DE LA GRANDE DÉVOTION ET HUMILITÉ DE LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH
Millet radicein deorsmn, et t'aciet fructum suistiiii.
IV reg. xix. 30.
Assez se lit dou siècle l'ealrange,
A Dieu servir veut son cuer mettre,
Car si comme tesmoigne la letlrc Vertus planta dedans son euer...
Tous vices de sa vie osla De Dieu sest (sait) : qui tel liosle a Ne peut ameir Dieu par amors.
Escole fu de kones mors,
Essample fu de penilence.
Et droit mirauuers d'innocence.
Rutebeuf, Mss
Il était impossible qu’Élisabeth pût se livrer à l’amour du prochain avec un si merveilleux dévouement, sans que l’amour de Dieu eût inondé et maîtrisé son cœur. Pour aimer ses frères autant et plus qu’elle-même, il fallait bien qu’elle aimât Dieu par-dessus toutes choses. Aussi la voyons-nous chaque jour faire de nouveaux progrès dans cette science sublime; chaque jour l’humilité, qui avait été la première compagne de son enfance, croissait dans son âme, et remplissait cette sainte demeure; car elle s’y trouvait à merveille, selon l’expression d’un de ses poétiques biographes '. Chaque jour.
Demuth die viel hohe tugeud Hele ir çevolget tirer ingent.
HISTOIRE
aidée par cette divine amie, elle apprenait mieux à dompter tout ce qu’il lui restait de terrestre dans le cœur ; de sorte que, malgré son extrême jeunesse, malgré les devoirs de son état et les distractions de sa position, elle était parvenue à un degré de repos et de confiance en Dieu que les plus grands saints auraient pu envier.
Pour y arriver comme pour s’y maintenu', elle n’avait pas eu de secours plus efficace et plus constant que la pratique fidèle des commandements de l’Église, et la fréquentation des sacrements que celte mère inépuisable en bienfaits offre à tous ses enfants. Elle communiait très-souvent, quoique toujours avec crainte et respect '. Élisabeth comprenait avec toute l’intelligence de la foi le prix ineffable de ces trésors. Elle assistait aux offices divins avec un respect mêlé de crainte et d’amour, et avec un empressement sans égal. A peine entendait-elle sonner la cloche qui annonçait l’office, qu’elle volait en quelque sorte à l’église *, et cherchait toujours à y arriver avant ses suivantes; aussitôt arrivée, elle faisait à la dérobée plusieurs génuflexions accompagnées de prières ferventes, comme des confidences secrètes à son Père céleste s .
Pendant la messe, elle cherchait à témoigner par des actes
Und wuchs an ir Ton tage zu (âge Wann ir was sert tvoI mit ir.
Cod. Argent.
1 Libenter et fréquenter communkarc sluduit, cum timoré lamen et revereutia, tanto sacramento se indignant reputans. Cæsarius ap. Mas. Holland.
* Si gemach gerne vloch
A la man di glockcn en zoch.
Cod. Argent.
8 Ancillas celeri gressu ad ecclesiaw præ\ eniens, genullexione» faciebat occulte... Theod. 11, 10. — Cl quasi quibusdain dandestinis orationibus aliquam Dei graliam impetrarct. Cod. Flor. 152.
d’humilité extérieure la tendre reconnaissance que lui inspirait le sacrifice toujours renouvelé de la Victime innocente et suprême *. Obligée, par égard pour la présence de son époux et pour ne point scandaliser les fidèles, de se revêtir d’un costume conforme à son rang, elle manifestait l'humilité de son coeur par la modestie et la réserve de sa tenue; comme aussi en se dépouillant, en présence des autels, de tous les ornements qu’elle pouvait déposer et reprendre sans gêne, comme, par exemple, sa couronne ducale, ses colliers, ses bracelets, ses bagues et ses gants 2 . C’est ce qu’elle faisait surtout pendant la lecture de l’Évangile, et au moment de la consécration et de la communion. Or il arriva un jour 3 que pendant le canon de la messe, comme elle priait avec ferveur, les mains modestement jointes et cachées sous son manteau, et son voile relevé afin de pouvoir contempler la sainte hostie 4 , une lumière céleste vint l’entourer. Le prêtre qui était à l’autel, homme d’une vie et d’une renommée très-saintes, vit, au moment de la consécration, le visage de la duchesse réfléchir une splendeur si grande, qu’il en fut tout ébloui; et, jusqu’à la communion, il se trouva entouré des rayons qui jaillissaient autour d’elle, comme s’il avait été en plein soleil \ Pénétré de surprise, il rendit gloire à Dieu de ce qu’il avait manifesté par une lumière visible et merveilleuse la lumière intérieure de cette âme sainte, et raconta plus tard ce qu’il avait vu.
1 Flagrabat enim eiga sacrumeutuui fervore omnium uiedullarum. Theod. II, 10
* Theod. I. c.
* En 1224, selon la chronique de Thuringe, par Rolhe.
* Plicalis sub chlamvde uianibus. Theod. 1. c. Montanus, cap. 10.
‘ Rolhe, Chron. Thur., 1707. Vidit faciem ejus clarilate nimia divinilu» illustratam, tanquam solcm radios lucifiuos emitlentem, etc. Theod. 1. c.
HISTOIRK
Elle mettait la plus grande sollicitude à observer les préceptes de l’Église sur les fêtes. Elle consacrait le saint temps de carême par le jeune habituel, quoique son âge l’en dispensât, ainsi que par des prières et des aumônes plus nombreuses. .Mais rien ne saurait exprimer la ferveur, l’amour, la vénération pieuse avec laquelle elle célébrait ces jours sacrés où l’Église rappelle aux fidèles, par des cérémonies si touchantes et si expressives, le mystère douloureux et ineffable de notre Rédemption '. Le Jeudi-Saint, imitant le Roi des rois, qui à pareil jour, s’étant levé de table, déposa ses vêtements 2 , la tille des rois de Hongrie, ôtant tout ce qui pouvait lui rappeler les pompes mondaines, se revêtait de l’habit ordinaire des pauvres mendiants, et, chaussée d’une sorte de brodequins qui paraît avoir été réservée alors aux malheureux, allait à pied faire la visite des églises 3 * * 6 . Ce même jour elle lavait humblement les pieds de douze pauvres, quelquefois de lépreux \ et leur donnait à chacun douze pièces d’argent, un habit de drap, et un pain blanc.
Elle passait toute la nuit du Jeudi au Vendredi-Saint en prières, et dans la contemplation de la Passion de Noire-Seigneur. Dès l’aurore du jour de la consommation du sacrifice divin, elle disait à ses suivantes : « C’est aujourd’hui un jour « d’humiliation pour tous ; je veux qu’aucune de vous ne me « témoigne le moindre respect i . » Vêtue du même costume
1 Keslivilales quoque , quibus nostræ ralemplionis bénéficia recolunlur, quanta venerationc adoraveril, qua cantate auiplexa lueril, qua pielate susce-
perit, qua lide coluerit, quis digne enarrabit ! Theod. Il, c. il.
* Surgit a cœna, et ponit vesliuienta sua. Joan. xin, 4.
s Cakeis eruri alligatis utens. Quis unquam de regis lilia audivit lalia? Theod. 1. e.
* Voyes p. 2S1.
6 Hodie dies humiliationis est ; nullain a vohis tolo milii reverentiain exhiberi. Theod. I. e.
lit SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE.
que la veille, et se conformant en tout à la coutume des pauvres femmes du pays, elle mettait dans sa robe quelques petits paquets de linge grossier, un peu d’encens et de tout petits cierges 1 ; puis se rendait nu-pieds, au milieu de la foule, dans toutes les églises; et, s’agenouillant devant chaque autel, elle y déposait un paquet de linge, de l’encens, et un cierge; après quoi elle se prosternait humblement, et passait au prochain autel. Quand elle avait ainsi achevé le tour d’une église, elle sortait sur la place, et distribuait de larges aumônes aux pauvres ; mais comme on ne la connaissait pas, on la foulait impitoyablement dans la presse, comme toute autre femtie du peuple 2 .
Des personnes de sa cour lui reprochaient de faire à l’église, en cette occasion solennelle, des offrandes si mesquines, tandis que, comme princesse et souveraine, il lui appartenait de donner l’exemple de la munificence 3 ; mais l’instinct céleste de son cœur lui disait qu’un pareil jour était mieux fété par l’humilité que par toute autre vertu. Elle faisait violence à la générosité excessive de sa nature, pour pouvoir d’autant plus complètement se confondre avec les petits et les humbles, et offrir à Dieu ce sacrifice d’un cœur contrit et humilié, qu’il a promis de ne jamais mépriser.
A la fête des Rogations, qui était à cette époque célébrée par des réjouissances mondaines, et surtout par un grand luxe de parure, la jeune duchesse s’adjoignait toujours à la procession, vêtue de grosse bure et nu-pieds. Pendant les
1 Ordinavit mure pauperum iu gremio suo lini l'aackulos plurimos parvulos et plénum Uiure vaaeulum, de ceraque lumina parva multa. Theod. Il , 11.
* Ad singula fascii ulum Uni parvulum et tlius eum lumine modiio obtulif.
El Inclinana Iiumiiiter diseessit lbat sic, et comprimebatur tani|uam una
de pppulo. Ibid.
* Ibid.
(Suvrri. vu. — Sainte Kli»alnMh. t. lft
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sermons des prédicateurs, elle prenait toujours place parmi les plus pauvres mendiantes, et suivait ainsi en toute humilité, à travers les champs, les reliques des Saints et la Croix du Sauveur Car, dit un de ses contemporains, toute sa gloire était dans la Croix et la Passion du Christ; le monde était crucifié pour elle, et elle était crucifiée au monde 2 .
Aussi le Dieu qui s’est lui-même nommé le Dieu jaloux ne pouvait souffrir que le cœur de sa fidèle servante fût envahi, même pour un moment, par une pensée ou par une affection purement humaine, quelque légitime qu’en put être l’objet. Un trait remarquable rapporté par le chapelain Berthold, et répété par tous les historiens, nous montre jusqu’où Élisabeth et son époux portaient ces saints et délicats scrupules qui sont comme le parfum qui s’exhale des âmes élues. Une fois, tous les deux s’étaient fait saigner eu même temps, et, selon la coutume d’alors, le duc avait réuni à cette occasion les chevaliers des environs, pour se réjouir avec eux et leur donner des fêtes pendant plusieurs jours 3 . Un de ces jours, comme ils assistaient tous à une messe solennelle dans l’église Saint-Georges d’Eisenach, la duchesse, oubliant la
1 Cuiu quidam contra sanclorum décréta facicnlcs pretlosis et delieatis xestibus decorantur, ipsa jirincejis régis lilia laneis induta , midis pedibus processionem Crucia cl sanclorum rcliquias scquebalur, et in prædicatorum stationibus sernper inter pauperrimas se locabat. Thcod. il, 11.
* Cod. Pal. Heid.
3 Ste batten beide gelassen zu cinein mal. Herm. Fritz. — C’était, au moyen âge, une affaire importante et solennelle que de se faire saigner : quand l'opération réussissait heureusement, on en remerciait Dieu, et on se réunissait avec ses amis dans un festin. Les princes et Beigneurs en faisaient le prétexte de grandes réjouissances. Pour les époux et les fiancés, e’élait l'occasion d’un usage louchant. Lejeune homme allait chez celle qu’il aimait, lui demander du bon sang. La (lancée baisait et bénissait la plaie. Le bienheureux Henri Suso demandait ce bon sang ;i la sainte Vierge. Yov. sa Vie. éd. Diep'ubrock, p. 1 30.
sainteté du sacrifice, fixa ses regards et sa pensée sur son époux bicn-aimé qui était auprès d’elle, et resta longtemps à le contempler, en se laissant entraîner avec abandon à l’admiration de cette beauté et de cette amabilité qui le rendait si cher à tous Mais quand elle fut revenue à elle-même, au moment de la consécration, le divin Époux de son âme lui manifesta combien cette préoccupation purement humaine l’avait offensé; car, lorsque le prêtre éleva l’hostie consacrée pour la faire adorer au peuple, elle vit entre ses mains le Seigneur crucifié et ses plaies toutes saignantes a . Consternée par cette vision, elle reconnut aussitôt sa faute, et tomba le visage contre terre, toute baignée de larmes, devant l’autel, pour en demander pardon à Dieu. La messe étant finie, le landgrave, habitué sans doute à la voir ensevelie dans ses méditations, sortit avec toute sa cour; et elle resta seule et ainsi prosternée jusqu’à l’heure du dîner. Cependant le repas préparé pour les nombreux convives étant prêt, et personne n’osant troubler la duchesse dans sa prière, le duc lui-même vint la trouver, et lui dit avec une grande douceur : « Chère « sœur, pourquoi ne viens-tu pas à table, et pourquoi « nous fais-tu attendre si longtemps 3 ? » A sa voix, elle leva la tête et le regarda sans rien dire; et lui, voyant ses yeux rouges comme le sang, à cause de l’abondance et de la violence de ses larmes 4 , lui dit, tout troublé : « Chère sœur,
* Aliquantisper a divinis abstracla amabilis ae dilecti uiarili inluitu dispensa, quadam humante aiTectiouis dulcedine dueebatur. Th. III, 8. — Do er lii ir sluud de \il ir au ein gedane von y me waime er waz ein si-hone rurale des llh ed. lierai. Fritz.
* Vidit Clirislum cruciflxum per mauus saeerdotia guttas sauguinis dislillanleni. Theod. I. v.
3 Tune ipse duleissiinus princeps accedens. Theod. 1. c. — Liebe sweater, «as isl dy sache das du nieht zu lische komuist, etc. Derlh. Mss.
* Vidit oeulos ejus sanguineo colore turbidos prie amaritudine lacrymarum.
Qui niraio dolore percusaus Theod. 1. c.
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« pourquoi as-tu tant pleuré, et si amèrement? » Et aussitôt s’agenouillant à côté d’elle, et ayant écouté son récit, il se mit à pleurer et à prier avec elle 1 . Après un certain temps, il se leva, et dit à Élisabeth : « Ayons confiance en Dieu; je « t’aiderai à faire pénitence et à devenir meilleure encore « que tu n’es 2 . » Mais comme il vit qu’elle était trop accablée de tristesse pour pouvoir paraître au milieu de la cour, il essuya ses propres yeux, et alla rejoindre ses convives, tandis que la duchesse continuait à pleurer sa faute 3 .
Cette jeune et pieuse princesse avait donc reçu du ciel le don des larmes 4 , de ces larmes douces et rafraîchissantes qui révèlent au fond de l’Ame la présence d’un trésor inépuisable de grâces et de consolations d’en haut. Les compagnes de sa vie racontent que ses larmes, quelque abondantes qu’elles fussent, n’altéraient en rien la beauté de son visage 5 . Ce n’était pas, du reste, une grâce qui lui fût spéciale; c’était tout son siècle, tout le peuple catholique de ces temps heureux, qui la possédait, en même temps que sa foi ardente et simple. Elles en connaissaient la précieuse vertu, ces ferventes générations qui honoraient d’un culte si touchant la divine larme que Jésus avait laissée tomber sur le sépulcre de son ami 6 .
1 Liebe ««ester «ariinibe hast du alszo sere geweynl mule szo liilterlieh. Bertti. Mss... Totus iu larmnas resolutus. Tlicod.
* Lat uns frolicli sevn in Gote, icli will dir lielfeu buzzen und besseren. Herni. Fritz.
3 Reprcssis lacrwnis, detersaque faeie, inter eonvivas lætus appareil et screuus. At mulier timeiis Deum perduravil in fletibus. Theod. 1. e.
* Habebat gratiam lacrvmaruui. Dlet. îv. Aneill. — lia tuilii gratiam lacrv marum. S. Auguat. Médit, passim.
3 Fiuebanl tanquam de toute, uillu ejus serenissiiuo et jueundissinto exislente. Dict. îv. Aneill.
6 On voit encore à Vendôme, dans la belle église de la Trinité, l’autel où était vénérée la sainte Larme, c'est-à-dire une de celles que Jésus avait versées sur le tombeau de Lazare (et lacrymntits est Jésus, Joan. xi. 35 ) , avec
Il y avait des larmes au fond de toute la poésie 1 et de toute la piété des hommes du moyen âge. Ce sang de Pâme, comme disait saint Augustin 2 , cette eau du cœur, comme l’appellent nos vieux romans 3 , coulait à flots de leurs yeux; c’était pour les âmes simples et pieuses en quelque sorte une formule de prières, un culte à la fois intime et expressif 4 , une tendre et silencieuse offrande qui les associait à toutes les douleurs et à tous les mérites de Jésus-Christ et de ses Saints, à tous les hommages de l’Église. Comme la B. Dominique du Paradis, on lavait avec ses larmes les souillures de son âme & ; comme sainte Odile, on rachetait avec elles les péchés de ceux que l’on avait chéris en ce monde 6 ; recueillies par les anges qui
'•(-'(te inscription : Ad bustum ainici Christus olim llcnsdcdit testent hanc amorisquc et doloris lacrymam. L’illustre Mnbillon a publié un traité spécial pour défendre l’authenticité de cette sainte relique, qui a été contestée par Tliiers, écrivain presque oublié aujourd’hui, grâce au ciel, mais dont l’Inlluence a été très-funeste.
1 Voy. les Contes de Grinnn, la Légende île sainte Catherine et du chevalier, etc., etc.
2 Quidam sanguis anima?. Serm. 351, n° 7.
3 Bertlie aux grands pieds , édit, de M. Paulin-Paris.
* Dabat pro cantu lacryinas plcbs ignara canendi. S. Bernard., Oper. cd. Mabill., t. Il, p. 11, 97.
6 L’aveva il signorc ainmaéstrata à lavar 1’ anima sua : dopo esser lavata c ornata ritiravasi con il pensiero di lavarsi il cuore ail' orazione ; e una mattina mentre con siuiplicilà puerile pregrava Dio con molle lagrime , rhe le mostrasse quest' anima, che doveva lavare, le fu mostrala 1’ anima suadentro del suo cuore in forma di bella e graziosissima bambina : onde (al gusto ne concepi, che versé dagl’ occhi molle lagrime per l’ailegrczza, e da esse vedendn liagnato il suo benducelo, lo fregô sopra il lato del cuore, iutendendo che non con altra acqua che con le lagrime delle penitenza , si puo lavare 1' anima propria. Borghigiani, Intera Xarrazione, etc., t. I, p. 18.
6 Elle racheta l’ùine de son père en pleurant cinq jours et cinq nuits, au point d’en devenir aveugle. C’est pourquoi elle est la patronne des maux d’yeux. On montre encore sur le mont Saint-Odile, en Alsace, la chapelle de* Larmes (Zæhren-Capelle), où elle fit ce sacrifice, et une fontaine dont les
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les portaient aux pieds du Père des miséricordes, elles étaient comptées par lui comme un don précieux de repentir et de saint amour
Et ce n était pas seulement les faibles femmes, ce n’était pas seulement le peuple ignorant qui ressentaient ainsi la douceur et la puissance des larmes : il suffit d’ouvrir au hasard un historien de ces siècles, pour voir à chaque page comment les princes, les rois, les chevaliers, les armées entières s’épanchaient en pleurs sincères et involontaires. Tous ces hommes de fer, tous ces preux invincibles portaient dans leur poitrine un cœur tendre et naïf comme celui des enfants. On ne leur avait point encore appris à flétrir l’innocence naturelle de leurs sentiments, ou à en rougir. Ils n’avaient point encore desséché et glacé dans leurs âmes la source des émotions simples, pures et fortes , de cette rosée divine qui féconde et embellit la vie. Qui ne se souvient des sanglots et des larmes immortelles de Godefroy et des premiers Croisés, à la vue de ce tombeau du Christ qu’ils avaient conquis après de si merveilleux exploits et de si dures épreuves? Plus tard, Richard Cœur-de-Lion pleurait amèrement à la vue de Jérusalem, qu’il ne pouvait sauver 2 ; et le confesseur de saint Louis raconte de son pénitent, que « quand l’on disoit en la « létanie ces mots : Biau sire Dieux, nous te prions que tu « nous doignes fontaine de larmes 3 ; li saint roi disoit dévo- « tement : O sire Dieux, je n’ose requerre fontaine de
pèlerins viennent encore de bien loin elierclier l'eau, souveraine pour les maux d’yeux.
1 Une pauvre femme pleurait un jour ses pécliés dans une église : l'évêque qui était à l’autel vit une colombe qui venait recueillir ses larmes et les porter au ciel. Grimrn., t. 111, p. 40.
* Joinville, p. tlC, éd. 1761. Voy. aussi l'admirable scène des Croisés et des Vénitiens en 1204 racontée par Villehardouin.
1 Dans les ancienne- litanies, à dater du neuvième siècle, et dans celle»
« larmes; ainçois me souffîsent petites goultes de larmes à « arouser la sécherèce de mon cuer... Et il reconnut à son « confesseur privémcnt qne aucune foiz lui donna notre Sire « larmes en oraison; lesquelles quand il les sentoit courre « par sa face souef (doucement) et entrer dans sa bouche, « elles lui sembloient si savoureuses et très douces, non pas « seulement au cuer, mais à la bouche »
qui sont encore au Bréviaire parisien, on trouve le verset suivant : Ut computictionem cordis J'ontemtiue lacrymnrum nobis (loues, te rogamus, etc.
1 Le confesseur, p. 324, ap. Michelet, llitt. de France. Le Bréviaire franciscain, dans l’offlce de saint Louis, vaille aussi son assiduité A pleurer : lacnjmarnm nssitlaitat.