COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH MORTIFIAIT SON CORPS
Or a lu daine ainsi vesou Et de sa vie a fait eseu Por l'âme deilendre et couvrir.
Et por saint paradix ouvrir.
Rutebeuf, Mss. f. «U.
Voilà donc notre jeune princesse eu possession de ce bonheur des premiers ans, de ces douces joies du matin de nos jours, qu’aucune joie plus tardive ne peut remplacer, qu’aucune douleur aussi ne peut faire oublier. Dans nos faibles cœurs, leur absence obscurcit toute la vie, et leur mémoire suffit pour adoucir les plus cruelles misères. Aussi Dieu donne-t-il le plus souvent à sa créature cette rosée matinale, pour qu’elle sache résister au poids et a la chaleur du jour. Mais Élisabeth , dont les yeux intérieurs étaient fixés sur le ciel, tout en acceptant ce bonheur avec un tendre abandon, en comprenait le danger; et pour cette âme d’élite, c’était une sorte d’épreuve dont il lui fallait triompher.
Elle sentait que la grâce que Dieu lui avait accordée en l’unissant à celui qu’elle avait tant aimé ici-bas l’obligeait à une fidélité d’autant plus zélée , à une reconnaissance d’autant plus ardente envers son bienfaiteur céleste. Bien qu assurément sa jeune conscience ne dût pas être chargée de très-graves reproches, elle ne se rappelait pas moins que, devant la stricte justice de Dieu, les âmes les plus fidèles ne
HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 2iS sont que des serviteurs inutiles et qu’on ne peut s’imposer assez de sacrifices pour mériter le salut. Dès lors elle commença, dans l’humilité de son âme, à amasser cette surabondance de grâces et de mérites qui est, selon la douce et consolante doctrine de l’Église, pour les Saints de Dieu une gloire si éclatante, pour les fidèles un trésor si riche et un refuge si sûr.
Elle chercha d’abord à dompter sa chair par les veilles. Nous avons vu avec quelle sévérité persévérante elle savait se mortifier sur ce point, et avec quel mélange de sollicitude et d’indulgence son pieux époux la voyait se lever d’auprès de lui pour se rapprocher de Dieu. Mais souvent, malgré sa bonne volonté, Élisabeth, au milieu de ses prières, ne pouvait résister au sommeil , et s’endormait sur le tapis à côté du lit, sa main dans la main de son mari ; ses femmes , en la trouvant ainsi étendue lorsqu’elles entraient le matin, lui en faisaient des reproches, et lui demandaient si elle ne ferait pas tout aussi bien de dormir dans son lit qu’au pied de son lit : « Non, » disait-elle ; « si je ne puis pas prier toujours , je « puis du moins me mortifier en m’éloignant de mon bien- « aimé. Je veux que ma chair soit domptée ; elle ne peut que « gagner à faire ce que l’âme veut 1 2 . »
Quand son mari était absent, elle veillait toute la nuit avec Jésus , l’époux de son âme 3 . Mais ce n’étaient pas seu-
1 Cuiu feeeritis ouinia qu;r pnecepta sunt vobis, (licite : Servi inutiles surnus. S. Luc, xvu, 10.
2 Licet scinper orare non possim, tandem banc carni meæ violentiam inferam. quod evellar a prædilecto marito meo. Dict. iv. Ancill., 1. e. Cod. Pal., 13.
Je veux que la chair ait damage En ce quele soffrir ne puet A faire ce que Taine esluet.
Kutebeuf, Ms>. f. 32.
* Jean Lefèvre. Ann. Hain., liv. xlvi, c. xxix.
HISTOIRE
lement des pénitences de ce genre que s’infligeait la jeune et innocente princesse. Sous ses plus beaux habits, elle portait toujours contre sa peau un cilice 1 . Tous les vendredis, en mémoire de la Passion douloureuse de Notre-Seigneur, et pendant le Carême tous les jours , elle se faisait donner en secret la discipline avec sévérité, afin, dit un historien , «de rendre à Nostre-Seigneur, qui fut flagellé, aulcune recompensation 2 , » et reparaissait ensuite devant sa cour avec un visage joyeux et serein. Plus tard, même ce fut la nuit que, se levant d’auprès de son époux , elle entrait dans une chambre voisine, où ses suivantes étaient obligées de la frapper durement ; puis , rassurée contre elle-même et sa propre faiblesse par ces austères pénitences, elle revenait auprès de son mari, avec qui elle redoublait de gaieté et d’amabilité 3 . C’est ainsi, dit un poëme contemporain, qu’elle cherchait à s’approcher de Dieu et à briser les liens de sa prison de chair, comme une valeureuse guerrière de l’amour du Seigneur 4 . Mais elle avait pour règle de ne pas souffrir que ces secrètes austérités exerçassent une influence fâcheuse sur ses relations habituelles , ou la rendissent triste et morose. Elle ne faisait même nulle difficulté de prendre part aux fêtes et aux réunions mondaines où sa position lui assignait en quelque sorte un rôle; et, comme l’a dit un grand et aimable saint, digne à tous les égards de la juger et de la com-
1 Rothe. Chr. Tliur. 170V.
- Ann. Bain., 1. c.
3 Lacerabat duris verberibus earnem puella innocens et pudiea. I.a-laui coram hominibus se ostentans... Ad lectumque mardi reversa hilareni se cxliibuit et jueundaui. Theod.,II, 1.
* Dar uz si menlich eupracti
Sich als ein Remplume Unseres Herren raiune.
Cod. Argent, fol. 1!>V.
DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 2i7
prendre, « elle jouoit et dansoit parfois, se trouvant rs assemblées de passe-temps, sans intérêt de sa dévotion, laquelle étoit bien enracinée dedans son àme; si que, comme les rochers qui sont autour du lac de Riette croissent étant battus des vagues, ainsi sa dévotion croissoit parmi les pompes et les vanités auxquelles sa condition l’exposoit 1 * 3 . » Elle détestait toute espèce d’exagération extérieure dans les œuvres de piété, toute affectation de douleur, et disait de ceux qui prenaient en priant un visage triste ou sévère : « Ils ont l’air de « vouloir épouvanter le bon Dieu ; qu’ils lui donnent donc « ce qu’ils peuvent gaiement et de bon cœur \ »
Elle ne négligeait, du reste, aucun moyen d’offrir à Dieu le tribut de son humilité et de son obéissance. Elle avait pour confesseur maître Conrad de Marbourg, dont nous parlerons plus tard, et envers qui son mari lui avait permis de contracter un vœu d’obéissance en tout ce qui ne serait pas contraire à l’autorité maritale : or Conrad, qui s’était élevé contre la perception de certains impôts dont le produit était destiné à couvrir les dépenses de la table royale, avait prescrit à sa pénitente de ne se nourrir que des mets qu’elle saurait positivement provenir des biens propres de son mari, et non pas des redevances de ses propres vassaux , qu’il regardait comme étant trop souvent le produit d’extorsions injustes, et contraires à la volonté de Dieu J . Le cœur compatissant de la jeune duchesse adopta avec empressement cette pensée,
1 Saint François de Sales, Introduction il la vie dévote, 3' partie, chapitre xxxiv.
a Videntur Dominum quasi deterrere; dent Deo quod lialient eum liilarftate et jucunditate. Dlct. iv. Ancill. , 2031. Déposition d'Irmengarde. Vovei aussi Cod. Heidelb.
3 Ut abstineret de iis quæ de oftloiis et quæslu olHciatorum proveniebant, non utens cibis, nisi sciret de reditibus et justis bonis marili proveuisse. Dii't. ir. Ancill., 2014.