‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 28 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

COMMENT LE SEIGNEUR SE PLUT A MANIFESTER SES GRACES EN LA PERSONNE UE LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH.

Sandi lui , Domine , floreliunt , el sleut otlor IiaUami erunt ante le.

Avr. DD COMMUN DES APOTRES ET MARTYRS.

Brev. Romain.

Après avoir ainsi tracé les traits généraux de la vie d’Élisabeth pendant toute la durée de son union avec le duc Louis, il nous faut retourner aux premiers temps de son mariage, pour raconter quelques-uns des incidents qui ont varié l’uniformité de cette vie, et qui ont été en mcine temps des preuves touchantes de la faveur de Dieu envers son humble servante.

En 1221 , peu de temps après les noces de la duchesse, le roi André son père, qui s’était croisé quelques années auparavant, et qui revenait d’une expédition glorieuse en Égypte ', apprit de bonne source que le mariage de sa fille s’était accompli, et qu’elle était devenue réellement duchesse de Thuringe. Pour mieux s’assurer du fait, il chargea quatre magnats de sa cour, qui allaient en pèlerinage à Aix-la-Chapelle 2 , de passer à leur retour par la Thuringe, et de lui

• Elle avait duré trois ans (1218-1221), pendant lesquels les croisés avaient pris Damiette, Héliopolis, etc. Boulin. Deead. lib. vu.

1 Depuis le règne du roi saint Étienne, les Hongrois avaient coutume de se tendre en très-grand nombre au pèlerinage d'Aix-la-Chapelle, pour y vénérer

HISTOIRE DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 297 apporter des renseignements précis sur sa fille, sur son genre de vie, sur l’état de sa cour et du pays qu’elle habitait, et pour l’inviter en même temps à venir accompagnée de son mari en Hongrie, pour réjouir les vieux jours de son père, car il avait grande envie de les voir tous deux *. Les magnats, après avoir accompli leur pèlerinage au sanctuaire de Notre- Dame d’Aix-la-Chapelle, prirent en effet pour revenir la route de Thuringe, au lieu de celle de Franconie, et arrivèrent un jour à la Wartbourg. Le landgrave les reçut avec empressement, mais il lui vint aussitôt à l’esprit que sa femme n’avait pas de vêtements convenables pour paraître devant ses convives; qu’elle avait déjà découpé scs habits de noces pour leur donner une forme mieux adaptée à sa modestie 2 , et qu’il

les grandes reliques que Charlemagne y avait déposées. En 137 4 , ou, selon d’autres, en 1382, le roi Louis de Hongrie s'y rendit lui-même avec une suite pompeuse, et y bâtit une chapelle dite des Hongrois , qu'il dota richement, en l’honneur, est-il dit dans l’inscription, de la suinte Vierge, de sainte Anne, de saint Étienne , saint Émeric, saint Ladislas , sainte Élisabeth , et des autres saints de Hongrie. Les pèlerins de cette nation ont joui, jusqu’à la révolution, de privilèges très-importants. On sait que, de nos jours même, ce saint pèlerinage continue à être très- fréquenté à l’époque de l’ostension des grandes reliques, qui a lieu tous les sept ans. En 1839, il y est venu cinquante-quatre mille pèlerins. 11 est vrai qu’en 149G il y en eut cent quarante-deux mille en un seul jour.

1 Der erfure zu üungeru iu demc lande Von einem manne guter hande...

Er wolde wissen obs also were...

t'nd vie es des Kœnigstochter gienge Ob ir leben were geringe

Oder ob ire herrschaft wurde gross Und ob 6ie mochte zu ine keeme L'nd iren Herre mit ir neme t'f das er sie beide beschawct.

Vita Rhyt. § xn.

2 Ire brautkleider batte sie zeschuitten l T nd demutig gemacht nach irem sytteu.

Ibid.

n’y avait plus le temps d’en commander de nouveaux. Plein de sollicitude à cet égard , il l’alla trouver dans sa chambre, et lui dit: « Ah! chère sœur, voilà des gens' de la cour de « ton père qui arrivent; je suis sûr qu’ils viennent pour sa- « voir quel genre de vie tu mènes avec moi, et pour voir si « tu as vraiment un train de duchesse. Mais toi , comment « vas-tu paraître devant eux? Tu t’occupes tant de tes pau- « vres, que tu t’oublies toi-même ; tu ne veux jamais porter « que de ces misérables habits qui nous font honte à tous « deux. Quel déshonneur pour moi quand ils iront dire en « Hongrie que je te laisse manquer d’habits, et qu’ils t’ont « trouvée dans un état si pitoyable ! Et voilà que je n’ai plus le « temps de t’en faire faire d’autres qui conviendraient à ton « rang et au mien 1 . «Mais elle lui répondit doucement: «Mon « cher seigneur et frère, que cela ne t’inquiète pas, car je « suis bien résolue à ne jamais mettre ma gloire dans mes « vêtements; je saurai bien m’excuser envers ces seigneurs, « et je m’efforcerai de les traiter avec tant de gaieté et d’af- « fabilité , que je leur plairai tout autant que si j’avais les « plus beaux habits 2 . » Et aussitôt elle se mit en prières, et

1 Ach liebe schwester er dae ftprach

De vues vaters dyner die sein komroeu Nu weys icti wol, etc...

Sie wolleu dich nue beschawiu In eren als eine lantgræOn .

Nu wilt du tragen jamerliche kleider,. .

Das mus ich gar sere ktageu Das sy dahime davon s âge a Das ich dir lasse kleider gebrechen.

Vita Rhyt. § *vi.

Das du dich mit armen leuthen also sere bekummerêt, das du din selber vergissist. Rothe , Chr. 107 4. — Tempos ut tibi in ornatu provideam non habeo... Theod. lib. n, c. 8.

* Liebir Herre und Bruder... Rothe, 1. c. Non magni pendas hoc quia in vestitu proposui nunquatn gloriari. Theod. 1. c.

de sainte Elisabeth de hongbie. 299

demanda à Dieu de la rendre agréable à ses amis ; puis, s’étant habillée le mieux qu’elle pouvait, elle alla rejoindre son mari et les envoyés de son père. Non-seulement elle les enchanta par la cordialité de son accueil , par la douceur et l’aménité de ses manières, par sa beauté éclatante et fraîche comme l’aube du jour ' ; mais, à la grande surprise du duc et à la grande admiration des étrangers, elle leur parut vêtue d’habits de soie magnifiques, et enveloppée d’un manteau de velours d’azur, tout parsemé de perles du plus grand prix 2 . Les Hongrois dirent que la reine de France n’aurait pas su être aussi richement parée 3 . Après un brillant festin, le duc fit beaucoup d’instances pour engager ses convives à rester plus longtemps avec lui; mais comme ils s’excusèrent sur ce que leurs - compagnons de pèlerinage ne voudraient pas les attendre, il descendit avec eux à la ville , y défraya toute la dépense que leur 3uite y avait faite, et les accompagna jus-

[ch 'will midi

Also frolich und behaglich macheu Das ich ine also wol mag behageuu Also ich schone kleider hette getrageu.

Vita Rhyt. § xvi.

Et fa tant bele et colorée Comme rose est la matinée.

Moine Robert.

* Vil. Kit. Ms&. Datfiosladt. — ~ Kochem, p. 808. — Hyacinthiui coloria vestibus quæ inargaritis erant preliosissimis adoruatæ. Theod.

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