‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 38 sur 46 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH FUT CHASSÉE DE SON CHATEAU AVEC SES PETITS ENFANTS, ET RÉDUITE A UNE EXTRÊME MISÈRE \ ET DE LA GRANDE INGRATITUDE ET CRUAUTÉ DES HOMMES ENVERS ELLE.

Vidl lacnuias iiinoceiitium ; et ueiuinem cunsulatoreui.

Eccl. iv.

Paupereula , leinpestate convuUa, ali.'ipic ulla consolationc...

Isa! * llv. il.

Epentes, angiMtiati, afllicti, quibus dljrims 11011 erat mundus.

Hkuk. xi, 37 , 38.

K.n commençant cette seconde partie de la vie d’Élisabeth avec sa vingtième année, nous ne pouvons nous défendre d’avertir le petit nombre de lecteurs qui nous auront suivi jusqu’ici, qu’ils vont voir disparaître désormais le peu d’attrait purement humain, de semblant romanesque qu’ils ont peut-être trouvé dans ce qui précède. Ce ne sera plus une jeune et naïve épouse, cherchant à confondre, dans l’innocente tendresse de son âme, le culte de son Père céleste avec les plus douces affections de la terre; ce sera une pénitente livrée à toute la grandeur de la vie ascétique, s’élançant hors des voies ouvertes à la piété commune des fidèles, déracinant de sa vie et brisant dans son cœur tout ce qui avait pu s’y

HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 373 placer à côté de Dieu ; ce sera la veuve chétienne élevée à sa plus haute puissance, de plus en plus dépouillée d’elle-même, et arrivée enfin à un degré d’abnégation et de mortification spirituelle qui répugne profondément à l’intelligence comme au cœur, tels que la nature humaine nou3 les a donnés, et qui exige, pour être goûté et compris, à la fois toute la force et tout l’abandon d’une foi sans mélange.

La compassion dont nous avons vu la jeune veuve entourée pendant les premiers moments de son deuil, ne devait être ni longue ni efficace. Peu de temps s’écoula avant que la persécution et l’ingratitude ne vinssent ajouter toute leur amertume à la douleur qui remplissait son cœur. Tandis que, livrée tout entière à cette douleur, elle restait étrangère aux soins du gouvernement qui lui était dévolu par la mort de son mari et par la minorité de son fils encore enfant, d’anciennes inimitiés se réveillèrent contre elle, et profitèrent de cette occasion favorable pour accabler celle qui venait d’être frappée d’en haut, et pour envenimer la blessure que Dieu lui avait infligée'. Le duc Louis avait, comme on l’a vu, deux frères puînés, Henri et Conrad ; ces jeunes princes s’étaient laissé entourer d’hommes étrangers à tout sentiment de justice et d’honneur 2 . Ces conseillers iniques s’attachèrent surtout à séduire le landgrave Henri, dit Raspon, et à l’engager, au nom de ses propres intérêts, dans une lâche conspiration contre sa belle-sœur. Ils lui représentèrent que, conformément à l’antique loi du pays de Thuringe, la principauté tout entière devait rester indivise entre les mains de l’aîné des princes de la famille souveraine, qui seul devait se marier ; que si les puînés voulaient prendre femme, ils pou-

1 Percussam a Deo peraecuti sunt, et super dolorem vulneris ejus addenles... Tlieod. IV, 7, ex Psalm.

1 Dei timoris et justiliip, propriæ lionestatis cl disciplina; obliti. Ih-

HISTOIRE

vaient tout au plus obtenir en apanage quelques domaines, et descendaient au rang de comtes, en restant toujours vassaux de leur aîné ; que, par conséquent, il était de la plus haute importance pour lui, Henri, de s’emparer immédiatement de l’autorité souveraine et des droits de l’aîné de la maison, en mettant de côté le fils du duc Louis 1 , Hermann, et de se marier lui-même, pour que le pays restât à sa lignée. Ils n’osèrent, à ce qu’il paraît, lui conseiller d’attenter à la vie de l’héritier légitime; mais ils le pressèrent d’expulser la veuve de son frère avec tous ses enfants, y compris le petit Hermann, non-seulement de la résidence souveraine de la Wartbourg, mais aussi d’Eisenach et de toutes les autres possessions souveraines. Si par hasard, ajoutaient-ils, cet enfant vivait, il serait trop heureux, arrivé à l’âge d’homme, de recevoir de son oncle un ou deux châteaux pour tout apanage 2 . En attendant, il fallait se hâter de l’éloigner, et pour cela chasser sa mère, la prodigue et bigote Élisabeth 3 .

Le duc Henri eut le malheur de se laisser gagner par ces lâches conseils. La justice et l’honneur, dit le vieux poète, s’enfuirent de son cœur 4 , et il déclara la guerre à la veuve et à l’orphelin qu’il avait juré de protéger. Son jeune frère, Conrad, se laissa convaincre comme lui; et, munis de leur double consentement, des courtisans félons coururent auprès de la duchesse Élisabeth, pour lui signifier la volonté de leur nouveau maître. Ils la trouvèrent auprès de sa belle-mère Sophie, qu’une douleur commune avait rapprochée d’elle.

1 Vitâ Rhvt. § xxvll.

* So worde er fro dus eine eyn sloz adir zcwey wordin. Rolhe, p. 172!). ’ Tanquam diagipalrix et prodiga. Leg. Aurea.

Beyde die liubscheit uud die zcuchl l)y teten von ente tiy flucht

Vita Rhyt. 1 . c.

Ils commencèrent par l’accabler d’injures, lui reprochèrent d’avoir ruiné le pays, prodigué et épuisé les trésors de l’État, trompé et déshonoré son mari; et lui annoncèrent que, pour châtiment de ses crimes, elle était dépouillée de toutes ses possessions, et que le duc Henri, désormais souverain, lui ordonnait de sortir à l’instant même du château *. Élisabeth, étonnée de ces insultes et de ce message, essaya de fléchir ses grossiers ennemis, et les supplia humblement de lui accorder un délai. La duchesse Sophie, révoltée de tant de brutalité, prit sa belle-fille entre ses bras, et s’écria : « Elle reste tera avec moi; personne ne me l’arrachera. Où sont mes « fils? je veux leur parler. » Mais les émissaires lui répondirent : « Non, il faut qu’elle sorte d’ici à l’instant 2 ; » et se mirent en devoir de séparer de force les deux princesses. Voyant que toute résistance était vaine, la duchesse Sophie voulut du moins accompagner la pauvre Élisabeth jusqu’à la porte extérieure du château. On refusa même à la souveraine détrônée la faculté d’emporter quoi que ce fût avec elle ; mais elle trouva dans la cour ses petits enfants et deux de ses filles d’honneur qui devaient être expulsées en même temps, et qui nous ont conservé le récit de cette scène douloureuse. Arrivées à la porte du château, la duchesse Sophie embrassa de nouveau Élisabeth en versant d’abondantes larmes, et ne pouvait se décider à la détacher de son sein. La vue des enfants du fils qu’elle avait perdu, de ces orphelins condamnés à partager le sort de leur innocente mère, redoublait

1 Leg. -Vu rca ; Kochern, 819; P. Apollin. 287.

2 Dy mutter sprach: «Sy solten dae obeu pleiben Manu soit aie nirgend vuu ihr treibeuu

Bys das ir soen ze ir queme... »

Sy sprachea : « Sy soll und musa daevon ■

Vita Rhyt. 1. c.

HISTOIRE

l’affliction et l'indignation de leur aïeule Elle demanda de nouveau, et avec les plus vives instances, à voir ses fils Henri et Conrad, persuadée qu’ils ne résisteraient pas à ses supplications. Mais on lui répondit qu’ils n’étaient pas là; et, en effet, ils s’étaient cachés pendant l’exécution de leurs ordres, et n’avaient pas osé affronter les pleurs et les prières de leur mère, ni le spectacle des maux auxquels ils condamnaient leur belle-sœur. Enfin, apres avoir longtemps mêlé ses larmes à celles d’Elisabeth, qu’elle tenait toujours embrassée, Sophie, chez qui, dit un narrateur, la douleur de la mort de son fils s’était tout entière renouvelée et augmentée de la honte qu’elle ressentait de la félonie des enfants qui lui restaient, Sophie se résigna à laisser partir sa belle-fille, en s’abandonnant aux transports de la plus violente affliction. Les portes du château où la jeune duchesse avait régné pendant tant d’années, se refermèrent derrière elle. Dans cette cour, dont à la vérité les plus nobles chevaliers étaient partis pour reconquérir le tombeau du Christ, il ne se trouva personne pour remplir le premier devoir de la chevalerie, et offrir asile ou secours à la veuve et aux orphelins. La fille des rois descendit seule et à pied, en pleurant, le sentier rude et escarpé qui menait à la ville. Elle portait elle-même entre ses bras l’eufant dont elle venait d’accoucher : les trois autres étaient conduits par ses filles d’honneur, qui la suivaient *.

' Zusanicn gicngen dy zwey

l-'raw Sophia und saud Elisabet Dy kinder schrietten ouch damit Es iiiuchl Colt iu dent hv minci erbarincu ,

Etc., etc.

Vita Rhyt. 1. c.

* Descendit ergo de subliuii lilia regis, liens et tristis,per declivuni ruontis... Tlieod. 1. c.

Ir kind trueg sy au ireu armen... Vita Rhyt. 1. c. Justi, p. 08. Les vieille»

DE SAINTE ËLISAliETH DE HONGRIE. 377

C’était en plein hiver 1 , et le froid était très-rigoureux' 2 . Arrivée au bas de la montagne de Wartbourg, et étant entrée dans cette ville d’Eisenach qu’elle avait comme inondée de sa charité , elle y trouva des cœurs non moins impitoyables. En effet, le duc Henri avait fait proclamer dans la ville que quiconque accueillerait la duchesse Elisabeth ou ses enfants encourrait son très-grand déplaisir; et, par une ingratitude plus révoltante encore que la cruauté de cet ordre, tous les habitants d’Eisenacb y obéirent : le désir de complaire au nouveau maître, peut-être aussi celte conscience des bienfaits reçus qui pèse si lourdement sur les âmes viles, l’emporta chez eux sur toutes les lois de l’humanité, de la piété, de la justice. En vain l’infortunée princesse alla-t-elle, toujours entourée de ses quatre petits enfants, frapper en pleurant à toutes les portes, à celles surtout des gens qui lui avaient auparavant témoigné le plus d’affection 3 : elle ne fut admise nulle part. Enfin elle s’en vint à une misérable taverne, d’où l’hôtelier ne put ou ne voulut pas la chasser; car elle déclara que cet endroit était commun à tout le monde, et qu’elle voulait y rester 4 : «On m’a pris tout ce « que j’avais, » disait-elle toujours en pleurant; « je n’ai

peintures de Marburg la représentent ainsi. Cependant M. Stœdtler remarque avec raison que, d’après les Dicta îv Ancill., ses enfants paraissent ne lui avoir été apportés que le lendemain matin , du château à l’église où elle s’était réfugiée.

1 Au commencement de l’année 1228.

1 Rothe, 1. c. Vita Rhyt.

3 Weyuende...

Dac sj niemeud herbergeu volt Dy ir \or freuutlich warcu uud huit.

Vita Ithjrt. 1. c.

* Der virt koude iv nicht ausgelreiben

Sy volt in der tabem bleibeu Dy allermeniglich geir.ein vas.

Ibid.

HISTOIRE

« plus qu’à prier Dieu 1 ! » L’hôtelier lui assigna pour asile pendant la nuit, à elle et aux siens, une masure qui renfermait ses ustensiles de ménage, et où étaient logés ses pourceaux 3 . Il les fit sortir pour donner place à la duchesse de Thuringe, à la princesse royale de Hongrie. Mais, comme si ce dernier degré d'humiliation avait ramené subitement le calme dans son âme, à peine se trouva-t-elle seule dans ce réduit impur, que ses pleurs séchèrent, et qu’une joie surnaturelle descendit en elle, et la pénétra tout entière. Elle resta dans cette disposition jusqu’à minuit : à cette heure, elle entendit la cloche qui sonnait matines au couvent des franciscains, qu’elle avait elle-même fondé du vivant de son mari. Elle se rendit sur-le-champ à leur église; et, après avoir assisté à l’office, elle les pria de chanter le Te Deum pour rendre grâce à Dieu des grandes tribulations qu’il lui envoyait 3 . Son ardente piété, sa soumission absolue à la volonté divine, la sainte joie de l’âme chrétienne que son Père céleste daigne éprouver, son ancien amour de la pauvreté évangélique, reprirent alors sur elle tout leur empire, pour ne le reperdre jamais. Prosternée au pied des autels, pendant qu’au milieu des ténèbres de cette triste nuit ce

1 Hom m'a tollu quanque j'avoie,

Dit la bonue dame en plorant.

lie ce vais-je Dieu aorant.

Hutebeuf, f. 34.

s lu i]ua eraut vas» et supellectilia ipslus eauponls, et in qua fuerant porci illitis. Dict. tv. Ancill. 2011). In ara porcorum peruoctare compulsa. Serin. S. Bonaventuræ.

9 Mausit cum magna jucumlilate spiritua... Media veto nocle surgens, ad uiatulinas fratruin miuorum... , rogaus eos ut Imunurn decantarent angoiicuni : Te Deum iaudainus, in tribulalionibus suis glorians, et gratias agent Deo. Theod. 1. c. — Ce couvent élait situé au lieu où l’on voit aujourd'hui, sur la grande place d’Eisenach, t’aucieu palais des ducs, la tour des cloches , et le jardin de CharloUenbourg.

chant d’allégresse si incompréhensible au monde montait vers le ciel, elle édifiait ses fidèles suivantes par la ferveur et l’humilité des élans de son âme vers Dieu. Elle le remerciait à haute voix de ce qu’elle était maintenant pauvre et dépouillée de tout, comme il 1 était lui-même dans la crèche de Bethléem : « Seigneur, » disait-elle, « il faut que votre « volonté soit faite ! Hier j’étais duchesse, avec de grands et « riches châteaux; aujourd’hui me voilà mendiante, et périt sonne ne veut me donner asile. Seigneur, si je vous avais «mieux servi pendant que j’étais souveraine, sij’avab fait « plus d’aumônes pour l’amour de vous, c’est maintenant « que je m’en féliciterais : malheureusement il n’en a pas « été ainsi 1 ! » Mais bientôt la vue de ses pauvres enfants tourmentés par la faim et le froid éveillait de nouvelles douleurs dans son tendre cœur : « J’ai mérité de les voir souf- « frir ainsi, et je m’en repens amèrement!... Mes enfants « sont nés princes et princesses, et les voilà affamés, et « n’ayant pas même de la paille pour se coucher ï î J’en ai le « cœur percé d’angoisse, à cause d’eux; quant à moi, vous « savez, ô mon Dieu ! que je suis indigne d’avoir été élue « par vous à la grâce de la pauvreté ! »

Elle resta assise dans cette église, entourée des siens, pendant tout le reste de la nuit et une partie du jour suivant : cependant l'intensité du froid, et la faim dont se plaignaient ses enfants, l’obligèrent d’en sortir, et d’aller de nouveau mendier un gîte et quelques aliments 3 . Elle erra longtemps en vain dans cette ville, où tant d’hommes avaient été nourris,

1 Geslern was ieh vin landgræflln and Iiet burg and slol... lias hubv ieli leider night getlian. Passional, f. Cl. * — Happel, Coneio, p. 25.

* Meine kind sein fllrsten und fUrstin und sein erliungert und ligen hye on ailes stro. Das bcschweret mir mein hertz... Ibid.

3 Ad ecclesiam inultum morabatur sedendo in ea... In multa Crigoris aeperitate neseiebat quo cum parvulis diverteret. Theod. I. e.

HISTOIRE

soignés, guéris, enrichis par elle 1 : enfin un prêtre, trèspauvre lui-même, eut pitié de celte sainte et royale misère ; et, bravant la colère du landgrave Henri, il offrit à la veuve et aux enfants de son défunt souverain de partager son humble logis. Élisabeth accepta avec reconnaissance cette charité; il leur prépara des lits avec de la paille, et les traita selon sa pauvreté 2 ; mais afin d’obtenir quelque chétive nourriture pour ses enfants et elle-même, elle fut obligée de mettre en gage des bijoux qu’elle avait sans doute sur elle au moment de son expulsion de la Wartbourg s . Cependant ses persécuteurs ayant appris qu’elle avait trouvé un asile, et persévérant dans leur acharnement, lui intimèrent l’ordre d’aller loger chez un des seigneurs de la cour qui lui avait témoigné le plus d'inimitié, et qui possédait à Eisenach une vaste habitation avec de grandes dépendances. Cet homme ne rougit pas d’assigner à la duchesse un réduit étroit, où il la renferma avec toute sa famille, en la traitant avec une grossièreté révoltante, et en lui refusant toute nourriture et même de quoi se chauffer : sa femme et ses serviteurs imitaient son exemple *. Élisabeth passa la nuit dans cet indigne lieu, toujours désolée par le spectacle des souffrances de ses enfants, que la faim et le froid rigoureux tourmentaient 5 . Le lendemain matin, elle

1 Do ging die licbe S. Elsabet die arme leute dieke gcherbergel hatle undr gesplsil, uude bad zeu Ysenaebe berberge spise uud Iranke... Itotbe, p. 1129.

* P. Apollin., p. 299.

3 Se suosque raisere pascens pignoribus obligatis. Thcod. I. c. Voyez autel le Dicta iv Ancillarum, Itotbe, le P. Apollinaire, Kochem, le manuscrit de Darmstadt et Justi, qui répètent et couUrment tous ces détails.

4 Quidam æmulus ejus habitationem babens in qua mull» structuras et liabilacula plurima... Quo cum jussa intrasset, in arcto loco compulsa est cum Iota sua iamilia... Oui hospes et hospila ejusque iamilia... hostilitalis multa gravamina intulerunt. Tbeod. 1. c.

k A merveille faisoit fruit.

Oe ses eufans ut grant anuis,

UE sainte Elisabeth de hongkie. 3si

ne voulut plus rester dans ce gîte si inhospitalier; en s’eu allant elle dit : « Je vous remercie, ô murailles! qui m’avez « protégée pendant cette nuit, autant que vous le pouviez, « contre la pluie et le vent. Je voudrais, du fond de mon cœur, « remercier vos maîtres, mais en vérité je ne sais pas de « quoi/. »

Elle alla regagner l’ignoble asile qu’elle avait trouvé dans la taverne où elle était entrée la première nuit 2 : c’était le seul que ses ennemis ne lui enviassent point. Elle passait du reste la plus grande partie du jour et même des nuits dans les églises. « De là du moins, » disait-elle, « personne n’osera « me chasser, car elles sont à Dieu, et Dieu seul y est mon « hôte 3 . » Mais la misère à laquelle elle était réduite devait eutrainer pour elle un sacrifice nouveau, et plus dur que tous les autres pour son cœur : elle qui avait recueilli et nourri tant d’orphelins, tant de pauvres enfants abandonnés, qui s’était plu à répandre sur eux encore plus que sur tous les autres indigents les trésors de sa miséricorde, qui avait été [jour eux une mère si tendre, elle devait maintenant se voir forcée de se séparer de ses propres enfants, pour ne pas les condamner à subir avec elle dans leur jeune âge le dénûment

Car moult froit eurent a cele nuit,

Ains no mangèrent ne ne burent Tout cotnc en cele maison furent.

Le moine Kobert. Ms».

1 1 cl î danke euch ilu* Wænd, etc... Koehcni, p. 82 1 . Parietibtw valediceua... tfouiinibus libens benedicerem , sed nesciu unde. Dict. iv Ancill. p. 2019. Cod. Darmstadt.

* Iterum rediit in priorem sordidam dumuin in qua fucrat ab inilio, nullum aliud valens habere hospilium. Dict. îv Ancill.

3 \Yeu sy Cottes sein uud gemein

l ud Colt der herhergt sy dur. nue ulletu.

Vita Khvt. § mm.

HISTOIRE

et la misère; il lui fallut se priver elle-même de sa dernière consolation humaine Des personnes sûres, dont l’histoire ne nous dit pas le nom, ayant appris le sort où elle était réduite, lui offrirent de se charger de ses enfants, et elle dut accepter cette offre, sous peine de les voir chaque jour exposés à manquer des aliments qu’elle n’avait pas le moyen de leur assurer. Mais ce qui la décida surtout à cette séparation, dit un historien contemporain, ce fut la crainte d’être amenée à pécher contre l’amour de Dieu, par la vue des souffrances de ces êtres si ardemment aimés; car, ajoute-t-il, elle aimait ses enfants à l’excès 2 . Ils lui furent donc enlevés, et cachés séparément dans des lieux éloignés 3 . Rassurée sur leur sort, elle n’en devint que plus résignée au sien. Ayant mis en gage tout ce qu’elle avait d’objets précieux, elle chercha à gagner le prix de sa frugale nourriture en filant 4 . Quoique tombée elle-même dans une si profonde misère, elle ne pouvait s’habituer à ne pas soulager les misères d’autrui , et retranchait quelque chose de ses chétifs repas pour en faire une aumône aux pauvres qu’elle rencontrait 5 .

Une si héroïque patience, une douceur si inébranlable, semblent avoir calmé la fureur de ses puissants persécuteurs, mais ne suffisent pas pour ouvrir à la pitié ou à la reconnaissance les cœurs des habitants d’Eisenach. Aucun trait de

1 O stupeuda et inscrulabilis Dei compensatio ! Quæ solebat pauperum par- \ulos ut mater nutrire et tanquam nulrix rellcerc, nunc pressa inopia, paruilos uteri su!... compulsa est a se propter alimoniam elongare. Tlieod. 1. e.

* Das sic von ihreui leitle nlelil gelrrel wurde an unsers Hcrren liebe waniie si miuuete ir kiud gar sei-e. Cod. i’aJal. lieid. 21.

9 Ad divcrsa loca et remota. Tlieod. 1. e.

9 Do versatile die beilige frowe ere pfande , daz sv sich generete , uude span, uud erbeite was sy kunde. Kollie, I. c.

* ld ipsum modicum quod liabere poterat , ori suo subtrahens pauperiliu» erogabat. Theod. 1. c.

compassion ou de sympathie de leur part ne se fait jour à travers les récits si détaillés qui nous sont restés de ces circonstances touchantes. Ils paraissent au contraire avoir montré combien il est vrai que l’ingratitude, comme toutes les autres basses inclinations de l’âme humaine, ne sait imposer silence aux souvenirs et aux remords qu’en renchérissant sur ses premiers torts par de nouveaux excès. Il y avait entre autres dans ce temps-là, à Eisenach, une vieille mendiante, affligée de plusieurs infirmités graves, qui avait été pendant longtemps l’objet de la générosité et des soins empressés et minutieux de la duchesse, devenue aujourd’hui mendiante à son tour *. Un jour que celle-ci traversait un ruisseau bourbeux qui coule encore dans une des rues d’Eisenach *, et sur lequel on avait jeté quelques pierres étroites pour aider aux passants à le franchir 1 * 3 , elle y rencontra cette même vieille, qui, s'avançant en même temps qu’elle sur ces pierres, ne voulut pas lui céder le pas, et, heurtant rudement la jeune et faible femme, la fit tomber tout de son long dans cette eau infecte. Puis, ajoutant la dérision à cette brutale ingratitude, la vieille lui cria : « Te voilà bien ! Tu n’as pas voulu vivre en duchesse « pendant que tu l’étais : te voilà pauvre et couchée dans la « boue; ce n’est pas moi qui te ramasserai 4 . » Élisabeth, toujours patiente et douce, se releva de son mieux et se mit à rire aux éclats de sa propre chute, en disant : « Voilà pour

1 Ægriludinl per médicinales specles... succurrebat. Tlieod. 1. iv, c. 8.

1 Ce ruisseau s’appelle, dans les anciens historiens, rivus Coriarorum , et sert encore aujourd’hui aux corroyeurs et aux teinturiers sous le nom de Lobersbach.

* Pro luti profunditate lapides eranl trauseuntibus collocali... vetula impegit proterva in mansuetam... Corruit ergo in lutum Del famula omnino cum veatibus omnibus inquinata. Tlieod. 1. c.

* Woltest du nicht ein Landgraiflln sein... Llg in den kol, ich hilr dir nymer ufT. Passional, p. Cl.

« l’or et les pierreries que je portais autrefois *; » puis elle alla, dit sou historien, pleine de résignation et d’une joie sans mélange, laver ses vêtements souillés dans une eau voisine, et son âme patiente dans le sang de l’Agneau 2 .

Arrivé à cet endroit de son histoire, un naïf et dévot religieux que nous avons déjà cité s’écrie, avec une tendre compassion : « O ma pauvre chère sainte Elisabeth ! je souffre bien plus de ta misère que tu n’en as toi-même souffert; et je m’indigne avec une juste colère contre ces hommes ingrats et impitoyables, bien autrement que tu n’en as été indignée. Oh ! si j’avais seulement été là, comme je t’aurais accueillie, toi et les tiens, du fond de mon cœur ! avec quel amour je t’aurais soignée et j’aurais pourvu à tous tes besoins ! Qu’au moins ma bonne volonté te soit agréable ; et lorsque viendra ce jour redoutable où je paraîtrai seul et abandonné du monde entier devant Dieu, daigne venir au-devant de moi, et m’accueillir dans les tabernacles éternels 3 ! »

* Elevala multum riait. . . Tlieoü. 1. c. Dus sey mir fllr daz dus ich vor gold uud edelgestein truck. Passional.

* I.avit cum gaudio veatea suas sordidas in ilumine , et auimarn vero patientent in Agni sanguine. Theod. 1. c. Ancien manuscrit cité par Justi , p. 81. Cet incident, conservé soigneusement par la tradition populaire, parait avoir frappé même la postérité protestante. En elTet, dans le xvt e ou xvu* siècle on érigea une colonne à la place même où la Sainte était tombée dans le ruisseau, avec deux longues et ridicules inscriptions dans le goût classique, où l'on compare la pauvre Sainte aux Grâces !

Très inter divas Charités, nymphasque sorores,

Rn ! quartum tenet hoc Elisabetha locum,

Etc., etc.

Cette colonne existait encore en 1738. Paullini. Ann, Isenac. p. 39. Kalckeinstein. Clir. Thur. t. n , p. C93.

3 O du liebe h. Elisabeth dein Eleud gehel mir melir zu Herzen , etc... O wtrre ich damais gegenwærlig gewesen, wie lier tzl ich geru wolte ich diclt aufgenommcn... P. Martinus à Kochent.

Page 1