CHAPITRE VIII
DE LA GRANDE CHARITÉ DE LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH ET DE SON AMOUR POUR LA PAUVRETÉ.
lia pauperi, ut des tibi : da pauperi mirant, ut aocipias tolum panent ; da tec tum , accipe cu'lum ; da res periluras, ut accipias telernas mensuras.
S. Petrus Chrysolocus, Sermo 8 de jejunet cleem.
lu te ntiserieordia , In te pietate.
In te magniflcenza, in te s' aduna Quantunque In creatura £ di bontate.
Dante, Parad., c. xxxiu.
Tandis qu’Élisabeth imposait un joug si rigoureux à ses sens, et se traitait elle-même avec une sévérité si soutenue, son cœur débordait de charité et de miséricorde envers ses frères malheureux. La tendre pitié qui l’avait toujours animée dès son enfance prenait chaque jour le nouveau développement qui devait en si peu de temps la conduire à mériter ce glorieux et doux surnom de Patronne des pauvres, sous lequel la chrétienté la vénère aujourd’hui. La générosité envers les pauvres était un des traits les plus distinctifs de l’époque où elle vivait, notamment chez les princes; mais on remarquait que chez elle la charité ne provenait pas de l’influence de sa naissance, et moins encore du désir de mériter des éloges ou une reconnaissance purement humaine, mais bien d’une inspiration céleste et intérieure. Dès le ber-
HISTOIRE UE SAINTE ÉLISABETH UE HONGRIE. 255 ceau, elle n’avait jamais pu supporter la vue d’un pauvre sans que son cœur en fut comme perce de douleur 1 ; et maintenant que son époux lui avait accordé la liberté la plus entière pour tout ce qui touchait à l’honneur de Dieu et au bien du prochain 2 , elle s’abandonnait sans réserve à son penchant naturel pour soulager les membres soutirants du Christ. C’était sa pensée de chaque jour, de chaque moment 3 ; c’était aux pauvres qu’elle consacrait tout ce superflu qu’elle refusait aux habitudes de son sexe et de son rang ; et, malgré les ressources que la charité de son mari mettait à sa disposition, elle donnait si rapidement tout ce qu’elle avait, qu’il lui arriva souvent d’être réduite à se dépouiller elle-même de ses vêtements, pour avoir de quoi soulager les malheureux.
Une si touchante abnégation de soi ne pouvait manquer de frapper le cœur et l’imagination du peuple; aussi racontet-on dans les anciennes chroniques qu’un jour de jeudi que la duchesse descendait en ville, richement habillée et couronnée, elle rencontra une foule de pauvres sur son passage, et leur distribua tout ce qu’elle avait d’argent avec elle ; puis quand elle eut tout donné, elle eu vit un qui lui demanda l’aumône d’un ton plaintif; elle gémit de n’avoir plus rien à lui donner; mais, pour ne pas le contrister, elle ôta un de ses gants, qui était richement brodé et orné de bijoux, et le lui donna. Un jeune chevalier qui la suivait, ayant vu cela.
Arm meiische nuinuict aue gcsach Si iu bette suinter uugemach Inde iamerlicheu Scbmerzen .Mit iiue iu irme HerzeB.
Cod. Darmst.
1 Theod. 11, (i.
3 Eleemosj nisque et uiiseri eord iis pauperum insistent*, in jusii!ieati<>mhu.«
Oouiini exercebatur die ac nocle. Ibid.
HIST01RK
alla aussitôt rejoindre le pauvre, et lui acheta le gant de la duchesse, qu’il attacha sur son casque en guise de cimier, comme un gage de la protection divine. Et il eut raison ; car, à dater de ce moment, il s’aperçut que dans tous les combats, dans tous les tournois , il triomphait toujours de ses adversaires, et n’était jamais vaincu lui-même. Il alla plus tard à la Croisade, où ses exploits lui acquirent un grand renom. De retour dans sa patrie et sur son lit de mort, il déclara qu’il attribuait toute sa gloire et tous ses succès au bonheur qu’il avait eu de porter pendant toute sa vie un souvenir de la chère sainte Élisabeth 1 .
Mais ce n’était pas par des présents ni avec de l’argent que la jeune princesse pouvait satisfaire à son amour pour les pauvres du Christ; c’était bien plus par ce dévouement personnel, par ces soins tendres et patients, qui sont assurément aux yeux de Dieu comme à ceux des malheureux la plus sainte et la plus précieuse aumône. Elle se livrait à ces soins avec la simplicité et la gaieté extérieure qui ne la quittaient jamais *. Quand des malades venaient invoquer sa charité, après qu’elle leur avait donné ce qu’elle pouvait, elle s’informait de leur demeure, afin d’aller les y voir. Et alors aucune distance, aucune difficulté du chemin ne l’arrêtait; elle savait que rien ne fortifie le sentiment de la charité comme d’approfondir les misères humaines dans ce qu’elles ont de plus matériel et de plus positif. Elle pénétrait dans les huttes les plus éloignées de son château, les plus repoussantes par la saleté et le mauvais air ; elle entrait dans ces asiles de la pauvreté avec
1 Reblialin. Hist. Ecries. Isenae. Mas. — Passional , f. 59. Selon ee dernier, ce n'était pas un gant, mais une des manches de sa rolie ; selon d'autres auteurs, c'était son écharpe.
* Omnia caritatis opéra in maxima inlarilate et vulius constanlia exhibebat. Tlieod. H, (i.
une sorte de dévotion et de familiarité à la fois ; elle y apportait elle-même ce qu’elle croyait être necessaire à leurs tristes habitants; elle les consolait bien moins encore par ses dons généreux que par ses douces et affectueuses paroles Quand elle trouvait qu’ils étaient endettés et sans moyen de s’acquitter, elle se chargeait de payer leurs dettes avec ses propres deniers*. Les pauvres femmes en couche étaient surtout l’objet de sa compassion; toutes les fois qu’elle le pouvait, elle allait se mettre à côté de leurs misérables lits, les assistait et les encourageait 1 * 3 * ; elle prenait leurs nouveaux-nés entre ses bras avec un amour de mère, les couvrait d’habits qu’elle avait faits elle-même, et les tenait souvent sur les fonts baptismaux, afin que cette maternité spirituelle pût lui fournir un motif de plus pour les aimer et les soigner penô dant toute leur vie \ Quand un de ses pauvres mourait, elle venait, dès qu’elle le pouvait , veiller auprès du corps, l’ensevelissait de ses propres mains, souvent avec les draps de son propre lit 5 , assistait à ses obsèques; et l’on voyait avec ad-
1 Unit wenne siechen zu ire kament... so i'rogete s! demie wo ir herberge were daz sie kunde dar kommen. Cod. Heidelb. p. 18. Quanlutncuini|ue dislabant hospilia et quantuinlibet via esset lutosa vel aspera, eos visitabat. Theod. il, 6. — Viles camerulas familiarité!' subintrans... nec sordes abhorrens... Cod. Florent. 1 5&. — Und trostele sie uiit alinusen und mit s»9sen worten. Cod. Heidelb., 10.
Ceulx sernionoit saiute Vsabiaux ,
Les uioz lor dizoit doulx et bîaux De pacience et de salut.
Kutebeuf, Mss,, p. 33.
1 Cod. Heidelb., 10.
s Ibid. — Theod. I. c.
* De sacra foute eos lavavil, ul couipalernilalis oecasione liberius eis bene-
faeere posset. Theod. I. e.
5 Jean Lelèvre, 1. xlvi, c. 24.
Œuvres. VII. — Saîule Élisabeth. I. 17
miration cette noble souveraine suivre avec humilité et recueillement le pauvre cercueil du dernier de ses sujets 1 .
Rentrée chez elle, elle employait ses loisirs, non pas aux délassements délicats de la richesse, mais, comme la femme forte de l’Écriture, à des travaux pénibles et utiles ; elle filait de la laine avec ses demoiselles d’honneur, et en faisait ensuite de ses propres mains des vêtements pour ses pauvres, ou pour les religieux mendiants qui vinrent à cette époque s’établir dans ses États 2 . Elle se faisait souvent accommoder pour tout repas des légumes à dessein mal cuits, sans sel, sans assaisonnement quelconque, afin de savoir par expérience comment les pauvres étaient nourris ; et elle les mangeait avec une grande joie 3 .
On a vu plus haut comment elle souffrait sans cesse la faim, pour ne pas user de la nourriture quelle croyait être le fruit du travail injustement exigé de ses pauvres sujets; mais elle ne bornait pas à ces scrupules purement personnels son zèle pour la justice cl sa tendre sollicitude pour les malheureux. Lorsque, dans l’exercice des soins domestiques de sa maison, elle découvrait la trace de quelque violence , de quelque tort commis à l’égard des pauvres gens de 1 r campagne, elle allait sur-le-champ le dénoncer à son mari, et cherchait elle -même à le compenser autant que le permettaient ses moyens 4 . Comme si ces touchantes vertus étaient l’apanage imprescriptible de la maison de Hongrie , on les
1 Eoruui fuinra jjiojiriis manibus eonlreclabat, el ipsorum obsequiis devute manebat. Cod. Florent. 165.
* Manum mil tins ad forlia fiuum apprehendil regis lllia, et cum pedisequis
suis lanam fllabal pauperum vestes, insuper catechumenorum egenorum
propriis manibus consucbat.
5 Herm. Frllil. Mss. Heidelb.
4 Y'im vel injuriam passis pro viribus satisfieri iaborabat. Theod. Il, C.
retrouve presque deux siècles plus tard dans une jeune et illustre souveraine, fille, comme notre Élisabeth, d’un roi de Hongrie, dans Hedwige, élue à treize ans reine de Pologne, qui effectua par son mariage avec Jagellon l’union de la Pologne et de la Lithuanie, et qui mourut à vingt-huit ans en odeur de sainteté (1399), après avoir été renommée comme la plus belle 1 * et la plus courageuse princesse de son temps. Digne d’être de la race d’Élisabeth par l’immense pitié de son cœur, elle a laissé dans les annales de son pays une des plus délicieuses paroles qui aient jamais échappé à l’âme d’une chrétienne. Des pauvres paysans étant venus tout en pleurs se plaindre à elle que les domestiques du roi leur avaient enlevé tous leurs bestiaux, elle courut chez son époux, et en obtint la restitution immédiate ; après quoi elle dit : « Le bétail leur est rendu , mais qui rendra leurs « larmes * ? »
Élisabeth aimait à porter elle-même aux pauvres, à la dérobée, non-seulement l’argent, mais encore les vivres et les autres objets qu’elle leur destinait. Elle cheminait ainsi chargée par les sentiers escarpés et détournés qui conduisaient de son château à la ville et aux chaumières des vallées voisines. Un jour qu’elle descendait, accompagnée d’une de ses suivantes favorites, par un petit chemin très-rude que l’on montre encore 3 , portant dans les pans de son manteau du pain, de la viande, des œufs et d’autres mets, pour les
1 In orbe uuiverso parem in forma non haberc crédita est. Dlugost. x.
* Etsi pecora colonis reddimus, quis illis ellusas lacrjmas restituet? Ibid. — Dans l’appendice n° ni, nous avons cherché A tracer une esquisse de la vie de la reine Hedwige, que quelques auteurs ont nommée sainte, niais qu'il ne faut pas confondre avec sainte Hedwige, tante d'Élisabeth.
s il se nomme encore, comme aux jours d’Élisabeth, du nom très-expressif de Kniebrechen, casse-genou.
H1STOIHK
distribuer aux pauvres, elle se trouva tout à coup en face de son mari qui revenait de la chasse. Étonné de la voir ainsi ployant sous le poids de son fardeau, il lui dit : « Voyons ce que vous portez ; » et en même temps ouvrit, malgré elle , le manteau qu’elle serrait, tout effrayée, contre sa poitrine; mais il n’y avait plus que des roses blanches et rouges, les plus belles qu’il eût vues de sa vie : cela le surprit d’autant plus que ce n’était plus la saison des fleurs 1 . S’apercevant du trouble d’Élisabeth, il voulut la rassurer par ses caresses; mais il s’arrêta tout à coup en voyant apparaître sur sa tête une image lumineuse en forme de crucifix. Il lui dit alors de continuer son chemin sans s’inquiéter de lui, et remonta luimême à la Wartbourg, en méditant avec recueillement sur ce que Dieu faisait d’elle, et emportant avec lui une de ces roses merveilleuses, qu’il garda toute sa vie. A l’endroit même où cette rencontre eut lieu, à côté d’un vieil arbre qui fut bientôt abattu, il fit élever une colonne surmontée d’une croix, pour consacrer à jamais le souvenir de celle qu’il avait vue planer sur la tête de sa femme *.
1 la iren mautelu uml kruegeu
Wan sy waren beid woll beladcu Mil Ueyschc, eyern uud iladcu Er sprach Lasset sehen u as traget ihr l'nd dock t o ine auf ire mentell schier.
Vita Rhyt., § ni.
Do waren iz ailes rote rosen und wizze... die schœnster die er je gesac-h und waz doch zu der zit in dem jarc das jeman kein rosen haben mohle. Ood. Heidelb. cxiu et cxv.
1 Alser mil iue beguude ze koseu...
Ir erschrecken war ime levdt...
Da erschien int zu deu gezeiteu, etc.
Vita Rhyt., I. c.
Hermann de Fritilar, le manuscrit des Franciscains, et Pelbartus de Temeswar dans son sermon xcvi , rcporlenl ce miracle au temps de sa pre-
Parmi tous les malheureux qui attiraient sa compassion, ceux qui occupaient la plus large place dans son cœur étaient les lépreux, que le caractère spécial et mystérieux de leur infortune rendit, pendant tout le moyen âge, l’objet d’une sollicitude mêlée d’affection et de frayeur 1 . Élisabeth, à l’instar de plusieurs saints et princes illustres de son temps, se plaisait à triompher de ce dernier sentiment, et à mépriser toutes les précautions qui séparaient extérieurement de la société chrétienne ces êtres marqués de la main de Dieu. Partout où elle en voyait, elle allait les trouver, comme s’il n’y avait aucune contagion à craindre, s’asseyait à leurs côtés, leur tenait des discours tendres et consolants, les exhortait à la patience et à la confiance en Dieu, et ne les quittait qu’après leur avoir distribué d’abondantes aumônes ’. « Vous « devez, leur disait-elle, à bonne chère souffrir ce martyre ; « vous ne devez en avoir ni deuil ni colère. Quant à moi, je
mière eufance. Selon eux, un jour qu'elle sortail des cuisines avec des vivres qu’elle avait dérobés pour les pauvres, elle rencontra son père ou son beaupère, qui lui dit : « Obère petite, que portes-tu là? » Elle répondit: « Des roses pour me Taire une guirlande. • — « Voyons ces roses, » dit-il. Et, en elTet, il n'y avait que cela. Nous avons préféré suivre la majorité des auteurs et la tradition générale , qui appliquent ce miracle à sa vie conjugale , et y font intervenir son mari. C’eBt, du reste, le plus célèbre et le plus populaire des miracles de notre sainte : elle a été souvent représentée, par les peintres et les sculpteurs catholiques , avec des roses dans son manteau. On cultive encore des roses en grande quantité autour de son église à Marbourg , comme aussi sur la Wartbourg. Le peuple de ces deux lieux, quoique protestant, a conservé avec amour celte légende. Nous l’avons entendu raconter par un l>aysan des environs de Marbourg, le 29 juin 1834, avec le détail de la rose prise et gardée par le landgrave, que nouB n’avions trouvé dans aucun auteur.
Le même miracle est attribué & sainte Élisabeth de Portugal , petite-nièce de notre sainte, et à sainte Rose de Yiterbe.
1 Voyez plus loin les détails à ce sujet, chapitre xxv.
1 Ebicumque taies reperit assidens illis consolabatur, exhortans ad patientiam, etc. Tbeod. Cod. Heid. cxm et cxv.
HISTOIRE
« suis certaine que si vous prenez en patience cet enfer que « Dieu vous envoie en ce siècle, vous serez sauvés et quittes « de l’autre enfer. Or, sachez que c’est un grand mérite '. » Ayant rencontré un jour un de ces infortunés qui souffrait en outre d’une maladie à la tête, et dont l’aspect était repoussant au plus haut degré, elle le fit venir en secret dans un endroit retiré de son verger, et lui coupa elle-même ses affreux cheveux, lava et pansa sa tête, qu’elle tenait sur ses genoux: ses demoiselles d’honneur l’ayant surprise dans cette étrange occupation, elle leur sourit sans rien dire 1 2 .
Un jour de Jeudi-Saint, elle rassembla un grand nombre de lépreux, leur lava les pieds et les mains, puis, se prosternant devant eux, elle baisa humblement leurs plaies et leurs ulcères.
Une autre fois, le landgrave étant allé passer quelques jours à son château de Naumbourg, qui était au centre de ses possessions septentrionales et voisines de la Saxe, Élisabeth resta à la Wartbourg, et employa le temps que son mari devait être absent à soigner avec un redoublement de zèle les pauvres et les malades, à les laver elle-même, à les vêtir des habits qu’elle leur avait faits, malgré le mécontentement qu’en témoignait hautement la duchesse-mère Sophie, qui était restée avec son fils depuis la mort de son mari. Mais la jeune duchesse ne tenait que fort peu de compte des plaintes de sa belle-mère. Parmi ces malades il y avait alors un
1 Rutebeuf, Mes. de la Bibl. roy., p. 44.
1 Mendieum horrendum aspect u eapitis iuliruiitate laborantem, secrets assumait, caputque ejus in sinu suo reclinans, horridos capillos ipsius sanctis manibus totondit, etc... Supervenientibus correpta pedisseqnis ridebal et tacebat. Theod. II, 6. Cod. Heid.
Et elle ne saeoit que dire.
Se prenoit par amours à rire.
Huteheuf, p. 3t. Mss.
pauvre petit lépreux, nommé Ilélias ou Hélie, dont l’état était si déplorable, que personne ne voulait plus le soigner. Élisabeth seule, le voyant abandonné de tous, se crut obligée de faire plus pour lui que pour tout autre; elle le prit, le baigna elle-même, l’oignit d’un onguent salutaire, et puis le coucha dans le lit même quelle partageait avec son mari 1 . Or il arriva justement que le duc revint au château pendant qu’Élisabeth était ainsi occupée. Aussitôt sa mère courut audevant de lui, et, comme il mettait pied à terre, elle lui dit : « Cher fils, viens avec moi ; je veux te montrer une belle « merveille de ton Élisabeth. » — « Qu’est-ce que cela veut «dire?» dit le duc. — « Viens seulement voir, » repritelle ; « tu verras quelqu’un qu’elle aime bien mieux que « toi. » Puis le prenant par la main, elle le conduisit à sa chambre et à son lit : « Maintenant, regarde, cher fils ; ta « femme met des lépreux dans ton propre lit, sans que je « puisse l’en empêcher : elle veut te donner la lèpre ; tu le « vois toi-même. » En entendant ccs paroles, le duc ne put se défendre d’une certaine irritation, et enleva brusquement la couverture de son lit 2 . Mais au même moment, selon la
• Den zy batte schmirte zwueg Darnach sy ine in ir bette trueg Dae sy mit irem Herrem inoe lag.
Vita Rhyt, § xx.
* Und alz er von syme pherde gelrad do quain syn muthir.
Ein wuuder will ich zeigen dir Das deine Elisabeth treibt an...
Do sprach her : « Was ist daz? » Dospraeh rie : « Koimne und riche... einen den sy viel lieber hat dan dich... »
Sy nam den son bey seyner haut. . .
■ Dae wirdestu yergiftet von Nu sych selber zu mein lieber sœn. »
Sein gemueth was Une etwas scharff Des bettes decke er aufwarf.
Vit. Rh. xz. Rothe, 1707. Passiou. 59.
HISTOIRE
belle expression de l’historien, le Tout-Puissant lui ouvrit les yeux de l’âme, et, au lieu du lépreux, il vit la figure de Jésus-Christ crucifié, étendu dans son lit*. A cette vue, il resla stupéfait ainsi que sa mère, et se mit à verser des larmes abondantes, sans pouvoir d’abord proférer une parole. Puis se retournant, il vit sa femme qui l’avait suivi tout doucement pour calmer sa colère contre le lépreux : « Elisabeth, » dit-il aussitôt, « ma bonne chère sœur, je te « prie de donner bien souvent mon lit à de pareils hôtes : je « t’en saurai toujours bon gré; ne te laisse arrêter par périt sonne dr.ns l’exercice de tes vertus 2 . » Ensuite il se mit à genoux, et dit à Dieu cette prière : « Seigneur, ayez pitié « de moi, pauvre pécheur ; je ne suis pas digne de voir « toutes ces merveilles, je ne le reconnais que trop ; aidez- « moi à devenir un homme selon votre cœur et votre divine « volonté 3 . »
Élisabeth profita de la profonde impression qu’avait faite celte scène sur le duc, pour obtenir de lui la permission de construire un hospice à mi-côte du rocher que domine le château de Wartbourg, sur le site occupé depuis par un couvent de Franciscains. Elle y entretint, à dater de ce moment, vingt-huit pauvres malades ou infirmes, choisis parmi ceux
1 Tune aperuit Deus intertores principls oculos, viditque in thoru suo posilum Crucinxum. Theod. Il, C.
3 Cad begeguet seyuc Elisabeth
Dy ime nach hatte geschrieUeii Auf das sy versunet seinen Zorn Vnd der sieche blicbe uuverworn.
Vita Rhyt. § a*.
Elyzabeth, myn liebe sweater, sulche geste sollu veliil dieke yn myn betle legen, das ist mir wol zu daneks. Berlh. Capl. 7.
* Passional, f. 57.
I»K SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 26b
qui étaient trop faibles pour grimper jusqu’au château même 1 . Tous les jours elle allait les visiter, et leur porter elle-même à manger et à boire.
Vivant ainsi avec les pauvres et pour eux, il n’est pas étonnant que Dieu lui ait inspiré ce saint amour de la pauvreté qui a illustré les âmes les plus riches de ses grâces. Tandis que, sorti du peuple, François d’Assise ouvrait au monde comme une nouvelle porte du sanctuaire par où se précipitaient avec ardeur toutes les âmes avides d’abnégation et de sacrifices, Dieu suscitait au milieu de la chevalerie allemande cette fille de roi, qui, à quinze ans, sentait déjà le désir de la pauvreté évangélique lui brûler le cœur, et qui confondait l’orgueil et la magnificence de ses pairs par un profond et souverain mépris de tous les biens terrestres 2 3 . 11 semblait lui marquer ainsi la place qu’elle se hâta de prendre, dans le culte de l’Eglise et l’amour du peuple chrétien, à côté du Séraphin d’Àssise. En toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle avait su dessécher dans son cœur jusqu’aux dernières racines des gloires mondaines*. « Elle, » dit un ancien écrivain, « elle qui estoit en souve- « raine gloire, questoit l’estât de povreté afin que le monde « n’eust rien propre en elle, et qu’elle fust povre comme « Jésus-Christ l’avoit esté 4 . »
Elle ne pouvait se défendre d’associer son époux bien-aimé
1 Dy uicht mœchtcu gelin tiuch kricchen
Gein Wartburg wan es w as zehoch.
Yita Hhjt. § U.
1 Evangelieæ desiderium paupertatis Spiritui sancto in ejus dulciter acceu-
FUin præcordiis forliler œstuabat. Theod. Il, 7.
3 Inlra semetipsum spiritu pauper meudicilalem præ iis omnibus affeclabat... Flore juvenlutis vernabal in corpore , sed mundanse gloriæ Dos deridens ejus aruit in corde. Ibid.
* Jean Lefèvre, 1. xlvi, c. Ï3.
HISTOIRE
à toutes ses secrètes et saintes rêveries, à tous les élans de son imagination enfantine vers une vie à la fois plus simple et plus conforme à la perfection évangélique. Une nuit qu’étant couchés ensemble ils ne dormaient pas, elle lui dit : « Sire, si cela ne vous ennuie pas, je vous dirai une pensée que j’ai sur le genre de vie que nous pourrions mener pour mieux servir Dieu. » « Dites-Ie donc, douce amie, » répondit son mari ; « quelle est votre pensée à ce sujet ? » « Je « voudrais, » dit-elle, « que nous n’eussions qu’une seule char- « ruée de terre, qui nous fournirait de quoi vivre, et environ « deux cents brebis ; et alors vous pourriez labourer la terre, « mener les chevaux, et soufirii pour Dieu ces travaux ; et « moi j’aurais soin des brebis et je les tondrais. » Le landgrave se mit à rire, et lui répliqua : « Eh ! douce sœur, si « nous avions tant de terre et tant de brebis, il me semble « que nous ne serions guère pauvres ; et bien des gens nous « trouveraient encore trop riches 1 . »
Mais charmé de la tendre simplicité de sa femme, il ra-
lue nuit gisoieut Ensemble en lor lit, et villoient Si dist : Sire, ne vous anuit,
Je dirai mon pense danuit...
Douce amie, dites le doue...
Je volroie moult doucemeut l‘ne seule kerue avoir De terre dont nous vesquissious Et ij cens brebis ensemeut ;
Qu'il vous couenroit ahatier La terre, et mener les chevaux.
Et souffrir por Dieu les travaus .
Et iou d’autre part overroie As brebis, et les tondroie...
— Landegraue dist en riaut.
Par la siroplece qu'il savoit,
Que sa feme en son cuer avoit *
E, douce suer, si nous aviens, etc. .
Le moine Robert. Mas. 1S3!
conta lui-même, peu de jours après, cette causerie intime à son ami l'archevêque Théodore de Trêves, et c’est de ce prélat que la tenait l’historien qui nous l’a conservée 1 * * * 5 .
D’autres fois c’était avec ses suivantes, qui étaient aussi ses amies, qu’elle parlait longuement des joies de la pauvreté; et souvent dans ses épanchements familiers avec elles, la jeune princesse, aussi enfant par le cœur que par l’âge, cherchait à réaliser, au moins en image, ses pieux désirs. Dépouillant ses habits royaux, elle se revêtait d’un misérable manteau de couleur grise, réservé aux pauvres et aux vilains, couvrait sa tête d’un voile déchiré, et marchait devant ses compagnes comme une pauvresse, en feignant de mendier son pain ; puis, comme avertie par une inspiration céleste du sort que Dieu lui réservait, elle leur disait ces paroles prophétiques : « C’est ainsi que je marcherai lors- « que je serai pauvre et dans la misère, pour l’amour de « mon Dieu a . »
« O mon Dieu ! » s’écrie saint François de Sales en racontant ce trait à sa chère Philothée, # que cette princesse « était pauvre en sa richesse, et qu’elle était riche en sa pau- « vreté s ! »
Nous l’avouons de bon cœur, dans la vie de cette sainte, que nous avons étudiée avec tant d’amour, rien ne nous semble plus touchant, plus digne d’admiration et d’envie que cette simplicité enfantine qui pourra appeler sur quelques lèvres
1 Sicut a Domino Theodorico dldici, venerabili archiepiscopo Trevirenst, cum nocte quadam simul in lecto jacercnt et vigilarent, etc... Cæsar. Heist. ap. Mss. Bolland.
* Coram ancillis in palatio... vili pallio se induens... processit tanquam
paupercula... tanquam præsago corde sui fuluri status proplietissa , dixit ad
ipsas : « Sic incedam cum pro Deo meo raiserias sustinebo. » Theod. il, 1.
5 Introduction A la vie dévote, p. m, c. I 5.
268 HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE, le sourire du dédain. A nos yeux, ce naïf abandon à toutes ses impressions, ces sourires, ces pleurs si fréquents, ces joies et ces inquiétudes de petite fille, ces jeux innocents de l’âme qui se repose au sein de son Père céleste, mêlés à des sacrifices si pénibles, à des pensées si hautes, à une si fervente piété, à une charité si active, si dévouée, si ardente, offrent le charme le plus doux et le plus puissant. Dans un temps comme le nôtre surtout, où les fleurs se flétrissent sans que les fruits puissent mûrir, où la simplicité est morte dans les cœurs et dans la vie privée tout autant que dans la vie sociale et publique, un chrétien ne saurait étudier sans émotion et sans envie comment s’est développée et révélée l’âme de cette Élisabeth, dont la courte vie n’a été qu’une longue et céleste enfance, qu’une perpétuelle obéissance à la parole dite par le Seigneur, lorsque, prenant un petit enfant et l’ayant placé au milieu de ses disciples, il leur dit : « En « vérité je vous le dis , si vous ne devenez comme ces petits « enfants , vous 11 entrerez pas dans le royaume des « deux 1 . »
1 Amen dico vobis, nisi efliciamini siout parvuli, non mirabilis in regnum nelorum. S. Mail, avili, 3.