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partexnents actuels ou même à nos anciennes provinces. Chacun de ces États a et doit avoir un pouvoir exécutif et deui chambres électives, une magistrature, des tribunaux, des codes à lui, une police, une administration des finances à lui, enfin une constitution particulière, votée et sanctionnée par le peuple de chaque État. Voilà ce qui constitue le vrai fond de la liberté américaine. Or, toutes ces bases fondamentales' ont-elles été respectées chez tous les États du Sud, jusqu'à ce que la guerre ait éclaté? Il est impossible, absolument impossible de le nier. Les États du Nord n'ont ni accompli, ni essayé d'accomplir le moindre envahissement sur l'indépendance législative des États du Sud, mime en ce qui touche l'esclavage^ jusqu'à ce que la guerre ait été déclarée par le Sud.
Mais, en dehors de cette souveraineté locale et pour ainsi dire personnelle de chaque État, il y a, d'après la constitution des États-Unis, une souveraineté générale personnifiée dans le président des États-Unis, le sénat et la chambre des représentants qui siègent à Washington. Les gens du Nord ont-ils exercé cette souveraineté générale au détriment des intérêts du Sud? Non; et cela par une raison toute simple : parce que, jusqu'en 1861, les présidents des États-Unis et la majorité des deux Chambres ont toujours appartenu au Sud. Lorsqu'en 1861 lamajoritéapassé au Nord, le Nord en a-t-il usé ou abusé contre le Sud? Non, encore une fois; etTeût-il voulu, il ne l'aurait pas pu puisque le Sud l'a prévenu en commençant la guerre avant que le Nord eût saisi le pouvoir.
Résumons encore une fois, en deux mots, le véritable état de cette questions! singulièrement méconnue ou inconnue. Les hommes du Sud voulant à tout prix non-seulement maintenir, mais propager l'esclavage, avaient réussi, avec le concours de leurs amis, les démocrates du Nord, à
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s'assurer depuis plus de trente ans la majorité dans la législature fédérale et le choix du président quatriennal de la République. Le jour où, pour la première fois^ par les voies les plus légales et les plus régulières, par le mouvement purement moral de Topinion, la majorité élue des représentants du peuple et des électeurs présidentiels leur a échappé, ce jour-là, ils ont rompu le pacte fédéral et levé Tétendard de la révolte. Ils se sont insurgés, parce qu'ils ne se sont plus sentis les maîtres, et ils ne se sont plus sentis les maîtres, parce qu'ils ont prévu que peut-être les autorités nées des nouvelles élections modifieraient non pas la propriété des esclaves dans les États esclavagistes, mais les lois qui autorisaient la chasse aux esclaves fugitifs dans les Étais libres. Tant qu'ils ont eu, avec la complicité des démocrates du Nord, la majorité dans le congrès et des présidents de leur bord, ils ont trouvé que TUnion était inattaquable. Quand le flot de l'opinion s'est tourné contre eux, quand ils ont compris qjie le Nord pourrait bien ne plus consentir à rester le complice et l'instrument de l'esclavage; quand, pour la première fois, ils ont vu la majorité légale passer du côté des républicains ou des abolitionistes , alors, mais alors seulement, ils ont déclaré l'Union impossible, et ils . ont pris les armes pour la déchirer. C'est absolument comme si les socialistes français avaient tiré l'épée en 1848, après I élection du prince Louis Bonaparte à la présidence, ou en 1849, après les élections de l'Assemblée législative. C'est aussi précisément ce que voulaient faire ceux qui ont été au Conservatoire des Arts-et-Métiers , le 13 juin 1849. On sait Ce que la France et le monde ont pensé de cette entreprise, dont les auteurs ont été les premières victimes et n'ont été plaints de personne.
Envoyons donc l'argument tiré de ce prétendu zèle du
34e LA YICIOIRE DU NORD
Sud contre le despotisme unitaire de la centralisation, envoyons-le rejoindre l'argument qui prétend faire de l'esclavage une question étrangère à l'origine de la guerre. Qu'ils aillent l'un et l'autre s'engloutir dans ces limbes où dorment ensevelis à jamais les mensonges inutiles et les sophismes confondus.
Ce qui impatiente le plus dans ces sophismes, c'est de les voir partout répétés et propagés par les Anglais, avec un acharnement que la victoire du Nord va certainement calmer, mais qui n'en a pas moins fait injure à leur bon sens comme à leur conscience et à leur honneur national. Nulle part, on le sait, la cause du Nord n'a soulevé une inimitié plus profonde, plus universelle, plus soutenue. On se demande par quelle rancune de souverains dépossédés, par quel préjugé de caste ou quelle inimitié de famille, ils ont pu oublier à ce point leurs propres antécédents, leurs traditions les plus invétérées, bonnes ou mauvaises. De quel front, eux qui ont lutté de toutes leurs forces contre l'insurrection coloniale qui a transformé leurs provinces en Etats souverains, eux qui ont réprimé avec une cruauté inexcusable le soulèvement de l'Irlande en 1798, et avec une sévérité excessive, bien que légitime, la révolte des Cipayes en 1858, de quel front ont-ils pu reprocher à leurs cousins d'Amérique l'énergie des moyens employés contre les insurgés du Sud, et le principe même de la guerre soutenue par les pouvoirs constitués de la République contre l'agression des confédérés? Mais surtout comment, eux , les abolitionistes par excellence, eux dont la susceptibilité sur la question de la traite a enfanté le droit de visite et tant d'autres complica-
lions avec nous et avec toutes les nations maritimes ; eux qui ont donné, avec uu désintéressement inouï, le premier signal de Témancipation de la race noire aux dépens de leurs propres Antilles, comment osent-ils renier leur propre gloire en suspectant, en dénonçant, en décriant les motifs qui ont guidé les abolitionnistes américains? Comment ne s'aperçoivent-ils pas qu'ils s'exposent ainsi à donner raison aux détracteurs si nombreux qui les ont accusés de n'avoir entrepris l'œuvre d'émancipation que par calcul, et d'y avoir renoncé dès que le calcul s'est trouvé mauvais ? Il y a là un de ces mystères douloureux que présente quelquefois Fhistoire des plus grandes nations, et devant lesquels la postérité reste ébahie comme les contemporains. Espérons, du reste, qu'il ne s'agit ici que d'une aberration momentanée, et rappelons-leur cette* belle page de leur propre histoire, si bien écrite par un de ces Américains qu'ils calomnient : <c D'autres nations, dit Channing , se sont acquis une gloire immortelle par la défense héroïque de leurs droits; mais on n'avait pas d* exemple d'une nation qui, sans intérêt et au milieu des plus grands obstacles , épouse les droits d'autrui, les droits de ceux qui n'ont d'autre titre que d'être aussi des hommes, les droits de ceux qui sont les plus déchus de la race humaine. La Grande-Bretagne, sous le poids d'une dette sans pareille, avec des impôts écrasants, a contracté une nouvelle dette de 1 00 millions de dollars pour donner la Uberté, non à des Anglais, mais à des Afri i^ains dégradés. Ce ne fut pas un acte de politique ; ce ne fut pas l'œuvre des hommes d'État. Le Parlement n'a fait cju'enregistrer l'édit du peuple. La nation anglaise, avec un îseul cœur, une seule voix, sous une forte impulsion chrét:ienne et sans distinction de rang, de sexe, de parti ou de • <îommunion, a décrété la liberté de l'esclave. Je ne sache
pas que Thistoire rapporte un acte plus désintéressé, plus sublime. Dans la suite des âges, les triomphes maritimes de rAngleterre occuperont une place de plus en plus étroite dans les annales de l'humanité, et ce triomphe moral y remplira une page plus large et plus brillante... *. »
Toutefois, si la cause du Nord et de l'émancipation de l'Amérique n'a guère rencontré que des adversaires parmi les classes dirigeantes de TAngleterre, dans la patrie de Burke et de Wilberforce, il faut convenir qu'elle y a toujours été ouvertement et énergiquement soutenue par quelquesuns de ses orateurs et de ses hommes politiques les plus connus, et au premier rang par MM. Cobden et Bright^. Il faut surtout reconnaître que les populations ouvrières du Lancashire et des grands centres industriels ont manifeste de vives et persévérantes sympathies pour les abolitionistes américains.
Or, ces populations sont précisément celles qui ont eu le plus à souffrir des suites de la guerre qui, en déchirant les États-Unis, a interrompu la production cotonnière. Rien de plus admirable, d'ailleurs, que l'attitude des ouvriers anglais pendant toute la durée de cette crise si fatale à la prospérité des manufactures anglaises, et qui n'a point encore cessé. Le travail des noirs aux États-Unis leur donnait du pain, en produisant la matière première de l'industrie qui les faisait vivre. Ils n'en ont pas moins jamais imaginé, jamais prétendu, comme certains publicistes et certains prédicateurs, que les nègres étaient destinés par la Providence à
* Lettre à M. Clay sur l'annexion du Texas ^ 1*^ août 1837, citée par M. Cochin, t. II, p. 449.
> Signalons aussi les écrits d'un éloquent professeur d'Oxford, M. Goldwin Smith, en faveur du Nord, et surtout la protestation de M. Henry Wilberforce qui , en vrai chrétien et en digne fils de son glorieux père , est resté fidèle à la bonne cause. Voir le Weekly Catholic RegUler du 13 mai 1863.
être toujours esclaves, afin d'ôtre les pourvoyeurs de l'industrie européenne. Jusqu'à ce que Téquilibre eût été rétabli par rintroduction de la culture du coton en Egypte, où elle a affranchi et enrichi les Fellahs, et dans Tltalie méridionale, où elle a servi d'une façon si étrangement imprévue les intérêts de l'unité italienne, la crise produite par l'interruption du commerce entre les États du Sud et les ports européens a été la plus cruelle peut-être qui ait jamais affligé l'industrie européenne. Les ouvriers anglais ont supporté cette crise, qui dure 'encore, avec la plus magnanime patience. Ils ont souffert les dernières extrémités de la faim, sans qu'aucun soulèvement, aucun bouleversement soit venu réaliser les prophéties de ceux qui avaient spéculé sur leur détresse, pour obtenir de l'Angleterre la reconnaissance des États du Sud et la consolidation de l'esclavage, lis ont souffert sans murmurer. Oui, sans qu'aucun déploiement de forces militaires ait été nécessaire pour les contenir ou les intimider, sans qu'aucune des libertés publiques ait été suspendue, sans que la liberté de la presse ou d'association ait subi la moindre restriction, ces millions d'être affamés et souffrants ont gardé un calme et une résignation héroïques. L'inaction forcée, la détresse et la faim avaient partout remplacé, dans cette vaste ruche des filatures anglaises, le travail, l'aisance, les progrès de l'économie et du bien-être domestique. La profusion des secours publics et industriels prodigués par les sympathies désintéressées de leurs voisins et de leurs compatriotes* à ces victimes innocentes de la guerre d'Amérique ne semblait qu'une goutte d'eau dans l'océan de cette détresse. Et ce-
* Uoe lisU de soascripiion» oaverte en décembre 1862, commence par les noms de lord Derby pour 125 mille francs, el de lord Edward Uoward pour 75 mille.
pendant, non-seulement aucune émeute, aucune agitation publique n*a éclaté, mais dans les nombreux meetings et les publications diverses qui ont accompagné cette crise si cruelle et si prolongée, aucun symptôme d*irritation ne s'est manifesté contre les classes supérieures, contre le gouvernement du pays. Éclairés par un bon sans qui montre les progrès incontestables obtenus par la propagation de Tinstructien primaire, depuis les émeutes sanglantes de 1819, les ouvriers de ces districts anglais qui constituent le plus grand centre industriel du monde ont facilement compris qu'ils n'avaient à imputer la calamité dont ils étaient vic^ times ni à la reine, ni à l'aristocratie, ni au ministère, ni aux chambres, ni à qui que ce soit en Angleterre ; mais bien à une grande crise historique dont les conséquences seraient favorables à l'évangile et à l'humanité. Ils sont restés nonseulement dociles aux conseils de la raison et du patriotisme, dans leur attitude à l'égard des autorités et des autres classes de leur pays, mais inébranlablement fidèles, dans leurs manifestations et dans leurs pétitions au Parlement, à leurs sympathies pour les États du Nord, qui représentaient à leurs yeux la cause de la justice et de la liberté. Ils ont donné ainsi la meilleure preuve de leur aptitude à la vie publique comme aux droits politiques qu'ils réclament, qu'ils ne peuvent manquer d'obtenir, et qu'il faut leur souhaiter, en souhaitant aussi que l'admission régulière et pacifique des masses au suffrage électoral puisse s'opérer avec les garanties nécessaires pour empêcher l'intelligence et la liberté de succomber sous la prépondérance abusive du nombre.
Résumons et concluons. Nous prétendons que la victoire du Nord est un événement aussi heureux que glorieux, et nous voudrions Tavoir prouvé. Mais n'y eussions-nous pas réussi, aucun de nos lecteurs ne niera que ce ne soit Tévé* nement le plus considérable du temps actuel, et celui dont les conséquences sotit les plus vitales pour le monde entier.
La fédération américaine est désormais replacée au premier rang des grandes puissances du monde. Tous les regards vont être désormais tournés vers elle ; tous les cœurs vont être agités par la destinée qui lui est réservée ; tous les esprits vont s'éclairer à la lumière de son avenir ; car cet avenir sera plus ou moins le nôtre, et sa destinée décidera peut-être de la nôtre.
De tout ce qui s'est déjà passé en Amérique, de tout ce qui va s'y passer dans la suite, il résulte pour nous de graves enseignements, des leçons dont il est indispensable de tenir compte; car, bon gré mal gré, nous appartenons à une société irrévocablement démocratisée, et les sociétés démocratiques se ressemblent entre elles beaucoup plus encore que les sociétés monarchiques ou aristocratiques. 11 est vrai que les différences sont encore grandes entre tous les pays comme entre toutes les époques ; il est vrai surtout, grâce à Dieu, que les peuples comme les individus conservent, sous tous les régimes, leur libre arbitre, et demeurent responsables de leur destinée. Savoir comment il faut user de ce libre arbitre, au milieu du courant impétueux et en apparence irrésistible des tendances de son temps, voilà le grand problème. Pour le résoudre, il faut, avant tout, se rendre
compte de ces tendances, soit pour les combattre, soit pour les suivre ou les diriger, selon les lois de la conscience.
Il s*agit donc, dans Tétude des faits contemporains, non de préférences, mais d'enseignements. On n est pas maître de choisir ici-bas entre les choses qui plaisent ou qui déplaisent, mais entre les choses qui sont. Je n'ai point à raisonner ici avec ceux qui n'ont pas fait leur deuil du passé politique de l'ancien monde, avec ceux qui rêvent encore une reconstruction théocratique, monarchique ou aristocratique de la société moderne. Je comprends tous les regrets; j'en partage plus d'un; j'en honore beaucoup, parmi ceux que je ne partage pas; j'ai, autant qu'un autre, la religion, peut-être même la superstition du passé, mais en me réservant la faculté de distinguer le passé de l'avenir, comme la mort de la vie. Je ne triompherai jamais d'aucune ruine, excepté de celle du mensonge et du mal, qu'il ne m'a pas encore été donné de contempler. Cela dit, je prétends n'offenser personne et môme ne dire qu'un lieu commun presque trivial à force d'être évident, en constatant que le monde moderne est échu en partage à la démocratie, et qu'il n'a plus à choisir qu'entre deux formes de la démocratie, mais deux formes qui diffèrent autant que là nuit et le jour : entre la démocratie disciplinée, autoritaire, plus ou moins incarnée en un seul homme tout-puissant, et la démocratie libérale, où tous les pouvoirs sont contenus et contrôlés par la pubUcité illimitée et par la liberté individuelle ; en d'autres termes, entre la démocratie césarienne et la démocratie américaine. On voudrait bien ne prendre ni l'une ni l'autre; on aimerait mieux autre chose. Soit; cela se comprend.
Les délicats sont malheureux!
Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils deviennent
aveugles et impuissants. Encore une fois il faut choisir : et on ne peut choisir qu'entre ces deux termes. Tout le reste n'est que fantaisies d'utopiste ou regrets d'archéologue, fantaisies ou regrets infiniments respectables peut-être, mais parfaitement stériles.
On le sait assez, mon choix est fait, et je le suppose fait de même par ceux à qui je voudrais parler ici. C'est donc à eux que je montre avec bonheur et fierté la lutte que vient de traverser l'Amérique et la victoire qu'elle vient de rem-, porter (si cette victoire reste pure), comme un gage de confiance et d'espoir. La guerre civile pouvait faire de la démocratie américaine une démocratie césarienne et militaire. Or, c'est le contraire qui arrive. Elle reste une démocratie libérale et chrétienne. C'est le premier grand fait qui, dans les annales de la démocratie moderne , rassure et console sans réserve, le premier qui soit propre à inspirer confiance dans son avenir, confiance limitée, humble et modeste, comme il convient de l'être à toute confia9ce humaine, mais confiance intrépide et sincère, comme peut et doit l'être celle des cœurs libres et des consciences honnêtes.
L'Amérique vient de montrer pour la première fois, depuis le commencement du monde, que la liberté pouvait coexister dans une démocratie avec la guerre, et, de plus, avec la grandeur presque démesurée d'un pays. Cette existence simultanée reste toujours pleine de périls et d'écueils; mais enfin elle est possible, elle est réelle ; elle passe provisoirement de la région des problèmes dans celle des faits.
La démocratie américaine a des croyances et des mœurs, des croyances chrétiennes, des mœurs viriles et pures ; elle est en cela très-supérieure à la plupart des sociétés européennes. Elle professe et elle pratique le respect de la foi religieuse et le respect de la femme. Mais surtout elle pra-
tique et elle conserve la liberté à un degré qu'aucune nation, excepté l'Angleterre, n'a encore pu atteindre; la liberté sans restriction et sans inconséquence ; toute la liberté, c'est-àdire la liberté domestique non moins que la liberté politique ; la liberté religieuse à côté de la liberté civile, la liberté de tester avec la liberté de la presse, la liberté d'association et d'enseignement avec la liberté de la tribune. Malgré la rudesse de ses allures, malgré une certaine déperdition du-sens moral qui semble se manifester chez elle depuis la mort de Washington, elle méprise ou elle ignore les entraves odieuses ou ridicules, ïes restrictions haineuses et jalouses qu'associent à leur étrange libéralisme nos démocrates français'. En outre, elle approche plus qu'aucune autre société contemporaine du but que doit se proposer toute société humaine : elle offre et elle assure à tous les membres de la communauté une participation active aux fruits et aux bienfaits de l'union sociale.
* Jo ne puis me refuser le plaisir de rappeler à ce propos le beau passage où mon plus jeune confrère et ami , M. Prévost-Paradol , a si bien caractérisé l'infirmité radicale de la démocratie française :
« Giboyer se déclare démocrate, et c'est à la démocratie qu'il veut conquérir tout le monde. Soit! à quelle démocratie cependant?... Est-ce à celle qui peut accepter tous les jougs, excepté le joug léger du Seigneur, hardie contre Dieu seul, et docile en tout le reste?... Celte démocratie, que veut-elle et que prétend-elle? Vivrons-nous sous son drapeau en citoyens libres on en sujets asservis?... Comprend-elle qu'il n'est point de son intérêt, ni conforme à la justice, d'être en guerre éternelle avec la religion, et d'envenimer par de constants outrages, une mésintelligence déjà si funeste; que pour faire vivre librement la religion dans un État libre, il faut obtenir son concours volontaire, et qu'imposer à la religion même la liberté sans son aveu, n'a été jusqu'ici possible à personne; que la religion enseigne après tout, mieux que la sagesse humaine ne Ta jamais pu faire, à se sacrifier, à se résigner, à attendre, à ne point trop haïr la proi^périté du prochain, à s'en distraire par une espérance plus hante, et que ce sont là les vertus dont les démocraties vraiment libres sauraient le moins se passer; puisque l'homme que la force brutale y serrerait de moins près doit être, s'il se peut, contenu par son cœur.
Le nouveau président, Johnson, a franchement arboré, dans sa première allocution, la doctrine fondamentale des pays libres et chrétiens : « Je crois que le gouvernement a a été fait pour Thomme, et non Thomme pour le gouvernece ment. )> En d'autres termes : la société est faite pour l'homme, et non Thomme pour la société ou pour TËtat. Il a ainsi établi la distinction souveraine qui sépare la liberté du pouvoir absolu, le droit chrétien du droit païen, du droit romain, du droit esclavagiste.
Certes, ni la misère ni Timmoralité ne sont inconnues dans la grande république. Le poison de Tesclavage dont elle a été trop longtemps infectée, Técume que lui apporte rémigration européenne dont elle se recrute, les dangers et les infirmités propres à toute démocratie, aggravés par la rudesse sauvage de certaines habitudes sociales, tout cela l'ébranlé et la menace, mais ne Tempéche pas de donner à Tordre public et à la propriété une sécurité, sinon complète et parfaite, du moins suffisante, et dont les vacillations superficielles sont mille fois préférables à la paix énervante et corrup trice du despotisme .
Certes aussi, on ne connaîtra jamais aux États-Unis, ni dans les pays qui s'acheminent dans la même voie, la vie douce et molle des peuples de TOrient ou de TEurope méridionale au dix-huitième siècle. Il y aura des peines, des tracas, des fatigues, des dangers pour tous et pour chacun. Cette action et cette censure de tout le monde sur tout le inonde, qui constituent la vraie vie et la seule discipline efficace des peuples libres, entraînent mille soucis et quelquefois mille périls. « Les dieux, dit Montesquieu, par la bouche de Sylla, les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheurs qu'à la servitude. Mais quel que doive
être le prix de cette noble liberté, il faut bien la payer aui dieux. )»
L'Amérique nous apprend comment on se guérit de cette lâche ambition^ sans renier aucun des principes, aucune des conquêtes de la civilisation chrétienne.
Ce qui nous blesse et nous inquiète le plus, nous autres Européens qui étudions TAmérique avec le désir d'y lire le secret de notre avenir, c'est le système ou plutôt Tinstinct populaire qui écarte du pouvoir, et souvent même de la vie publique, les hommes les plus éminents par le talent, par le caractère, parles services rendus. C'est assurément un trèsgrand mal que cet ostracisme légal et graduel dpnt les États- Unis se sont fait une sorte d'habitude. Mais j'entends dire que ce résultat n'est pas absolument inconnu dans certains pays qui n'ont rien de commun avec la liberté américaine,^ et où ces victimes de Tostracisme n'ont pas même la ressource des changements périodiques et constitutionnels, encore moins les armes offensives et défensives que garantit à tout citoyen des États-Unis la liberté illimitée de tous. Jusque sous l'ancienne royauté, Saint-Simon ne nous avait-il pas signalé « le goût d'abaisser tout » et « les grâces spéciales de l'obscurité et du néant, » aux yeux du Maître? Et après tout, faut-il désespérer du monde, parce que ce phénomène de l'abaissement ou même de l'exclusion des classes opulentes ou élevées se produit partout .(excepté en Angleterre), tantôt comme autrefois par leur propre faute, tantôt et de nos jours, surtout, sans qu'il y ait de reproches graves à leur faire. Cela est triste, cela est pénible, cela est injuste; mais cela est trop général pour n'être pas une loi historique. Et les résultats de cette loi nouvelle ne sont pas toujours ou partout dépourvus de grandeur.
L'Amérique étonne le monde en plaçant à la tête d'une
nation de trente millions d'hommes des hommes sortis des derniers rangs de la société, en confiant à ces hommes obscurs et inexpérimentés des armées d'mi million de soldats qui, la guerre terminée, rentrent dans leurs foyers, sans que personne soit tenté d'y voir un danger pour la liberté ou une ressource contre elle. Un homme qui a été d'abord bûcheron, puis terrassier, puis batelier, puis avocat, devient président des États-Unis et dirige, en cette qualité, une guerre plus formidable et surtout plus légitime que toutes les guerres de Napoléon. Un attentat horrible le fait disparaître, et aussitôt un ancien garçon tailleur le remplace, sans que Tombre d'un désordre ou d'une protestation vienne troubler le deuil national. Cela est étrange et nouveau; mais qu'y a-t-il donc là de malheureux ou d'effrayant? Pour ma part, j'y vois une transformation historique et sociale, aussi remarquable et moins orageuse que celle qui substitua dans tout l'Occident les Clovis et les Alaric aux vils préfets de Tempire romain.
Ces ouvriers devenus chefs d'un grand peuple me répugnent cent fois moins que les Césars avec leurs affranchis et v leurs favoris. Je vois avec une admiration émue que ces prolétaires , métamorphosés en potentats , ne sont nullement enivrés de leur élévation. Ils restent sobres, doux et sensés. Rien en eux qui sente les tyrans populaires d'autrefois, ni ces prétendus envoyés de la Providence, qui commencent par la violation des lois, comme César, et terminent par la démence, comme Alexandre et Napoléon'.
Quel repos et quel soulagement de se sentir en présence d'honnêtes gens, simples et véridiques, dont la puissance,
* Qae l'on veuille bien se rappeler comment M. Thiers , noire bislorien ^lluitre tt nalional^ a démontré, à la fin de son grand ouvrage, la folie, la ^raie folie que l'exercice de la toute-puissance avait substituée dans l'esprit «le Napoléon à la sagesse de w% premières années.
aS2 LA VICTOIRE DU NOBD
contenue et contrôlée^ bien qu*immense, ne tourne pas la tête et ne pervertit pas le cœur ! Où chercher la vraie grandeur, si ce n*est en ces âmes plébéiennes qui, disciplinées par la responsabilité et purifiées par Tadversité, nous semblent grandir avec leur situation et transporter la politique jusque sur les hauteurs de la vie morale?
Si sombre et si triste qu'on puisse se figurer son avenir, et dût-elle périr demain dans son triomphe, TAmérique n'en aura pas moins légué aux amis de la liberté un encouragement immortel. Si nombreux et si cuisants que soient nos propres mécomptes , si légitimes que soient nos appréhensions, elle nous a donné de quoi croire et espérer, pendant des siècles encore, dans l'idéal qui entraînait, au siècle dernier, nos pères sous ses drapeaux, idéal dont ils ont fait le seul vrai programme de 1789, et qui peut seul servir de lien entre les fils des vainqueurs et les fils des victimes de la Révolution française.
Voilà pourquoi je n'ai pas craint de dire que, à l'heure actuelle, le peuple américain, «orti victorieux et pur d'une si redoutable épreuve, prendrait rang parmi les premiers peuples du monde. — Ce qui ne veut pas dire, tant s'en faut, qu'il soit irréprochable. Il ne la point été dans le passé, et rien n'annonce qu'il doive l'être dans l'avenir. A côté de toutes les vertus et de toutes les grandeurs de la race anglosaxonne, on n'en démêle que trop chez lui les excès et les grossiers défauts, l'égolsme cynique et cruel, les instincts farouches. Le voici au moment où ces vices et ces défauts vont l'envahir et le menacer plus que jamais. L'aveuglement de l'orgueil satisfait, la prépotence de la force triomphante vont l'exposer à ces abus du pouvoir, à ces dépravations de la victoire, dont les démocraties sont aussi susceptibles que les dictatures. Il a encore beaucoup à expier; car, pendant
riotervalle qui a séparé la guerre d*émaocipation de la guerre civile, la politique extérieure des États-Unis a beaucoup trop ressemblé à la politique extérieure des Romains ou des Anglais : elle a été égoïste, inique, violente, brutale même, et caractérisée par une absence absolue de scrupules. Le Mexique d'un côté, de l'autre, les races indigènes et indépendantes, ont appris à connaître toutes les suites cruelles de la prépondérance d'une race âpre au gain et née pour la conquête.
La voici arrivée à l'heure décisive de sa vie intérieure. *Il s'agit de montrer si le peuple américain, comme le peuple romain au temps de Publicola et de Cincinnatus, possède l'esprit de conciliation qui fait durer les républiques, ou si, comme les contemporains des Gracques, il veut ouvrir la porte qui conduit aux proscriptions et aux dictatures.
Dieu veuille que, dans les premières joies de la victoire, la majorité républicaine se montre aussi généreuse qu'elle a été résolue, selon la belle parole de Lincoln, dans ses né gociations avec le Sud, en janvier dernier. A Dieu ne plaise qu'on ait recours, après le triomphe, aux représailles dont on a su s'abstenir pendant la fureur du combat, et que rendraient inexcusables la prompte soumission et la dispersion complète des armées vaincues ! L'esprit de vengeance instillerait dans les veines de la grande nation un poison plus mortel et plus inextirpable que celui de l'esclavage anéanti. Des répressions posthumes, des confiscations, des proscriptions à la façon moscovite contre les vaincus et les prisonniers, des attentats contre les libertés locales ou l'indépendance souveraine des États, exciteraient l'indignation universelle et retourneraient les sympathies de tous les libéraux de l'Europe contre les émules transatlantiques de MourawiefF. Substituer la centralisation à la liberté, sous prétexte de ga-