IX
Mais par qui donc espérez-vous être cru ? Où donc avezvous rencontré une crédulité assez robuste pour être dupe à ce point ? Ce n'est certes pas chez vos affidés de la presse française : comme je Fai dit tout à l'heure, ils ne vous pardonneraient pas s'ils vous croyaient sincère. Mais ce que vous avez fait j usqu'ici leur garantit assez que vous ne ferez pas autrement dans l'avenir. Or ce qui les rassure nous éclaire; ce qui vous lie à eux nous sépare à jamais de vous. Personne, sachez-le, personne parmi ceux qui ont autorité ou mission pour parler au monde catholique, personne ne contestera l'éclat du mépris que nous inspirent de telles promesses après de tels outrages.
Mais est-ce là tout? Peut-on se borner, pour vous juger, aux faits et gestes de votre administration civile ? Ne faut-il pas remémorer la bonne foi et l'équité qui président à vos relations internationales? En voici le tableau très-adouci, tracé par le Times, c'est-à-dire parle plus puissant et le plus passionné de vos admirateurs :
tt La Sardaigne a pris part à la guerre contre la Russie, sans être partie aux traités relatifs à la Porte. La Sardaigne a provoqué l'Autriche de propos délibéré, et l'Autriche est tombée dans le piège. La Sardaigne a pris avantage des commotions populaires pour s'annexer la Toscane et les Légations, quoique le grand-duc et le Pape n'eussent pris a?/aine part à la guerre de 1 859 . La Sardaigne a envahi les États du Pape sans déclaration de guerre et sous un prétexte futile. La Sardaigne a été de connivence avec Garibaldi et a profité des fruits de son audacieuse entreprise ^ »
Et pour montrer la valeur de certains mots et de certaines promesses dans votre bouche, ne faut-il pas encore une fois,
' Timei du 3 mars 1861.
après tant de voix plus éloquentes et plus autorisées que la mienne, vous rappeler l'attentat par lequel, ne pouvant parvenir à soulever les populations de l'État pontifical, vous avez fait violer son territoire en pleine paix, sans déclaration de guerre, ce sans aucun de ces respects qui sont le dernier rempart de l'honneur ^id contre toutes les règles du droit des gens et de la loyauté militaire ? Ne faut-il pas vous remettre sous les yeux cette proclamation contre-signée de vous et dictée par vous à votre roi qui, au moment où ses troupes fondaient dix contre un sur la noble bande de Lamoricière, disait, lui aussi, qu'il voulait respecter toujours ie siège du chef de r Église et lui donner toutes les garanties d indépendance et de sûreté ^?
Lui aussi promettait au Pape Yindépendance! X\i moment où s'accomplissait son guet-apens, vous lui faisiez déclarer qu'il n'avait d'autre ambition que celle de restaurer les principes de r ordre moral en Italie/ Et quelques jours après, quand l'iniquité est consommée, quand Ancône a succombé, vous lui faites prendre acte devant les nations que Dieu récompense ceux qui combattent pour lui^. Quand les terroristes français bouleversaient et spoliaient l'Europe, ils avaient au moins le mérite de ne pas souiller le nom de Dieu en le mettant de moitié dans leurs entreprises. Pour rencontrer une profanation et une hypocrisie de cette trempe, il faut remonter jusqu'aux manifestes où les spoliateurs de la Pologne proclamaient l'esprit philanthropique et libéral qui aUaitpré-
* Mgr Dnpanloup, Oraiton funèbre dei martyn de CoeUlfidardu.
^ lo voglio rispettare la Sede del Capo délia Chiesa, al qaaie son seinpre pronto a dare... quelle guarantigie di independanza e di securezza che i suoi ciechi conaiglieri si sono indarno rlpromessi dai fanatismo, etc. {Proclamalion da 11 septembre 1860, signée ViCTOR-EHiiANaEL, contre-signée Cayour et Fabini.)
^ Ordre du jour du 4 octobre 1860.
sîder au partage d'un royaume séculaire et au meurtre d'une grande nation chrétienne.
Voilà vos œuvres et voilà vos paroles. Mais j'allais oublier votre chef-d'œuvre. Est-ce que, à la veille du guet-apens, vous n'aviez pas envoyé vos dignes lieutenants, Cialdini et Farini, au-devant de l'empereur des Français pour lui affirmer que tt vous entriez dans les Marches et dans TOmbrie pour y rétablir l'ordre sans toucher a l'autorité du Pape, et pour livrer, s'il le fallait, une bataille à la révolution sur le territoire napolitain ' ? »
Vous dites aujourd'hui que, depuis douze ans, vous conspirez pour conquérir l'unité de l'Italie, et que l'occupation de Rome, pour en faire la splendide capitale de votre Italie; a été l'étoile de la politique piémon taise. Et il y a précisément douze ans, votre prédécesseur Gioberti désavouait comme une infamie^ ce sont ses expressions, la seule pensée d'annexer les Légations.
Et c'est avec ce sang sur les mains, avec ces mensonges sur le front, que vous venez vous offrir au monde catholique pour c( réconcilier la Papauté avec l'autorité civile, la religion avec la liberté ! »
Mais le Pape vous a d'avance répondu dans cette allocution du 18 mars, misérablement traduite dans le même numéro AxiMoniteur qui publie votre discours, et plus misérablement travestie dans tant d'autres journaux. « A certains hommes qui lui demandent de se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne, en se disant les vrais et sincères amis de la religion, » il répond : « Nous voudrions ajouter foi à leurs paroles, si les tristes événements qui s'accomplissent aujourd'hui aux yeux de tous ne prou-
* Circnlaire de M. Thonvenel, ministre des affaires étrangères, dn 18 octobre 1860, livre jaune, page 163.
vaient évidemment le contraire*.» Et alors il énumère, comme j e viens de le faire, quelques-uns de vos forfaits; il note cette rupture toute récente du Concordat de Naples, qui est le dernier de vos exploits en ce genre ; il constate que partout les hommes de votre bord ne sont occupés qu'à dépouiller TÉglise de ses possessions et de son autorité, et n'accordent la liberté à ses ennemis que pour la refuser à elle-même, tt A une pareille civilisation, » dit-il avec raison, a hujusmodi a igitur cwiliiatis^ à celle qui a pour système prémédité a d'affaiblir et peut-être d'anéantir l'Église^, comment tf veut-on que la Papauté, mère et nourrice de toute vraie a civilisation, tende la main, et fasse alliance avec elle ?» Il rappelle ensuite, sans les blâmer ou les désavouer en rien, les institutions libérales qui étaient désirées et qu'il avait accordées ^ jusqu'au jour où la révolution s'est substituée à la réforme, et où le poignard a remplacé le scrutin. Il rappelle encore les conseils qui lui ont été donnés et qu'il a tous sui-
vis, excepté ceux qui lui imposaient la sanction de la spoliation ^. Il se $ent ainsi autorisé à flétrir a l'hypocrisie de ceux « qui, après avoir ainsi insulté et opprimé la religion, l'invitent c( à se réconcilier avec la civilisation comme ils l'invitent, lui, a à se réconciher avec l'ItaUe. » Il dit, avec la noble confiance de celui qui n'a jamais fait tort à personne, qu'il n'a aucun motif de se réconcilier avec qui que ce soit. Et il
> Ac Nos fidem eis adhibere vellemus, Disi tristissima sane facta, qaœ anle omniam oculos qaotidie versantur contrariam prorsus ostenderenl.
* Atcam eivilitatis nomine veiit inlelligi systema apposite comparatum ad debilitandam ac fortasse eliam delendam Christi Eccleslam. — 1\ avait dit déjà : QVMDAM. fnodema, utappellantj eivilUalit plaeita,
^ Liberiorem administrationem... liberiores inatitutiones... Nos filioram partem poDiifici» nostrs ditionis in civilem adroîDistrationem cooplavimus.
* Cum usurpationum moderatores alta voce profiterentur se noD quidem reformaiiones, sed absolutam rebellionem, omnemqae à legilimo principe «ejanclîonem omnino velle.
ajoute, dans un langage magnifique qu'il ne vous sera jamais donné de tenir : « Comment le pontife romain, qui tire « toute sa force des principes de Téternelle justice, pourrait-il « la trahir ? Comment ose-t-on demander à ce siège « apostolique, qui a toujours été et qui sera toujours le tt rempart de la justice et de la vérité, de proclamer qu'une a chose injustement et violemment arrachée peut être tran- « quillement et honnêtement possédée par un injuste op- « presseur, et d'ériger ainsi en principe qu'une iniquité qui « réussit ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit*?» Cela dit, il a certes bien le droit de rappeler, après l'avoir appuyée par cette nouvelle preuve, la belle parole de M. Barthe au sénat français : Que le Pape est le principal représentant de la force morale dans le monde.
Et c'est là ce que des commentateurs infidèles, chez vous et malheureusement aussi parmi nous, en prêtant aux paroles de Pie IX un sens que désavouent tous les actes et tous les jours de sa vie, n'ont pas craint de présenter comme une déclaration de guerre à l'esprit moderne. C'en est fait, s'écrient-ils tous les matins, le Pape a condamné la société moderne, le progrès et la liberté ; entre ces grandes choses le divorce est complet.
La belle découverte et le beau profit! Faites-moi donc, diraîs-je à vos amis, faites-moi confidence des moyens que vous tenez en réserve pour fonder la civilisation, le progrès, la liberté, sans la religion! Ignorez-vous que, malgré tant d'efforts pour la détruire, la religion des peuples est toute
' Hic enim, qui suam omnem vim haurit ex aeternœ jusliiiœ principiis... Ut ab bac Apostolica sede, quœ seroper fait et erit veritatis justitiscque propugnaculum, sanciretur rem injuste violenlerqae direptam posse tranquille honesteque possideri ab iniquo aggressore; utque Ita faisum constitoeretur principium, forlunatam nempe facti injastitiam Dullum juris sanctitati detrimentam afferrc.
leur morale, que le christianisme fait toute la supériorité de l'Occident, que ce grand fleuve divisé n'a qu'une source pure et un réservoir inépuisable, le catholicisme ? Quelle religion avez-vous à substituer au christianisme ? et où donc trouverez-vous le christianisme pur, immuable et complet, en dehors du catholicisme ? Je le demande à tous les hommes de bonne foi qui ont quelque notion de la vie morale des sociétés répandues en ce moment sur la terre, est-ce que, sans l'Église, les protestants eux-mêmes auraient conservé ridée de la divinité de Jésus-Christ? Que 'dis-je? Est-ce que sans l'Église les philosophes auraient établi l'idée pratique d'un Dieu vivant? Couvrez d'un nuage de plus cette grande foi, obscurcissez de votre souffle, écartez de votre main le flambeau principal qui éclaire les profondes ténèbres dont les pauvres humains vivent enveloppés, puis parlez-leur encore de civilisation, de progrès, de liberté !
Ah! vous avez découvert que notre Église et votre civilisation se séparent; pleurez donc sur votre civilisation, car elle ne survivra certes point à sa mère, qui est l'Église catholique.
Ou plutôt ne jouez pas avec ces grandes choses, ni même avec les mots qui les expriment. Ne vous en servez pas pour couvrir des desseins qui, par cela seul qu'ils répugnent à la justice et à la bonne foi, n'ont rien de commun avec la vraie civilisation, le vrai progrès, la vraie liberté.
Oui, répétons-le avec le Souverain Pontife, « il faut rendre aux mots leur signification. » Ce n'est pas l'Église seulement, c'est l'honnêteté qui a horreur de voir emprunter à la langue humaine ses expressions les plus hautes pour couvrir les actions les plus basses. La langue des hommes est sans défense : on voit bien qu'elle aussi n'est qu'une puissance spirituelle; aussi vient- on piller ses trésors, dérober ses plus nobles parures, et, par un déguisement presque sacrilège.
comme les païens appelaient les Furies des anges de paix, on nomme le mensonge civilisation et la violence liberté. Quant à nous, nous admirons Topportunité de la réponse que vous adressait, huit jours avant votre premier discours, le Pontife que vous alliez dépouiller et qui d'avance vous condamnait non-seulement au nom de TÉglise, dont U est le chef, mais encore et surtout au nom des principes de l'étemelle justice*. Nous sommes fiers d'avoir pour chef un vieux prêtre qui tient pour le droit, et qui ne veut pas mentir, dans un temps où le mensonge est devenu lo premier élément de la politique et la première condition du succès. Et puisque vous citez Dante, permettez-moi de vous inviter à reconnaître dans Pie IX le modèle du juste, tel que le poète l'a buriné dans im vers immortel :
E*l giusto Mardocheo €he fu al dire ed al far cosl^ntero.
Mais laissons là ce que vous avez déjà fait et parlons de ce que vous comptez faire. Parlons de vos nouveaux projets et de l'avenir qu'ils nous affirment.
Supposons que votre passé soit voilé , vos précurseurs, vos auxiliaires, vos antécédents enterrés dans l'oubli. Supposons que vous avez encore la virginité de l'honneur et de la parole jurée; ou au moins supposons que vous avez la vertu du repentir. Vous voilà donc qui frappez à la porte de l'Église romaine, avec un nouveau visage et une nouvelle attitude, celle d'un docteur et d'un allié, celle d'un sage et
' Illius moralis disciplinas, cnjas ipso velati prima forma et imago dignosciiur.
généreux bienfaiteur. Soit. Vous voilà donc convaincu de la vérité de ce texte de saint Anselme, que nous exhumions, il y a vingt ans, contre des adversaires bien moins redoutables : Dieu n'aime rien tant en ce monde que la liberté de son Église I Vous venez donc apporter à TÉglise cette liberté comme un présent inestimable, tellement inestimable qu'elle doit le payer au prix du dernier fragment qui lui reste de ce patrimoine séculaire dont vous l'avez préalablement et presque entièrement spoliée. Vous lui offrez la liberté, c'est-à-dire la garantie et la récompense du droit. Mais vous lui faites cette ofire en échange de quoi ? De la violation du droit la plus scandaleuse dont l'histoire offre le spectacle. Qu'elle sanctionne ce crime et elle sera libre ! Ce que nul n'oserait demander à l'Église, s'il s'agissait du droit d'autrui, vous osez le lui imposer parce qu'il s'agit du sien, c'est-à-dire du nôtre, à nous tous catholiques de l'Europe * et du monde, témoins indignés et victimes frémissantes de votre outrecuidance.
Pourquoi donc abandonnerait-elle son droit? Qu'avezvous à dire contre lui ? Quel est donc votre droit contre ce droit?
Ici, il me faut bien discuter vos arguments avant de dis* cuter vos promesses.
Le droit, vous en faites tout d'abord litière, a Demander Rome, non parce que c'est notre capitale, mais parce que la justice et notre droit le veulent, c'est à mon sens une erreur gravée » Vous n'invoquez pas non plus la nationalité italienne de Rome : vous avouez que, si Rome était dans un angle du territoire italien, comme Aquilée, il faudrait y renoncer. Vous sentez et vous dites qu'il ne faut pas trop
* Stonileur da 30 mars.
2fl DEUXIÈME LETTRE
serrer cet argument de la nationalité sous peine de désobliger vos bons amis les Anglais, et de leur enlever Corfou, Malte et Gibraltar. Non, votre seule raison, c'est votre convenance, votre agrément, votre utilité. Il est impossible, dites-vous, de maintenir l'Italie en paix sans Rome pour capitale; et c'est là, selon vous, le seul argument qui puisse vaincre les résistances du monde catholique. C'est donc une simple question de force matérielle et de convoitise. Jamais, depuis que le monde existe, on n'a déclaré, avec plus de naïveté, qu'on s'emparerait d'un bien qui ne vous appartient pas, par la seule raison que ce bien vous convient. Il vous convient donc de prendre Rome parce que vous en avez besoin. Eh bien, nous, catholiques des deux mondes, nous aussi nous en avons besoin, il nous convient de la garder, comme elle existe depuis quinze siècles, à l'état de ville indépendante, d'abord en fait, puis en droit, de toute autre souveraineté que de celle du Pape. Malheureusement nous n'avons pour nous que le droit et l'histoire ; vous avez pc)ur vous la force et la honteuse connivence des souverainetés européennes. Par le temps qui court , la force vaut plus qu'elle n'a jamais valu, j'en conviens ; néanmoins elle n'est pas tout en ce monde. Qui sait d'ailleurs si elle ne sera pas un jour votre châtiment après avoir été votre instrument?
En attendant, il faut vous féliciter du concoiurs original et efficace que vous avez apporté à l'esprit de révolution et de ruine. Nous étions habitués à ne le redouter et à ne le flétrir que chez les conspirateurs, les flibustiers, les émeutiers, les constructeurs de barricades et leurs exploits plus ou moins triomphants.
Mais qu'est-ce que tout cela auprès de ce qu'il nous est donné de voir depuis douze ans que vous suivez votre étoile? Parlez-nous d'im roi légitime, d'un roi d'ancienne lignée,
solidement assis sur le trône de ses aïeux; parlez-nous d'un chevalier de la Très-Sainte Annonciade, comme vous, pour mener à bonne fin les conspirations et les révolutions ! Voilà ceux qui s'entendent réellement à la bhose, et, excepté deux ou trois intraitables comme Mazzini et Garibaldi, tous les révolutionnaires du monde reconnaissent volontiers dans vous et votre souverain leurs maîtres et leurs modèles.
Rien n'enfle l'orgueil humain comme la joie d'avoir fait le premier ce que nul n'avait fait. Vous avez droit, monsieur, à ce genre de satisfaction. Déjà vous aviez ajouté de notables perfectionnements à l'art de déchirer les traités et de rectifier les frontières par la force. Mais l'histoire ne contient rien de semblable, même de loin, à votre dernier haut fait; j'entends l'histoire de la vie publique et du commerce régulier des nations civilisées. Car on a vu des fils pressés par des créanciers occultes engager d'avance le bien de leur père et promettre par écrit ce qu'ils nomment leurs espérances. On a vu sur TOcéan guetter, attendre, puis capturer des navires désarmés. Mais ce qu'on n'a jamais vu, c'est le ministre d'un roi, parlant dans une assemblée publique, qui s'écrie : Voici la capitale de mon voisin, elle deviendra la mienne ; son roi, qui est mon Pontife, ne l'a pas abandonnée; son allié, qui est le mien, qui est mon protecteur, la lui garde encore ; la croix de l'Église et le drapeau de la France se dressent devant moi ; je les renverserai. Rome m'appartient au nom de la géographie ; la France me cédera au nom de la non-intervention ; et le Saint-Père m'absoudra au nom de la liberté !
Il est vrai, monsieur, vous vous donnez du temps et vous prenez des précautions. Lorsque le grand Condé jetait son bâton de commandement dans les rangs de ses ennemis, il courait le reprendre au péril de sa vie. Vous qui jetez le
sceptre de votre roi à la face de ses alliés et du Saint-Père, vous n'exposez ni sa personne ni la vôtre, et, avec un art jusqu'ici inconnu, faisant passer les procédés du crédit dans les usages de la politique, vous vous contentez de signer un billet à échéance indéterminée, une révolution à vue, et cet expédient vous autorise à vous tourner vers Garibaldi pour lui crier : Patience! c'est une question convenue ; puis vers l'Européen lui disant: Patience! c'est une question différée.
C'est là ce que vous appelez ri agir que par des moyens moraux.
Le langage que vous venez de tenir a été fort applaudi, je le sais ; les journaux du monde entier s'extasient devant votre audace. Je me persuade, monsieur, que, dans le secret de votre intelligence et de votre conscience, vous n'êtes pas très-fier de ces applaudissements.
Vous le savez bien, ce que vous venez de dire au parlement de Turin ne pouvait être toléré que là. Entrez dans une école de petits enfants, et prouvez-leur que ce que vous faites est moral. Montez dans la chaire d'une faculté de droit, et prouvez aux étudiants que ce que vous promettez est juste. Réunissez un congrès et soutenez que ce que vous avez dit est licite. Non 1 cela n'était tolérable qu'au sein d'un parlement de complices.
U est possible cependant que je me trompe, et que, trop scrupuleux, j'oublie de compter avec la secrète passion du cœur humain qui convoite le bien d'autrui. U se peut que, dans un congrès de diplomates, on acclame et on utilise votre principe. J'aurai Constantinople, dira la Russie. J'aurai la rive gauche du Rhin, dira la France. J'aurai les petits États allemands, dira la Prusse. J'aurai Lisbonne, dira l'Espagne. Que dira l'Angleterre? Elle saura bien faire sa part, et je n'en suis pas inquiet. Mais, si vos maximes doivent préva-
loir, fermons les cours de droit, les codes de morale et les recueils de traités, montons sur un sommet élevé en compagnie du démon de la convoitise, regardons à nos pieds les royaumes de la terre, et, si nous adorons ce démon, il nous les donnera.
Ce sera alors le cas ou jamais d'invoquer le témoignage d'un des vôtres, de M. Edgar Quinet, grand ennemi de TÉglise, mais qui Ta vengée d'avance par ces admirables paroles : a Si la violence n'est plus prise au sérieux par les hommes, si elle n'entraîne contre celui qui l'exerce aucune idée de justice et de réparation, si, au contraire, tout doit se changer en reconnaissance, qui voudra à l'avenir s'abstenir d'une violence heureuse * ? »
Ce n'est pas tout, il est vrai : à part cet argument de la convoitise ou de la convenance, il en est de subsidiaires que vous ne dédaignez pas. Voyons-les.
Vous parlez de l'antagonisme absolu qui existe entre le Pape et son peuple. Cet antagonisme, c'est vous qui le créez ou qui le supposez. Réel ou non, toujours est-il qu'il date d'hier. Avant la conquête française, en 1797, de l'aveu unanime de tous les voyageurs, de tous les historiens, aucun gouvernement n'était plus doux , plus populaire que celui du Pape. Nul ne peut nier que Pie Vil ne soit rentré dans ses États, en 1814, aux acclamations des populations. Elles ne le supportaient pas : elles T aimaient.
Vous dites que dès 1821 l'antagonisme éclate. En 1821, il y eut une insurrection à Turin, il n'y en eut pointa Rome. Une insurrection d'ailleurs ne prouve rien.
Je ne vous rappelle pas les conspirations et les tentatives
^ Lettre do 30 août 1859, pour refuser Tamnistie.
d'insuiTections qui signalèrent les commencements du règne de Charles-Albert, et que ce roi réprima avec une si impitoyable rigueur. Vous ne voulez plus voir en lui que l'auguste auteur du Statut, et j'y consens volontiers. Mais voyez quelle étrange et révoltante inconséquence ! On oublie les vingt ans de despotisme de Charles-Albert pour ne se souvenir que de deux années de son règne libéral; et, en présence des difficultés et des malheurs de Pie IX, l'ingrate Italie oublie, au contraire, que c'est lui et non Charles-Albert qui, par la plus personneUe et la plus spontanée des initiatives, a inauguré le mouvement national et réparateur de 1846. Elle oublie, elle renie l'enthousiasme prodigieux qui salua le nouveau Pontife d'un bout à l'autre de la Péninsule. Personne alors, personne ne songeait à mettre en doute ni la légitimité , ni la nationalité, ni la nécessité du pouvoir temporel, Charles-Albert moins que personne ; j'en atteste sa noble mémoire, sa foi ardente et généreuse. Il se fût plutôt coupé la main que de la lever, comme son fils, contre la Papauté.
Vous invoquez le dernier mouvement de Bologne, comme s'il n'avait pas été préparé (M. de Rayneval le constate) par le protocole du 8 avril 18S6, et provoqué par la proclamation de Milan de 1859. Vous invoquez la sanction que ce mouvement a reçue de l'adhésion populaire et du suffrage universel. Rien de plus équivoque, de plus difficile à juger que l'adhésion populaire aux faits accomplis. Elle ne leur manque guère, mais elle ne dure guère non plus, et ne prouve pas beaucoup. Quant au suffrage universel, imposant et sérieux quand il est tout à fait libre, ce n'est plus qu'une dérision et une oppression dès qu'il est dirigé, exploité, intimidé. N'avons-nous pas vu en France, le 24 février 1848, une insurrection renverser un gouvernement
libéral et national, qui n'avait absolument rien de féodal ou de sacerdotal, qui avait la majorité dans la Chambre et lunanimité dans Tarmée ? S'ensuit-il que la France voulût ce qui s'est accompli le 24 février? On oublie trop ce mémorable exemple. On oublie trop que l'armée laissa faire, que la France laissa faire, que le suffrage universel donna raison aux vainqueurs , et que , plusieurs mois durant , on pue croire qu'il n'y avait en France que des républicains. A la vérité le scrutin du 10 Décembre prouva le contraire. Mais l'élection du 10 Décembre fut la plus libre qu'il y ait jamais eu au monde, soit dit à l'éternel honneur du gouvernement sous lequel elle eut lieu et qu'elle a renversé. Il n'y avait point, comme quand vous faites voter à Naples, l'urne des oui et l'urne des;/ion, placées sous la surveillance d'une populace armée ; il n'y avait pas des gens probes et honnêtes pour limiter le vote, comme l'avoue M. Cipriani, dictateur des Légations, aux seules localités considérables * . Les votes que vous invoquez n'ont lieu qu'en présence et sous la pression des baïonnettes unitaires. Pour que le vœu des populations pût être sincèrement consulté et sérieusement invoqué, il eût fallu que, le lendemain de Villafranca, un bataillon français eût occupé Bologne, veillé sur la sincérité du scrutin, et garanti la liberté des votants dans les villes comme dans les campagnes. On n'a pas répondu et on ne répondra jamais à cet argument. Mais, jusqu'à ce qu'on y réponde, nous aurons le droit de dire que vos scrutins ne prouvent rien, et que le mot de l'évéque d'Orléans : Plus de bombes que de votes^ reste l'histoire de vos conquêtes unitaires.
* Per tatte le anite provincie, si diramarono le Uste, raccommandandole alla fede di probi ed onesti amici, ingiuogendo loro di dreofuerinere principal^ mente Vaiione ai soli eentripopoloiù
Cet antagonisme prétendu entre le Pape et ses sujets, c'est donc vous, il ne faut pas se lasser de le répéter, qui le créez et qui le maintenez. Vous avez conspiré depuis douze ans, et vous vous en vantez', pour arriver à ce résultat. Vous, vos précurseurs et vos auxiliaires, vous avez tout fait pour rendre tout gouvernement impossible dans les États romains. Quand le Pape a des ministres ecclésiastiques, on lui demande des laïques ; quand il appelle un laïque, on le lui égorge sur les marches du parlement ; quand il n'a pas d'armée, on lui reproche de ne pas pouvoir se défendre ; quand il en forme une, on la dénonce comme un péril pour ses voisins, et on court sus comme à des bétes fauves. Après que l'Italie et l'Europe ont retenti du cri de réforme, vous venez déclarer aujourd'hui que c'est demander ce que le Pape ne peut pas donner'^, et vous vous vantez de n'en avoir indiqué aucune au Congrès de Paris en 1856, alors que le monde entier se rappelte l'acte d'accusation que vous avez formulé contre les abus du gouvernement pontifical, en ayant bien soin de dissimuler que, pour vous, son unique abus c'était son existence. — Ah ! toute réforme est impossible, selon vous, et si le Pape n'en accorde pas, « il ne faut pas lui reprocher ce qui est, non pas de l'obstination, mais de la fermeté, et ce dont les catholiques doivent lui savoir gré comme d'un mérite', d ce Ses amis de bonne foi conseillent des réformes qu'il ne peut faire... Il résiste : il fait bien*. » Il fait bien, dites-vous ; mais alors que devient le double acte d'accusation dressé, dans votre intérêt, par M. le conseiller d^État de la Guéronnière, qui reproche au
' âJonilcur du 30 mars 1861. ' MonUeur ila 28 ninrs 1861.
•^ Moniteur du 28 mars 18Cil.
4 èlonileur du 30 mars 18C1.
Pape son refus persistant cT accomplir des réformes ' ? Penseriez-\ous, par hasard, des assertions de ce fameux déDonciateur du pouvoir temporel ce qu'en pense le pape Pie IX, qui les a déclarées « pleines d'artifices et de mensonges, » opus fallaciis mendaciisque plénum ? — Ah ! c'est pour le Pape un mérite que de refuser les réformes qu'on lui propose ! Vous parliez ainsi le 23 mars, sans vous soucier du démenti éclatant que vous infligiez au gouvernement de l'allié auquel vous devez tout ce que vous êtes et que plusieurs regardent comme responsable de tout ce que vous faites. Que n'aviez-vous donc entendu comme nous, trois jours auparavant, dans la séance du 22 mars, MM. Billault et Baroche s'évertuer à prouver que les dangers et les complications de la situation venaient uniquement de la résistance du Pape aux sages conseils que l'Empereur lui avait prodigués? Que n'étiez-vous là pour les réfuter avec votre éloquence accoutumée? Ce ne sont pas les conseils^ auriez- vous dit, c'est la résistance qui a été sage, et vous auriez grossi de votre voix cette glorieuse minorité de 91 votes qui a refusé de blâmer le Pape de ce dont tous les catholiques, selon vous, doivent lui savoir gré comme d'un mérite.
Je conviens d'ailleurs que vous êtes logique. Si ce gouvernement ne peut pas vivre, si l'on ne peut pas vivre sous lui, s'il est imparfait et imperfectible, qu'on le détruise. Mais un pouvoir est plus facile à renverser que l'histoire. Or l'histoire la plus récente vous réfute. Sous le pape Grégoire XVI, pontife vénérable mais nullement libéral, nous avons vu la papauté complètement désarmée vivre en harmonie avec les populations. Sous Pie IX, nous avons vu la papauté donner
* La Franet, Rome et l'!taU$t page 19.
is. 3
34 DEUXIÈME LKTTRF:
à pleines mains la liberté. Ne dites donc pas que le pouvoir temporel est incompatible avec le progrès, quand c'est son progrès qui est incompatible avec vos dessins.
Vous savez bien que l'Italie ne souffre pas de Fabsence de lois, mais de Tabsence d'hommes. Le Piémont en a un, et c'est vous. Où sont les autres? Des lois, des institutions, des libertés, des réformes, des progrès, qui donc en a plus généreusement essayé que Pie IX ?
Oui, dites-vous, il y a douze ans, mais rien depuis.
L'avouerai-je? Il est de bons catholiques qui trouvaient, en effet, que la cour de Rome avait depuis douze ans perdu un peu de temps. Ils s'étonnaient ingénument qu'elle ne se fût pas mise en mesure de se passer de la garnison française. 11^ se disaient tout bas : Que fait le Pape depuis douze ans? Ils auraient dû se demander : Que fait le Piémont? Vous nous l'apprenez.
Vous avez conspiré depuis douze ans pour détruire le pouvoir temporel. Voilà, monsieur, votre rôle bien conoDu, mais voilà le Saint-Père bien justifié, voilà tous les événements bien éclairés. Ce mouvement national, c'était un mouvement combiné, et le trône du Pape était sur un baril de poudre auquel on l'invitait à mettre lui-même le feu. La pièce s'est jouée en trois actes : la diffamation, l'occupation, lavotation. Chaque acte a eu ses acteurs : les écrivains, les fantassins, les étecteurs. C'est un procédé désormais connu.
On dénonce un souverain. Son gouvememenft est imparfait, intolérable; ses sujets sont mécontents, opprimés, exaspérés. Il ne se soutient plus que par les armes étrangère», il manque de force morale, de force matérielle, il est perdu. Voilà le souverain diffamé, et si la dénonciation tombe de haut, tous les matins, deux mille journalistes en répètent à 4.eux millions de lecteurs l'écho retentissant..
Tout d'un coup, on affirme que ce souverain si faible est menaçant, qu'il songe à attaquer, qu'il groupe quelques soldats ; il faisait pitié, il fait peur ; prenons nos précautions, violons ses frontières. C'est le second acte, on envahit les territoires.
Puis, maître du pays, on consulte les sujets. Étes-vous heureux? Non. Voulez-vous le devenir? Oui. Le malheur, c'est Pie IX. Le bonheur, ce sera Victor-Emmanuel. Vive Victor-Emmanuel ! La pièce est jouée, la toile tombe, on s'endort Romain, on se réveille Piémontais, mais toujours contribuable et de plus conscrit.
Que le petit gouvernement ainsi traqué soit bon ou mauvais, cela ne change absolument rien à la question. Comme tout gouvernement est imparfait, et tout homme malheureux, la liste des griefs est facile à dresser. Avec vos nouveaux principes on soulèverait une émeute en huit jours contre le gouvernement du bon Dieu, s'il y avait quelque chance de le détrôner. Avec ces principes, un souverain fût-il un saint, son territoire fût-il un pai^adis, il n'est pas à l'abri de la ruine, s'il est le plus faible et qu'il ait un voisin plus fort qui le convoite. Vous usez contre le Pape de cette raison du plus fort ; or elle est la plus forte, mais non pas la meilleure.
Mais revenons à cette impossibilité de toute réforme dont vous accusez le gouvernement pontificed. — Quoi que vous en disiez, monsieur, vous n'aviez jamais formulé jusqu'ici <;ette étrange accusation. — Mais aujom'd'hui le temps de la dissimulation vous semble passé. Je reconnais bien dans eette assertion, toute nouvelle chez vous, la vieille prétention dénoncée chez les irréconciliables ennemis de la papauté par M. de Rayneval, par cet intègre et loyal ambassadeur, dans la mémorable dépêche du 14 mai 1856, qui restera
dans rhistoire comme un témoignage écrasant contre tous les mensonges piémontais. J y reconnais tout ce que signalait au gouvernement anglais son agent à Rome, M. Lyons, le seul diplomate honnête que TAngleterre ait envoyé en Italie, et qui, dans ses dépêches publiées par ordre du Parlement, affirme vingt fois que les soi-disant libéraux romains ne voulaient d'aucune réforme, que ce n'était pas une mauvaise administration, mais bien Texistence même du gouvernement pontifical qu'ils voulaient détruire*, et qu'ils n'useraient de toute réforme et de toute concession que pour renverser le gouvernement. J'y reconnais enfin l'esprit qui a armé les assassins de Rossi.
Vous osez citer cette grande victime, et comme une autorité à l'appui de votre thèse sur l'impossibilité des réformes ! Vous savez cependant que, parvenu à la pleine maturité de son talent et de son courage, il s'était spontanément dévoué à cette tâche. Il a été assassiné ; par qui, et pourquoi? Par qui? Par ceux qui, comme vous, déclarent toute réforme inconciliable avec la nature du pouvoir pontifical. Pourquoi? Pour détourner par la terreur tout honnête homme qui voudrait suivre cette voie. Vous déclarez que cette mort fut un des plus grands malheurs de l'Italie. Monsieur, cette moit fut plus qu'un malheur, elle fut un crime. Ce crime, vous en partagerez la responsabilité du jour où vous en récolte-
I Us seraient trés-fâcbés de voir porter remède aux abus, ils regretteraient toat ce qui ponrrail diminuer le mécontentement. Ils ne demandent ni réformes ni améliorations quelconques; leur seul cri est : Non vogtiamo Papa!... DUpatches from M. Lyont retpeeting the condition and administration of the papal ttates, pretenled to the tioute of Lordê hy eommand of her Majetly, 1860, p, 30. Voir aussi pages 7, 9, 20, 22, 24, 49, 58.— M. Lyons dit ailleurs, p. 71, que, dans d'autres temps, si un Pape, partant de l'état de choses tel que Grégoire XVI l'avait laissé, eût progressivement conduit le gouvernement à sa condition actuelle (1856}, ses sujets auraient salué ces réformes avec reconnaissance et satisfaction.
rez les fruits. Des meurtriers inconnus qui Font commis, vous en détournerez la honte sur vous qui en profitez. Vous n'avez pas assassiné Rossi, je le sais bien ; mais le jour où vous ramasserez la proie que ses assassins ont cru saisir en versant son sang, vous deviendrez leur complice. Ce sang innocent et généreux remontera jusqu'à vous, pour retomber sur votre tête et sur celle du roi que vous voulez couronner au Capitole. Is fecit eut prodest.
Rossi était Italien ; il avait partagé les illusions et les préventions de la jeunesse italienne de son temps; mais, éclairé par le malheur, par l'étude, par la pratique d'un grand et libre gouvernement en France, il avait su retrouver le véritable fil des destinées de son pays. 11 offrait à tous les Italiens, à vous-même, monsieur, un glorieux et fécond exemple à suivre. Vous l'avez dédaigné, soit ; mais au moins ne le calomniez pas en le rapprochant de vous. — Je ne sache rien de plus saisissant que le contraste entre ce grand Italien de 1830 et de 1848 et celui de ses compatriotes dont le nom nouveau occupe la principale place, après le vôtre, dans les événements de 1860, M. Liborio Romano; entre le ministre qui, pour resserrer l'union du pontificat sacré avec la liberté moderne, marche à la mort en sachant qu'elle l'attend, et le ministre qui, chargé par un roi jeune et irréprochable de la même mission, vend son prince à la révolution et au Piémont. Rossi et Liborio Romano, voilà les deux types divers de l'Italie libérale ! Entre les deux elle a pu choisir : guidée par vous, elle s'est donnée tout entière au second.
Voilà donc ce que vous avez fait de cette Italie en conspirant pour elle depuis douze ans. Vous l'avez fait descendre de Rossi à Liborio Romano.
Vous lui avez ôté le sens moral ; livrée à vos enseignements, elle ne sait plus distinguer entre le bien et le mal.
Pour elle, la fin justifie tous les moyens. La hideuse souveraineté du but est la seule qu'elle reconnaisse.
Voici un récent écrit de votre prédécesseur, M. Massimo d'Azeglio, lun des plus grands noms de l'Italie contemporaine, qui, tout en couvrant de lâches injures la Papauté vaincue, lui reproche surtout de ne pas savoir mentir à propos. Il faut le citer textuellement pour le croire, «c On ne comprend pas par quel motif aujourd'hui Rome ne répète pas une fois de plus ce qu'elle a fait déjà tant de fois, pourquoi elle ne cède pas pour gagner du temps, pourquoi elle ne promet pas, sauf à ne pas tenir. Chose étrange ! elle n'a jamais craint de mentir quand la sincérité pouvait la sauver. Aujourd'hui, quand le mensonge pourrait la sauver, au moins pour un temps, elle ne sait plus mentir \ »
On reconnaît bien là l'homme qui se vante d'avoir, étant président du conseil des ministres, violé la foi jurée, en abrogeant le concordat piémontais. On reconnaît bien aussi le parti qui érige dos statues à Machiavel, et qui insulte par des hurlements et des imprécations sauvages ce que des barbares seuls ne respectent point : le dévouement malheureux des blessés et des prisonniers^. Et c'est à cette Italie que VOUS nous sommez, nous Français, nous catholiques, de livrer sans réserve la sécurité de notre père et notre honneur de fils !
Un jour, monsieur le comte, dans un mometU lucide (je
' Non si cooDprende per qael motivo essa non ripeta nna Tolta di più, ei6 che posa in opéra già tanlB voile : non oeda per fvadagnar tempo, non promena, salvoa mancar poi di paroUl Cosa stranal Non dnbllo, mai d'ingannare, quando la siocerità poteva salvarla. Oggi che pno salvarla, per poco almeno, Tinganno, neppnr più sa adoprarlo. QmmUm^i «rymli. fwMiirf di Manimo é'Àxeglio, Firenze. 186L, page 55.
- Voir les lettres nombreuses écrites par les Taincns de Casielfidardo sur les «TMlea d«nt ili ontM Hetlaes dâM iM^rOlea MenpéMpaf leiftémoolMe*
A M. LE COMTE l»E CAVOUR. aU
Tow restitue TOtre expression), tous avez stigmatisé ïùieaménUion, c'est-à-dire la confiscation des biens du clergé séculier : tous tous en targuée aujourd'hui avec raison ', sans songer que tous stigmatisiee ainsi d'avance la confiscation prononcée par vous aujourd'hui contre cette souveraineté pontificale qui est le patrimoine du cJergé et des fidèles du monde entier. Je me rappelle parfaitement votre discours. Vous citiez à l'appui de TOtre thèse l'illustre et pur Tocqueville, celui-là même qui a attaché son nom à cette expédition de Rome que le Piémont voulait faire alors à notre place^ et dont le Piémont prétend maintenant anéantir la gloire et le fruit. Yous citiez la page admirable où il dit que les peuples qui ôtent au clergé toute propriété foncière et transforment ses revenus en salaires se privent euxmêmes d'un très-grand élément de liberté. Laissez-moi vous rappeler à mon tour le passage où il est dit que les confiscations révolutionnaires ont fait à la France une mauvaise conscience! Mot terrible et trop vrai, mot qui s'appliquera à l'ItaUe bien plus qu'à la France, puisqu'elle aura spohé non pas seulement le clergé mais le monde catholique, non pas une'église mais l'Église universelle. La France lutte avec succès, gr&ce à ses instincts moraux, à ses traditions catholiques, contre ce legs funeste de son passé. Mais l'Italie^ grâce à vous, se trempe tout entière dans cette mauvoiae arnseienoe^ qui souillera tout son avenir. Vous lui aurez enlevé, eenwe dit si bien le Pape dans sa dernière :aUoculiûn, cette salutaire, cette nécessaire horarettr de l'injustice sans laquelle il n'^eiit ^oint de najtàon libre ni de i»ociété chrétienne : tU immamoÊ images pemetienni... ei vt/uaiiiœ horreremerifmerimi.
* Mimiitwr da 30 mars 1861.
là
Pour se consoler de tant d'excès, on a besoin de se reporter sur le spectacle qu'offre un peuple bien autrement malheureux, mais bien autrement irréprochable, que le peuple italien. Quel rapprochement et quelle différence ! La Pologne a Yu, il y a bientôt un siècle, son héroïque et glorieuse nationalité foulée aux pieds et déchirée par d'odieux potentats. Elle n'a jamais accepté cet arrêt inique, elle n'a jamais abdiqué son droit imprescriptible; elle a protesté, toutes les fois qu'elle l'a pu, par les armes, puis, vaincue et désarmée, par cette résistance morale qui use à la longue les despotismes les plus redoutables, et qui leur survit. Aujourd'hui, trente ans après son dernier effort, elle se lève désarmée, et elle se retrouve telle que nous l'avons vue alors, avec la même énergie, le même héroïsme, la même indomptable persévérance, et de plus avec cet élan d'enthousiasme résolu et résigné qui n'appartient qu'aux causes immortelles. Son peuple tout entier se dresse pour redemander une patrie : ne pouvant pas combattre, il se laisse égorger sans se défendre, afin de prouver en mourant qu'il est digne de vivre. Mais en 1791, comme en 1830, comme en 1861, la Pologne proclame avant tout la foi de ses pères, le respect de l'Église, le culte de la tradition religieuse et nationale ; elle ne souille sa cause par aucune proscription, aucune spoliation, aucune iniquité. J'ai plaidé vingt ans devant la France libre la cause de cette nation enchaînée, et aujourd'hui mon âme, oppressée par vos crimes, se sent soulagée au spectacle de ses vertus, de sa sagesse, de sa noble et religieuse modération, de son héroïque patience. Dieu la récompensera, Dieu la couronnera un jour, j'en ai la ferme confiance. Il ne voudra pas que les honnêtes gens désespérés n'assistent en ce siècle • qu'aux triomphes malsains du mensonge et du mal.
Mais arrivons à votre système de l^avenir, à cette liberté pleine et entière, à ces franchises spirituelles que nous avons, dites-vous, inutilement demandées depuis trois siècles à toutes les puissances catholiques et dont nous avons à peine arraché quelques lambeaux au moyen de concordats qui nous entravent. Jamais, pour le dire en passant, aucun concordat, loyalement exécuté et en dehors de toute addition subreptice, n'a paru une entrave aux catholiques. Les concordats sont des transactions, comme tous les traités de paix, et toute transaction, lorsqu'elle est équitable et durable, impose quelque sacrifice. Mais le régime des concordats est parfaitement compatible avec la liberté comme avec la justice. Il a des inconvénients, comme tous les régimes d'icibas, mais il a encore plus d'avantages. Ce qui le prouve, c'est le zèle que déploient tous les révolutionnaires pour déchii*er tous les concordats qui leur tombent sous la main. Ce qu'il ne faut pas, non plus, que l'Europe ignore, c'est que les concordats, bons ou mauvais, tous contractés avec un pape-roi et non avec un pape-sujet, pourront tous se trouver périmés par l'abolition du pouvoir temporel.
Avant tout, il serait peut-être bon, puisqu'il s'agit d'un intérêt religieux, de consulter les juges, c'est-à-dire le Pape et les évêques. Sur ce point, tous les évêques sont du même avis que le Pape : vous n'en trouverez pas un, même dans vos pays annexés, qui le contredise. Cet avis du Pape, tout le monde le conndt. Or il vous condamne. Vous ne pouvez pas trouver mauvais que la brebis écoute le berger plus volontiers que le loup.
Vous affirmez toutefois que le pouvoir temporel ne rend
pas le Pape indépendant; vous dites que cela est démontré mathématiquement; vous allez même jusqu'à dire qu'il est ' un obstacle au développement du catholicisme. Nous disons tout le contraire. Les siècles disent le <;ontraiiie; et les catholiques étrangers à ritalie, dans le monde entier, sans une seule exception sérieuse, parlent i^omme les siècles. Notre affirmation mérite plus de confiance que la vôtre ; car dans cette question nous sommes matériellement désintécessés, vous ne Têtes pas. Nous sommes innocents ; vous ne Tètes pas. Qui donc pourrait vous accepter pour juge? Déjà tout chargé des dépouilles de la victime que vous aspirez à évincer, vous êtes souverainement incompétent pour j uger de ses intérets comme de ses droits.
Le pouvoir temporel est une royauté. Aucune royauté n'est à Tabri d'une révolution et d'une usurpation. Sa royauté rend le Pape indépendant comme tout autre roi, ni plus ni moins. Quand il est renversé, cette indépendance cesse ; elle dure tant qu'il règne, et elle sert si puissamment l'indépendance de TÉglise, qu'à l'heure même où je parle le peu qui reste du pouvoir temporel est la seule cause de l'intervention protectrice de la France, la seule barrière contre vos violences. Si le Pape n'était que Tévêque de fiome, il eût été de son devoir de protester, comme il Ta fait, contre vos injustices; vous auriez vainement testé de lui arracher un Te DeÊtm ou d'imposer silence à ses anathèmes, et il serait, avec tant d'autres évoques, votre captif ou votre proscrit.
Je ne sais ce qu'ont à faire vos maikémaiique$ daas la question, mais j'afi&rme queTbistoire démoati» oe guefe viras de dire à chacnae «de ses pages. <}ue dîs-je? Tfinvope tout entière le sent, par vat instinot qne voob n'êites pas parvenu à fausser. Un jour, pendant les saintes cérémonies (ée la Passion, ce vîdlbrd auguste, dost vous Bvez brisé les
forces sans briser son àme, s'est évanoui sur son trône. Dès que cette lugubre nouvelle a été propagée, TEurope s'est émue, et Ton a pu voir à quel point Pie IX est aimé, à quel point aussi Ton tremble à la seule idée d'un conclave dont le Piémont serait chargé de protéger les solennelles délibérations. Je ne sais quel frisson a parcouru nos âmes, comme si dans l'évanouissement du Pontife-roi l'indépendance même de l'Église avait paru un instant s'évanouir.
Mais vous généralisez, et vous dites que l'honmie qui vit tranquille chez lui eu paix avec ses voisins, sans dettes, est plus indépendant que le grand propriétaire qui épuise et malmène ses paysans, et ne peut plus sortir qu'escorté de gendarmes ^ Je n'admets pas cette confusion entre la propriété et la souveraineté ; mais comment n'apercevez-vous pas que votre argument se retourne contre vous? Si ce que vous dites est vrai, pourquoi donc vos princes sont-ils sortis de leur comté de Savoie, où ils pouvaient viwe si tranquilles et en paix, pour épuiser et malmener leurs voisins? Depuis que la maison de Savoie fait des conquêtes, la papauté n'en fait pas : elle ne demande qu'à garder ce que les si^les lui ont légué. La morale qui prêche l'abstention et la pauvreté vok«taire ne vaut rien quand elle n'est pas pratiquée par ceux qui la prêchent. De tous les États du monde, le Piémont est à coup sûr le moins autorisé à donner des leçons de renoncement spontané et de généreux abandon. Sa morale a trop' souvent consisté à sacrifier la justice et la foi jurée à son intérêt. Les papes ont été institués de Dieu précisément pour tenir tête à des moralistes de <sette sorte, et la chrétienté les avait laits aouveraîns pour que oette résistance ne fût ni mnelte m impuissante. Yenir dire à tm propriétaire tfo^il
dnSOnunrf 18S1.
sera plus tranquille si on le délivre des soins de la propriété, à un riche qu'il sera plus heureux si on le fait pauvre, c'est un argument qui jusqu'à présent n'avait servi qu'à certains voleurs goguenards, héros de la littérature picaresque et qui aimaient à plaisanter leurs victimes. L'ordre social n'a d'autre raison d'être que de fermer la bouche à ces mauvais plaisants, et de faire en sorte que le grand propriétaire et le petit, le riche et le pauvre, le fort et le faible, le laïque et le prêtre, soient également sûrs de leur droit et maîtres de leur bien. Substituer les convenances des forts aux titres des faibles, c'est le retour à l'état sauvage. Mais il y a une chose que les sauvages n'imagineraient pas : c'est de faire découler une théorie d'affranchissement de la pratique du vol. Déshabiller un homme des pieds à la tête, le mettre tout nu, et puis lui dire : « Vous voilà libre d'aller vous montrer partout et de faire ce que vous voudrez ; on vous a débarrassé d'un poids inutile qui s'opposait au développement de votre nature ; n c'est ajouter un raffinement de dérision aux brutalités de la convoitise, c'est réconcilier d'une étrange façon le langage de la civilisation moderne avec les procédés de l'antique barbarie.
Ah ! je le sais bien, et je vous entends d'ici nous l'affirmer avec une sincérité cette fois non suspecte : vous saurez bien dorer la cage. Vous assurerez au Pape et à sa cour un sort matériel aussi brillant que possible. Le traitement que vous daignerez lui allouer (s'imagine-t-on un Pape avec un traitement!) sera plus considérable que la modeste liste civile qu'il se réserve aujourd'hui. Vous lui laisserez à titre de location le Vatican dont ses prédécesseurs lui ont légué la propriété avec les splendeurs de tant de siècles dues à leur patient génie. Vous l'entourerez de pompe, d'hommages et d'honneurs. Vous le traiterez encore mieux que n'ont jamais
été traités par leurs maîtres le patriarche de Moscou ou le patriarche de Byzance, ces deux types ineiFaçables du pontificat dégradé et subordonné à la souveraineté laïque.
Vous parlez ainsi pour la foule et vous connaissez bien votre temps.
Oui, vous savez que les âmes sont plus catholiques qu*elles ne le paraissent. Vous savez en outre que tout, dans cette époque amollie et douce, est jugé au point de vue du bienêtre, et de ridée toute matérielle qu'on se forge du bonheur et du malheur. Vous savez combien il est facile d'apitoyer les hommes sur un besoin matériel, combien il est difficile de les émouvoir sur une nécessité morale. Ah! que vous avez habilement profité de cette disposition intime de l'Europe contemporaine !
Mais pourquoi plaindre, dira-t-on, ce Pontife auquel on laisse sa résidence et tout l'argent qu'il voudra? Vous qui citez Dante, vous avez évidemment lu Shakespeare, et vous y avez étudié le rôle des filles du roi Lear. — Mon père, donnez-nous vos biens, vous serez chez vos enfants mieux que chez vous-même ! Vous n'en aurez plus les embarras, vous en conserverez les avantages. — Ce digne vieillard! il vivra retiré de la royauté comme on vit retiré du commerce, avec une bonne rente dans une bonne maison. On inscrira •ur la porte, en deux ou trois langues, qu'il est le roi des chrétiens. Est-il si malheureux? et qui donc ne voudrait avoir sa place?
Voilà ce que diront les foules, et vous le savez bien. Le Pape n'est pas encore assez martyr pour être populaire; Vous êtes trop habile pour faire des martyrs. Le sang tache les mains et crie vengeance. Mais il est des choses invisibles : blessons le droit, il ne saigne pas ; égorgeons la justice, elle ' ne crie pas ; torturons la conscience, elle ne remue pas ;
4G UEDXIÈME LETTRE
martyrisons Tàme, elle ne se voit pas; dépossédons sans douleur, et que la royauté disparaisse sans que le roi soit moins entouré de bien-être et d'encens.
Oui, je le confesse, ces apparences sont habiles, et vous connaissez bien votre temps. Mais qu'y a-t-il au fond de vos paroles et sous ces voiles destinés au vulgaire?
Conmient réfutez-vous le mot de Frédéric II, si opportunément cité par le président Barthe au Sénat : a On poussera à la conquête facile des États du Pape ; et alors le pallium est à nous, et la scène est finie. Aucun des potentats de l'Europe ne voulant reconnaître un vicaire de Jésus-Christ soumis à un autre souverain, tous se créeront un palriarche, chacun pour son propre État. Peu à peu chacun finira par avoir dans son royaume une religion^ ainsi qu^une langue à part, n
Je vous attends toujours à ma formule désormais fameuse, ^àce à vous : L Église libre au sein d'un État libre.
Quel usage en faites-vous?
Vous ne touchez plus ici à une question italienne, vous touchez à une question universelle.
Je crois à la Uberté de l'Église assurée par la libellé de l'État. Je crois que l'Église a tout à gagner au triomphe des institutions libres, et qu'à leur abri elle grandira plus respectée et plus forte, plus populaire et plus féconde, phis invincible et plus épurée que sous n'importe quelle alliance avec n'importe quel pouvoir. J'espère qu'un jour viendra où toutes les nations consacreront la liberté de l'Église. Mais ce jour est encore très-loin. Et, en attendant, que nous propose:&»vous? Espérezr-vous que nous nous laisserons prendre au piège d'une équivoque? Le pouvoir temporel assure au chef de l'Église, d'un bout de Tunivers à l'autre, la liberté sans pareille d'un roi, et vous lui offrez en échange la petite
liberté d'un sq€t dans ce petit eoin du monde qu'on appelle ritalie.
Quoi! dans l'état actuel du monde, en face des nations conjurées, en présence de continents entiers fermés à la lumière, au milieu de lois oppressives, exclusives, tracassières, iilibérales, qui survivent ou renaissent partout, vous promettez la liberté chez vous en échange de la suppression subite et totale de ce quia été jusqu'à présent le pivot et la seule garantie connue de l'indépendance de l'ÉgUse dans ses relatioBS avec les divers États? Un témoin essentiellement impartial, nn vrai libéral, aussi loin par le talent que par la conscience de tous ces bâtards de 1789 qui vous acclament, vient de vous le dire : a Entre vous et la possession de Rome il y a toute l'épaisseur du problème qui consiste à assurer aux nations catholiques et à leurs gouvernements la pleine indépendance du Pape, devenu ThAte et le premier sujet du roi d'Italie. » — « Je m crois pas, » ajoute-t-il, « qu'un Pape possédant un chàteaa on même tout un quartier dans la capitale du roi d'Italie paraisse assez indépendant dans ses actes et dans ses choii pour que les Églises d'Autriche, d'Espagne, de Portugal et de Bavière acceptent ses décisions. Qu'est-ce donc, si l'un de ces États est en querelle avec le roi d'Italie, et n'en est pas moins forcé de s'entendre tous les jours avec le Pape, son héle, po«2r la nomination des évéques et pour l'administratioQ de l'ÉgUse^? »
Mais, à côté de ceux qui trouveront la papauté trop dépendante dé votre royauté, il y a ceux qui la trouveront trop affranchie par la rupture forcée: de tous ses engagements anterîeiirs.
Il s'agit de faire accepter à tons les goavemements une
t M. Prévost-Paradoi, Cownitr en IHmtmke d« 7 atril ISdl.
48 DEUXIÈME LËTTIIK
Église sans aucun lien avec TEtat ! Comment comptez-vous vous y prendre pour cela? Vous répondez de l'Italie ; mais pouvez-vous répondre de tout le monde catholique ? Pouvezvous surtout répondre de la France? Comment avez-vous négligé de vous informer des intentions de votre tout-puissant allié? Trouvez-vous que ce qui se passe en ce moment chez nous soit de nature à vous encourager dans la voie où vous prétendez entraîner tout le monde à votre suite? D'un revers de votre parole vous avez abattu les arguments de MM. BillaultetBaroche. Mais pensez-vous avoir si facilement raison des circulaires de MM. Delangle et de Persigny? Je veux bien admettre que, si le Pape écrit de façon à déplaire au roi d'Italie comme l'évêque de Poitiers vient de déplaire à l'empereur des Français, vous ne lui appliquerez pas le code pénal de Napoléon V\ que vous ne le menacerez pas de la peine du bannissement, que vous ne procéderez pas même contre lui par voie d'abus, et que votre conseil d'État ne supprimera pas ses bulles et ses encycliques, comme le conseil d'État de l'Empire vient de supprimer le mémorable mandement de Mgr Pie. Mais nous catholiques de France, d'Espagne, d'Allemagne, de tous les pays où la liberté de l'Église est si loin d'être complète, comment saurons-nous que le juge suprême de toutes les contestations relatives au gouvernement des âmes est investi de cette pleine liberté, qui est pour nous une impérieuse nécessité, et que sa souveraineté seule lui a garantie jusqu'ici? Tous les évoques de France seraient aujourd'hui condamnés l'un après l'autre par le conseil d'État, tous seraient frappés tour à tour des pénalités exceptionneUes que la presse qui vous admire a sollicitées et obtenues du gouvernement impérial, nous n'en attendrions pas moins, pour savoir s'ils ont tort ou raison dans l'exercice de leur autorité sur nos consciences, la décision de l'Évêque des évêques.
Mais, quand Rome ne sera plus dans Rome, quand TÉvéque des évêques sera lui-même entre les mains d'un prince temporel, yers qui tournerons-nous notre pensée et nos âmes révoltées pour échapper à Teffroyable servitude qui les menacerait? Avec un régime comme celui qui règne dans toute l'Europe, excepté en Belgique et en Angleterre, si le chef de l'Église n'est pas souverain, seul maître quelque part, rÉglise tout entière est menacée d'asservissement; l'Église et le monde en même temps, car cette suppression conduit droit au régime des Églises nationales, du pouvoir spirituel réuni à l'empire.
C'est bien là ce que veut la Révolution. Caligula eût voulu que le peuple romain n'eût qu'une seule tête, pour la couper d'un seul coup. La Révolution pense comme Caligula.
Mais vous, Monsieur, vous n'en êtes pas là. Vous dites au contraire : « Il ne peut arriver à un peuple un plus grand « malheur que la concentration entre les mains du gouver- (K nement des pouvoirs spirituels et temporels. Là où ces « pouvoirs sont réunis, la liberté disparaît, c'est le régime <c des califes*. » Vous n'ayez jamais rien dit de mieux. Mais il vous manque cette conclusion, si bien formulée à la tribune, ed 4849, par M. Odilon Barrot, premier ministre de la République française: Il faut que les deux pouvoirs soient confondus dans les États romains^ afin de ne Vitre nulle part dans le reste du monde.
Pour ne pas vouloir reconnaître cette vérité, vous vous condamnez, Monsieur, vous et nous, à une inextricable confusion ! Vous voulez une Église libre en détruisant ce qui est précisément la base providentielle de sa liberté, je veux
> ihniiHtr da 28 mars 1S61.
li. *
dire ce pouvoir temporel qu'il faudrait inventer s'il n'existait pas, qu'il faut conserver puisqu'il existe, qu'il faut rétablir puisque, grâce à vous, il est presque anéanti.
Encore une fois, vous feriez très-bien de donner à l'Église la liberté en Italie ; cette œuvre aussi noble qu'intelligente vous ferait pardonner bien des torts. Mais n'est-il pas étrange que vous commenciez par lui enlever la condition de sa liberté dans le reste du monde ?
Comment d'ailleurs entendez-vous que cette liberté se pratiquera même en Italie ?
Il est bon de s'en enquérir, car « la patrie d'Arnaud de Brescia, de Sarpi, de Giannone, » comme vous l'appelez, est certes de toutes les nations du monde celle à laquelle il fait moins bon se fier en fait de liberté religieuse.
Voici donc le cas de disséquer, si vous le voulez bien, notre formule : r Église libre dans un État libre.
Unlnot en passant sur l'État libre. Au fond, vous n'en voulez pas. Non, vous ne voulez pas d'un État vraiment libre, d'une liberté vraiment complète et durable. Et ce qui me le prouve, c'est précisément ce que vous appelez l'impossibilité de concevoir une Italie constituée sans Rome pour capitale. Mais que cherchez- vous donc à Rome ? Ses trois cent soixante églises sont-elles nécessaires à la piété de votre souverain? Manquez-vous de villes splendides et de palais dignes des rois : Turin et Milan, Florence et Naples, Gênes et Pise, et Païenne en attendant Venise? Vous avez eu l'immense bonheur, pour votre nouveau royaume, de n'avoir pas de capitale prépondérante : c'était une première et vitale condition de liberté. Vous y renoncez en aveugle volontaire.
A M. LE COMTE DE CAVOUR. &t
pour imiter servilement les peuples qui n'ont su conquérir la liberté que pour la perdre ou l'abdiquer. Vous voulez une grosse capitale, pour y installer un gros gouvernement, avec des bureaux plus nombreux que vos régiments, et des préfets au bout d'un télégraphe. C'est donc là l'avenir que vous réservez à la liberté italienne ? La France vous dira de quel poids pèse une capitale sur la liberté d'un pays. Si vous rêviez un gouvernement libéral, décentralisateur, intervenant peu dans les manifestations de l'activité humaine, qu'importerait la résidence ? Mais vous voulez, ou plutôt la Révolution veut une centralisation puissante, et vous marchez au despotisme sous prétexte de liberté.
Quelle Rome cherchez-vous donc ? Ce n'est pas la Rome des Papes, puisque vous les chassez ; c'est la Rome des Césars, la Rome du Capitole, la Rome païenne et despotique. Yous voulez courber l'Italie sous le joug de la centralisation romaine, connue la France Vest courbée sous le joug de la centralisation parisienne. Cela fait, il vous sera tout aussi impi>ssible de faire vivre vos libertés, qu'il l'a été à la France de garder les siennes. Et de toutes ces libertés la plus menacée, la plus facile à chicaner, à contester, à supprimer, la plus inséparable d'un grand ensemble de garanties générales, comme nous le voyons aujourd'hui en France, c'est la liberté religieuse.
Mais je suppose l'impossible changé en réalité ; je suppose votre nouveau royaume non-seulement constitué (ce dont je ne doute pas), mais gouverné sans dictature intermittente (ce que je ne croirai que quand je l'aurai vu) : la difficulté n'en reste pas moins entière.
Quelles garanties pouvez- vous offrir à l'Église romaine et à nous ses enfants, répandus dans l'univers entier, de la sincérité et de l'efficacité de vos promesses? Pouvez-vous
seulement lui assurer l'ordre matériel, le repos, la paix, k sécurité ? Non ; car rien de tout cela n'existe là où vous avez pénétré jusqu'ici. Quelle sécurité les Piémontais peuvent-ils apporter à Rome ? La même, sans doute, qui règne à Palerme, à Naples, à Bologne, à Ancône. Il y a partout des Piémontais ; mais il y a partout aussi l'assassinat qui court les rues, il y a l'émeute, le vol, la diffamation quotidienne contre tout ce qui est sacré, l'outrage sous les formes les plus répugnantes. Est-ce là ce que vous donnerez pour cortège à la papauté dépouillée ?
Mais vous ferez, dites-vous, des lois pour réaliser vos promesses, et vous inscrirez dans le Statut fondamental du royaume le principe de l'indépendance réciproque de l'Église et de l'État " . Des lois ! mais quelles lois respecterez-vous, vous qui ne tenez aucun compte des traités ? Le Statut ! mais que dit son article 1*' ? La religion catholique est la religion de l'Etat; et son article 29 : Toutes les propriétés^ sans au^ cune distinction, sont inviolables ? Comment les avez- vous observés, vous qui, sous l'empire de ces dispositions si précises, avez confisqué toutes les propriétés monastiques et abreuvé de vexations l'Église du Piémont? Vous aviez un concordat avec Rome, vous l'avez aboli d'un trait de plume, sans discussion comme sans droit, et cela quand le Pape était encore un souverain indépendant, placé sous la protection de ce qu'on appelait autrefois le droit des gens et la foi des traités. Quelle confiance voulez-vous que nous ayons dans des engagements que vous prendrez vis-à-vis d'un Pape dépendant et sujet?
Avançons et abordons le fond môme de la question, au point de vue pratique et positif. Trois conditions principales
> Moniteur dtt ^ mars 1861.
sont essentielles à ce que vous appelez Tindépendance de ^ l'ÉgUse.
Les voici : la liberté absolue du Pape dans Tinstitution des évéques ; le libre choix des cardinaux ; la liberté du conclave.
Laisserez- vous le Pape, devenu sujet du roi dltalie, Donuner les évéques d'Italie moiu proprio ? Si vous ne lui accordez pas cela, vous rencontrez le schisme dès vos premiers pas.
£t la libre élection du Souverain Pon^e, comment Fassurerez-vous ? Songez qu'il nous faut un Pape qui soit le père commun de toutes les nations catholiques, non pas un pape italianissime^ occupé à servir l'ambition piémontaise, à grandir l'ascendant moral du nouveau royaume d'Italie,' à substituer l'action italienne à celle de la France ou de l'Au-* triche, dans le Levant et ailleurs ^
Ignorez-vous que le grand schisme d'Occident est né d'une pression exercée par la population romaine sur l'élection d'Urbain YI, pression qui rendit l'élection suspecte de violences à la moitié de l'Europe, et qui divisa la catholicité en deux portions ennemies durant un demi-siècle ? L'ignorezvous, ou n'y avez -vous jamais songé ?
Que devient d'ailleurs le sacré Collège, étant donnée l'unité de l'Italie ?
Aujourd'hui les trois quarts des cardinaux sont Italiens; et pourtant nul n'a fait plus de cardinaux non Italiens que Pie IX. Cela était sans conséquences graves quand il y avait en Italie des Napolitains, des Florentins, des Lombards, des Piémontais et des Romains. Mais le jour où cinquante car-
* Voir, sur ce point, l'excelleDt article de M. do Carné dans l'imt de U Religion, du 19 février.
54 deuxième: lettre
dinaux sur soixante-dix se trouveraient être les sujets du roi d'Italie, comprend-on la différence ?
EyideiDiDent, Tunité de l'Italie implique une modiJGication profonde dans la composition du sacré Collège. Le jour où ritalie n'aurait qu*un maître, il deviendrait indispensable qu'une constitution apostolique limitât le nombre des cardinaux italiens en attribuant à chaque nation catholique un nombre de cardinaux proportionnel au chiffre de sa population.
Or ce serait là une révolution véritable. Toutes les traditions, en effet, seraient rompues. De cette invasion subite d'éléments d'origine si diverse dans le sacré Collège nul ne peut dire ce qui sortirait.
Ce qu'on entrevoit seulement, c'est que la politique des cabinets se livrerait alors,, au sein du conclave, à de bien autres luttes que celles qui ont eu lieu jusqu'ici, où les cardinaux indépendants des puissances étaient de beaucoup les plus nombreux et décidaient après tout de l'élection, tout en tenant compte de certaines répulsions diplomatiques, mais seulement dans une juste mesure.
Croyez-le, votre royauté italienne ne voudra pas, ne pourra pas résister à la tentation de se rendre maltresse de l'élection, maltresse du conclave à la mort de Pie IX, comme l'avait déjà voulu Napoléon I" dans l'éventualité de la mort de Pie VII.
Dès 4807, il avait proposé au Pape un projet de traité rapporté par le cardinal Pacca *, dont l'article 6 était ainsi conçu :
a Le nombre des cardinaux de l'empire français sera porté au tiers du nombre total des membres du sacré Col-
< OEuvret complèUi, 1. 1, p, 51. Paris» Bray, 1846.
A M. I.E COMTE DE CÀVOUR. 55
lége. Seront considérés comme cardinaux français ceux qui sont nés dans les ci-devant États de Piémont, de Parme et de Gènes. Les cardinaux français ne pourront, dans aucun cas, être privés du droit d'assister au consistoire. Il n'y aura entre eux et les cardinaux italiens aucune distinction. »
En 1813, tenant le Pape dans ses serres, Napoléon alla plus loin ; il lui fit proposer par Duvoisin, évéque de Nantes, d'accorder aux couronnes les deux tiers des chapeaux cardinalices. Or les couronnes, c'étaient la France, le royaume d'Italie (Beauharnais) , Naples (Murât), l'Espagne (Joseph Bonaparte), la Westphalie (Jérôme), la Bavière, dont la docilité n'était pas douteuse. Cette proposition de Duvoisin était certes un moyen très-peu déguisé de mettre le conclave sous la main de Napoléon, lequel en cela savait apparemment ce qu'il faisait.
N'est-il pas clair que quiconque aura dans sa main la majorité des cardinaux fera le Pape, et par conséquent sera Pape?
Ce que Napoléon I*' a voulu, vous le voudrez et vous le ferez. Nous avons donc tout à redouter. Tout sera possible et tout sera accompli.
Encore un mot sur un point qui a bien son importance. En Italie, il reste au clergé séculier un domaine foncier qui lui tient lieu de budget. A coup sûr la Révolution ne le respectera pas plus qu'elle ne l'a respecté en Espagne et ailleurs. Or cet ailleurs, c'est aujourd'hui presque tout le monde catholique. Voyons un peu ce que signifiera alors votre formule.
Qu'est-ce donc pour vous que l'Église libre ? C'est l'Église sans entraves. Soit. Mais n'est-ce pas surtout l'Église sans budget ? Lorsque la Révolution eut pris les biens du clergé
de France, le Consulat ne les rendit pas, mais il reconnut en retour, comme une dette, le budget des cultes. Voici le piège que vous tendez à TËglise : aujourd'hui, au nom de la liberté, vous prenez son domaine ; denaain vous supprimerez son traitement ; puis, elle sera libre ; libre conune cet homme que rencontra le Samaritain et que des ravisseurs avaient laissé vivant, mais dépouillé et meurtri. Votre Église libre, c'est une Église ruinée. Votre État libre, c'est un État libre de recevoir tous les cultes, sans en soutenir aucun.
Tout cela est capitsd. Et, en vérité, quand on songe à toutes les perturbations, à toutes les complications qui vont éclater dans une matière si importante et réglée depuis des siècles à la satisfaction imiverselle, à celle des États protestants, comme la Prusse, et des États les plus jaloux de leur indépendance, comme la France, on demeure confondu de l'incurie prodigieuse des souverains et des nations catholiques, ainsi acculés au bord du précipice par l'ambition immorale du Piémont, par l'ingratitude révoltante de quelques patriciens, par les jalouses fureurs du mezzo ceio de Rome, et surtout par le flot révolutionnaire.
Encore une fois, le Piémont (je conserve ce nom, consacré par le crime, pour désigner le roi et le parlement d'Italie], le Piémont, msdtre de Rome, aura mille moyens de s'assurer la majorité du sacré Collège, soit en pesant sur les choix à faire par le Pape régnant, soit en gagnant les cardinaux une fois nommés. Que Ton s'imagine un conclave sous la pression de la royauté, de l'armée, de la populace piémontaise. Les plus mauvais jours de la papauté renaîtront, et non pas, comme autrefois, de la confusion féodale, de la barbarie des mœurs, de l'anarchie municipale, mais de la lâcheté de l'Europe laissant périr en pleine paix, en pleine civilisation.
la combinaison inventée par les siècles pour parer à tous ces maux surannés.
Je me résume et j.e me répète, car on ne saurait trop insister sur ce côté vital delà question.
Demain, le Pape nommera des cardinaux ; vous absliendrez-vous de toute influence? Puis, les cardinaui auront à nommer un Pape ; vous abstieodires-vous de toute pression ? Ce Pape refusera d'instituer vos évoques ; si vos souverains veulent divorcer, il les condamnera ; s'ils touchent aux questions religieuses, il les condamnera. Comment le supporterez-vous?
Et si le Pape change la hiérarchie cathoUque ehea un de vos alliés, comme il Ta fait en Angleterre, à qui se plaindra cet allié ? A vous : comme on se plaint au sultan quand le patriarche grec ou arménien n estpas asseî docile.
Et si vous opprimez Tévéque de Rome au point d'amener une intervention des puissances catholiques^ chez qui kiterviendroni-elles? Chez vous, et non plus chez lui. Si vous l'opprimez sans qu'on le défende, c'est lui qui ne sera plua libre ; mais si on le défend, c'est alors vous qui ne le serez pas ! Sortez de ce dilemme : je vous en défie.
Et si vous changez de gouvernement, si une révolution éclate, qui garantira au Pape sa liberté, puisqu'on n'a pas pu lui garantir ua trône ? Sons quel régime sera-t-il demain? Sous quel régime serez-vous vous-mâme ? Quoi I c'est vous, au sein d'un peuple divisé, démoralisé, bouleversé, qui prétendez garantir à perpétuité à l'Église que les portes de la révolution ne prévaudront jamais contre elle !
Je le répète, quel sera demain, s'il aceepte, le rAle du Pape? Et, déjà, sous quel régime vivra-t-il même aujourd'hui ? Car il se confierait à des mains qui ne hii furent pas douces. Vous me parlez d'Église libre dans tm Étai libre^ et
je ne vois que l'Église menacée dans un État ennemi, l'Église dépouillée dans un État spoliateur.
Oui, le Pape sera libre comme un soldat vaincu auquel on rend les honneurs de la guerre en lui prenant ses armes, et qui vit des aumônes de son ennemi, qui vit inconsolable d'avoir survécu à sa cause, libre sous parole, à condition de trembler toujours et de ne remuer jamais.
Mais à quoi bon se perdre dans ces conjectures et dans ces commentaires sur les résultats d'un rêve ?Tout est possible aujourd'hui, je le sais, et vous le savez mieux que moi, car tout, jusqu'à l'impossible même, vousa réussi. Maisvous ne réussirez pas dans votre projet nouveau. Vous pourrez dépouiller le Pape de tout ce que vous ne lui avez pas déjà pris, mais non lui extorquer la sanction de votre injustice. Vous pourrez tout lui prendre, tout, excepté son droit. Vous ne le réduirez jamais à vous dire que vous avez raison. Et sans cela, vous n'avez rien.
Non, votre projet ne se réalisera pas. Il ne sera pas donné aux pygmées du dix-neuvième siècle de réussir là où ont échoué tous les géants du passé. Depuis qu'ont cessé les persécutions des Césars païens, personne parmi les maîtres du monde, personne parmi les souverains de l'Italie n'a osé coexister avec le Pape à Rome. Personne, entendez-le bien. Constantin recula devant cette majesté désarmée qu'il venait à peine de reconnaître, et alla transplanter à Constantinople sa puissance éclipsée. Charlemagne maître de tout l'Occident, bienfaiteur du Siège apostolique, Charlemagne appeJé par la papauté elle-même à remplacer les empereurs romains, Charlemagne, une fois couronné à Saint-Pierre, retourna
vers le Nord comme éloigné par mie force invincible et secrète des lieux où se dressait le seul trône qui fût plus élevé que le sien. Après lui, à Tépoque sombre et confuse où la papauté fut plus abaissée, plus considérée qu'on ne la vit jamais, à répoque où il y eut pour la première fois des rois d'Italie, Guy, Hugues, Bérenger, personne n'osa s'établir dans Rome. Plus tard, et à travers les siècles, il en fut de même. Ni les Othon, ni Barberousse, ni Charles-Quint, ni Napoléon, n'y ont songé. Et vous croyez qu'il vous sera donné, à vous et à votre maître, de fouler aux pieds cette loi providentielle devant laquelle toutes ces grandeurs et toutes ces forces se sont silencieusement inclinées !
Non, vous pourrez être maître de Rome comme l'ont été tous les barbares et tous les persécuteurs, depuis Alaric jusqu'à Napoléon ; mais vous ne serez pas le souverain ni le collègue du Pape. Pie IX sera peut-être votre prisonnier, votre victime, il ne sera jamais votre complice. Il ne capitulera ni avec la ruse, ni avec la spoliation, ni avec le dol, ni avec le vol. Captif, il sera pour vous le plus cruel des embarras, le plus impitoyable des châtiments ; exilé, il sera contre vous, sans même ouvrir la bouche, le plus formidable accusateur que jamais royauté naissante, que jamais peuple affranchi ait rencontré sur la terre.
Le spectacle de ce vieillard dépouillé d'un patrimoine quinze fois séculaire, victime de la plus noire perfidie, errant de par le monde, en quête d'un asile qui lui tienne lieu des splendeurs du Vatican, en quête d'un toit sous lequel il pourra sceller de l'anneau du pêcheur des lois obéies chez toutes les nations delà terre, ce spectacle élèvera contre vous et contre vos complices, dans l'âme du monde, un orage qui vous engloutira après vous avoir à jamais déshonoré. Prenez garde que les Italiens ne deviennent les juifs de la chrétienté
future ! Des extrémités de Tlrlande à celles de l'Australie, prenez garde que nos enfants n'apprennent dès le berceau à les maudire, et que la tiare outragée ne devienne, comme le crucifix, un symbole de douleur et d'amour pour les fidèles, mais aussi un souvenir ineffaçable delà cruauté etdel'ingra*^ titude italiennes 1
Que ce rapprochement ue soit pas à vos yeux un outrage gi*atuit. C'est un ridicule, je le sais, selon nos usages mo^ demes, que de citer, dans une discussion publique, l'Écrilure sainte. Cependant vos amis les Anglais, occupés en ce moment à inonder de leurs Bibles mutilées les provinces que vous avez conquises, vous engageront peut-être à me le pardonner. Je vous demande donc si, dans ces paroles que Dieu adressait aux ^uifspar la plmne du prophète, vous ne trouvez pas quelques traits propres à vous faire réfléchir sur ce que pensera le monde catholique quand vous aurez intronisé à Rome la révolution italienne.
« Voici que vous vous êtes confiés dans le mensonge, qui ne vous aura servi à rien. Vous avez su tuer..., voler, parjurer, sacrifier à Baal et aux dieux étrangers qui vous étaient inconnus. Puis vous êtes venus, et debout devant moi, dans la Diaison où mon nom était invoqué, vous avez dit : Parce que nous n'avons reculé devant aucune de ces abominations, nous voilà libres. Mais moi, dit le Seigneur, je suis là, et moi, le Seigneur, je vous ai vus »
Ecce vos confiditis in sermonibus mendacii^ qui nonproderuntvobis: furari^ occidere, aduUerariJuraremendaci" ter, libare Baalim^ et ire post deos aliénas quos ignoratis, Etvenisiis, et stetistis coram me in domo hac, in qua invocatum est nomen meum et dixistis : Liberati sumtis^ eo quod fecevimus omnes abominafiones istas,.. Ego^ ego $um : ego vidi^ diçit Dominas..^ Et nunc^ quia fecistis
À M. LE COMTE DE CAVOUn. 61
amnia opéra hœc^ dicit Dominus... projteiam vos a fade
mea '
Ne vous faites pas illusion. Vous semblcz toucher au but. Vous n'en ayez jamais été plus loin. Vous allumez tous les joiu*s de plus en plus Tattention, raffiietion, Tindignation des chrétiens catholiques, c'est*à-dire de la communauté la plus nombreuse, la plus enracinée, la plus opiniâtre qui existe sous le soleil. C'est avec elle, et vous en avez déjà confusément Tinstinct; c'est avec elle et non plus seulement avec le Pape qu'il vous faut traiter. Le Pape nous doit compte (k son indépendance, de sa dignité, de son honneur, à nous, entendez-le bien, à nous ses enfants soumis et fidèles. A yous, qui l'avez outragé, trahi et spolié, il ne doit rien, que la pitié et le pardon, quand vous en serez digne.
Oue ce mot de pardon ne vous offense ni ne vous surprenne. Avant d'entendre vos dernières dérisions, l'auguste et malheureux Pontife que vous invitez à descendre du trône pour vous faire place vous l'avait déjà réservé. « Si l'on nous dett mande, id dit- il en teiminant son allocution, «si l'on nous « demande ce qui est injuste, nous ne pouvons l'accorder ; ce mais si c'est le pardon qu'on veut, nous l'accordons avec «bonheur et de grand cœur... Nous prions de tout notre « cœur pour ceux qui nous haïssent, et nous sommes prêts, « dès qu'ils se repentiront, à leur pardonner et à les bénir. »
Monsieur le comte, vous êtes un grand triomphateur. Vous avez le succès, vous avez la popularité, vous avez le talent, vous avez la puissance. Que vous manque-t-îl donc ? Vous n'avez pas besoin qu'on vous aide, vous n'avez pas besoin qu'on vous conseille ; mais, l'histoire le dira comme Pie IX, vous avez besoin qu'on vous pardonne.
' Jérém., vu, 8-11, 13-15.
Jusqu'à ce que vous ayez mérité et sollicité ce pardon qui vous attend, l'histoire vous assignera une place à part dans la réprobation des chrétiens. Elle dira, quel que soit votre succès, que vos moyens ont déshonoré le but où vous tendiez. Je vous le dis tout simplement, et avec bien plus de douleur que de colère : vous êtes un grand coupable.
Vous l'êtes plus que Mazzini, qui fait son métier de conspirateur et de régicide, tandis que vous ne faites pas le vôtre, celui d'homme d'État, de grand citoyen, de grand ministre. Vous l'êtes plus que Garibaldi, dont l'inimitié même ne saurait vous réhabiliter : Garibaldi est un forban ; ce n'est pas un fourbe : il dit nettement que la papauté est un chancre, et que l'Italie, telle qu'il la rêve, doit être protestante ; il ne prétend pas « servir les vrais intérêts et les plus durables de la catholicité ^ » Investi par votre talent, par votre hardiesse, par votre position, de la glorieuse mission d'initier l'Itahe à la vie publique, et d'exercer, par l'exemple d'un gouvernement libre et régulier, une invincible attraction sur- la Péninsule en conquérant la respectueuse sympathie de l'Europe, vous avez mieux aimé vous précipiter vers un but équivoque et peut-être chimérique, en violant le droit naturel, le droit public et le droit chrétien.
L'Europe, en vous laissant impunément parcourir cette carrière, ne vous a point amnistié. Ce ne sont pas seulement les catholiques ou les hbéraux conservateurs de la France qui vous ont refusé leur assentiment. Le plus impartial des protestants, M. Guizot, a signalé en vous la résurrection de Vesprit d usurpation et de conquête qui avait soulevé le monde entier contre le premier Napoléon *. Le doyen des libéraux
* Discours da comte de Cavour, le 2 octobre 1860. ^ Réponse au discours de réception du P. Lacordaire.
de TEspagne et de TEurope, jM. Martinez de la Rosa *, a tictri votre politique avec non moins d'énergie que le jeune et éloquent orateur dont le début a illustré notre Corps législatif \
Ni les applaudissements de vingt millions dltaliens, en les supposant tous acquis à votre cause, ni les sympathies passionnées des révolutionnaires du monde entier, qni vous acclament comme leur chef, ne suffiront pour éteindre la voix de la justice. La conscience du genre humain vous reprochera jusqu'à la fin des siècles le sang innocent que vous avez versé, les traités que vous avez déchirés, les ruines que vous avez amoncelées.
Quant à moi, je vous le jure, c'est bien moins le catholique querhonnêtehommeenmoi qui vous redoute etvousréprouve. Mon âme est pleine d'une calme et imperturbable confiance dans l'avenir de cette ÉgUse dont vous renversez la citadelle et dont vous confisquez le patrimoine. Grâce à vous et à
* « Les débats sur les affaires d'Italie sont terminés : c'est le président du Congrès, M. Hartinez de la Rosa, qui a pris le dernier la parole; il Ta fait avec son éloquence accoutumée... Pour lui, l'unité italienne n'existe pas, elle ne saurait jamais se réaliser; par ambition, le Piémont a commis une série d'attentats : il a violéi foulé aux pieds, vilipendé tous les principes du droit des gens, pour s'emparer des Ëtats du Pape et des Deux-Siciles; il a employé l'or, la corruption, l'apostasie, la trahison; les généraux de Victor-Emmanael ont fusillé, ont tué, ont brûlé. >
M. Hartinez de la Rosa a rappelé qu'il avait été témoin des horreurs de la révolution romaine de 1848 et qu'il avait marché dans le sang de l'illustre Rossi, qui était tombé sous le poignard des assassins. U a terminé son discours en faisant un magnifique éloge du pape Pie IX et du pouvoir temporel. « Le pouvoir des Papes, a-t-il dit, a toujours brillé au-dessus de celui des plus puissants monarques. Les souverains Pontifes qui avaient été emmenés prisonniers par Cbarles-Quint et Napoléon I*' sont retournés à Rome s'asseoir sur leur trône, pendant que leurs oppresseurs sont allés mourir ignorés, l'un au couvent de Juste et l'autre à Sainte-Hélène. > (Correspondance particulière de l'Indépendance belge. — Madrid, 13 mars 1861.)
' M. KcUcr.