‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 3)Chapitre 40 sur 46 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH REFUSA DE SE MARIER UNE SECONDE FOIS, ET COMMENT ELLE CONSACRA SA ROBE DE NOCES A JÉSUS, l’ÉPOUX DE SON AME.

Ego dilecto meo, et dilectus meus mihi, qui pascitur inter lilia.

Cant. vi, 2.

La vraie veuve est en l'Église une petite violette de mars, qui répand une suavité non pareille par l'odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection elle vient ès lieux frais et non cultivés, ne voulant être pressée de la conversation des mondains, pour mieux conserver la fraîcheur de son cœur contre toutes les chaleurs que lui pourrait apporter le désir des biens, des honneurs, ou même des amours.

S. François de Sales, Introd. ni, 2.

La triste position à laquelle avait été réduite une princesse d’une naissance si illustre, et alliée aux plus puissantes maisons du Saint-Empire, ne pouvait manquer d’exciter la compassion et l’intervention de ses parents dès qu’elle leur serait connue. La duchesse Sophie, après avoir fait de vains efforts auprès de ses fils pour adoucir le sort de la pauvre Élisabeth, fit annoncer en secret ses malheurs à sa tante Mathilde, abbesse de Kitzingen, sœur de la reine de Hongrie, sa mère. Cette pieuse princesse, pénétrée de douleur par ce récit, envoya sur-le-champ des messagers affidés avec deux voitures, pour chercher sa nièce ainsi que ses enfants, et les

HISTOIRE

conduire à l’abbaye Élisabeth, heureuse surtout de pouvoir se réunir à ses enfants qu’elle aimait si ardemment, accepta l’offre de sa tante, que ses persécuteurs n’osèrent sans doute pas contrecarrer, et se rendit, à travers les vastes forêts et les montagnes qui séparent la Thuringe de la Franconie 2 , à Kitzingen, sur le Mein. L’abbesse la reçut avec une bonté maternelle et d’abondantes larmes 3 ; elle lui assigna un logement convenable à son rang, et chercha à lui faire oublier les cruelles douleurs d’âme et de corps qu’elle avait eu à subir. Mais la jeune duchesse ne trouvait pas de plus douce consolation que celle d’adopter autant que possible les habitudes de la vie monastique, et témoignait souvent le regret de ce que le soin de ses enfants l’empêchait de s’astreindre à la règle comme une simple religieuse 4 . Cependant Egbert 4 , prince-évêque de Bamberg, frère de l’abbesse Mathilde, de la duchesse Iledwige de Pologne et de la reine Gertrude, et par conséquent oncle maternel d’Élisabeth, ayant appris ses malheurs et son arrivée à Kitzingen, crut que son séjour prolongé dans ce monastère, avec sa famille, ne convenait ni à sa position ni aux habitudes d’une maison religieuse, et l’invita à venir dans ses États. La docile princesse lui obéit, peut-être à regret, et en laissant aux soins de sa tante sa seconde fille Sophie, à peine âgée de deux ans, laquelle prit ensuite le voile dans l’abbaye qui avait été le berceau de son enfance. Le prélat fit à sa nièce un accueil qui dut la con-

1 Vila Rhyt. § xxix.

* Cette chaîne est connue sous le nom de Thuringerwald et Rœdelgebirge .

5 Und mit weyuenden armen unihl'angen. Vita Rhyt. I. c.

* Ibid.

9 Ce prélat mourut en 1285 on 1237 : on voit sa tombe & la cathédrale de Bamberg ; il est représenté sur sa pierre sépulcrale, en haut-relief, de profit, et la main levée pour bénir. Cette disposition de profil est assez rare dans les tombeaux du moyen âge.

vaincre et de son affection pour elle, et du respect que lui inspiraient de si grands malheurs ‘. Il lui proposa de la faire conduire en Hongrie, auprès du roi son père; mais elle refusa, probablement à cause du triste souvenir de la mort de sa mère Gertrude. Il lui assigna alors pour résidence le château de Bottenstein % en lui donnant une maison montée selon son rang, et dont elle devait disposer à son gré 3 . Elle s’y rendit avec ses enfants et ses fidèles suivantes, Ysentrude et Guta, qui avaient noblement partagé avec elle toutes ses épreuves ; et dans ce tranquille asile elles reprirent nuit et jour leurs exercices de piété. Mais l’évêque, voyant que la duchesse était encore toute jeune, puisqu’elle n’avait que vingt ans, et en outre d’une beauté remarquable 4 , se souvenant d’ailleurs du précepte de saint Paul 5 , conçut le projet de la remarier. Selon plusieurs auteurs, il espérait la faire épouser à l’empereur Frédéric II s , qui venait de perdre sa seconde femme, Yolande de Jérusalem. L’empereur luimême, d’après un récit contemporain, nourrissait un vif désir d’épouser Élisabeth 7 . L’évêque se rendit auprès d’elle

1 lpsam benigne el reverenter susceptam, cuin omni lioneslale caritateque per.tractavit. Tbeod. V, 1.

* Ou Potlenslein, château et bourg de l’évêché de Bamberg, sur la Putlach, entre Forchheim cl Bayreuth, dans une contrée fort montagneuse. 11 y en a une vue dans Merlan, Topographia Franconiœ, p. 30, et une gravure moderne de Lang. Y. aussi Handbook for Southern Germany.

s Elle était composée de deux demoiselles d'honneur, deux gentilshommes, deux femmes de chambre, et deux autres serviteurs. Élisabeth s'était opposée à ce que sa maison fût plus nombreuse. Rothe, p. 1720. Vita Khyt. § xxtx.

4 S. Elisabeth war damahls nur 20 jahr ait, schœn von gestalt, etc. Kochem, 82 t.

* Adolescentiores vlduas volo nubere. I. Tim. v, 1 1.

6 Cod. Heidelb. 21. — Fritschc Closcner, Strassburglscher Chronik. p. 1 23. Btuttgard, 1842.

1 Er woltesi gerne zu der e genommen han... Ibid, p. 34.

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pour lui communiquer ce dessein : il lui dit qu’il voulait la marier à un seigneur bien autrement illustre et puissant que son défunt époux *. Elle lui répondit, avec une grande douceur, qu’elle préférait rester seule pendant le reste de sa vie, et servir Dieu seul 2 . Le prélat lui soutint qu’elle était encore trop jeune pour embrasser un tel genre de vie : il lui rappela les persécutions qu’elle avait eu à souffrir, et lui fit entrevoir la possibilité de leur renouvellement quand il viendrait à mourir ; car, bien qu’il eût résolu de lui léguer Bottenstein et ses dépendances, une fois dans la tombe, il ne pourrait plus la protéger contre les attaques des méchants 3 . Mais Élisabeth ne se laissa pas ébranler ; un poète français nous a conservé sa réponse : « Sire, » lui dit la belle et pieuse princesse, « j’ai eu pour seigneur un mari qui m’a « tendrement aimée, qui a toujours été mon loyal ami ; j’ai « eu part à ses honneurs et à sa puissance; j’ai eu beaucoup « de bijoux, de richesses et de joies de ce monde ; j’ai eu « tout cela; mais j’ai toujours pensé ce que vous-même « savez bien, que la joie du monde ne vaut rien. C’est pour- « quoi je veux quitter le siècle, et payer à Dieu ce que je lui « dois, les dettes de mon âme. Vous savez bien que toutes « les aises mondaines ne produisent que douleurs et tour- « ments, et la mort de l’âme. Sire, il me tarde beaucoup « d’être en la compagnie de Notre-Seigneur ; je ne lui de- « mande plus qu’une chose sur la terre : j’ai deux enfants « de mon seigneur 4 , qui seront riches et puissants ; je serais « bien joyeuse et bien reconnaissante envers Dieu, s’il m’ai-

» Ibid.

1 Car gutlich sie das widersprach, etc. Vila Rliyt. 1. c.

» Ibid.

4 Elle parlait de ceux qui n’étaient pas destinés à la vie monastique, de son dis Hermann et de sa tille ainée Sophie.

« mait assez pour les amener à lui » Il ne paraît pas que la duchesse lui ait objecté alors le vœu de continence perpétuelle qu’elle avait fait du vivant de son mari, pour le cas où elle lui survivrait 2 ; mais elle s’en entretenait souvent avec ses filles d’honneur, qui avaient fait ce vœu en même temps qu’elle, et qui craignaient que l’évêque n’employât sa puissance pour le leur faire violer 3 ; elle cherchait à leur faire prendre courage, et leur garantissait sa propre persévérance à tout prix. « J’ai juré, » disait-elle, « à Dieu et à mon sei- « gneur mari, quand il était en vie, que jamais je n’appar- « tiendrais à aucun autre homme. Le Dieu qui lit dans les

La bouc dame sainte et bele...

Ains li a dit en grand doucher :

Sire, iou ai eu signor Ki estoit mes loiaux amis ;

Et ses honors et grans délits Ai eu, et mainte richece,

Maint bel ioel, mainte liece.

Tout çou en iou, mais ie pensai Autre chose que vous dirai :

Tous meismcs le savez bien,

Joie del monde ne valt rien...

Par çou voel le siecle laissier,

Et ce que doi a Dieu paier.

C’est lame que li doins daoite...

Sire, moult longuement me tarde Que soie en la compaignie Nostre signor accompaignie.

De mon signor ai ij en fans ;

Chascun sera riche et puissans ;

Je seraie lie et joyeuse Et envers Dieu très gracieuse.

S’il m’avoit faite tel amor Quils fuissent à mon creator.

Le moine Robert. Mss. 1862.

* V. page 293.

s Episeopi potentiam formidantes, cum ea super hæc querulamlo nuu lacrjrnis loquerentur. Theod. 1. c.

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« cœurs, et qui y découvre les plus secrètes pensées, sait que « j’ai fait ce vœu avec un cœur simple et pur, et une entière « bonne foi. Je me confie en sa miséricorde; il est impos- « sible qu’il ne défende pas ma chasteté contre tous les « projets des hommes, et même toutes leurs violences. Ce « n’est pag un vœu sous condition, et dans le cas seulement « où cela plairait à mes parents et à mes amis, mais bien un « vœu spontané, libre et absolu, de me consacrer tout en- « tière, après la mort de mon bien-aimé, à la gloire de mon « créateur. Si l’on ose, au mépris de la liberté du mariage, « me livrer à un homme quelconque, je protesterai devant « l’autel ; et si je ne trouve pas d’autre moyen d’échapper, » je me couperai secrètement le nez, afin de devenir un « objet d’horreur à tous les hommes *. » Cependant elle n’en était pas moins inquiète, et la volonté bien arrêtée de l’évêque lui annonçait qu’elle aurait de rudes combats à soutenir pour rester fidèle à son Dieu et à sa conscience. Une grande tristesse s’empara d’elle : elle eut recours au Consolateur suprême, et, agenouillée à ses pieds, baignée de larmes, elle le supplia de veiller à la conservation du trésor qu’elle lui avait consacré 2 . Elle s’adressa ausssi à la reine des vierges, qui lui avait été donnée pour mère. Tous deux ne dédaignèrent pas de la rassurer, et de ramener la paix

1 Ich habe gole gelobet unde myme herrin, do ber lebete, das ich vort nuiumer mannis mehr schuldig werdin wel. Rothe, p. 1730. — Inspeclor cordium el absconditoruui cognitor Deus novit votum... de puro corde et simplici et flde non licta processisse... Neque enim conditionatum... sed spontaneum, absolutum ac liberum edidi votum servandæ post morlem dilecti met integerrimæ eastitatis ad gloriam rondiforis. Verum etsi contra libertatern matrimonii... occulte nasum proprium meis truncarem manlbus, ut sic me omnis abhorreret homo turpiter maculatam. Theod. 1. c.

* Pavens et tremens periculum confugit ad Dominum , et Ipsius custodlæ castitatem suam lacrymosis orationibus commendabat. Ibid.

de sainte Elisabeth de Hongrie.

dans son cœur. Elle se trouva bientôt tranquillisée, et animée d’une confiance sans bornes dans la protection céleste

C’est sans doute à cette époque de la vie d’Élisabeth qu’il faut rapporter le récit que des traditions locales ont conservé jusqu’à nos jours de quelques voyages qu’elle entreprit, soit pour échapper aux importunités de son oncle, soit dans un but de dévotion et de pieuse curiosité. Ce mobile suffisait, à une époque où les intérêts matériels ne dominaient pas encore l’humanité, pour mettre en mouvement, malgré la difficulté des communications, plus d’hommes peut-être que n’en remuent la cupidité ou l’ennui des voyageurs modernes. Les pauvres, les infirmes, les femmes même, ne résistaient pas à l’envie de prier dans un sanctuaire célèbre, de vénérer les restes d’un saint spécialement chéri, de recueillir pour leurs vieux jours les doux souvenirs de quelque pèlerinage fait sous la protection de Dieu et des saints Anges. Élisabeth alla deux fois ainsi à Erfurt, ville célèbre par le nombre et la beauté de ses monuments religieux, et située au centre des domaines de son époux, quoique appartenant à l’archevêché de Mayence. Elle y choisit pour séjour un couvent de filles repenties 2 , et passa plusieurs jours dans une retraite absolue. En partant, elle leur laissa le simple verre dont elle s’était servie à ses

1 Celc qui tant le pot ameir

Rendit grâce a Dieu lou peire Et a la soie douce meire De ce qu’ainsi la conseillie De terreir oest aparillie.

Rutebeuf, fol. 3S.

* Dites les Dames blanches , aujourd'hui remplacées par les Uraulinea. Ou y montre une chambrette qui donne sur l'église, et qu’on croit avoir été occupée par elle.

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modestes repas, et que l’on y vénère encore aujourd’hui comme un souvenir de sa bonté et de son humilité

Elle alla aussi vers cette époque visiter le château de ses ancêtres maternels, à Andechs, situé sur une éminence voisine des Alpes qui séparent la Bavière du Tyrol. Ce château ancien et fameux venait d’être transformé par le margrave Henri d’Istrie, autre oncle d’Élisabeth, en un monastère de Bénédictins 1 2 , illustré depuis par la possession de quelquesunes des plus précieuses reliques de la chrétienté, et par les nombreux miracles qui s’y rattachent. Élisabeth vint s’associer par sa présence à la pieuse fondation qui devait à jamais honorer sa famille. Du haut de la sainte montagne elle put contempler cette belle Bavière, riche alors de la double beauté de la nature et de la religion, toute parsemée de monastères célèbres 3 , les uns cachés au sein des forêts antiques, les autres se mirant dans l’onde pure et calme des lacs de cette contrée ; tous foyers de la civilisation chrétienne du pays, et qui devaient pendant bien des siècles encore offrir un inviolable sanctuaire à la science, un asile doux et sûr aux âmes avides de repos et de prière, et une hospitalité sans bornes aux nombreux pèlerins qui suivaient cette grande route des royaumes du nord aux tombeaux des apôtres. Que de fois aussi les regards de notre Élisabeth durent s’arrêter sur cette majestueuse chaîne des monts du Tyrol, derrière laquelle tout cœur catholique devine en tressaillant Rome et l’Italie ! Elle venait accroître, à son insu, la vénération dont ces beaux lieux ont

1 Le jour de la fôte de notre sainte, on y fait boire toutes les jeunes élèves de la communauté. (Juin 1834.)

* Selon d’autres, de Chanoines réguliers de Saint-Augustin.

5 Tels sont Diessen , sur les bords de l'Ammersee , fondée par sainte Mathilde, de la maison de Méran; Wessobrunn, célèbre par les manuscrits qu’on a trouvés dans sa bibliothèque ; Steingadcn, Polting, Rottenbuch, etc.

été entourés. Au pied du mont elle fit naître, par ses prières, une source si abondante qu’elle ne tarit jamais, même dans les années de la plus grande sécheresse, et en outre douée de plusieurs qualités salutaires. La pieuse princesse apportait encore avec elle, à ce lieu qui allait passer de la protection de sa famille à celle du Dieu tout-puissant, un doux et touchant souvenir de sa vie conjugale, qu’elle venait offrir dans sa simplicité au nouvel époux de son âme. C’était sa robe de noces, la robe qu’elle avait portée le jour de son mariage avec son bien-aimé Louis. Elle la déposa sur l’autel, et donna en même temps aux religieux une petite croix d’argent contenant des reliques des instruments de la Passion, sa pax ou le reliquaire qu’elle avait toujours porté sur elle, et plusieurs autres objets qui lui étaient chers. Peu d’années s’écouleront, et le nom de cette jeune veuve qu’on avait vue venir en humble pèlerine faire son offrande à ce sanctuaire naissant, remplira le monde chrétien de sa gloire, et la main du vicaire de Dieu l’inscrira dans le ciel . Faut-il s’étonner si dès lors les présents de cette sainte, qui appartenait à tant de titres à ces lieux sacrés, devinrent d’inappréciables reliques; et si même aujourd’hui, malgré les orages et les ténèbres des temps, le peuple simple et fidèle vient encore les vénérer et les baiser avec un respectueux amour 1 ?

1 Le monastère d’Andechs, lors de la sécularisation de tous les biens religieux par le roi Maximilien de Bavière, en 1 SOC , fut vendu à un juif ! Cependant l'église et le trésor des reliques ont été conservés : la robe de noces de sainte Élisabeth y sert d’enveloppe k trois hosties miraculeuses. Aux principales fêtes de l’année, de nombreux pèlerins s’y rendent ; les villages voisins y viennent processionnellement en chantant des litanies. Andechs est à huit lieues environ de Munich, près du beau lac de Staremberg : de la hauteur où est située l’église, la vue embrasse toute la chaîne des Alpes du Tyrol. Peu d'endroitB en Allemagne sont plus dignes de la visite du voyageur catholique. Ceux qui pourraient s’y rendre sont priés de s’y souvenir devant Dieu de l'auteur de ce livre.

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