‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 45 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

IX

613 LE GÉMIËRAL DE LA MCniClÈRE.

mérité de donnir entre les rois à Saint-Denis. Tant qu*il y aura une France chrétienne, celle tombe lointaine et solitaire apparaîtra aux âmes parée d'une grandeur solennelie et d'une majesté touchante. Loin des emrrements du champ de bataille, loin du théâtre de ses luitles et de se» âuccès, sous le tertre qui recouvrira jusqu'au jour du jugement ce cœur intrépide et ce bras victorieux, c'efit là qu'on aimera à évoquer une grande Ame trahie par la fortune et grandie par le sacrifice. C est là qu'on admirera sans réserve le guerrier, l'homme public qui a su garder intact son honneur, l'honneur du soldat, du citoyen et du chrétien. C'est là qu'il faudra aller apprendre le néant des espérances humaines, mais^ apprendre aussi qu'il y a, même en ce monde, ^une vraie grandeur et une vraie vertu. Cette tombe nous dira comment il faut s'y prendre pour mépriser les iniquités de la victoire ; pour servir dans l'armée de la justice contre l'armée de la fortune ; pour protester contre les mollesses énervantes, contre les complaisances serviles, contre l'idolâtrie du succès ; pour placer au-dessus des pauvres oripeaux d'une fausse grandeur, la fidélité aux convictions désertées, aux drapeaux déchirés, à la liberté reniée, aux amis persécutés, aux proscrits et aux vaincus. Cette tombe nous enseignera, dans la confusion et l'instabiUlé du monde actuel , à sauv^ avant tout le caractère qui fait toute. la puissance et toute la valeiu* de l'homme ici-bas. Mais de cette tombe sortira en même temps une leçon plus difficile et plus nécessaire encore. £lk nous enseignera à être doux et forts dans le malheur ; à trouver le calme et la joie dans la souffirance, k la supporter sans abattement et sans aigreur, à savoir accepter, quand il le faut, de n'être plus qu'un serviteur inutile, et à gagner ainsi la vie éternelle. Oui, tout cela nous sera révélé sur la tombe de celui qui ne sera point oublié, parce qull a réuni

dans sa glorieuse \ie ce qui a été trop souvent séparé : parce qu'il a été non-seulement un grand capitaine, un grand serviteur de la France, un fidèle soldat de la liberté, un honnête homme, un grand citoyen ; mais encore un grand chrétien, un chrétien humble et intrépide, qui a aimé son âme et qui Ta sauvée.

La Roche-eD-Breny, 'i5 septembre 1865.

APPENDICE

Discours du général Trochu sur la tombe du général de La Mori- . cière au cimetière de Saint-Philibert de Grand-Lieu (Loire- Inférieure).

« Des ofQciers qui formaient, il y a vingt-cinq ans, à Tannée d'Afrique, l'état-major du général de La Moricière, la plupart sont morts avant Theure. Je suis Tun de leurs survivants, et j'ai le droit de réclamer le privilège si douloureux, si enviable aussi, de représenter cette armée devant sa tombe.

<E II était alors dans tout Téclat d'une renommée créée par les plus brillants services militaires, accrqe chaque jour par des succès nouveaux, rehaussée par la Jeunesse. Devant nous tous il était rhomme du présent : il était encore plus l'homme de l'avenir, et nos imaginations, dont les ardeurs n'étaient pas alors réglées par l'expérience de la vie, n'assignaient pas de limites à cette magnifique carrière. Lui-môme se sentait poussé en avant par une force qui était en lui et dont il disposait : c'était un ensemble de facultés supérieures; et par une autre force qui était en dehors de lui et dont il avait disposé jusque-là : c'était la fortune. Il s'abandonna tout entier à Tincroyable activité de corps et d'esprit où nous l'avons vu se consumer jusqu'à la fin. Il menait de front la guerre, l'administration, la colonisation. Il avait la fièvre des idées, des vues, des projets; il lisait, il écrivait, il argumentait dans les sens les plus divei*s, quelquefois les moins prévus. Jamais on ne poussa plus loin la puissance de l'intelligence et du travail, avec la passion de la lutte sous toutes les formes que crée la vie publique contemporaine.

tt Un jour vint— que tous les hommes heureux devraient prévoir et qu'aucun ne prévoit communément — où la fortune l'abandonna. Elle voulut que la grande part qu'il avait à la direction des affaires lui fût retirée; que la haute position, bien plus ancienne et légitime qu'il avait dans l'armée, disparût; que sa vie privée, et son

cœur^ et toutes ses espérances de père de famille fussent atteintes par les plus cruels revers l C'est à ce comble d'épreuves que la Providence l'attendait. Elle se révélait à lui, il revint à elle subissant l'influence de la douce piété, des vertus, de la ferme résignation dont il avait à côté de lui l'exemple. Il chercha dans la foi chrétienne des consolations et des forces contre les coups dont la destinée et le monde l'accablaient. Car ceux-là qui l'avaient exalté au temps de sa haute fortune liée à leurs intérêts avaient disparu. Kt d'autres cherchaient à l'abaisser, à présent qu'ils supposaient faussement, j'en suis assuré, qu'il y aurait profit à l'abaisser. Et lui, qui avait si ardemment discuté les personnes et les choses, s'entendit passionnément discuter à son tour, dans ses actes les plus dignes, dans ses intentions les plus sincères.

a Quand, avec un désintéressé et rare dévouement au grand intérêt religieux dont il était convaincu que la ruine entraînerait la ruine de l'ordre moral tout entier, il alla, malgré l'impuissance militaire évidente de l'effort qu'il méditait^ offrir au Souverain Pontife l'appui de son nom et de son épée, il fut suspecté d'ambition et ce fut une injure. Et quand il succomba dans une lutte que sa prodigieuse inégalité suffisait à ennoblir, il fut raillé.

a A présent, il meurt avant l'âge, laissant dans un deuil indicible une famille digne de toutes les sympathies et de tous les respects, il meurt, achevant d'offrir au monde l'exemple le plus saisissant qui soit de la fragilité et de l'inconstance des prospérités humaines.

« Mais votre vie et votre mort, mon général, offrent d'autres en* seignements. Si, dans la période des agitations de votre illustre et courte carrière, vous avez dû rencontrer des adversaires^ des contradicteurs parmi lesquels vous m'avez vu moi-même quelquefois, l'histoire de votre pays vous rendra la justice que vous l'avez bien aimé, que vous l'avez bien servi et que vous avez bien vécu. Les derniers bataillons que vous' avez conduits marchaient avec le faible contre le fort, insigne et rare honneur qui demeure attaché à votre nom, aux yeux des honnêtes gens de toutes les croyances et de tous les pays. Votre existence tourmentée restera comme un drame douloureux et touchant, devant lequel viendront s'éteindre tous les ressentiments que vous avez pu soulever. Dieu vous a recueilli parce que vous avez cru et parce que vous avez souffert. A la vue de votre cercueil, je me sens accablé par des souvenirs qui remontent au

temps de mes débuts dans l'armée et de ma ieunesse k présent éva* Qouie. Mais si, par eux, j*ai le cœur goufk^ de cbagria^ j'ai rAooe sereine en pensant à vos nouyeiies destinées.

« C'est avec le double caractère qui est en moi^ que je vous fais les adieux, et que je vous promets Le ftdèla aouvenir des gens de guerre et des Bretons. »

Ordre du Jour de Mgr Xavier de Mérode, ministre des armes

à Borne, dui^ septembre 1865.

« Le général Gbristophe-Louis-Léon Juchault de La Moridère, capitaine illustre parmi les capitaines de son siècle par sa valeur, par ses vertus, par sa réputation sans tàcbe, était à votre tête. Plus soucieux de répondre au noble élan de son coeur magnanime que de pouvoir dire avec Épaminondas : Je meurs invincible^ il était accouru, à la grande voix qui l'appelait au Vatican, à la défense des droits du Père commun des fidèles, gardien suprême de la liberté et de la dignité du genre humain racheté.

c Fils très-tendre de la nation qui se gloriBe d'être appelée Taînée de l'Église, Tamour même de la patrie l'enflammait à défendre sa mère, sans craindre le nombre et les artifices de Fenuemi.

« Vous savez comment il a été vaincu ! il n'attendait maintenant que l'occasion propice de pouvoir encore utilement offrir et même sacrifier sa vie. Il a plu à Dieu de le rappeler à lui dans la nuit du 10 au il septembre 1865, frappé mais non surpris par la mort; Christophe de la Moricière a été trouvé mourant à genoux et lé crucifix dans les mains. Dans celte perte si douloureuse de celui qui avait vécu pour l'honneur, pour le devoir, il nous reste ses exemples, sa mémoire ; que l'ambition d'être digne d'un si grand chef reste dans le cœur de tous.

(c Des funérailles solennelles seront célébrées vendredi 22 du courant, à dix heures du matin, dans l'église d'Ara Cœli. »

FIN W TOlffi TROISifiiœ

DES (KUVRES POLÉUIQUES ET DIVERSES.

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