LIBERTÉ DE L'ÉGLISE
prendre part. J*aiinerais aussi à dire un mot sur Tafiaire dont il s'est agi aujourd'hui \ mais je respecte les impatiences de la Chambre, et je vais, par conséquent, me renfermer dans les questions intérieures.
Dans ces questions, je n'envisagerai que le point de vue qui me parait le plus important, le point de vue religieux. J'envisagerai trois choses : d'abord l'attitude récente prise par le clergé, par Tépiscopat, et une portion notable des catholiques de France ; ensuite , la conduite du Gouvernement à leur égard, et enfin, les conseils qui lui ont été donnés.
«fe viens défendre la conduite du clergé ; je viens blâmer la conduite du Gouvernement sous quelques rapports, et chercher à l'éclairer sous d'autres; je viens enfin blâmer, combattre et détourner, autant que je pourrai, les conseils pervers et perfides qui lui ont été donnés.
Je n'aborderai pas les faits qui ont amené cette attitude et cette conduite de part et d'autre; ils seront mieux réservés pour la discussion si prochaine de h loi sur l'enseignement.
Je me bornerai à rappeler très-rapidement quelles ont été les occasions de ces démonstrations. Les évéques et les catholiques ont parlé à la suite de trois circonstances. En premier lieu, le discours de M. le ministre de l'instruction publique, à la fin de la session de 1842, à cette tribune, où il a dit que c'était une calomnie que d'attaquer sous le point de vue religieux et moral l'enseignement universitaire, et qu'il attendait les preuves de cette accusation ; en second lieu, une série de leçons, que je ne veux pas qualifier en ce moment, au Collège de France; enfin, en troisième lieu, la présentation du projet de loi que vous allez discuter la semaine prochaine. C'est successivement, et à la suite de ces trois faits, qu'a été
• L'affaire de Taili. Voir plus loin : Discours du 3 août 1844.
prise rattitude nouvelle de Tépisoofpat et An catholicisme efn FVatïCè.
Messieurs, à la suite de cette attitude, que s'est41 passé? De toutes parts s'est manifestée une Tiolentè opposition, de$$ invectives virulentes ont éclaté : oïi a attaqué avec violence le clergé ; on a évoqué contre lui toutes les lois possibles., existantes ou non existantes, les souvenirs de Tanden régime et les souvenirs de TEmpire ; et on a fini en demandant de nouvelles lois , en vous rappelant que vous êtes législateurs pour en faire.
Chose étrange! Messieurs; dans un pays comme celui-ci, où les plaintes et Topposition sont, en quelque sorte, le pain quotidien de la publicité et de la presse, où la vie publique, je l'ai déjà dit, n'est qu'une espèce de munnure continuel, chaque fois qu'il arrive au moindre citoyen d'élever une plainte contre ce qui le gêne ou l'opprime, aussitôt il rencontre de nombreuses sympathies, de vives sollicitudes s'attachent à sa personne, et de nombreux encouragements lui sont décernés. Mais chaque fois qu'un évéque, qu'un prêtre, qu'un catholique élève la voix et proteste au nom de son opinion, de sa conscience, aussitôt une meute acharnée de journalistes, d'avocats, de procureurs généraux, de conseillers d'État {murmures)^ se déchaîne contre lui; on cherche à présenter, soit comme un forfait, soit comme une grave inconvenance, chez lui, ce qui est le droit naturel et habituel des autres citoyens. Comme si Tépiscopat, le sacerdoce constituaient en France une obligation de mutisme et de servi*lité ; comme si la profession franche et sincère du catholicisme devait entraîner l'obéissance passive à tout ce que veut ou à tout ce que pense le Gouvernement ; comme si ce grand corps catholique de quatre-vingts évoques, de cinquante mille prêtres, de plusieurs millions de fidèles, qui
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existe dans ce pays depuis quinze siècles, devait être exclu de cette liberté de la plainte qui est le droit conunun et l'apanage de tous les Français.
Il est temps cependant de s'entendre. Quand nous ne disions rien, on disait de nous : Us conspirent dans Tombre; ils 5e livrent à des intrigues souterraines. Sous la Restauration , on chantait *: Hommes noirs, sortez de dessous terre. Et quand nous sommes sortis, quand nous avons dit ce que nous étions et ce que nous voulions on s'écrie : Quelle audace ! quelle insolence ! Sous les monarchies absolues, quand les cathodiques se taisent, on dit : Ils sont les complices de l'absolutisme. Dans les pays de liberté, quand les catholiques cherchent à adopter les institutions et les allures du peuple et du siècle où ils vivent, on les injurie de plus belle. Regardez, dit-on, ces catholiques, ils fout des livres, ils font des brochures, ils écrivent des lettres; il y en a un qui a dit qu'il était dominicain ; un autre écrit qu'il est jésuite ; des évéques ont même l'audace de s'écrire par la poste, ils font ce que M. le ministre des cultes appelle un concerta Cela se passe dans un pays où existent toutes les libertés, y compris les libertés de l'Église gallicane : et ils ne sont pas châtiés !
Les moins méchants disent : C'est bien malheureux qu'ils aient des sentiments si fanatiques ; mais au moins s'ils voulaient ne pas les publier, ne pas les mettre dans les jour-
* M>' Affre, archevêque de Paris, et ses sufTraganls avaient publié le Mémoire adressé par eux au roi pour demander la liberté de l'enàeigneinent telte que ta CharUi'atuU promite. Le Moniteur du 10 mars avait répondu par une lettre du ministre des cultes, M. Martin du Nord, à M*' AfiCre, qui déclarait qu'un Mémoire eoneerli entre ce prélat et ses sufiTragants était contraire à l'esprit des articles organiques de Tan X, lesquels interdttaiient toute délibération dans une réunion d'évôques non autorisée. « 11 serait étrange, » disait le ministre, « qu'une telle prohibition pût être éludée au moyen d'une correspondance « établissant le concert et opérant la délibération , sans qu'il y ait eu < assemblée. >
naux ! Et cependant, Messieurs, corame le disait hier M. le prince de la Moskowa, pourquoi cette aversion contre la publicité? la publicité n'esi-elle pas l'âme du gouTemement représentatif? S'il fallait réduire à un seul terme tous les avantages et toutes les garanties de ce gouvernement, je n'hésiterais pas à dire qu'ils résident tous dans la publicité. Tout homme d'État qui ne comprend pas cette vérité me parait, j'oserai le dire, un traînard du despotisme, le demeurant d'un autre âge. Aussi tous les hommes d'État sérieux la comprennent et l'appliquent; tous les bons citoyens, tous les citoyens jaloux de leurs droits la comprennent et l'appliquent. Pourquoi donc les évêques, les prêtres et les catholiques seraient-ils exclus de cette intelligence et de cette pratique du droit commun de la France constitutionnelle?
II y a peu de jours qu'un magistrat très-haut placé se félicitait publiquement, à une autre tribune, de ce que nous vivions sous un gouvernement qui ne se confesse pas. Chacun son goût ; mais au moins on avouera que le gouvernement sous lequel nous vivons lit les journaux, et on ne peut se plaindre de ce qu'on remplace le confessionnal qui, dii-on, n'existe plus, par les journaux qui existent fort bien.
Il y a là. Messieurs, ce me semble, une déplorable confusion d'idées sur la véritable nature du sacerdoce et de l'épiscopat.
On a dit que les évêques étaient en dehors du droit de tout le monde; que pour les fonctionnaires il y a des devoirs de position ; que la coalition entre les fonctionnaires est défendue. Quel est le devoir des évêques? a-t-on demandé. C'est de prêcher la soumission au pouvoir établi, l'obéissance aux lois et le respect aux magistrats. Je cite textuellement ^
' Discours de M. Dupin, député et procureur général. Monitewr du 20 mars 1844.
Eh bien! Messieurs, j'ose le dire, cette idée est complètement erronée. [Murmures,) Non, mille fois non, Tévêque n*est pas fonctionnaire ; le prêtre n'est pas fonctionnaire. Elle est fausse , elle est erronée l'opinion de ceux qui ne voient dans un évêque qu'une espèce de préfet en soutane, un commissaire de haute police morale; de ceux qui croient que les fonctions épiscopales se bornent à correspondre avec les bureaux des cultes; à être de bons administrateurs; à célébrer certaines fêtes avec une certaine pompe; à baptiser ou enterrer les princes ; à les haranguer à leur passage. Tout cela n'est rien, presque rien dans la mission de l'évêque.
Les évêques, aux yeux des catholiques, et ils sont faits, après tout, pour les catholiques, ils ne sont pas faits pour ceux qui, d'après une expression fameuse, n'en usent pas ; les évêques sont commis par Dieu au gouvernement de l'Église ; ils ont reçu mission d'en haut pour diriger nos consciences et au besoin pour les troubler; ils sont les ambassadeurs de Dieu auprès de nous. Le roi les désigne, il les choisit; mais ce n'est pas de lui qu'ils tiennent leur pouvoir. (iH/wrmures.) La loi reconnaît leur autorité, mais ce n'est pas elle qui la crée ; ils tiennent cette autorité de Dieu, ou ils ne la tiennent de personne. C'est là leur croyance et la nôtre. Tout évêque qui n'aurait pas cette croyance, qui ne se croirait pas revêtu d'une puissance indépendante de toute autorité humaine, serait un imposteur; il ne devrait pas conserver un seul instant les fonctions qu'il remplit ; et tout évêque qui, ayant cette croyance, n'agirait pas comme ont agi récemment les évêques français pour le salut des âmes, serait un prévaricateur.
C'est là la doctrine formelle de l'Église, c'est sa pratique constante de siècle en siècle; elle explique la conduite qui a été tenue et qui a blessé tant d'opinions et tant d'ignorances.
Œuvres. 1. — Ditcours l. 24
L'honorable magistrat dont je parlais tout à l'heiure a dit, et je suis cette fois de son avis : a Si nous n'étudions que nos libertés politiques, sans étudier nos libertés religieuses, notre éducation n'est pas complète. » A voir ce qui se passe, M. le garde des sceaux et beaucoup d'autres magistrats me paraissent être dans ce cas, et avoir besoin de compléter leur éducation : je demande la permission de vous raconter, à leur intention, une courte histoire que nous apprenons dans notre enfance avant d'être livrés à l'Université, et que nous tâchons de ne pas oublier.
il y a eu un évêque nommé Basile : ce n'était point un jésuite ni un ultramontain, car il vivait au quatrième siècle. Ce Basile avait eu des contestations avec l'État de son temps, c'est-à-dire avec l'empereur Valens, sur une question qui n'importait, certes, pas plus au salut des âmes que ne lui importe l'éducation des générations futures dont il s'agit aujourd'hui. L'empereur le fit menacer par un de ses ministres, qui s'appelait Modeste, comme qui dirait le ministre des cultes de ce Icmps-là. {On rit.) Ce ministre, voyant Basile lui répondre avec fermeté et publiquement, s'écria : (( On ne m'a jamais parlé avec cette arrogance! » Basile lui répondit : et C'est que sans doute vous n'avez jamais rencontré un évêque. » Et il ajouta : a Nous sommes les gens du monde les plus humbles, non-seulement envers l'empereur, mais envers le dernier des hommes; mais quand il s'agit de Dieu, nous ne regardons que lui seul. )>
Que ce Modeste ait été étonné du langage que lui tenait un évêque, trois ou quatre cents ans après Jésus-Christ, cela était naturel ; mais ce qui ne l'est pas, c'est cette surprise perpétuellement renouvelée de tous les préfets du prétoire, de tous les ministres, de tous les procureurs généraux et autres politiques de ce genre, qui depuis quinze siècles se trou-
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vent en présence des résistances épiscopales. Il faut toujours leur répéter la même chose : Nunquam in episcopum incidisti. Vous n'avez donc jamais rencontré d'évêque, c'est-àdire vous avez eu affaire à des intrigants, des ambitieux, ([uelquefois à des honnêtes gens, mais jamais à des hommes qui croient tenir leur mission d'en haut, et qui ont une responsabilité envers Dieu. Et maintenant que vous les rencontrez, vous ne comprenez pas leur langage.
Voilà donc ce qui se disait sous le despotisme des empereurs romains et ce qu'on comprenait alors; et à travers les siècles le même enseignement s'est constamment renouvelé.
On nous a dit qu'il fallait désirer pour le clergé actuel la charité et la douceur de Fénelon. Voyons donc ce que disait, treize siècles après saint Basile, ce doux et charitable Fénelon, en sacrant un prince de l'Église, sous la monarchie absolue de Louis XIV.
« Que les princes ne se vantent pas de protéger l'Église ; qu'ils ne se flattent pas jusqu'à croire qu'elle tomberait s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout-Puissant la porterait lui-même. Pour eux, faute de la servir, ils périraient, selon les saints oracles... Là parole de Dieu, que nous annonçons, n'est liée par aucune puissance humaine... Le monde, en se soumettant à l'Église, n'a point acquis le droit de l'assujettir ; les princes, en devenant les enfants de l'Église, ne sont point devenus ses maîtres ; ils doivent la servir et non la dominer, baiser la poussière de ses pieds et non lui imposer le joug *. »
Voilà ce que disait le doux Fénelon, le charitable Fénelon, en plein despotisme de Louis XIV, en sacrant un prince souverain. Aucun évêque, de nos jours de liberté, n'en a jamais dit autant; mais tous sentent, comme leurs devanciers,
' Discours pour le sacre de l'archevêque de Colugnc.
rétendue de leurs devoirs et de leur mission. C'est pourquoi le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, s'exprime ainsi en parlant à ses diocésains dans son dernier mandement de carême....
Je demande pardon à la Chambre de toutes ces citations ; mais je désire beaucoup que le Gouvernement et la Chambre puissent juger sur pièces; et ces pièces doivent avoir bien plus de valeur que mes paroles.
Vous avez entendu le langage d'un évêque du quatrième siècle et celui d'un évêque du dix-septième siècle; voici le langage d'un évêque du siècle actuel :
a Nos paroles en faveur du droit d'un père sur l'éducation de son fils ne seront à vos yeux ni une insulte faite à l'État,* ni une usurpation de privilèges que nous n'ambitionnons pas, ni le désir d'une domination qui est loin de notre pensée. Quoi! N. T. C. F., demander que vous puissiez librement exercer le droit que vous tenez de Dieu, pour revivre dans une génération pieuse et soumise, est-ce donc, de notre part, une réclamation séditieuse? Vous seconder, pour que la paix et la vertu régnent dans vos maisons, est-ce donc un si coupable abus de notre autorité? Comme si nous n'avions été revêtus de la dignité épiscopale que pour paraître avec éclat dans le sanctuaire^ semblables à ces pasteurs mercenaires qu'un prophète compare à des idoles muettes! Comme si les rayons du Soleil de justice et de vérité qui tous les matins se lève sur nos autels devaient frapper sur le cœur d'un évêque sans lui faire rendre un son qui aille à vos cœurs, pour les toucher et les instruire! comme si nous étions toujours libres de nous taire ou de parler! Nous savons ce qui est arrivé à nos devanciers dans la carrière apostolique ; nous avons lu la longue histoire de leurs tribulations. Nous sommes honorés du même caractère ; et si, pour marcher sur leurs
traces, nous rencontrions sur notre chemin la douleur et la pauvreté, la grâce qui leur a fait supporter la souffrance ne nous serait pas refusée. » ^
Ainsi s'exprime publiquement, en 1844, le prélat le plus élevé en dignité de l'Église de France.
A cela nos adversaires répondent : Mais l'Église en est donc encore au moyen âge? c'est donc toujours l'Église de Grégoire VII, de Boniface VIII? Mon Dieu, oui. Messieurs, précisément la même : l'Église de Grégoire VII était la même que celle de saint Grégoire le Grand, de saint Basile et de saint Hilaire. Ah! certainement ce serait bien plus commode s'il en était autrement ! Je comprends que, pour nos honunes d'État, il serait plus commode que l'Église pût varier dans ses dogmes, dans ses droits, dans ses prétentions, dans ses pratiques, comme les codes et les tribunaux. Il n'y aurait à cela qu'un petit inconvénient, c'est que l'Église catholique ne serait plus l'Église, elle ne serait plus qu'une de ces sectes religieuses qui se transforment de siècle en siècle, selon le milieu où elles vivent. Ce qui a changé, ce n'est donc pas l'Église, c'est la société ; et c'est là ce qui rend ridicules et injustes ces assimilations entre le passé et le présent, les accusations contre l'Église de vouloir intervenir encore aujourd'hui, comme elle a fait autrefois, dans le gouvernement des afiaires humaines. Nulle part dans le monde aujourd'hui elle ne désire ni n'essaye de se mêler au gouvernement temporel des hommes; et si elle Ta fait autrefois, c'est parce que le monde entier l'y conviait, parce que la société d'alors comportait et exigeait cette intervention. Mais céder le gouvernement des âmes, l'éducation des âmes, le droit spirituel, c'est ce qu'elle n'a fait et ne fera jamais. Elle a subi maintes fois des tyrannies de ce genre, elle ne les a jamais acceptées ; elle supporte beaucoup, elle se tait quelquefois, mais elle ne recule jamais.
Mamtenant permetiez-moi de voir avec vous quels sont ces évêques qu'on accuse et ce clergé qui suit leur impulsion, à qui Ton adresse des reproches? Dans cet épiscopat qui s'est prononcé avec tant d'unanimité, il y a eu plus de soixante évéques nommés par le Gouvernement actuel, et, parmi eux, ce sont précisément ceux qui ont pris, dans la lutte actuelle, le parti le plus public, le plus décidé, le plus prononcé : tels que les archevêques de Lyon, de Paris, de Reims, et d'autres qu'il est inutile de citer. Sont-ce donc des factieux que ces évêques choisis par vous-mêmes? Sonlrce des ennemis politiques? Vous allez voir.
Dernièrement, il y a eu une discussion importante, il y a eu des procès sur la sainteté du serment politique, appliqué, comme on le sait bien, au Gouvernement actuel. Eh bien ! écoutez comment un des évêques qui s'est prononcé le plus énergiquement contre l'Université instruit ses peuples à ce sujet : « Nous savons bien qu'on a plaisanté sur les serments; on les a représentés comme des
formules sans portée et presque dérisoires On n'a
pas craint de nous adresser à nous -même cette question immorale : Qu'est-ce aujourd'hui que le serment? Hommes sans foi, aujourd'hui comme toujours, le serment est la formule la plus sacrée, le lien le plus indissoluble, l'engagement le plus redoutable qui, dans l'ordre naturel, puisse exister sur la terre. En vain les lois, les constitutions et la société changent, la nature du serment ne change jamais, et l'objet dans lequel on le fait intervenir, dès lors qu'il n'est pas frivole, n'ôte rien à son importance ni à sa sainteté. »
Ainsi s'exprime l'évêque de Langres dans l'écrit même où il réclame victorieusement la liberté d'enseignement au nom de la charte. Il me semble que M. Guizot n'aurait pas dé-
daigné un semblable auxiliaire, lorsqu'il défendait la sainteté du serment à l'autre Chambre.
Voyons maintenant comment s'exprime un autre de ces factieux. C'est l'évêque de Marseille, encore un de ceux qui se sont élevés avec le plus de vigueur contre l'Université; il s'adresse au roi :
« Que le roi daigne croire les évêques plutôt que ceux qui disent que, si l'éducation de la jeunesse tombait dans les mains du clergé, elle serait hostile. Le clergé ne suivrait jamais dans l'enseignement que la direction des premiers pasteurs, qui ne lui inspireraient pas des sentiments indignes de l'esprit de paix qui les anime. Le clergé ne serait jamais, dans l'exercice de la liberté d'enseigner, l'instrument d'un parti. Heureux d'un état de choses qui lui permettrait de faire le bien des âmes, unique objet de sa sainte ambition, il s'attacherait à sa mission avec un soin scrupuleux de ne pas la compromettre, et avec une pensée constante de reconnaistsance envers le prince qui lui aurait donné le moyen de la remplir. Il ne cesserait de demander des bénédictions pour le règne et le salut de ce prince. Us ne connaissent pas le cœur du prêtre, ceux qui croient qu'il y a des intérêts qui lui sont plus chers que ceux de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Tout ce qui remplira les vœux de son zèle commandera sa conduite. Ses pensées sont plus hautes que des afiTections humaines. »
Voilà donc comment s'expriment ces cvêques qu'on a représentés comme des factieux. Et ce clergé qui les suit docilement et qui est si profondément uni avec eux sur cette question de l'enseignement, d'où vient-il? Est-ce par hasard un clergé d'émigrés, un clergé d'ancien régime, un clergé aristocratique? Vous savez qu'il n'est rien moins que cela. Et je le dirai franchement, c'est presque une honte pour l'ancienne
noblesse de France, que le petit nombre de membres qu elle fournit au clergé , aujourd'hui que sa mission n'est plus qu'une mission de dévouement et de sacrifice, elle qui lui en fournissait un si grand nombre, alors qu'il était riche et puissant.
Quoi qu'il en soit, ce fait seul semble démontrer que le clergé sort des entrailles du peuple français, et que jamais il n'y a eu un clergé plus national, et, dans le bon sens du mot> plus démocratique. L'immense majorité du clergé français sortdu peuple des campagnes : comme autrefois les soldats de la république quittaient la charrue de leurs pères pour courir à la frontière et vaincre l'Europe liguée contre nous, ainsi le clergé français quitte aussi chaque jour la charrue de ses pères pour voler à la conquête des âmes et du ciel.
Et c'est contre ce clergé ainsi composé, dépouillé de tout ce qui faisait sa grandeur et sa puissance, qu'on ne craint pas d'évoquer des actes de l'ancien régime, des édits de Louis XI V et de Louis XV, comme si c'étaient là des autorités valables sous un gouvernement libre. En résumé, je n'ai qu'un mot à répondf e sur ce point, mais je le crois décisif. Vous invoquez l'autorité de l'ancien régime contre nous; eh bien! rétablissez aussi l'ancien régime pour nous. Rendez-nous par exemple ce serment de la royauté au sacre, de maintenir la religion catholique et d'exterminer l'hérésie. [On rit.)
Vous invoquez l'ancien régime contre nous; soit: mais alors rétablissez tout ce qui dans l'ancien régime nous était favorable. Ainsi, l'ordre du clergé composait une chambre tout entière, la première des états généraux ; il avait 80 millions de rente en biens fonds; les ordres monastiques, les abbayes, les couvents couvraient le sol de la France ; il y avait des conseillers d'État d'Église et des conseillers clercs au par» lement. [Hilarité. — Bruit.)
M. LE CHANCELIER. McssieuFS, je VOUS invite au silence, la question est assez grave pour qu'on écoute avec tranquillité.
M. LE COMTE DE MoKTALEMBERT. Quaud je dis : rendez-nous tout cela, vous comprenez bien, Messieurs, que je ne demande rien de tout cela aujourd'hui. Ceux qui pensent comme moi ne demandent qu'une seule chose, la liberté telle qu'elle existe de droit en France, de fait en Angleterre, de droit et de fait en Belgique. Mais quand après nous avoir ôté tout ce qui nous appartenait autrefois, vous nous ôtez encore la liberté ; quand après avoir confisqué tous les avantages et toute la splendeur de l'ordre ancien, vous en gardez soigneusement les anciennes entraves pour nous enchaîner, j'ai le droit de le dire, c'est le comble de l'oppression, de l'injustice et de l'hypocrisie.
Au milieu de cet ancien droit dont nous contestons l'existence, on invoque surtout les libertés gallicanes et les quatre fameux articles de la déclaration de 1682. Il y a là une distinction essentielle à faire. Les libertés de l'ÉgUse gallicane touchaient aux droits et aux privilèges de Tépiscopat français à l'égard du Saint-Siège; la déclaration de 1682 touchait principalement au droit de la royauté contre le Saint-Siège, et, comme je le montrerai tout à l'heure, contre les peuples.
Ces deux choses, longtemps confondues par les légistes qui les emploient contre nous, le sont aujourd'hui dans la réprobation de la très-grande majorité des catholiques. Les libertés gallicanes n'ont jamais existé sous forme authentique, n'ont jamais eu force de loi ; recueillies par les légistes, par des jurisconsultes sans aucune mission, comme Pithou et Dupuy, elles n'ont jamais été revêtues du caractère solennel de la loi nationale ; et elles ont été condamnées, sous la forme de ce recueil qu'on invoque et qu'on reproduit aujourd'hui, par une assemblée du clergé de France, en 1639,
qui es a définies servi tûtes potius quam liber tates. Détruites depuis en théorie par les écrits de deux grands écrivains, le comte de Maistre et M. de Lamennais avant sa chute, eltes l'ont été dans la pratique par un théologien de toute autre nature, le premier consul Napoléon Bonaparte.
Quand il fit le concordat, Napoléon exigea, au nom de la révolution française, la démolition complète des libertés gallicanes. Il exigea une chose qu'à aucune époque le Saint-Siège n'avait osé tenter, la dépossession en masse de l'épiscopat français.
II y a des catholiques qui ont dénié au pape le droit d'user de ce pouvoir exorbitant; ils lui ont dénié en même temps le droit de sacrer l'empereur Napoléon au détriment de la maison de Bourbon. Ceux-là ont formé ce qu'on appelle la petite Église, c'est-à-dire le schisme anticoncordataire. C'est parmi ces hommes qu'il faudrait reléguer aujourd'hui ceux qui réclament, dans un intérêt politique, les libertés gallicanes; mais comme cette petite Église est éteinte, il ne se trouve pas un seul de ces hommes parmi les vrais catholiques.
Quant à la déclaration du clergé et aux quatre articles de 1682, c'est autre chose : ici, je l'avoue, il y a eu proclamation comme loi de l'État, et l'enseignement de ces quatre articles a été prescrit et ordonné par l'État. Mais ces lois n'ont jamais éte exécutées, et elles ne pouvaient pas l'être par plusieurs raisons.
La première, c'est que cette déclaration avait été cassée, annulée ou improuvée par la plus haute autorité que reconnaissent les catholiques, par le Saint-Siège, et que par conséquent on n'a jamais pu violenter leur conscience au point de leur faire admettre et enseigner une chose proscrite par l'autorité souveraine de l'Église.
Cet argument, qui conserve toute sa force dans la conscience des catholiques, a été considérablement renforcé, aux yeux des hommes publics et des hommes politiques, par les événements modernes, et notamment par ce que M. Guizot appelait tout à Theure notre établissement monarchique.
Que dit le premier article de 1682? Je vous demande. Messieurs, la permission de vous le citer; peut-être ne l'avezvous jamais vu.
Il dit :
<c Que les rois ne peuvent être déposés, ni directement ni indirectement, par l'autorité des chefs de l'Église; que les sujets ne peuvent être dispensés de la soumission et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ni absous des serments de fidélité. »
Et Bossuet, dans son discours sur l'unité de l'Eglise, qui sert en quelque sorte de préambule aux quatre articles, s'exprime ainsi :
Nul prétexte ni nulle raison ne peut autoriser les révoltes. Leur couronne est hors (^atteinte.
Bossuet et M. l'évêque d'Hermopolis, qui, parmi les modernes, a été le plus grand commentateur des quatre articles, ont soutenu qu'ils s'appliquaient non-seulement aux attentats commis par l'autorité pontificale contre la majesté royale, mais encore et bien plus à toute espèce de changement introduit dans le pouvoir monarchique par le peuple, par la multitude, comme on disait alors, c'est-à-dire par ce que nous appelons aujourd'hui la nation.
Ces doctrines ont pu par conséquent, sous la Bestauration, reprendre une certaine valeur en vertu des principes du droit divin, qui était alors reconnu comme un principe dominant par les pouvoirs publics. Mais comment les concilier avec les doctrines et les faits de notre société moderne? par exemple, avec ce que disait l'honorable M. Guizot à l'autre Chambre,
sur la légitimité qui commence et la légitimité qui finit? Comment les concilier surtout avec ces principes que nous admettons tous, je crois, et que M. le ministre de l'intérieur a si bien exprimés dans la séance du 2S janvier dernier, quand il a dit :
« La France n'a pas violé son serment en 1830 ; elle a été déliée le jour où le pouvoir a violé la charte... Si aujourd'hui le pouvoir royal se conduisait vis-à-vis de la constitution du pays comme le pouvoir royal en 1830, nous serions tous déliés de notre serment. » [Moniteur du 27 janvier 1844, page 167.)
Pour moi, qui adopte pleinement cette doctrine quant au passé et au présent, je demande comment les honunes qui la professent peuvent espérer de la concilier avec les doctrines de Bossuet et de Louis XIV.
Il y a, dites-vous, un décret impérial qui prescrit l'enseignement des quatre articles comme loi de l'État, et vous prétendez que ce décret a force de loi.
J'ai eu de la peine à le croire; cependant je l'ai cherché et je l'ai trouvé : c'est vrai, il est du 2S février 1810. Mais en cherchant dans le Bulletin des Lois ce décret de l'Empire, j'ai trouvé dans le même numéro un sénatus-consulte organique du 17 février 1810, c'est-à-dire de huit jours auparavant, qui porte ce qui suit :
ce A leur avènement, les papes prêteront serment de ne rien faire contre les libertés de l'Église gallicane. »
Eh bien ! quand M. le garde des sceaux pourra faire exécuter ce dernier décret, il pourra aussi faire exécuter l'autre. Mais tant qu'il ne fera pas exécuter l'un, je ne vois pas pourquoi il voudrait donner force de loi à l'autre. [Hilarité yénérale.)
Du reste, il y a un moyen bien simple de trancher la
question. Je demande pardon à la Chambre de Ty avoir retenue trop longtemps; mais elle est importante et il faut la trancher définitivement.
Si, comme vous le dites, les quatre articles de 1682, auxquels personne ne pense plus parmi le clergé et les fidèles, sont à vos yeux réellement la loi de la nation, voici un moyen très-simple de le prouver.
Je défie M. le garde des sceaux actuel et ses successeurs futurs et possibles, tels que M. Dupin ou M. Isambert {on rit)^ n'importe qui, de trouver parmi les quatre-vingts évêques de France quatre prélats qui adhèrent publiquement aux quatre articles. Je dis plus, afin qu'on n'ait pas afiaire à ceux qui existent et dont la nomination est consommée : vous avez en ce moment à pourvoir à quatre ou cinq évêchés. Eh bien ! déclarez que vous n'y nommerez pas d'autres prêtres que ceux qui adhéreront publiquement aux quatre articles. [Mouvement.)
Eh ! vous savez bien que vous n'en trouverez pas, que vos sièges resteraient à jamais vacants. Alors pourquoi nous objecter sans cesse les quatre articles, les libertés gallicanes? Arrière à jamais ces prétendues libertés [murmures)\ ces servitudes qui ne sont jamais invoquées que contre nous et par nos ennemis ! J'exprime là les sentiments de la foule des catholiques qui pensent comme moi. Et nous n'avons pas besoin de faire pour cela de longues études théologiques ou historiques; nous n'avons besoin que de voir par qui sont invoquées ces libertés ; elles ne le sont jamais que par les ennemis de la vraie liberté de l'Église, par ces légistes chez quelques-uns desquels, conmie l'a dit un grand écrivain, on trouve toujours soit un républicain, soit un courtisan, suivant les circonstances. [Nouveau mouvement.)
Quand on a suffisamment invoqué contre nous les libertés
de rÉglise gallicane, on en \ient au concordat et aux articles organiques.
Ici encore je vous demande, Messieurs, la permission de faire une distinction.
Le concordat, tout le monde le respecte; c'est l'œuvre de deux autorités suprêmes, chacune dans l'exercice de leurs fonctions respectives. Nous nous bornons seulement à dire que c'est un contrat synallagmatique qui lie les deux côtés également; que si, par exemple, le chef de l'État cessait d'être catholique ; si, par exemple, il y avait une régence confiée à des mains protestantes, il y aurait lieu à renouveler le concordat. De même si, comme on en a menacé dans la presse ministérielle, on supprimait, ou si on modifiait profondément le traitement convenable que le concordat stipule pour le clergé en France , dès ce moment le concordat serait rompu : on rentrerait dans le droit commun de l'Église, les évêques seraient nommés comme en Belgique.
Mettez cela dans vos papiers. {On rit.)
Quant aux articles organiques, c'est autre chose; l'Église ne les a jamais reconnus. {Murmures.)
C'est ici un point très-délicat, et j'espère pouvoir compter sur l'indulgence de la Chambre, non-seulement au nom de ma propre faiblesse augmentée par mon éloignement de la tribune depuis deux ans, mais surtout à cause de la faiblesse numérique dans cette enceinte de l'opinion que je représente. Il me semble qu'une assemblée grave et sérieuse comme la Chambre des pairs doit respecter les minorités, et les respecter d'autant plus qu'elles sont faibles.
Les articles organiques sont pour nous une violation du concordat; ils n'ont jamais été reconnus par TÉgliso en ce qui touche à ses droits et à sa discipline. Ils sont postérieurs de huit mois au concordat. Le concordat est du 12 juil-
let 1801, et les articles organiques sont du 8 avril 1802.
Je sais qu'ils ont été présentés en même temps au Corps législatif, mais ils n'ont pas été acceptés en même temps par Tautorité qui stipulait avec TÉtat au nom de TJÉglise. Au contraire, cette autorité-là a formellement protesté contre les articles organiques par Torgane du cardinal -légat Gaprara , qui était alors chargé des négociations. M. le garde des sceaux ne saurait le nier.
En un mot, le concordat est un traité synallagmatique entre deux parties, dont Tune, manquant à tous ses devoirs et profitant de la faiblesse de Tautre, a déclaré qu'elle ne l'exécuterait que sous certaines conditions non acceptées par l'autre, et qui constituent ces articles organiques.
D'ailleurs, vous-mêmes, vous ne l'exécutez pas : comment voulez-vous en réclamer l'exécution de la part des autres?
En effet, Tart. 12 interdit aux évêques toute autre qualification que celle de M. Févêque.
Or, M. le garde des sceaux le viole chaque fois qu'il écrit à un évêque en l'appelant monseigneur.
L'art. 13 dit : Les archevêques consacreront et installeront leurs suffragants. Il n'en est rien.
L'art. 26 interdit aux évêques d'ordonner des ecclésiastiques qui n'auraient pas 300 francs de revenu.
Ce dernier article n'a jamais été exécuté, et, si je ne me trompe, il a été formellement révoqué.
L'art. 29 porte : Il n'y aura qu'une liturgie et qu'un catéchisme pour toutes les églises catholiques de France.
Eh bien! il y a dans ce moment, en France, quarante liturgies et je ne ^is combien de catéchismes. Cet article n'a jamais été exécuté. Il est vrai qu'on l'a exécuté sous l'Empire, quant au catéchisme; on en a fait un qui disait qu'on devait aimer Napoléon le Grand, sous peine de dam-
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nation éternelle. Voulez-vous recommencer de pareilles dispositions?
Je passe une foule d'autres articles également inexécutés et inexécutables. Commencez donc par appliquer vos propres lois, et alors seulement vous pourrez les invoquer contre nous. Mais sachez aussi que nous ne les reconnaissons pas comme lois, que nous en poursuivrons la réforme et l'abrogation par tous les moyens légaux et possibles.
C'est pourtant sur de pareils motifs qu'on a basé les poursuites faites contre l'épiscopat et le clergé, poursuites qui, je n'hésite pas à le dire, manquent à la fois de générosité et d'efficacité. De générosité : car en quoi consiste le manque de générosité, le manque de courage? A s'attaquer aux faibles quand on épargne les forts.
Eh bien ! on s'est attaqué à un prêtre respectable qui a consumé sa vie dans les travaux apostoliques, et cela pour avoir dit sur l'Université ce que d'autres que lui avaient cru la vérité; tandis qu'à la porte de ce palais, au Collège de France, des professeurs qui, dans une série de leçons publiques, avaient déversé l'outrage et la calomnie sur ce qu'il y a de plus sacré pour nous, n'ont pas reçu la moindre réprimande, la moindre censure.
Ne voulant pas enlever au chef de l'Université le privilège de faire des dénonciations à la justice, je ne m'arrêterai pas ici à citer tout ce qui dans les leçons de ces professeurs devait mériter les censures de l'autorité ; mais je dis que quand un grand scandale a eu lieu dans un enseignement donné au nom même de l'État , que quand rien n'a été fait pour le réparer, quand il n'y a eu aucune censure, pas même d'avertissement public , il y a manque total de générosité et de loyauté à poursuivre, pour une autre cause, le premier prêtre sur lequel on a pu mettre la main.
DR i;i%GMSR. 385
Or, c'est le même ministre, chef direct de ces professeurs, qui reste silencieux envers eux, au milieu de la publicité, de la popularité de leurs leçons ; c'est le même qui a cru devoir dénoncer un prêtre au procureur général.
M. LE MINISTRE DE l'instruction purlique. Celait son droit et son devoir.
M. LE COMTE DE MoNTALEMRERT. Vous u'avcz pas le droit dem'interrompre.
M. LE MINISTRE. J'ai le droit de vous répondre.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Après quc j'aurai parlé; mais maintenant vous n'avez qu'un seul droit , le droit de m'écouter.
En outre, on attaque un journal , on espère le ruiner à force de poursuites et de condamnations. Pourquoi? Pour avoir publié un témoignage de sympathie envers un prêtre condamné : et on n'a rien fait contre un autre journal bien autrement répandu, qui élevait les accusations les plus honteuses contre l'enseignement des séminaires de France, qui les accusait de souiller l'imagination et le cœur de la jeunesse sacerdotale.
Pourquoi cette dififérence? Parce qu'on croit que l'un ds ces journaux est faible, parce qu'on sait que l'autre est fort. Encore une fois, je ne demande ni poursuites ni procès, pas plus que je ne demandais tout à l'heure le retour de l'ancien régime. Je ne demande que la liberté de discussion.
Mais quand je vois ainsi peser le joug exclusivement d'un côté, je lève la tête pour voir si on le fait aussi peser de l'autre, et quand on ne le fait pas, je dis qu'on attaque le faible et qu'on respecte le fort, je dis que cette attaque manque de courage, de générosité; mais j'ajoute qu'elle manque aussi d'efficacité, et qu'on ne viendra pas à bout d'étouffer, avec des emprisonnements et des amendes, le courage et la
Œuvri's 1. — l)i<icours i. 25
conviction des catholiques. Notre histoire tout entière est là pour le prouver.
Il en est de inêmedes poursuites contre Tépiscopat, desappels comme d*abus. Et ici même, je dois, comme citoyen et comme catholique, faire entendre une protestation solennelle contre Todieuse juridiction du conseil d'État en matière religieuse.
De tous les legs du despotisme, assurément c'est là, sinon le plus cruel, du moins le plus absurde et le plus révoltant. Quoi ! dans un pays où T inamovibilité des juges, la publicité des tribunaux, la libre défense des accusés sont de droit commun, où le moindre braconnier jouit de ces garanties, voici les plus hauts magistrats de la conscience et de la morale qui sont traduits pour les faits les plus délicats et les plus importants de leur saint ministère devant un soi-disant tribunal, amovible, sans publicité et sans défense, sans garantie quelconque ! Si la moindre peine s'attachait aux arrêts de cet étrange tribunal, on verrait, je n'en doute pas, malgré les préjugés irréligieux encore si puissants, on verrait l'opinion du pays se soulever tout entière contre une pareille juridiction. C'est l'absence de toute pénalité qui rend son existence encore possible. Mais qu'on n'aille pas croire pour cela que ces arrêts exercent la moindre répression morale. En vain M. le garde des sceaux a-t-il essayé ailleurs de démontrer que cette répression morale existait : on ne lui a répondu que par des rires. D'autres ont été encore plus loin que lui : on a prétendu que V honneur des évêques était compromis par ces déclarations d'abus ; qu'un prêtre ainsi frappé devait éprouver le même sentiment qu'un soldat blâmé à l'ordre du jour de larmée; on a même poussé la folie jusqu'à comparer révêque ainsi frappé à un avocat admonesté par son conseil de discipline \ Il est vrai que c'est un ancien avocat
• Discoars de H. Dupin. Moniteur du 20 mars 1844.
qu s'exprime ainsi [hilarité]^ ce qui peut excuser son aveuglement. Mais on oublie que, pour exercer cette répression morale, il faut deux choses au pouvoir qui se larroge : l'autorité morale et la compétence. Or, ces deux choses manquent également au conseil d'Étal en matière ecclésiastique.
Comment un pontife catholique reconnaîtrait -il sur des faits de conscience et de discipline, d'administration de sacrements, l'autorité d'un conseil qui peut être composé d'hommes sans aucune religion? Et conçoit-on quelque chose de* plus absurde que la compétence de protestants, de juifs, de catholiques laïques, qui seraient à coup sûr fort embarrassés si on les invitait à réciter les commandements de Dieu et de l'Église, et qui prononcent sur le refus des sacrements dont ils n'usent peut-être jamais? Dans la dernière déclaration d'abus, on a déclaré que Tévêque de Châlons avait troublé les consciences. Or, de deux choses Tune, ou les consciences en question sont catholiques, ou elles ne le sont pas. Si elles ne le sont pas, elles ne peuvent pas être troublées par un évêque, et n'ont pas besoin d'être rassurées. Si elles le sont, ce n'est pas à vous qu'elles reconnaîtront le droit ou le pouvoir de* les guérir. Je le demande à tout homme de bon sens, y a-t-il une idée plus risibic que celle d'une conscience assez délicate pour être troublée par les dires d'un évêque, et en même temps assez facile pour être rassurée par un rapport de M. le vicomte d'Haubersart et une ordonnance de M. Martin (duNord)?(0/irî7.)
Oui, je défie qu'on me trouve en France un seul homme qui se dise : Hier, j'étais troublé, mon évêque avait dit des choses qui m'inquiétaient; mais aujourd'hui M. d'Haubersart et M. Martin ont parlé : me voilà tranquille. [Nouvelle hilariié,)
Ce double caractère des poursuites récentes, leur peu de
générosité et leur inefficacité sur les consciences, voilà ce qui nous empêche d'avoir pour leurs résultats ce respect pour la chose jugée que Ton réclame avec tant de violence. Mais qu'entend-on par respect de la chose jugée? C'est encore un point sur lequel il est nécessaire de s'entendre.
Si par respect de la chose jugée on veut dire obéissance, soumission, nous obéissons, nous payerons les amendes et nous irons en prison, et nous ne maudirons pas nos juges au delà des vingt-quatre heures qui nous sont accordées pour cela ; mais si on entend approbation, même tacite, de la sentence rendue, on ne l'aura jamais, lorsque cette chose jugée sera le contraire du devoir et de la conscience chrétienne. Je ne vous dirai pas que notre religion entière est basée sur le mépris d'une foule de choses jugées; je ne vous dirai pas (pie le divin fondateur de notre religion a été, lui aussi, condamné par les tribunaux; je ne vous dirai pas que les martyrs que nous avons placés sur nos autels, que nous vénérons chaque jour dans notre culte, dont nous portons les noms, étaient, eux aussi, des repris de la justice romaine, et qu'aujourd'hui même ces martyrs nombreux, ces missionnaires admirables qui vont périr en Corée et en Cochinchine pour y prêcher la foi chrétienne sont condamnés par les lois de ces pays !
Mais, pour descendre de ces hauteurs à des faits d'un ordre inférieur, vous-mêmes ne recommandez-vous pas dans le programme de votre Université les Lettres Provinciales de Pascal, brûlées par la main du bourreau en vertu d'un arrêt du parlement? Est-ce là respecter la chose jugée?
Et ce qui s'adapte encore mieux à nos lois et à nos mœurs actuelles, c'est l'exemple que vous fournit le pays même auquel vous avez emprunté l'institution du jury. Voyez O'Connell, condamné pour conspiration contre la grandeur et la prospérité de l'Angleterre. Eh bien! quand
DE L'ÉGLISK. 389
ce couspii*aleur, ce condamné, est entré dans la Chambre des communes la première fois après sa condamnation, la moitié de rassemblée la salué de ses applaudissements et de ses cris. Ensuite, dans un banquet public, des pairs d* Angleterre de la plus haute naissance, trente membres de la Chambre des communes, et trois mille citoyens ont été s'asseoir avec lui pour lui rendre hommage.
Voilà les mœurs d'un peuple vraiment libre, auquel vous avez emprunté Tinstitution même du jury. Voilà les conditions de l'existence d'un gouvernement constitutionnel. Sachez donc, une fois pour toutes, les subir. C'est les méconnaître étrangement que de comprimer ces révoltes intérieures de la conscience et de l'âme.
Croire que l'abbé Combalot, dont le nom a tant de fois retenti à l'autre Chambre, soit flétri à nos yeux par la sentence du jury, c'est une étrange illusion. L'homme que nous voyons investi de la faculté de consacrer le corps d'un Dieu , de prêcher la parole divine , arraché à ses augustes fonctions pour aller expier en prison le tort d'avoir dit la vérité, ne peut exciter en nous que la sympathie et raffection. On les lui exprime, parce qu'on nous a fait croire que nous vivions dans un pays libre.
En vain essayerez-vous de confondre la pénalité qui frappe un délit contre l'ordre politique ou l'opinion dominante, avec la réprobation qui atteint les délits contre l'ordre moral universellement reconnu. Aucune loi ne peut nous y contraindre ; et s'il y en avait, ce serait une loi odieuse et désavouée par la nature, par l'honneur et par la foi.
On sent si bien l'impuissance de ces remèdes, qu'on vous pousse à faire des lois nouvelles, des lois implacables pour réprimer notre audace. Eh bien ! faites-les : nous ne les redoutons pas. Vous ne pourrez rien faire qui soit nouveau
pour nous. Nous ayons passé par toutes les tyrannies du monde, et nous leur avons surrécu.
Après tout, nous ne sommes pas des parvenus nés d'hier, nous sommes d'une vieille race, dont Thistoire est bien connue. Elle est là pour^nous encourager et pour éclairer nos persécuteurs. Nulle assemblée n*aura jamais en France la popularité de la Constituante, la toute -puissance de la Convention, le prestige de gloire de l'Empire. Or, il y a parmi nous des hommes qui ont vu passer les constituants, les terroristes et Napoléon. On a essayé du schisme en 179i, de l'échafaud en 1793, des déportations en 1797, des prisons d'État en 1811, et rien n'a prévalu contre eux. Faites donc des lois, si bon vous semble ; elles seront exécutées peut-être, mais elles seront à coup sûr impuissantes. La conscience est hors de l'atteinte des légistes : et vous n'êtes pas de taille à vaincre dans une lutte qui n'a porté bonheur ni à Mirabeau, ni à Robespierre, ni à Napoléon.
J'ai nommé Napoléon; c'est à lui que remontent la plu- |)art des lois incompatibles avec l'ordre social de la Charte qu'on nous applique, et des mesures despotiques qu'on invoque contre nous. Napoléon a eu une puissance que vous n'aurez jamais, et en a largement usé contre l'Église. Il a tenu le pape lui-même pendant cinq ans en prison ; il l'a fait traîner de Rome à Fontainebleau dans une voiture qu'on fermait à clef comme les voitures cellulaires ; il a tenu son premier ministre, le cardinal Pacca, au cachot à Fenestrelle, et quand ce prélat demandait un bréviaire, on lui donnait un volume de Voltaire. ( Violentes réclamations.)
M. LE COMTE ExcELMAMs. C'cst impossiblc, jamais Napoléon n'a fait pareille chose !
M. LE COMTE DE MoKTALEMBERT. Ce u'cst pas Napoiéon ; ce sont ses agents. D'ailleurs, c'est le cardinal Pacca qui le
raconte lui-même. Ce qu'on ne niera pas, c'est que Napoléon a rempli Vincennes d'évèques et de cardinaux prisonniers, et, pour bien montrer qu'il n'épargnait aucun ordre de la hiérarchie ecclésiastique qui avait l'audace de lui résister, le 6 avril 1813, il fit partir comme conscrits réfractaires tous les séminaristes de Gand, et les fit incorporer en masse dans je ne sais quel escadron du train d'artillerie, à Wesel. [Nouvelles réclamations,)
Plusieurs pairs. Non! non!
D'autres pairs. Si fait, c'est vrai ' !
M. LE COMTE DE MoNTALEMRERT. Eh bicu! Mcssicurs, à quoi tout cela a-t-il abouti? Mon Dieu, on l'a dit cent fois, l'empereur est allé mourir à Sainte-Hélène, et Pie VII est mort à Rome en donnant l'hospitalité à la famille de son persécuteur. Le cardinal Pacca édifie encore l'Église par sa généreuse vertu, et dernièrement encore traçait à grands traits le tableau des luttes de l'Église, en se félicitant de n'avoir jamais cédé aux conseils pusillanimes de la prudence humaine. Et quant aux pauvres séminaristes de Gand, ceux qui ne sont pas morts dans les neiges de la Russie sont revenus reprendre leur premier état et retremper l'énergie du clergé de Delgique.
J'ai nommé la Delgique; et là encore quelle leçon et quel exemple! Là un roi, entouré à la fois des respects de la diplomatie et du libéralisme, s'est cru obligé de suivre le système qu'on vous recommande. 11 a inventé les libertés de l'Église belgique, dont pei^sonne n'avait tntendu parler avant lui ; il a organisé un conseil d'État, des appels comme d'a-
' Ce fait est constaté par l'aiTêtc du gouvernement provisoire du 9 avril 1814, inséré au Bulletin det Loti, et qui rend à la liberté les séminaristes conduits à Wesel. au nombre de 336, dont 10 diacres ou sous-diacres. La plupart avaient péri dans la campagne de Russie. Leur histoire a été écrite et publiée résemment en flamand par un des survivant:». ^
bus, et le reste : et comme Tépiscopat lui résistait, précisément sur la question d'enseignement , il a trouvé bien de faire traduire un évéque , le prince de Broglie, évêque de Gand, onde ou cousin du noble duc qui m'écoute, de le traduire devant la cour d'assises, de le faire condamner par contumace et de le faire mettre en effigie au carcan entre deux voleurs; cela se passait à vos portes il y a quelque vingt ans. Et où cela a-t-il abouti? Mais vous le savez tous, à faire monter le gendre du roi des Français sur le trône de Belgique. [Mouvements divers.)
Nous savons bien, Messieurs, qu'on peut disposer contre nous d'une arme à qui ni Napoléon , ni le roi Guillaume n'ont permis de frapper sur TÉglise, celle des violences populaires. Nous vivons sous un régime qui a laissé faire l'émeute de Saint-Germain-l'Auxerrois, le pillage de l'Archevêché , et qui est venu proposer ici une loi que je m'honorerai toujours d'avoir combattue, pour consacrer l'œuvre de l'émeute en transformant en promenade le site de l'Archevêché de Paris. Aujourd'hui encore, à force de dénonciations, de calomnies, de provocations directes, on peut lancer une foule égarée contre telle église, telle maison; mais le lendemain de ce jour-là, lequel des deux sera le plus malade, le plus déconsidéré en France et en Europe? Est-ce le Gouvernement ou l'Église? L'expérience du passé répond pour moi à cette question. Ce n'est jamais l'Église qui a le plus soufTert des violences dont elle a été la victime.
Messieurs, il faut bien vous le persuader, le catholicisme ne craint ni les violences de l'émeute, ni les violences de la loi. Dans la lutte qui commence, et qui ne finira pas, croyezle bien, par le vote de tel ou tel projet de loi, il s'agit non pas d'une question de parti , mais d'une question de conscience. On n'en finit pas avec les consciences comme avec
Dis; L'ËGLISË. 393
les partis. On vous dit d'être implacables ou inflexibles ; mais savez-Yous ce qu'il y a de plus inflexible au monde? Eh ! ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des chrétiens convaincus.
Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez pas. Qu'on les appelle néo-catholiques, sacristains, ultramontains, comme on voudra, le nom n'y fait rien, la chose existe. Cette génération prendrait volontiers pour devise ce que disait, au dernier siècle , le manifeste des généreux Polonais qui résistèrent à Catherine II :
c( Nous qui aimons la liberté plus que tout au monde , et la religion catholique plus encore que la liberté. »
Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants ; on ne nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à toutes vos luttes de cabinet, de partis ; nous n'avons été ni à Gand, ni à Belgrave-Square ; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur survit. Nés et élevés au sein de la liberté, des institutions représentatives et constitutionnelles, nous y avons trempé notre âme pour toujours. On nous dit : Mais la liberté n'est pas pour vous, elle est contre vous; ce n'est pas vous qui l'avez faite. Il est vrai que la liberté n'est pas notre œuvre, mais elle est notre propriété : et qui oserait nous l'enlever? A ceux qui nous tiennent ce langage nous répondrons : Mais vous, avez-vous fait le soleil? Cependant vous en jouissez. Avez-vous fait la France? Cependant vous êtes fiers d'y vivre.
Eh bien ! la liberté, c'est notre soleil : il n'est donné à personne d'en éteindre la lumière. La Charte, c'est le sol sur lequel nous nous appuyons pour vous attaquer quand il le faudra : il n'est donné à personne d'arracher ce sol de dessous nos pieds. Nous bénissons les institutions sous lesquelles il nous est donné de vivre ; nous les pratiquons, nous les appliquons, et ce sera là notre réponse à l'accusation indigne et calomnieuse que M. le ministre de l'instruction publique a portée contre nous, lorsqu'il a dit deux fois à l'autre Chambre qu'un esprit de parti politique se cachait sous le masque de l'esprit religieux. Cette calomnie porte directement sur tous les hommes qui ont pris part à la polémique récente ; mais de tous ces hommes, je suis le seul qui puisse élever la voix dans l'enceinte parlementaire. J'use donc de ce noble privilège pour les défendre en même temps que moi. Il faut le dire, il faut l'avouer franchement, on a voulu faire croire que c'était le parti légitimiste qui exploitait la question de l'enseignement et de la liberté religieuse contre le Gouvernement. Eh bien! il n'en est rien : l'immense majorité de ceux qui, par leurs écrits, ont pris part à cette question ne sont rien moins que légitimistes; ce sont des hommes qui, dans le clergé comme parmi les laïques, ont donné des preuves certaines de la différence profonde qui existe entre leur opinion et l'opinion légitimiste. De toutes les publications faites à ce sujet, depuis les lettres de l'archevêque de Lyon jusqu'à celles du dernier sacristain, il n'y en a pas une qui n'implique la reconnaissance formelle de la dynastie et de la constitution actuelle de la France.
Certes , nous savons bien que nos droits comme chrétiens et comme pères sont antérieurs à toutes les dynasties et à toutes les constitutions du monde; mais, en même temps, nous avons été heureux de voir que ces
droits avaient été consacrés par la constitution de notre patrie.
Les journaux légitimistes n'ont pas touché à cette ques^ tion pendant dix ans; la plupart des orateurs légitimistes n'en ont pas parlé jusqu'à présent. Je ne dis pas cela pour les accuser, mais pour constater ce fait. Après cela, il est clair que quand ils ont \ai le parti qu on pourrait en tirer par votre faute, il ne leur était pas défendu de s'en mêler. Savez-vous qui a fait les affaires du parti légitimiste dans cette occasion? C'est le Gouvernement, c'est le ministère. Les légitimistes sont pères de famille ; vous ne pouvez pas les empêcher d'être pères, et étant pères de s'intéresser au salut de l'àme de leurs enfants. C'est vous qui leur avez fourni l'arme puissante des droits de la conscience et de la paternité méconnus. Si quelqu'un a bien servi la cause légitimiste, c'est bien M. le ministre de l'instruction publique, enidentiBant les questions religieuses et la question légitimiste, que des hommes plus sagement dévoués à la dynastie et au pays avaient eu soin de disjoindre.
Laissez-moi le dire, Messieurs, vous allez recommencer dans un autre sens les fautes de la Restauration, celles qui l'ont conduite à l'abime. Vous aliénez, vous contraignez à l'hostilité des hommes qui, sans être de la même origine que vous, ne demandaient pas mieux , dans l'intérêt de la chose publique, que de vous prêter le concours de leur adhésion et de leur moralité politique. Les chefs du clergé , une foule de catholiques zélés et sincères sont à l'égard du Gouvernement actuel, avec les différences que chacun comprend, dans une position analogue à celle qu'occupaient sous la Restauration les hommes éminents que je vois devant moi, M. le comte Mole, M. le duc de Broglie, M. ttuizot lui-uième. La Restauration les a repoussés : ils ne l'ont pas renversée; mais qui
pourrait dire à quel point le manque de leur ooncoui^s a contribué à sa ruine?
C'est dans ce sens que les évoques de la province de Paris ont pu dire si justement au Roi que M. Villemain avait fait perdre en trois ans tout le terrain acquis par dix années de luttes, de prudence et d'habileté.
Quant à moi, je le lui pardonne bien volontiers, car je crois qu'il a rendu aux catholiques un incalculable service. Nous dormions dans une fausse paix ; il nous a tirés de notre torpeur, et maintenant, s'il plait à Dieu, nous ne nous rendormirons plus.
M. LE MINISTRE DE l'instruction PUBLIQUE. Je demande la parole. Messieurs....
M. LE coBn'E DE MoNTALEMBERT. Vous me répoudroz après.
M. LE MINISTRE. Il y a des choses trop personnelles pour qu'on ne veuille pas y.répondre.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBEBT. J'aurai bientôt terminé. M. le ministre pourra alors y répondre à son aise.
.l'ai parlé de l'intérieur : un mot de plus sur ce qui se passe au dehors de notre pays, et j'aurai fini. Quand il s'agit de recourir à de nouvelles lois, et cela au sujet d'une institution aussi universelle que le catholicisme, il est bon, il est nécessaire de r^arder autour de soi.
Jetez un instant les yeux sur ce qui se passe dans le monde entier depuis quinze ans, et dites de quel côté sont les persécuteurs? dites où sont les oppresseurs?
En Suède, est-ce le catholicisme qui condamne un citoyen coupable d'avoir voulu retourner à la foi que son pays a professée pendant sept siècles? est-ce le catholicisme qui le condamne au bannissement et à la confiscation de ses biens?
En Suisse, est-ce le catholicisme qui viole le pacte fédéral afin de détruire les abbayes, et qui dit, dans un langage
DE L'IÎGMSE. 397
digne du Collège de France, qw'ii faut atteler les moines aux canons?
En Russie, est-ce le catholicisme qui a égorgé une nation et qui lui arrache peu à peu, avec ce qui lui reste de vie, la foi de ses aïeux? Non, c'est une puissance schismatique qui a exercé avant vous et mieux que vous le monopole de renseignement par rÉtat, c'est la Russie, qui égorge la catholique Pologne.
En Prusse, est-ce le catholicisme qui a fait violence aux consciences, qui a emprisonné un vieillard, mis en feu les l)ords du Rhin? Non, c'est un roi protestant, dans la patrie du rationalisme , qui enlève un prélat catholique, coupable de n'avoir pas voulu accorder les bénédictions de l'Église à des unions que sa conscience réprouve.
En Angleterre, cette nation opprimée, qui veut briser ses fers , sont-ce des catholiques qui l'ont enchaînée , volée, insultée? Non, c'est une Église parlementaire, une religion d'État, une Église dans l'État, c'est elle qui a foulé aux pieds les catholiques irlandais, et qui a préparé à la nation anglaise le plus terrible danger.
Partout ce sont les catholiques qui sont les opprimés, et nulle part ils n'oppriment.
Et le seul pays où les catholiques ont eu, depuis la révolution de 1789, non pas le dessus, mais voix prépondérante, à l'abri de tout esprit gallican et janséniste, la Belgique, est le seul aussi où a été sincèrement proclamée, loyalement appliquée et noblement garantie la liberté pour tous et en tout.
Mais, en revanche, si partout le catholicisme est persécuté, nulle part aussi on ne le persécute impunément.
Voyez plutôt : en Prusse, la résistance héroïque de l'archevêque de Cologne a ébmnlé jusque dans ses fondements le prestige de la puissance prussienne. Le dernier roi de ce
pays ne Ta pas emporté ; malgré Tastuce de ses diplomates, malgré le zèle de ses administrateurs et de ses généraux de cavalerie, il a été vaincu, j ose le dire, par la résistance du vieillard emprisonné qui a sauvé les droits de la conscience et la sainteté du mariage.
En Russie , ce qui oppose à la puissance impériale une indomptable résistance , et qui Tempèche de marcher avec sécurité à raccomplissement de ses ambitieux desseins, n'estce pas le catholicisme, que nul ne pourra jamais déraciner du cœur martyrisé de la généreuse Pologne? £t n'est-ce pas le pape qui, seul parmi les souverains du mondcy a eu le courage de protester contre les abus de cette force et l'iniquité de ce despotisme?
Et en Espagne, voyez cet homme que M. le marquis de Boissy qualifiait l'an dernier de bourreau, et que moi^ je me bornerai à appeler le persécuteur de l'Église'. Lui aussi était de ces gouvernements qu'on ne confesse pas; il avait exilé et emprisonné les évèques , dépouillé l'Église des derniers débris de sa splendeur : il avait fait plus, et je recommande ce trait aux canonistes du conseil d'État et de la cour de cassation, il avait imaginé d'interdire l'exercice des fonctions sacerdotales aux prêtres qui ne pouvaient pas présenter un certificat constatant leurs bonnes opinions politiques. Eh bien ! cet homme, j'ai vu sur les lieux les derniers temps de sa grandeur. On le croyait tout-puissant : il avait expulsé sa bienfaitrice, fusillé ses rivaux ; il était soutenu par l'Angleterre ; il se jouait de la France ; on le croyait plus puissant que jamais. Tout à coup un léger nuage se forme à Thorizon, et ce nuage se transforme bientôt en formidable orage.
Cet homme qui avait vaincu tout à la fois le courage et le
' Le général Espartero, duc de la Victoire, régent d'Espagne au nom d'isab«Ue 11, après rexpuUioa de la reine mère Christine.
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bon sens, il laisse tomber son cpée; TinteUigencc qui l'avait heureusement guidé jusque-là Tabandonne ; et je ne crois pas insulter au malheur en disant qu'il est tombé sans honneur et sans gloire. Cei)endant qu'avait fait l'Église? Au milieu des risées de la fausse philosophie et du faux libéralisme, le vieux pontife qui règne à Rome, qui dirige nQ3 consciences et qui les trouble au besoin, avait ordonné un jubilé ; c'està-dire que de toutes parts l'arme qui ne sera jamais ni brisée ni rouillée dans nos mains, celle de la prière, s'est dressée vers le ciel, et, depuis le Gange jusqu'au Danube, tous les catholiques ont prié. Les vieilles dévotes de Paris et les vieilles dévotes de New- York ont dit à Dieu, dans le langage du roi David : a Lève- toi et juge ta cause. » Eh bien! la cause a été jugée; le persécuteur de l'Église est tombé, et aujourd'hui les évêques cpi'il avait expulsés , qu'il avait déportés, qu'il avait spoliés, rentrent un à un en triomphe, et remontent au milieu des acclamations publiques sur les sièges d'où il avait voulu les précipiter. Et ne croyez pas que je vous présente cela conune un miracle, Messieurs ; ce n'est que la conséquence la plus naturelle de notre foi, la leçon la plus ordinaire de notre histoire.
Et où ce duc de la Victoire détrôné a-t-il porté ses pas? En Angleterre. Et qu'y a-t-il trouvé? Ah! c'est ici où la justice de Dieu est manifeste. Oui, la libre, la puissante, l'invincible Angleterre voit sa grandeur menacée, sa puissance compromise, ses incroyables prospérités neutralisées par la suite de ses attentats contre l'Église et les peuples catholiques. Au sein même de l'anglicanisme, de l'aristocratie spoliatrice, un parti puissant se forme et grandit chaque jour, un parti qu'on appelle aussi comme ici le parti ecclésiastique, et qui réclame pour leur fantôme d'Église la liberté, l'autorité et les biens dont on a dépouillé le cathoUcisme.
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Que dis-je? Écoutez cela, Messieurs. Ils demandent même le rétablissement des ordres monastiques, comme seul remède à cette misère chaque jour croissante d'un peuple à qui on a volé la foi et la charité catholiques.
Pendant que Forgane principal des prétendus conservateurs en France menace le cardinal de Bonald de supprimer le traitement du clergé, le Times, organe des conservateurs anglais, exhorte le gouvernement anglais à doter largement le clergé catholique d'Irlande, l'un et l'autre dans le même but, parce qu'ils espèrent asservir l'Église, l'un en la dépouillant, l'autre en l'enrichissant. Et cependant l'Irlande, vengercsse du catholicisme, se dresse à côté de l'Angleterre, et demande compte de trois siècles d'oppression exercée sur les catholiques. Chaque jour le danger s'accroît; nul ne peut dire par où il finira. Mais ce qu'on peut voir déjà avec certitude, c'est qu'il y a certaines spoliations pour lesquelles il n'y a pas de prescription, certaines iniquités pour lesquelles il n'y a point de pardon : les spoliations et les iniquités infligées à l'Église. En vain le flot des siècles, de l'oubli, de toutes les prospérités humaines semble avoir recouvert le rocher : tôt ou tard vient le moment du reflux, et le rocher reparait inébranlable et vainqueur.
Croyez-vous , Messieurs, que ce grand spectacle des jus* tices du Seigneur soit sans influence sur nous , nous qui formons depuis dix-huit siècles la plus vaste fraternité de l'univers? Croyez- vous que nous soyons insensibles aux leçons que nous donnent nos frères des nations étrangères? Et quand vous abaissez vous-mêmes les barrières qui nous séparent d'eux ; quand les chemins de fer et la vapeur annulent les dislances ; quand ce qui s'est dit hier à Dublin ou à Bruxelles se réimprime aujourd'hui à Paris, et va demain porter le courage et l'espérance au fond du dernier presbytère de
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France, croyez-vous que nous resterons sourds et aveugles, et que la fibre catholique ne vibrera pas avec une énergie croissante dans nos cœurs?
Dans cette France accoutumée à n'enfanter que des gens de cœur et d'esprit, nous seuls, nous catholiques, nous consentirions à n'être que des imbéciles et des lâches! Nous nous reconnaîtrions à tel point abâtardis, dégénérés de nos pères, qu'il faille abdiquer notre raison entre les mains du rationalisme, livrer notre conscience à l'Université, notre dignité et notre liberté aux mains de ces légistes, dont la haine pour la liberté de l'Église n'est égalée que par leur ignorance profonde de ses droits et de ses dogmes! Quoi! parce que nous sommes de ceux qu'on confesse^ croit-on que nous nous relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Quoi! parce que le sentiment de la foi domine dans nos cœurs, croit-on que l'honneur et le courage y aient péri? Ah ! qu'on se détrompe. On vous dit : Soyez implacables. Eh bien! soyez-le ; faites tout ce que vous voudrez et tout ce que vous pourrez : l'Église vous répond par la bouche de TertuUien et du doux Fénelon : Noits ne sommes pas à craindre pour vous , mais nous ne vous craignom pas. Et moi j'ajoute au nom des catholiques laïques comme moi , catholiques du dix-neuvième siècle : Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. [Mouvements divers.)
(Extrait du Monilewr du 17 avril 1844.) Œiivrei. 1. — Diicours. 1. 26
M. Villemain» ministre de Tinstruction publique, répliqua dans cette même séaace du 16 avril 1844, à M. de Montalembert. Cette réplique amena entre les deux orateurs l'échange des observations suivantes :
M. LE COMTE DE MONTALEHBERT. Je ne répondrai que deux mots à ce que vient de m'objecter M. le ministre de Tinstructien publique.
D*abord, il n'y a pas un mot dans mon discours qui puisse indiquer que je parle ici, ou que je prenne des engagements. Ou que je fasse des menaces au nom de Tépiscopat; je n'ai parlé qu'en mon propre nom.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBUQUE. AlorS CCla a pCU
d'autorité.
M. LE COMTE DE MoNTALBMBSET. Ce quo j'ai dit, je l'ai dit comme pair de France, comme citoyen, comme catholique ; et je n'ai pas dit un mot qui impute une responsabilité quel* conque à d'autres qu'à moi.
En outre, j'ai à cœur de repousser toute imputation qui tendrait è faire croire que j'eusse désiré ou exigé le moins du monde, parce qu'on avait poursuivi M. l'abbé Gom« balot, qu'on fit aussi des poursuites contre certains professeurs du Collège de France. Je n'ai pas dit non plus qu'un évoque ou un pi'élat ne fût pas justiciable des tribunaux 'ordinaires, et que l'égalité devant la loi n'existât pas pour les prêtres comme pour les autres citoyens. J'ai dit qu'en supposant qu'il y ait eu scandale dans l'écrit de M. Combalot, îl y * en avait eu bien plus encore dans les cours du Collège de France; que si l'on s'était contenté d'avertissements intimes et secrets pour les professeurs du Collège de France, il fallait, à plus forte raison, se contenter d'avertissements secrets pour M. Combalot; que si, d'une autre part, il avait fallu une répression publique contre M. Combalot, il en aurait fallu également une contre ceux qui avaient parlé au nom de l'État dans les cours publics. Mais je repousse énergiquement toute espèce d'insinuation qui tendrait à m'imputer une demande de mesures répressives contre qui que ce soit. Je
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demande la liberté pour les antres, mais anssi la liberté pour nous.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. AccUSer IcS per^
sonnes, c'est faire quelque chose de semblable à une provocation de sévérité contre elles. J'ajouterai que je n'ai pas seulement parlé d'avertissements; j'ai parlé aussi de la preuve acquise par moi, que beaucoup de choses imputées à ces professeurs avaient été insidieusement altérées, que de graves erreurs, volontaires ou involontaires, avaient été commises à cet égard. U n'y a rien d'analogue dans le fait d'un écrit don| toutes les paroles étaient acquises à la publicité^ Que le munÊ^ tère pubUc a poursuivi, que la chambre du coDseil a cru devoir renvoyer devant le jury et que le jury a condamné.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je répouds à M. VlUemaÎQ que son raisonnement est tout à fait inexact. Les leçons du Collège de France ont été imprimées, avouées et publiées par leurs auteurs, et ont eu autant et même plus de publicité que l'écrit de H. l'abbé Combalot.
La séance est levée à cinq heures et demie.
Le lendemain, 17 avril, M. Martin (du Nord), garde des sceaux, fit une seconde réponse à M. de Montalembert. U défendit l'autorité légale des articles organiques, et tout en protestant du respect du Gouvernement pour les droits de Tépiscopat, il déclara qu'il n'admettrait jamais qu'on cherchât à soustraire le clergé à l'applif cation des lois et aux juridictions régulières du royaume.
M. le comte de Montalembert lui répondit :
M. le garde des sceaux a essayé de faire croire à la Chambre que je repoussais, au nom de la religion, toute intervention de l'État ou des tribunaux ordinaires dans tout ce qui concerne le clergé.
Je n'ai jamais rien dit de semblable; j'ai dit seulement, ce qui est une vérité perpétuelle, aussi vraie aujourd'hui que
jamais, qull y a deux ordres de matières et de juridictions tout à fait distincts : l'ordre spiritael et Tordre temporal. Il y a eu des temps et des pays oi\ Tordre du clergé était soumis à un juridiction spéciale et privilégiée, même en matière temporelle. Personne, entendez bien, ne réclame rien de semblable aujourd'hui, personne n'a dit qu'un prêtre ne doit pas être justiciable des tribunaux ordinaires, pour tout ce qui est contravention, délit ou crime en matière temporelle; mais de là à soutenir que l'État doit exercer en matière spirituelle,, dans Tordre des croyances et des cbnsciences, une juridiction quelconiue, il y a un abîme. C'est dans ce sens seulement que j'ai réclamé l'indépendance du droit spirituel; c'est dans ce sens que je soutiens que ni le conseil d'État ni les cours royales ne pourraient exercer une juridiction compétente, légitime , incontestable, sur cet ordre de faits où la conscience est inviolable. Et quant à la lettre de M. Tévêque de Cbàlons que M. le garde des sceaux a citée, et où ce prélat se soumet d'avance à Tarrêt du conseil d'État, j'ose dire que si ce prélat avait su que dans le rapport fait au conseil d'État, on comptait ajouter une imputation dont il n'était pas question dans la première dénonciation du garde des sceaux, c'està-dire l'imputation d'avoir troublé les consciences en menaçant du refus des sacrements, jamais il n'aurait écrit cette lettre; car que peut-il y avoir de plus exclusivement spirituel que l'administration des sacrements et le trouble des consciences?
Je n'entrerai pas avec M. le garde des sceaux dans une dis- -tussion théologique sur la valeur des libertés gallicanes; j'ai dit ce que j'en pensais : j'ajoute qu'on ne peut résoudre ces questions que par la voie d'autorité théologique, et je répète aujourd'hui que nul ne réussira jamais à violenter sur ce point les consciences par des exigences gouvernementales on par des déclarations politiques.
Quant au pouvoir des évêques, qu'on prétend réduire au rang de fonctionnaires parce qu'ils sont nommés par le roi et qu'ils lui prêtent serment, permettez-moi de faire une assimilation, qui n'est pas parfaitement exacte, mais qui vous expli-
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quera ce que j'ai dit hier. J'ai dit que le roi, comme chef suprême de l'État, désignait certains citoyens pour être rêvé* tus de la dignité d'évéque, mais qu'il ne leur conférait aucun pouvoir. Gela est vrai. Le pouvoir des évèques étant un pou* voir spirituel, ils ne le tiennent que de Dieu. Les pairs do France, comment sont- ils désignés 7 Par le roi. A qui prêtentils serment? Au roi. Cependant on ne peut pas dire que les pairs de France, dans l'exercice de leurs fonctions législatives et constitutionelles , tiennent leurs pouvoirs du roi; ils n'exis* tent comme pairs que par suite de la prérogative royale, et cependant ils ne tiennent pas leurs pouvoirs 4ê l'autorité royale. Ils les tiennent de la Charte, et ils les exercent librement, conformément à la constitution du pays, qui est indépendante de la royauté. Il en est de même, et à plus forte raison, dans un tout autre ordre, pour le pouvoir des évêques.
Sur toutes ces matières, il régnait autrefois une grande confusion dans notre ancienne législation, et je vois avec regret un ministre du roi, sous le régime de la Charte de 1830, avoir recours précisément à cette ancienne législation de la France en matière ecclésiastique. Quant k moi, je désavoue, je repousse cette ancienne législation ; et elle n'est pas seulement désavouée par moi, elle l'est encore mille fois plus par l'esprit moderne tout entier, par toutes les révolutions que nous avons traversées, et enfin par l'acte qui les a terminées, par la Charte de 1830. Vous oubliez toujours que cette ancienne législation que vous invoquez sans cesse contre l'Église, et jamais en sa faveur, date d'une époque où l'État était exclusivement catholique, où aucun culte n'était libre en France, et où par conséquent il était naturel que le pouvoir qui se reconnaissait exclusivement catholique, et se soumettait à l'égard de la religion aux obligations les plus positives, se reconnût en même temps certaines réserves, certains droits que l'Église n'a pas toujours approuvés, qu'elle a quelquefois admis, mais qui sont aujourd'hui incompatibles avec la liberté des cultes et avec tous les principes de la société moderne.
On l'a dit à l'autre Chambre, et je me rallie pleinement à cette pensée : Vous avez changé votre législation sous tous les
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antres rapports, en matière civile, en matière criminelle^ surtout en matière politique. Vous avez donné à toutes les das* ses de citoyens, aux militaires même, des droits, des garanties qu'ils n'avaient pas autrefois. Or, tant que vous n'aurez pas fait en matière ecclésiastique cette refonte essentielle d'une législation qui avait été faite pour un tout autre ordre poli* tique et social, vous serez dans une voie fausse, inconséquente, semée de péril et aboutissant à un abtme. Chaque jour vous verrez s'aggraver une situation qui est bien plus dangereuse pour l'État que pour l'Église.
M. Rossi prit la parole après M. de Montalembert. Il soutint que les libertés de l'Église gallicane n*étalent autre cbose que la reconnaissance de l'indépendance de l'État dans l'ordre temporel, et qu'ainsi elles étaient de tous les temps. Il regrettait l'attitude prisé par une partie du clergé, mais il ne l'attribuait qu'à son inexpérience des conditions d'un gouvernement représentatif régulier, et il attendait avec confiance de la fermeté et du bon sens du pays, de l'intervention prudente et éclairée des pouvoirs publics et des conseils du chef suprême de la Catholicité, la solution pacifique des difficultés du moment.
Iff . de Montalembert lui répliqua :
Je suis désolé de reprendre encore la parole, surtout quand je vois que je suis seul de mon avis et que j'ai à lutter contre des adversaires redoutables. Je dois cependant à mes opinions et à moi-même de ne pas laisser passer au moins les malentendus.
Je dirai d'abord, en faisant allusion aux dernières paroles de M. Rossi, qu'il m'est permis de m'étonner de ce qu'un défenseur si zélé, si intelligent des libertés de l'Église gallicane, ne trouve rien de mieux, en terminant son apologie, que d'invoquer comme utile et désirable l'intervention du souverain pontife dans les affaires du gouvernement français. [Bruits divers. — Marques de dénégation,) Mais c'est ce qu'il vient de dire.
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n me semble qu'il y a là quelque chose qui frise légèrement nnconséqnence. (Non ! non I)
Je dirai eu même temps qu'il serait peut-être à désirer qu'il s'entendit avec M. le garde des sceaux sur la nature des renseignements que nous devons tirer de Thistoire de la Restauration. Le ministre vient de nous lire tout à l'heure une déclaration émanée d'une portion du clergé de la Restauration en i826; il nous la citait comme un modèle de bonne conduite de la part du clergé, de l'épiscopat dans ses rapports avec l'État, et voici au contraire M. Rossi qui dit que le clergé de la Restauration s'était tout à fait trompé, qu'il avait voulu faire un roi clerc, et que c'est aujourd'hui seulement qu'on est dans de bonnes conditions pour établir les rapports véritables entre le clergé et l'État. {Murmures,)
Je me borne du reste à ce qui m'est personnel, dans le discours de l'honorable préopinant. Il me semble qu'il ne m'a pas fait l'honneur de m'écouter hier ou de me lire ce matin dans le Moniteur avant de me répondre, car il a sans cesse attaqué en moi ce que j'appellerai un fantôme, en me reprochant mon opinion sur le caractère immuable de l'kglise.
J'ai établi hier, aussi clairement qu'il m'a été possible, qu'il y avait deux choses à distinguer : l'Église et la société ; que l'Église n'avait pas changé, ne pouvait pas changer, ni dans la doctrine, ni dans ses droits relativement au gouvernement spirituel des hommes. Mais j'ai lyouté que la société avait changé, et j'ai précisément invoqué ce changement au profit de ma thèse. J'ai dit que ces changements modernes rendaient aussi impossible que peu désirable l'intervention de l'Église dans les affaires politiques; qu'en effet elle n'y prétendait nulle part, et je défiais qui que ce soit de citer un pays où l'Église, où ses partisans, même les plus exaltés « prétendent intervenir en son nom dans les aff&ir^^ publiques, comme elle y est intervenue autrefois. Il n'en a pas été de même autrefois ; cela est vrai, et à coup sûr, il est impossible de mieux justifier cette interveution ancienne de l'Église dans les affaires temporelles que ne l'a fait M. Rossi lui-même. Pourquoi a-t-il voulu ajouter à cette justification une attaque
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tout à fait chimérique contre moi, qui n'ai jamais prétendu que l'Église devait aujourd'hui se mêler de politique ? J'ai dit tout le contraire : je n'ai pas même dit ce que je pense, et ce que je le remercie d'avoir dit, savoir : que l'Église avait parfaitement hien fait de se mêler aux affaires politiques autrefois, lorsque la société désirait et comportait son intervention. Maintenant un dernier mot seulement sur les libertés de l'Église gallicane. M. Rossi a évité le côté dogmatique de cette discussion, et il a bien fait, parce qu'elle est beaucoup plus théologique que politique, parce qu'elle exige, pour être bien résolue, l'autorité de ce qui manque ici, c'est-à-dire des hommes d'Église.
Mais en ce qui concerne le côté politique qu'il a traité , n'oublions pas la distinction établie tant par le droit public que par l'esprit général de la société moderne, entre la théocratie et la liberté religieuse, que l'on affecte de confondre. Nul esprit loyal ne peut méconnaître cette distinction. Dans les trois pays étrangers où existe pleinement la liberté de conscience, c'est-à-dire en Angleterre, en Belgique et en Amérique, il n'y a pas vestige de théocratie; et ces trois grands faits, sans qu'il soit besoin d'autre raisonnement, suffisent pour repousser la confusion que l'honorable orateur a cherché à établir.
Selon lui, les maximes de l'Église gallicane se résument en deux principes : l'un, relatif à l'autorité du Pape dans l'Église, dont il n'a pas voulu parler, et je suis son exemple; l'autre dont il a parlé en disant que la souveraineté de l'État était une vérité tellement évidente, un axiome tellement incontestable, qu'elle n'avait besoin d'aucune loi, d'aucune démonstration pour s'établir. S'il en est ainsi, pourquoi donc invoquez-vous vos libertés de l'Église gallicane pour l'établir et la confirmer? Mais, sachez-le, en présence de cet axiome, que personne n'admet plus que moi et que personne au monde n'attaque, il y a un autre axiome , non moins incontestable et qui est la conquête de l'esprit moderne , c'est l'indépendance des consciences. Messieurs, ne la perdez jamais de vue ; sachez que si l'indépendance de l'État est incontestable et souveraine, l'État
n'est et ne sera jamais omnipotent dans l'ordre de la conscience.
Voilà, en un mot, tout ce qae j'ai voulu dire hier et aujourd'hui.
(Extrait da ManUeur da 18 avril 1844.)
Le projet de loi qui servait d'occasion à ces discussions fut adopté dans la séance du 17 avril, par 129 voix contre 18.
M. Dupin publia, de son côté, une réponse au discours de M. de Montalembert, sous le titre de : Réfutation des assertions de M» le comte de Montalembert dans son manifeste catholique. Paris, 1844. Cet écrit fut condamné en môme temps que le Manuel du droit public ecclésiastique français, du môme auteur, par un mandement du cardinal de Donald, archevêque de Lyon, du 21 novembre 1844, mandement qui fut frappé d'un appel comme d'abus, mais auquel adhérèrent publiquement soixante-deux évoques. La liberté de la presse et la liberté de la tribune sufûsaient ainsi pour mettre à néant celles d'entre les prescriptions des articles organiques qui étaient incompatibles avec la liberté de l'Église.
Parmi les nombreuses adresses et lettres de félicitation publique qui furent adressées à l'auteur du discours du 1 6 avril, on a choisi la pièce suivante, comme échantillon de l'esprit dont était alors animé le clergé français.