‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 43 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

IX

( Extrait do Carrupntdamt i* 2S septei^hra IMS.)

C'est la triste destinée de ceux qui surviveat à leur géoération eu se survivant à eux-mêmes, d'avoir à parler sur la tombe des amis, des compagnons, des chefs qui ont le bonheur de partir les premiers. Réduits à envier le sort de ces •devanciers, ils cèdent volontiers à la tentation de tromper leurs regrets en recueillant leurs souvenirs; en essayant ainsi de soulager leur douleur, ils croient, peut-être à tort, avoir quelque chose à apprendre aux contemporains oublieux ou à une postérité indifférente.

L'élite des hommes qui datent des premières années de ce siècle commence déjà à être décimée par la mort. Et cette mort, tout en les frappant d'im coup prématuré, et dans la pleine possession des dons que Dieu leur avait prodigués, a été souvent précédée d*une disgrâce ou d'une retraite si prolongée, que l'on se trouve naturellement porté à les envi- ^ger comme entrés depuis longtemps dans l'histoire. Leur austère et mélancolique destinée, aggravée par la honteuse inconstance de leur pays, peut au moins $a*vir à reculer la perspective d'où notre regard les contemple.

Quoi de moins semblable à l'époque où nous sommes que «es preimères et splendides années de la royauté parlemen-

taire, qui furent celles où Léon de La Moricière fut révélé à la France et à la gloire? Toute une puissante génération, délivrée du despotisme militaire et de la censure impériale, affranchie, élevée ou complétée par le régime libre et loyal de la Restauration, était alors en pleine sève et en pleine fleur. Une pléiade d'hommes éminents, de talents originaux, de renommées populaires, apparaissait en tête de toutes les grandes directions de Tintelligence nationale. La première condition de la vie d'un peuple libre et maître de ses destinées était ainsi accomplie. Il était gouverné ou représenté par ses hommes les plus éminents. Toutes ses forces vives, tous ses besoins réels, tous ses intérêts légitimes étaient représentés par d'incontestables supériorités. Les noms de Casimir Périer, Royer-CoUard, Mole, Berryer, Guizot, Thiers, Broglie, Fitz- James, Brézé, Noailles, Odilon Barrot, Villemain, Cousin, Dufaure, donnaient aux luttes de la tribune et au gouvernement du pays par lui-même un éclat qui n'avait point été surpassé, même en 1789. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, marquaient la poésie française d'une empreinte aussi neuve qu'ineffaçable. Ary Scheffer, Delaroche, Delacroix, Flandrin, Bellini, Meyerbeer dans les arts; Cuvier, Biot, Thénard, Arago, Cauchy, dans les sciences; Augustin Thierry, Michelet, Tocqueville, dans l'histoire et la philosophie politique, ouvraient des voies nouvelles où se précipitait une jeunesse ardente et fière. Lacordaire et Ravignan faisaient rayonner autour de la chaire chrétienne une auréole d'éloquence et de popularité qu'elle n'avait pas connue depuis Bossu et.

Mais on pouvait se demander si cette féconde éclosion de la vie politique, intellectuelle et morale rencontrerait un développement analogue dans la vie militaire; si toute cette gloire purement civile n'éteindrait pas le prestige nécessaire

de ]a gloire des armes. A ce doute, l'armée d'Afrique se chargea de répondre.

Dans ses rangs des hommes nouveaux et prédestinés à la gloire commencèrent bientôt à poindre. Chaque année, chaque jour augmentait leur renommée. Les vrais soldats de la France libre et libérale étaient trouvés. Elle apprit à saluer avec une confiante admiration une nouvelle lignée de braves, aussi chevaleresques, aussi redoutables que les plus braves d'entre leurs pères, mais avec des vertus trop souvent inconnues aux soldats d'autrefois, des vertus modestes et austères, des vertus civiques qui furent l'honneur et le salut de la patrie au jour du danger social. L'illustre Changarnier est le seul de cette glorieuse phalange qui puisse encore recueillir ici-bas l'hommage de notre fidèle reconnaissance. De ses nobles compagnons, les uns, comme Damesme, Négrier, Duvivier, Bréa, se sont fait tuer dans les rues de Paris en 1848, pour que la France restât un pays civilisé; les autres et les plus illustres, Cavaignac, Bedeau, La Moricière, sont morts, un à un, obscurément et prématurément, rendus par une implacable destinée inutiles au pays qu'ils avaient sauvé: Cela serre le cœur, et certes cela ne fait pas honneur à notre temps.

De tous ces preux, le plus jeune, le plus sympathique, le plus brillant, le plus rapidement populaire fut ce La Moricière qui vient de nous être arraché, encore si plein de feu, de lumière et de vie, de force et de foi, de force physique et morale, de foi en Dieu et dans l'avenir de la France. Bien peu savent ou se souviennent aujourd'hui que Iq futur vainqueur d'Abd-el-Kader, simple lieutenant du génie à la prise d'Alger par le maréchal de Bourmont, fidèle aux traditions de sa race royaliste, accompagna presque seul jusqu'au rivage le vainqueur indignement disgracié ; puis revint

prendre son rang dans l'armée où il devait conquérir la plus éclatante renommée, sans se douter assurément que lui aussi connaîtrait un jour Tinjustice, l'ingratitude, la disgrâce et Texil'. Mais tout le monde sait qtie le oom de La Moricière^ comme celui de Changamier, est inséparable de l*épisode le plus dramatique de notre histoire africaine, des deux expéditions de CoDstantine. Le pinceau d'Horace Yernet nous a tous familiarisés avec ces exploits prodigieux : il a fait revivre poiu* nous l'inébranlable intrépidité de Changamier, enfermé dans le bataillon carré qui sauva l'armée lors de la première retraite ; puis la bouillante audace de La Morîcière à la tête de ses rouaves, le fec rouge sur la tète, le burnous blanc sur Tépaule, se précipitant le premier au sommet de la brèche , où il allait disparaître dans un nuage de fumée et de poussière, au milieu d'une effroyable explosion, pour être retrouvé, les yeux presque perdus, sous un groupe informe de soldats noircis par la poudre, aux vêtements calcinés, aux chairs brûlées*. A partir de ce jour, il épousa fat renommée. Toute la France éprouTa ce qu'a si bien rendu Tocqueville dans uïie lettre intime du il novembre 1837: « Je m'intéresse sans cesse et plus que je ne puis me l'expliquer à La Moricière.... Cet homme m'entraîne malgré moi, et quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantioe, il m'a semblé que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche et que toute mon âme était un instant avec lui* Je l'aune aussi^ je crois, pour la Frauce; car je ne puis m'empècher de croire q«'il y a un grand général dans ce petit homme-là^. »

* II doit m'étre permis de renvoyer, pour tous les détails de la carrière militaire du général La Moricière, à farticle de M. de Meau\ dans le CorraponêaiU d« S5 Avril 1860.

^ Les Zuuives tl let Chauewn à pied^ par S. A. R. le duc d'Aumaie, 1835. Uùloire de If» Conquête d'Alger, par H. Alfred Nettement.

' Tocqueville, né le 99 jutHet 1805, était presque dt aiéme âfe que I^a

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locorporé aux zouaves, dès la formation de ce corps en 1830, c'est hii qui, eQ y gdgoaot tous ses grades jusqu'à cdui de coloiiel, a créé le prestige européen de cette ^oupe iacomparable ; en même temps que, par sa vigilante activité daos les bureaux arabes, il préludait à Texercice des phis rares facultés pour rorganisatioD et Tadministradoo militaires.

A trente-quatre aos, maréchal de camp ; à trente-sept, lieutenant général; à trente^-œuf, gouverneur général de rAlgérie par intérim; Une quitta cette terre qu'après Tavoir r(»due à jamais frac^aise, en réduisant Abd-el-Kader à livrer son épée au duc d'Aumale, jeiinc et vaillant prince dont la gloire naissante allait, elle aussi, descendre si promptement dans la triste nuit de Texil. Il la quittait au comme2>cement de 1848, emportant avec lui une réputation non moins pure que brillante et populaire ; une réputation dont pas une ombre, pas un souffle n'avait terni l'éclat. L'audace de soa courage, l'habileté de sa stratégie, le nombre et l'éclat de ses succès, étaient rehaussés par la plus rigide intégrité, en môme temps que par luie humanité, une générosité d'autant plus méritoires qu'elles pouvaient coûter à son impétueuse

Horiciére, né le 6 février 1806. Avant d'ôtre collègues et amis à la Chambre et au minUtére, Us s'étaient rencontrés, tout jeunes encore, en 1828, à Versailles, où TocqueviUe élast J4i^ aadileiu'^ et où il reçut la visite de La Mori* cière, alors àf^eioe sorti de i'£coW polytechnique. Dans une lellre de cetle date, qui se trouve dans la i^éciense collection publiée par M. Gustave de Beaumont, Tocqueville trace du lutur héros on portrait qui demeara frappani de ressenblaace jasqu'à son dernier jour, c Je te dirai que j'ai été enchanté de lui personnelleaient: J'ai cm voir en lui tous les traits d'un homme véritablement remarquable. Jloi qui suis faaJbitné à vivre avec ûes gens qui se payent assec volontiers de mots, j'ai été tout surpris an besoin de netteté qui a l'air de le tourmenter sans cesse. Le sang -froid avec lequel il m'arréiait poAr me demHsder compte d'une idée avant de me laisser passer à une aatre, ce qui plusieurs fois jn'a un peu déconcerté ; sa msjûère de ne parler que de ce qu'il entend parfaitemenL, m'ont doniné de lui une c^iioion supécieure à celle que j'ai presque jamais conçue d'un homme au premier abord. »

nature, quand il fallait en faire profiter des ennemis barbares qui égorgeaient ou mutilaient nos soldats prisonniers ' .

Il rentrait en France, déjà revêtu d'une sorte d'auréole légendaire et reconnu par tous comme le véritable type de Thérolsme désintéressé, de la hardiesse intelligente, de la dignité morale, de l'indépendance un peu hautaine et des instincts libéraux qui convenaient aux armées de la France moderne, telle du moins qu'on se la figurait alors, tlace à part, aussi brillante qu'originale dans l'histoire militaire de l'Europe, aussi étrangère aux allures brutales du soldat de fortune des armées de Gustave-Adolphe et de Frédéric II, qu'au farouche et cruel orgueil des lieutenants de Napoléon, ces Africains se montrèrent toujours les citoyens d'un pays libre et les missionnaires de la civilisation en même temps que les premiers soldats du monde.

Mais la gloire militaire ne suffisait pas à LaMoricière. Entraîné par l'attrait alors tout-puissaut de la vie politique, il y aspira; et, dèsquil'yfut initié, il la goûta et l'aima avec la passion qu'il mettait à tout. En J 846, il brigua et obtint les suffrages de ses concitoyens. Arrivé à la Chambre des députés, il y prit place dans les rangs de l'opposition modérée.

^ c En s'éloignant de ces rivages qu'il avait abordés obscur et jeune, et qu'il quittait illustre sans paraître vieilli, il emportait un souvenir plus précieux que le bruit de ses exploits : sa gloire était sans tache, ses mains toujours ardentes au combat ne s'étaient pas souillées des abus de la victoire. Au temps où l'irritation contre un ennemi qui massacrait nos soldats prisonniers était montée à son comble, La Moriciére, poursuivant un jour une tribu soulevée contre nous malgré ses serments et l'ayant poussée jusqu'à la mer, arrêta tout à coup ses colonnes et suspendit sa vengeance. Quelle crainte s'était donc emparée de son &me intrépide ? Lui-môme va nous le dire : « Dans « la disposition d'esprit où étaient nos soldats, cette vengeance aurait été « peut-être trop sévère. » Belles et touchantes paroles qui révèlent l'homme dans le guerrier et attestent la crainte des excès au sein d'un courage que n'arrêtaient pas les obstacles. » (Le {générai de La Morieiire, par le vicomte de Meaux, p. 11.)

LE GÉiNÉRAL DE LA MORICIÈRE. 617

Par un privilège bien rarement accordé, il lui fut donné de conquérir promptement, sur ce champ de bataille tout nouveau et si difficile, une notoriété et une autorité presque aussi reconnues et aussi légitimes que sur le théâtre de ses exploits d'Algérie.

La Moricière était né avec le don de l'éloquence, ce don qui n'est la condition première ni de l'exercice du pouvoir ni de l'amour de la liberté, mais qui ne se sépare guère plus de l'un que de l'autre, dans les pays et les temps de discussion libre. Il réunissait les trois qualités très-rares que le plus brillant des orateurs contemporains, M. Thiers, exigeait dernièrement chez les hommes qui aspirent à gouverner : rintelligence des affaires du pays, le talent de les exposer, le caractère nécessaire pour les défendre. Mais, à l'encontre de la règle ordinaire, son éloquence n'était nullement le résultat du travail. Chez lui, l'orateur ne se dégagea pas lentement, comme cela est arrivé aux plus illustres, en marchant d'étape en étape par un progrès continu vers la perfection. 11 se révéla tout à coup comme un improvisateur hardi et heureux qui, sur un terrain bien choisi, u'avait rien à redouter de personne. Il se moquait volontiers de ceux qui passaient pour éloquents sans avoir sa facilité prime -sautière : a Vous autres académiciens, disait-il, vous avez toujours besoin de faire la toilette de votre parole ; vous n'êtes jamais prêts quand on a besoin de vous. » Quant à lui, il l'était toujours; et c'était un vrai plaisir de l'entendre et de le voir s'élancer à la tribune comme à cheval, l'enfourcher pour ainsi dire et la maîtriser tout d'abord avec l'aisance d'un parfait cavalier ; puis aborder les questions les plus compliquées, provoquer les adversaires les plus redoutables, tels que M. Thiers lui-même, dominer le tumulte, ramener et enchaîner l'attention distraite, instruire et charmer ceux même

CIS LE GÊNÉBàL de la MORICIÊRE.

qu'il ne parvenait pas à convaincre. L'œil étincelant, la tèie haute, la voix saccadée, il semblait toujours sonner la charge en parlant. Il maniait les chiffres, les images, les arguments, avec autant de prestesse, d'élan et de sans gène que ses zouaves. Souple et impétueux, bondissant comme la paothère, il tournait autour de son adversaire, comme pour chercher le point vulnérable avant de se jeter sur lui et de le renverser. Rarement il descendait de la tribune sans avoir remué son auditoire^ éclairci une question, dissipé un malentendu, réparé une défaite, préparé ou justifié une victoire. Jamais le fameux mot de Caton sur les Gaulois ne fat plus exactement vérifié que par La Moricière : Rem militarem et argute loqui. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, il a été le plus Français des Français de notre âge.

Cette double supériorité se manifesta avec un éclat aussi soudain que complet au milieu des ef&oyables périls suscités par la révolution de Février. Nommé ministre de la guerre par un dernier effort de la légalité expirante, il se présenta avec son intrépidité accoutumée à la populace insurgée. Elle le méconnut et l'outragea; renversé de son cheval, blessé de deux coups de baïonnette, il ne déroba qu'avec peine sa glorieuse vie à de lâches assassins. Quand le gouvernement pro>'isoire sortit de cette émeute, il ne voulut ni le servir ni le combattre. Mais il promit d'accepter la république et de lui être fidèle si elle voulait respecter et conserver l'armée. Cette armée allait devenir, entre les mains de l'Assemblée nationale et sous les ordres des généraux africains, le boulevard suprême de la civilisation européenne. Quand les affreuses journées de Juin vinrent mettre à nu le fond de l'a- Wme que Février avait creusé, La Moricière était là à côté de Cavaignac, son ami, devenu son chef après avoir été son lieutenant, et qui, neteou lui-même loin de la lutte pu* ses d€-

voirs de chef du pouvoir exécutif, se hâta de lui confier la principale part dans la répression de la plus terrible insurrection qui ait jamais éclaté dans la ville la plus révolutionnaire du monde.

Ceux qui étaient là, ceux qui ont respiré l'atmosphère enflammée de ces jours solennels et terribles, visité ces rues étroites, encombrées psu'des barricades de cadavres empilés et où coulaient littéralement des ruisseaux de sang, parcouru ces quais déserts et ces quartiers bloqués dont le silence lugubre n'était interrompu que par ce que notre collègue Proudhon appelait la sublime horreur de la canonnade ; ceux qui ont dû délibérer durant U*ois jours et deux nuits au bruit de cette canonnade, pendant que les messages de mort venaient alterner avec les bulletins de la plus triste mais de la plus nécessaire des victoires, ceux-là seuls peuvent savoir à quel prix et par quels moyens on devient réellement le sauveur de son pays, sans violer aucune des lois delà justice, de rhonneur et de Thumanité.

Ceux qui n'étaient pas là ne se feront jamais une idée ni deTintensité du péril, ni du précipice béant où nous faillîmes être engloutis, ni de l'admirable mélange d'opiniâtre énergie et d'invincible patience qu'il fallut déployer poiu* vaincre ces masses égarées, mais intrépides, aguerries, désespérées et dont un trop grand nombre d'anciens militaires dirigeaient les coups contre l'inexpérience de la garde mobile ou l'hésitation des troupes récemment rentrées dans Paris.

La Moricière était plus que personne l'homme de la situation. Sa fougueuse nature le délivrait de cette tristesse patriotique qui fut si visible sur le noble visage du général Cavaignac pendant toute la durée de la crise sanglante qià devait l'élever au pouvoir suprême. £n s'exposant comme à Coostantine, et plus longtemps, plus dangereusement encore

qu'à Constantine ; en se lançant le premier contre les barricades que défendaient des adveraires tout autrement redoutables que les Arabes ou les Kabyles; en prolongeant la lutte ayec une résolution encore plus acharnée que celle des insurgés, La Moricière leur arracha Paris. La confiance qu'il inspirait aux troupes, Tentrain et la gaieté, l'héroïque insouciance qui se mêlait à son indomptable obstination, tnomphèrent de tous les obstacles et décidèrent la victoire. C'est alors, c'est grâce à cette victoire, et à elle seule, que la France fut tirée de l'abîme et préservée de la barbarie.

Aussi, à son retour de la lutte, ce ne fut qu'un cri d'enthousiasme et de reconnaissance. Cavaignac s'empressa de mettre le sceau à cette acclamation générale, en l'associant à son gouvernement comme ministre de la guerre.

Il y eut alors une courte période de confiance, d'union, de calme et de sécurité relative. Ces jours, bien que cruellement laborieux, durent être doux aux deux amis, placés à la tête du pays qu'ils venaient de sauver et qui ne leur marchandait pas alors une gratitude si bien méritée. Leur union intime et fidèle, cordiale et patente, contribua souvent à l'agrément, au bien-être de cette éclaircie. Elle reçut une consécration officielle et touchante pendant la discussion de la Constitution, à l'occasion des articles relatifs à la force publique. Ce fut une belle scène. Un nnprudent, à propos de l'avancement quelque peu irrégulier du futur maréchal Bosquet, avait accusé de camaraderie le ministre de la guerre et parlé de ceux que le hasard et la fortune portaient à la tête de l'armée. La Moricière resta calme sous l'injure. Mais Cavaignac, assis à côté de lui sur le banc des ministres, en fut indigné. Montant lui-même à la tribune, il interpella l'agresseur : « Il y a une chose qui m'étonne, monsieur, c'est que vous , « qui étiez là, sur la terre d'Afrique, comme nous, vous

c( n'ayez trouvé d'autre motif à rélévation de cet homme « que le hasard ou la fortune. Quant à moi, si j'ai une sur- « prise à exprimer, c'est de le voir au second rang quand je <x suis au premier'. » Belle parole, vraiment digne de la plus belle antiquité, et comme savait en trouver quelquefois (à côté d'autres très-malheureuses) ce fier et loyal Cavaignac, alors encore l'idole du mobile enthousiasme de la France conservatrice, qui allait bientôt ne lui laisser que le droit de dire avec non moins de modeste dignité : a Je ne u suis ps^s tombé du pouvoir, j'en suis descendu. »

La Moricière était alors à l'apogée d'une fortune que nul n'était tenté de trouver excessive ou usurpée. A quarantedeux ans, investi d'une notoriété, d'une popularité universelles, il était le second personnage de France. La supériorité qu'il avait acquise sur les champs de bataille d'Afrique, et sur les barricades bien plus formidables des rues de Paris, il la maintenait et l'exerçait dans les conseils de son pays et sur le terrain mouvant et périlleux de la tribune ^. Même quand on n'était pas de son avis, ce qui est souvent arrivé à ses amis de la veille comme à ceux du lendemain, on regrettait et on s'étonnait de n*être pas en tout avec lui, on ne cessait de Tadmirer, de se sentir entraîné vers lui. On savait, on sentait que si les passions ou les influences du moment pouvaient l'égarer, jamais les misérables instincts de l'envie, de la servilité, de l'égolsme, d'une basse et vile ambition, de la soif des richesses ne trouveraient place dans cette mâle poitrine. Nolis l'aimions, même en le combattant. Et puis nous ne savions pas encore combien, sur divers

< Séance de l'Assemblée nationale du 21 octobre 1848.

' « Jamais on ne poussa plus loin l'inlolligence, la puissance du travail avec la passion de la lutte sous toutes les formes que crée la vie poliiique. » Discours du général Trochu sur la tombe de La Moricière à Saint-Philibert de Grand-Lieu.

en LE GÉNÉRAL BE LA MORIGltRE.

points essentiels, il voyait mieux et plus loin, dans ses emportements et ses brusqueries, que bien d*autres plus calmes ou plus expérimentés, et qui se trompaient au moins autant que lui, mais autrement.

D'ailleurs, dans la Tie publique des peuples libres et des grandes assemblées, si la lutte des opinions et des amourspropres engendre souvent des dissentiments trop bruyants et trop passionnés, ils sont rarement profonds et durables. On le voit bien par ce qui se passe cbaque jour et depuis longtemps en Angleterre. On n'y est point réduit«à couver dans le silence et les ténèbres des animosités que leur impuissance même rend incurables. Souvent, au contraire, dans cette vie au grand jour, les amitiés les plus sérieuses et les alliances les plus sincères succèdent à des malentendus ou à des emportements qui, chez les âmes bien Bées, ne peuvent survivre à l'action du temps et à la lumière de TexpérieDce, quand on est d'accord sur les grandes conditions de liberté, de dignité, de probité et d'honneur, sans lesquelles tout est nul de soi. En outre, peu avant de quitter le pouvoir, La Moricière donnait, à ce qu'on appelait alors la réaction conservatrice, le gage le plus propre h faire oublier les discussions qui l'avaient séparé de nous : il dirigeait lui-même les premiers pas de l'ex*pédition de Rome, et lui imprimait dès lors son véritable caractère de défendre le Pape et <f assurer la liberté et la sécurité du chef de P Église ^

A lui donc l'honneur d'avoir pris Tinitiative de cette expédition, dont il devait écrire, douze ans plus tard, le douloureux épilogue, avec le sang des jeunes martyrs de Castelfidardo. A lui et aux deux Assemblées la responsabilité

* Dëpcclie du ?7 septembre 18i8 an général MoIIidre, pabliée par VEp9^ du 17 novembre 1865.

giorieose de ee grand acte de la politique française, qui nous a été trop souvent reproché comme un crime par la démoeratie césarienne pour qu'on ait le droit d'ea faire à d'autres qu'à nous un hommage mensonger.

Dès lors et depuis, quand la substitution du prince Louis- Napoléon an général Cavaignac Teut éloigné du ministère, quand la destitution de ses amis Odilon Barrot , TocqueviUe et Ihifaure eut entratné sa démission de l'ambassade de Russie, qu^il avait acceptée sur leur demande ; quand enfiu la majorité conservatrice le rencontra souvent parmi ses plus vifs adversaires, avant de se diviser et de se tourner contre elle-même, La Moricière conservait aux yeux de tous une attitude à part et un ascendant singulier. Dans le présent, il était déjà hors de pair; et Favenir, quoi qu'il arrivât, semblait lui réserver une place toujours éminente et toujours prépondérante dans les destinées de la France et de l'Europe.

En un jour, ou ^utôt en une nuit, tout ce présent et tout cet avenir s'écroulèrent. A quarante -cinq ans, La Moricière, tombant de la plus belle position qu'un soldat français pût occuper, sans qu'on eiU à lui reprocher l'ombre d'un crime ou d'une faute, se vit fermer pour toujours l'accès des deux carrières ou il avait conquis une si glorieuse illustration, où il marchait l'égal ou le supérieur de tous. Sa vie militaire et sa vie publique étaient closes. Le plus brillant de nos soldats succombait à une révolution militaire. L'homme d'État et de tribune, si épris des sympathies populaires, était emporté par un mouvement que venait sanctionner une incontestaBle popularité. Il fut brisé quand la loi fut brisée avec l'assentiment d*un pays éperdu ; brisé pour être resté fidèle

à une opinion qui avait pour elle le droit constitutionnel et rinviolabilité du serment; brisé bien moins encore par les impitoyables exigences de la victoire que par l'oubli et l'abandon de la France ; brisé pour n'avoir pas compris que cette France avait tout à coup changé d'allures et de tendances, et ne croyait plus à rien de ce qu'elle avait prétendu croire ou vouloir depuis 18i4. Il lui fut donc imposé, à son tour, de subir ces prodiges d'inconstance et d'ingratitude où se complaît la France moderne à l'égard des princes, quand ils sont libéraux, et des hommes supérieurs, quand ils sont honnêtes.

Aucune amertume ne lui futépargnée ; je parle des amertumes de cœur et d'esprit, les plus poignantes et les plus incurables de toutes. Et je parle non-seulement pour lui, mais pour ses vaillants et infortunés compagnons de gloire et d'exil. Dans les premiers temps de cet exil il ne rencontra, en dehors de la famille de sa femme, que de trop rares sympathies, dans cette Belgique où les cathoUques surtout étaient presque tous, comme en France, sous le prestige du vainqueur. A un âge où l'on a la conscience de la plénitude de ses forces et de ses moyens, où l'emploi de ces dons de Dieu est le premier des besoins, il se voyait condamné à se déshabituer, non-seulement de l'exercice du pouvoir et du maniement des grandes affaires, mais de toute vie publique, de toute vie active. Il avait beau se répéter la devise de son généreux émule et ami, Changarnier : Bonheur passe^ honneur reste ; il avait beau dire et écrire, comme le comte de Maistre après Tilsitt : V Europe est à Bonaparte^ mais mon cœur est à moi; il lui fallut connaître et savourer longuement les langueurs mortelles du calme plat après les salutaires et vivifiantes excitations de l'orage ; puis s'enfoncer dans cette oisiveté forcée, mère des désespoirs, dont parlait

FouquetàPignerol. Il lui fallut apprendre à subir ces déchirements de rimpuissance, a cet amortissement du dépit, cette stérilité de la promenade et des livres pour un homme de son état, cet ennui d'une vie désoccupée, rt dont la seule pensée faisait frémir Saint-Simon et Tenchalnait dans les antichambres de Louis XIY.

Hais voici une épreuve plus cruelle, plus amère mille fois, dont ni Fouquet ni Saint-Simon ne pouvaient se faire une idée.

La France va faire la guerre, la grande guerre : et ces vaillants, ces grands chefs de guerre n'y seront pas ! C'est d'Afrique que l'on tire les bataillons qu'ils ont formés, commandés, tant de fois conduits à la victoire et qui marcheront sous d'autres chefs à de nouveaux triomphes ! Eux si longtemps les premiers et les seuls ; eux, sur qui les regards de la France et de l'Europe étaient accoutumés à se fixer ; eux, tout frémissants encore d'ardeur, de vigueur, de patriotisme, les voilà, sans avoir jamais failli à la patrie, à l'honneur, à la justice; les voilà condamnés à l'inaction, à l'oubli, au néant! Des renommées subalternes montent et s'emparent du premier rang dans l'attention du monde. Qui peut dire, qui peut concevoir les angoisses, les tourments de ces hommes si illustres, si intrépides, et qu'on ne l'oublie point, si innocents, si irréprochables devant le pays et devant l'armée?

On nous dit aujourd'hui' qu'un mot, un seul mot eût suffi pour obtenir leur rappel en France, des commandements en Crimée, le bâton de maréchal, et tout ce surcroît de splendeur et de prospérité que mène à sa suite la victoire. On n'en sait rien. Toujours est-il que ce mot, eût-il été écouté ou non, ne fut pas dit : et puisqu'il ne le fut pas, sans doute il ne devait pas l'être.

Mais quoi! était-ce donc ce bâton de maréchal, sicruelle-

1 Voir le joarnal F Epoque da 13 septembre 1865.

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