II. REC. u
Requiem libi dabit Dominus semper, et implebit splendoribus animam tuarn, et ossa lua liberabil...
Is. lvui , 11 .
A peine Élisabeth fut-elle de retour à Bottenstein, qu’un messager de l’évêque vint l’appeler auprès de lui à Bamberg, afin d’y recevoir les restes de son mari, que les chevaliers thuringiens, de retour de la croisade, allaient y apporter 1 . En effet, les compagnons du duc Louis, comme nous l’avons vu, l’avaient enseveli à Otrante, et s’étaient ensuite mis en route pour la Syrie, afin de remplir leur vœu. Plusieurs d’entre eux, qui purent pénétrer jusqu’à Jérusalem, y firent des dons et des prières à son intention 2 , comme il les en avait suppliés sur son lit de mort. En revenant de leur pèlerinage, ils repassèrent par Otrante, afin d’en emporter avec eux les dépouilles de leur souverain. Ils les déterrèrent, et trouvèrent
1 Ecce subito venit nuntius episcopl... Theod. v. ?.
1 Des historiens vont jusqu’à dire qu’on y célébra sa rite, parce que sa sainteté s’était déjà révélée par de nombreux miracles. Kesa, Cliron. Manuse. citât, apud Wadding. Ann. Min. il, 166. — Script, rer. Hungar. i, i 49.
HISTOIRE DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. il5 que ses ossements étaient blancs comme de la neige, ce qui était à cette époque un signe que l’époux avait gardé une fidélité inviolable à son épouse *. Après avoir déposé ces restes précieux dans un riche cercueil, ils en chargèrent un cheval, et se mirent en route pour leur pays. Ils faisaient précéder le cercueil d’une grande croix d’argent ornée de pierreries, comme une marque de leur propre piété et de leur attachement envers leur maître *. Dans toutes les villes où ils s’arrêtaient pour passer la nuit, ils déposaient le cercueil dans une église ; ils le faisaient veiller par des religieux ou par des personnes pieuses qui chantaient les vigiles des morts et d’autres oraisons pendant toute la nuit. Ils ne repartaient le lendemain matin qu’après avoir fait célébrer une messe, et y avoir fait leur offrande. Pour peu que l’église fût cathédrale ou conventuelle, ils lui laissaient la draperie de pourpre qui recouvrait le cercueil, afin que le produit en fût appliqué à l’intention de l’âme du défunt. De mémoire d’homme on n’avait vu des obsèques plus solennelles 1 * 3 .
Ils traversèrent ainsi toute l’Italie et l’Allemagne méridionale. Arrivés à quelque distance de Bamberg, ils firent prévenir de leur approche l’évêque, qui envoya aussitôt chercher la duchesse à Bottenstein. Il ordonna en même temps à tous les seigneurs et aux dignitaires de sa cour de se disposer à l’accueillir avec une bienveillante sympathie, et à l’entourer
1 Apparucrunt ossa caudida super nivem. Theod. I. c. — Das bedeut das er sein Ee recht gehalten bat. Passional, p. 61 . On fît bouillir son corps pour séparer les os de la chair. Cette coutume fut interdite dans la suite par Boniface VIII, sauf le cas où le décès aurait lieu chez les Infidèles. Signius, de Reliquiis , c. 38.
9 Utpote Chrislianilatis cultores et sui domini fldelissimi amatores. Theod. 1. c.
9 Quis unquam imperatorum vel principum, vel etiam sanclorum laies legitur habuisse exequias? Ibid.
HISTOIRE
pendant la triste cérémonie du lendemain, de peur que ses forces ne l’abandonnassent 1 . Lui-même se rendit alors audevant du corps, accompagné de tout son clergé, des religieux des divers monastères de la ville, des enfants des écoles, et suivi d’une foule immense de peuple, dont la voix se mêlait aux chants funèbres des prêtres et au son de toutes les cloches de la cité épiscopale. Plusieurs comtes et seigneurs des environs s’étaient joints au cortège, qui rentra dans la ville, et conduisit le corps jusqu’à la célèbre cathédrale où reposaient les corps sacrés de l’empereur saint Henri et de sainte Cunégonde 2 . On célébra pendant toute la nuit l’office des morts 3 .
Le lendemain, Élisabeth, toujours accompagnée de sa fidèle Ysentrude et de Guta, fut conduite auprès de ces dépouilles chéries : on ouvrit le cercueil, et on lui permit de contempler les restes de son époux 4 . Ce qu’il y eut alors, dit un pieux narrateur de cette scène, ce qu’il eut alors de douleur et d’amour dans son cœur, celui-là seul peut le savoir, qui lit dans les cœurs de tous les enfants des hommes 5 . Toute l’affliction des premiers moments où elle apprit son malheur se renouvela dans son âme ; elle se précipita sur ces ossements, et les baisa avec transport 6 ; ses larmes furent si abondantes,
1 Ut o innés nobilcs él digniorcs in occursu funeris cjus assistèrent lateri , et eain ne deflceret, confortarent. Ibid.
* Cette cathédrale existe encore, et a été récemment rendue à toute sa primitive beauté par le zèle du roi Louis de Bavière , qui en a fait enlever tous les autels, ornements, etc., de style classique, et les a fait remplacer, là où il y avait nécessité, par les œuvres de la nouvelle école catholique. Il en résulte que l’Europe ne renferme pas un monument plus pur et plus complet de l'architecture romane ou, selon les Allemands, byzantine.
8 Rolhe, p. 1731. Vila Rhyt., § xxx. Theod. 1. c.
* Reserata sunt scrinia et ossa revelata. Theod.
8 Quid tune doloris et amoris in corde cjus fuerit, solus scire poterit is, qui novit corda omnium liliorum hominum. Ibid.'
8 Renovatus est dolor, commota sunt viscera, contremuerunt ossa... Theod. — Le P. Apollinaire, p. 338.
son agitation si cruelle, que l'évêque et les seigneurs qui assistaient à ce douloureux spectacle crurent devoir la calmer et essayer de l’en détourner. Mais elle se souvint de Dieu, et aussitôt toute sa" force lui revint 1 : « Je vous rends grâce, « Seigneur, dit-elle, de ce que vous avez daigné écouter votre « servante, et exaucer le désir immense que j’avais de con- « templer les restes de mon bien-aimé , qui était aussi le « vôtre. Je vous rends grâce d’avoir ainsi miséricordieuse- « ment consolé mon âme affligée et désolée. Il s’était offert « lui-même, et moi aussi je vous l’avais offert, pour la dé- « fense de votre terre sainte; et je ne reviens pas sur ce sait crifice, bien que je l’aie aimé de toutes les forces de mon «coeur. Vous savez, ô mon Dieu! combien j’ai aimé cet « époux qui vous aimait tant : vous savez que j’aurais mille « fois préféré à toutes les joies du monde sa présence qui « m’était si délicieuse, si votre bonté me l’avait accordée : « vous savez que j’aurais voulu vivre toute ma vie avec lui « dans la misère, lui pauvre et moi pauvresse, et mendier « avec lui de porte en porte à travers le monde entier, seule- « ment pour avoir le bonheur d’être avec lui, si vous l’aviez « permis, ô mon Dieu! Maintenant je l’abandonne, et je « m’abandonne moi-même à votre volonté. Et je ne voudrais « pas, quand même je le pourrais, racheter sa vie au prix « d’un seul cheveu de ma tête, à moins que ce ne fût votre « volonté, ô mon Dieu 2 ! »
1 Memor Dei, resumpto spiritu, dixit... Theod. 1. c.
* Sire , je le rends grâces de ce que j’ay eslé à recevoir les os de mon doulx homme, et tu as daignié conforter cette chetive. Sire, tu secs que je avmoie moult cestui qui t'aymoit. Jean Lefèvre, 1. xlvi, c. 25. — Gratias libi ago , Domine , quod ancillæ tuæ , ingens quod habui desiderium in aspectu ossium dilecti mei viri dilecti lui, adimplerc... Ipsum tibi a semetipso et a ■ne in subsidium terra 1 tuæ sanctæ oblatum non invideo, licet eum dilexerim ex corde. Tu scis, Deus, quod ipsum le umuntem multurn amuverim, quod cjus
Œuvres. VII. — Sainte Élisabeth, i. 27
HISTOIRE
Ce fut là le dernier cri de la nature vaincue, le dernier soupir des affections de la terre expirantes dans ce cœur de vingt ans, sous le joug de l’amour du ciel.
Ayant dit ces paroles, elle essuya le torrent de larmes qui l’avaient inondée *, et sortit en silence de l’église. Elle alla s’asseoir dans un petit cloître planté d’herbe 3 , attenant à la cathédrale, et fît prier les seigneurs thuringiens qui avaient ramené le corps de son mari, de venir l’y trouver. A leur approche, elle se leva humblement pour leur faire honneur, et les pria de prendre place à côté d’elle, parce qu’elle ne se sentait pas assez forte pour rester debout 3 . Elle leur parla ensuite longuement et avec une grande douceur ; elle les supplia, au nom de Dieu et de Jésus-Christ, de vouloir bien être les protecteurs de ses pauvres enfants et leur servir de tuteurs ; elle leur raconta le cruel et indigne traitement dont ils avaient été , ainsi qu’elle-même , l’objet de la part des landgraves Henri et Conrad , et la misère qu’il leur avait fallu endurer à Eisenach. L’évêque vint à son tour confirmer le récit de sa nièce, et s’entretint en détail avec les chevaliers
desiderabiiem prssentiam, mihi gratissimam, omnibus hujua mundi deliciie et gaudiis antcferrem, si ipsum mihi tua benignitas concessisset. Optaremque Omni tcmporc vilæ meæ cum eo vlverc tali conditione, ut cum eo ipso paupere per totum munditm ostiatim paupercula mendicarem , dummodo ejus frui contubernio de tuo beneplacito iieuisset. Num vero ipsum et me tue voluutatis disposilioni committo. Nec enim , etiam si possem, eum ad vitam revocare minime mei capitis capillo, præler tuum beneplaeitum vellem. Theod. 1. c. — Les passages en italique sont complétés par le manuscrit de la bibliothèque Laurentienne à Florence. Plut, xxvtl, Cod. 1, n° 18. — Ces paroles se trouvent aussi presque textuellement dans la déposition des quatre demoiselles d’honneur et autres sources.
1 Repressis lacrymarum flumiuibus conticuit. Theod. 1. c.
* in quodara pratello cousedit. Ib. — Rolhe, p. 17 3t.
9 Reverenler et humiliter assurrexit... Assidere sibi faciens... Wun sy vormuchte nirht mi stohene... Ibid.
des moyens de réparer les torts faits à la veuve et aux orphelins de leur souverain. Une vive indignation se manifesta parmi les pèlerins, lorsqu’ils eurent appris les injures de la jeune duchesse. Ils déclarèrent qu’ils la reconnaissaient toujours pour leur dame et maîtresse, et qu’ils la défendraient envers et contre tous Ils avaient à leur tête le noble et fidèle sire de Yarila, le fils de celui qui, seize ans auparavant, avait été chercher, dans le palais des rois de Hongrie, la princesse qui était alors devant lui comme une veuve opprimée et trahie ; il se rappela sans doute le serment que son père avait prêté au roi André de veiller sur sa fille. Ses frères d’armes et lui engagèrent le prélat à leur confier cette noble et malheureuse famille, qu’ils ramèneraient en Thuringe en même temps que les dépouilles mortelles du duc Louis ; ils jurèrent qu’ils lui feraient rendre bonne et entière justice. Rassuré par leurs promesses et leur renommée de preux chevaliers, que leur récente croisade n’avait pu qu’accroître, l’évêque de Bamberg consentit sous cette condition à leur confier celle dont ils se constituaient les défenseurs; il ne paraît pas qu’il les ait entretenus de son projet d’un second mariage pour elle. Après avoir célébré lui-même en l’honneur du défunt une messe pontificale à laquelle toute la ville voulut assister, et avoir généreusement défrayé toutes les dépenses de ses hôtes pendant leur séjour à Bamberg, il leur donna congé ainsi qu’à la duchesse et à ses enfants. Le triste cortège se remit en route, et se dirigea vers l’abbaye de Reinhartsbrünn, où le pieux Louis avait voulu être enseveli 2 .
Cependant le bruit de l’arrivée des restes du souverain bienaimé s’était répandu en Thuringe, et avait profondément re-
' L'tpote dominœ suæ. Theod. 1. c. Vit. Rhvt. § \\x. Rottie.
1 Ils parlirent le matin, après avoir assisté à une messe de l'aurore. Rothe, 1731.
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mué toute la contrée. Ce ne furent pas seulement la duchesse Sophie, mère de Louis, et ses frères Henri et Conrad, qui s’empressèrent d’aller à Rheinhartsbrünn pour le recevoir : ce furent tous les comtes et seigneurs, toute la noblesse du pays ; ce fut surtout le pauvre peuple que ce prince avait tant chéri et si énergiquement protégé. Une immense multitude, composée de riches et de pauvres, de bourgeois et de paysans, d'hommes et de femmes 1 , se rassembla à Reinhartsbrünn pour rendre les derniers devoirs à celui qu’ils avaient vu partir si peu de temps auparavant pour aller chercher, en l’honneur de Dieu, sous un ciel étranger, la mort qu’il avait trop tôt trouvée. D’autres motifs contribuaient à grossir cette foule : le désir bien naturel de revoir les croisés qui avaient échappé aux dangers de la route, y conduisait tous ceux qui avaient parmi eux des parents ou des amis; enfin, l’intérêt qu’on ne refusait pas partout, comme à Eisenach, à la duchesse Élisabeth ; les récits de ses malheurs et de son exil, qui avaient couru le pays ; le désir de savoir quel serait le sort de cette femme si jeune et sans défense, y amenaient beaucoup d’âmes pieuses et compatissantes 2 . Plusieurs évêques et abbés y étaient aussi venus pour honorer le noble champion de l’Église et du saint Sépulcre. Ces mêmes moines, dont il avait pris congé avec une si tendre affection et des pressentiments trop bien réalisés, avaient maintenant le triste devoir de lui rendre ces sacrés honneurs que l’Église réserve à ses enfants dociles. Rs allèrent au-devant de son corps,
' Occurrerunt comités et nobiles milites et de civitatibus, oppidis, et villis, dhiteB et pauperes, utriusque sexus iunumera multitudo. Theod.
3 llnd ouch erfuren die mere
Wie es umb frau Elisabeth -were...
l’ud was man mit ir-wotd tuu...
Vita Rbvt. f. 3e.
suivis par un nombreux clergé séculier et par tout le peuple, en chantant des psaumes et des cantiques que les larmes interrompaient souvent 1 . Les obsèques furent célébrées dans l’église de l'abbaye, en présence des deux duchesses et des deux jeunes landgraves : devant les restes de Louis, une douleur commune et également sincère les réunit. Toute la magnificence des cérémonies ecclésiastiques fut déployée, et se prolongea pendant plusieurs jours. Les regrets et les pleurs du peuple y furent comme une pompe nouvelle, et la plus belle de toutes. De généreuses offrandes à l’église 2 , d’abondantes aumônes distribuées aux pauvres, furent un dernier hommage rendu à celui qui avait tant aimé les pauvres et tant respecté l’Église. Ses ossements, renfermés dans une châsse, furent placés dans une tombe de pierre, exhaussés de manière à rester exposés, par la suite, aux regards des fidèles. Ils furent l’objet de nombreux pèlerinages. L’amour du peuple et la reconnaissance des religieux lui valurent le surnom de Louis le Saint, sous lequel il est connu dans l’histoire, et que justifiait un grand nombre de guérisons miraculeuses qui eurent lieu à son tombeau et par son invocation 3 . Il en résulta qu’il fut pendant près de trois siècles l’objet d’un culte populaire , qui n’a cependant jamais été confirmé par l’autorité ecclésiastique. Mais en 1523, les paysans, soulevés par les doctrines des réformateurs protestants, pillèrent l’abbaye de Reinhartsbrünn, violèrent tous les tombeaux, arra-
* Cum lacrymosis modulationibus. Theod. 1. c.
* Le landgrave Henri donna dix arpents de terre situés à Luthersborn aux religieux pour prix de ce service funèbre. Justi, Vorzeit de 1823, p. 286.
* A la vie manuscrite de ce prince, par son chapelain Berthoid, qui se trouve à la bibliothèque de Gotha, on a joint une longue liste des miracles que la tradition lui attribuait, et dont les derniers sont du xv* siècle. Il y a même des hymnes et des prières en sou honneur. On en trouvera deux à la Un de notre Appendice, n° vin.
chèrent notamment les ossements du duc Louis de son cercueil, et se firent un jeu de se jeter ses restes sacrés à la tête les uns des autres *. Aujourd’hui le voyageur catholique peut encore voir la pierre brisée de son sépulcre, adossée à une église qui n’est plus catholique. En contemplant ce dernier monument d’une si noble mémoire, on ne pourra refuser un souvenir d’émotion et d’admiration à celui qui, si l’Église ne l’a pas compté parmi les saints, a du moins été le digne époux d’une sainte*.
1 Justi , Vorieit de 1838, p. 378.
1 Voyez le n° vi de l'Appendice , sur le monastère de Reinhartsbrünn et son état actuel.