IX
580 LE COIITE BEUGNOT
sera jamais oubliée de ceux qui Tout connue et qui ont pu mesurer, né fût-ce qu'un jour, là noblesse naturelle de son Ame et la tendre générosité de tous ses dévouements.
M. Beugnot était entré fort jeune à l'Institut : il y avait acquis une autorité considérable ; il y avait eu, comme à la Chambre des pairs, pour collègues et pour émules les grands chefs de rUniversité, M. Guizot, M. Yillemain, M. Cousin, qui étaient devenus tout .naturellement les principaux personnages de l'État, après avoir été les maîtres révérés et les* oracles de la jeunesse enthousiaste que leurs leçons avaient si glorieusement préparée aux devoirs et aux émotions de la vie publique. Il allait les braver comme adversaires sur le champ de bataille où l'entraînaient la sincérité de son zèle et le courage de son indépendance. Personne, dans ce monde un peu dédaigneux, n'avait encore osé s'insurger contre la prépondérance naturelle des hommes illustres dont personne d ailleurs ne contestait la supériorité, et dont personne n'aui*ait volontiers combattu l'ascendant, s'ils n'avaient pas semblé l'identifier, malheureusement pour eux et pour nous, avec le maintien opiniâtre du monopole universitaire. M. Beugnot eut le premier ce courage et cet honneur, qu'il partagea bientôt avec un autre de ses confrères de l'Institut, avec M. Charles Lenormant, lui aussi destiné, mais par une voie plus rude et par des sacrifices plus méritoires, à démontrer au dix-neuvième siècle l'alliance naturelle de la foi et de la science , en revendiquant la liberté de la parole catholique et en plaidant la cause immortelle des associations religieuses.
Quand donc le comte Arthur Beugnot, pair de France et membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans toute la maturité de l'âge, du talent et de la renommée, manifesta l'intention de s'associer aux quelques bedeaux^
aux quelques sacristains , comme on disait alors , qui ne craignaient pas de prendre en main la défense des jésuites et de demander la liberté d'enseignement, il fit Teffet de ces champions imprévus que les romans du moyen âge font apparaître tout à coup dans la lice des combats judiciaires, pour secourir quelque victime innocente , et qui vont hardiment frapper du bout de leur lance l'écu du vainqueur, dont nul n'osait avant eux affronter le courroux*
La surprise fut générale : on me permettra de dire que je la partageai autant que personne et qu'elle ne fut dépassée que par la joie dont un tel secours, dans une telle lutte, devait inonder mon âme. La justice et la reconnaissance me font un devoir d'ajouter que, depuis lors et dans toutes les circonstances essentielles, j'ai rencontré dans mon spirituel et laborieux collègue un auxiliaire généreux et puissant qui, tantôt en modérant ma fougue, tantôt en éclairant mon inexpérience, a toujours prêté à la bonne cause un concours aussi efficace que désintéressé, et s'est toujours rencontré, avec un autre valeureux champion, M. le marquis de Barthélémy, dans la défense des droits et des libertés que les évoques et les pères de famille réclamaient àl'envi, au nom des institutions libérales que la France croyait s'être données pour toujours.
Trois épisodes principaux résument la caiTière du comte Beugnot, dans la seule sphère où je puis aujourd'hui le suivre : la discussion sur le monopole de l'Université à la Chambre des pairs en 1844, les mesures prises contre les jésuites en 184S, le rapport et la discussion de la liberté d'enseignement à l'Assemblée nationale en 18S0.
La Charte de 1830 avait promis qu'il serait pourvu par une loi à la liberté de l'enseignement dans le plus bref délai. Après le procès de l'école libre, soulevé devant la Chambre
582 LE GDirrE BEUGHOT
des pairs en 1831, à Teffetde hâter raccomplissement de cette promesse, deux projets de lois avaient été successivement portés à la Chambre des députés en 1836 et en 1841, mais n^avaient point abouti. Un troisième projet, conçu dans un esprit beaucoup plus restrictif, malgré les réclamatioBS de plus en plus pressantes de 1 episcopat, avait été présenté en 1844 à la Chambre des pairs. C*est en le combattant que M. Beugnot fit sa première campagne catholique et libérale* Se plaçant résolument sur le terrain des idées et des institutions de 1789, il nût en présenee le droit commun réelamé par les catholiques au nom de la Charte, et le privilège revendiqué par rUniversité au nom des décrets du premier Empire. Il invoquait avec confiance le principe salutaire de la concurrence; il engageait le pouvoir législatif à élargir hardimentle domaine, encore si étroit au seià de la légielation française, de la justice et de la liberté» Des idées larges et simples, des principes aagemèot et vraiment libéraux ^ inepi* raient toutes ses paroles ;
Il ne se contentait pas de planer dans la région des théories; descendant sur le terrain de la pratique, et à Taide d'un, contre-projet qu'il avait dressé, d*accord aveo le premier président Séguier et M. de Barthélémy, il combattit pied à pied les dispositions du projet de loi, notamment ceUe qui excluait de l'enseignement les étrangers dans un pays dont saint Thomas d'Aquin et tant d'autres eélèbfâs docteurs avaient illustré les chaires : cdle encore qui maintenail cette exigeance si oppressive des certificats d'études, dont le réta^^ blissement est encore quelquefois réclamé. Il est Impossible de lire aujourd'hui toute cette discussîoii sans sourire Irâte^ ment, sans frà'e un retour humiliant sur- la vanité des passions humaines, en voyant de quelles conditions mesquines^ de quelles restrictions puériles des hommes sensés, distin-
gués et de tout point considérables, faisaient dépendre là sécurité publique et les destinées intellectuelles de la France ! M. Beugnot ne se contentait pas de sourire ; il s'en moquût ouvertement avec cette pointe d'humeur goguenarde et sarcastique qui caractérisait son talent, qui ajoutait tant de nerf et de vie à sa conversation, qu^il savait, quand il vènUît, porter à la tribune et semer dans ses écrits.
Le monopole universitaire sortit criblé de blessures d'une discussion qui avait duré vin^t-sept jours ^ mais ses défenseurs opérèrent une diversion habile en redoublant d'excitations et de dénonciations contre les jésuites. G*était le temps où le Journal des Débats répondait à ceux qui lui opposaient la sainte vie et la suave éloquence du Pèr^ de Ravignan : Qu importent ses ver tus ^ s'il nou$ apporte la pe$te? Une grande démonstration s'organisait à la Chambre des députés pour forcer la main au gouvernement et amener la dissolu^ tion des maisons des jésuites domiciliés en France. Mais Sang attendre l'ordre du jour motivé du 2 mai 184S,le ministère présidé par M. Guizot avait entamé une négociation à RoQ^e^ avec l'intention honorable, mais trop peu avouée, d'arriver par l'intermédiaire de l'autorité . spirituelle à des mesures moins âpres et moins douloureuses que la stricte exécution des lois révolutionnaires réclamées par M. Dupin et ses émules de ce temps-là. M. Rossi avait été chargé par. le gouvernement français de cette négociation, et ce fut à cette singulière occasion qu'entra pour la première fois en relation avec la papauté l'homme remarquable qui devait si glorieusement périr pour elle. On a raconté tout dernièrement au Sénat' quelles furent les difficultés que rencontra M. Rossi et comment il les surmonta; mais avant comme après cette
' DUeoars de M. la cardinal de Bonnechove.
584 LE COMTE BEUGNOT
heureuse dériyation de la questioo, ragitation des esprits était extrême. Professeurs, écrivains, journalistes, orateurs, faisaient assaut d'invectives et de délations contre les trois cents jésuites que l'on comptait alors en France, et l'impopularité qu'il fallait endurer, pour se constituer leur avocat, semblait prendre chaque jour des proportions plus formidables.
M. Beugnot n'eut pas un instant d'hésitation. En 1844, quand il ne s'agissait encore que de les exclure de renseignement, comme en 4843, quand on prétendait leur enlever le droit de vivre en communauté, il se plaça résolument au premier rang de leurs défenseurs. Les accents qu'il fit entendre en ces deux occasions témoignent autant de la noblesse de son cœur que de la hauteur de son intelligence. Le duc d'Harcourt, depuis ambassadeur de la République auprès de Pie IX à l'époque la plus orageuse de son pontificat, avait proposé un amendement qui supprimait le serment imposé à tous ceux qui se consacreraient à- l'enseignement, afin d'exclure par ce moyen les jésuites et toutes les autres corporations enseignantes. M. Beugnot défendit énergiquement cette disposition émancipatrice. Derrière les exigences tracassières du projet universitaire, il montra l'esprit qui produisit la constitution civile du clergé, c'est-à-dire la faute capitale, l'aberration inexcusable de la Révolution. « Dans toutes vos mesures, disait-il, je vois un outrage à la liberté de conscience, un outrage à la liberté de discussion, un outrage à l'autorité de la raison ; en un mot, à tous les grands principes de 1789. » C'était l'honneur de la liberté, l'honneur de la société, moderne et de notre grande révolution qu'il voulait défendre contre de misérables persécutions et de puériles défiances, débris surannés d'un autre âge et d'un régime qu'il croyait à jamais condamné par la France. En
répondant un an plus tard, du haut delà tribune du Luxembourg, aux violences et aux faiblesses que les interpellations de la Chambre des députés avaient étalées au grand jour, il reprochait, avec une grave tristesse, au pouvoir né de la révolution de 1830 et dont il était le partisan convaincu, de ne pas savoir se confier à la liberté religieuse a la moins redoutable de toutes, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes de paix et de bonne volonté. » Il aurait voulu que le gouvernement qu'il aimait et qu'il estimait prît résolument position sur le terrain de la liberté et laissât à l'opposition de gauche l'humiliant monopole des appréhensions grotesques ou simulées, des persécutions et des vexations, des menaces et des violences, non-seulement contre la religion, mais contre la liberté du prêtre et du citoyen. «Mais, disait-il, d'après ce que vous avez fait, monsieur le garde des sceaux, en vous inclinant devant les interpellations de l'autfe Chambre, je n'ai plus aucune confiance dans votre résolution ni dans votre courage, et je crains que, malgré vous, vous ne soyez amené à des actes de persécution, comme vous l'avez déjà été à un acte injuste et illégale »
<c Les jésuites, disait-il encore, n'ont ni armée, ni trésors, quoi qu'en dise M. le garde des sceaux; quels moyens possèdent-ils donc pour répandre leurs idées et pour influer sur la société? les mêmes qui sont à notre disposition : la parole et la presse. Je ne sais s'ils font un usage fréquent de l'une et de l'autre. J'admets qu'ils en usent à tout instant et toujours d'une façon mauvaise, condamnable, perverse. Mais quoi ! désespérez-vous donc du principe même de notre société et de notre gouvernement représentatif? Ignorez-vous qu'il n'est rien de plus noble et de plus vrai que- ce principe, à
* âlonileur da 13 juin 1845.
686 LE (XmTË BEUGNOT
savoir, que là où la discussion est véritablenieat Ubr6 la vérité remportera toujours sur Terreur. Si vous ne le croyet pas y alors renversez cette tribune, comme ua monument détestable si elle ne doit pas assurer le triomphe de la vérité et la défaite du mensonge. »
Il compléta sa harangue, laplud éloquente qu'il eût jamais prononcée» par une justification lumineuse de la conduite du clergé français depuis la révolution de 1789, et en démontrant la nécessité et la facilité d^Une entente cordiale avec un corps animé d'un esprit aussi libéral et patriotique. Il termi^ nait en citant le mot connu de Bëtë : c L'%lise reçoit le« coups et ne les rend pas ; mais^prenàî^y garde, c'est une enclume qui a usé bien des marteaux, d
Quant aux jésuites eux-ménles^ il «fvait dit à la tribune qu'il ne savait pas bkn s'il les aimait ou s'il ne les aimatlt pas; ee qu'il aiiadit^ ce qu'il défendail en euxy c'étaient la justice et la liberté. Et, en effet, lorsqu'il commençai prendre en main leur cause, il n'avait jamais rencontré un jésuite^ Mais dès que leur situation parut se compliquer et s'aggra« ver, il entra en relation directe aveô quelques religieux émi^ nents de la Compagnie, surtout avec le Père, de Ravignân, et à mesure que le danger semblfiiit Croître, soii zèle pour leur cause, son attrait pour leurs pei'soniies s'accroissaient vi^ blement. Chaque crise nouvelle, chaïque menace plus aceen^ tuée, surtout chaque inddent plus où mloins authentique de la négociation mystérieuse et délicate poursuivie à Home, amenait M. Beugnot à Id maisoti de la rue des Postes, où était alors le seul établissement des jésuites à Paris. Rien n'était plus touchant, dans ces entrevues rapides et agitées, que le contraste entre les divers interlocuteurs. D'un côté, chez le Père de Ravignân et ses vénérables confrères, un calme, une résignation, une sérénité, une gaieté même qui
ET LA LIBÏBTÉ BfELlGfEUSE. &S7
ne se démentaient jamaid ; de Tautre, ehéz Thomme du monde, chez Torateur politique, naturellement porté à voir les hommes et les choses du côté qui prétait à la critique et à la satire, une anxiété, une émotion, une sympathie généreuse et dévouée qui gagnait chaque jour en profondeur et en effusion.
Plus d'une fois, en quittant avec lui cette demeura sus-^ pecte et menacée, il me sembla toir rouler une larme dans cet œil si éveillé et si spirituel, et se plisser avec Feipres^ sion d'une véritable douleur ces lèvres dont s'échappaient si volontiers les sarcasmes et les moqueries que chacun re* doutail. n Yoilà donc, » me disait-il un jour en refennaiït derrière lui la p(»fte de la maison qui lui était devenue promptement chère et familière, a voilà ces hommes, si sottement calomniés, si follement redoutés; ces hommes que Ton érige en fantâmes, dont on fait Tépouvantàil d'uii pays qui a tant d'autres dangers à redouter, tant d'autres maux à guérir ! Ce sont les plus honnêtes gens du monde ; nous les voyons dans des circonstances ou toutes les faiblesses se dévoilent, et nous ne découvrons che^ eux que des sentiments et des vertus qui font honneur à la nature humaine. » .
Il y eut un moment terrible, en juillet 1843, lorsqu'on put croire, d'après une note insérée au Moniteur ^ que le gouvernement avait trop bien réussi à Rome, et que le pape Grégoire XVI avait ordonné la clôture des maisons de jé^ suites, en France, et la dissolution des noviciats. MàaVéié^ nement prouva que noé alarmes étaient exagérées. Les me-*^ sures auxquelles la cour de Rome avait consenti n'eurent aucune conséipience d'une gravité réelle« Le nombre des religieux de quelques maisons fut diminué : ils furent répartis dans de nouvelles résidences; à Paris, notamment, le
588 LE COHTE BEUGNOT
grand orage n'aboutit qu'à la création d'un ou deux nouveaux foyers de vie commune.
En transportant la négociation à Rome, le gouvernement avait gagné du temps et s'était dérobé à la pression immédiate des passions antireligieuses, qu'il redoutait encore bien plus qu'il ne les partageait. Bientôt l'attention publique fut détournée par l'élection de Pie IX, et par les graves événements qui remplirent, en Italie comme en France, les premières années de son pontificat. La question religieuse ne tint presque aucune place dans les agitations qui précédèrent et amenèrent la révolution de 1848. Quand cette révolution éclata, quand elle emporta, avec le trône et avec la Charte, la plupart des barrières qui séparaient et divisaient les anciens partis, aucune des questions posées, sur le terrain de la liberté religieuse, par les longues et importantes luttes du règne de Louis-Philippe, n'était encore tranchée, mais toutes étaient posées de façon à recevoir des solutions promptes et favorables.
Il ne saurait entrer dans ma pensée de raconter les destinées de la liberté d'enseignement sous la République. Ces souvenirs doivent vivre encore dans toutes les mémoires. Ce fut d'ailleurs, comme chacun sait, à l'occasion de la loi présentée par le premier ministre de l'instruction publique du président Louis-Napoléon, qu'éclata le grave dissentiment qui a depuis lors divisé les catholiques de France, tous unanimes jusque-là sur le terrain de la liberté politique et religieuse : ce n'est pas ici le lieu de revenir sur les causes ou la nature de cette division. — Disons seulement que la loi présentée par M. de Falloux, en 1849, et volée le 15 mars 1 850, fut renvoyée d'abord à une commission de l'Assemblée nationale présidée par M. Tfaiers, et qui eut M. Beugnot pour rapporteur. Ce fut donc M. Beugnot qui donna à la loi
sa forme définitive, et qui en a exposé et justifié toute l'éco- Domie dans un rapport excellent, demeuré Tun des monuments les plus considérables de cette fameuse question. Les événements de 1 848 avaient éclairé bien des esprits et ramené bien des cœurs : nous pûmes donc récolter alors ce que nous avions semé et réaliser les résultats les plus urgents et les plus importants d'une lutte si prolongée. M. Beugnot, par la solidité de son esprit en même temps que par la clarté de son style, réunissait toutes les conditions voulues pour tenir la plume dans ce grand traité de paix, pour en rédiger et pour en commenter les termes. Pas plus qu'aucun des évéques ou aucun des hommes politiques qui avaient écrit ou parlé de 4830 à 1848, il n'avait jamais demandé la destruction de rUniversité : il ne voulait, comme nous tous, que détruire le monopole de cette puissante corporation, en garantissant à l'enseignement libre les conditions d'une loyale concurrence, aussi indispensable à la religion qu'utile à la société et à l'État lui-même. L'expérience a prouvé que l'Université avait de bien autres dangers à craindre et qu'elle avait tout profit à être délivrée d'un privilège odieux. Nous profitions en outre de cette occasion pour poser les jalons d'une vraie décentralisation, en confiant à des autorités électives et locales la principale part dans la gestion des intérêts politiques et sociaux qui se rattachaient à l'éducation publique. Le même système devait être appliqué au gouvernement de Tassistance publique et à la liberté de la charité.
Ouant à la question des associations religieuses, ou pour mieux dire, à celle des jésuites, notre excellent rapporteur eut soin de la trancher en se plaçant précisément sur le terrain où il avait essayé de concentrer le débat devant la Chambre des pairs. Yoici dans quels termes il établissait
690 LE COIfTE BEUQNOT
Tabrogation implicite, par la nouvelle loi, des restricticns imposées aux orcbres religieux.
« Le souYenir d'un ancien débat, qiu naguère encore pas» sionnait les esprits et qu'on s'efforcera peut-être, mais en vain, de rajeunir, exige que nous nous expliquions, en peu de mots, sur une question que le projet de loi ne soulèye pas, mai^ qu'il est aisé d'y rattacher. Les membres descongrégatioas religieuses non reconnues par l'Ëtat pourront-ils ouvrir et diriger des établissements d'instruction secondaire, ou y professer? Im réponse ne peut être doiUeuse, Nous réglons l'exercice d'un droit public, à la jouissance duquel sont appelés tous les citoyens, sans autre exception que ceux dont l'immoralité a été déclarée par un arrêt de la justice.
« Nous disons ayec le rapporteur du projet de loi présenté à l'Assemblée constituante : La République n'interdit qu'aux ignorants ou aux indignes le droit d'enseigner. Elle ne connaît pas les corporations; elle ne les connaît m pour les gêner, ni pour les protéger ; elle ne voit devant elle que des professeurs... Ainsi donc, nuldpute, d'après le projet de loi, les membres des associations religieuses non reconnues, dans lesquels nous ne voyons, nous aussi, que des citoyens auxquels nul n'a le droit de demander ce qu'ils sont devant Dieu fit leur conscience, jouiront de la faculté d'enseigner, parce que cette faculté est un droit civil et quils possèdent tous les droits de ce genre, y^
Au moment où la discussion allait s'engager sur la seconde lecture, c'estrà-dire sur l'épreuve décisive du projet de loi, notre ami fut éloigné de la tribune par la première atteinte de cette cruelle infirmité qui devait obscurcir et attrister ses dernières années. Il dut se faire remplacer, comme rapporteur, par M. Baze, qui conduisit jusqu'au bout celte rude campagne, entre les violences des uns. et les chimères des
autres, avec une vigueur et une intelligente résolution dont les amis de la liberté d'enseignement ne doivent jamais perdre le souvenir. M. Beugnot ne put contribuer que par ses votes au succès de la loi; mais il assista aux trois discussions qui précédèrent son adoption, et il eut la joie de voir Tamendement qui prétendait exclure les jésuites de la liberté commune rejeté par quatre cent cent cinquante voix contre cent cinquante, après un merveilleux discours de M. Thiers, de celui-là même qui cinq ans plus tôt avait demandé leui' expulsion, et qui venait maintenant, la Constitution républicaine à la main, faire triompher la thèse de M. Beugnot sur le droit commun et la liberté générale.
La loi de 18S0, radicalement modifiée pendant la période dictatoriale qui a suivi le coup d'État du 2 décembre, et plus encore par la loi de 4855, n'a subsisté dans son intégrité que pendant deux ans. Tout l'ensemble des institutions qu'elle avait créées pour garantir la pratique de la liberté a disparu. Mais le prin(;ipe de la liberté de l'enseignement, qu'elle avait consacré en droit, subsiste encore en fait. Comme tout ce qu'il reste encore à la France de liberté religieuse date de cette époque, ainsi tout ce qu'il y a parmi nous de liberté d'enseignement date de cette loi. Les écoles libres, les collèges des jésuites, si nombreux et si florissants, tiennent exclusivement d'elle leur existence. C'est pourquoi tous ceux qui tiennent de près ou de loin, dans le passé ou dans le présent, à ces établissements salutaires, doivent une part d'affectueuse reconnaissance au comte Beugnot, qui fut un champion aussi intrépide que persévérant, aussi intelligent que dévoué à la liberté la plus chère et la plus nécessaire aux familles chrétiennes. C'est donc aux pères chrétiens, aux mères chrétiennes, qu'il appartient de lui payer le tribut de leur gratitude, en enseignant à leurs fils à con-
server et à honorer sa mémoire. G^est encore aux maîtres chrétiens, aux religieux consacrés à la plus laborieuse comme à la plus méritoire des vocationSy qu'il convient de s'acquitter de leur dette envers lui, en lui gardant devant Dieu un souvenir ineffaçable, en versant devant le trône des Miséricordes les supplications que je sollicite pour son àme avec le fidèle dévouement d'un vieux frère d'armes et la pieuse douleur d'un ami.
LE COMTE ARTHUR BEUGNOT
Discours prononoé à la séance annuelle de la Société de l'Histoire de France.
2 mai 1865.
Consacrée exclusivement à Tétude du passé, après trentedeux ans d'une existence modeste, mais laborieuse, sous la présidence d'un de nos plus célèbres historiens, M. de Barante, notre société peut et doit espérer qu'elle ne demeurera pas inconnue dans Favenir. Je me persuade que les ériidits qui, dans la suite des temps, s'occuperont de rechercher la nature et Tinfluence des études historiques au dix-neuvième siècle, ne dédaigneront pas notre œuvre. Deux choses attireront, ce me semble , leur attention et fixeront à leurs yeux le caractère de notre institution : la liste de nos publications et la liste de nos fondateurs.
' Parmi ceux-ci, ils découvriront plusieurs des plus grands noms de notre époque ; ils nous reconnaîtront et ils nous envieront peut-être le rare privilège d'avoir compté à notre tète des hommes qui ont conquis , pour la France et pour eux-mêmes, deux gloires nouvelles, en régénérant lart d'écrire l'histoire, et en portant à son apogée l'éloquence politique. Ils salueront surtout, de leur respectueuse admiration, les deux noms illustres entre tous qui occupent les deux premiers numéros du tableau général de nos membres :
iz. 38
&04 LE œMTE ARTHUR BEUGNOT
Guizot et Thiers. J'en parle d'avance comme en parlera la postérité, puisqu'ils sont déjà entrés tout vivants dans l'histoire,
A côté d'eux, avec moins d'éclat assurément, mais dans un rang encore très-hoDorable ettrè&*âistiagué, s'était placé, dès l'origine de la Société de l'Histoire de France, celui de nos fondateurs dont nous déplorons la perte toute récente, et dont je désire vous entretenir brièvement, M. le comte Arthur Beugnot, ancien pair de France et membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mort le i 5 mars dernier.
Ce qu'il nous convient surtout de signaler et d'honorer dans M. Beugnot, c'est cet amour du travail qui l'a conduit à l'émiiieQoe et à la réputation si bien méritée dont il a longtemps joui. Né au sein 4e l'opolence, fils d'ua homme qui avait ren^li les plus hautes fonctions, comblé par la nature des dons qui font réussir dans le monde sans effort, il a voulu qw toute sa vie fût on effort. Il semble avoir pris^ dès le berceau, la devise de Jeanne d'Arc : Vive Jaieur/ Depuis sou plus jeuse âge, jusqu'au jour où ses yeux affaiblis lut ont refusé leur service , il n'a voulo devoir les satisfactions et les distinctions de son exidlence fu'au travail, au travail sériesL, modeste, incessant. Il en a été récompensé» aonseulement par les jouissances inséparables de toute cul* ture iiiteUectueUe, mais aussi par une popularité iaconteslaUe auprès des juges les plus délicats et les plus cooh pèlents.
Cet homme eu monde avait Toulu èiie un savant; et tous ceux qui l'ont fréquenté s'accorderont à reconnaître que persooBe n'était mieux fait pour réconcilier le monde, môme le plus frivole^ avec le travail, la science et Térudition. Cet homme de salon avait voulu étve un honune de cabinet, et, loin d'y perdre quelque chose de ses avantages ou de ses fa*
ET SES TRAVAUX HISTWIQUË8 . hn
cultes naturelles, 11 sortait ide son ^oebinet avec une provision inépuisahle de verve, d'entrain, de jeunesse d'espnt. Per*sonoe n'a fouillé k passé avec plus d'ardeur, remtiè plas d'in-Cûlio poudreux, eonsimé plus de temps en veilles laborieuses ; et personne n'a conservé, dans les retations de la vie privée ou publique., pkis de boone gr&ce et de iboone huoaeur ; personne n'a obtenu , dans la conversation , des succès plus éclatants et plus seulenus ; personne n^a été plus constamment recberohé , apprécié , adnnré par les hommes même les plus étrangers à ses études ou à ses opinions. U est vrai que rien, en kû, ne sentait le pédant ni le docteur* U n'empruntait à son iounense savoir que des ressources et des agréments au service du public. Il savait même, quand il le voulait, tempérer Te^pression de ses convictions, souvent tranchées ou même agressives, par une singulière aménité dans la forme, et, avouons-k, par une douce malice que ses amis avaient souvent à redouter encore plus que ses adversaires, et qui déconcertait les ufts comme les autres en les charmant tous.
Faudrait-il en condure que, en se confiant ainsi aux grâces, il n'ait embrassé de la science que la superficie, qu'il se soit contenté de Tà-peu-^às, et que , dans la région des hautes études Instoriques, il n'ait cherché que des conquêtes faciles et frivoles ?
Toute sa carrière prouve précisément le ccmtraire ' : elle prouve qu'il a abordé les câtés les plus sérieux, las plus difficiles et les moins attrayants de l'érudition. Vous en demeu* rerez convaincus en jetant avec moi un rapide regard sur les principaux résultats d'une vie qui noua appartient tout entière, puisque tous ses travaux se rattachent directement ou indirectement à rhistoire 4ie France.
M en 1797, Arthur (Beugnot n'avait pas encore vingt-
&96 LE COMTE* ARTHUR BEUGNOT
quatre ans lorsque, en 1821, il partagea avec un autre de D08 plus illustres fondateurs, M. Mignet, le prix décerné par rAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres pour un Mémoire sur les institutions de saint Louis, On ne saurait parcourir sans intérêt^ ni même sans émotion, ce premier essai d'un si vaillant esprit, qui annonçait dès lors la plupart des qualités dont il devait se montrer plus tard si richement poiu^u. Il y trace, avec une sûreté et une netteté d'appréciation presque toujours irréprochable, un tableau complet et animé du gouvernement de la France sous le règne du saint qui fut, jusqu'à Henri lY, le plus grand et le plus popu* laire de nos rois. 11 étudie successivement l'autorité royale, l'administration de la justice, le clergé national et la cour de Rome, les finances et ^industrie, l'agriculture et le commerce. Puis, passant du domaine des faits à celui des lois, il envisage tour à tour la législation civile et criminelle, féodale et religieuse , avant d'arriver à des conclusions hautement et naturellement favorables à l'œuvre sociale et politique du saint roi.
Sans doute, on retrouve dans cette œuvre, d'une érudition si précoce, quelques traces de la jeunesse de l'auteur et de l'esprit étroit et exclusif qui régnait alors sur certaines matières ; et c'étaient justement celles-là sur lesquelles devaient le plus se modifier les opinions du pair de France qui publiait *vingt ans plus tard le spirituel écrit intitulé : L'État théologien. S'il avait réimprimé cet Essai, il n'eût point, j'en ai l'assurance, regardé comme incontestable l'existence de cette pragmatique-sanction attribuée à saint Louis, et qui a été reléguée dans le domaine des chimères par l'érudition ancienne et par l'érudition contemporaine ; par les formidables arguments du savant oratorien Thomassin, et par la discussion plus récente et plus concluante de notre
ancien collègue feu Raymond Thomassy, de TÉcole des chartes * .
Mais ces légères imperfections ne sauraient empêcher de reconnaître, dans ce volume, un travail remarquable. On s'associe donc volontiers à l'hommage qu'il rend à l'Académie des Inscriptions, en la remerciant d'avoir donné, par ce concours, une direction nationale et vraiment utile à l'érudition trop longtemps engagée dans des sentiers inabordables. Plus que personne, il devait répondre à cet appel en consacrant toute la suite de ses vastes travaux à des études du même ordre.
Il prit une part non moins brillante à deux autres concours de l'Institut, par deux ouvrages importants publiés à dix ans de distance : les Recherches sur rétat civile le commerce et la littérature chez les Juifs d^ Occident pendant le moyen âge (1824), et V Histoire de la destruction du paganisme en Occident (1835). Je ne puis les signaler qu'en passant, parce qu'ils ne touchent qu'indirectement à notre histoire nationale. Mais, dès lors, l'Académie des Inscriptions, où siégeaient Létronne, Sylvestre de Sacy, Raynouard, Abel Rémusat, ChampoUion jeune, Augustin Thierry, à côté de plusieurs qui en sont encore la gloire, témoigna la grande estime qu'elle faisait des travaux de M. Beugnot, en lui faisant l'insigne honneur de l'appeler dans son sein^ à peine âgé de trente-cinq ans. Vous savez tous qu'il fut, pendant plus de trente ans, l'un des membres les plus actifs, les plus laborieux, les plus écoutés de l'illustre compagnie.
A partir de ce moment, il semble avoir concentré son attention sur le douzième et le treizième siècle. Cet homme,
* Sigoaloos, à celte occasion, le récent et savant mémoire de H. Charles Gérin, substitut au tribunal de la Seine, sur la PragnuUique attribuée à taint Louii, mémoire publié dans les Arehivei ihèologiquei de Besançon en 1863.
Sn LE COMTE ARTHUft BEUGNOT
si essentiellement moderne par Forigine, par l'esprit, par le caractère, se donna pour tâche d'approfondir et de décrire ia grande période féodale, non pas dans ce qu'elle offre de ppétique ou de pittoresque, mad& jusque dans ses entrailles. Il en voulut découvrir la raison d'être, les lois intérieures, le mécanisme compliqué, mais non confus, m surtout arbi^ traire. Il y réussit en creusant jusqu'aux fondations de la législation' et de la jurisprudence^ depuis Philippe Auguste jusqu'à Philippe le Bel. Ce fut l'objet dé trois grandes publîcatiaosy où il put donner pleine carrière â son intrépide patience, à son zèle infatigable et à sa rare sagacité : la collection des Olim^ les Coutumes de Beauvotsis et les Assises de lértcsalem.
Ou'étaient-ce que les Olim? Quatre registres du parlement, auxquels* on est convenu db donner ce nom sans qu'on sache ivoç pourquoi, restés ensevelis^ pendant six siècles dans la poussière du greffe, et contenant les arrêts et les enquêtes émanés de cette haute co«r, de 1234 à i318^ c'est-àrdire les titres les plus anciennement connus de notre jurisprudence nationale. M. Beugnot les publia successivement, de 1839 à 184â, en quatre tomes précédés de prélaees et accompagnés de notes. Tout en se félieit^mt de ce que le grand siècle de l'érudition française, le dix-septième, eût laissé au nôtre l'honneur de publier un document si important, M. Beugnot, en homme de sens et de bon goût, ne «ëde point à la tentation si naturelle d'exagérer la vakut de sa découverte ; il développe Bui-méme des objections fondées contre Tauthenticité officielle du premier de ces précieux registres, qui n'en conserve pas m«ki8 une grande valeur comme œuvre individuelle. Aussi n'en est-il que mieux autorisé à signaler Timportance considérable d'un recueil si fécond en éclaircisseoàents sur toutes tes partiiîs du
système féodal, sur la direction générale du gouyemement, non moins que sur la législation et l'administration de la justice.
Du reste, il n*use lui-même qu'avec une grande réserve des richesses de cette mine qu'il a, le premier, mis^ en lumière; il laisse à d'autres le soin d^exploiter ces tableaux, ces renseignements si abondants et si vifs, comme il le dit lui-mém:e, qu^on croit assister aux délibérations de la cour. Son instinct d*érudit et de politique l'attache exclusivement aux questions d'intérêt général, et à la plus importante de toutes : à Fétude des relations de la couronne avec le parlement, depuis l'époque la plus obscure et la plus reculée de la constitution d'une cour supérieure, jusqu'à celle où la royauté, avec le concours de ce parlement, s'empare de tout le pouvoir judiciaire, et où ce grand corps est chargé à la fois de diriger tout lé mouvement des institutions publiques et de pourvoir à la conservation des intérêts privés. Rien de plus instructif que le tableau, tracé par M. Beugnot, des empiétements lents et sûrs de la couronne en substituant, par tes bailliages, par les appels, et, dans les cas extrêmes, par l'inlervention de la cour des pairs, l'action judiciaire de la royauté au principe féodal qui faisait dériver la justice de la possession du fief. On y voit avec évidence que la féodalité fut surtout ébranlée, puis renversée par l'action des tribunaux de la royauté. La suprématie judiciaire du suzerain hsA fut bien plus fatale que la supériorité militaire ou lerrilorîate ; celle-ci pouvait subir des variations ou des échecs, dont l'habile et opiniâtre persévérance des légistes sut toujours préserver Tautorité qui lui était confiée. M. Beugnot n'est point un ennemi aveugle et haineux de la féodalité ; il sait rendre justice aux grands et bons côtés dte celte phase historique de notre développement national jusque
600 LE COMTiS ARTHUR BEUGNOT
dans sa défaite. «Les usages féodaux rendirent, dit-il, à « la France le service de la préserver longtemps d'accepter « le joug unique d'une royauté absolue. Les lois et les cou- « tûmes de la féodalité avaient fait pénétrer si profondéa ment dans les mœurs le goût et l'autorité des formes « judiciaires, que cette disposition du caractère des peuples a se produisit partout ; même dans les plus mauvais temps « de la féodalité, le despotisme des seigneurs s'exerçait conte formément à certaines règles judiciaires, qui mainte- « naient le droit, si elles ne le faisaient pas triompher. »
Mais en rendant justice à son impartialité sur beaucoup de points, en applaudissant surtout avec lui à l'heureuse révolution qui substitua aux institutions féodales un ordre plus humain, plus régulier et plus équitable, je ne puis me défendre de le trouver beaucoup trop indulgent pour l'œuvre de la royauté française, et en particulier pour Philippe le Bel, pour ce prince qui a bien moins assuré la ruine de la féodalité qu'il n'a ouvert la série des grands despotes de l'histoire moderne. En retirant au parlement, qui avait rendu de si bons services à l'ordre et à la paix publique, ses attributions politiques, administratives et financières, pour substituer à l'action permanente et efficace d'une semblable assemblée politique les garanties intermittentes et insuffisantes que semblaient offrir les états généraux, Philippe le Bel a certes imprimé une impulsion décisive à ce système de tutelle monarchique qui est l'objet de tant d'admiratioDS rétrospectives. Mais ce système n'en a pas moins jeté la France dans la voie fatale dont elle n'est sortie que par intervalles, jusqu'en 1789. Touten enivrant nos pères des séductions de la gloire, de la guerre, et d'une puissante unité, il les condamnait à l'incapacité politique, et leur a fait respirer pendant des siècles une atmosphère viciée, où, malgré
plus d'une tentative généreuse, la flamme de la vie libre et publique n'a jamais réussi à s'allumer pour longtemps. Nul esprit libéral et sensé ne doit donc se féliciter de la ruine du système féodal, sans gémir en même temps de ce que la royauté ait pif impunément substituer au privilège l'égalité de la servitude et confisquer la jeune liberté au profit de son pouvoir absolu. En jugeant trop favorablement les débuts de cette politique égoïste et oppressive, M. Beugnot était involontairement infidèle aux principes qu'il a toujours professés et pratiqués dans sa carrière d'homme public. Quand on désire la liberté ou quand on la regrette dans le présent, il ne -faut pas glorifier ni même absoudre la tyrannie dans le passé ; il ne faut surtout pas assigner à l'ambition de n'importe quel potentat une de ces prétendues missions providentielles qui sont, Dieu merci, démenties par la conscience du genre humain.
Sous cette seule réserve, on a tout profit à consulter les études si consciencieuses, si instructives , si nouvelles, de M. Beugnot sur les deux premiers siècles du parlement; et, après l'avoir lu , on regrette amèrement qu'il n'ait pas été conduit à entreprendre, dans son ensemble, cette histoire des parlements que nous attendons encore et qui est, à coup sûr, le plus beau , le plus fécond, le plus original de tous les sujets qui restent à traiter dans notre histoire nationale, puisque rien, dans aucune autre histoire, ni dans aucun autre pays, n'offre d'analogie exacte ou sérieuse avec les grands corps judiciaires de l'ancienne France.
Espérons, messieurs, que l'histoire future de cette grande institution sortira du sein de la Société de l'Histoire de France. Que je serais fier si mes paroles pouvaient faire jaillir du cœur d'un des jeunes collègues qui m'écoutent la résolution de consacrer sa vie à une 4Âche si glorieuse !
602 LB comte: ARTHUR BECGNOT
Les 0/tiw, qui vous ODt valu, messieurs, cette digressioD dont je vous demande pardon, font connaître le droit coutumier de France, tel qu'3 existait au douzième et au treizième siècle, tout autrement important et intéressant que le droit formulé par la rédaction des coutumes au quinzième et au seizième siècle, après la révolution profonde qui avait transformé la féodalité militaire en féodalité pécuniaire et justement ocKeuse. Maïs ce droit co«itumier, primitif et grandiose, du temps de Philippe Auguste et de saint Louis, a eu son véritable interprète, et, pour ainsi cKre, son patriarche dans Philippe de fieaumanoir, auteur de la CotUume de Beauvaisis^ dont le comte Beugnot a donné la seule version publiée de^ puis la première édition de 1690, la seule aussi qui fasse autorité. C*est par cette œuvre siutout qu'il nous a]^[>artîent, puisque c'est pour notre Société et à ses frais qu'il: a pid^tié en 1842 les deux volumes de la nouvelle édition de Beaumanoir. Nous pouvons à bon droit nous féliciter de notre initiative, car, en dehors du texte correct d'une coutume qui reste au premier rang des monuments du moyen âge, elle nous a valu une notice sur Tillustre auteur de ïa C^wtume^ qui me paraît être la meilleure production de la plume de M. Beugnot. Il y montre le droit coutumier tel que fe comprenait et Tinterprétait le contemporain de JoinvîQe, venant se placer comme te vrai droit populaire , comme b tige dii droit commun , entre la législiation canonique et h législation féodale, plus compatible que le droit féodat avec le droit romtun, sans se prêter néanmoins à être absoii^éou détrôné par cclur-ci, comme le voulurent depuis des docteurs trop écoutés.
Beaumanoîr, le premier, apprit aux Français qu'ils possédaient, en dehors du droit romain et du droit canon, ime législation vraiment nationale qui pouvait vivre et se dête-
lopper par ses propres moyens, un droit doDt les principes étaient communs à toutes les coutumes de France. Sous Finfluence de ces principes, praticpiés et commentés par des hommes tels que lui, le droit naturel s'insinuait de plus en plus dans les branches du vieux chêne féodal.. Lui-même, ce chevalier jurîsconsuUe, tel que M» Beugnot nous le représente , apparaît comme une des figures les plus noUes et les phis atU^ayantes du plus grand siècle de notre moyen âge» Il exprime saiis cesse des idées^ non-seolenient justes, mais élevées et généreuses. H est eaavaob, non-seulement de son temps, msâs de dix, de vingt générations, sinrtout en ce qui touche aux pénalités et à la procéduse crimineUe. C'est un esprit ferme et droit, dégagé des prineipales erreurs de son temps. Qrand chrétien, comme il convenait de Tétre au ministre et au contemporain de saint Louis, faisant profession en maint endroit de se& livre d'une piété humble et fervente, il sait néanm<Mns se préserver de toute superstition et de Umte servitude. U sait flétrir ces infftmes procès de sorcellerie qui ont déshcMioré tour à tour toutes ks époques et toutes les nations croyantes daos TEinrope chrétienne. Il sait même signaler et réprouver Fabus le plus douloureux de son temps et d^s temps ultérieurs.^ Tabiis des excommunvcations, comme le témoigne ce passage refautîf aux dépositaires de L'autorité ecclésiastique : « E porce que lor espée « espirituel est pluscmele que le temporel, porce que l'ame a i enquort, doivent mult regarder, cil quâ ïùat en garde, « qu'il n'en fièrent sans resoa, si comme des eseommenie- « mens que ils font trop legièrement. » (BciyCVAiioiR, t. II, p. 245.)
Un an avant de nous donnear la CmUumft d» Bêaitooisù, M. Beugnot pubUa, au nom de T Académie dns Inscriptions et dans le Recueil des historiaDs des Croisades, avec le cou-