‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 22 sur 53 · IX. îl · texte numérisé non relu

IX. îl

leusement accomplie, la Providence s'est servie d'instruments en apparence aussi obscurs que faibles et insignifiants. Nous n'oublions certes pas les grands écrivains et les grands orateurs qui ont allumé au profit de l'émancipation des noirs la flamme de leur éloquence : ni ce Channing, dont la noble mémoire reçoit un nouvel éclat du triomphe de la cause qu'il a s i bien servie ; ni ce généreux et infatigable Sumner, assommé en plein Sénat parun collègue brutal, aux applaudissements enthousiastes de toutle Sud, et qui se trouve aujourd'hui récompensé de ses labeurs, de ses épreuves et de ses nobles cicatrices * ; ni ce Théodore Parker qui célébrait le mariage de deux esclaves fugitifs, en donnant pour cadeau de noce au mari une bible et une épée. a Voici, disait-il, pour vous apprendre à servir Dieu avec votre femme, et voici pour la défendre contre tout homme qui revendiquerait le droit de la soumettre à sa luxure et à son fouet*, d Mais ce qui nous touche surtoiit, c'est de penser que le mouvement irrésistible qui triomphe aujourd'hui en Amérique de tant d'obstacles ei de tant d'orages a été surtout Tœuvre d'une romancière ei d'un pendu. Le roman, la Case de ronde Tom^ tout le monde parmi nous l'a lu, et presque tout le monde l'a admiré, mais nul ne se doutait qu'il en sortirait une révolution triomphante et légitime. Le supplice a passé bien plus inaperçu que le roman. C'est à peine si quelques-uns se sont intéressés à ce vieux John Brovirn, si odieusement calomnié, qui acheva une carrière aventureuse, mais honnête, en expiant sur la potence le crime d'avoir voulu, en provoquant une poignée de noirs virginiens à l'insurrection, signaler au monde l'horreur de la servitude

< On sait qu'une souscription fut ouverte dans le Sud pour offrir à raoteur de ce grossier outrage une cravache ou gourdin d'honneur, avec celte inscription : un him again! ce qui peut se traduire : Recommencez.

' Thâodorb Parker, Life anâ Correipondenee^ tome U, p. 99.

américaine. Ceux qui l'ont immolé, le 2 décembre 1859, ont cru alors que tout était fini. C'était juste le contraire : tout allait commencer. Il n'y avait de fini que la scandaleuse impunité de leur domination homicide.

Mais on m'arrête. J'entends d'ici les murmures et les interruptions de toute cette foule trop nombreuse, foule ignorante et séduite, qui s'en va répétant, avec une crédulilé inqualifiable, qu'il ne s'est jamais agi d'esclavage dans la lutte entre le Nord et le Sud, que la guerre n'a été amenée que par des questions de tarif ou d'indépendance locale, provinciale et municipale!

Il faut plaindre l'ignorance du vulgaire qui répète de bonne foi ces puérilités ; mais on ne saurait assez flétrir l'hypocrisie de ceux qui, connaissant les faits, osent nier, devant l'Europe, que le maintien de l'esclavage ait été le premier et, à vrai dire, l'unique mobile de l'insun'ection.

Vous prétendez, leur dirais-je, qu'il n'est pas question d'esclavage? j'affirme qu'il n'est question que de cola, et je •crois qu'il suffirait de dix minutes, devant une assemblée de juges impartiaux, pour le démontrer sans réplique.

Est-il vrai, oui ou non, que, l'élève du bétail humain ayant remplacé avec avantage la traite interdite par l'Angleterre, le nombre des esclaves avait, dans les États du Sud, quadruplé de 1787 à 1860, et s'était élevé de 700,000 à FèB de 4,000,000 «?

Est-il vrai, oui ou non, que le Sud, bien loin de travailler à l'émancipation graduelle de cette foule croissante d'es-

> Chiffre exact des deoi receosemenU : 1787: 687^7. — 1860: 3,953,751.

claves, n'a cessé de resserrer les mailles du filet de la servitude, en l'aggravant par un code pénal qui a été justement défini lun des monuments les plus terribles de scélératesse préméditée dont le monde ait jamais été témoin? Est-il vrai, oui ou non, que notamment les lois rendues par la Géorgie en 1829, par TAlabama et la Louisiane en 1830, par la Caroline en 1839, par la Virginie en 1849', punissaient de la peine du fouet pour les gens de couleur, de l'emprisonnement et de l'amende pour les blancs, le délit d'avoir donné un enseignement quelconque aux noirs libres comme aux noirs esclaves, afin que le noir même affranchi quant au corps restât à jamais asservi par l'âme?

Est-il vrai, oui ou non, que, non content de maintenir ce qu'il appelait V institution de l'esclavage, le Sud s'est appliqué à le propager par tous les moyens ; que la conquête et l'usurpation du Texas en 183S, les violences commises dans le Kansas, en Californie et dans tant d'autres territoires nouvellement annexés, ont été l'œuvre exclusive des flibustiers esclavagistes, enivrés par la vision d'un vaste empire fondé sur l'esclavage, et qui s'étendrait, selon l'expression d un de leurs orateurs, du tombeau de Washington au palais de Montézuma?

Est-il vrai, oui ou non, que la rupture, exclusivement préparée par les exigences toujours croissantes du Sud quant à la poursuite des esclaves fugitifs, exclusivement provoquée par l'agression du Sud, ayant enfin éclaté, elle n'a été justifiée dans les manifestes officiels des États confédérés que par des considérations cjrc/wsiwcmen/ empruntées au danger q|ie courait, selon eux, le maintien de Tesclavage ?

Est-il vrai, oui ou non, que l'hostilité du Nord contre

* C*«st en verla de cette loi qae, depuis 1850, une jeoDe dame blanche i été condamnée à la prison pour avoir appris l'alphabet à des esclaves.

l'esclavage soit le seul grief invoqué dans le manifeste de la Caroline du Sud du 20 décembre 1860 S dans celui de TAIabama du H janvier 1861 , dans celui du Texas du 1" février 1861, dans celui de la Virginie du 17 avril 1861 ^, et sans qu*il y ait dans tous ces documents un mot, un seul mot des contestations sur le tarif ou d'aucune autre question industrielle ou politique ?

Est-il vrai, oui ou non, que dans le débat suprême, qui a immédiatement précédé la rupture, dans les procès- verbaux de la conmiission dite des Trente-Trois, qui a siégé du 1 1 décembre 1860 au 14 janvier 1861, il n'y ait pas un mot, pas un seul mot, sur les tarifs ou sur les impôts, et que tout y roule uniquement sur le maintien et les garanties de l'esclavage ?

Est-il vrai, oui ou non, que dans l'ultimatum présenté par JeiFerson Davis, au nom des États du Sud, il demande formellement que la propriété de l'homme par l'homme, property ifi slaves, soit assimilée, dans toute l'étendue des États-Unis, à toute autre propriété et déclarée inviolable?

Est-il vrai, oui ou non, que dans la nouvelle constitution que se sont donnée les États confédérés, après avoir consommé leur disjonction, il y ait trois clauses expresses et

* On lit dans ce manifeste que les Caroliniens prennent les armes parce 4^'on a élu poor président des Ëlats-Unis un homme dont les opinions el les ^iesseins sont contraires à l'esclavage, et parce qu'on a prêché dans les Ëtats ^5u Nord contre l'esclavage comme contre un péché.

' J'emprunte ces dates d'abord au très-solide et utile travail de M. Henry oreau : la Politique française en Àmiriquet Dentu, 1864; puis à deux pubiiations anglaises aussi intéressantes qu'instructives : le discours du licv. oseph Parker à Manchester, le 5 juin 1863; et la lecture de M. Ernest Joncs, Àmeriean tcar and American tlavery à Ashton, le 16 novembre 1863. Voir ^uui les arliclM de M. H. de la Combe sur le Mexique et les Ëiats-Unis dans Mt Correepondanl d'octobre et novembre 1863.

soleonelles destinées à sanctionner et à perpétuer Tesclavage ?

Est-il vrai, oui ou non, que Tinsurrection ait suivi exactement la frontière de Tesclavage ; que son intensité ait été si exactement proportionnée à Tintensité de Tesclayage luimême , que, par exemple, en Virginie, dans le principal et le plus célèbre des États confédérés, toute la portion de TÉtat où la richesse foncière se base sur des haras de noirs [the slave breeding part) ait pris les armes, tandis que la portion où la propriété s'exploite par le travail libre [the fret labour part) n'a pris aucune part à la guerre?

Est-il vrai, oui ou non, que depuis le commencement de la guerre et après leurs premiers succès, le langage publiquement et officiellement tenu par les orateurs et les écrivains du Sud a proclamé plus que jamais la nécessité absolue et la légitimité éternelle de Teâclavage ? Que cent ministres des différentes sectes, réunis en conféreucA dans la capitale de la nouvelle Confédération, à Richmond, ont déclaré que «( Tabolition de Tesclavage était une usurpation commise au « détriment des plans de Dieu?» Que le Richmond Enquirer^ le Moniteur de la Confédération, du 28 mai 1863, a imprimé ces paroles : a Aux trois termes de la devise républicaine, (c à la liberté, à Tégalité, à la fraternité, nous entendons exa pressément substituer l'esclavage, la subordination et le « gouvernement. 11 y a des races nées pour servir, comme tt il y a des races créées pour gouverner. Notre Confédération « est un missionnaire envoyé de Dieu pour rétablir ces vé— « rites dans les nations? p Qu'un autre journal virgimen, the Southside Démocrate s'exprime en ces termes, qui rappellent un langage que nous avons trop souvent entendu d^ ce côté de l'Atlantique depuis 1848 : « Nous détestons tou^ « ce qui porte l'épithète de libre, jusques et y compris leB

a Qoirs libres ; nous détestons le travail libre, la société libre, « la pensée libre, le libre arbitre, les écoles libres ? » Enfin, est-il vrai, oui ou non, que le vice-président de la nouvelle Confédération, Stephens, dans son discours du 2 1 mars 1 86i , à Savannah, a expliqué ainsi qu'il suit le but et Tesprit de cette Confédération : a Notre constitution a réglé pour tou- « jours l'institution particulière, qui a été la cause immédiate a de la rupture et de la révolution. Elle déclare que Tes- « clavage africain, tel qu'il existe chez nous, est l'état propre « au noir dans notre civilisation. Notre gouvernement est « fondé sur cette grande vérité morale et physique, que le « noir n'est pas l'égal du blanc, et que Tesclavage est son « état naturel. Notre Confédération se constitue ainsi sur une a base strictement conforme aux lois de la nature et aux dè- « crets de la Providence. C'est en conformant le gouverne- « ment et tout le reste à la sagesse éternelle des lois du « Créateur que l'on sert le mieux l'humanité. C'est pour- « quoi nous avons fait de la pierre qu'avaient rejetée nos <K premiers architectes, la pierre angulaire de notre nouvel c( édifice. )>

Ces hideux blasphèmes ont été entendus par Dieu , enregistrés au livre de ses justices ; ils n'ont pas tardé à recevoir • un châtiment trop mérité.

On remarquera l'identité presque absolue du langage officiel de ce second personnage de l'insurrection avec celui du misérable assassin de Lincoln, dont je suis à mille lieues de vouloir imputer le crime aux Confédérés, mais qui n'en a pas moins arboré leur drapeau, leurs principes et leur phraséologie. Dans la lettre de novembre 1864, où il annonce le projet de risquer sa vie pour attenter à la personne du chef des abolitionistes, il écrit ces mots : « Je regarde l'esclavage «des noirs comme l'une des plus grandes bénédictions,

« pour eux et pour nous, que Dieu ait jamais accordée à une a nation protégée par sa grâce*. »

On voit donc que les esclavagistes transatlantiques ont laissé à leurs partisans en Europe le soin de déguiser leur cause^ en la représentant comme étrangère au maintien de l'esclavage. Ils ont dédaigné cette naïveté ou cette hypocrisie ; ils ont montré le fond de leur cœur et dit la vérité avec une cynique éloquence.

On insiste sur le dédain que les gens du Nord témoignent en toute circonstance aux noirs libres qui résident parmi eux, et on cite, à Tappui de cette objection, des anecdotes plus ou moins sérieuses. Tenons-les toutes pour vraies. Qu'en résultera-t-il? Que chez une portion delà population du Nord, les mœurs ne sont pas à la hauteur des lois, et que le Nord a eu, lui aussi, quelque chose à expier. Le temps seul peut amener des changements désirables dans cet ordre, et le temps lui-même produira difficilement une fusion complète entre deux races si distinctes. Les plus négrophiles diront probablement toujours comme tel Français ami des noirs : a Nous les voulons bien pour frères, mais pas pour beaux- « frères. » En attendant, les lois du Nord garantissent aux noirs tous les droits, toutes les libertés civiles et politiques dont jouissent les blancs; et c'est pour maintenir ces lois, ou plutôt pour les modifier dans l'intérêt des noirs, pour arracher quelques pauvres noirs fugitifs aux serres de leurs maîtres, que le Nord a couru les chances d'une guerre ler-

' Voici le texte original de ce passage de la lettre de Boolh, inexactement traduit par la plupart de nos journani :

« This country was formed for the white , not for the black man. And looking upon African slavery* from the same standpoint held by the noble framers of our constitution , ï , for one , bave ever considered it one of the gréâtes tblessings(bolb for themselves and os) thad God ever bestowed upon a favoured nation, a

rible qui Ta mis à deux doigts de sa perte. D'ailleurs, si les nègres sont si maltraités, si malheureux dans le Nord, comment se fait-il qu'on n'ait jamais entendu parler d'un seul noir qui voulût quitter le Nord pour le Sud ? tandis que chaque jour on voyait s'enfuir les nègres du Sud vers le Nord, et qu'il fallut, pour les arrêter et les ramener dans le soidisant paradis des noirs, les lois odieuses contre les fugitifs qui ont produit, avec la guerre civile, la ruine providentielle de Yinstitution particulière.

Tout peut se résumer d'ailleurs en deux simples interrogations. Siy dans la guerre qui vient de se terminer, le Sud avait été victorieux, peut-on supposer que Tesclavage eût été aboli par les vainqueurs? Non, les plus audacieux n'oseraient le soutenir. Mais c'est le Nord qui a vaincu, et ce vainqueur n'a-t-il pas décrété l'abolition et n'est-il pas résolu à la maintenir? Oui. C'en est assez pour trancher la question aux yeux des gens de bonne foi ' .

Ce qu'il faut admettre, c'est que, au début de la guerre, l'abolition n'était point dans le programme du Nord. L'émancipation immédiate et absolue n'a été résolue que depuis que la marche des événements et surtout l'imprudente outrecuidance du Sud, enivré par ses premières victoires, ont fait éclater à tous les yeux que le maintien de l'esclavage était la source du mal politique et social dont la guerre civile ^vait révélé toute l'intensité.

> Il me parait inotile d'insister sar les mesures prises, depuis le commencement de la guerre, par le président Lincoln et les Ëlats du Nord pour abolir la législation contre les esclaves fugitifs, pour ahoiir graduellement t* émancipation dans les fitals et les territoires successivement occupés par l«s armées da Nord ou nouvellement organisés. L'intérêt de ces détails dist^aratt devant ces deux actes décisifs : en droit , l'abolition pure et simple, totale et irrévocable , de l'esclavage dans toute l'étendue des Ëiat-Unis; en Faiit , l'incorporation de cent einqwinU mille nègres, la plupart anciens esclai, dans les armées de la République.

Or donc, c'est ici qu'il faut admirer TactioD directe, mystérieuse et imprévue de la Providence. Elle a fait aboutir la guerre civile à un résultat auquel personne ne songeait en la commençant ; elle s'est servie de la main même des coupables pour provoquer et nécessiter le châtiment qui leur était dû.

Oui, c'est ici qu'il faut bien adorer le doigt de Dieu !

Gomment le méconnaître dans ce prodigieux concours de circonstances, où tout révèle une conduite des affaires humaines supérieure à tous les calculs et à toutes les volontés des hommes?

Si les gens du Sud avaient usé d'une modération ou d'une prudence élémentaire, l'esclavage serait encore debout, et peut-être eûtril encore duré pendant des siècles. Jamais le Nord n'a prétendu imposer l'émancipation inmiédiate ni même graduelle au Sud. Bien loin de là, le Nord avait fait au Sud des concessions-excessives, coupables même, en votant, en appliquant les lois sur l'extradition des fugitifs K Aucun tempérament, aucun ménagement ne lui a coûté.

On sait assez que ce n'est pas le Nord qui a commencé la guerre; on sait qu'il ne l'a soutenue qu'à son corps défendant. A l'exception du seul Brown, les plus ardents parmi les abolitionistes du Nord n'avaient jamais employé ou invoqué d'autres armes que la persuasion, la prédication, la

' Dans VBUtoire romaine à Rome, de notre regrettable confrère, H. Ampère, livre d'ane lectare fort opportune en ce temps de césarisme hisloriq[iie , je trouve le passage prophétique que voici: c On voit quelle était la modéralioB de Tibérius Gracchus; il poussait les ménagements presque jusqu'à Tlniquité. C'est précisément ce qu'avaient fait les États-Unis du Nord, en protégeant l'esclavage du Sud par la loi des fugitifs. Les aristocrates se montrèrent tout juste aussi reconnaissants que Tout été les Ëtats-Unis du Sud. Les aristocrates furent cruellement punis d'avoir repoussé des concessions excessives, et il pourra se faire que les États du Sud, qui ont agi de même ne soient pas moins sévèrement punis. • T. IV, p. 284.

presse, la propagande pacifique, morale et intellectuelle. Les gens du Sud, au contraire, en ont toujours appelé à la force, à la violence, à la guerre. Même ayant la guerre, ils ontpartout et toujours pris rinitiatiye de la violence. Répétons-le, il ne leur fallait qu'une dose bien faible de modération pour donner une durée indéfinie à leur crime. Ils ne Font pas voulu. Il ont toujours poussé tout à outrance. Quand le compromis du Missouri, en 1 820, eut tracé sur le sol de la grande république une ligne de démarcation entre la servitude et la liberté, en leur garantissant au midi de cette ligne la paisible position de cette honteuse propriété, cela ne leur a pas suffi. En 1850, ils ont exigé et obtenu la loi atroce qui autorisait la chasse aux esclaves fugitifs, jusque dans les États libres ; cela encore ne leur a pas suffi. Il leur a fallu obtenir de plus, en 1859, dans le fameux procès de Dred Scott, un arrêt de la Cour suprême qui reconnût à tout propriétaire d'esclaves le droit de transporter ses esclaves dans toute retendue du territoire de la République '.

En gagnant ce fameux procès, ils ont. Dieu merci, perdu celui de l'esclavage. Aveuglés par leur égolsme cupide, ils se sont jetés eux-mêmes dans Tablme ; à force d'exigences et de violences, ils ont fini par contraindre leurs trop dociles, leurs trop complaisants concitoyens à leur tenir tête et à les écraser.

Us ont notoirement préparé, effrontément annoncé et spontanément déclaré la guerre civile dont ils ont été vic-

* Dred Scott était an esclafe qni, amené par son maître dans TËtat libre de riUinois, réclama sa liberté an nom de la loi de cet État qui interdisait l'esclavage sur son territoire. Déclaré libre par la Cour locale, il fnt, sur appel , restitué à son maître, avec ta femme et ses enfants, par arrêt de la Cour suprême, rendu sous la présidence du chef de justice Taney, arrôc qui déclara que les Africains n'ont aucun droit civil ni légal. On remarque que rillinois, qui fut le théâtre de cette iniquité , est précisément l'Ëtat d'où est sorti Lincoln, le destructeur de l'eseiavage.

times. Dès 1886, lors de Télection contestée entre FrémoDt et Buchanan, ils annonçaient publiquement que si Tabolitioniste Frémont était élu, TUnion ne durerait pas une heure après son inauguration. Pendant les quatre années de la présidence de leur candidat Buchanan, ils substituèrent la conspiration à la provocation : maîtres du gouvernement, ayant pour ministre de la guerre des États-Unis un des leurs, ils avaient tout préparé pour s'assurer un avantage déloyal dans la lutte future, en confiant le commandement des forteresses et des arsenaux de la république à des officiers esclavagistes. De là leurs premiers succès, qui ont si singulièrement séduit et trompé Topinion européenne. Le 6 novembre 1860, la désignation des électeurs chargés de nommer un nouveau président de la République annonce que, pour la première fois, un républicain^ ou en d'autres termes un abolitioniste, deviendra chef du pouvoir exécutif. Un mois après, le 20 décembre 1860, avant un acte ou une parole quelconque du nouveau pouvoir, la Caroline du Sud leva le drapeau de la séparation, que douze autres États arborèrent à sa suite. Pendant les quatre mois qui s'écoulèrent avant Tinstallation de Lincoln, les États du Sud se constituèrent en convention, puis en confédération séparée, armèrent les milices locales, mirent la main sur les caisses publiques, sur les fonds fédéraux, organisèrent à leur aise la révolte. « 0 mes concia toyens, » leur disait l'admirable Lincoln dans son premier message du 4 mars 1861, a vous qui êtes mécontents, c'est a dans vos mains et non dans les miennes qu'est le sort de « la guerre civile ! Le gouvernement ne vous attaquera pas. a II n'y aura de conflit que si vous êtes les agresseurs. Vous (( n'avez pas un serment, enregistré au ciel, qui vous oblige a de nous détruire, tandis que moi j'ai prêté le serment le « plus solennel de conserver , de protéger , de défendre

« rUnioD *. » A ce touchant, à ce généreux appel, les hommes du Sud répondirent en donnant le signal de la guerre impie où, par un jugement de Dieu, ils ont trouvé la ruine de leur cause déshonorée.

La législature américaine n'a pas attendu la fin de la guerre pour décréter l'abolition du crime. Sur la proposition du président Lincoln et à la majorité requise pour changer la constitution des États-Unis^ elle a introduit dans cette constitution un amendement portant que toute servitude volontaire ou involontaire cessera d'exister aux États-Unis.

Lincoln et le congrès appellent ainsi la bénédiction céleste sur les drapeaux de l'Union : et Dieu répond du haut des cieux à cet appel, à ce retour fait aux lois éternelles. La guerre, qui se traînait depuis quatre ans en alternatives douloureuses et incertaines, change tout à coup de caractère. Un souffle nouveau, un souffle invincible enflamme les généraux et les soldats du Nord. La marche de leurs armées devient irrésistible. La fortune des combats, capricieuse jusque-là, ne cesse plus de sourire à ce grand peuple libre qui vient de décréter l'aflranchissement irrévocable de quatre millions d'esclaves. La stratégie, jusque-là toujours supérieure, des chefs sudistes, devient impuissante. Le cercle de fer formé par les forces du Nord se resserre et se ferme enfin complètement autour du foyer de la rébellion. Cette rébellion, naguère si fière et si forte, chancelle éperdue. Tout se trouble et se confond autour d'elle. Enfin se lève le jour de la justice ; la catastrophe éclate, Richmond est pris ; le Sud est foudroyé. Dieu ratifie le décret du congrès pat la victoire, une victoire aussi complète qu'imprévue, une victoire irrévocable.

* Voir le texte complet de ce long et admirable discours dans le livre de M. Cochin, t. II, p. 487.

0 Providence i généreuse, lumineuse et ingénieuse Providence ! C'est un régiment nègre qui entre le premier dans la capitale des insurgés, dans ce Richmond si longtemps imprenable. Ces noirs méprisés, émancipés par la victoire, marchent en tête de Tannée libératrice ; ils sont salués par les acclamations de leurs frères, des noirs esclaves qu'ils viennent délivrer et mettre à leur niveau. Vont-ils venger les injures séculaires de leur race et les leurs ? Vont-ils assouvir aux dépens des blancs et des blanches le ressentiment des crimes et des infamies inséparables de Tesclavage, que leurs pères et leurs frères, leurs mères et leurs sœurs ont si longtemps subis? Non, non; pour comble de bonheur et d'honneur, ces esclaves d'hier pénètrent dans la capitale des esclavagistes, ils s'en emparent, ils en deviennent et en demeurent les maîtres, et pas l'ombre d'un excès, pas l'ombre d'une représaille ne vient ternir leur victoire ! J'en atteste l'histoire : le soleil n'a jamais éclairé un plus grand, un plus consolant spectacle.

Est-il besoin, après tout ce qui précède, de réfuter longuement la prétention manifestée par les apologistes du Sud de voir dans leurs clients les représentants du droit fédéral, de la cause des petits États, et même de cette décentralisation qui commence à trouver faveur au sein de la démocratie européenne. Je déclare, quant à moi, que si cette prétention était fondée, si, comme l'a dit un jour le ministre des affaires étrangères d'Angleterre, lord Russell, avec son imprudence proverbiale, s'il était vrai que le Sud combattit pour Vindépendanceei le Nord pour la domination^ le Sud n'aurait pas de partisan plus décidé, plus sympathique que moi. Je suis

ADX ÉTATS-UNIS. 33S

conyaincu que les amis et les défenseurs de la liberté doivent favoriser partout dans le monde la cause des petits États, si récemment et si noblement défendue par M. Thiers au Corps législatif. La vraie grandeur d'un peuple se mesure non par rétendue de son territoire et le chiffre de sa population, mais par sa liberté et par sa moralité. Or, l'histoire démontre malheureusement que, sauf la seule exception de l'Angleterre, la liberté des peuples décroît et dépérit en raison directe de l'accroissement de leur territoire et de leur population. L'intelligence et la moralité publique suivent la môme proportion. Je souhaite et j'espère que les États-Unis donneront, comme l'Angleterre, un nouveau démenti à ce cruel résultat des enseignements du passé, et montreront que la liberté peut coexister avec la grandeur matérielle. Mais, au lisque de faire frémir ceux d'entre les Américains avec lesquels je sympathise le plus, j'avoue que je redoute pour eux les périls de la centralisation, de l'unité et de l'indivisibilité, qui sont les bases naturelles du despotisme monarchique ou militaire. En réservant toute question de droit, et sans approuver aucune rébellion , je verrais donc non-seulement sans effroi et sans douleur, mais avec confiance et satisfaction, la division de l'immense étendue de la république actuelle en plusieurs États d'une étendue inégale, mais également libres, également républicains , également chrétiens.

La liberté américaine, ainsi divisée en plusieurs foyers de Tie, de pensée et d'action, aurait de bien autres garanties de durée, et n'en exercerait que mieux, sur le reste du monde, une influence aussi féconde et salutaire que celle des immortelles peuplades de la Grèce antique ou des répubh'ques chrétiennes et municipales du moyen Age.

Mais il y a quelque chose qui parle plus haut dans tout cœur honnête que les expériences de l'historien, que les dé-

fiances ou les préférences du politique : c'est la justice, c'est rhumanité.

Est-ce pour défendre la justice et Thumanité que les Etats du Sud ont rompu le lien fédéral qui les incorporait à la grande république américaine? Non, certes; c'était pour fouler aux pieds l'une et l'autre. A défaut du droit général, du droit naturel, avaient-ils au moins un droit ou même un prétexte légal pour s'insurger? Non, mille fois non. La constitution primitive des colonies insurgées, de novembre 1777, garantissait la souveraineté absojue de chaque État nouveau, et se bornait à établir une fédération de républiques indépendantes. Mais la constitution en vigueur, celle faite en 1789 par Washington et par des hommes qui (( osèrent restreindre la liberté parce qu'ils étaient sûrs de ne pas vouloir la détruire \ » a substitué à cette collection de souverainetés, absolument indépendantes, un peuple, un seul et unique peuple, non pas centralisé et uniformisé comme le nôtre, mais composé de divers États, tous astreints, au dedans comme au dehors, à l'obéissance stricte envers certaines obligations fixées par le pacte fondamental. Jamais il n'a été prévu ou admis par personne que ce pacte pût être rompu au gré d'une seule des parties contractantes. Aucun peuple, aucun État, aucune communauté ne saurait subsister si chacun de ses membres pouvait se séparer à volonté et sans provocation du corps social. En admettant, dans toute sa périlleuse étendue, le droit moderne, tel qu'il a été proclamé de part et d'autre, dans le récent débat sur la question romaine, par M. Thiers comme par M. Rouher; c'est-à-dire le droit d'être bien gouverné, ot, si on ne l'est pas, le droit de changer son gouvernement; encore faut-il

■ Tocqueville. ,

prouver qu'on a été mal gouverué, qu'on a été opprimé, et opprimé de façon à rendre la rupture du lien social plus nécessaire et plus légitime que son maintien. Certes, la séparation peut être légitime, comme Tinsurrection , mais dans certains cas extrêmes et rares. Un cas pareil s*est-il présenté pour les États du Sud? L'évidence, la conscience universelle répondent : Non, mille fois non. Il leur est impossible à eux ou à leurs apologistes de produire une preuve quelconque, une seule, de la plus légère atteinte portée à leur indépendance.

Où sont leurs griefs, leurs douleurs, leurs souffrances? On peut les mettre au défi de citer un droit violé, un bien spolié, une liberté étouffée ou seulement amoindrie. Oui, laquelle? Est-ce la religion? non! L'élection? non! L'éducation? non! La propriété? non ! pas même la propriété de l'homme par l'homme, jusqu'à ce que, par trois ans de révolte et de guerre civile, ils aient en quelque sorte contraint les autorités légitimes et souveraines de la république à en décréter l'abolition.

Hien, absolument rien, dans l'histoire des relations du Nord avec le Sud, ne ressemble, même du plus loin, à ces mesures violentes et oppressives contre la liberté de la foi, de la prière et de l'enseignement qui ont contraint les sept cantons catholiques de Suisse à former, il y a vingt ans, le Sonderbund, si injustement, si lâchement, si misérablement écrasé en 1847. Rien, absolument rien ne leur a fourni l'ombre même d'un prétexte pour briser le lien fédéral et refuser non-seulement d'obéir en certains cas extrêmes aux pouvoirs légalement constitués, mais même de les reconnaître.

On a eu mille fois raison de dire qu'il fallait bien se garcier d'assimiler les États qui composent l'Union à nos dé-

Page 1