QUESTION ROMAINE
PRÉSIDKNT OU CONSEIL DSS MINISTRES, A TURIN
Avril 1861
?SiSIDBKT DU CONSUL DIS MIMISTRKS , A TCRIK
Paris, ce 20 atril 1861.
Monsieur le Comte,
Dans Tos discours du 27 mars et du 9 avril, vous me mettez en cause. Dans le premier, vous annoncez qu'une fois à Rome vous proclamerez ce grand principe : F Église libre dans tÉtat libre. Vous me faites ainsi l'honneur imprévu d'emprunter la formule dont je me suis servi en vous écrivant il y a quelques moia. ei vous résumez par elle ce que vous promettez au monde catholique et à la Papauté en échange de leur capitale profanée et de leur patrimoine volé. Dans le second, vous me citez parmi les précurseurs du libéralisme que vous souhaitez aux catholiques. Vous me donnez ainsi le droit de vous répondre ; vous m'imposez même le devoir de vous arracher des mains une arme que vous m'avez prise, et de ne pas laisser abuser d'une doctrine que j'aime pour des fins que je déteste.
En voyant déployer ce drapeau, si nouveau dans vos mains, je reconnais le mien et je me sens ému. Mais, en cherchant qui le porte et la tactique qu'il recouvre, je me sens trompé et je m'indigne.
Toutefois je vous sais gré d'avoir posé la question sur un
^ Voir la|)remiére lettre à H. de Cavour, du 22 octobre 1860, au tome II des OEwDTts folèmiqvM et diter$e$ (V des OEuvre$ eomplitet), page 649.
4 DEUXIÈME LETTBE
terrain nouveau. Avec vous, Dieu merci, on est délivré df * cette ridicule fantasmagorie des anciens partis^ évoquée chez nous par les courtisans du nouvel Empire. Vous laissez avec raison à vos acolytes de la presse démocratique et impérialiste en France le soin de rapetisser aux mesquines proportions d'une question de parti, ou môme de dynastie, la cause qui produit Témotion unanime de l'épiscopat. Té- ^ motion unanime des catholiques , dans tous les pays du monde, à Madrid comme à Bruxelles, à New-York comme . à Munich. Vous reconnaissez la sincérité de cette émotion. Vous ne l'attribuez à aucune arrière-pensée politique. Vous sentez et vous dites qu'il s'agit bien de la question la plus vitale pour tout catholique, quel que soit son parti ou son pays : F indépeyidance spirituelle de l'Église. Vous recoUfnaissez que la solution du problème, créé par vous, intéresse trois cents millions de catholiques (c'est votre chiffre). Vous dites : « Si nous arrivons à persuader aux catholiques que a la réunion de Rome au reste de l'Italie ne peut être pour « l'Église une cause de dépendance,. la question aura fait uï! « grand pas ^ » c< C'est, » dites-vous encore, « en convain- « quant les catholiques de bonne foi de cette vérité, que « Rome unie à l'Italie ne sera point une cause d'oppresa sion pour l'Église ; c'est en leur persuadant que l'indé- « pendance de celle-ci sera au contraire augmentée ; c'est « ainsi, dis-je, que nous finirons par arriver à un accord <c avec la France, représentant naturel de la société catho- « lique dans ce grand débat ^. Arrivés à Rome, nous pro- (( clamerons la séparation de l'Église et de l'État, et la liberté <c de l'Église. C4ela fait... la grande majorité des catho- « lîques de l'Europe nous approuvera et fera retomber sur
* Moniteur da 28 mars 1S61.
^ Monilextr du 30 mars 1861.
a qui de droit la responsabilité de la lutte que la cour de a Rome aura voulu engager avec la nation ' . »
Vous sentez donc qu'il s'agit avant tout de cette responsabilité morale dont Dieu et, après lui, la conscience du genre humain sont les seuls juges. Vous vous placez sur un terrain où le canon n'a pas le dernier mot, où les congrès mêmes sont incompétents. Vous reconnaissez qu'il vous faut l'assentiment des catholiques, et vous y comptez d'avance.
£h bien, je suis un de ces catholiques de bonne foi que vous invoquez. Je défends depuis trente ans cette indépendance de l'Église dont vous parlez pour la première fois. A ce double titre, au nom de tous les milUons de catholiques donivous réclamez le suffrage, je ne crains pas de répondre : Notre adhésion, vous ne Tavez pas. — Vous nous dites : Ayez confiance en moi. Je vous réponds hardiment : Non. — Vous vous vantez d'obtenir tôt ou tard le concours de l'opinion dominante chez les fidèles. Je vous affirme que vous ne l'aurez jamais. — Vous en appelez à la majorité des catholiques ; je prétends que, parmi les vrais catholiques, les seuls qui puissent compter, les seuls dont l'adhésion soit une force en matière religieuse, prêtres ou laïques, vous n'aurez personne.
Je vous réponds donc en trois mots : Non ! jamais 1 per* «onne !
Vous me demanderez de quel droit je parle au nom de tous. Vous avez compté peut-être sur nos divisions. Oui, nous sommes et nous demeurons divisés sur bien des
' Moniteur du 28 mars 1861.
questions. Mais la France et le Piémont semblent s'être entendus pour nous rapprocher. Il n'y a plus que les aveugles ou les complices qui puissent, devant la politique française, nier les avantages de la liberté, et, devant la politique piémontaise, imposer silence aux révoltes de la conscience.
Vous avez spéculé sur notre embarras, à nous catholiques libéraux. D'autres se sont moqués de nous, nous supposant singulièrement gênés entre M. de Cavour, qui fait mine de nous invoquer, et le Souverain Pontife, à qui Ton fait dire qu'il nous condamne*. Puérile confusion ! Pour moi, j'ai la fierté de croire, j'ai la conscience d'avoir prouvé que votre libéralisme n'a rien de commun avec le mien; et, par conséquent, j'ai la douceur de croire, j'ai la confiance d'affirmer que mon libéralisme, plus persévérant et plus convaincu que jamais, n'a rien de commun avec celui que flétrit si justement le Souverain Ponlife.
Est-ce donc que nous avons perdu toute habitude de discussions pour oublier ce procédé oratoire qui consiste à se prévaloir des idées qu'on combat? Au nom de la justice on viole la justice ; au nom de la liberté on étouffe la liberté : c'est pour assurer l'ordre moral que Victor-Emmanuel envoie Cialdini dans les Marches ; c'est pai* respect pour la religion que M. Billault, pendant trois mois, interdit la pubUcité des mandements épiscopaux ; c'est pour faire le bien de l'Église que le Piémont prend à l'ÉgUse son bien ; c'est dans l'intérêt de l'humanité que les États du Sud de l'Union conservent des esclaves ; c'est par amour de Tordre qu'on
' Un journal défenseur exclusif de l'autorité (le Monde ^ successeur de Wniteri) s'écrie : c Que va dire M. de Montalembert en entendant M. de Cavour invoquer le principe de liberté ? » Réponse : Je vais dire ce que vous avez dû penser en voyant M. Billault supprimer votre journal au nom du principe d'autorité.
sabre à Varsovie un peuple désarmé ; c'est pour sauver les Maronites que la Turquie exige Téloignement des Français en Syrie ! Sachons donc regarder derrière les paroles pour y découvrir les intentions. Sachons lever la peau de Tagneau pour mettre à nu le loup. Sachons démasquer ce procédé vulgaire qui couvre des couleurs de la liberté les entreprises de la violence. Ce procédé a un nom dans la langue maritime ; il consiste à couvrir sa marchandise illicite d'un faux pavillon ; il se nomme la piraterie.
Pour nous gagner, vous nous promettez, par un ordre du jour, a la liberté pleine et absolue de TÉglise*, » et vous vous faites fort c< de signer la paix entre Tesprit religieux et d les grands principes de liberté ^. »
Cette promesse, vous ne la tiendrez pas. Je ne parle pas de votre bonne foi : je constate votre impuissance. J'ai pour garants de cette impuissance vos ancêtres, vos auxiliaires, vos antécédents.
Qui donc étes-vous? et quels sont vos ancêtres? J'appelle ainsi ceux dont vous invoquez le nom et l'autorité, dont vous vous constituez l'héritier, dont vous prétendez continuer l'œuvre.
Vous voulez, avez-vous dit, la réforme de l'Église comme Arnaud de Brescia, comme Dante, comme Savonarole, comme Sarpi, comme Giannone.
Laissons là Savonarole, de grâce ; permettez-moi de croire que vous ne l'avez jamais lu, car il aimait tout ce que vous détruisez, et il abhorrait tout ce que vous servez.
« Moniteur da 90 mars 1861.
2 Moniteur da 30 mars 1861.
Laissons Dante, que vous avez peut-être lu, mais que vous n avez pas compris ; Dante, qui, souvent et injustement sévère pour certains papes, n*en a pas moins flétri chez Philippe le Bel des crimes absolument pareils à ceux que vous et vos alliés avez commis ou allez commettre ; Dante, qui le premier a reconnu entre la passion du Christ et la passion de son vicaire Boniface YIII cette ressemblance qui parait une profanation aux puritains de la démocratie impériale :
Veggio ia Âlagoa eatrar lo fiordaliso E nel vicario suo Cristo esser catio,
Yeggiolo un' altra volta esser deriso, Veggio rinnoTelIar I* aceto e'I fêle, E ira vivi ladroDi essere anciso.
Veggio^ nùvo Pitoto si crudele Cbe cio nol sazia, ma senza decreto Porta nel teinpio le cupide vêle.
Mais prenons les autres. Arnaud de Brescia, qui contestait aux successeurs des apôtres le pouvoir de lier et de délier ; qui refusait au clergé le droit de posséder, seule garantie alors du droit de vivre et d'agir ' ; qui prêchait surtout la soumission absolue des prêtres et des laïques à la tyrannie de l'État :
Omaia princlpibufi terrenis aubdita saato 1
Fra Paolo Sarpi, hérétique et servile, le courtisan de Philippe II, le panégyriste gagé du despotisme oligarchique de Venise, le blasphémateur du concile de Trente, de la grande
^ ^il proprium clerij fundot et prœdia nuUo
Jui'e tcqui monaclios.
(Gu.NTUKR, Derel.Qctl, Frcicrici^ lib, ui, ap. &Iubatoai.)
assemblée réformatrice, des dernières grandes assises de la chrétienté !
Giannone, Tapoiogiste des vice-rois espagnols à Naples, le type et l'oracle de ces jurisconsultes oppresseurs, qui ne rêvent et ne prêchent qu'une Église bâillonnée, enchainée, soldée.
Voilà de belles autorités en fait de liberté, de justice, de conscience !
Mais continuons : De tous les souverains qui ont régné sur les peuples chrétiens, vous n'eu citez qu'un seul, Charles- Quint, dont vous faites votre précurseur, et dont l'exemple vous encourage, parce que, dites-vous, a l'histoire nous montre que Rome, envahie par les Espagnols de Charles- Quint, vit le pape, quelque temps après, sacrer Charles - Quint et s'allier avec lui'. )> L'histoire, écrite cette fois par un Bonaparte ^, ne dit pas Rome envahie ; elle dit Rome prise d'assaut, saccagée, incendiée, les Romains égorgés et torturés, les Romaines livrées à d'inénarrables outrages. Ce hideux souvenir, vous devriez l'ensevelir dans une nuit profonde. Mais non, vous l'invoquez, vous en faites une arme contre la Papauté, à qui vous cpmptez aussi demander de sacrer vos sacrilèges.
Vous oubliez, du reste, que, si Clément YII pardonna h, Charles-Quint, ce ne fut qu'après la restitution de Rome et de tout l'État pontifical. Votre roi veut^il se réconcilier à cette condition ?
Votre avocat, M. Jules Favre, a 'complété la série de vos
précurseurs en faisant le panégyrique de votre œuvre et en
■ MIonileur du 28 mars 186^
' Sm de Rome^ écrit en 1557^ par Jacques Bonaparte , témoin oculaire : traduction de l'italien, par Louis-Napoléon Bonaparte. Florence, imprimerie grand-ducale. 1830.
proposant au Corps législatif de voter l'abandon de Rome à votre politique. Il a cité, évoqué, vanté d'abord Philippe le Bel, faisant brûler par la main du bourreau les bulles du vicaire de Jésus-Christ; puis Napoléon, comme l'avait déjà fait au Sénat, son neveu, qui vous appelle son ami *. Et quel est le Napoléon que vos panégyristes français évoquent ainsi à votre propos? Le Napoléon du Concordat? Non, mille fois non ; mais bien le Napoléon de Tolentino, qui le même jour et de la même plume, le 19 février 1797, écrivait à Pie VI : « La République française sera, j'espère, une des amies les plus vraies du Pape ; » et au Directoire : « Rome une fois privée des Légations ne peut plus exister : cette vieille machine se détraquera toute seule ^. » Ensuite le Napoléon de 1809, c'est-à-dire celui qui a dépouillé et emprisonné le Pape dont il avait reçu l'onction sainte ; et enfin, le Napoléon de 1813, celui qui à Fontainebleau imposa par une odieuse violence à Pie VII, captif, un concordat désavoué le lendemain, et lui fit accepter (c'est M. Jules Favre qui l'affirme) la qualité de fonctionnaire de F empire français ^. Ah ! oui, ce sont bien là vos ancêtres et vos précurseurs ; vos avocats français ont mille fois raison de les citer au profit de votre cause. Le soufflet de Nogaret, le poignet de fer de Napoléon étreignant la main désarmée de Pie VII pour lui faire signer sa honte et son abdication : ce sont bien là les actes qui servent de précédents à vos actes. Mais que ce soit vous, le successeur naturel et légitime de ces hommes néfastes, qui ayez été choisi de Dieu pour donner à son Église la complète liberté qu'elle n'a jamais obtenue :
' Uonitewr du 2 mars 1861.
^ Corretpondance de Napoléon publiée par ordre de Napoléon III ^ t. II, p. 342 et suivantes.
^ Uonileur du 22 mars 1861.
ah ! certes, personne ne le croira, personne ne le verra, personne.
. Passons à vos auiiliaires. Ces auxiliaires, ce sont partout les ennemis implacables de la liberté des catholiques. C'est en Allemagne M, de Yincke et son parti, toujours au premier rangpour étouffer les plus justes réclamations des minorités catholiques, comme celles des Poloaais annexés à la Prusse, par cela seul qu'ils sont catholiques. Ce sont tous ces faux petits libéraux qui font violence à leurs princes pour leur imposer la rupture de tous les contrats et la violation de tous les traités dès que les droits de TÉglise y sont stipulés ou garantis.
C'est l'Angleterre, non plus, hélas ! cette glorieuse Angleterre, hbérale et conservatrice, que nous avons vantée, aimée, admirée, imitée ; mais une Angleterre dégénérée, méconnaissable, au moins passagèrement, infidèle à ses vrais intérêts, à son bon sens, à son équité naturelle, à ses meilleures traditions, à ses plus pures gloires; une Angleterre où l'intolérance est poussée si loin, que le premier ministre déclare hautement qu'un cathoUque sincère est incapable de remplir les fonctions de simple archiviste ' ; une Angleterre qui à Suez sacrifie à son égolsme mercantile les intérêts du genre humain ; qui en Syrie sacrifie à sa jalousie contre la France l'humanité, la pitié, la justice, et « aime mieux ^oir massacrer trente mille chrétiens que de les laisser sauver par nous ; n qui en Italie sacrifie à la recrudescence de son vieux fanatisme protestant le droit des gens et tout ce qu'elle a elle-même garanti ou fondé ; qui
' Voir la réponse de lord Palmerston à lord Normanby dans l'affaire de H. Tumball.
applaudit et qui provoque chez nous à toutes les oppresfiions que ses lois lui interdisent chez elle ; qui fomente et encourage contre le Pape et les princes catholiques les actes et les idées qu'elle a noyés dans le sang des Mandais, des Indiens et des Ioniens ; qui, dès qu'il s'agit de nuire à TÉglise, a dift largent pour tous les aventuriers, de la connivence pour toutes les invasions, de la sympathie pour tous les crimes ; un Palmerston pour mener, eu se moquant^ le deuil du droit européen comme de l'antique honneur britannique ; et,*je le constate avec le plus douloureux mécompte, un Gladstone pour insulter à la pudeur filiale de tous les catho^ liques, en qualifiant leur pontife et leur père de mendiant sanguinaire ' .
, Vos auxiliaires, ce sont en France tous ces écrivains de la presse démocratique qui vous approuvent, qui irous admi» rent, vous défendent, vous excitent et vous répètent, ou plutôt dont vous répétez et dont vous pratiquez les leçons. Ils ont dit avant vous que « Tautorité spirituelle du Pape gran- , dira à mesure qu'il se débarrassera.des misérables soins tem-* porels et que le chef de la religion catholique gagnera en res* pect ce qu'il perdra en territoire ^. » Us protestent tou» les jours de leur profond respect poui>l|i religion et pour la personne du Pape. Mais tous les jours aussi ils dénoncent au pouvoir tous les actes et toutes les pavoles des pontifes et des défenseurs de l'Église. Tous les jours ils exhument des pé-
I Discours sur la motion de lord Elcho, à la fin de la session de 1859.» Quel contraste et quelle chute depuis le temps où le grand ministre Pitt disait, enparlant des premières atteintes portées à la souveraineté pontificale par le général Bonaparte : c C'est un des crimes les plus atroces qui aient jamais déshonoré une révolution... Cette insulte, faite à un pieux et vénérable pontife, me semble, à moi protestant, presque un sacrilège. » Hansard, Parliamenlary hisUtry, t. XXÎIV, p. 1316 et 1338.
' Siècle du 13 septembre et du X" octobre X8G0.
A M. I.E COMTE DE CAYOUR. «13
nalités oubliées, tous les jours ils réclament -des mesures d'exclusion et de proscription contre les institutions catho» liques, contre les associations monastiques. Tous les jours ils sollicitent la destruction de cette liberté d'enseignement laborieusement conquise sous le régime parlementaire. Tous les jours ils requièrent la dissolution de ces communautés religieuses et charitables, filles du dévouement et de la li* berté, et dont la multiplication est le signe le plus généreux, le plus consolant de notre temps ^ Tous les jours ils se plaignent qu'on ne mette pas la main de la police sur la bouihe des évéques, qu'on ne soumette pas aux ciseaux «ÛK la censure les encycliques et les allocutions. Derrière la prière et la charité ils montrent d'un geste ser\ile au pouvoir des complots et des révoltes. Ils dénoncent les conférences dfe Saint- Vincent-de-Paul en même temps à la vindicte des lois et aux fureurs populaires. Us comparent les Petites-Sœurs clés pauvres^ cette création merveilleuse de la pauvreté ellemême, ils les comparent, le dirai-je ? à une vermine infecte, à une immonde fourmilière de poux des bois^.
Ouvrez au hasard une de leurs feuilles ; vous y verrez toy^ jours des mains et des plumes tendues vers César, pour lui offrir des bâillons et des entraves à l'usage des catholiques.. Surveillance, autorisation, interdiction, répression, compression, suppression, c'est le perpétuel écho qui sort de ces officines de servitude. Ils mendient, comme la plus précieuse des faveurs, la persécution de leurs adversaires. Hier encore, ils saluaient par les transports d'une joie abjecte la résurcec-
' c Nons demandons instamment, dans Tintérét da principe sacré de la famill€| que tonte eorporation ou association non aotorisée soit dissoute et que la surveillance de l'administration s'exerce sur la tenue et la gestion de tout établissement clérical. » {Siècle du 10 mars 18CI.) — On sait comment ces provocations ont été depuis suivies d'effet. ^
' Opinion nationale dir9 mars 1861.
tioQ d'une pénalité infamante contre la simple critique des actes du pouvoir. Leur dernier mot se trouve dans ces écrits, à peine désavoués, qui réclament sans façon que TEmpereur se fasse Pape «au nom des principes humanitaires, inaugurés par 1789. » La liberté de la parole leur est aussi odieuse que la liberté de la prière et de la charité. Si un généreux évêque relève en passant le gant qu'ils jettent chaque matin à Tépiscopat, ces diffamateurs quotidiens Ixd répondent par un procès en diffamation ^ Si la porte entr'ouverte des assemblées laisse retentir dans le cœur de la France assoupie les accents d'une éloquence inaccoutumée et révèle l'existence d'une opposition aussi consciencieuse qu'imprévue, ces fiers patriotes provoquent à Tinstant la dissolution immédiate rf'un corps assez coupable pour dire ce qu'il pense, assez osé pour écouter et admirer les défenseurs du Saint-Siège. Toute résistance colnme toute indépendance leur est insupportable. L'Église, qui résiste toujours et qui ne dépend de personne, leur inspire autant d'antipathie que de terreur.
Et à ce propos, laissez-moi vous l'affirmer, monsieur le oemte, vous avez bien tort de croire que ce sont les catholiques qui ont besoin d'être convertis à votre nouvelle théorie sur les relations de l'Église et de l'État. Qui donc, parmi eux, ne serait très-heureux de recevoir la liberté de l'Église? Pendant vingt ans, de 1830 à 1850, nous l'avons tous désirée, tous demandée, comme une conséquence naturelle de la liberté générale. Depuis lors quelques-uns se sont follement figuré qu'ils l'obtiendraient du pouvoir à titre de faveur et de privilège ; triste erreur qui a mis contre eux leur passé, leurs anciens auxiliaires et l'opinion publique, sans arracher un seul article à une seule loi restrictive, el^sans aboutira
1 Procès intenté par le Siècle à Mgr Dupanloop, évéqae d'Orléans.
A M. LE COMTE DE CAVOrR. 15
autre chose qu'à révocatiou d'une pénalité exceptionnelle. Mais, après tout, ils voulaient comme nous la liberté de rÉglise. Les catholiques sont donc tous convertis. Ce sont les libéraux qu'il faut maintenant convertir à la liberté ; ce sont les ministres qui réservent à tous les sermons de curés le conunent«dre d'un procès-verbal de gendarme ; ce sont les procureurs généraux qui prétendent enregistrer les bulles et rassurer les consciences ; ce sont les préfets qui croient sauver l'État en dissolvant des sociétés si peu secrètes que les membres portent leurs opinions écrites dans la couleur de leurs habits ; ce sont les journalistes qui veulent bien que des religieuses aient le droit de donner, pourvu qu'on leur refuse celui de recevoir ; ce sont les écrivains qui détestent les moines, parce qu'ils ne sont pas laïques, et poursuivent les laïques charitables, quoiqu'ils ne soient pas moines.
Et vous croyez que ces écrivains vous laisseraient adopter et accomplir votre nouveau programme? S'ils vous croyaient sincère, vous cesseriez d'être leur héros, et vous perdriez leur appui, qui vous est indispensable. Écoutez-les déjà déclarer qu'ils c( n'accepteront jamais une souveraineté spirituelle qui ne serait pas mitigée par les lois civiles et les concordats, » et protester « qu'il y a une certaine liberté de l'Église absolument incompatible avec la civilisation*. » Craintes vaines, aussi vaincs que vos promesses, dignes les unes comme les autres d'exciter vos mutuels sourires. Eh quoi ! vous, qui êtes le bras armé par leur pensée, vous iriez vous retourner contre elle? Non, non : ils savent bien, et nous le savons aussi, que vous essayerez en vain de les désavouer ou de leur déplaire. Grâce à eux, vous avez obtenu le secours de la France, sans lequel vous ne pouviez rien ; grâce à vous, ils ont
» Siècle du G avril 1861.
triomphé de nos douleurs et de nos droits. Vous êtes solidaires, et vous porterez jusque dans l'histoire le poids de cette ineffaçable solidarité.
Voilà pour vos auxiliaires. Mais vous direz sans doute que vous avez le droit d'être jugé par vous-même. Voyons donc quels sont vos antécédents.
Vous prétendez prouver jusqu'à l'évidence aux plus incrédules a la sincérité de vos propositions. » Vous dites que votre système veut « la liberté en toutes choses... la liberté complète dans les rapports de l'Église et de TÉtat ' . » Vous promettez au Pape, à Tévêque des évêques, le respect et la liberté, à la seule condition de le dépouiller préalablement de son temporel. Mais comment avez-vous traité les évêques ses frères qui n'ont pas de temporel et qui sont déjà vos su* jets, comme vous prétendez qu'il le devienne ?Vous aviez un archevêque àTurin, qu'en avez-vous fait? Vous l'avez arraché de son siège et déporté sans jugement en France. Vous en aviez un à Cagliari, où est-il ? Déporté à Rome. Vous aviez un cardinal- archevêque à Pise; je le cherche et je le trouve déporté en Piémont. Vous aviez un cardinal-archevêque à Naples; de quel respect, de quelle liberté jouit-il? Chaque jour nous le voyons outrager impunément dans son palais par des hordes d'émeutiers, et, quand il interdit la parole à des prêtres qu'il juge indignes, votre autorité civile les fait remonter en chaire. Sont-ce là les gages qui doivent rassurer les fidèles du monde entier sur le sort futur de leur père, et le Pape lui-même sur la liberté future de son ministère? Vous aviez des monastères qui avaient survécu à la tourmente
« Moniteur du 30 mars 18G1.
révolutionnaire, que sont-ils devenus? Je les vois partout dépeuplés, profanés, confisqués. Vos religieuses, n'ont-elles pas été expulsées violemment de leur sanctuaire virginal et jetées dans la rue? Vous qui convoitez le tombeau de saint Pierre, qu'avez-vous fait du tombeau de vos anciens rois ? Leur dépouille dormait à Hautecombe, sous la garde des enfants de saint Bernard que vous avez sécularisés^ c*est-àdire compris dans la spoliation universelle. Dans les Marches, dans rOmbrie, dans les Deux-Siciles, la suppression de la vie religieuse, la confiscation des biens monastiques n'at-elle pas suivi partout, comme une conséquence nécessaire et immédiate, Tapparition du drapeau piémontais?
Vous avez des journaux catholiques ; qu'en faites-vous ? Chaque courrier nous apporte la nouvelle d'une poursuite, d'une saisie, d'un procès, d'une condamnation à la prison et à l'amende, et contre qui ? contre les catholiques, contre eux uniquement. Vous avez cependant écrit dans vos lois la liberté de la presse : tout le monde, chez vous, peut en user et en abuser impunément, excepté les catholiques. Vous voyez bien que vous êtes d'accord avec vos auxihaires de France et d'ailleurs, et que vous pratiquez comme eux la liberté pour tous, excepté pour l'Église. Dans tous les pays de votre domination, l'Église entravée, insultée et dépouillée, les évoques exilés, les écrivains emprisonnés, les journaux catholiques ruinés, les prêtres outragés et traqués, les monastères fermés et profanés, les religieuses arrachées de leurs cellules violées : voilà vos titres à notre confiance et à notre reconnaissance. Vous êtes depuis dix ans l'auteur ou l'agent de la persécution, de la spoliation, de l'incarcération, de l'usurpation, de la violence ; et, tout ruisselant d'oppression et d'iniquité, vous osez bien nous regarder en face et nous tendre la main, en nous criant : Voici la liberté !