COMMENT LE BON DUC LOUIS PROTÉGEAIT SON PAUVRE PEUPLE
Liberahit pauperetii a patente, paiipemn mi mm erat adjutor.
l’s. lwi, 12.
indutub est justifia ut lorica, ut galea saliilis iu capite ejus : imluhis est vestimentis uUiouis, cl opertus est quasi pallio zeli...
Quia ego Dominas ditigens judicium , et odlo Italiens rapinani.
ls. lm, 17 ; lix, 8.
Dans la vie de ces deux saints époux, tout démontre la profonde sympathie qui les unissait, et à quel point ils étaient dignes l’un de l’autre. Nous avons vu la duchesse employer toute l’énergie et l’ingénieuse tendresse de son âme au soulagement des malheureux qui se trouvaient à sa portée; il nous reste à montrer comment le duc Louis consacrait son courage et ses talents militaires à la défense des intérêts du peuple que Dieu lui avait confié. Cet amour inné de la justice, que nous avons signalé déjà comme sa principale vertu, lui donnait un sentiment si profond des droits de ses sujets, et une sympathie si généreuse pour leurs injures, que ces motifs seuls le déterminaient à des expéditions lointaines et coûteuses, dont la cause étonnait profondément ses voisins et ses vassaux '.
Ainsi, en 1225, le duc apprit que quelques-uns de ses
1 Nu merket »as iler millier toginlsamer forât? strlieit und kosle anime ■‘.vue armt-n luthe willen. Rothc, p. 1712.
HISTOIRE
sujets, qui trafiquaient avec la Pologne et les autres pays slaves, avaient été volés et dépouillés auprès du château de Lubantsk ou Lubitz, en Pologne. Il demanda au duc de Pologne, pour ces infortunés, une réparation qui lui fut refusée. Alors il convoqua, pour le jour de la Dispersion des Apôtres ‘, une armée considérable de Ilessois, de Thuringiens et de Franconiens, en y comprenant les chevaliers de l’Osterland. Il la conduisit secrètement jusque sur les bords de l'Elbe, sans annoncer le but de sa marche. Arrivé à Leipzig, il s’y adjoignit les chevaliers saxons de son palatinat, etbeaucoupd’hommesd’armesde laMisnie, car il était tuteur du jeune margrave de cette province, son neveu. Alors seulement il déclara qu’il comptait aller jusqu’en Pologne, pour assiéger le château de Lubantsk, et venger l’injure faite à ses pauvres sujets. Ce fut un étonnement général parmi les chevaliers, qui ne pouvaient concevoir qu’il voulût aller si loin pour une simple affaire de négociants *. Comme il ne se laissait ébranler par aucune de leurs remontrances, beaucoup d’entre eux eurent envie de se retirer; mais la honte, et peut-être la crainte de sa sévérité, les retint. Force leur fut donc de le suivre jusqu’en Pologne, où il entra à la tête de son armée, et précédé d’une avant-garde de trois mille cinq cents hommes d’élite, qui arrivèrent trois jours avant lui devant Lubantsk. Ils brûlèrent la ville et investirent le château eu l’attendant. Le duc de Pologne fut
1 Cette fête, <[ui se trouve dans les anciens calendriers dès le neuvième siècle, était tixée au 15 juillet. Elle avait pour but de célébrer le départ des apôtres pour leurs différentes missions après l'ascension de N. -S. et la descente du Saint-Esprit. Elle se célèbre encore en Allemagne et dans les diocèses de la Lorraine.
5 Do sie das vernainen, do wundcrle sicii das gantze licer solches zuges voti déni lierrn. Etlichen weren gerne daheymen bleiben, etc. Adam lîrsinus. p. 1 283.
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extrêmement surpris d’apprendre qu’un landgrave de Thuringe était venu de si loin envahir son pays, à la (ête d’une si puissante armée et lui envoya des offres de satisfaction pécuniaire; mais Louis les repoussa, en lui disant qu’il aurait dû le3 faire lorsqu’il lui en écrivit à l’amiable, avant de se mettre en campagne; et qu’il ne voulait pas avoir fait une si longue route pour rien 1 2 . Puis étant arrivé devant Lubanlsk, il en pressa vivement le siège. Le prince polonais lui envoya alors un évêque, pour lui adresser de nouvelles et plus fortes représentations. Cet évêque lui dit qu’il ne devait pas oublier que les Polonais élaient aussi de fameux guerriers, et que, s’il ne s’en retournait pas sans délai, le duc de Pologne viendrait le lundi d’ensuite avec toute son armée, et exlerminerait tous ces Allemands. A quoi le landgrave reprit qu’il serait charmé de faire la connaissance du duc, et qu’il resterait huit jours après le lundi fixé, afin de voir un peu quelle sorte de gens c’étaient que les Polonais 3 . Mais ni le duc ni ses Polonais ne parurent. Après quelques assauts, le château se rendit; et Louis, après l’avoir rasé, s’en retourna chez lui, en laissant dans toute l’Allemagne orientale l’opinion la plus favorable sur sa justice, son courage, et son amour du pauvre peuple.
Quelque temps après, le duc se mit en campagne pour une cause qui parut encore plus insignifiante; mais cet incident donne une idée si juste de la bonté et de la popularité de son caractère, ainsi que des mœurs de cette époque, que nous le raconterons en détail. Deux ou trois ans auparavant, à la foire annuelle d’Eisenach, comme le duc était descendu dans la ville, et s’amusait à regarder les boutiques et les étalages, il
1 Do verwunderte er sich desaen gar sehr das eiu Landgraffe ru Duringrn also mit solcher grosser macht aus fernen landen îhn auchte. Ibid.
* Ehr wolle sich nicht umbsonst so ein ferne reyse und zugk getlian. Ibid .
1 Was die Polen vor Leule weren. Winkeluiatin, p. 259.
HISTOIRE
vit un pauvre colporteur qui n’avait qu’une fort petite pacotille, et qui vendait des dés, des aiguilles, des cuillers, des images de plomb, et de petits bijoux de femmes '. Le duc lui demanda s’il avait de quoi se nourrir avec ce petit négoce : « Eh ! Monseigneur, » répondit le colporteur, « j’ai honte « de mendier, et je ne suis pas assez fort pour travailler à la « journée; mais si je pouvais seulement aileron sûreté d’une « ville à l’autre, je pourrais, avec la grâce de Dieu, gagner « ma vie avec ce petit magot, et même faire en sorte qu’au « bout de l’année il vaudrait une fois de plus qu’au commen- « cernent 2 . » Le bon duc, touché de compassion, lui dit : « Eh bien! je te donnerai mon sauf-conduit pendant un an; « tu ne payeras ni octrois, ni péages dans toute l’étendue de « mon domaine. Combien estimes-tu ton paquet? » — « Vingt schellings, » répondit le colporteur. « Donnez-lui « dix schellings, » dit le prince à son trésorier qui l'accompagnait, « et faites-lui expédier un sauf-conduit avec mon sceau. » Puis se retournant vers le colporteur : « Je veux me « mettre de moitié dans ton commerce ; promets-moi que tu « seras fidèle compagnon, et moi je te tiendrai quitte de tout « dommage 3 . » Le pauvre colporteur fut au comble de la joie, et se remit en course avec confiance et succès. Au nouvel an, il revint trouver son noble associé à la Warlbourg, et lui montra tout son paquet, qui s’était beaucoup accru. Le landgrave y prit quelques petits objets, qu’il donna à ses domestiques. A chaque premier jour de l’an, le colporteur revenait
> Und ginge dorch korlze wilc, und beaalie dv k ramier. Nu fanl er gar (■.Mien armen kremer mil ovine verlicliin krarne, der halle ftngirhule, naldin, driunnien, floiten, biien, vorspan und lefTelle. Rollie, p. 1109.
* ldi wolde midi von Golcs gnadinn wo von dexseme kreme irnerin. Ibid. 3 ldi w cl din geaelle werde mil der kremerie, globe mil - gel rime geselladiafl, und idi wili didt scliaddoz Italien. Rollie, I. e.
i»k sainte Elisabeth de Hongrie s 13
à Ja Wartbourg, pour faire part au prince des accroissements de son petit fonds, qui devint bientôt si considérable qu’il 11 e put plus le porter sur le dos. Aussi acheta-t-il un âne, fit deux ballots de sa marchandise, et se mit à faire des tournées de plus en plus longues et productives.
Or, il arriva que, vers la fin de l’année 1225, le colporteur avait été à Venise, où il avait acheté une foule d’objets étrangers et précieux : force bagues, bracelets et broches pour la poitrine des femmes, des couronnes et des diadèmes en pierres précieuses, des coupes et des miroirs en ivoire, des couteaux, des langues de couleuvres, des chapelets de corail, etc. '. Comme il se disposait à regagner la Thuringe, afin de se trouver à la Wartbourg pour la nouvelle année, selon sa coutume, il arriva à Wurtz bourg en Franconie, où il exposa en vente sa marchandise. Certains Franconiens qui vinrent la voir y trouvèrent plusieurs bijoux fort à leur gré, et qu’ils auraient bien voulu donner à leurs femmes ou à leurs amies 2 , mais sans les payer cependant. C’est pourquoi ils firent guetter le départ du colporteur, et se mirent en embuscade pour l’attendre à quelque distance de la ville, puis fondirent sur lui comme il passait, et lui enlevèrent son âne et toute sa marchandise. Il eut beau leur montrer le sauf-conduit du landgrave de Thuringe, ils s’en moquèrent, et voulurent même le lier et l’emmener avec eux. Ce 11 e fut qu’avec peine qu’il s’échappa de leurs mains. 11 s’en vint tout tristement à Eisenach trouver son seigneur et associé 3 , et lui raconta son malheur. « Mon cher compère, » lui dit en riant le bon prince, « ne te mets pas tant en peine de la perte de notre marchandise; « prends un peu de patience, et laisse-moi le soin de la cher-
1 Nattirne zcungen und corallcn, paler nosler, und derglieliin. Ibid.
’ Unde «y crin wibin imdeamyen gebin woldin... Ibid.
* Und quain zcu synie lier ri n unde gcsellin trurig. Ibid.
«clier 1 . » Aussitôt il convoqua les comtes, les chevaliers et les écuyers des environs, et même les paysans, qui combattaient à pied, se mit à leur tctc, entra sans délai en Franconie, et dévasta tout le pays jusqu’aux portes de Wurtzbourg, en s’enquérant partout de son àne. A la nouvelle de cetle invasion, le prince-évêque de Wurtzbourg lui envoya demander ce (jue voulait dire une semblable conduite. A quoi le duc répondit qu’il cherchait un certain âne à lui, que les hommes de l’évêque lui avaient volé 2 . L’évêque lit aussitôt restituer l’âne et son bagage, et le duc s’en retourna tout triomphant chez lui, àla grande admiration du pauvre peuple dont il prenait ainsi la défense.
Mais, pendant qu’il était ainsi occupé, il reçut de l’empereur Frédéric II l’invitation de venir le rejoindre en Italie. Il partit aussitôt, et franchit les Alpes avant la tin de l’hiver. Il fit avec l’empereur toute la campagne contre les Bolonais et les autres villes insurgées, et se trouva à la grande diète de Crémone à Pâques 122G. L’empereur fut si satisfait de son courage et de son dévouement, qu’il lui accorda l’investiture du margraviat de Misnie , dans le cas où la postérité de sa sœur Judith, veuve du dernier margrave, s’éteindrait, et en même temps celle de tout le pays qu’il pourrait conquérir en Prusse et en Lithuanie, où il nourrissait le projet d’aller porter la foi chrétienne 3 .
1 Do anlwcrle euie lier millier forste lachiiidc , uude spraeh : • Mjn liber geselte, betruwe dich nichl umme uusim bruni, und zucli ouch nergin, » Ibid.
* Waz lier damede meyuetc. Do antwerte der Lanlgrafe, lier suclite syueu eail, den eme syne man genommen hetten. Ibid.
8 Ce projet fut exécuté peu d'années plus tard par l'ordre Teutonique, dont Conrad, frère du duc Louis, était l'un des principaux chefs; on peut donc croire que les plans de l’époux d'Élisabeth n’out pas été sans quelque inQuenca sur cet événement, l'un des plus importants du moyen âge par ses suites. — Berthold. Mss. Goth. Sagittarius, etc.