‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 8 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

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foulant pour la première fois cette terre polonaise qui depuis trente ans attirait mes regards et fascinait mon âme par le double prestige de la justice et du malheur. le voudrais, en quelques pages écrites à la hâte, entre deux fatigues, essayer de faire partager cette jouissance par les lecteurs de ce recueil , par ceux-là surtout qui se rappellent que, il yj a trente ans, la Pologne figurait déjà dans notre programme comme une de ces rares régions où pouvaient fleurir ensemble la religion et la liberté.

Mais d'abord, comment peindre la surprise et la joie qui vous maîtrisent à la vue d'un peuple uniquement dominé par un sentiment moral? Or il en est ainsi de la Pologne. Qu'on se figure donc (si on le peut, quand on vit à Paris et en 4864), qu'on se figure une nation tout entière qui ne songe ni à s'amuser ni à gagner de l'argent. Elle songe uniquement à son passé et à son avenir. Elle est tout entière à sa douleur et à son espérance. En présence de cette civilisation moderne qui n'a en vue que le lucre et le plaisir, qui nie la douleur et qui énerve la volonté, elle souifre et elle veut : sa souffrance est incurable, sa volonté invincible. Là tout est grave, triste et sombre ; car tout y porte l'empreinte d'une résolution indomptable : celle de n'accepter ni paix, ni prospérité, ni sécurité, et de n'en point laisser à ses maîtres, jusqu'à ce que justice lui ait été rendue. Cette justice est une dette de Dieu : il faut qu'elle soit payée : elle le sera coûte que coûte : tant qu'elle ne le sera pas, nous protesterons, et nul ne nous fera pactiser avec Tiniquité, Voilà la pensée dominante, souveraine, de la Pologne; voilà ce qui éclate dans le* regard, dans la parole, dans le geste de chacun de ses enfants ; voilà ce qui revient dans tous les entretiens, dans toutes les prières, dans tous les chants, et qui se résume dans le refrain du fameux cantique dont retentis-

sent en ce moment toutes les églises et tous les carrefours de la Pologne : Seigneur Dieu, rends-nom la patrie^ rendsnous la liberté 1

Tant que cette patrie et cette liberté ne lui aiœont pas été rendues, elle en portera le deuil, deuil austère et solennel, qui est à la fois une démonstration et une protestation. Elle dira ainsi au monde qu elle est malheureuse, parce qu^elle a perdu les biens sacrés et suprêmes qui étaient son droit, et qu'elle ne veut pas être consolée : Et noluit consolari quia non suni.

Mais ce n'est pas le deuil de la mort, c'est le deuil de l'absence. Un invincible espoir se cache et se nourrit sous ses voiles funéraires. Comme cette sainte du temps des croisades qui, lorsque son époux partait pour la guerre, prenait des habits de veuve pour ne les déposer qu'à son retour, la Pologne estime que son veuvage ne sera pas éternel, et qu'un jour viendra où il lui sera donné de reprendre la parure qui convient aux nations victorieuses et libres.

En attendant, ce deuil est complet et universel. Cette nation, naturellement gaie, enjouée, avide de spectacles et de plaisirs, se les interdit tous : les théâtres sont abandonnés, les jardins publics déserts, les fêtes publiques et particulières supprimées. La danse, de toutes les habitudes la plus populaire et la plus impérieuse poiu* le Polonais comme pour le Hongrois et l'Espagnol, est sévèrement interdite, jusque dans l'intérieur des familles. Toutes les femmes sont en noir de la tête aux pieds : naturellement amoureuses de la parure et si bien faites pour elle, elles ont unanimement renoncé à tout autre vêtement. Il y a bientôt six mois que cette attitude a été prise et gardée d'un bout de la Pologne à l'autre, comme un symbole de réprobation et d'indignation, et aussi comme un gage d'union et de réconciliation. Tous

les partis qui divisaient et divisent encore la Pologne sont aujourd'hui confondus en un seul ; tous les dissentiments sont suspendus, oubliés, ensevelis sous le deuil de la patrie commune.

Aucune interdiction, aucune violence, aucune cruauté même (et on s'en est permis beaucoup contre les personnes en deuil que rencontraient les soldats russes dans les rues) n'a pu empêcher cette sombre et muette déclaration de guerre. Écoutons-en la formule, telle qu'elle a été transmise sous forme d'avis, d'un bout à l'autre de la Pologne, le 3 mars dernier, au lendemain de la pompe funèbre des victimes de Varsovie : .

a Dans toutes les parties de l'ancienne Pologne on prena dra le deuil pour un temps indéterminé ; les feomies ne <c pourront porter des robes blanches que le jour de leurs ft noces. Supportons avec fierté notre infortune séculaire et « nos blessures toujours saignantes. Évitons toute vaine « provocation. Prouvons par une indissoluble concorde que « nous sommes la nation du sacrifice. La couronne d'é- « pines, voilà depuis près d'un siècle notre emblème ! Cette « couronne ornait hier les cercueils de nos frères. Chacun <( de vous en a compris le sens : elle signifie patience dans (( la douleur, sacrifice, délivrance et pardon. Nous invitons a tout Polonais, quel que soit son culte, à répandre ces pa* « rôles dans les contrées les plus reculées. )»

Ainsi rapprochés et confondus dans une douleur unanime, les Polonais de toutes les opinions encombrent les églises et, au mépris de toutes les interdictions de police, les font retentir de ces cantiques funèbres qui sont devenus les cris de ralliement de la nationalité polonaise et le signal d'une révolution telle que notre siècle n'en avait point encore vu.

La première de ces hymnes, qui éclata comme une voix

du ciel, à la fois plaintive et vengeresse, dans les rues de Varsovie, le soir du 25 février dernier, devant les Russes ébahis, au moment où les Cosaques chargeaient la foule agenouillée, est fort courte ; elle a figm'é de tout temps dans la liturgie populaire de la Pologne : on la chantait au Salut. Elle est connue sous le nom de Swienty Boze^ d'après les deux premières paroles du texte polonais. On lui donne pour auteur saint Adalbert, Tapôtre-martyr de la Pologne au dixième siècle*. Ce n'est qu'un extrait des Litanies ordinaires. Elle commence ainsi :

« Dieu saint, Dieu puissant, Diea immortel, ayez pitié de nous. »

Voici maintenant le verset qui, modifié ainsi qu'il suit par la foule, a transformé laJitanie du dixième siècle en protestation politique. Le texte primitif disait :

• De la peste I de l'incendie et de la guerre, délivre&>nous, Seigneur, b

A quoi la foule a substitué :

ff De la peste, de l'incendie et de la servitude moscovite, délivreznous, Seigneur. »

Après quoi l'ancien texte reprend :

« De la mort subite et imprévue, délivrez-nous, Seigneur. « De l'esprit de vengeance et de conquête, délivrez-uous, Selgneur.

' II ne faut pas la confondre avec l'hymne Boga rozidea, en l'honneur de la sainte Vierge, dont la mélodie et les paroles remontent, par une tradition beaacoap pins authentique, à saint Adalbert. Après avoir été longtemps, et jusque dans le-dii-huitiéme siècle, le chant de guerre des armées polonaises, cette hymne est tombée en désuétude, et n'est plus guère chantée que dans l'église métropolitaine de Gnesen, devant le tombeau du saint martyr, où Dons avons eu le bonheur de l'entendre. La mélodie en est d'une gravité touchante et solennelle, en même temps que d'une originalité incontestable.

« Pécheurs que nous somme?, nous vous supplions, Seigneur, daignez gouverner et exalter votre sainte Église. « Daignez nous rendre notre patrie, « Daignez nous disposer à faire une vraie pénitence. u Jésus, ayez pitié de nous.

<i Sainte Vierge Marie, reine de Pologne, priez pour nous. •

Le dernier verset se rapporte à la tradition nationale qui a consacré la royauté de Marie en Pologne, royauté officiellement proclamée, en 4655, par la confédération de Tyszowiec, et par le généralissime Etienne Czarniecki, au mo* ment où ce grand homme allait délivrer sa patrie de la plus formidable invasion qu'elle eût subie jusque-là *.

Les mots : Daignez nous rendre notre patrie, sont aussi une addition moderne, et répondent à la pensée qui a inspiré une autre hymne, plus longue et plus belle, et destinée à une popularité encore plus universelle.

C'est le Boze ços Polske, dont la mélodie ne remonte

I CeU« proclamation fut ratifiée par le vœa solennel prononcé par le roi Jean-Casimir à Léopoi, en 1656, devant le légat apostolique Pierre Vidoni. Le texte de ce vœu, cité par Mickievicz dans une de ses leçons au Collège de France en 1843, se trouve au long dans l'ouvrage du P. Krasuski, intitulé : Ae^iHi Poloniœ Âitguiliuma Maria, Kalisz, 1669. En voici quelques pas* sages :

< Magna Dei-Hominis mater et virgo sanctissimal Ego Joannes Casimirus, toi fiiii régis regum ac Domini mei, tuaque miseratione rex, sanctissimis tuis pedibus advolutus, Te in patronam mearo , meorumque dominiorum Reginam hodie deligo, atque me meumque regnum Poloniarum, Ducatus Litboani» et Russie, Prussi», Masoviae, Samogitae, Livoniœ, CzemicbovisB, exercitus utriusque gentis, populos universos Tuas singulari tutelae atque patrocinio commendo... Cum vero magno animi dolore lueulenter videam propter gemitum et oppressionem hominum conditionis plebei» in regnum meum immissa a supradicto judice, flagella pestis bellorum et aliornra malorum per hoc septennium, promitto in super ac voveo, me serio cum oniversis pace constitnta rationes omnes inituram ut a gravaminibus injustis et oppressionibus populus regni mei eximatur. Fac, o misericordissima Regina ac Domina, sicut eam mentem mibi ad heec concipienda vota dedi, ita ut gratiam apud tuum Filium ad ea implenda impetrem. »

qu'au commencement de notre siècle, et dont les paroles ont subi une foule de variations et d'additions, adaptées à rémotion populaire, mais toutes subordonnées h l'invocation finale de chaque couplet : Rends-nous^ Seigneur^ la patrie^ rends-nous la liberté!

J'ai entendu et admiré tous les chefs-d'œuvre de la musique religieuse ou profane, ancienne ou moderne ; mais ni les merveilles trop vantées de la chapelle Siitine, ni les harmonies enchanteresses de Gluck ou de Beethoven, ne m'ont ému et bouleversé comme ce chant, inspiré par le souffle ardent de la foi, de la douleur et du patriotisme, et qui en sonde les mystères infinis. Chaque fois que ces accords vraiment célestes ont frappé mon oreille, soit en chœur, dans une église de campagne, où l'orgue alternait avec, le chant des paysans, soit qu'une simple voix d'enfant ou de jeune fille les fît résonner dans un jardin solitah*e ou près d'un foyer intime, il m'a toujours semblé entendre une mélodie surhumaine. Jamais l'imploration n'a pu inspirer de modulations plus suaves, plus pénétrantes et plus passionnées. Je plaindrais sincèrement celui qui pourrait l'écouter sans que son cœur fût transpercé et sa paupière mouillée, à mesure que ces notes plaintives s'élèvent et retombent une à une, sur un rhythme de plus en plus pathétique, jusqu'au moment où l'invocation finale éclate avec un irrésistible élan d'angoisse et d'amour. Que doivent donc éprouver ceux qui l'ont entendu sortir, comme un torrent de feu, de la bouche de vingt mille, de cinquante mille chrétiens à la fois, debout et désarmés devant leurs oppresseurs déconcertés, de ces multitudes décidées, non plus à combattre, mais à mourir, et, en mourant, à exhaler avec leur dernier soupir, comme un défi et une protestation suprême, cet appel irrésistible à là toute -puissance vengeresse de Dieu? Car c'est à la fois le

cri d'une âme et le cri d'une nation, toutes deux navrées par la plus légitime des douleurs, tputes deux enflammées par la foi la plus fervente; cri d'angoisse et de confiance, de reproche et de tendresse, qui veut déchirer la voûte du ciel pour en faire descendre la justice et la pitié étemelles.

A défaut de la musique, je voudrais au moins tâcher de donner, par une traduction aussi littérale que possible, quelque idée des paroles qui, à Theure qu'il est, triomphent de toutes les prohibitions ', et tantôt dans le secret des familles, tantôt dans les églises et sur les places publiques, retentissent à travers toute la Pologne, des bords de la Warta jusqu'à ceux du Borysthène, et du pied des Carpathes jusqu'aux rives de la Baltique.

<x Seigneur Dieu, toi qui durant tant de siècles entouras la Pologne de splendeur, de puissance et de gloire ; toi qui la couvrais alors de ton bouclier paternel, toi qui détournas si longtemps les fléaux dont elle a été enfin accablée ; Seigneur, prosternés devant tes autels, nous t'en conjurons, rends«nous notre patrie, rends-nous notre liberté !

a Seigneur Dieu, toi qui, plus tard, ému de notre ruine, as protégé les champions de la plus sainte des causes ; toi qui leur as donné le monde entier pour témoin de leur courage, et fait grandir leiu* gloire au sein même de leurs calamités; Seigneur, prosternés devant tes autels, nous t'en conjurons, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté !

<K Seigneiu* Dieu, toi dont le bras juste et vengeur brise en

* L'institnt des jeunes filles que les Russes ont installé dans le eh&teaa confisqué du prince Czartoryski à Palawy a été récemment dissoas parce que les élèves ont substitué un jour le Boxe çot Pohke à un chant pour Tempereur — La régence de Posen vient d'interdire ce ehaotdans toutes les écoles de la province : les ecclésiastiques, chargés de la direction des écoles, ont répondu unanimement qu'il leur serait impossible de l'empêcher.

un clin d^œii les sceptres et les glaives des intittres du monde, mets à néant les desseins et les œuvres des pervers, réveille l'espérance dans notre âme polonaise ; rends-nous la patrie, Seigneur, rends-nous la liberté !

a Dieu très-saint, dont un seul mot peut en un instant nous ressusciter, daigne arracher le peuple polonais de la main des tyrans, daigne bénir les ardeurs de notre jeunesse. Rends-nous, Seigneur, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté!

€ Dieu très-saint, au nom des plaies sanglantes du Christ, daigné ouvrir la lumière étemelle à nos frères qui sont morts pour leur peuple opprimé ; daigne accepter Toffirande de nos larmes et de nos chants funèbres; rends-nous la patrie, rends-nous, Seigneur, la liberté !

« Dieu très-saint, il n'y a pas encore un siècle que la liberté a disparu de la terre polonaise, et pour la regagner notre sang a coulé par torrents ; mais, s'il en coûte tant de perdre la patrie de ce monde, ah ! combien doivent trembler ceux qui perdront la patrie éternelle !

a Prosternés devant tes autels, nous t'en conjurons. Seigneur Dieu, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté! i»

Voilà donc la Marseillaise de ces singuliers révolutionnaires ! C'en est assez pour faire apercevoir en quoi la cause polonaise diffère et a toujours différé de la cause de la révolution dans le reste de l'Europe.

<x L'agitation polonaise^ disait-on dernièrement dans un des moins antilibéraux de nos journaux démocratiques, est essentiellement catholique, tant dans la forme qxCau fond. Cest à ce caractère d*un catholicisme trop prononcé à mon

avisj qu'il faut attribuer en grande partie le peu de sympathie de C Allemagne protestante et philosophique pour le mouvement polonais ' . »

Mais, avant d'insister sur ce point, rappelons brièyement les circonstances qui ont produit cette attitude du peuple polonais et qui Vont amené à faire du deuil et de la prière la manifestation de son indomptable résistance.

Tous les journaux ont raconté cette longue série de démonstrations qui, sous forme de services et de processions funèbres, se sont succédé à Varsovie et ailleurs, d'abord en l'honneur des victimes de la prise de Varsovie (8 septembre), de l'insurrection de 1830 (29 novembre) et de cette bataille de Grochow (25 février), où l'illustre et pieux Skrzynecki, en qui se personnifiait si bien le patriotisme catholique de la Pologne, gagna son bâton de généralissime. Bientôt de nouvelles victimes, produites par les violences des Russes contre ces foules désarmées, ont donné lieu à de nouvelles et plus sérieuses funérailles, et aussi à de nouvelles violences, à des charges de Cosaques, à des feux de peloton contre des masses passives et inébranlables, parmi lesquelles trente, quarante, cinquante personnes tombaient mortes ou blessées salis émouvoir le reste.

Que faire contre cent mille hommes, femmes, enfants en deuil et sans armes, qui chantent et qui prient? On peut bien en tuer et en emprisonner quelques-uns; mais, à la longue, c'est un métier qui fatigue même les Cosaques, même la police russe.

Tout le monde sait comment la plus importante de ces démonstrations, celle du 25 février 1864 , à Varsovie, coïncidait avec la session annuelle delà Société agricole, vaste associa-

* rempt du 11 aoûll861.

tion organisée et fondée par le comte André Zamoyski, qui a su ajouter un nouveau titre de gloire à Téclat incomparable de sa maison, en se renfermant dans la vie rurale, seul abri que laissent les pouvoirs absolus aux caractères indépendants • Comme naguère, en Hongrie, le comte Etienne Széchény, il a préparé par trente ans d'efTorts obscurs et infatigables rémancipation et le progrès pacifique de son pays. La So-^ ciété agricole, qui étendait ses ramifications dans toute Tancienne Pologne, a conféré au pays tout entier d'inestimables bienfaits : elle a familiarisé la noblesse territoriale avec une forme importante du self-govemment : elle n'a pas hésité à prendre l'initiative de l'abolition des corvées et de la transformation des paysans tenanciers en propriétaires ou fer« miers à bail, ces paysans étant depuis longtemps affranchis du servage dans le royaume * de Pologne proprement dit, connue en Gallicie et enPosnanie. Cette Société, depuis dissoute par le gouvernement impérial, avait d'abord paru au prince Gortchakoff, lieutenant de l'empereur en Pologne, une planche de salut et un moyen de réconciliation ; un moment même il confie à une députation présidée par le comte André le soin de veiller au maintien de l'ordre. Puis les conseils de la violence reprenant le dessus : « J'ai des soldats, dit le prince au comte André. U faudra que nous nous bat-

* On appelle aujourd'hui royaume cette partie de Tancienne Pologne (ayant pour capitale Varsovie) qui a reçu ce titre au congrès de Vienne, avec une constitution parlementaire, mais qui comprenait à peine un cinquième de l'antique et véritable Pologne. Rappelons , en outre, pour ceux de nos lecteurs qui l'auraient oublié : 1* que la Pologne méridionale a été réunie à l'Autriche sous le nom de Gallicie; 2* la Pologne de l'ouest et du nord-ouest, ou grande Pologne, à la Prusse, qui en a formé deux de ses provinces : le grand-duché de Posen et la Prusse occidentale; 3* que la Lithuanie et les provinces du sud-est, habitées par les Ruthènes (Wolhynie, Podolie, Ukraine), formant plus de la moitié du royaume des Jagellons, ont été incorporées directement à la Russie et assimilées en tout aux pays moscovites.

lions. -^ Mais non, répond le comte, nous ne nous battrons pas, car nous sommes désarmés ; vous ne pourrez que nous tuer. — Voulez-vous des armes ? reprend le lieutenant im^ pénal, je vous en donnerai. — Non, nous n*en avons pas besoin : notre droit et notre force morale nous suffisent. »

Un autre jour, le vaillant défenseur de Sébastopol, qui se trouvait évidemment mal à Taise dans la cruelle position où le plaçait sa charge, pose au comte Zamoyski cette question : « Que faut*il donc faire ? — Vous en aller, p lui répond le comte, qui a été le véritable héros de cette lutte pacifique.

Cette réponse laconique et concluante est répétée peu après au prince avec autant d'à-propos que d*unanimité par la foule des rues. Dans la soirée du 7 avril, lors de la grande manifestation provoquée par la dissolution de la Société agricole, le lieutenant de Tempereur cherchait à employer les moyens de persuasion. A la tête de son état->major,il pénètre Im-méme au milieu des groupes et essaye de les haranguer; il commence son allocution eu leur disant : « Rentrez chez vous I chacun chez soi l — Nous y sommes chez nous, lui crie-t-on de toutes parts ; cest vous qui n'y êtes pas, c'est à vous de rentrer chez vous /» Le lendemain, 8 avril, nouvelle manifestation de la foule en deuil ; mais cette fois la lance des Cosaques et la baïonnette des fantassins en ont raison. Cinquante personnes périssent dans cette boucherie, où tous les coups sont portés par les Russes et reçus par les Polonais. Mais rien n'ébranle ni ne change la résolution instinctive des masses, où les femmes, comme toujours en Pologne, se montrent encore plus intrépides et plus généreuses que les hommes. Un gendarme ayant laissé tomber son sabre, un jeune homme le ramasse et fait mine de s'en servir : aussitôt une femme le lui arrache des mains et le rend au soldat russe, en disant au jeune Polonais ; « Vous oubliez, mon-

sieur, c[u*aujourd'hui ce ne sont pas là dos armes. i» Une autre femme, une mère, se trouvant presque sous le cheval d'un Cosaque, soulève son enfant, qui se laisse faire, et le jette dans les bras du barbare, en lui criant : « Tu veux tuer des Polonais ? en voici un. »

Ainsi, partout et toujours, prendre le deuil pour armure et pour uniforme, des prières et des chants pour armes ; Bf pas tuer, mais se laisser tuer : voilà la nouvelle et surnatur relie tactique de cette nation insurgée. « Jamais, dit un ter moin oculaire, je ne saurai vous faire comprendre ce mépris de la mort, inouï, enthousiaste, qui s'est emparé de ce peuple : hommes, fenunes/enfants. De vieux soldats habitués au feu assurent que jamais, dans une telle proximité, les troupes les plus solides ne sauraient conserver cet héroïsme indomptable et calme qu'a montré tout ce peuple sous les charges furieuses des cavaliers et sous les feux des bataillons renouvelés jusqu'à quinze fois *. »

Les événements de cet hiver ont sonné le réveil d'un grand peuple. Mais l'Europe inattentive et distraite n'a guère écouté, n'a guère regardé. Une nation illustre, généreuse, ardente, patriotique, libérale, religieuse, une d'opinion et de croyance, sachant souffrir et sachant mourir, s'est révélée une fois de plus au monde, et le monde, conune s'il était sans cœur et sans pitié, s'est détourné d'elle. Les catholiques et les conservateurs, absorbés par la douleiu* légitime que leur donnaient Rome el Gaête ; les protestants, les prétendus libéraux, enivrés par le triomphe de la révolution et de l'incrédulité en Italie, n'ont eu, les uns comme les autres, que des sympathies tièdes et intermittentes poiu* les chances et les efforts de la Pologne. Rien n'est plus curieux à con-

I Cité par le P. Gratry : la Paix, 6« médiuiion, p. 183.

110 n(E NATION EN DEDL.

stater que TatUtude embarrassée de la démocratie occidentale viS'à-TÎs de deux nations héroïques et libérales entre toutes, la Hongrie et la Pologne. Nos démocrates ont un peu plus de sympathie pour la Hongrie, parce qu'elle est moins catholique que la Pologne. Mais« même en Hongrie, le respect presque superstitieux pour le droit, pour la tradition antique, pour la couronne et le royaume de Saint-Étienne, dont Tintègre Deak est 1 éloquent et patriotique champion, déconcerte ces ardents amis du progrès ^ Et quant à la Pologne, que penser, que faire d'une nation qui paye le denier de Saini'- Pierre^ comme nous dit dédaigneusement le défenseur officieux de la politique impériale*, qui nous inrite en revanche à réserver nos sympathies pour la régénération d*un grand peftple^ lequel n'est autre, selon ce docteur, que le peuple turc*!

Comment d'ailleurs s*étonner de la firoideur de notre presse pièmonlaise, lorsqu'il se trouve des catholiques pour écrire et même pour imprimer ce qui suit : c Tomber en chantant des hymnes est fort touchant, mais ne relève pas la Poloinie *. »

Et cependant quel spectacle et quel enseignement pour ceux qui croient encore au droit et à Thonneur, que celui de Thistoire moderne de notre chère Poloime ! Près d'un siècle

* « n y a trdp àt fl^pM, trop d« |»tt)eAr«.|i^at-<èUYiDèBf trop de légalité des de«L ptus. C« a'esi plus un dnine qui sMfUt : c est wm série d aiga-

■M^nutu^B, «• Jkssmi d# j«rispni.îfRf# « d'Arrhco]oç>f . C«l très-coDvetiib)e^ Cf«t même très-iA$.trQriif, mis c^U dexi^nt froid,.. Le faeimm de M, l>Mk a«rji ceru.itte»eat «ne ti«5-hjia]f \:&)«w , Buis oe ne sera qa'ane (Tvxrr d( Â pltMDJiùe. Mieux Vâiidra.ii uae «^ndunepoiir fourbir des fiai ves. » r(\->rrc$^p.^Ddai>ce de Vienne dans Ifl^niuAii ^MJ*ovàk chée pu VCmiwnel do

* CimMUtutitmiit] du U juin îîi6K

* CorresiKAdâBce de P«ters^Mrf dâfts VAmiêtUM^^^àm^MObl 1861.

UNE NATION EN DEUIL. 1 1 f

s'est déjà écoulé depuis le premier partage (1773); soixantesii ans ont passé depuis qu'elle a disparu du nombre des États indépendants (1793) ; trente ans depuis sa dernière et glorieuse insurrection (1 830) : et cependant elle vit encore, et le refrain de son chant de guerre : JVon, la Pologne n'a point encore péri\ qui a retenti sur tous nos champs de bataille de la République et de l'Empire, est encore vrai. Elle a été frappée, meiu'trie, outragée, asservie par d'impitoyables ennemis ; religion, législation, éducation, langue, costume, monnaie, industrie, propriété, rienn'a été épargné : et cependant elle n'a point péri. Ses aixhives et ses bibliothèques ont été transportées à Pétersbourg, ses enfants transplantés dans le Caucase, ses plus beaux domaines confisqués et donnés en proie aux suppôts de la tyrannie étrangère, ses couvents supprimés, huit millions de ses fidèles (grecs-unis) incorporés de force dans l'Église du schisme oppresseur : et la voilà encore debout, inébranlable et invincible, dans sa conscience, dans sa foi et dans sa vertu ! Dépecée en trois morceaux pour être plus sûrement dévorée, elle n'en est pas moins restée une et homogène, et chacun de ses tronçons oppose à l'absorption une insurmontable résistance. Tout a été tenté contre elle, et rien n'a réussi. Disonsle hardiment : rien ne réussira.

Dans sa lutte avec l'iniquité de ses voisins, la Pologne, malgré l'abandon de l'Europe, n'a pas reculé d'une semelle. Ce qu'elle voulait en 1830, en 1815, en 1791, elle le veut encore, elle est résolue à l'obtenir, et convaincue qu'elle l'obtiendra, par d'autres moyens sans doute, mais avec la même résolution et la même unanimité. Prenez un Polonais de n'importe quelle contrée et de n'importe quelle condition;

* Jetzcze roUka nie igxnela.

qu*il ait vécu sous la férule prussienne, sous le bftton autrichien, sous le knout moscovite ; prenez le yieillard, Thomme fait, la mère de famille, la jeune fille ; prenez Tenfant à peine debout sur ses petites jambes, chez tous vous trouverez le même sentiment, la même passion, permanente, souveraine, exclusive, une passion légitime, fière et pure ; tous vous tiendront le même langage ; tous, Tœil enflammé et le cœur palpitant, vous diront ce qu'ils disent à Dieu et ce que disaient leurs pères il y a cent ans : Rendez^nom la patrie^ rendez'fums la liberté I

Quelle autre nation du monde moderne en est là I Que restè-t-il à la France de 1789 de son idéal de justice, de progrès et de liberté, de ses généreuses aspirations, de sa juvé^ nile et candide ardeur pour le bien, de sa confiance naïve dans le droit, dans la liberté, dans la raison, dans les assemblées, dans la force unique et suffisante de la persuasion ? Que reste-t-il à l'Angleterre de cette grande et forte politique qui, malgré ses infirmités et son égolsme, avait à si juste titre excité la confiante admiration du monde; qui, par la parole inspirée de Burkè, par la main ferme et inébranlable de Pitt, semblait avoir gravé pour toigours dans tout cœur anglais l'immortelle distinction entre la révolution et la liberté ? Que reste-t-il à l'Allemagne de la mémorable union de ses princes et de ses peuples en 1813, de l'immense et glorieux mouvement national qui la fit se lever comme un seul homme contre l'asservissement de la conquête étrangère?

Rien, hélas! ou presque rien.

Mais, si je prends la Pologne telle qu'elle était en 1791, lorsqu'elle s'est donné son admirable constitution du 3 mai, je vois qu'elle a conservé tous les principes et les vertus dont elle s'honorait alors. Je vois que non-seulement elle n'a rien perdu moralement, mais qu'elle a immense-

ment gagné. Je trouve qu'elle possède et qu'elle montre dans son adversité toutes les qualités qu'on lui reprochait de ne pas avoir, et qui manquent précisément à la plupart des nations européennes : la modération, la prudence, la discipline, la faculté de se contenir et de se dompter soimême pour mieux dompter ses ennemis, ce self-control qui estla première et la meilleure condition du sel f-govemment.

Quand je la compare à notre Occident si vain, et qui a si peu raison de l'être, je la trouve digne d'envie jusque dans ses entraves, et je m'incline devant ces vertus que je cherche sans les rencontrer au sein des nationalités les moins contestées et les plus admirées.

Quand on vient d'un pays où les beaux esprits s'exercent tantôt à démontrer que le droit de la force est identique à la force du droit*, tantôt à extraire de Tacite et de Corneille l'apologétique du césarisme^; d'un pays où de pareils écrits trouvent un public et des encouragements officiels, où tous les lettrés décorés et non décorés qui dirigent la grande majorité de la presse, tous ces fiers champions de la liberté de penser, sont unanimes à proclamer comme un exploit patriotique l'acte du général qu'ils félicitent d'avoir donné moralement deux soufflets à un prêtre'; quand on sort de ce milieu méphitique pour aller respirer un air plus pur, on éprouve un indicible soulagement à trouver des honnêtes gens, même asservis à un despotisme qu'ils n'ont ni créé, ni accepté, ni mérité.

On se retrempe avec délices dans la vie morale d'une nation qui, tout opprimée et enchaînée qu'elle soit, ne respire que pour la liberté, le droit et le sacrifice; d'une nation

■ Proadbon.

^ MM. Gachon et Desjardins.

^ Le général de Goyon et Mgr de Méiudo.

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