LE COHTE ARTHUR BEUGNOT
cours de notre collègue M. de Mas Latrie, le tome I" des Assises de Jérusalem, in-folio, lequel fut suivi, dès 1843, du tome IL Les deux introductions et les commentaires qui accompagnent ces volumes, forment un traité sur la société féodale, telle qu'elle se présente à nous dans ce que le savant éditeur regarde comme le plus beau monument du droit féodal que le moyen Age nous ait légué. Fidèle au principe si souvent proclamé par lui « que les institutions judiciaires d'un peuple sont le miroir fidèle de ses idées, de ses mœurs et de ses intérêts, » M. Beugnot cherche et trouve les conditions de la vie civile et sociale de la féodalité primitive, telle que les croisés l'introduisirent en Orient, dans les lois et dans la procédure qu'ils y portèrent avec eux. Dans son premier volume, il analyse surtout les études .de deux illustres jurisconsultes, Jean d'Ibelin et Philippe de Navarre, qui s'attachèrent à rédiger des codes destinés à remplacer le texte des lois que Godefroy de Bouillon et ses barons avaient mises par écrit dès le lendemain de la prise de Jérusalem, et qui périrent lors de la reprise de cette ville par Saladin, en 1 187. Cette législation des Assises continua à régir les établissements de la Terre sainte jusqu'à la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291, et le royaume latin de Chypre jusque sous les Vénitiens. Mais son importance pour nous provient surtout de ce qu'elle reproduit les coutumes et les principes suivis en Occident, en France surtout, avant l'introduction des éléments nouveaux et des oppositions puissantes qui modifièrent si profondément la féodalité européenne. Elle fut d'ailleurs commentée et appliquée par toute une école de seigneurs et de chevaliers qui, très-difTérents en cela de leurs pareils en Europe, s'attachèrent avec un soin scrupuleux à juger et même à plaider. Les plus puissants et les plus vaillants étaient les plus entraînés par cette passion pour l'étude
des lois, passion qui ne les abandonnait pas même au milieu des fatigues et des périls de la guerre. M. Beugnot cite, sur la biographie de ces chevaliers es lois, plusieurs traits agréablement mêlés à ses savantes recherches sur la procédure féodale, qui, notamment en ce qui touche le jugement par les pairs, ne peut, selon lui, être bien étudiée et connue que chez les jurisconsultes d'outre-mer. Son deuxième volume est consacré à Tétude des Assises de la cour des Bourgeois^ dont le texte, rédigé pendant le douzième siècle, est plus ancien qu'aucun de ceux qui appartiennent à la France et à TÂllemagne, et constate Torganisation civile et poUtique d'une bourgeoisie colonisée par les soins même des croisés français, et avant que le vent salutaire de Témancipation des communes eût soufflé sur l'Occident.
A cette vaste et importante publication des Assises de Jerusalem se rattache un -des travaux les plus récents de M. Beugnot, le Mémoire sur le régime des terres dans les principautés fondées par les Francs à la suite des croisades, inséré dans la Bibliothèque de l'École des chartes de 1853. Après d'excellentes réflexions sur les colonies militaires en général , il y expose l'état de la Syrie d'abord sous les Arabes, puis sous les Turcs, l'organisation rurale de la grande colonie des croisés français dans cette même région ; il y montre la féodalité soumise à une forme régulière et savante, et régie par une législation habituellement équitable pour les vaincus. Il termine par le tableau de la décadence hâtive que produisit l'abandon de la discipline militaire, en réalisant ce mot de Saladin : « C'est aux iniquités des chrétiens et non à mes propres forces que je dois mon triomphe à Tibériade. »
Je ne puis plus que nommer rapidement son livre sur les Cérémonies symboliques usitées dans F ancienne jurispru^
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denee française^ ses trois articles sur VOtigine «I ie Déve^ loppemeni de$ municipaiiiés rurales en France, publiés en 1838 par la ilflMie française ; enfin le travail si ourieax et si nouveau inséré dans les Uémoires de r Académie des Jn^ seripiiem sur la spoliation des biens du clergé attribuée à Charles Martel. M. fieugnot aimait à s*attaquer aux préjugés victorieux, aux paradoxes historiques consacrés par Ti* gDorance nUgsire, et dans ce dernier mémoire qui formerait à kd seul un livre, il {m>uve, «ontrairemeDt à l'o^ino» généralement reçue, que Charks Martel, arrivé au pouvoir dans un temps qui vit se produire de nembreux et fâcheux scandales dans le régime des bénéfices, ne s'est point em* paré des biens de l'Église pour les distribuer à ses soldats ; que la protection généreusement accordée par lui an clergé régulier et séculier, et la confiance des papes ses contemporains en lui, ainsi que tonte sa vie, repoussent victoriensement une accusatîon qui n'a ni date certûne ni forme pré* cise, et ne fut inventée contre lui que c«at ans après sa mort.
En terminant cette énumération incomplète, mais défà longue, des travaux de notre si regrettidile collègue^ j'en appelle au souvenir de tous ceux d'entre nous qui l'ont connu pour leur demander de confirmer mon apprécialion sur Textréme et singulière modestie qui le caractérisait. Ne mettait-il pas autant de soin à cacber ses œuvres que d'autres en mettent à produire les leurs ? Ne Xaliait-il pas les découvrir en quelque sotte malgré kd dans les coUectîoiis trop rarement abordées où il aimait à les enfouir? Quand on lui en parlait, ne semblait-il pas étranger au livre conune à l'auteur ? Cette indifférence n'avait rien d'affecté : c'était une forme toucbante de la vraie modestie. Il m'a semblé quelquefois y trouver une tristesse légitime et honnête, ce mé-
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lange d'irome et de mélaoodle qui surgît dans le cœur de rhomme Iorsqu*il contemple son (Buvre et qu*il reconuatt cooiiiiea elle reste loin du but qu'il s'était proposé, de l'idéal qiïW avait rêvé.
Mais le comte Beugnot n'a pas été seulement un histnrieD et un érudit ; il a aimé, recherché et pratiqué la vie politique. Bien que j'aie eu Thofuieur d'èCre son collègue, son ami, son allié à la Chambre des Pairs cooame k l'Assemblée nationale, je sens bien <pie ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur ce qu'il a été, ce ^'il a fait, ce qu'il a dit conune pair de France ou comme représ^itant du peuple. Je veux seulement constater qu'il savait parfaitement unir l'activité littéraire à l'activité politique, et que ses devoirs de législateur n'interrompirent jamais le cours de ses laborieuses recherches ou de ses savantes publications. Tout au contraire^ c'est de répoque où il prenait la part la plus sérieuse aux affaires de son pays que datent les travaux les plus considérables de sa carrière d'érudit, et pour n'en citer qu'un exemple frappant, c'est en septembre 1848, entre la répression de l'émeute de juin, à laquelle l'ancien pair de France avait pris part le fusil à la main, et son élection à l'Assemblée législative, qu'il lut à l'Académie des Inscriptions son Étude sur Charles Martel; tant il est vrai que la vie publique, chez les individus comme chez les peuples, redouble toutes les forces intellectuelles et développe toutes les richesses de l'esprit humain.
M. Beugnot en était plus convaincu que personne. Aussi a-t-il sincèrement aimé et loyalement servi la Uberté politique et la liberté religieuse. Quand il n'a plus trouvé autour de lid les conditions qu'il regardait comme indispensables à la vie publique, il s'est noblement condamné à une retraite prématurée où l'attendaient les consolations de l'é-