CHAPITRE XVII
COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH APPRIT LA MORT DE SON MARI ; ET DE SA GRANDE ANGOISSE ET TRIBULATION.
Quo milii avulsus es P quo mihi raptus a nianlbus, homo unanimis, homo senmdtim cor meum ? Amavimus nos in vita : quomndo in morte sumus separali?... Oinnino opus mords, horrendum divordum. Quis enim tain suavi vinculo mutui nostri non pepercissel amoris, niai todus suavitade Inimica mors?
S. Bernard, in Gant, serin. 26.
Flebat igitqr irremediabilibus lacrymis.
Tob- X, 4.
Les seigneurs que le duc Louis avait chargés en mourant d’aller annoncer sa mort en Thuringe, avaient un long et difficile voyage à accomplir; et la funèbre nouvelle qu’ils avaient à rapporter dans leur patrie n’était pas de nature à leur faire accélérer leur marche. Ils n’arrivèrent en Thuringe que l’hiver déjà commencé. La jeune duchesse avait pendant cet intervalle donné le jour à son quatrième enfant, Gertrude, et ne put voir les messagers lorsqu’ils arrivèrent. Ce fut donc à la duchesse mère et aux jeunes princes Conrad et Henri qu’ils apprirent la perte si cruelle et si inattendue qui les avait frappés. Au milieu de la consternation générale que cette nouvelle répandit dans la famille et le peuple de l’illustre défunt, des hommes pieux et prudents s’occupèrent
HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 367 de l’effet qu’elle pourrait produire sur la jeune mère, veuve sans le savoir *. Sophie elle-même retrouva un cœur de mère pour celle que son fils avait tant aimée : elle donna les ordres les plus sévères pour que personne ne laissât soupçonner à sa belle-fille le malheur qui l’avait frappée, et prit toutes les précautions nécessaires pour que ces ordres fussent fidèlement exécutés a . Cependant le temps nécessaire s’étant écoulé depuis ses couches, il fallut bien apprendre à cette tendre et fidèle épouse le malheur dont Dieu l’avait frappée; et ce fut la duchesse Sophie qui se chargea de cette douloureuse mission 3 . Accompagnée de plusieurs nobles et discrètes dames, elle alla trouver sa belle-fille dans son appariement. Élisabeth les reçut avec respect et affection, et les fit asseoir autour du lit de repos sur lequel elle était couchée, sans se douter le moins du monde de l’objet de leur visite 4 . Quand elles eurent toutes pris place, la duchesse Sophie lui dit : « Prenez courage, ma fille bien-aimée, et ne vous laissez pas « troubler par ce qui est arrivé à votre mari, mon fils, par la « volonté de Dieu, à qui, comme vous le savez, il s’était en-
1 l’rovidebat autem providentia piorum et discretorum... Theod. IV, 6.
! Vita Rhyt. § xxvt.
8 Selon une autre version, appuyée sur plusieurs chroniques, ce fut la pierre de la bague que le duc lui avait laissée qui , en sautant hors de l'anneau à l’heure même où Louis expirait, fit concevoir à Élisabeth la première notion de son malheur. — On montre encore, chei le prince de Solms, au château de Braunfels, près Welzlar, un anneau ayant appartenu à notre sainte, et qui renferme un grenat rompu par le milieu. C’est cette pierre qui, d’après la tradition locale, se serait brisée au moment de la mort de son mari.
* Assumtis quibusdam nobilibus et discretis matronis... Reverenter ab ipsa et benigne suscepta est. Theod. 1. c.
Cuit bette keine achtong uf den ding S y satzen zicli zu ir umb ir bette...
Vita Rhyt. 1. c.
HISTOIRE
« tièrement abandonné '. » Élisabeth, voyant le calme de sa belle-mère qui lui disait ces mots sans pleurer, ne soupçonna pas toute l’étendue de son malheur; et, s’imaginant que son mari avait été fait prisonnier, elle répondit : « Si mon frère « est captif, avec l’aide de Dieu et de nos amis, il sera bientôt « racheté. Mon père, j’en suis sûre, viendra à notre secours, « et je serai bientôt consolée 2 . » Mais la duchesse Sophie reprit aussitôt : « O ma bien chère fille, soyez patiente, et « prenez cette bague qu’il vous a envoyée ; car, pour notre « malheur, il est mort 3 . — Ah ! Madame, » s’écria la jeune duchesse, « que dites-vous? — Il est mort, » répéta la mère 4 . A ces mots Élisabeth devint pâle, puis toute rouge ; laissant tomber ses bras sur ses genoux et joignant ses mains avec violence 5 , elle dit d’une voix étouffée : « Ah ! Seigneur « mon Dieu ! Seigneur mon Dieu ! voilà que le monde en- « fier est mort pour moi, le monde et tout ce qu’il renferme « de doux 6 . » Puis, se levant éperdue, elle se mit à courir
’ Forli animo esto, ülia mea dilecta... Theod. — Rollie, 1718.
1 Umb das ire swiger...
Oue v/e vnen ir das nicht konde gesagc...
Vite Rhyt. 1. c.
Si capllvus dctinetur fratcr meus, Dei et amicorum nostrorum adjutorio poterit liberari. Theod.
9 Bis geduldig, du allcrlibisle tochtir, und nim zu dir dis flngirlin, den lier dir gesant had, wan lier ist leidir gestorben... Rothe, 1718.
* Ey, frowe mcin was saget ir. C. Darmst. Cui socrus « mortuus est. » Theod. 1. c.
Dae wurde sie bleich und darnach rodt
Dy arm fylen ir in den schus...
Vita Rhyt. 1. c.
Connodatos digitos super genua mitlens. Theod. 1. c.
* Ach herre Gotte, lierre Gott , sie sprach... Vita Rhyt. — Mortuus est mlhi mundus, et omne quod in mundo blanditur. Theod. 1. c.
uk sainte Elisabeth de Hongrie. 369
«le toutes ses forces à travers les salles et les corridors du château, en criant : «Il est mort, mort, mort! » Elle ne s’arrêta que dans le réfectoire, où elle trouva devant elle un mur, contre lequel elle resta collée et baignée de larmes. Elle était comme folle *. La duchesse Sophie et les autres dames la suivirent, la détachèrent de la muraille qu’elle tenait embrassée, la tirent asseoir, et essayèrent de la consoler. Mais aussitôt elle commença à pleurer et à sangloter avec violence, en prononçant des paroles entrecoupées : « Main- « tenant, » répétait-elle sans cesse, « maintenant j’ai tout « perdu : ô mon bien-aimé frère, ô l’ami de mon cœur, « ô mon bon et pieux mari, tu es donc mort, et tu m’as lais— « sée dans la misère ! Comment vivrai-je sans toi? Ah! pau- « vre veuve abandonnée, malheureuse femme que je suis ! « Que celui-là qui n’abandonne pas les veuves et les orphe- « lins me console ! O mon Dieu, consolez-moi ! ô mon Jésus, « fortitiez-moi dans ma faiblesse 2 ! »
Cependant ses femmes vinrent la prendre, et voulurent la conduire dans son appartement; elle se laissa entraîner en chancelant; mais arrivée dans sa chambre, elle tomba la face contre terre sur le parquet *. Quand on l’eut relevée, elle recommença ses pleure et ses lamentations. A sou tour la duchesse Sophie s’abandonna à sa douleur de mère, et mêla
1 Repente surgens cum flelu celer! gressu longitudinal! pulatii cum irnpelu perlransiit. Entra se namque poslta mente usquequaque percurrisset , nisl paries obstilisset, cui adlueserat. Tlieod... Unde ging snellis gcltins obir daz muez huez licne, und ted also al) ty nlebt mer redelicbteil bette und spracli : Ces turbin, yestorbin, yestorbin. Rotlie, p. 1118.
* Ach mir armai trostelosin wetwen, acb mir enelindin fiowin, nu truste midi der, der wctwen und weisin mit syncn gnadin niclil vorlessit. Rotlie, 1. e. O mein liertzallerliebsler Bruder, aeli mein lieber rrommer manu, bist du dann gestorbeu... acb wie willc icb kiennen leben obne dein gegenwarl... O mein Jésus, staerke midi in meiner sdiwacbbeil 1 Kocbern, p. 818.
» Ibid.
(Eu, res. vu. — Saiule Atisabeth. I. 2 1
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ses larmes à celles de sa belle-fille, comme firent aussi les nobles dames et demoiselles qui assistaient à ce triste sj*ectacle. A leur exemple, toute la maison ducale, toute la population de ce château de Wartbourg où Louis avait passé presque toute sa courte vie, se livra sans réserve à la douleur qu’avaient retenue jusqu’alors les ménagements dus à l’état de la pauvre veuve. Le spectacle de la profonde angoisse de celle-ci ajoutait encore à l’impression produite par l’irréparable perte du souverain bien-aimé Pendant huit jours, a 1 ne furent, dans cette résidence, que larmes, gémissements et hurlements de douleur 2 . Mais ni cette abondante sympathie, ni aucun autre adoucissement, ne pouvaient calmer l’affliction d’Élisabeth : en vain cherchait-elle un remède à son désespoir. Et cependant il y avait auprès d’elle, dit son pieux historien, un consolateur tout-puissant 3 , l’Esprit-Saint, le père des veuves, des orphelins, des cœurs brisés, qui mesurait ses épreuves à sa force, et qui songeait à la combler de ses grâces, en mettant le sceau à sa douleur.
En effet, voilà cette chère Sainte, que nous avons vue dotée, dans une union vraiment chrétienne, du plus riche bonheur de cette vie, la voilà veuve à vingt ans : voilà l’épouse aimante et tant aimée, condamnée désormais à l’épreuve souveraine de la solitude du cœur. Ce n’était point assez pour le divin Seigneur de son âme, de l’avoir initiée dès l'enfance aux traverses de la vie, à la calomnie et aux persécutions des
1 Fluebant oeuli omnium et niadebant lacrvinis super interilu viri tais amabilis, et compassione relictæ uxoris tain iniserabilis. Tlieod. 1. e.
1 Aile gegenwertige mussten «einen und beulen. Kodiein, I. c.
B ey lien ganlzeu acbt tages Gehort av auf des grosse otages.
Vils Hhyt. I. c.
3 Aderat lauien qui pupillum suscipit et viduarum consolator inter sur. Spiritus aanctus... Theod. 1. c.
DK sainte Elisabeth de Hongrie. 371
méchants ; elle y avait conservé intacte sa tendre confiance en lui. Ce n’était pas assez de l’avoir tentée par l’éclat des grandeurs royales, par les hommages flatteurs d’une brillante chevalerie, par les joies intimes et la pure félicité de sa vie conjugale : au milieu de tout ce bonheur, elle avait toujours placé au premier rang, dans son cœur, la pensée du ciel ; dans sa vie, le soulagement des misères de ses frères délaissés et souffrants. Tout cela ne suffit point encore aux exigences de l’amour divin : il faut, de plus, qu’avant d’entrer en partage des joies célestes, celle qui a soulagé tant de misères devienne à son tour la plus misérable, la plus délaissée des créatures : avant de voir s’ouvrir le trésor de la vie éternelle, il faut qu’elle meure chaque jour mille fois au monde et à tous les biens de la vie mondaine. Désormais jusqu’au dernier jour de son existence, des orages sans fin vont assaillir cette frêle plante ; et, par une faveur merveilleuse, mais facilement intelligible aux amis de Dieu, au lieu de se briser ou de se ployer affaissée contre terre, la voilà qui se redresse, s’épanouit de toutes parts, pour recevoir la rosée du ciel, et refleurir avec un éclat sans pareil. Si la perte d’un si tendre époux, si la ruine subite d’une union si sainte, a pu plonger pour un jour dans l’abîme du désespoir ce cœur prédestiné, bientôt de nouvelles et plus cruelles épreuves vont lui rendre toute sa force, tout son calme, et son invincible ardeur. Si elle a succombé un instant, percée d’outre en outre par la blessure d’un amour mortel, bientôt relevée, elle enveloppera tout son cœur d’une chaîne d’amour céleste, qu’elle attachera au trône du Très-Haut, et que rien ne pourra rompre ni relâcher. A mesure qu’elle approchera de la fin de sa carrière, l’exaltation de la victoire remplacera en quelque sorte chez elle le tranquille courage de ses luttes précédentes; elle aura le pressentiment et l’instinct du triomphe.