II
ment dérobé à ceux qui l'avaient si bien gagné ; étaieot^e les grades et les décorations, les dorures et les traitements, vulgaire pâture des ftmes vulgaires ; était-ce là oe qui attirait, ce qui enflammait ces âmes béroiques? Non, mille fois non ; c'était le péril, c'était le dévouement ; c'était la lutte, l'action, le ser>îce de la Franoe, l'amour du pays^ l'amour du noble drapeau qu'ils avaient porté si haut pendant vingt ans; la glorieuse confraternité des armes avec tant de bons soldats, tant de braves officiers, issus pour ainsi dire de leurs flancs ; c'était la soif inextinguible et mille fois légitime d'ajouter de nouveaux lauriers à leurs launers d'autrefois : en un mot, c'était l'honneur. Et précisément c'était l'honneur qui les condamnait, à l'inaction, au silence, à la mort, la vraie mort et la seule qu'ils eussent jamais redoutée ! — Jamais Calderon, le grand poëte espagnol, dans ces drames fameux qui roulent toujours sur les exigences impérieuses, les raffinements impitoyables, les délicatesses torturantes de l'honneur, n'avait imaginé une situation plus saisissante, une épreuve plus poignante, un défilé plus étroit, un joug plus écrasant. L'épreuve fut subie, le défilé fut franchi, le joug fut porté jusqu'au bout. Nous ae pouvons pas tout dire : et ce que nous disons n'est rien auprès de la soufirance que nous avons vue, sentie, connue et partagée. Un jour viendra peut-être où ces angoisses seront comprises et payées de l'admiration qui leur est due. Un jour... Mais qui sait ? il faudrait pour œia croire à la justice de l'histoire: et qui sait s'il y aura encore une histoire digne de ce nom ? On peut en douter, quand on songe à ce qui se passe autour de nous, en un siècle qui s'est Icmgtemps vanté d'avoir régénéré l'étude de l'histoire, et où nous voyons des libéraux faire le panégyrique du Dix-Août, des chrétiens applaudir à la révocation de l'édit de Nantes, et des écrivains fort accré-
LE GÉITÉI^AL bÊ LA Mo)tiCftRE. é27
dîtes dans leurs divers pattis entrepi*efidré à rétlvi de réhabilitet la Terteitr, ritiquirftioh et l'Empil-e tdtnéiû, Hdbéfepleite et Tibère, Philippe II et Hèriri Yin !
Rien n'a manqué, atotis-tious dit, à rînfottnne de ùotfe ômi. Apfès buit ails d'exil en Bdlgicjtië, sort fils unique tomba malade en France, et pendant qu'où débattait avec le père désolé les conditions de son retdiif, Tëùfant, le deUl espoir de sti race, mourut. Quand on lui permit erifln de rentrer, il était trop tard pour qu'il pût t-ecueillir le dernier soupir de cet enfant. Il en fut désespéré : k On ttie rend thoh pays, T» disait-il, « mais qUi me rendra mon fils? » Ce n'estait pas non plus son pays : du moins, ce n'était plus le pays tel qu'il l'aVait connu, le pays surtout dont il avait été si connu, «lisante, si admiré. Le véritable exil n'est pas d'être atTftché à son pays ; c'est d'y Vivre et de n'y plus rien troUVer de ce qui le faisait aimer * . Il né s'en aperçut tpe trop tflt. n Comprit d'ailleUrft la différence des temps et des hommes, ^t s'y Conforma avec une mâle et intelligente i*ésîgnatioti, qui ne tenait en tien de Tadhésion, (fai n'ôtait tien, ïxi à l'énergie de^s convictions, ni à la dignité de son attitude. Du reste, il n'avait rapporté de la guerre d'eiil ni illusions d'émigré, ni animosîtés aveugles, ni amertumes mesquines ou bhiyantes. Et cependant il n'était pas au bout de ses croix.
n lui restait un dernier bien humain, une dernière planché saùVéè Au naufrage : sa Vidile pot)ularIté pafrtiiles Contemporains et les compagnons de ce naufrage, èruprès de ses vieux amis politiques, au sein du parti qu'il âvdt non-seulement servi eft défendu, mais surtout hôUofé et protégé de ga gloire. Cette popularité, il la risque tout à coup au service •de la davisela plus délaissée, la plus contestée, la plUs Vilipendée. tl la risque et il la perd. Un prêtre, qu^il avait connu
* Edgar Qninet.
soldat sur la terre d* Afrique et sous le drapeau de la France, a^ant de devenir son parent et son ami, vient lui offrir au nom de Pie IX Toccasion de courir à de nouveaux périls, avec la certitude d'être vaincu dans une lutte désespérée. Il y court. Aussitôt un long cri d'insulte et de dérision s'élève du sein de tout ce qui s'appelle la démocratie européenne. Il est tratné aux gémonies, lui et la poignée déjeunes braves qui s'élancent sur ses traces. Des bords de la Tamise à ceux de l'Amo, une hideuse clameur, sortie des profondeurs de la bassesse humaine, poursuit de ses invectives, de ses railleries, de ses calomnies la troupe dévouée et son chef héroïque. Les plats calomniateurs de la vertu désintéressée parlent tous à la fois et pfirlent tout seuls. L'Europe et la France leur donnent raison. L'Italie nouvelle rugit à son tour en se voyant abordée par des gens assez osés pour vouloir combattre et mourir sous les enseignes d'un pontife et d'un père. Elle demande et obtient la liberté de les écraser. Mais elle essaye de les tuer par le mensonge avant de les entamer par le fer, et par des mensonges tels que le monde n'en avait pas écouté depuis le guet-apens de Bayonne en 1808. Un Cialdini ose^ dire, dans un ordre du jour à son armée, que La Moricière et ses compagnons sont des mercenaires altérés par la soif de For et du pillage et le roi Victor-Emmanuel annonce à l'Empereur des Français a qu'il fait entrer ses troupes dans les Marches et l'Ombrie « pour y rétablir l'ordre sans toucher à l'autorité du Pape et « pour livrer, s'il le fallait, une bataille à la révolution sur « le territoire napolitain '. » Huit jours après, les troupes de
* Circulaire de M. Thoavenel, ministre des affaires étrangères, du 18 octobre 1860. L'Opmion naiionaU, en digne Moniteur da Piémont, ajoute dans son numéro du 16 septembre 1800 : ■ Victor-Emmanuel se propose précisément de proléger le Saint-Père et son autorité temporelle contre les entraînements des volontaires. »
LE GÉNÉRAL DE LÀ HORiaÈRE. 629
ce roi fondent dix contre un sur la petite armée de La Moriciëre. La bourgade inconnue de Castelfidardo est immortalisée par cette boucherie : Pimodan y périt d'une mort digne de son chef. Et vous, brave des braves, aurez-vous au moins le bonheur de rencontrer une mort éclatante ? La mort vous couronnera-t-elle d*un boulet de canon sur le champ de bataille, comme Turenne? Non, non, vous connaîtrez toutes les amertumes de la défaite, sans aucun mélange de consolation. Réfugié dans Ancône, vous capitulerez quand votre dernière pièce sera démontée. Vous, général français, et quel général! vous rendrez votre épée à des Piémontais. Vos jeunes compagnons, prisonniers comme vous, traverseront ritalie au milieu des avanies et des outrages, et rentrés dans leur patrie, se verront contester jusqu'àleur qualité de Français. Vous-même relâché, dès que l'œuvre de spoliation est consommée, vous reviendrez en France pour y être raillé par ceux qui vous avaient insulté au départ ' . Le ûls de la fortune et du mensonge, entr'ouvrant son œil éteint et blasé par le succès, vous contemplera avec pitié et dira de vous : Il n'a pas réussi.
Depuis lors tout s'est accompli, ou du moins t«)ut a marché vers la fin prévue et voulue. Les plus sombres pressentiments, les plus tristes prédictions, se sont vérifiés. La France chrétienne s'est résignée et l'Europe s'est habituée à ce qui paraissait, il y a cinq ans, le nec plus ulira de l'iniquité impossible : on en est venu à regarder le maintien de la spo-
* « Qaand, avec un rare et désinléressé dévouement au grand intérêt religieux dont il était convaincu que la raine entraînerait la mine de l'ordre social tout entier, il alla, malgré Timpaissance militaire évidente de Teffort qu'il méditait, offrir au Souverain Pontife l'appui de son nom et de son épée, il fdt suspecté d'ambition, et ce fut une injure. Et quand il succomba dans une lutte que sa prodigieuse inégalité suffirait à ennoblir, il fut raillé. » Discours du général Trochu aux obsèques de La Moricière. (Voir ï Appendice,)
d«o Ls GjS^^RAL DE (^ yDmqi$9B.
liAtiPQ çlaBs ses limites çictuelles conune un l^ieaf^it doat la cerUtu4^ ferait ^çl^ter m Te Dfum sur les. lè^reg de^ cs^bolique^ eodoiro^iis QU trompés.,
\l^ Moricière ^ yi; tout cela» i^ soufTert tout cela, qt cç n'a^ été <m9 Ift dernière phase d'une disgrâce qui a dpré quipze auB s^s rel4ch0 ^t, s^s revancbe. Cppune cette vie ainsi déçljirée ^n àm^ tjir«t à ^ fin, par up )çu i^spte^t. dç la< foi^pp, par un- ()Q|itr^te Qt, Mue pamflidçncfîi dOAt r^tfffwge n^îffttère ^.w u]p,4w éteWDemfint^ d^ l>venii?, Abd^^l-Kadeç ap^va en yrwç€| pQUç y êtf« reçu w ftp^vqraili !
te vwnqwUE c^t fe vaincu ^ ^ut.rwofifttrés^ dit-oq,.dwi^ la. rua ; L^ Moripi^e ^,pied, çoufondu daft^. la foulft; Abd« eirKadw avec toutQ ja pompci cj^ soft ^t»jr«Ji0^ç^l, l«^ grajftd coffdpp de Ift. I^égiw d'honnwJ? ftW Ift poitriw. IJft ^'QUt éotiapgé qu'un fegf^d, Après quoi I0 pp^ouui^: du dup d'Auwale s'est t^ouyé sufQsampieut v^ngé diJi, priso^niev! du 2 décembre. Pourçuivi^t, sa c^arrièr^ i^ gra^dj^raca^ cf^T^sséi fêté, acclau)^ ptMT les courtisaqi^,, leç fpuçtiqnuair^s et les francs-n^^ç^ns, pr^^euté ^ la j^un^s^ univeiisitairc^ çoipnç^^ un type de la civilisation moderne et de la re^giou des giraP-^ dçs 4flies S Abd-el-l^^^r quittç w trioipphfttwr le sol de la Fr^u^CQi ^vec s^a CifCRÇ^eupes^ pour aU^ re^rauver sou pa^ la^ d'O^i^t.
\^ l^çrici^r^ reutr^ çbez lui PQUr y, mourir : et il y lueurt tout; seiu^ oublia 4^ ^ foul^^ ignoré de la génération qiu s'élève^ eu^eyeli dsps \^ silence par les |i£^tteur$ et. les satelT^ lites de la fortune. La mort de ce grand serviteur de la France est aBBODcée par k journal officiel da l'Empire frauçais, panpi les fnit^ divers , après un article sur la CQnduite des eauit daus Paris, Au déclin du JQur^ s^i^ cercueil, se dirigeant
« ^iscoars de H. Dvay, môfUUe da l'imUrodioA jMibAiqjik^ à la disUh batioD des prix, du Go^pm^ génér«l.
TersuD cimetière de village, traverse obscurément les rues âe cette Babylone qu'il a sauvée, réeliement sauvée de la barbarie ; ces rues sillonnées queues jours auparavant: par le pompeux cortège d'un maréchal de France , devenu grand^veneur et grand-mattre de la fiRanc-maçouneide par décret impérial.
Pendant que les Cialdini, les Fantiet tant d'aulres; auteurs «t fautmirft du guet-apens de Gastelfidardoy tant d'autres violateur&du droit des gens et de la. foi jurée, survivent et triomphent, nageant dans ropulence et la prospérité, LaMo<rîcièoe, pour avoir éité fidèle à la loi, à rhonneur, à la religion, s'étrâit:et disparaît, vaincu, méconnu, oublié.
Je Tai dit, les jugements de Thistoire me sont: suspects, paisce qu'elle est presque toujours la servante ou la prétresse' du succès ; mais ses récits sont toujours instructifs, et je consens à ce. qu'on Tinterroge pour savoir si elle fournit beaucoup d'exemples d'une destinée plus tragique.
iir
Cela dit, et après avoir aina touché le fond de l'abline, l'âme oppressée se relève pour contempler et adorer la gran* deur et la gloire de l'adversité. Sachons le reconnaître et le dire : La Moricière, triomphant et satisfait, maréchal de France, vainqueur à l'Àlma ou à Solférino, salué par la cu^riosité empressée des midtitudes^ alourdi et^igraissé par Ift prospérité, ne fût point sorti de la foule éclatante des généraux heureux», n'eût point atteint une autre gloire que cette gloire militaire dont la France a été de tout temps éprise et de tout temps saturée. Sa figure, placée à son rang dans les galeries de Versailles, au milieu de tant d'autres, n'eût éveillé dans les âmes qu'.une émotion banale et passagère* Mais La
Moricière, trahi par la fortune, disgracié, proscrit, insulté ; La Moriciëre, vainqueur de Tanarchie et victime de la dictature; La Moricière, condamné par Thonneur au supplice d'une obscure oisiveté ; La Moricière, vaincu à Castelfidardo et captif à Anc6ne ; La Moricière subissant Tinjure du sort avec une modestie et une gravité toute chrétienne ; puis, mourant tout seul, mais debout et le crucifix à la main : voilà un personnage qui sort tout à coup des rangs vulgaires pour monter aux grands sommets de Tadmiration humaine 1 \oilà une gloire tout à fait à part qui rajeunit Tàme, qui Texalte en la purifiant, et qu'on ne voudrait échanger contre aucune autre. Voilà un spectacle comme Thistoire en offre trop rarement, et comme nous en avons besoin, nous surtout, nous Français, nous catholiques, trop dociles adorateurs de la force et de la fortune. Oui, cette gloire est enviable, et au fond la plus enviable de toutes. La nature a beau regimber ; la raison et la foi sont d'accord pour le proclamer. Nous sommes tous émus par le souvenir de Catinat vieilli, mis de côté et résigné dans sa retraite, y rappelant a par sa simplicité, par sa frugalité, parle mépris du monde, par la paix de son âme et l'uniformité de sa conduite, le souvenir de ces grands hommes qui, après les triomphes les mieux mérités, retournaient tranquillement à leur charrue, toujours amoureux de leur patrie et peu sensibles à l'ingratitude de Rome qu'ils avaient si bien servie ^ » Mais Catinat vraiment malheureux, Catinat prisonnier, exilé et disgracié, Catinat éloigné à la fleur de l'âge du commandement des armées, eût été bien plus grand encore ; comme notre La Moricière, il eût rappelé le souvenir sublime de saint Louis dans les fers. L'antiquité a dit que l'homme de bien aux prises avec l'ad-
' Saint-Simon.
LE GËNËRAL DE LA MORIOÈRE. 638
versité était le spectacle le plus digne , si ce n*est le seul digne des regards de Dieu. Le christianisme ajoute que c'est le spectacle le plus salutaire et le plus nécessaire à Tàme de rhomme.
La Moricière a été choisi parmi nous pour nous donner cette haute leçon dans toute sa majesté et toute sa beauté. Il a montré ce double caractère de docilité sous Tépreuve et d'empire sur le malheur qui fait les grands hommes et les grands saints. C'est qu'il y avait en lui l'étoffe d'un grand chrétien.
L'épreuve et l'exil développèrent rapidement dans cette belle âme les germes de la foi que l'éducation domestique y avait semés et que de purs et nobles exemples, tout proches de lui, lui faisaient chérir et admirer. Par son mariage avec la petite-fille de la marquise de Montagu, il était entré dans une famille où les calamités les plus atroces et les plus imprévues supportées avec une énergie surhumaine n'avaient laissé dans les âmes qu'une sérénité sublime, et une compassion plus grande encore pour les bourreaux que pour les martyrs. Enflammé par les récits d'une belle-mère qui est restée pour lui, jusqu'à son dernier jour, l'amie la plus dévouée et la plus enthousiaste, La Moricière eut la première pensée d'une pubUcation destinée à compter parmi les trésors de notre histoire et dont il inspira la première rédaction'. En apprenant à juger l'action de la vertu chrétienne sur les plus touchantes victimes de la Terreur comme sur les obscurs devoirs de la vie domestique, il fut conduit plus loin et plus haut encore. L'étude, une étude active, ardente, approfondie des doctrines et des résultats de la religion, de-
* Ànne^Dominiquê de NoaWe$, marquitê de Monlagu. Rouen, 1859, imprimerie PéroD. Cette première pablication avait été rédigée sona rinspiration de La Moricière par notre ancien collègue M. Callet.
68i LE a&NSBAL DE UA MORlClfiBB.
vint son occupation principale ; il la poursuivit jusqu'à la &» avec une persévérance infatigable. Une fois chrétien par la pratique comme par la foi, il voulut l'âtre au grnnd jour, et sans pins reculer devant le respect humain, devanti les dédains de rincrédulité, que devant les Arabes ou les barricades. On le voyait, au piedi de la chaire' chrétienne^, suivre la parole du prédicateur avec Tattration agitée, la vivacité^ de geste qui lui était habituelle, mariant sur ses tiaîis si noblement accentués, et comme taillés par le oiseau du sculpteur, une adhésion expressive, quelquefois une contra^ diction impatiente de se manifester, comme s*it avait dû aborder à son tour cette autre tribune» Un jour, à Bruxelles, im ancien collègue et ami, qui Tarait connu tout autre, le trouva' penché sur ses cartes, où il notait, avec une fiévreuse anxiété et une sympathie passionnée, les progrès de nos armées en Crimée. Pour assujettir ces cartes déroulées, il avait employé les livres qui lui étaient devenus les plususuels, )e Catéchisme d'abord, son Uvre de messe, puis Vhnitatiom de Jésn&^Ghrist^ et: je ne sais quel volume du pève Gratry» A la t\» de ces quatre témoins d^uae préoecur patioo si nouvelle^ le visiteur ne dissimula pas sa surprise :. a Eh-bien< oui, »/ dit le général, « j*efi suis là; je m'occupe «t de cela; je ne veux .pas rester, comme vous, le pied eu « l'air, entre le ciel et la terre, entre le jour efe la nuit; je « veux savoir où je vais, à quoi m'en Denir. Et je B*en fais «I pas mystère, n
Ce courage publie contre lès ennenys de la foi lui valut^ des mains de Dieu, le don inespéré, k doo incfiOD^aarable de la magnanime patience dont il avait besoin pour supporter et accepter son épreuve, pour offrir à Dieu tous les biens
* Tout Bnuielle» l'a ¥«.ûnsi pendant les ptédkalÛMU <l« l'éloqaftnlHpMU père Dechamps qai vient d'être appelé à l'évéché de Namiir..
us GENERAL DS LA MORIGIËBE. 68S
sacrifiés de su, glorieuse vie* Les progrès de cette grande* âme devinreint wm chaque jour plua sensibles et se maDH feslèjnent surtout par sa résiguation en présence de la croix sitoufde qiû liûr était infligée.
On salue la croix de loih, dit Féoeion) mais de près on ea a hor^ur* Ge fht le eontraire pour La, Morii^e : il ne Tarait guàne saluée 4e loin; mais quand elle vint, il Tembrafisa, la seiUem et la porta jusqu'au tombeau avec une générosité^ uncf sérénité et uae simplicité surnaturelles. Vexpérmice^ crtm/iêuètô qcÀ, toujours selon Féne^on, doit nous arracherr à nous-mêmes et aux désirs du siècle, ne trouva chez lui ni révolte, ai défaillance, ni mollesse impuissante. Il entra dans cette nouvelle oarrière et y marcha jusqu'au bout avec Tim^ pétueuse eifc opiniâtre résolution de l'homme de guerre qui veut devenir Thomme èb Dieu.
Un grand génie l'a dit : Il importe à Fhonneur de l'espdoe humaine que les âmes nées pour souffirir sachent hkn souf^ frir. La Moricière n'était pas né pour soufirir; il était né pour combattve et; pour ^mmander,. pour vaincre et pouréblouir. Bt néanmoins, quand la vie n'a> plus été pour lui qu'une longue souffiiaace, il a su bien seiuilrir, souffirir en chrétien^ souffrir en soldat de Jésus-Christ; en vainqueur du mal ; souffrir non paapendaniquinzejouns ou quinze mois, maispen* dantiquinze ans. et jusqu'à ce que la mort vint le relever du poflle que l'haBneur lui av«dt assigné et où la fortune Tavait Qubli6«
Nous tou&q«ii l^vona connu et fréquenté dans cette seconde et) doukureyse phase de son existence, nous, lui devons de grand» etiutilea enseignements, que son souvenir et la leçon altère de sa mort doivent nous rendre à jamais sacrés. C'est beaucoup; aans^ doute que les actes des saints, que lee exemples d^shérea de la vie chrétienne, de leurs épreuves
636 LE GÊNËRAL DE LA MORICIËRE.
et de leurs triomphes , transmis par des historiens ou des commentateurs à leur postérité spirituelle. C'est beaucoup, mais ne n'est rien ou presque rien auprès de la présence réelle, si j'ose parler ainsi, d'un homme marqué du sceau des élus, d'un confesseur, non-seulement de la foi, mais de la vertu, de la patience, de la résignation et de l'abnégation chrétienne. Quelle histoire, quelle prédication pouvait valoir un serrement de cette vaiUante main, un accent de cette voix si vibrante, un regard de cet œil de lion, venant à l'appui de la vérité reconnue, proclamée et pratiquée par une âme de cette trempe?
Non, la flamme de ce beau regard si limpide et si fier ne sera jamais oubliée par aucun de ceux qu'elle a une fois transpercés, soit qu'elle fût allumée par les surprises d'une généreuse indignation, soit qu'elle fût tempérée par la sympathie et le désir de persuader; et cette flanune, toujours vivante dans notre mémoire, continuera à illuminer pour nous les mystères de la vie et de la souffrance.
D'ailleurs, aucune métamorphose extérieure n'avait accompagné le changement profond et salutaire de son âme. Tel qu'on l'avait vu sur un champ de bataille ou dans les assemblées, au temps le plus brillant et le plus agité de sa carrière, tel on le retrouvait dans la solitude et l'obscurité de sa nouvelle vie. Il était resté bouillant et éblouissant comme autrefois, avec tout son feu et tout son charme, avec cette surabondance de vie, de jeunesse, d'originalité, d'ardeur, qui paraissait toujours vouloir déborder sur tout ce qui l'entourait. Seulement, l'aigreur, la colère, l'irritation même la plus légitime, semblaient désormais noyées dans une passion supérieure, la passion du bien ; dans la recherche et l'acceptation de la volonté de Dieu, dans l'amour des Ames^
' n en donna une preuve touchante par les Tœux qu*U formait publique-
Rien en lui n'était usé ou amorti; mais tout était pacifié, réglé, animé d'un souflQe plus haut et plus pur. Le touchant oubli de sa gloire humaine, humainement ensevelie, ne la rendait que plus chère et plus sacrée à ses vrais amis. Ces amis étaient encore nombreux : et amis, parents, anciens camarades, anciens collègues, nous étions tous fiers de lui , tous sous le charme , dès qu'il reparaissait , pour de trop courts instants, parmi nous. Rien de plus naturel, d'ailleurs, car, je ne saurais assez le répéter, il avait conservé, dans ses relations privées, tout son prestige et tout son attrait d'autrefois. Essentiellement Français, avec tous les bons et généreux instincts de notre pays ; essentiellement moderne aussi d'allures, d'idées, de convictions, n'ayant rien de renfrogné ou de suranné dans sa religion, voulant mettre au service du vieux droit et des vieilles croyances toutes les ressources de la civilisation moderne qu'il connaissait et qu'il appréciait mieux que personne ; enfin, resté libéral en dépit de tant de mécomptes, de tant de défections, de tant de criminelles folies commises au nom de la liberté ; libéral plus modéré certes et plus pratique qu'aux jours de sa jeunesse, mais libéral, quoique soldat^ comme nous l'affirme un de ces preux qui ont combattu avec lui à Castelfidardo * : il pensait comme la nouvelle génération, il trouvait la liberté chose si belle et si bonne qu'il l'eût acceptée franchement, cordialement, de quelque main qu'elle fût donnée.
Pour prix de sa souffrance. Dieu lui avait accordé la con-
ment pour le succès de la négociation entreprise par M. Vegezzi entre le pape et le roi Victor-Emmanuel pour la réorganisation ecclésiastique des provinces conquises.
*' Lettre du vicomte Joseph de Rainneville à la Gazette de France^ du 18 septembre.
^»8 LE GËNtHAL DC Là MOttlCfÈRi.
version de son âme. Pour prix de cette conversion, il lui fut donné de fixer une dernière fois les regards de TËurope et de la postérité p«r une iutte Aussi inégale que généreuise m service d'une cause aussi légitime qu'abandonnée^ Tout a été dit^ avant comme après sa mort, sur la grandeur ^ique et sur Théroîsme chrétien du sacrifice qu'il fit à la papauté trahie, f/était, on ne se lasse pas de le répéter^ le sacrifiée non pas de sa vie, qu'il eût cent fois exposée avec bonheur sur n'importe quel champ de bataille ; maië le sacrifice de son nom, de sa réputation, de son auréole militaire, de ses •anciennes victoires. Se et ante ùctos iriumphos libènier de^ vovit^ selon la devise vraiment romaine de la médaille qui lui a été offerte par la magistrature de Rome. « Il marchait, » a dit un vaillant qui s'y connaît, « avec la faiblesse cohtre h force, insigne et rare honneur qui demeure attaché à soi nom, I9LUX yeux des honnêtes gens de toutes les croyances et de tous les pays ' . n Tâchons de nettement définir ce qut, ea dehors même de la justice souVwaine et de la sainteté dii droit 4{u'il àUait défendre^ imprime à son dévouement le ca*- HBctère d'une grandeur et d'une pureté hcNTs ligne ; ce ifà le met, oserai^jele dire? presque aU^essUs de Lescttre etde la Rochejacquelein. Le voici : Il n'était pas jeune^ obscur et inexpérimenté comftie ces héros si purs : il n'était pas eu*traîné par la noiiveauté^ Tappàt irrésistible de l'inconnu^ lel chances de la httte^ la fortune des combats. Il éUwt vainoU d'avance et il le savait : il allait de sang-froid au-devant.d'me défaite inévitable; et d'une défaite qui n'était pas aeukctient matérielle. Pour céder à cette séduction sublime d'un devoir qui ne peut aboutir qu'à une catastrophe, il dut rompre avec son passé, rompre avec son amour-propre, ron^re avec
> Discours du général Trochu.
( LE GÉNÉRAL DE ^A MOmCIÈRE. 689
beaucoup de ses mnis politiques. Il savait parfaitement à quoi il s'exposait; il connaissait à fond la puissance cosmo^ polite^etrachapnement implacable du parti qu'il allait soulever contre lui. Il savait que Timpopularité cléricale est <;elle qui s'efface et se pardonne le moins. Il le savait, et •oomme autrefois à la brèche de Constantine, il s'y jeta tête baissée. Il osa être impopulaire, et il le fut jusqu'à Thérolsme^ Étant donné cet homme tel que nous Tavons connu, avec son caractère, son âge et ses antécédents, j'affirme qu'à aucune époque la chevalerie chrétienne n'a rien imaginé de plus difficile, de plus méritoire, de plus digne d'une étemelle mémoire.
Aussi, dans ce qui devait être son échec, Dieu lui octroya dès ici-bas une gloire aussi rare que délicate et impérissable. Il a compté au premier rang de ceux qui sont les témoins de Dieu dans le grand duel du bien et du mal, des hommes prédestinés à être les répondants du bien , de l'hooneur €t de la justice'. Une poignée de jeunes gens, misérablement «xiguê par le nombre, répondit seule à l'appel d^un si ma* gnifique, d'un si séduisant exemple : et de tous les symptô* mes de la décadence ou de la transformation européenne, il n'y en a point de plus alarmant, de plus humiliant que cette exiguïté. Letir petit nombre les honore^ mais il nous accuse^ a dit avec trop de raison an homme de cœur, mort au mo* ment d'aller les rejoindre. Mais ce petit nombre a suffi pour <;e que voulait et ce que pouvait La Moricière. Il lui a suffi pour représenter l'honneur de la France catholique au milieu du lâche abandon de l'Europe. Il lui a suffi surtout pour arracher le masque au mensonge de Tusurpatimi piémontaise, .et pour tacher de sang les mains hypocrites qui allaient se
* Mgr DoVANLow, Oruiipn ^nibrt dm morU âé CaiM/liiirAf.
640 LE GËNÊRilL DE LK MORICIÈRE.
poser sur Tépaule et la blanche tunique du vicaire de Jésus- Christ.
Cela fait, il ne lui restait plus qu*à mourir comme il est mort. La mort arrive à Timproviste; mais elle ne le surprend pas. Elle le trouve debout, vigilant, décidé, indompté, comme naguère au temps de sa jeunesse, quand U la regardait chaque jour en face. Elle le trouve de plus armé d'une force et d'une foi qu'elle ne lui connaissait pas. En la voyant venir, « il décroche son crucifix comme autrefois il décrochait son épée. » Le mot est d'un évoque et il restera. « Elle 'a été douce envers la mort, comme elle avait été douce envers la vie, m dit Bossuet de sa Henriette d'Angleterre. Il aurait dit de notre héros qu'il a été fort contre la mort, comme il avait été fort contre la vie. Il aurait salué de ses accents immortels cette mort de soldat qui est encore et surtout la mort d'un saint. Quoi de plus admirable et de plus complet! Cette nuit 4ernière, après une journée partagée entre la prière humble et publique, et l'étude de l'histoire de l'Église où il aura sa page , et une page si resplendissante ' ; cette seule parole pour appeler un prêtre, ce cri unique pour se procurer la grâce de l'absolution; ces rapides moments passés debout dans la solitude, le crucifix entre les mains, et enfin le moment suprême qui le trouve en pleine adoration, en pleine préparation, à genoux devant son Dieu ! Se peut-il imaginer une vie plus généreusement et plus chrétiennement achevée, une mort plus heureuse dans sa soudaineté? Le voilà préservé de sentir goutte à goutte l'amertume
* On sait que le dimanche, veille de sa mort, il était sorti une dernière fois pour assister au salut dans l'église du village de Prouzel. Il y resta agenouillé pendant tout l'office. En rentrant il se meta lire VBistoire de l'Eglite, par M. l'abbé Darras. Ce fut sa dernière lecture. Le volume entr'ouvert était prés de son lit quand il se leva pour appeler son domestique et lui faire chercher le curé, qui eut à peine le temps de recueillir son dernier soupir.
de la séparation des siens, de la noble femme, toujours si digne de lui, que Dieu lui avait donnée pour compagne et pour lumière, puis de ses filles, adorées avec la tendresse et lanxiété passionnée du vieux soldat ! Le voilà transporté, du sein de son obscure et fatigante oisiveté, dans l'activité éternelle, dans une splendeur et une gloire que nul ne pourra plus lui enlever? Quelle triomphante sortie de l'exil d'ici-bas I Quelle triomphante entrée dans la patrie céleste, dans l'armée des élus, des confesseurs de la foi, des chevaliers du Christ ! Candidatorum tibi Martynan triumphator exercitus obviet.
Combien il aime et estime à présent ces quinze années de disgrâce humaine, où la grâce divine envahissait son âme et le menait à travers les épines et les croix, les avanies et les désastres, les angoisses et les amertumes, au couronnement chrétien de sa carrière !
a J'irai, i» disait l'évéque d'Orléans, en parlant de la tombe des jeunes soldats de La Moricière, immolés sous ses yeux dans sa dernière bataille ; a j'irai là jeter un regard vers le « ciel et demander le triomphe de la justice et de l'éternel « honneur sur la terre. J'irai là relever mon cœur de ses a tristesses et fortifier mon âme de ses épuisements... J'irai <c apprendre d'eux à conserver en moi la flamme du zèle a pour l'Église et pour les âmes , à vouer aux luttes de la a vérité et de la justice jusqu'à mes derniers accents et mes a derniers soupirs. »
Et nous, nous irons, et le grand et cher évoque y viendra avec nous , nous irons demander et apprendre tout ce qui nous manque, près de cette tombe creusée dans une lande de Bretagne, au pied d'une croix ignorée, où gisent les restes du chef immortel* de ces jeunes victimes, de celui qui, comme Du GuescUn, son compatriote Du Guesclin, aurait