‹ Œuvres de M. le comte de Montalembert (volume 4)Chapitre 9 sur 53 · IX · texte numérisé non relu

IX

dont toutes les répugnances sont légitimes et toutes les aspirations généreuses. On bénit et on envie ce patriotisme chrétien qui ne rêve ni la spoliation, ni Thumiliation de personne, qui n*a pas besoin d'être victorieux pour régner, et dont on peut dire comme Chateaubriand de Thonneur : a II échappe à la tyrannie ; c'est Tàme des martyrs. Les liens Tentourent et ne Tenchaineat pas : il perce la voûte des prisons et emporte avec soi tout Thomme. »

Ce qui révolte, ce qui décourage, ce qui e&aye le plus une àme honnête au temps où nous vivons, ce ne sont pas les triomphes de la fourbe et de la violence. L'histoire du monde est pleine de ces enseignements pernicieux. Mais a-t-on jamais vu un temps où les victoires du mal furent plus rapidement et plus facilement acceptées? où il y eut moins de sympathie pour les victimes de la fortune, plus d'indifférence pour le courage malheureux, pour le droit opprimé? où l'écrasement du faible par le fort fut plus promptement rangé parmi les faits accomplis et revêtu du prestige de la chose jugée? Yoilà le doute qui semble légitime. Il y a eu de pires scélérats, assurément, et surtout de pires tyrans que ceux d'aujourd'hui. Mais la scélératesse heureuse et la tyrannie paisible ont-elles jamais rencontré chez les honnêtes gens tant d'indifférence, tant d'indulgence et, pour trancher le mot, tant d'approbation?

Il n'en est pas ainsi de la Pologne. Elle n'a jamais connu la complaisance intéressée, la servile lâcheté des flatteurs du succès. Elle n'a profité d'aucune iniquité, n'a pactisé avec aucun mensonge. A tous ceux qui cherchaient à la corrompre, à l'exploiter ou à l'opprimer, elle a toujours dit ce Non énergique et résolu que ne savent plus dire à l'iniquité triomphante ni les peuples ni les rois.

UNE NATION EN DEUIL. ttS

L'indépendance nationale est un bien inestimable ; mais n'y a-t-il pas un bien encore plus précieux, plus sacré et dont la perte est plus irréparable encore? n'est-ce pas la moralité nationale? Perdre sa nationalité, bon Dieu! c'est une calamité dont la seule pensée fait frémir. Mais on peut concevoir et on peut même subir des sacrifices plus douloureux^ et surtout plus honteux. Il y a quelque chose de pire encore que d'être conquis et asservi par Tétrauger : c'est d'abdiquer spontanément la liberté, la vérité et l'honneur, pour s'asservir au mensonge et au mal. Quelques pages écrites il y a trois siècles et intitulées : De la servitude voiontaire, ont suffi pour rendre le nom de La Boêtie immortel. Ce qu'il flétrissait comme la pire des hontes s'est retrouvé et se retrouvera encore dans l'histoire des nations comme dans celle des âmes. L'histoire de Pologrfe, par une généreuse exception, n'en porte nulle part le stigmate.

La Pologne n'a jamais abdiqué ; elle ne s'est jamais ni sentie ni déclarée hors d'état de se régir elle-même ; elle ne s'est jamais désintéressée de son propre sort pour se livrer, sans devoirs et sans droits, à la sécurité corruptrice du pouvoir absolu. Cette nation humiliée, vaincue et conquise, a ce qui manque à plus d'une nation victorieuse et conquérante : elle a les mœurs de la liberté. La dignité humaine y est restée debout et entière. Après avoir subi un siècle de conquêtes et d'oppression, elle est cent fois moins exténuée, moralement et intellectuellement, que telle autre nation qu'on pourrait nommer, après dix ans d'incessantes prospérités.

Par un vrai miracle, au milieu des abattements, des défaillances, des défections dont tous les peuples et tous les hommes publics de l'Europe ont été complices ou victimes, cette nation si éprouvée, si abandonnée, ne doute pas de Tordre moral. Elle croit d'une foi inébranlable à la justice

de Dieu. Elle se nourrit depuis un siècle d'une espérance toujours trompée et toujours renaissante : spesejus immortalitate plena.

Oui, c'est un miracle, mais un miracle incontestable ; il est là sous nos yeux : chacun peut le vérifier, le toucher de ses mains.

Vaincue sur les champs de bataille^ grâce à Tabandon de TEurope, dont elle était le boulevard, grâce au nombre et à racharnement de ses ennemis, — elle a trouvé une autre arène où Todieuse suprématie et la brutale infaillibilité du nombre ne peuvent rien, l'arène où l'on meurt, où les martyrs tiennent lieu de soldats, où il ne s'agit plus de vaincre ou de mourir, mais où l'on est sûr de vaincre dès que l'on sait mourir. « Celui, dit un de leurs poètes, celui qui meurt dans l'amour transmet, à l'heure du martyre , son âme à ses frères ; il survit dans le sanctuaire du cœur humain, et chaque jour, à chaque heure, enseveli vivant, il grandit dans sa tombe * . »

A quoi attribuer cette merveilleuse vitalité de l'esprit national, du courage civil, de la passion libérale chez la nation polonaise, vitalité qu'on ne trouve chez aucune autre nation contemporaine ? Je réponds sans hésiter : à l'absence permanente dans son passé de tout despotisme indigène. Ce despotisme eût préservé peut-être son indépendance; mais il eût tué son âme , Y âme polonaise^ comme disent leurs chants; cette âme qui a survécu, qui grandit, s'épure et se retrempe chaque jour. Au lieu de passer par cette affreuse épreuve du pouvoir absolu et centralisé, dont aucune nation antique ou moderne n'est sortie intacte, elle avait maintenu depuis ses origines les plus lointaines jusqu'à son

* Slowacki, cité par le P. Gralry.

dernier jour la vie politique, la vie de discussion et de délibération publiques, dans ses diètes et ses diétines, ses cours de justice et ses confédérations, dans toutes ces institutions basées sur le principe électif, sur la publicité des débats et sur rindépendance des votes. Comme Ta pu faire jusqu'à nos jours la Hongrie, grâce à TexceUente constitution de ses cinquante-deux Comitats, la Pologne puisait dans son organisation administrative et judiciaire une source inépuisable d'activité indépendante et spontanée. Le respect de la liberté et de la valeur de Findividu, poussé jusqu'à l'excès par le liberum voio^ constituait l'essence de la nationalité polonaise et opposait une barrière insurmontable au césarisme dynastique ou démocratique. A l'absence de contrepoids nécessaires, aux violences et aux abus regrettables qui ont discrédité l'ancienne République polonaise, il avait été apporté un remède exceUent par la Constitution du 3 mai 1791, la meilleure qui soit encore sortie de la main des hommes, mais qui eût été elle-même impossible si un long apprentissage de la vie publique n'avait familiarisé les Polonais avec les avantages de la liberté comme avec ses dangers. On parle toujom*s des vices de l'ancienne constitution polonaise : je ne les nie pas, et les Polonais ne les ont jamais niés, eux qui passèrent tout le dix-huitième siècle à demander aux philosophes les moyens d'y mettre un frein. Maisje suis encore bien plus frappé des vertus que cette constitution a enfantées et qu'elle leur a léguées, vertus publiques et sociales qu'on cherche en vain chez leurs détracteurs.

Je les vois résister, non pas une fois ou dix fois, mais toujours, mais de génération en génération, à des tentatives aussi diverses que dangereuses. De nos jours, ils ont repoussé avec une héroïque constance la théorie du Panslavisme^ ce rêve grandiose et pervers de l'unité de toutes le

races slaves sous la suprématie moscovite. Quoi de plus séduisant pour un peuple trahi et abandonné par l'Occident, livré depuis tant de siècles à tant d'épreuves par suite de sa lutte contre les Slaves orientaux? Un homme habile, le marquis Wielopolski, s'est fait le persévérant et pernicieux apôtre de ce plan dans son pays. Lord John Russell, avec cette étourderie surannée qui caractérise les hommes d'État actuels de l'Angleterre, s'y est involontairement associé en exprimant, dans son dernier discours^ le vœU de voir les Polonais s'entendre avec les Russes, ce qui transformerait l'antique rempart de l'Europe en avant-garde de l'Orient, et décuplerait les forces agressives de l'empire russe! Heureusement pour l'Europe, les Polonais ont été unanimes, jusqu'à présent, dans leur répugnance à écouter ces suggestions si périlleuses pour nous.

Hs n'ont pas davantage cédé aux séductions d'un autre genre que tant d'organes divers ont fait miroiter devant leurs yeux : bien-être matériel, prospérité industrielle, débouchés innombrables, progrès indéfini et sécurité absolue des fortunes bien ou mal acquises, tous les avantages qui découlent d'une bonne administration, d'un gros budget et d'une belle dette publique ; séductions qu'ont lâchement écoutées d'autres nations plus fortes et moins éprouvées, bienfaits éphémères et équivoques que l'absolutisme promet toujours aux peuples qui consentent à lui sacrifier leur conscience et leur dignité : Si cadens adoraveris me^l

1 Discnssion rar la motion de M. Pope Hennessy.

^ « n ne faut pas, disait Napoléon I*' au baron Bignon , son ministre à VarsoTie, il ne fant pas que les Polonais s'abandonnent à des rêve^ dangereux... Qu'ils se liyrent à des améliorations intérieures, cela vaudra mieux que de poursuivre des chimères qui pourraient compromettre leur sûreté. > — Cinquante ans plus tard, en 1860, Alexandre II disait à Varsovie : « Pa» iê rêteriet! jMà dé rèveriê$ î » Le despotisme se retrouve partout et toujours le même au fond, malgré la diversité superficielle des hommes et des choses.

Enfin, grâce au même instinct généreux, ils ont su jusqu'ici éviter les conflits à main armée, braver les provocations les plus directes, et, chose plus difficile encore, résister à tous les entraînements généreux, à toutes les impulsions étrangères qui auraient voulu, soit précipiter le mouvement national, soit en altérer profondément le caractère.

Il paraît hors de doute que la première excitation du moui^ement qui a eu lieu depuis un an en Pologne est venue du dehors, et de la même source d'où à découlé la révolution italienne. H parait également certain que depuis les dernières démonstrations, et malgré la victoire morale que la Pologne leur a due, de nouvelles instigations sont survenues sous forme de reproches, ainsi formulés : a Vous êtes d'honnêtes gens, mais vous n'y entendez rien : vous n'êtes pas faits pour organiser une grande cause, vous n'êtes que des moutons. Voyez les Italiens : voilà comme il faut agir ! » — Mais les émissaires de la démocratie révolutionnaire, qui s'appelle 4)arfois la démocratie impériale , n'ont pas encore réussi à altérer le caractère de l'agitation polonaise. Ils ont été entraînés, absorbés, noyés dans le grand mouvement national, où la première place est occupée par le clergé, et où il n'y en a point, du moins jusqu'ici, pour les mauvaises passions, les instincts abjects et les spoliations machiavéliques qui ont déshonoré ailleurs la cause nationale et libérale. Les dernières classes du peuple polonais sont et seront encore longtemps à l'abri des tentations du démon de l'anarchie, s'il faut en juger par cette adresse aux délégués de la Société agricole émanée des ouvriers de Varsovie (fondeurs, serruriers, chaudronniers, ei Qulre^ des métiers durs^ comme ils disent), où l'on trouve ce qui suit : « Sans épargner sa personne, il faut aller à la tuerie et montrer au monde ce

que nous voulons; c'est pourquoi nous avous été avec les processions et chanté pour la constitution, et nous le ferons de nouveau quand il le faudra. £t, s'il y a des victimes, on verra que Dieu le voulait. £t nous sonunes prêts, s'il en faut davantage, à tirer au sort à qui doit aller au sacrifice, même à tendre la gorge au couteau, ou à mourir sous le knout... On nous dit : Savez- vous ce que c'est que la constitution? Nous déclarons que nous le savons comme nos pères nous l'ont appris, comme c'était sous les rois de Pologne. Ne pas combattre injustement, mais défendre le sien. Si un pays veut s'unir à nous, c'est bon; sinon la route est libre. Et, en outre, qu'il y ait une loi juste et obéie par tout le monde ; que régnent la piété, la probité, l'humanité, pour tous les hommes également; qu'il y ait une armée polonaise, ceci absolument* . »

Ce langage n'est pas celui de la révolution en France, en Italie ou en Allemagne. D'où vient cette différence?

Elle vient, comme l'a déjà proclamé une noble Polonaise dans une lettre admirable dont chaque ligne est une vérité', elle vient de ce que la Pologne possède deux forces gui ne sont nulle part développées et réunies à un aussi haut degré : la foi et la paix sociale.

Oui, la paix sociale, ce bien inconnu depuis si longtemps en France, et qui semble de plus en plus compromis chez les nations occidentales à mesure qu'elles avancent dans les voies de la civilisation moderne.

En Pologne, comme en Hongrie, la noblesse, c'est-à-dire la grande et la petite propriété , est profondément unie aux paysans, aux masses ouvrières. De même qu'on a vu en 1848 la noblesse hongroise, sans subir aucune contrainte d'en bas, supprimer les charges imposées aux paysans, abandonner

* Cité par le P. Gratry, «M fupra.

- Lettre de Varsovie, dans la Aevue etmlemporame do 15 jain 186X.

spontanément ses privilèges politiques et ouvrir Taecès de la vie publique à toutes les classes qui n'en avaient point encore goûté; ainsi la noblesse polonaise, chaque fois qu'il lui a été possible de se prononcer sur les destinées du pays, en 1791 comme en 1830, a proclamé la nécessité non-seulement d'émanciper les classes inférieures de tout lien féodal, mais encore de travailler énergiquement à Tamélioration de leur sort. La question si difficile de Tadmission des populations rurales aux avantages de la propriété foncière, réglée dans les provinces réunies à la Prusse, par un bienfait incontestable de la législation prussienne, n'a pu Tétre qu'avec le concours intelligent et dévoué de la noblesse posnanienne ' . J'ai dit plus haut tout ce que la Société agricole avait proposé sur ce point essentiel pour l'immense partie de la Pologne soumise à l'empire russe. Dans la Pologne autrichienne, cette division des classes, odieusement exploitée par une police subalterne, avait produit en 1846 les massacres de Gallicie. Elle a disparu devant les efforts patriotiques de la noblesse gallicienne, qui, foulant aux pieds ses légitimes ressentiments, n a plus songé, dans la diète provinciale de Leopol, qu'à unir ses vœux et ses intérêts à ceux des paysans. C'est ainsi que dans ces deux nobles royaumes de Hongrie et de Pologne,

* C'est ce que reconnaît loyalement l'an des plus ardents adversaires de la Dationalilé polonaUe, M. Floltwell, président supérieur do grand-duché de Poseo, dans son Mémoire sur son administration» depuis 1830 jusqu'en 1861. Je Tem citer ses propres paroles : « Il ne faut pas passer sous silence qu'un grand nombre de propriétaires de biens nobles de cette province ont contribué avec empressement à l'exécution de la loi du 8 avril 1823, par leur désintéressement et par leur juste appréciation du bénéfice qui en est résulté pour la culture du pays en général et pour la productivité de leurs terres en particulier, quoiqu'ils ressentenv douloureusement la diminution, qui en est inséparable, de leur autorité sur les habitants de leurs terres. » Mémoire du 15 mars 1841, inséré dans la publication prussienne intitulée : Situation politique el toeiaU du grand-duehi de Poien, avec doeumentt. Paris, Bobne, 1861, page 57.

dont je ne mets certes pas les souffrances sur la même ligne, maïs dont je me plais à constater la communauté d'intérêts, de droits, de tendances, les classes supérieures marchent à la tête du mouvement national et offrent à la cause de la liberté les plus généreux sacrifices. Nulle part ne s'allie mieux avec l'égalité sociale cette aristocratie historique, que ces peuples regardent avec raison et avec fierté comme un patrimoine national.

En Pologne, dans ces dernières années, la paix sociale s'est renforcée par un élément dont l'importance ne saturait être prisée trop haut, et qui touche à la fois la politique et la religion. De tout temps les juifs ont trouvé en Pologne un asile contre les persécutions dont ils étaient l'objet dans le reste de l'Europe, et, dès le quatorzième siècle, sous le roi Casimir le Grand, ils y obtinrent des privilèges et des libertés qui leur étaient refusés partout ailleurs. Aussi leur nombre y est-il proportionnellement beaucoup plus considérable que dans aucune contrée du monde Ml ne saurait entrer dans mon plan d'examiner ici le rôle qu'ils ont joué dans le passé delà Pologne; je meborne à constater que leurinfluence a été regardée comme funeste, etque, danstoutesles guerres entreprises contre l'indépendance de la Pologne, notamment dans celle del 831 , les envahisseurs comptaient sur le concours des Israélites. Aujourd'hui tout est changé : le despotisme, qui cherche toujours à diviser pour régner, réunit quelquefois malgré lui et contre lui. L'horreur du joug imposé par l'empereur Nicolas, dans tous ses États, au peuple hébreu; les traitements barbares qu'il a infligés aux juifs en les poursuivant jusque dans le sanctuaire de leurs mœurs domestiques et jusque dans les minuties de leur costume traditionnel, les ont re-

* Sur 23 millions d'habitants que renferment les pays compris dans l'ancienne Pologne^ il y a 1,983,000 Israélites.

tournés contre la domination russe. Ils sont entrés corps et âme dans le mouvement polonais : on a vu des rabbins à côté des prêtres dans toutes les démonstrations récentes ; leur jeunesse s'associe à tous les dévouements comme à tous les dangers de la jeunesse catholique', et ils contribuent ainsi à grossir le flot de cet enthousiasme unanime qui fait hésiter, avant de reculer, le flot de la conquête moscovite.

Quant à la foi, à ce bienfait suprême, plus rare et plus précieux encore que la paix sociale, tout démontre que cette source de vie, loin d'être tarie, n'a jamais jailli avec une plus impétueuse abondance de l'âme d'un grand peuple. Il suffit de passer un seul jour en Pologne, d'interroger un seul Polonais (j'entends de ceux que les influences étrangères n'ont pas encore pervertis), pour apprendre quel peut être encore le rôle de la religion chez un peuple moderne. L'Espagne, à l'époque de son héroïque soulèvement contre Napoléon, a peut-être donné le même spectacle; mais on peut affirmer que nulle part ailleurs en Europe on ne trouvera la religion, je ne dis pas seulement plus honorée, mais plus populaire, plus obéie et mieux pratiquée. Là-dessus, le témoignage des prêtres, en général peu enclins à exagérer le bien, est aussi irrécusable qu'unanime. Ce n'est pas seulement dans les campagnes reculées, dans les populations rurales, que le catholicisme est ainsi le premier aliment et le premier intérêt de la vie polonaise, c'est dans toutes les classes, dans toutes les conditions; c'est dans les villes, et même dans les petites villes (devenues ailleurs la citadelle des esprits forts et du respect humain), que l'universalité des habitants cherche son honneur et son bonheur dans les règles et les habitudes de

' Voir, dans I6 Jtmmal det Dibali da 16 août, la proclamation de la jeanesso Israélite de Varsovie à l'occasion de l'anniversaire de l'union déûnitive de la Lithuanie et de la Pologne, le H ao&t 1569.

la vie chrétienne. Sans doute il doit y avoir en Pologne, comme ailleurs, des âmes indifférentes et des âmes hostiles à la religion ; mais on peut hardiment affirmer qu'elles ne sont que des exceptions. C'est le contraire qui est la loi gé nérale, visible et palpable partout. Jamais, pas même dans

l'Italie d'autrefois, je n'ai vu prier avec une piété si excessive et si fervente qu'à Cracovie, dans ce sanctuaire de la vie nationale et historique de la Pologne. Cela est vrai encore une fois non pas seulement des pauvres et des femmes du peuple, mais des riches, dea jeunes gens, des dames les plus élégantes, des hommes les plus mûrs et les plus considérés, que l'on voit prosternés dans la poussière des églises, sans l'ombre d'embarras ou de respect humain.

Quant à ceux qui seraient tentés de ne pas attacher beaucoup d'importance à ces démonstrations extérieures, je les inviterais à étudier et à constater sur place la moralité supérieure et incontestable de toutes les classes du peuple polonais. Les juges les plus compétents, les plus éclairés, les moins suspects, affirment tous la réalité d'un immense progrès moral et y insistent tous. Les masses populaires et rurales sont restées ce qu'elles étaient, dominées, pénétrées par la piété la plus pratique en même temps que la plus expansive. Le désordre est, on peut le dire, inconnu parmi elles. Plus on s'enfonce dans l'ancienne Pologne, plus ce phénomène prodigieux devient universel. Mais, chose bien plus consolante, plus surprenante et plus significative encore, les mœurs des classes élevées se sont transformées, et cette transformation s'est opérée dans les trente dernières années. L'amélioration a été constante, et elle est devenue générale. L'habitude du divorce, qui avait donné un si mauvais renom à l'ancienne société polonaise, a complètement disparu. Les scandales de tout genre sont devenus infiniment rares. Un

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grand malheur, noblement supporté, a purifié, retrempé, relevé toutes les consciences. Les âmes se sont affranchies de la tyrannie du mal en attendant que le pays soit affranchi de la domination étrangère. Tous les rangs, toutes les conditions, tous les âges, se rencontrent et se confondent dans la communauté de la foi, de l'espérance et de la prière. Cette vitalité intacte et féconde de la religion, d'une part, et, de Tautre, le goût et la passion de la liberté, enflammés par un patriotisme aussi enthousiaste que résolu, constituent une atmosphère morale et sociale qu'on a rarement respirée de nos jours. ISétat des âmes^ comme on disait naguère chez nous, y est excellent: Après avoir mis un moment la main sur le cœur de la Pologne, je ne crains pas d'affirmer qu'elle est la nation la plus saine de l'Europe.

La question catholique prime toutes les autres en Pologne, mais aussi la question polonaise est d'une importance vitale pour les destinées de la foi et de l'Église universelle. La catholique Pologne, si longtemps oubliée et méconnue par l'Europe catholique, est encore ce qu'elle a été depuis trois siècles : le boidevard qui sépare le Nord protestant de l'Orient schismatique. L'orthodoxie ardente et persévérante de la race polonaise est une arme à deux tranchants contre un double danger ^ Sans elle, l'Église n'aurait plus d'asile, plus de sanctuaire, dans tout le nord et tout l'est de l'Europe, depuis le Weser jusqu'au Yolga. A l'heure qu'il est, la Pologne est le poste le plus avancé de l'Église militante en Europe, et il en a toujours été ainsi depuis le temps où saint Adalbert a fait d'un hymne à la Vierge le chant de guerre du peuple polonais. C'est elle seule qui fournit aujourd'hui, en Europe, des martyrs ; car ce nom appartient de droit à ceux qui souf-

■ Voir l'excellent discours de l'abbé Alexaudre Prusino^ski, à rassociation calholiqae ailemande, dile Piutterein, à Fribourg, en septembre 1859.

frent et qui meurent pour la foi, dans les tortures de Texil ou sous le knout. Je ne dis rien des vexations, des usurpations, des oppressions sans nombre et sans fin que le pouvoir civil a fait subir à TÉglise latine ; rien non plus de ces confiscations en masse des biens monastiques : la confiscation est le propre de toutes les tyrannies; mais je rappelle Taifreuse persécution infligée, au mépris des stipulations les plus solennelles S et à deux reprises difiérentes, par Catherine II en 1796, par son petit-fils Nicolas en 1 840, aux Grecsunis qui formaient la masse de la population des provinces orientales de la Pologne. Sous Catherine, dix mille paroisses, cent cinquante couvents, plus de six millions de fidèles, sont arrachés à la foi de leurs pères. Sous Nicolas, treize cents paroisses et deux millions de fidèles subissent la loi du plus fort, pendant que leurs prêtres sont jetés en Sibérie et leurs religieuses flagellées comme la mère Makrena^. Toutes ces choses ont été racontées, mais sont trop vite oubliées ; il faut les rappeler sans cesse pour montrer à quel point toutes les tyrannies se ressemblent, et comme quoi le catholicisme

' « Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies promet d'une manière irrévocable, en son nom et en celui de ses héritiers et successeurs, qu'elle maintiendra pour des temps éternels les catholiques romains des deux rites dans le libre exercice du cuUe et de la discipline, et en même temps de tous les droits qui ont rapport à leur religion. Elle déclare pour elle et ses successeurs que jamais elle n'usera de son pouvoir de souveraine au préjudice de la religion catholique des deux rites dans les pays qui, en vertu du présent traité, ont passé sous sa domination. » {Traité du 18 teptembre 1773.) — N'avais-je donc pas raison d'écrire, il y a trois mois, à M. de Cavour. que son roi Victor-Emmanuel s'était inspiré des exemples de Catherine 11, quand il motivait son invasion du patrimoine de l'Ëglise par la nécessité d'y rétablir Tordre moral et de défendre l'autorité pontificale contre la révolution ? On voit que les ennemis de l'Ëglise se suivent et se ressemblent : le mensonge leur sert toujours et partout de préambule à la spoliation.

' Voir pour les détails l'ouvrage du P. Lescœur, V Église catholique en Pologne tout le goutemement ruMf , et surtout les travaux si consciencieux du R. P. Theiner.

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a au moins autant à craindre Tautocratie que la révolution '. Nous sommes loin, Dieu merci, du temps où un catholique qui prenait parti pour la Pologne contre la Russie passait pour un révolutionnaire ; où Grégoire XYI, trompé par la diplomatie, laissait publier le bref de 1832 aux évéques polonais, qui a heureusement disparu de la collection officielle des documents de son pontificat, et que ce pape, si honnête et si consciencieux, a noblement racheté par son intrépide attitude vis-à-vis de l'empereur Nicolas à Rome. Les catholiques français sont aujourd'hui unanimes, si je ne me trompe, dans leur sympathie pour la Pologne. Mais il n'en est pas ainsi partout. Les catholiques allemands, sauf quelques très-honorables exceptions, sont d'une ignorance et d'une injustice étranges en ce qui touche leurs frères polonais^. Us semblent se croire soUdaires des anciennes ini-

' Je dois signaler ici un péril sérieux que fait courir à la cause de la natiomlité polonaise ce qu'on appelle la question ruthtM, \\ s'agit des populations ntfiiennet qui habitent une partie de la Gallicie, de la Litbuanie et des provinces méridionales de la Pologne, et qui professent toutes le rit grec, soit catholique, soit schismalique. Traitées autrefois avec dédain et trop souvent avec dureté par la noblesse et le clergé du rit latin, ces populations ont conservé des rancunes et des défiances qui doivent éveiller la plus vive sollicitude chez les véritables patriotes polonais. Ce sont les prêtres mariés des deux confessions et les fils de prêtres qui fomentent surtout l'esprit ruthénien, en opposition au polonisme latin. En Gallicie, cette population paraît avoir rencontré plus d'équité chez le gouvernement autrichien que sous l'ancienne royauté polonaise; de là l'appui que donnent les paysans ruthéniens, membres du parlement autrichien, à toutes les mesures gouvernementales, sous la direction de leur évéque Lilwinowicz, qui n'a pas craint de dire à la seconde chambre, au mois de juin dernier, que Marie-Thérèse, en consentant au partage de la Pologne, avait été la bienfaitrice du pays. Ces paroles, si honteuses dans la bouche d'un évêque, n'en sont pas moins significatives. Elles révèlent, du reste, un danger plus grand encore pour l'Autriche que pour la Pologne, car la question ruthéne ne peut être définitivement exploitée qu'au profit de la Russie, et l'influence russe sur les populations slaves est de tous les périls qui menacent l'Autriche, peut-être le plus formidable.

^ « J'élève une plainte amére, au nom du peuple polonais, contre les catholiques de l'Europe, et surtout les catholiques de l'Allemagne. Cette acca-

qiiités de la Prusse et de l'Autriche, et ne craignent pas d'en endosser la formidable responsabilité. Ils se laissent ainsi une fois de plus traîner à la remorque des protestants, dont nous avons déjà constaté les répugnances instinctives pour la cause polonaise, parce qu'elle est une cause catholique.

Heureusement le catholicisme polonais, quoique attristé et froissé par cette injustice, ne se laisse pas plus ébranler par l'indifférence des uns que par l'acharnement des autres. En outre, il est resté complètement à l'abri de ces déplorables doctrines qui, de nos jours, en France et ailleurs, ont ressuscité l'intolérance à l'état de théorie et d'idéal, avec le fol espoir de rétablir un jour le gouvernement des esprits et des âmes par la contrainte. La Pologne n'avait d'ailleurs, pour s'en préserver, qu'à rester fidèle à ses antécédents, car, de toutes les nations européennes, c'est elle, c'est cette république que les papes ont qualifiée à' orthodoxe ^ar excellence, qui, la première, a respecté, chez les juifs et les protestants, la liberté de conscience. Je défie qu'on trouve un catholique polonais qui ne tienne pour la liberté de tous, comme l'unique ressource des honnêtes gens et l'unique sauvegarde de l'avenir. Et, en effet, si jamais elle ne futplus nécessaire à l'humanité, jamais non plus elle ne fut aussi indispensable à l'Église. Les deux causes, les deux intérêts, sont connexes et indivisibles. Point de liberté civile sans la distinction du spirituel et du temporel, dont l'Église catho-

sation est justifiée par le peu de cas que vous faites de TËglise caiholiqne en Pologne, et par la profonde ignorance dans laquelle vous êtes par rapport ù cette Église... Mais, alors même que vous continueriez à nous oublier et à nous abandonner, nous continuerons et nous persévérerons à monter la garde sous celle croix, et, prés de cette croix où saint Adalbert chantait son hymne à la mcre de Dieu, nous chanterons jusqu'au jour de notre résurrection : SucQurre cadenti turgere qui atrat f)r>f>ulo, » — Discours de l'abbé Prusino^V5ki, ubi svpra.

lique est l'unique gardienne. Point de tolérance à espérer pour l'Église catholique, dans une société comme celle du dix-neuvième siècle, sans le dogme politique de la tolérance universelle. Point de liberté pour nous, si ce n'est en vertu des principes de la liberté universeUe.

C'est aussi pourquoi il n'y a pas de pays où le catholicisme (et j'entends toujours un catholicisme fervent et pratique) s'accommode mieux del'esprit et de la société modernes • Tous les Polonais veulent la résurrection de leur patrie, mais nul ne rêve la renaissance des privilèges aristocratiques ou des exclusions théocratiques qui ont disparu sans retour. Nul, Dieu merci, ne croit à cette prétendue incompatibilité entre le catholicisme et la société moderne, qu'on nous prêche tous les jours avec un si aveugle acharnement, comme si l'esprit moderne était autre chose que l'esprit humain, sous sa forme contemporaine, avec ses infirmités inségarables de tout ce qui est humain, avec certains vices nouveaux, balancés, comme à toutes les époques du monde, par certains avantages également nouveaux; comme si le catholicisme n'était pas fait pour les âmes et les intelligences de tous les siècles, pour celles du dix-neuvième tout autant que pour celles du neuvième ou du dixième.

Personne ne comprenait et ne représentait mieux cette alliance entre le catholicisme et la liberté moderne, dont la Pologne offre le type le plus accompli, que l'illustre et vénérable prince Adam Czartoryski, qui vient de descendre dans une tombe à jamais vénérée, après une vie presque séculaire et consacrée tout entière au service de sa patrie. Seule la religion, dont il était le fils tendre et soumis, pouvait lui inspirer l'abnégation nécessaire pour subir les sacrifices que son patriotisme lui imposait; et personne en Europe n'a sacrifié ce qu'il a sacrifié à son pays et à l'honneur. Lorsqu'à

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