferveur cette main chérie qui semblait vouloir la retenir sur la terre *. Cependant jamais il n’employa la contrainte pour l’obliger de cesser ces œuvres de piété, dont il se félicitait et se réjouissait au fond du cœur 2 . Ysentrude, la suivante la plus confidentielle d’Élisabeth, a raconté aux juges ecclésiastiques un trait qui prouve l’indulgence de Louis. La duchesse, pour ne pas s’oublier dans le sommeil, et en même temps pour ne pas troubler celui de son mari, avait chargé une de ses filles d’honneur de l’éveiller à une certaine heure, en la tirant par le pied. 11 arriva une fois qu’ Ysentrude se trompa et tira le pied du duc, qui se réveilla subitement, mais qui, devinant la cause de cette interruption, se recoucha sans donner le moindre signe d’impatience 3 .
11 voyait bien, dit son historien, qu’elle aimait Dieu de tout son cœur, et cette pensée le rassurait 4 : et elle, de son côté, se confiait en la piété et en la sagesse de son époux, et ne lui cachait aucune de ses mortifications % sachant que jamais il n’interviendrait entre elle et son Sauveur. Aux témoignages si frequents qu’ils se donnaient de leur mutuelle tendresse, tous deux mêlaient de douces exhortations à avancer ensemble sur le chemin de la perfection : cette sainte
’ Mauuin ejus castissimus juveuis sua leuuit manu. Tlieod. , 1. ç. — Etwene su nam er ir liant in sine haut und enslief... Cod. l'alat. ,12. — Elle lui mouillait souvent le corps de ses larmes. Anu. Haiu, 1. xlvi, cap. xxm.
* Congaudebat enim vir pius sanctis ejus moribus. Tlieod., 1. c.
3 Traxil dominum per pedicam qui crus suum in partem dominas duxerat. Cod. Yalic. t. xxin. — Evigilans, conjugisque devotionem cognosrens, sustuiit patienter. Dicl. iv. Aucill. 2015.
3 Wenn er sacli das sj Gol lieli balle. Vita Rhjl. § xu.
5 Kochetn. p. 805.
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émulation les fortifiait et les maintenait dans le service de Dieu; ils savaient ainsi puiser, au sein de Tardent amour qui les unissait, le sentimentet le charme de l’Amour suprême '.
Le caractère grave et pur de leur affection se révélait surtout par la touchante habitude qu’ils conservèrent toujours de s’appeler frère et sœur, même après leur mariage, comme pour perpétuer le souvenir de leur enfance passée ensemble, et pour confondre leur vie tout entière dans un seul attachement.
Le bonheur d’être ensemble était pour eux si indispensable, le chaste attrait qui les portait l’un vers l’autre si puissant, l’alliance de leurs âmes si intime, qu’ils ne pouvaient souffrir de rester séparés l’un de l’autre, même pendant l’espace de temps le plus court ®. Aussi, quand le duc faisait des courses qui ne fussent pas trop lointaines, il prenait toujours sa chère Élisabeth avec lui 1 * 3 , et elle l’accompagnait avec bonheur, bien qu’elle eût souvent à parcourir ainsi des chemins âpres et dangereux, à franchir des distances considérables, à braver de violents orages. Mais ni les gelées, ni la neige, ni l’excessive chaleur, ni les inondations, ne pouvaient l’arrêter 4 , tant elle tenait à n’être pas éloignée de celui qui jamais ne l’éloignait de Dieu.
Il arrivait cependant quelquefois que Louis était obligé,
1 Miro se affectu diligentes, et se inticem ad Üei laudem et servilium dulciter invitantes et confortantes. Dict. iv. AnciU. 2019. Déposition d'Ysen-
trude, reproduite dans une des leçons de l'ancien office de la Sainte. Voyei Appendice, n° x.
3 Pudicl allions mutua'que societatis , duleedine alîecli abesse ah invicein non patiebantur diutius vel longius. Tlieod. Il, t.
3 Nalnne er seine Liebste allzeit mit sicli. Kochein. 808.
* Quainvis tellus aut gelu inliorresceret, aut nivibus tegerclur, aut iirnnodicis caloribus patesceret , aut imhriuin præcipiti lapsu maderet. Wadding. Ann. il.
par ses devoirs de souverain, d’entreprendre des voyages au loin, de sortir de ses Etats, et de ne pas emmener sa femme. Mais ces courtes absences devenaient elles-mêmes des occasions de consolider leur tendresse et leur mutuelle fidélité. C’était le moment que choisissaient les amis du mal pour suggérer au jeune prince de s’abandonner aux penchants de la chair, et pour ménager à sa pureté et à son amour pour Élisabeth d’éclatants triomphes. Un jour, quelques-uns de ses chevaliers lui dirent : « Monseigneur, pourquoi ne faites- « vo^É pas comme les autres princes et seigneurs? Vous ne « pouvez pas être toujours avec votre dame, ni résister tou- « jours aux exigences de votre jeunesse. » Il se tut d’abord; mais comme ils insistaient toujours, il leur répondit avec colère : « Messeigneurs, si vous désirez mes bonnes grâces, « ayez soin de ne jamais plus me tenir un pareil langage : « j’ai une femme, et je suis tenu de lui garder ma foi »
De son côté, Élisabeth, dès que son mari était parti, se dépouillait de ses vêtements de princesse et se revêtait du costume des veuves, en se voilant la tète comme elles. Elle restait ainsi pendant toute la durée de son absence, attendant son retour dans la prière, les veilles et les plus sévères mortifications 1 2 . Mais dès qu’on venait lui annoncer l’approche de son époux, ella.s’empressait de se parer avec tout le soin et l’éclat ' que pouvait exiger son rang. « Ce n’est pas, » disait-elle à ées suivantes, « par complaisance charnelle ou par vanité
1 Domine, eur non laiitis sicul ea-teri principes et nobiles? Haro esse poteslis cum domina veslra, et juventuli vestræ dilllcile est eoutinerc. Quare ergo puellia non utimini t — Et tacuit ille. Quod verbum, cum aliquo tempore ^•epeterent, commotus reapondit : « Vos, domini, sicut diligitis graliam meam, « cavete ne de cætero faeiatls mihi mentionem liujus verbi : uxoreui haïr o , « cui fidem serrare teneor. » Ca-sar Heisterb., ap. Mas. Bolland. •
* Viglliie, orationibus et verberibus noctes dedurens. Theod., II . 5.
Œu»re«. VII. — Sainte Élisabeth. I. Ifi
HISTOIRE
« que je me pare ainsi, Dieu m’en est témoin, mais seule- « meut par charité chrétienne, afin d’ôter à mon frère toute « occasion de mécontentement ou même de péché, si quelque « chose lui déplaisait en moi; afin qu’il u’aiine que moi dans « le Seigneur, et que Dieu, qui a conservé notre union sur la a terre, nous donne à tous deux l’union de la vie éter- « nelle »
Puis elle allait au-devant de lui avec la joie naïve d’un entant, et tant qu’ils étaient ensemble, elle faisait tous ses efforts pour plaire à ses yeux et à son cœur 1 2 . Au repas, elle ne pouvait se résoudre à prendre une place loin de son époux, et allait toujours s’asseoir à ses côtés, ce qui était déjà alors expressément contraire à l’usage observé par les dames du haut parage 3 . En cela elle ne satisfaisait pas seulement au besoin d’ètre le moins possible éloignée de lui, mais elle sentait que, par sa présence, elle mettrait un frein aux discours légers des jeunes chevaliers 4 . ltien ne pouvait, en effet, être plus propre à imposer aux âmes mondaines que la vue de tant de vertu dans deux êtres si jeunes. Unis ainsi par une concorde sainte, pleins d’humilité et de pureté devant Dieu, pleins de charité et de bonne volonté envers les hommes, pleins d’amour l’un envers l’autre, mais d’un amour qui les entraînait tous deux vers Dieu, ils offraient au ciel et à la terre le plus doux et le plus édifiant spectacle, et d’avance ils
1 Ornare decenler el regaliter se connue! il. « Non pro tarais libidine el mentis elaliunu, scd pure pro CUristi carilalc... Si quid Corsan ci in me displiceret, ut me solam iu Uumiuu aifeetu marilali diiigut et licito... uelcnnc Utæ consortium pariler etspeeleiuus. » Dict. îv. Ancill. 20 là. Déposition d'Vsenlrude.
* L’tproesenli graliosaui se oflerret el amabilem. Tlieod., Il, 5.
3 Contra morem aliarum subliminni femiiiaruin. Tlieod., Il, 5.
1 Horm. Frili. Mss. Ileidclb.
réalisaient le charmant tableau que le plus grand poète catholique a tracé d’un mariage céleste :
La lor concordia e i lor lieti seinbianti ,
Amore e maraviglia e dolce sguardo Faceano esser cagion de' pensier santi.
Dame, Partir/. , c. xi.