LETTRE DU CHAPITRE DE SAINT-BRIEUC
Monsieur le comte.
Après le témoignage rendu par la conscience d'un devoir sacré dignement accompli, la reconnaissance, l'admiration des gens de
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deux diplômes de bachelier es lettres et de bachelier es sciences mathématiques, on seulement le diplôme de licencié es lettres, s'ils aspiraient au titre de chef d'institution (art 6). Nul ne pouvait être préposé k la surveillance des élèves s'il ne justifiait du grade de bachelier es lettres (art. 8). Les aspirants au baccalauréat es lettres ne pouvaient être admis aux épreuves de l'examen s'ils ne justifiaient,, par certificat régulier, avoir fait les classes de rhétorique et de philosophie, soit dans leur famille, soit dans les collèges royaux ou collèges communaux de premier ordre, soit dans les institutions de plein exercice. Les seuls établissements qui eussent le plein exercice étaient ceux qui compteraient dans leur sein, pour professer les classes de rhétorique, de philosophie et de mathématiques, deux maîtres, au moins, pourvus du diplôme de licencié es lettres, et un maître pourvu du diplôme de bachelier es sciences mathématiques (art. 9 et 10). Dans les villes qui possédaient un collège royal ou communal, les chefs des établissements dont tous les maîtres seraient pourvus du grade de bachelier es lettres étaient seuls dispensés de l'obligation d'envoyer leurs élèves aux cours de ces collèges : dans les autres villes, les mailres des diverses classes dans les établissements particuliers devaient tous être pourvus du grade de bachelier es lettres (art. 9). L'article 1 1 reconnaissait au ministre de l'instruction publique le droit de faire visiter et inspecter, toutes les fois qu'il U jugerait convenable, tout établissement particulier d'instruction secondaire. Des dispositions spéciales concernaient les petits séminaires. C'étaient les articles 17 et 18, ainsi conçus :
Art. XVn. Les écoles secondaires ecclésiastiques, établies conformément à l'ordonnance du 16 juin 1828, où les maîtres chargés des classes de rhétorique, philosophie et mathématiques, seraient pourvus des grades mentionnés au paragraphe 3 de l'article IX de la présente loi, pourront user du même droit que les institutions de plein exercice, en ce qui concerne, dans les limites du nombre d'élèves qui leur est attribué, l'admissibilité desdits élèves aux épreuves pour l'obtention du diplôme ordinaire de bachelier es leUres.
Dans celles desdites écoles ecclésiastiques où ne serait pas remplie la condition de grades précitée, les élèves qui, cessant de se destiner au sacerdoce, voudraient obtenir le diplôme ordinaire de bachelier es lettres, pourront se présenter, à cet effet, aux épreuves, dans une proportion qui n'excède pas la moitié des élèves sortant chaque année de ces écoles, après y avoir achevé leurs études. Ladite proportion sera constatée d'après une liste nominative
innaellement transmise au garde des sceaux, ministre des cultes, et par lui communiquée au ministre de l'instruction publique.
Art. XYIII. Sont maintenues et demeurent obligatoires, sauf la dérogation précitée, toutes les dispositions des^rdonnances du 16 juin 1838 concernant les écoles secondaires ecclésiastiques.
Ces ordonnances de 1828 étaient celles qui avaient si vivement ému le clergé et les fidèles, en interdisant aux jésuites et aux autres congrégations non autorisées la faculté d'enseigner, même dans les petits séminaires, et en limitant le nombre des élèves admissibles dans ces établissements.
Le 12 avril, M. le duc de Broglie présenta à la Chambre des pairs, au nom de la commission, son rapport sur le projet de loi. Plusieurs amendements avaient été introduits par la commission : le plus important était celui qui avait pour but de supprimer le second paragraphe de Tarticle il, comme constituant au profit des petits séminaires un privilège abusif. Le rapport concluait à l'adoption du projet. 11 ne faisait aucune mention des réclamations de Tépiscopat , dont presque tous les membres s'étaient élevés contre le projet, soit par des lettres publiques, soit par des obsei^ations confidentielles adressées au ministre des cultes, ou à M. le due de Broglie luimême *•
La discussion générale s'ouvrit le 22 avril par un discours de M. Cousin, qui venait défendre l'Université contre des attaques trop timidement repoussées, suivant lui, par le Gouvernement. Il chercha dans l'histoire la justification du droit de l'État sur l'enseignement ; il s'attacha à démontrer que l'Université n'était autre chose que « l'État lui-même, appliqué à l'éducation de la jeunesse ; » il la montra irréprochable dans toutes les parties de son enseignement, et fidèle k la mission que lui avait confiée l'Empereur lorsqu'il l'avait créée pour être u la conservatrice de l'Unité française et de toutes les idées libérales proclamées par la Constitution. » Il se prononça, en terminant, contre l'article 17 du projet
' Toutefois, un résumé des lettres épiscopales fut publié et distribué quelques jours après le rapport. — Le texte et la date de ces diverses réclamations se trouvent dans le Reeueit des Actes épUeopwus, publié par le Comité pour la défense de la liberté religieuse ; Paris, 1845 et 1846, chex Lecoffre. 4 vol. in-18.
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même amendé par la commission, en invoquant le principe de Té-
galité devant la loi, et de la sécularisation de l'instruction publique,
a Si Tarticle 17 disparaît entièrement de la loi, dit-il en terminant, pour faire place, soit au droit commun établi par TEmpire, soit au régime spécial établi par la Restauration, malgré plus d'un scrupule^ je voterai pour la loi ainsi corrigée. Mais, s'il subsiste la moindre trace du privilège et du monopole déposé dans l'article 17, je voterjii contre toute la loi. »
Dans les séances des 23, 24 et 25 avril, le projet de loi fut combattu comme contraire au principe de la liberté d'enseignement consacré dans la Charte, par M. le baron de Fréville, M. le comte Beugnot et M. le baron de Brigode. De l'autre côté, M. le comte de Saint-Priest, M. le baron Charles Dupin, M. Rossi, M. Mériihou, défendirent les privilèges de l'Université à différents points de vue.
Le 25 avril, M. Guizot, ministre des affaires étrangères, prit la parole pour faire connaître la pensée du Gouvernement sur la situation politique au milieu de laquelle se produisait cette discussion. Il s'étonna de l'agitation que la question de la liberté d'enseignement avait produite dans le clergé : il y voyait, à côté d'une opposition purement religieuse, une autre opposition, inspirée, suivant lui, par des pensées d'envahissement. C'était contre cette dernière opposition que le Gouvernement entendait défendre les droits du pouvoir laïque et la liberté de la pensée. Le Gouvernement persévérerait dans son attitude ; il maintiendrait toutes les libertés, « môme celles dont on abusait; » il serait modéré et tolérant envers les écarts de la pensée religieuse, sans cependant lui permettre de franchir les limites auxquelles elle devait s'arrêter. 11 ne méconnaissait ni l'importance ni les difficultés de ces débats. Il s'agissait, pour la société nouvelle, de s'accoutumer à la liberté, à l'influence de la religion, et pour la religion, d'accepter les mœurs, les tendances, les libertés et les institutions de la société nouvelle.
« C'est là, dit-il en terminant, le fond de la lutte à laquelle nous assistons, lutte qui va plus loin que la question de la liberté d'enseignement et le projet de loi que nous discutons; lutte dans laquelle vous ne triompherez qu'en tenant la conduite que j'ai l'honneur de vous indiquer. Pour nous, nous sonmxes bien décidés & ne pas nous laisser entraîner à une autre conduite, et, soit que l'im-
pulsion nous vienne des uns ou des autres, soit qu'on nous pousse ou qu'on nous menace, nous ne nous laisserons ni entraver ni pousser ; nous continuerons à aimer la religion, à protéger le clergé, à soutenir ses libertés comme les nôtres, et j*ai la confiance que dans un temps qu'à Dieu seul il appartient de savoir, la lutte cessera et la réconciliation sera sincère et profonde. Maïs n'espérez pas qu'elle soit l'œuvre d'un jour, ni qu'elle puisse être, dans aucun cas, le fruit de mesures violentes et précipitées. »
M. le comte de Montalembert répondit à M. Guizot au commencement de la séance du 26 avril, et prononça le discours suivant :
Messieurs ,
En Toyant M. le ministre des affaires étrangères apporter hier, d'une façon si imprévue, dans ce débat rautorité et l'éloquence de sa parole, je croyais qu'il allait répondre soit au savant et courageux exposé des doctrines libérales en matière d'éducation par M. le comte Beugnot , soit à la spirituelle critique du projet de loi qu'a faite M. le baron de Brigode. U n'en a rien été; il n'a pas dit un seul mot en faveur de la loi : il l'abandonne à son sort. U s'est borné à exposer les Yues et les projets du Gouvernement sur Tétat général de la question religieuse, rentrant ainsi dans la discussion que j'avais essayé d'entamer à propos des fonds secrets. U a confirmé ime de mes assertions, en disant que la lutte serait langue et qu'eUe embrassait tout autre chose que la liberté d'enseignement. C'est pour cela que j'ai voulu en parler ayant et en dehors de la discussion actuelle. Il a émis deux autres assertions que je me permets de contester, il a dit d'abord que la majorité, la portion la plus considérable du clergé, était en dehors de la lutte actuelle. Je répondrai à cela que, dans l'état actuel de l'Église de France, le clergé n'a pas d'autres représentants que les évêques. Or, dans l'épiscopat que voyons-nous? Sur les soixante-quinze ou
soixante-seize éiréques actuels, je crois pouvoir affirmer qu'il n'y en a pas plus d'un ou deux qui n'aient pas énergiquement réclamé la liberté d'enseignement et combattu le sys* tëme universitaire; trente-huit, c'est-4-dire plus de la moitié, l'ont fait publiquement. Si d'ailleurs vous croyez que la majorité du clergé est en dehors de la lutte, pourquoi redoutezvous tant tout ce qui a l'apparence d'un concert, ces conciles provinciaux, ces synodes diocésains, où l'esprit de cette majorité, sur laquelle vous comptez, ne manquerait pas de se faire jour?
M. le ministre a dit ensuite qu'il y avait dans le clergé des bonunes qui conservaient une arrière-peosée de pouvoir, des souvenirs, des velléités, des tentatives de ressaisir un pouvoir inconciliable avec l'état actuel de la société. Messieurs, j'espère que personne ne m'accusera de présomption, si j'ose dire que je crois mieux connaître le clergé français que ne peut le faire l'honorable M. Guizot.
Ma position, et je dirai même ma croyance, me donne le droit et la faculté de le mieux connaître. J'ai eu depuis longues années, et j'ai encore de nombreuses relations avec le clergé de toutes les parties de la France : je lis tous leurs écrits ; je connais tous leurs voeux. Je déclare que je n'en ai jamais rencontré un seul membre qui, soit dans ses écrits, soit dans l'intimité de sa pensée, eût jamais laissé échapper la moindre velléité de ressaisir une influence quelconque dans l'ordre temporel. Je déclare que personne n'est plus éloigné de cette pensée que le clergé lui-même , le clergé tout entier; qu'il n'y a pas un évêque, pas même un prêtre, à une seule exception près\ exception vraiment de hasard,
* M. l'abbé de Genoude, alors candidat à la dépulation, et qui fut plua tard 6lu.
qui aspire à exercer, » quelque titre que ce soit, le pouvoir politique.
Du reste , je rends un sincère hommage à la noblesse, à réiévation et à la modération de langage de M. Guizot. Qu'il me soit permis d'espérer qu'il saura communiquer ces qualités au langage et aux actes de ses collègues en matière religieuse. J'appelle avec lui le moment de ce qu'il a nommé la réconciliation entre l'Église et FÉtat. Je la désire vivement ; tout le monde la désire. Mais, pour qu'elle soit durable et sincère, il faut qu'elle soit fondée sur la justice. La loi qu'on vous propose, et que M. Guizot a couvert de son silence, rend cette réconciliation impossible [léger mouvement) \ et c'est pour cela que je viens la combattre.
Je la combattrai peut-être avec trop d'ardeur, trop de chaleur, avec cette vivacité de jeune homme que M. le ministre de l'instruction publique et d'autres me reprochent. La jeunesse est un défaut dont je ne tarderai pas à me guérir. [On rit.) Je m'en croyais même déjà guéri, quand l'honorable M. Villemain m'a appris le contraire, et que j'étais toujours un jeune homme à ses yeux. [Nouvelle hilarité.) Mah, à côté de cette jeunesse d'âge qui passe , il est une autre jeunesse dont je ne me défends pas : c'est la jeunesse de coeur et de courage qu'on puise dans la foi à des choses qui ne vieillissent jamais, parce qu'elles sont immortelles. Cette jeunesse de la foi qui fait mon bonheur et ma gloire, j'espère n'avoir jamais à m'en excuser devant vous. Quant à l'autre, celle de l'âge, puisqu'on me l'impute encore, je l'accepte; daignez au moins m'en accorder le bénéflce aujourd'hui. [Marques d'assentiment.)
(( Les mauvaises lois, » a dit un homme dont l'honorable M. Guizot ne contestera ni l'autorité ni le génie, l'Anglais et le protestant Burke , u les mauvaises lois sont la pire des
Œuvrei. t. — Diicourt. i. 37
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tyrannies; » et j*ajouterai que parmi les lois mauvaises et tyranniques , les pires sont les lois hypocrites. Tyrannie et hypocrisie 9 tel est le double caractère de la loi qu*on tous demande de voter.
On y cherche en vain la liherté promise et solennellement jurée par le Roi et tous les membres des deux Chambres ; on n y trouve que la servitude. Au lieu de consacrer la liberté, elle la confisque. Elle sème dans les entrailles du pays les ferments de la discorde la plus dangereuse ; elle se fait une arme de la science contre la conscience, et de l'autorité de l'État, qui devrait toujours être tutélaire et paternelle, contre les droits et la foi de l'Église. Non-seulement ce n'est pas une loi de liberté, ce n'est pas même une loi d'organisation, ce n'est qu'une loi de prévention, de restriction et de police.
Elle substitue à un statu quo détestable un avenir plus funeste encore. Non-seulement elle maintient l'Université avec son esprit de fiscalité et d'inquisition, comme la douane des intelligences; mais, par des exigences inouïes jusqu'à ce jour, comme la nécessité de certains grades pour les professeurs, et du baccalam^t pour tous les maitres et surveillants, elle tuera dans un très-court délai tous les établissements privés aujourd'hui existants. Au lieu d'en voir naître de nouveaux au sein de la liberté, nous verrons se reproduire le phénomène déjà signalé en Prusse par le rapport de votre commission. Enchaînée par d'innombrables entraves, aucune institution* privée ne pourra, à la longue, lutter contre la formidable concurrence de l'Université ; et celles qui existent aujourd'hui par la faveur du grand maître, se verront immolées par les conséquences d'une loi qui est censée pourvoir à la liberté de l'enseignement voulue dans le plus bref délai par la Charte.
Combattre cette loi, c'est donc combattre le monopole ac-
tuel de rUniversité, rendu plus cruel et plus irréparable que jamais. Et ne croyez pas, Messieurs , que les changements insignifiants introduits par votre commission améliorent, en quoi que ce soit d'essentiel, les dispositions oppressives du projet.
Ces changements, dont j'examinerai la valeur dans la discussion des articles, n'altèrent en rien, comme l'a fort bien proclamé M. le ministre de l'instruction publique, les bases . du projet, c'est-à-dire les bases du despotisme. Les uns et l^ autres méritent également d'être repoussés par toutes les âmes sérieusement religieuses et libérales. Je regrette de troubler par mon âpre franchise le concert d'éloges unanimes qui , jusqu'à présent, a retenti dans cette enceinte en l'honneur du rapport de votre commission. Mais, quant à moi, je déclare que j'aime encore mieux cette audace de tout dire^ pour me servir d'une expression de M. Villemain à mon adresse, avec laquelle l'exposé des motifs dit crûment qu'il n'y a aucun besoin social à satisfaire, et calomnie sans détour l'état de l'instruction publique en Belgique; j'aime mieux cette audace que la théorie d'oppression déguisée sous des dehors moraux qui signale le rapport de votre commission ; que ces hommages rendus en passant aux véritables principes de toute société, pour servir de préambule à la mise en suspicion de la famille et de la conscience; que ces élo- ' quents sermons adressés aux pères de famille, et qui aboutissent à les renfermer sous les verrous de l'Université, de peur qu'ils ne se trompent de chemin ; que ce mépris tranquille avec lequel on passe sous un silence absolu les réclamations unanimes des quatre-vingts évêques de France ; que ces dédains lancés avec une si hautaine légèreté contre l'enseignement de ces maisons où se forme tout le sacerdoce français ; enfin que cette prétention inouïe de mettre la proscrip-»
tion des ordres religieux sous la protection de la mémoire de Charles X. Ah ! Messieurs, cette dernière iniquité m'a ré- Yolté jusqu'au fond de l'âme. A la difiérence de plusieurs des membres de la commission, je n'ai jamais ni servi ni connu le roi Charles X ; mais je le défendrai contre eux et je leur dirai : Contentez-vous de l'avoir détrôné ; laissez-le dormir tranquille dans sa tombe étrangère, et n'allez pas déshonorer sa mémoire en lui imputant la responsabilité d'actes qui, vous le savez mieux que personne, lui ont été arrachés malgré lui. [Moyvement.)
Oui, M. le comte Portalis' sait fort bien que le consentement du roi Charles X n'a été obtenu que moyennant la concession de 1,200,000 francs de bourses annuelles aux petits séminaires destinés à augmenter le nombre des prêtres. Et M. le duc de Broglie,qui a profité de son premier passage au pouvoir pour supprimer cette indenmité de la servitude, n'aurait pas dû l'oublier. [Nouveau mouvement.)
Je viens donc attaquer le projet de loi amendé ou non amendé , et je l'attaque comme également hostile aux deux grands intérêts qu'il devait satisfaire, à la liberté et à la religion. Mais je dois d'abord écarfer deux ou trois questions préjudicielles qu'on a élevées à dessein pour embarrasser et obscurcir la question du fond.
En premier lieu, on a essayé de démontrer, avec plus ou moins de succès, que dans l'ancien régime l'État avait toujours réclamé et maintenu son pouvoir sur l'enseignement. Je crois, quant à moi, que cette démonstration est inexacte : l'État a pu sanctionner certains établissements , leur accorder certains privilèges spéciaux , se réserver la collation des
' M. ïe comte Porlalis, membre de la commission, avait été garde des sceaux sous le roi Charles X, et c'était sur son rapport qu'avaient été rendues les fameuses ordonnances de 1828.
grades dans une certaine mesure, mais jamais il n*a contesté à rÉglise le droit d'enseigner pour son compte et à son gré. L'Église représentait alors, comme aujourd'hui, la liberté morale, et par elle la liberté a toujours échappé au contrôle de rÉtat. L'enseignement laïque pouvait dépendre, comme tous les intérêts sociaux, de TÉtat ; mais il n'était pas donné par rÉtat, mais il n'était ni dirigé, ni même surveillé par lui ; et ce qui le prouve sans réplique, c'est que j[e défie nos adversaires de citer dans l'ancienne organisation de la France des fonctionnaires investis, en quelque façon que ce soit, d'une autorité semblable à celle des inspecteurs généraux ou du conseil royal de l'Université. Mais, d'ailleurs, quand même il serait vrai de dire que l'État eût été autrefois maître de l'enseignement, qu'en résulterait-il pour la société actuelle? Il est bien plus incontestable que l'État était autrefois maître absolu de la presse; doit-il l'être aujourd'hui? Que veut dire ce sophisme perpétuel qui invoque le droit ancien pour fonder le droit de la France nouvelle? L'enseignement touche essentiellement au domaine de la conscience et de la religion; et qu'y a-t-il de commun en matière religieuse entre l'ancienne monarchie et la Charte de 1830? N'estrce pas une odieuse dérision que d'appliquer l'ancien droit, inséparable de la foi professée par le souverain, de l'appliquer à un gouvernement qui a pour principe la négation de toute foi exclusive, l'incompétence de l'État en matière de croyance, l'indifférence légale entre toutes les communions? Oui, je le dirai encore, dussé-je exciter de nouveau contre moi tous les murmures de la Chambre : avant d'invoquer l'ancien droit, il faut remettre les choses en état. Commencez par reconstituer la France sur la base religieuse d'autrefois; alors, et alors seulement, vous pourrez procéder par voie d'analogie contre nous. Mais alors aussi, vous ne poyrrez
plus parler, comme Ta fait hier M. Guizot avec tant d'éloquence, des conquêtes de Tesprit moderne et de la liberté laïque.
Écartons encore cette analogie prétendue entre les anciennes universités françaises et TUniversité moderne, dont on a imt abusé. Cette seule différence du pluriel au singulier montre déjà qu'elles ne sont pas identiques, et ouvre le chemin à des différences bien autrement profondes. D abord, donc, il n'y avait pas qu'une université, il y en avait plusieurs. L'Université de Paris s'intitulait la fille ainée des rois, tout comme la royauté française s'intitulait fille ainée de l'Église ; elle n'était pas pour cela l'éducation publique tout entière, pas plus que la royauté française n'était la chrétienté tout entière. Les universités anciennes de la France étaient des corps mixtes, au dire de Domat, mêlées de spirituel et de temporel, comme tout l'état social de leur temps. Elles avaient été, comme dans toute l'Europe, créées ou sanctionnées par l'autorité des papes ; celle de Paris devait son origine à l'Église de Notre-Dame.
Les professeurs de beaucoup d'entre elles étaient nommés par les autorités provinciales, et presque tous élevés par le clergé. Jamais, dans aucune des provinces conquises ou réunies par l'ancienne monarchie, on n'avait rêvé de leur enlever ces droits. Elles avaient chacune leur esprit et leur méthode. Elles formaient des établissements libres, n'ayant de juridiction que sur elles-mêmes. De sorte qu'en supposant que l'une d'elles fût devenue à la fois tyrannique dans son organisation et dangereuse dans son enseignement , comme l'Université actuelle, la conscience et l'intelligence du. pays pouvaient se réfugier ailleurs. Telles sont encore ces grandes universités d'Angleterre, Oxford et Cambridge, dotées par la piéfiji des nobles et des moines catholiques, où s'élève toute la
jeunesse politique et cléricale de rAngleterre, institutions nationales par excellence , soumises à un régime spécial et anglican ; mais qui rougiraient certes d'aller, comme vous, fouiller jusque dans la maison des curés de village pour y découvrir des enfants à absorber et à élever malgré eux. En outre, l'existence de ces universités n'excluait en aucune façon l'existence collatérale d'une foule de collèges, fondés par les villes, dépendants dans une certaine mesure très-bornée de l'État, mais entièrement en dekors des universités. Elle n'excluait surtout pas l'existence d'un nombre infini d'établissements dirigés librement par les ordres religieux, depuis les cent vingt-quatre collèges de jésuites, dont la disparution laissa, de votre propre aveu, un vide difficile à remplir, jusqu'à ces écoles militaires conduites par des moines, où fut élevé Napoléon.
Une différence encore bien plus profonde entre ces anciennes universités et la vôtre , c'est la pureté de leur foi. Ah ! certes, elles ont eu leurs défauts, leurs jalousies, leur esprit d'envahissement , comme presque toutes les corpora-^ tions et toutes les institutions humaines; mais elles n'ont jamais manqué à la profession sincère et ardente de la foi catholique. Le respect le plus scrupuleux des moindres vérités religieuses, la pratique exacte des moindres lois de la vie chrétienne, la croyance sérieuse à l'infaillible autorité de l'Église, telles étaient les lois de leur enseignement et de leur conduite. Tels furent les caractères distinctifs des Gerson, des Crevier, des Rollin, que l'on ose quelquefois invoquer contre nous. De quelle horreur ces hommes si fervents, si pieux, n'auraient-ils pas été saisis s'ils avaient pu prévoir qu'on leur donnerait pour successeurs dans ces enceintes, naguère consacrées à l'enseignement catholique, ces apôtres de je ne sais quelle révélation de l'avenir, qui prêchent la
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fusion de toutes les religions et la destruction de tous le6 symboles! Yeut-on savoir ce que pensait de Téducation publique le plus célèbre des recteurs de Tancienne Université, le bon Rollin? le voici. Il dit formellement : a Le but de tous nos travaux, la fin de toutes nos institutions, doit être la religion... Le but final de l'éducation est de former des hommes chrétiens, et toutes les études doivent être dirigées vers ce but'. » — « Qu'est-ce qu'un maître chrétien chargé de l'éducation des jeunes gens? C'est un homme entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d'enfants, qu'il a rachetés de son sang et pour lesquels il a donné sa vie ; en qui il habite comme dans sa maison et dans son temple, dont il veut faire autant de rois et de prêtres, qui régneront avec lui et par lui pendant toute l'éternité ; et il les lui a confiés pour conserver en eux le précieux et Tinestimable dépôt de l'innocence. » Voilà, Messieurs, ce que disait Rollin en plein dix-huitième siècle. Et maintenant vous figurez-vous l'honorable M. Yillemain, ou l'honorable M. Cousin, ou tout autre membre du conseil royal, tenant un pareil langage à la distribution de prix des concours, par exemple, et comprenez-vous à quel point il faut pousser Vatidace de tout dire y pour les constituer successeurs de Rollin et de Gerson? {Mouvement.)
En deux mots, les anciennes universités étaient catholiques, et n'étaient pas exclusives ; la vôtre est exclusive et n'est pas catholique; voilà toute la différence! rien que cela.
Enfin , permettez-moi de dire un mot sur cette étrange affirmation qui proclame l'affaiblissement des études comme la conséquence de la liberté de l'enseignement en Belgique. Non-seulement cette affirmation ne repose sur rien , non-
^Traiiédet £ludeSy t.T,p. 111, 198 et siiiv.; t. IV, p. 351.
seulement on ne cite pas Tombre de preuve à l'appui , mais elle est directement contraire à la vérité des faits. J*ai eu occasion de consulter à ce sujet deux hommes placés de manière à pouvoir parfaitement connaître et certifier la vérité, le premier président de la cour de cassation de Belgique, et le recteur de l'Université de Louvain , tous deux membres du jury d'examen qui délivre les grades. On me dira que celui-ci est un témoin intéressé : je répondrai qu'il ne l'est pas plus que le recteur de l'Académie de Paris, qui n'est autre que M. le ministre, auteur de cette accusation gratuite ; que sa dénégation , même sans preuves , vaut mieux que l'accusation, par la règle que la preuve incombe à celui qui accuse. Eh bien ! Messieurs , je voudrais que les convenances parlementaires me pennissent de reproduire à cette tribune Texclamation énergique par laquelle ces juges si compétents ont témoigné leur surprise et leur indignation quand je leur ai communiqué cette accusation et les conséquences qu'on en tirait. Je me borne à dire qu'ils ont déclaré, en m'autorisant à les citer, que, d'après leur expérience de dix années, les études, en Belgique, avaient constamment été en s'améliorant, et que personne, en Belgique, ne saurait les démentir. L'afiaiblissement ou l'amélioration des études dans un pays porte à la fois sur la qualité et sur la quantité. Il serait difficile de constater sans réplique la qualité autrement que par des concours solennels entre les étudiants de divers pays. Quant à ce concours de 1842 , que M. le duc de Broglie cite à l'appui des dires de M. le ministre, il a oublié sans doute d'ajouter ce fait, qui change un peu la valeur de son argument , c'est qu'à ce concours ne figurait pcLs un seul établissement libre , mais seulement les collèges subventionnés par l'État et les communes. Que dites-vous de cet argument contre la liberté, tiré d'un c©n-
cours auquel ne figurait aucun établissement libre? Que si le jury animé d'une sévérité salutaire a déclaré faibles les résultats d*un concours où figuraient les collèges de petites bourgades de 900 âmes à côté de ceux des villes de 80,000 âmes , qu'en faut-il conclure de plus que ce qui se passe en France, où Ton voit plus de la moitié des candidats sortant de rUniversité , sortant de ses propres collèges, refusés à Texamen du baccalauréat par elle-même, et déclarés incapables de faire une version ordinaire? Que direz-vous si on voulait déduire Tafiaiblissement des études en France, du résultat de ces examens? Et si je vous traduisais ici ce qu'on dit de la qualité de votre enseignement en Angleterre et en Allemagne, vous frémiriez de surprise et d'indignation. Voilà pour la qualité.
Quant à la quantité, ah ! ici la liberté de l'enseignement a donné en Belgique des résultats qui dépassent tous ceux des plus belles statistiques publiées par l'Université. En 1829, dernière année du monopole hollandais, les facultés universitaires comptaient 1,350 étudiants; aujourd'hui elles en renferment 1,700, augmentation de près d'un tiers. En 1829, il y avait 45 collèges d'instruction secondaire, avec 5,490 élèves; aujourd'hui il y en a 74, avec 10,280 élèves, c'estrÀ-dire que le nombre des institutions secondaires a été presque doublé par la liberté, et le nombre des élèves doublé aussi. Dans l'enseignement primaire, mêmes résultats : depuis 1831 à 1840, le nombre des élèves a augmenté de 160^000, ou 92 pour 100, et la proportion des élèves aux habitants est de 1 à 9. En France, la progression, pendant la même époque, n'est que de 75 pour 100, 17 pour 100 audessous de celle constatée en Belgique, et la proportion n'est que de 1 à 11. Voilà des chiffres et des faits; non des phrases. Et d'où sont tirés ces chiffres et ces faits? de quel-
que compte rendu par les jésuites? Non vraiment, Messieurs, mais des rapports officiels sur l'instruction publique par le ministre de Tintérieur, ce même M. Nothomb, que le monopole français se vantait d'avoir dernièrement pour complice.
Ces mêmes documents officiels qui ne manquent pas, quoi qu'en dise M. le duc de Broglie, au gouvernement belge, prouvent la frivolité d'une autre accusation renfermée dans l'exposé des motifs, d'après lesquels la liberté en Belgique n'aurait servi qu'une seule domination. Il y a quatre universités en Belgique, dont une seule appartient au clergé; et sur les 1,700 élèves répartis entre les quatre, celle de Louvain n'en renferme que 550, pas même le tiers. Et cependant M. le comte Alexis de Saintr-Priest n'a pas craint de dire, avant-hier, que c'était là la seule imiversité de la Belgique. Une autre appartient purement et simplement à la philosophie anticatholique , et les deux autres à l'État : le clergé n'y exerce ni autorité ni surveillance; mais il est vrai de dire que l'orthodoxie y est presque aussi respectée qu'à Louvain, ce qui fait que les parents qui tiennent à la religion de leurs enfants leur confient leurs enfants presque aussi volontiers qu'à celle de Louvain. Le jury d'examen pour la délivrance des grades, nommé par le roi jet les deux Chambres, a rempli ses fonctions avec une telle impartialité que pas une seule plainte ne s'est élevée contre un seul de ses jugements, pendant la longue et violente discussion qui vient d'avoir lieu sur la composition, la permanence, le roulement de ce tribunal. Est-ce là ce que M. Villemain appelle une seule domination? Au lieu de calomnier ainsi la Belgique, il vaudrait mieux l'imiter. El en attendant , nous reléguerons ces accusations, sans fondement et sans loyauté... [Murmures. — Exclamations.)
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Plusieurs membres. Ce n'est pas parlementaire.
M. LE CHANCELIER. Yous Yenez, monsieur de Montalembert, de vous servir de ces mots : sans loyauté; ce n*est pas parlementaire.
M. LE COMTE DE Ségur. Le mot calomnie ne Test pas non plus.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Comme VOUS voudrez; mais nous reléguerons ces accusations au même rang que ces imputations étranges portées par le rapport contre les études des petits séminaires en France , et si dignement réfutées dans la lettre du supérieur du petit séminaire de Paris' à M. le duc de Broglie. Quand l'Université aura accepté le défi porté dans cette lettre, de faire concourir ses classes en entier (et non pas quelques élèves d'élite choisis et poussés au détriment de l'ensemble des classes) avec les classes correspondantes des petits séminaires, et quand elle aura vaincu dans cette épreuve , alors , mais alors seulement, il sera permis aux partisans du monopole de venir traiter avec dédain les résultats de l'enseignement libre et religieux.
Ces objections préalables contre la liberté écartées, je prétends soutenir que le monopole de l'Université ou la prépondérance forcée et abusive de l'enseignement donné par l'État, telle que votre loi la reconstitue, est incompatible avec la liberté politique, qui est la base de notre constitution et la condition de notre foi sociale. Je dirai ensuite à quel point elle blesse les droits de la conscience religieuse.
Votre loi est d'un bout à l'autre la sanction de cette doctrine qui regarde la liberté comme une concession du pouvoir, et non comme le droit naturel de la société. Le
■ M. l'abbé Dnpanlonp, depuis évéque d'Orléans.
D'ENSElGNEMEm'. 429
rapport , comme la loi , est tout empreint de cet esprit funeste.
Pour ce genre d'esprit, la servitude est le droit commun. La liberté n^est qu'une exception , un privilège qui doit être motivé^ en quelque sorte excusé, aux yeux de la loi. Je soutiens que, dans un pays libre, c'est le principe tout contraire qui doit être la base des lois; que c'est la restriction , l'intervention du pouvoir, qui doit être motivée et démontrée nécessaire.
L^État peut avoir le droit d'offrir une éducation nationale, mais il n'a certes pas le droit de l'imposer. A vrai dire , le principe de l'éducation nationale est inséparable de celui d'une religion nationale; et c'est ce que le fondateur de l'Université avait parfaitement compris, lorsque, dans son Ihmeux article 38, il ordonna que l'enseignement aurait pour base non-seulement les doctrines, mais les préceptes de la religion , et de la religion non-seulement chrétienne, mais catholique. Or, la constitution actuelle de la France ne reconnaît pas de religion nationale, et vous ne pouvez pas exécuter cet article 38, non pas seulement parce qu'il blesserait les protestants, aux besoins spéciaux desquels il serait facile de pourvoir, mais surtout parce qu'il blesserait cette foule de catholiques indifférents ou hostiles à l'autorité et aux dogmes de l'Église, qui peuplent la société française et l'Université en particulier. De deux choses Tune : ou l'Université est une corporation , comme le voulait son fondateur, et comme le démontre son organisation tout entière; ou bien elle est l'État enseignant , comme le soutiennent ses défenseurs actuels. Si elle est une corporation , alors, à moins de fouler aux pieds tous les principes de la liberté politique, elle ne peut avoir de droit que sur elle-même et sur ceux qui se rangent volontairement sous ses lois. Si , au contraire, elle
est rÉtat enseignant , alors, comme cet État n'a plus de religion, conformément à la Charte, il s'ensuit qu'elle ne peut enseigner avec autorité aucune religion. Où il y a une religion de l'État , il n'en résulte pas la nécessité du monopole de l'éducation nationale, témoin l'Angleterre. Mais là où il n'y a pas une religion de l'État , une foi nationale, le monopole est une odieuse inconséquence. *
Je ne sais d'où yient cette folie dangereuse des États modernes, et surtout d'une certaine école en France, qui veut imposer aux gouvernements le rôle de tout faire, de tout conduire, de tout absorber. <( Moins est grand le noïnbre des choses sur lesquelles le gouvernement exerce sa puissance, et plus le gouvernement durera. » Ce n'est pas moi qui dis cela, ni un jésuite, ni un ultramontain ; c'est Aristote; et j'en conclus que vous, qui voulez étendre votre puissance sur ce qui avait été jusqu'à présent respecté toujours, vous ne durerez pas.
Jamais, dans les États les plus absolus, depuis que le christianisme a transformé le monde, on n'avait rêvé jusqu'à nos jours cette intervention directe et exclusive de l'État dans l'éducation. Cette funeste doctrine ne se fonde, dans le passé, que sur l'autorité de Minos, de Lycurgue et de Robespierre, c'est-à-dire sur la fable, sur le paganisme et sur quelque chose de pire que le paganisme. Toujours et partout, quel que fût le degré de l'autorité que l'État se réservait sur l'éducation, dans les pays protestants comme dans les pays catholiques, on a vu cette tâche spécialement attribuée à l'Église , au clergé, qui a ses règles, ses obligations, ses traditions, sa raison d'être, indépendantes de l'État, et qui mettait ainsi la conscience et la famille à l'abri des orages, des révolutions, des variations et des excès de l'ordre temporel. Aujourd'hui où l'Église ne règne plus que sur une partie plus ou moins
considérable de la société, il est juste, il est nécessaire même, que les intelligences qui repoussent son autorité trouvent d'autres ressources ; et la liberté y pourvoirait sans difficulté et sans doute. Mais ce n'est pas là ce que l'on veut. Ce qu'on veut, c'est qu'un mandarinat de gens qui ne reconnaissent aucune foi surnaturelle, aucune doctrine immuable, qui font de la philosophie un voile propre à recouvrir les choses les plus disparates et les plus contradictoires ; c'est qu'un mandarinat ainsi composé vienne usurper, au nom de 1 État, l'autorité morale la plus délicate et la plus sacrée, prétendre à la haute police des âmes et des intelligences, et mettre la main sur ce qui était autrefois le domaine exclusif de la foi et de l'obéissance religieuse. Aujourd'hui, l'État n'est pas seulement laïque, comme le disait hier M. le ministre des affaires étrangèreS; car il n'y aurait rien de nouveau à cela : tous les États sont et ont été laïques, à l'exception de l'État ecclésiastique proprement dit. Mais il y a deux manières d'être laïque pour les États comme pour les individus. On est laïque fidèle, religieux , ou bien laïque incrédule. £h bien ! aujourd'hui , l'État est incrédule, officiellement incrédule. {Murmures et réclamations.) Apparemment vous ne contesterez pas que la Charte a supprimé la religion de l'État. Eh bien ! c'est à l'époque où , pour la première fois dans l'histoire , on voit rÉtat imposer son autorité aux hommes en dehors de toute idée et de toute tradition religieuse, et, en revanche, renoncer à la sanction et à l'appui de toute doctrine religieuse; c'est aujourd'hui où la foi de l'État est rayée de nos lois, où il ne peut plus exercer, en matière spirituelle, qu'une autorité de simple police, et où , d'un autre côté, les peuples émancipés ont conquis le libre usage d'une foule de droits et de libertés qui leur avaient été refusés jusqu'alors; c'est là le moment qu'on choisit pour usurper des fonctions que TÉtat
n'avait jamais exercées jusqu'ici , et pour transformer en affaire de police les devoirs les plus sacrés de la paternité, comme les droits les plus intimes de la conscience, la liberté de l'éducation comme la liberté des cultes.
On se fonde sans cesse sur un texte émané d'un homme de grande autorité, M. Royer-Collard, qui a dit que l'État avait le monopole de l'enseignement par l'Université comme celui de la force militaire et judiciaire par l'armée et la magistrature. Je proteste contre cette assimilation , née d'une pensée despotique, et qui confond deux ordres restés, depuis l'établissement du christianisme, toujours distincts et inviolables. Mais en la supposant exacte, ne voit-on pas qu'elle fournit elle-même des armes en notre faveur. Oui, dans l'ancienne monarchie , l'armée et la magistrature émanaient uniquement du pouvoir et n'étaient organisées que par lui. Mais aujourd'hui, en est-il de même? N'a-t-on pas été conduit, par le seul développement du principe de liberté, à modifier profondément ces deux institutions? N'a-t-il pas fallu donner des armes à tous les citoyens actifs, et instituer ainsi la garde nationale à côté de l'armée soldée régulière? N'a-t-il pas fallu appeler successivement tous les citoyens sufiQsamment éclairés à juger leurs concitoyens, et instituer aussi le jury à côté des tribunaux ordinaires? Eh bien ! en admettant cette assimilation que l'histoire et la conscience repoussent, en l'admettant comme hypothèse seulement, ne voit-on pas que la liberté d'enseignement est aussi indispensable à une constitution libérale que la garde nationale ou le jury? qu'elle en est l'inséparable corollaire? Oui, elle est, pour ceux qui mettent la religion avant tout, la garde nationale et le jury dans Tordre moral ; car c'est le droit de la minorité de n'être pas opprimée si nous sommes minorité. Et si nous sommes majorité, alors c'est encore le droit de la majorité d'être oon-
sultée et prépondérante, mais par la liberté seule et sans opprimer personne.
Toute l'histoire moderne de France depuis la révolution vient à Tappui de nos droits. Dès que la liberté politique a revendiqué ses droits, la liberté d'enseignement est immédiatement apparue comme la conséquence la plus naturelle.
Il y eut un projet de loi sur la liberté d'enseignement proposé par une commission de l'Assemblée constituante. Ce projet ne put être discuté, mais il déclarait en propres termes, qu'iY serait libre à tout particulier de former des établissements d^ instruction, sous la condition den instruire les municipalités et de publier leurs règlements. Dans son exposé des motifs, M. de Talleyrand disait : « Si chacun a le droit de recevoir les bienfaits de l'instruction , chacun a réciproquement le droit de concourir à la répandre; car c'est du concours et de la rivalité des efibrts individuels que nsdtra toujours le plus grand bien. La confiance seule doit déterminer le choix pour les fonctions instructives. Tous les talents sont appelés de droit à disputer le prix de l'estime publique. Tout privilège est par sa nature odieux ; en matière d instruction publique^ il serait plus odieux et plus absurde encore. » *
Je vous épargne le récit des saturnales de la Convention, et des plans monstrueux de Lepelletier, de Robespierre, de Danton, sur une éducation nationale à la Spartiate, tous fondés sur les doctrines identiques à celle exposée l'autre jour par l'honorable M. Cousin , sur la limitation du droit de l'autorité paternelle , et au sein desquels prit naissance la véritable idée du monopole universitaire. Sous le Directoire, la liberté d'enseignement régna en fait. Sous le Consulat, avant que Tordre n'eut fait complètement disparaître la liberté, voici ce que disait dans son rapport au premier con-
Œuvrei I. — Diieoun. I. 98
Bul, 8ur rinstruction publique, Chaptal, yotrc ancien coJlègue, cet illustre chimiste, dont un des membres au moins du Conseil royal, notre collègue M. Thénard, ne contestera pas l'autorité :
« Tout privilège est odieux de sa nature : il serait absurde en matière d'instruction. L'autorité n'a que le droit d'exiger de celui qui exerce la profession d'instituteur les obligations qu'elle impose à tous les citoyens dévoués à une profession quelconque. Elle a sur lui une surveillance qui doit être d'autant plus active, que Texercice de cette profession intéresse plus spécialement la morale publique : là se bornent tous les pouvoirs du Gouvernement. Ainsi, il dérive de la nécessité d'associer l'instruction publique et de la rendre générale et accessible à tous, que le gouvernement doit créer partout des écoles publiques. Mais il appartient aux droits dun chacun d ouvrir des écoks et dy admettre les enfants de tous ceux qui n'auraient pas pour rinstituteitr public le degré de confiance nécessaire. De la liberté de l'enseignement doit naître cette rivalité précieuse entre les instituteurs, qui concourra toujours au profit de la morale et de l'instruction, d
Plus loin , il dit qu'un système contraire aurait les plus affreuses conséquences, a Le Gouvernement, maître absolu de l'instruction, pourrait tôt ou tard la diriger au gré de son ambition ; ce levier, le plus puissant de tous, deviendrait peut-être entre ses mains le premier mobile de la servitude; toute émulation serait éteinte, toute pensée libre serait un crime. »
Messieurs, celui qui tenait ce langage à Napoléon n'était pas, certes, un homme superstitieux et fanatique; c'était un philosophe, ce qu'on appelle un homme éclairé, mais qui nWait pas appris, comme ses successeurs, à mêler un scep-
D'ENSEIGNEMENT. iZà
ticisme habilement déguisé à la science de la tyrannie. Plus tard , quand Napoléon tomba , après avoir fondé le monopole, s'il faut à jamais déplorer les malheurs de la patrie vaincue avec lui , on ne peut pas nier au moins que la liberté ne sortit de sa défaite. Aussi , dès le 8 avril 1814 y» et avant la rentrée des Bourbons, le gouvernement provisoire dont faisait partie, si je ne me trompe, notre collègue le marquis de Jaucourt, rendit un arrêté qui disait : a Sous- * traire, comme le faisait le dernier Gouvernement, les enfants à Tautorité paternelle pour les faire élever, suivant des vues particulières, dans des établissements publics , est un véri* table désordre dont la prolongation serait en contradiction avec le principe d'un gouvernement libre. » Plus tard en* core, le sage et auguste auteur de la Charte de 1814 disait , dans son oi*donnance du 17 février 181S : oc Le régime d'une autorité unique et absolue en matière d'enseigne* ment est incompatible avec l'esprit social de notre Gouvernement. » Cet esprit social , notez-le bien , était celui de la Charte qui a servi de base à notre Constitution ac* tuelle. En 1817, Benjamin Constant, qui n'était ni jésuite ni même catholique, mais qui était sincèrement libéral, disait : a Parmi les peuples qui n'avaient aucune notion de la liberté personnelle et où les hommes n'étaient que des machines dont la loi réglait le ressort, l'action de l'autorité pouvait régler l'éducation... Mais aujourd'hui la société entière se soulèverait contre la pression de l'autorité, et l'indépendance individuelle que les hommes ont reconquise réa*giraitavec force sur l'éducation des enfants... L'autorité peut multiplier les canaux, les moyens de l'instruction, mais ne doit pas la diriger... En dirigeant l'éducation, le Gouvernement s'arroge le droit et s'impose la tâche de maintenir un corps de doctrines. Ce mot seul indique les moyens dont
il est obligé de se servir. Ne voyez-yous pas pour dernier résultat la persécution plus ou moins déguisée , mais compagne constate de toute action superflue de Tautorité'. » Et quand la violation de cette Charte a été punie par la révolution de Juillet, vous savez comment la liberté de renseignement reparut aussitôt dans le nouveau Code des droits de la France; et vous vous rappelez sans doute encore ces « paroles de Thonorable M. Persil, poursuivant mon impatience devant vous au nom du nouveau pouvoir. « Nous nous appuyons sur une législation expirante dont nous hâtons de tous nos vœux la prompte abrogation. » Et voici cette législation expirante, qui, bien loin d'être abrogée, reparaît maintenant devant vous pour recevoir, par la loi qui vous est proposée , un accroissement de vie et de vigueur. Faut-il donc en conclure que nous sommes déjà bien loin de la liberté qu'on croyait en 1830 garantie pour toujours?
En outre, l'exemple des peuples libres, sans exception ^ vient à l'appui des leçons de notre histoire pour démontrer cette solidarité entre la liberté politique et la liberté d'enseignement. Je ne vous parlerai plus de la Belgique, elle parle assez haut pour elle-même.
Mais je dirai qu'on peut à peine en croire ses yeux lorsqu'on lit, dans un rapport émané d'un homme aussi éminent que M. le duc de Broglie, qu'un état de choses comme celui de la Belgique est sans exemple dans le monde. Comment ! Messieurs, est-ce que M. le duc de Broglie ne connaîtrait pas deux pays qu'on appelle l'Angleterre et les États-Unis d'Amérique? et s'il les connaît, comment peut-il ignorer ce qui s'y passe? Ne sait-il pas que dans cet immense pays appelé à de si grandes destinées, dans l'Amérique du Nord,
• Mercure de France, 8 octobre 1817.
il n'y a pas la moindre trace de Tinlervention préventive du gouvernement dans l'enseignement? que cependant l'instruo tion y est aussi répandue qu'elle est libre, et que si elle se conforme principalement, comme il est naturel, au génie de ce peuple sans passé dans les sciences techniques professionnelles, elle y est à Tabri de tous les dangers dont il nous a présenté le tableau chimérique? Elle y est même profondement morale et religieuse. Qu'il le demande à l'un de ses plus illustres collègues de l'Académie dont il fait partie, et M. de Tocqueville lui dira que ce qui maintient la société républicaine de l'Amérique à l'abri de l'anarchie, c'est le sentiment religieux; que ce sentiment religieux provient de l'éducation, parce que cette éducation, complètement libre de toute police gouvernementale, est donnée , grâce à cette liberté même, par le clergé des différentes confessions religieuses.
Et l'Angleterre, n'est-ce pas là un pays que l'on peut étudier sans honte, et sur les exemples duquel il peut, quoi qu'en dise M. le duc de Br«3glie, y avoir lieu de délibérer sérieusement? L'honorable M. Cousin et M. le comte de Saint-Priest se sont étendus sur les conséquences désastreuses de la liberté d'enseignement, sur son incompatibilité avec toute société régulière. Or, y a-t-il une société en Angleterre, oui ou non? Cette société manque-t-elle d'énergie, d'audace, d'unité, d'intelligence, de tout ce qui fait la gloire et le salut des nations, oui ou non? Eh bien ! la liberté de l'enseignement y existe à un point que nul n'a jamais réclamé en France, car la surveillance même de l'État y est inconnue. {Mouvement,) Et cependant y a-t-on jamais vu cclore aucune de ces conséquences effroyables signalées par l'imagination prophétique de l'honorable M. Rossi? Parmi les nombreuses discussions sur les causes des divers em-
l)aiTas de TAnglelerrc, y a-t-il quelqu'un qui se gouTÎenue de les avoir jamais entendu imputer à Fabsence d'un enseignement de l'État? Je n'ai pas le temps d'expliquer ici le mécanisme des universités anglaises en ce qui touche aux grades, lesquels ne sont d ailleurs d'une utilité réelle qu aux ministres de l'Église anglicane. Il y a d'ailleurs à Londres une nouvelle université tout à fait libre , qui délivre des grades à tous les collèges qui s'adressent à elle. Mais j'affirme, et nul ne me démentira, qu'il n'y a absolument rien en Angleterre de semblable au baccalauréat es lettres, comme condition indispensable à l'entrée dans toutes les carrières. J'affirme, et nul ne me démentira, qu'en fait d'instruction secondaire, tout le monde est parfaitement libre d'ouvrir des collèges et d'y enseigner, pour me servir des expressions de M. de Broglie, « ce qu'on veut, à qui on veut et comme on le veut, sans être tenu de se soumettre à une surveillance quelconque, d Je n'en veux pour preuve que ces nombreux collèges catholiques et dissidents, jésuites, bénédictins, méthodistes, etc., qui s'élèvent dans toutes les provinces anglaises. Il faut que M. le duc de Broglie et M. Cousin l'apprennent, et je prie la Chambre de vouloir bien se le rappeler; tout ce qui est possible en Belgique l'est aussi en Angleterre, et nous pourrions tout aussi bien demander la liberté comme en Angleterre, que la liberté comme en Belgique. {Nouveau mouvement,)
En résumé, vous êtes en présence de deux systèmes, le système du despotisme et le système de la liberté, et, pour les personnifier, je dirai le système anglais et le système russe.
Le système anglais, où, à coté des vénérables et fécondes institutions spécialement adoptées par l'État et sanctionnées par la religion, il y a liberté complète pour autrui.
Le système nisse, où la main de fer du pouvoir a étreint jusqu'à l'éducation domestique, où nul ne peut même être précepteur sans autorisation du ministre.
Évidemment votre loi penche vingt fois plus du côté russe que du côté anglais; plus du côté de la barbarie organisée par le despotisme que du côté de la civilisation fécondée par la dignité et l'indépendance politiques. Cela suffit et au delà pour la juger et la condamner sous le point de vue de la liberté.
Sous le point de vue de la conscience, de la foi religieuse, le même jugement est encore bien plus motivé. Votre loi tend à maintenir l'Université telle qu'elle est, à empêcher toute concurrence sérieuse, à l'empêcher elle-même de se purifier et de s'améliorer par cette concurrence. Or, il y a dans les résultats de l'éducation universitaire un fait qui domine tout, et qui est aussi éclatant que le soleil ; c'est que les enfants qui quittent leur famille avec un germe de foi pour entrer dans l'Université, en sortent incrédules.
M. LE MINISTRE DE l'instruction PUBLIQUE. Jc demande la parole.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Ce fait-là cst incontestable; c'est un axiome tout aussi certain que celui 4ont parlait l'autre jour M. Rossi, en disant qu'on ne démontrait pas la vie d'un homme vivant. Eh bienl la vie des jeunes Français qui sortent de l'Université, c'est le scepticisme.
Voix nombreuses. Non ! non !
M. LE DUC DE Broglie, rapporteur. Vous affirmez; on peut bien contredire.
M. LE COMTE DE Montalembert. Tout le monde a le droit de me contredire, mais j'ai le droit d'achever; et je ne veux pas reconnaître là ce que M. le ministre des affaires étran-
gères appelait, dans son discours d'hier, une excellente préparation à l'éducation religieuse/
J'en appelle au témoignage de tous les pères et de toutes les mères! Que Ton prenne au hasard dix enfants sortis des collèges de TUniTersité à la fin de leurs études, et qu'on y trouve un chrétien, si on le peut! Un sur dix! et ce serait encore un phénomène. [Exclamations.)
M. LE CHANCEUER. Yous passcz toutes bornes ; car c'est une insulte à toute la génération qui sort des collèges que de dire qu'on ne peut pas y trouver un chrétien.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Jc uc dis pas précisément cela ; je dis que le scepticisme est le caractère dominant de la grande majorité de la jeunesse qui sort des établissements de l'Université de France.
M. LE RAPPORTEUR. G'cst uue asscrtiou.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. SaUS doutC, c'cst Une
assertion. Je suis exposé à toutes les contradictions et je les attends. Je parle de ce que je sais, de ce que j'ai éprouvé moi-même. Mais des autorités moins suspectes ne vont pas me manquer. Or, je le demande, y a-t-il un fait plus étrange et plus alarmant que celui-là? Et ici je m'adresse, non pas à lell« ou telle croyance religieuse, mais à toutes. En fait de religion, je ne connais au fond et en présence de l'ordre politique que deux partis : ceux qui ont une croyance et qui la pratiquent, quelle qu'elle soit, et ceux qui n'en ont pas^ ceux pour qui la religion n'est qu'une convenance ou une invention humaine qui ne les lie pas , mais qu'en revanche ils se croient le droit de lier à leur gré. Voilà les deux partis en matière religieuse. Catholiques, protestants, Israélites^ qui croient humblement et sérieusement à la religion qu'ils professent, voilà ceux que j'invoque, voilà ceux que je reconnais pour mes frères. [Mouvement.) Eh bien ! tous ceux qui
ont une croyance sincère el pratique conBrment ce que j'ai dit des résultats religieux de l'éducation universitaire. Écoutez ce qu'en dit le jeune et éloquent défenseur du protestantisme français, le fils de notre collègue, M. Agénor de Gasparin :
(( L'éducation religieuse n'existe réellement pas dans les collèges. La tache ineffaçable, la condamnation permanente des établissements mixtes, c'est l'obligation où ils se trouvent de reléguer la religion à son heure, comme Tune (et le plus souvent), comme la dernière des leçons. On y fait bien ou mal son cours de christianisme ; mais le christianisme n'y pénètre pas toutes les branches de l'enseignement; il n'y exerce pas cette domination absolue à laquelle il a droit et en dehors de laquelle il n'est point d'éducation vraiment bonne
« Quels sont les hommes chargés de veiller jour et nuit sur les élèves, de vivre avec eux, de les diriger à chaque instant? Quels sont les hommes qu'on appelle à s'occuper de la partie morale de leur développement, à suppléer jusqu'à un certain point l'affection des pères et des mères? Ce sont des maîtres d'étude dont je ne veux pas contester le
mérite ou suspecter les intentions mais qui, presque
tous n'ayant ni vocation, ni mobile religieux qui les
pousse, qui les élève au-dessus des misères apparentes pour leur faire voir les magnifiques réalités de leur rôle : ces jeunes âmes à guider, à régénérer, à aimer, ne présentent aucune des solides garanties que des parents chrétiens doivent rechercher avant tout, quand ils prennent la résolution de se séparer de leur fils
<i Cette éducation a été la mienne*, je l'ai reçue dans les conditions les plus favorables. Point de collège qui fut supérieur pour la sagesse de sa direction , de sa discipline, pour
ut LIBERTÉ
la régularité de Tinstruction religieuse protestante, à celui oii j'ai été élevé. Dans ce collège, aucun élève qui ait con-* seivé avec sa famille des relations plus suivies, plus excellentes, plus propres à le soutenir*, aucun qui ait eu plus à se louer des professeurs, des maîtres d'étude, etc.
<( Or, je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir de cette éducation nationale; je me souviens de ce qu'étaient tous ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations. Étions-nous de bien excellents citoyens? Je l'ignore; mais assurément nous n'étions pas des chrétiens, nous n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi évangélique. d ( Nouveau mouvement.)
Écoutez encore un député libéral, l'honorable M. Cham* boUe, dans la séance du 18 juin de l'an dernier.
<( Il est des vérités morales qu'il est nécessaire de répandre dans ces collèges : qui est-ce qui en est chaîné? Je vois bien le texte de la loi, mais un texte stérile. Vous connaissez tous ces élèves de nos collèges ; vous les avez interrogés : je les ai interrogés aussi. Eh bien! quand on leur adresse certaines questions, ils savent à peine ce qu'on veut leur dire. Quand je me demande qui est chargé de cet enseignement moral et religieux dans ces collèges , je m'inquiète encore, car je ne sais pas qui est chargé de donner cet enseignement, excepté l aumônier qui y fait de temps en temps une apparition. r>
Cet honorable orateur voudrait distinguer l'enseignement de la morale de celui de la religion; je n'ai point à discuter ici cette opinion; je me borne à prendre acte de son témoignage; et moi, qui crois la morale inséparable de la religion, j'en conclus qu'on n'y enseigne ni Tune ni l'autre.
Écoutez encore celui-ci :
« Qu'esti» que l'Université? C'est l'État enseignant.
Nous n'avons pas une religion d'État en France; on peut le regretter; mais c'est un fait* Nous n'avons pas non plus la liberté d'enseignement. L'État enseigne seul, et il n'a pas de religion dÉtat. Ses professeurs ne peuvent donc ni enseigner ni attaquer aucune religion. » Voilà ce qu'a dit, non pas un catholique, mais M. Jules Simon ', suppléant de M. Cousin à la Sorbonne [Chuchotements)^ dans son apo* logie ofBcielle de l'éclectisme, attaquée par un évêque. Et il ajoute avec le ton modeste et doux qui est le propre des philosophes : « Je défie qui ce soit de répondre à ce raisonnement autre chose qu'un sophisme, i» [On rit.)
A Dieu ne plaise que je réponde! Il a mille fois raison : mais c'est un aveu précieux dans la bouche de votre professeur. Les professeurs ne peuvent donc enseigner aucune religion. Que disons-nous autre chose? C'est bien assez.
Voici donc protestants, libéraux, universitaires euxmêmes, universitaires sincères et consciencieux, les voici tous d'accord avec le témoignage unanime et public de tout l'épiscopat français, témoignage que M. le baron Charles DUpin a cru devoir comparer à celui des prêtres athéniens qui firent boire la ciguë à Socrate, mais que je ne me lasserai pas de rappeler, ne fût-ce que pour le venger du silence méprisant qu'a gardé votre commission. Je ne vous fatiguerai pas en citant les plus énergiques de leurs protestations, comme celle de l'archevêque de Toulouse, dans son mémoire au Roi, du 15 novembre 1843. Mais écoutez du moins l'évêque de Limoges, dans l'acte solennel daté d'août 1843, et publié par lui peu de temps avant sa mort. Après avoir formellement contredit les assertions de M. Villemain, dans son rapport au Roi sur l'instruction secondaire,
« R«9«e Ae$ ikwK Mtmie$, 1« février 1843, 1. 1, p. 393.
il dit : (c Le caractère sacré dont je suis reyétu , mon grand âge, mes cheyeux blancs et ma santé affaiblie, qui me rendent présente la pensée de la mort et du jugement de Dieu, m'ont fait un devoir de parler avec vérité, avec modération et avec charité. Oui, c'est la main sur la conscience et en présence de l'éternité, que je me résume en disant : L'éducation donnée dans la plupart des collèges de f Université est trèsmauvaise. Cette éducation, au lieu de corriger dans les générations nouvelles les vices de la nature humaine, communs à toutes les époques et particuliers à la nôtre, les entretient et les développe; et si cet état de choses est conservé, il ne peut manquer de produire, dans un avenir peu éloigné, des maux incalculables pour la religion et la société. »
Ces maux incalculables, Messieurs, on commence à les calculer, et la statistique vient à ce sujet en aide à l'autorité de la religion et de la liberté.
D'après le mémoire d'un des vôtres, M. Fayet, professeur au collège royal de Colmar (pardon de le dénoncer à la colère de M. Villemain), présenté à l'Académie des sciences morales et politiques (où vous êtes les maîtres), inséré au Moniteur du 10 décembre 1843, des études approfondies, des calculs irrécusables, car nul ne les a réfutés sur une période de quinze années (1 828 à 1843), ont donné les résultats suivants. — 1® Un plus grand nombre proportionnel d^ accusés lettrés pour les crimes les plus graves ; — 2® Les classes lettrées et instruites soumises au plus grand nombre proportionnel (t accusés que la classe ignorante; — 3® Exception à cette dernière proposition e?i faveur du sexe féminin. . . Exception qui confirme glorieusement la règle, attendu que l'instruction est principalement départie aux femmes par les ordres religieux.
En outre, M. le baix)n Charles Dupin a dit : « L'instruc-
tion supérieure remporte sur toutes les autres par la multiplicité des crimes; »et cette instruction supérieure, c'est vous seuls qui la donnez !
• Je sais bien que TUniversité dément de son mieux ces affirmations unanimes de Tépiscopat et de tous les gens religieux, qu'elle prend quelquefois les allures de la foi et de la piété même, et ne redoute jamais de se mettre en contradiction avec elle-même pour séduire les parents chrétiens qui veulent bien encore se laisser tromper. Mais, Messieurs, rUniversité , en agissant ainsi , ne trompe plus personne , elle ne se trompe plus elle-même. Tout le monde sait qu'il y a en elle une double tendance, une double nature d'hommes ; les uns, et ils font peut-être la majorité quant au nombre, élèves de M. deFontanes ou de M. d'Hermopolis, sont inoffensifs et ne demanderaient pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec la religion ; les autres , et ce sont de beauc()up les plus hardis, les plus influents, ne rêvent que leur propre domination et se croient sérieusement les héritiers et les remplaçants du christianisme. C'est cette dernière fraction qui est la plus hardie, la plus active, la plus vigoureuse ; elle entraine, elle intimide les chefs eux-mêmes, qui se retranchent en vain dans leur prudence gouvernementale; ils en sont sans cesse tirés malgré eux.
Oui, Messieurs, je ne craindrai pas de le dire, mon devoir et ma conscience m'y obligent : il y a aujourd'hui dans un certain côté de l'Université quelque chose qui ressemble à ce système d'hypocrisie religieuse qu'on a tant reproché, à tort ou à raison, à un autre régime. Seulement ce n'est plus, comme alors, pour plaire au pouvoir, pour obtenir de l'avancement, mais pour gagner la confiance des parents qui tiennent encore à ce que leurs enfants reçoivent une éducation chrétienne, au moins en apparence.
Je fais la part deâ exceptions, j'en connais; mais je soutiens que ce que je dénonce ici est l'état général de vos col* léges principaux. Et ce qui le démontre, ce me semble, sans réplique, c'est que la grande majorité de yos professeurs qur sont censés donner un enseignement si chrétien et si orthodoxe dans les collèges, dès qu'ils arrivent dans les Facultés, dans le haut enseignement, où ils sont libres et débarrassé» des circulaires ministérielles qui recommandent la prudence, ne se gênent plus|, et attaquent sans détour le dogme et l'histoire de l'Église, les uns dans leurs leçons, les autres dans leurs ouvrages académiques, à propos d'histoire, de littérature, d'économie politique, de tout.
Je n'attaque pas la sincérité de ces professeurs, et je recon* nais leur droit de contester les données du catholicisme sur toutes ces matières. Mais j'attaque la sincérité et le droit de ceux qui voudraient nous faire croire que l'enseignement donné par eux à la jeunesse est immaculé, et nous oontrayi* dre à n'en pas recevoir d'autre.
Je ne sais pas combien de temps les pères de famille seront dupes de cette double apparence ; mais ce que je sais , ce que j'affirme, d'après mon expérience personnelle, c'est que les élèves ne le sont pas. Oui, il n'y a pas, dans un. seul des grands collèges de l'Université, il n'y a pas un élève audessus de la troisième qui ne sache parfaitement à quoi s'en tenir sur les différences radicales qui séparent les opinions de ses professeurs d'avec celles de l'aumônier, et qui n'en tire, pour sa conduite et ses croyances à venir, les conséquences que je signalais tout à l'heure, d'accord avec M. de Gasparin. Quelques-uns résistent; la plupart succombent; tous sont exposés à une épreuve cruelle et mille fois audessus des forces de leur âge.
Ëh bien ! Messieui^, eu présence d'un pareil état de choses,
B'ENSEIGNEMENt. 447
les citoyens conyaincus de sa réalité n'ont-ils pas le droit de demander, avec un honorable député, M. Ledru-Rollin.... {Violents murmures.) Messieurs, je crois que j'ai le droit de citer d'autres autorités que la mienne, et M. Ledru-Rollin a dit fort justement qu'il n'existe pas ime souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de r enfance, traînée violemment dans un camp ennemi et pour servir t ennemi!
Et cependant, à moins de passer par cette odieuse conscription , les pères catholiques sont obligés de voir toutes les carrières se fermer à leurs enfants, et, remarquez-le, non-seulement la carrière des emplois publics, mab celles même où l'on peut gagner sa vie par Tétude de l'intelligence indépendante de tout pouvoir, telles que le barreau et la médecine. Nul ne peut se présenter à Tentrée de ces carrières sans être pomrvu du grade de bachelier, et nul ne peut se pourvoir de ce grade sans avoir couru neuf chances sur dix de perdre sa foi sous des maîtres eux-mêmes incrédules. Voilà l'alternative posée aux pères catholiques ; elle est odieuse devant Dieu, elle est odieuse devant les hommes, dans un pays où la loi proclame que tous les citoyens sont également accessibles aux fonctions publiques, et que chacun professe sa foi avec une égale liberté.
Et remarquez-le. Messieurs, ce système sera pour le riche un privilège plus odieux que tout ce qu'on a pu imaginer jusqu'à présent. Oui, il est vrai, comme le dit M. le duc de Broglie, l'éducation domestique est inviolable et sacrée ; mais pour qui, s'il vous plaît? Pour l'homme qui a de quoi payer un précepteur, conune vous Ta fort bien démontré M. le baron de Fréville, c est-à-dire pour un nombre de familles
infiniment restreint dans Tétat actuel des fortunes françaises. Ah! oui, il est vrai, le catholique riche peut donner un précepteur à ses enfants, peut les tenir éloignés de vos collèges , il peut encore les faire élever à l'étranger et les dérober ainsi aux conditions d'études voulues pour le baccalauréat, en leur laissant des terres et des rentes qui les dispensent de toute carrière active ou publique. Mais Thomme qui n*a ni terres ni rentes à laisser à ses enfants, qu'en faites-vous? L'homme qui croit, d'après les principes de notre constitution, qu'il suffit, pour mettre ses enfants en état de parvenir à tout, de leur donner la science et la capacité, quelles ressources lui laissez-vous pour sauver sa propre conscience et la foi de sa descendance? Aucune; vous le condamnez, parce qu'il n'a pas de fortune, à suivre la pente commune qui conduit à l'incrédulité, et vous réprouvez, vous accusez en termes dédaigneux l'Église d'ofi&îr, comme vous dites, au rabais la seule instruction qui se concilie avec le maintien de la foi.
Maintenant quel est le remède que comporte un état si déplorable? Est-ce d'imposer de force la religion dans les collèges, de les jésm ter, selon l'expression employée à la tribune de l'autre Chambre? Ëstr-ce de peupler le conseil royal ou l'École normale de prêtres? Non, Messieurs, et vous le savez, le remède, le seul remède qu'on vous demande, c'est celui qu'exigent la Charte et l'état sodal du pays en même temps que la voix de l'Église : c'est la liberté! Gardez votre Université ; gouvernez-la comme vous l'entendez ; mais laissez à ceux qui repoussent son esprit le droit de chercher ailleurs le pain de l'intelligence. Que les sceptiques, les indifférents, aient le droit incontesté de laisser leurs enfants à l'abri de toute surexcitation religieuse : rien de plus naturel dans notre état social; mais que nous, du moins, nous ne soyons pas condamnés à y laisser les nôtres !
Et quand je dis la liberté, est-ce la liberté seulement pour le clergé qu'on réclame? Non, Messieurs, et vous le savez bien, répiscopat tout entier, tous les évéques qui ont parlé, sans une seule exception, ont demandé la liberté pour tous. Voyez la déclaration formelle et imprimée de Tévêque de Langres.
a Tout privilège exclusif d'enseigner est aujourd'hui essentiellement illégal -, il le serait entre les mains du clergé, comme entre les mains de tout autre, et nous demandons ici qu'on prenne acte de nos paroles. » Cette déclaration, répétée et confirmée de la manière la plus solennelle par tous les évéques, est une réponse souveraine à l'odieuse calomnie qui nous reproche de vouloir substituer notre monopole au leur. Cette calomnie émane d'hommes qui, ayant la conscience d'avoir toujours manqué à la liberté et à la justice, nous jugent d'après eux-mêmes. Le monopole qu'on nous impute de vouloir est nié par nos assertions les plus solennelles; le leur est affirmé par leurs actes, par leur existence tout entière.
On parle de domination ecclésiastique; on évoque le fantôme d'un passé auquel rien, dans le présent, ne ressemble pour opprimer les imaginations et tromper les consciences. Notre savant elt respectable collègue, M. le baron de Fréville, a fait pleine justice de cette tactique. Je n'ajouterai qu'un mot là-dessus. On suit le même procédé qu'indiquait avanthier M. Rossi, le procédé de ceux qui, en présence des associations financières organisées pour créer ou exploiter des chemins de fer, crient à la résurrection de la féodalité. Il n'y a pas plus de bon sens d'un côté que de l'autre. C'est toujours le même procédé, le mensonge exploité par la jalousie.
Âh I Messieurs, nous connaissons ce genre de tyrans qui voudraient se faire passer pour des amis de la liberté, et qui crient à la tyrannie dès qu'on les empêche d'opprimer. Ik ressemblent, à s'y méprendre, à ces planteurs des colonies
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qui crient qu*on ira les ruiner et les liner au orateau» dès qu*on parle d'émanciper leurs nègres. M. le rapporteur les oonnalt bien; il les a réfutés dans un rapport mémorable, dont j'aime mieux le féliciter que de celui qu'il a fait sur la loi en discussion. [On rii.) Eux, du moins, ont bit une théorie savante de l'esclavage; ils n'ont pas essayé de l'exercer en pratique sous le masque de la liberté et de la dvilisaticm. Le clergé n'est plus un corps politique; le clergé n'est plus propriétaire. En échange de ces deux grandes positions, il a reçu le droit commun, il ne réclame pas autre choae; mais il réclame ce droit à l'abri de toutes les vexations, et contre les restrictions qui, comme dans la loi prémte, finiraient par l'anéantir.
L'Église, qui ne change jamais, quoi qu'on en ait dit, mais qui s'accommode à tous les régimes, pourvu qu'on respecte sa liberté, ne demande qu'à entrer dans les mceurs nouvelles de la France, et c'est vous qui V&dl repouawz. L'honorable M. Guizot disait hier qu'il y avait daix résultats à obtenir, qu'il fiedlait que la société libérale s'habituât à la religion, et qu'il fallait que l'Église s'habituât à la liberté. J'ose affirmer que cette demiàre moitié de l'œuvre est déjà consommée. (Mouvement. )
Oui, le clergé aent profondément que la liberté seule» le droit ooDunun à tous les citoyens, peut maintôair sa juste influence sur la portion de la sodété qui obéit encore à la foi dirétienne. On l'a convié longtemps à comprendre et à revendiquer cette liberté, on l'en a défié même» On voit maintenant comment il a répondu au défi. Voici ce que lui disait il y a sdze ans un recueil célèbre, le Ghbe, où M. Duchâtel, aujourd'hui ministre de l'ultérieur, écrivait que la meilleure kû sur l'enseignement consistait à dire : « L'enseignement est libre* » Vwi ce qu'on lit dans un article signé par l'élo-*
D'ENSEIGNEMENT. iU
cpient écrivain qui dirigeait alors ce célèbre recueil, M. Dubois (de la Loire-Inférieure) : « Releve^TOus dans votre liberté et dans votre force, prêtres d'une religion auguste et vénérée, repoussez le prix de la servitude; prenez vos règles, vos rigides observances, mais, sous la seule autorité de la conscience; renouvelez ces écoles qui furent le foyer etTasile de la science, mais sans la main de fer du pouvoir qui y pousçi^ nos enfants; montrez-nous des docteurs qui terrassent la phi« losophie, mais sans que la philosophie vous soit livrée... Que leurs amis (des jésuites), qui sont nombreux, se lèvent pour l'abolition du monopole : les amis de la liberté ne manqueront pas à rappel, etdës lors tout serait dans Tordre, la lutte entre les bons et les mauvais principes serait libre; alorsaucunpou^ voir ne pèserait ni d'un c6té ni de Fautre, et on verrait bien qui, des jésuites ou de leurs adversaires, a véritablement la confiance du pays. Mais n'espérons pas d'eux cette preuve de loyauté^ cette confiance dans ht bonté de leur cause, ils se garderont bien de la donner; ils savent que là serait Iteur mort; ils savent que la puissance seule du Gouvernement les a lait vivre et prosp^r, ils savent que ce grand nombre d'é« lèves dont ils se targuent avec tant de fierté, c'est à l'hypocrisie courtisanesque qu'ils la doivent, à l'ambition des places, au calcul de la peur'. »
A œ défi lancé en 1828, les lettres publiées par cinquante éirèques, de 1842 à 1844, ont suffisamment répondu. Voilà, Messieurs, ce que deviennent les prophéties! {Bires.) Quant aux prophètes, c'est autre chose, ils deviennent membres dn Conseil royal du monopole {hilarité générale) ; et, en cette qualité, ils refusent de toutes leurs forces le don de cette liberté, de cette concurrence à laquelle ils nous défiaient jadis. (Notwelle hilarité.)
* Le Globe, p. 489, da 31 ]nin 1838.
L'épiscopat et les catholiques, je le répète, ont noblement répondu à ce défi ; ils Tont pleinement accepté, ils se présentent dans Tarène. On leur objecte les privilèges accordés aux petits séminaires, et maintenus par Tart. 17 du projet de loi. Cet argument nous a été objecté par l'honorable M. Cousin, par M. le comte de Saint-Priest, par M. le baron Charles Dupp, et surtout par Thonorable M. Rossi ; il est journellement répété par les adversaires de la liberté. Eh bien I cet argument n'a rien de fondé. Et d'abord, sont-ce des privilèges que certaines exemptions, compensées et au delà par d'odieuses charges, telles que la limitation du nombre des élèves, qui n'existe que pour les petits séminaires, et la proscription des ordres religieux, qui retombe principalement sur eux? Et puis d'ailleurs ces privilèges, c'est4-dire la dispense de la rétribution universitaire et la faculté de professer sans grades universitaire», y a-t-il un seul évêque, un seul catholique qui en demande le maintien exclusivement pour les petits séminaires? Pas le moins du monde; ils en demandent tous la communication à tous les autres citoyens qui veulent se livrer à l'enseignement; ils demandent que ces faveurs, ou plutôt ces droits, soient l'apanage commun de tous les Français, et ne réclament que l'égalité, mais l'égalité dans la liberté, et non pas l'égalité dans la servitude.
Que l'honorable M. Rossi me permette de lui dire : le clergé n'a pas attendu son invitation pour réclamer le droit commun; mais, je le répète, ce qu'il veut c'est le droit commun, sans l'ombre d'un privilège, dans la liberté et non dans la servitude.
Quant à moi , je repousse avec énergie toute pensée du privilège, et encore plus toute pensée du monopole au profit du clergé. Croyez-en la parole d'un homme qui, depuis quatorze ans, combat sans relâche pour la liberté d'enseignement.
dans le but de servir la religion, et qui n'en a jamais fait mystère. Si on pouvait transporter au clergé un monopole œmme celui de l'Université, je suis convaincu que ce serait le plus funeste cadeau qu'on pût lui faire , et le plus sûr moyen d'anéantir ce qui reste de religion en France. [Mou^ vement d adhésion.)
Et ce sera, croyez-le bien, Messieurs, une gloire immortelle pour rÉglise catholique, et pour l'Église de France en particulier, que d'avoir osé embrasser sans crainte la liberté, cette idole si peu comprise des temps modernes, qui a tant de faux prophètes et si peu de vrais fidèles. La liberté elle-même, toujours plus compromise par ses prétendus amis que par ses ennemis, n'a-t-elle pas tout à gagner à être placée dans l'âme du peuple français sous la sauvegarde d'une immortelle alliée, de la foi religieuse? Mais la victoire de l'Église sera d'avoir invoqué cette liberté, et, dépouillée de ses anciennes splendeurs, datons ses biens, de tous ses privilèges, d'avoir cru tout retrouver dans la seule possession de cette liberté. Oui, cette solidarité entre l'Église et la liberté est le gage de sa force et de sa vitalité parmi nous. Et je le dirai sans détour à nos adversaires : cette conviction où vous êtes que si ces deuk grandes et anciennes libertés chrétiennes, la liberté d'enseignement et la liberté d'assocfation, étaient accordées au pays, c'est l'Église surtout qui en profiterait; cette conviction avouée et répétée sans cesse sera à la fois le titre de votre condamnation et la plus magnifique démonstration de ce catholicisme dont vous avez si souvent fait l'oraison funèbre.
Je dirai aux philosophes, aux rationalistes, aux gallicans* qui veulent nous enchaîner : Mais que craignez-vous donc? Honneurs, crédit, places, traitements, tout cela vous appartient exclusivement. Vos lois excluent le clergé, autrefois regardé comme la lumière du monde, de toutes les assem-
blées publiques, depuis le conseil municipal jusqu'à la Chambre des pairs; et il ne s'en plaint pas. Vous peuplez tout, Chambres, académies, tribunaux. A la Sorbonne comme ^ au Palais de justice, au Collège de France comme à la Cour de cassation, tous parlez toujours, et vous parlez tout seuls. {On rit.) Vous êtes les seuls maîtres et tous Tôtes partout ; vous êtes tout, et nous ne sommes rien; et cependant vous tremblez I Devant qui? devant nous, pauvres fanatiques ultra-
'^ montains, devant la sacristie, comme vous dites. Vous avez
peur de quoi? peur de la liberté, peur de la lumière, peur de la concurrence, de tout ce qui vous a tait ce que vous êtes. Mais tâchez donc de mettre d'accord votre orgueil avec votre peur. Si nous ne sommes rien, alors dédaignez-nous et honorez-nous de votre indififérence. Si nous sommes quelque chose, alors respectez^nous et sachez honorer en nous le principe et les conditions de votre propre existence. Apôtres de la tolérance, sachez tolérer autre chose que votre seule
t. >%. voix et vos seuls intérêts. {Assentiment. )
Mais ce ne seront pas seulement les faux libéraux et les faux philosophes qui sortiront meurtris et discrédités de cette Ibtte. Les faux conservateurs, les amis aveugles et imprudents du pouvoir porteront aussi leur part de responsabilité, et elle sera cruelle. Quoi ! tout le monde est d accord pour s'effrayer sur l'avenir d'une société menacée par le matérialisme, quelque brillante, quelque savante, quelque riche qu'on la suppose : tout le monde est d'accord pour reconnaître que le seul remède, le seul contre-poids à cet entralne- ' ment vers le mal est dans l'instruction morale et religieuse, c'est-à-dire dans le christianisme, car tout le monde répète aussi, d'après Portalis, qu'une morale sans dogme est comme une justice sans tribunaux. Il n'est pas de père digne de ce nom qui, jetant les yeux sur ses enfants, ne se sente effrayé
D'ENSEIGIfCMENT. 455
de leur ayenir, de les Yoir grandir au sein de ces proYOcations au mal plus ardentes que jamais dans notre société actuelle, qui ne désire leur donner ces convictions religieuses seules capables de leur serrir à la fois d'abri et de rempart. Il ne s'agit pas de faire une nation de dévots ou de saints, d'anéantir les faiblesses inhérentes à notre nature déchue; il ne s'agit pas de l'impossible, mais il s'agit de déposer dans les jeunes âmes certaines semences que les passions pourront bien étoufiTer pendant un temps, mais qui ne soient pas oblitérées complètement par un scepticisme précoce. Â cette œuvre-là la science la plus raffinée ne suffira jamais. Les peuples comme les individus peuvent être très-savants au sein de la plus grande corruption et du plus profond abaissement. (Marques dapprobaiion.)
La religion seule, vous le savei, peut redonner au cœur humain ces deux principes essentiels à toute société, qui disparaissent graduellement parmi nous, la discipline et l'abnégation. [Nouvelle adhésion.) Or, œ remède souverain et unique de l'éducation religieuse, vous pouvez l'appliquer aux dangereuses maladies de l'état social, sans aucune contrainte, sans aucune ruse, sans blesser aucun préjugé, aucune dé^ fiance, en laissant à ceux qui ont peur de la religion tous les moyens d'en préserver leurs enfants, si bon leur semble. Vous pouvez tout cela, en restant simplement fidèles à la lettre et à l'esprit de la Charte, en l'observant littéralement et consciencieusement. Et vous ne le voulez pas! Pourquoi? parce que vous avez plus peur du remède que du mal; parce que vous avez peur de l'Église; parce que la salutaire indépendance de la foi et de la pensée catholique répugne à votre orgueil philosophique. Or, il y a deux choses également démontrées par l'histoire de dix-huit siècles : la première, c'est que l'Église n'a jamais refusé son concours efficace, loyal et
sincère, au pouvoir qui le réclamait, ou qui le tolérait seulement, quelle que fût Torigine, la nature de ce pouvoir; la seconde, c est que TÉglise n'a jamais sacrifié à aucun pouvoir, quelle que fût son origine ou sa nature, cette indépendance souveraine de son enseignement et de son autorité qui constitue son caractère universel et sa fécondité éternelle. Vous voulez bien de son concours, mais vous ne voulez pas de son indépendance. (Mouvement.) Or, l'un sans l'autre ne se peut; et cela étant, au lieu d'opposer la liberté du bien à la liberté du mal, vous vous consolez de ne pouvoir réprimer le mal en enchaînant le bien.
Et vous croyez vraiment que vous enchaînerez le bon et le mauvais génie de la France , que le conseil de l'Université saura toujours tenir entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur, la balance d'une impartiale indifTérence. Vain espoir! l'esprit d'impiété et de révolte, qui vous menaçait l'autre jour en plein Collège de France de chasser dix dynasties, si on le contrariait, se liguera volontiers à vous pour écarter l'Église; mais quand il verra sa victoire complète contre nous, il se retournera contre vous, et vous verrez avec quel succès.
En résumé, nous voulons la liberté, et vous nous donnez l'arbitraire; nous voulons arriver par la liberté à la religion; et vous nous conduisez par l'arbitraire au scepticisme. Votre loi est une loi de réaction contre les progrès religieux de la France, une loi de suspects contre le clergé, une loi infidèle à tout ce qu'il y a eu de généreux dans les instincts de 1789 et dans les promesses de 1830. Je la repousse de la triple énergie de ma conscience, de ma foi et de mon patriotisme. {Marques nombreuses (T assentiment.)
(Extrait dn Mimitewr du 27 avril 1844. }
M. le comte de Portails prit la parole après M. le comte de Montalembert pour défendre les ordonnances de 1828, rendues à une époque où il occupait le ministère de la justice. Il soutint que la résolution du roi Charles X avait été libre et réfléchie, lorsqu'il avait donné un consentement à ces ordonnances. M. le comte Roy, ministre à la môme époque, s'exprima dans le môme sens.
M. le comte de Montalembert répliqua dans les termes suivants :
J'ai écarté soigneusement de mon discours sur l'ensemble de la loi tout ce qui a rapport à la question si délicate des congrégations religieuses, parce que je crois que cette discussion viendra mieux à l'article qui les proscrit. Je me suis borné, en passant, à qualifier une des paroles du rapport qui avait trait à ces congrégations et qui tendait à faire porter la responsabilité de leur proscription sur le roi Charles X.
Je n^entends donc nullement contester ni examiner le récit de M. le comte Portalis, appuyé par M. le comte Roy, des mesures qui ont amené la proscription des ordres religieux par les ordonnances de 1828. Je n'ai parlé que des dispositions personnelles du roi Charles X à ce sujet. J'ai été guidé, ne sachant naturellement, pas plus que chacun d'entre vous, ce qui s'était passé dans le conseil, et ce que M. le comte Portalis vient de raconter; j'ai été guidé par une autorité que je n'hésiterai pas à citer : ce sont les mémoires laissés par M. l'évêque d'Hermopolis; et si quelqu'un pouvait douter de sa véracité, j'appellerais à le défendre M. le chancelier de France, qui l'a si noblement apprécié dans une autre enceinte *. M. l'évêque d'Hermopolis, qui était, je crois, une espèce de ministre des cultes, quoique ne faisant pas partie du conseil; qui était, si je ne me trompe, chargé de la présentation des évoques et de quelques autres attributions, M. d'Hermopolis fut consulté par le Roi, dans l'intervalle que M. le comte Portalis indiquait tout à l'heure : il a laissé le récit authentique et solennel des douloureuses agitations qui ont rempli l'âme du roi Charles X, et, je le dirai, qui ont rempli l'Âme de
* Dans son discours de réception à l'Académie française, où il saccédait à Monseigneur Frayssinous.
iSS LIBERTÉ
son ministre des affaires ecclésiastiques, collègue des nobles pairs qui viennent de parler, de M. TéTêque de Beauvais. C'est à cet illustre prélat que j'ai emprunté ma conviction, mon impression personnelle; je ne donne pas autre chose qu'une impression. Et, après avoir écouté le récit que vien«nent de faire les deux nobles pairs que vous avez entendus, je n'en dirai pas moins qu'il est souverainement injuste de faire du roi Charles X l'éditeur responsable des ordonnances de 1828. {ExclamaiicM.)
M. Villemain, ministre de rînstruction publique, répondit à son tour à M. de Montalembert. Il soutint que la pensée qui avait inspiré le discours que l'on venait d'entendre n'était autre que le désir d'élever sur les ruines de l'Université une corporation proscrite par les lois de l'État. Il contesta ce qui avait été dit dans le môme discours sur la liberté d'enseignement en Angleterre ; car, en Angleterre, on reconnaissait le droit de la couronne sur l'enseignement et la condition préalable des grades. Il termina en disant que le projet de loi faisait ce qui était légalement possible pour les évéques, mais rien pour les jésuites.
M. le comte de Montalembert lui répondit :
Je demande la parole pour un fait purement personnel.
Je prie la Chambre de croire que je n'ai nullement Tintention d'occuper dans la discussion une place qui ne m'appartient plus, pour continuer un débat avec M. le ministre de l'instruction publique.
Mais je ne comprends pas que quand on a à sa disposition un talent comme le sien, on s'amuse à faire ce qu'il fait sans cesse à mon égard, c'est-à-dire à répondre très-peu à ce que j'ai dit, et de répondre toujours à ce que je n'ai pas dit. {On rit.)
Ainsi, il vient de soutenir devant vous, en se fondant sur un passage d'un de mes écrits, que je croyais le clergé investi du droit d'enseigner tous les individus, exclusivement à tout le monde, et que c'était là le but de la polémique que moi et d'autres nous soutenons.
D'ENSEIGNfiMENT. 459
Eh bien f dans le discours que je viens d'avoir Thonnenr de prononcer devant vous, que tout le monde peut n'avoir pas écouté, mais que ceux qui l'ont écouté n'ont probablement pas immédiatement oublié, j'ai dit, aussi clairement que j'ai pu, que je regardais toute espèce de monopole qui aboutirait directement ou indirectement à l'exercice de l'instruction pu* blique par le clergé exclusivement, comme le plus funeste pré* sent qu'on pourrait faire à l'Église, et comme le moyen le plus assuré de perdre ce qui reste de religion en France. (Asientiment.)
Voilà ce que j'ai dit il n'y a pas une heure ; et en présence d'une déclaration aussi solennelle, qui se concilie parfaitement dans ma pensée avec le droit divin et humain qu'a le clergé d'enseigner, M. le ministre de l'instruction publique vient vous dire que je réclame pour le clergé une situation qui aboutira à un état de choses qui renversera l'Université, à un état de choses qui ruinera l'Université et la concurrence libre; au profit de quoi? du monopole religieux que j'ai repoussé de toutes les forces de ma conviction I En vérité, cela passe la permission.
ËQCore un mot sur un point qui ferait gravement suspecter ma véracité ou mon bon sens.
M. le ministre, insistant sur ce qui se passe en Angleterre, cite des universités et des collèges existant en vertu de chartes émanées de la royauté et de patentes royales qui les constituent.
Je n'ai rien nié de tout cela. J'ai dit qu'en Angleterre il y avait des chartes universitaires émanant de l'autorité royale; mais j'ai ajouté qu'à côté de ces universités royales tout le monde était libre de former d'autres établissements d'instruction publique ; que pour l'instruction secondaire on n'y exige aucune condition, soit de capacité, soit de moralité, soit même de surveillance ; enfin qu'il était permis à tout individu de fonder un établissement où l'on donne l'enseignement à tous les degrés ; que cela est permis même à des étrangers, comme on l'a vu par l'exemple des prêtres français émigrés en Angleterre. J'affirme tout cela de nouveau: l'enseignement privé en Angleterre est à l'abri de toute prévention, de toute res-
triction et de toute surveillance. Je n'accepterai à ce sujet aucun démenti; car je connais parfaitement les faits.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. Une simple obseryation.
M. le comte de Montai embert avait établi une complète similitude entre Tétat de renseignement en Belgique et l'état de l'enseignement en Angleterre. Or, Tétat de l'enseignement en Belgique, il le sait, surtout pour l'instruction secondaire, c'est la possibilité pour tout le monde, sans certificat, sansdiplôme, sans conditions de grade, de former une maison d'éducation. Rien de semblable dans un système où il existe des universités et des collèges constitués par des chartes royales, et où les petites écoles sont tenues par des maîtres es arts.
M. LE COMTE DE MoNTALEiCBERT. Ce n'est pas exact.
M. LE Ministre. C'est au reste un détail très-secondaire que j'ai relevé dans le discours de Thonorable préopinant. S'il adhère à mes autres réponses, je ne me plaindrai pas. (On rit.)
M. LE COMTE DE MoNTÀLEiCBERT. Je n'y adhère pas du tout. Je dis qu'en Angleterre, il y a liberté absolue pour tout citoyen de fonder une école par tous les moyens qu'il juge convenables, et je le répéterai sans cesse, car il n'y a pas moyen de contredire cette vérité.
(Extrait da Moniteur du 37 avril 1844.)
La discussion générale se termina^ dans la séance du 30 avril, par un discours de M. Viennet, en faveur du projet de loi. La Chambre passa dans la môme séance à la discussion des articles. Mais auparavant M. le comte de Montalembert revint, dans les termes suivants, sur un incident de la séance du 26 avril.
Messieurs, je croîs que la véracité de chacun des membres de cette assemblée est la propriété commune de la Chambre elle-même. La mienne a été contestée, je ne dis pas intentionnellement, mais sérieusement, par un passage du dis-
cours de M. le comte Portails, en réponse à celui que j'avais prononcé Tautre jour. Je m'étais permis une assertion que je croyais, je Tavoue, teUement incontestable, tellement entrée dans le domaine public, que je ne m'étais pas avisé d'apporter avec moi les preuves écrites sur lesquelles se fondaient ma conviction et mon assertion elle-même. Cette assertion, vous vous en souvenez peut-être, Messieurs , c'est que le roi Charles X n'avait consenti aux ordonnances de 1898, contre les congrégations religieuses, que moyennant^ la concession accordée par les mêmes ordonnances au clergé et à l'Église d'un avantage pécuniaire et annuel de 1.^00,000 francs, destiné à la fondation de nouvelles bourses.
Cette assertion a été contestée par M. le comte Portails avec toute l'autorité qui lui appartient à tant de titres , et même avec une certaine indignation , car il a dit : « Comment peut-on soupçonner le roi Charles X d'avoir voulu vendre la liberté de l'Église pour 1,200,000 francs? )>
Je pourrais prendre acte de ces mots : n vendre la liberté de l'Église. » Il s'agissait donc de la liberté de l'Église dans ces ordonnances de 1828 7 Je n'en avais pas dit autant (fTitirmures), et je n'insisterai pas là-dessus; mais cette réfutation de M. le comte Portails ayant retenti non-seulement dans cette enceinte, mais au dehors, ayant été accueillie avec empressement par les nombreux organes de la publicité, il est de mon devoir de venir devant vous expliquer et justifier les motifs de cette assertion. Elle se fonde, comme je l'ai dit l'autre jour, mais comme je ne l'ai pas prouvé, sur un monument écrit émané d'un homme que M. le comte Portalis reconnaîtra assurément, ainsi que tout le monde, comme parfaitement compétent pour porter témoignage, et un témoignage imposant, dans cette question, de M. l'évêque d'Hermopolls, votre ancien collègue et ancien ministre des affaires ecclésiastiques. M. le comte Frayssinous, évêque d'Hermopohs, a laissé des notes manuscrites que voilà; elles sont de sa propre écriture. Je les ferai passer sous les yeux de M. le chancelier, qui les reconncdtra; elles ont d'ailleurs été imprimées. Cet écrit estjntitulé : Bécit abrégé de ce que fat dit et de
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ce que fai fait au êujet da ordomumeti du 16 juin 1838. Il rend compte des entrevues qui ont eu lieu entre lui et le roi Charles X au sujet des mesures qui lui étaient proposées par le conseil des ministres. Je vous demande la permission d'en citer un seul passage; c'est TéTèque qui parle au Roi dans une entrevue confidentielle & Saini-Cloud.
«Sire» on ne s'est pas donné le temps de réfléchir; on dirait que les ministres étaient comme dans un état d'oppre»* sion quand ils ont rédigé l'ordonnance, et qu'elle a été arrachée par la violence ; il semble qu'elle ait élé conçue dans un esprit de défianr^ et de haine contre Tépiscopat et la religion catholique, tant, dans chacune de ses dispositions, elle est dure, humiliante et pleine, dans son ensemble, de précautions et d'entraves contre les évéques..,
« Je l'avoue, pour rien au monde, je ne voudrais contresigner une pareille ordonnance; je n'aurais pas le courage de me perdre à jamais dans l'esprit du clergé et des gens de bien.
«Je reconnais, Sire» ce que l'ordonnance peut avoir d'avantageux, et comment, par là même, elle a pu toucher le cœur du roi. Elle a trois avantages : celui de consolider l'existence légale des écoles secondaires ecclésiastiques, fondées jusqu'ici sur une ordonnance de 1814, non insérée au Bulletin det tais; celui d'assurer leur indépendance de l'Université, et celui de leur acoonder une dotation.
« Sur ce dernier point, dit Tévèque continuant son récit, j'exprimai des doutes, en disant qu'ici l'effet de la royale pensée de Sa Majesté dépendait de la Chambre des députés. m Tous les ministres, dit le Roi, se sont engagés à soutenir la proposition de toutes leurs forces. — Oui, mais les efforts ne seront-Us pas vains, on Uen ne leur fera-t-on pas acheter ce succès par de nouveaux sacrifices!» A cela le Roi répond : « Si la dotation ne passait pas, l'ordonnance serait caduque, s Ce sont là les paroles du rcH Charles X à M. l'évéque d'Hermopolis ; c'est lé l'autorité sur laquelle je me suis fonde pour dire que le roi Charles X pensait que, si les dispositions financières de ce» ordonnances n'étaient pas conservées (et elles ne l'ont pas été, puisque, peu après, l'ordonnance de
D'ENSncmaiENT. 463
H. le duc de Broglie les a supprimées), les ordonnances seraient caduques.
M. LE nue nB Broglu. Je demande la parole.
M. Li GOHTB ns MoifTALEMBBRT. Maintenant, Messieurs, vous voyez sur quelle autorité je me suis fondé; la discussion n'est plus entre moi et M. le comte Portalis, elle est entre M. le comte Portalis et M. Tévêque d'Hermopolis.
Dans la môme séance, M. le doc de Broglie défendit le rapport de la commission contra le reproche d'ftypoonsie, qui, suivant lui, aurait été articulé par M. le comte de Montalembert et contre les assertions gratuites et injurieuses du préopinant. Répondant à d'antres critiques, il prolesta que s'il avait, dans ce rapport, gardé sor les réclamations de l'épiscopal un silence à peu prés absolu, oa n'était par par mépris pour ces rédamalions, mais par respect pour leurs auteurs. « 11 ne nous appartient pas, dii-il, de décider quels sont les motiCs qui ont déterminé plusieurs d'entre ces personnages à se commettre personnellement dans nne polémique quotidienne, mais nous n'avoua pas voula que la Chambre des Pairs pût prêter des armes même contre les adversaires qu'elle rencontrait. C'est précisément en raison de cette circonspection que notre rapport a pris ce caractère de tranquillité et de modération auquel presque tout le mimde s'est accordé à rendre justice. Je sais que c'est précisément ce caractère qui déplaît à certaines personnes. Je sais qu'il y a dans le monde des gens qui aiment mieux la guerre que la paix, qui aiment mieux jeter de l'huile que de Tean sur le feu, et qui affectionnent beaucoup ce genre de discussion qui met des noms propres aux idées, et qui personnifie les arguments, parce qu'il en résulte d'ordinaire des animosités là où il n'en existe pas^ et des animosités plus grandes où il en existe déjà. Mous n'avons pas cru avoir mission de la Chaml»'e d'entrer dans ces intentions charitables *• » {Vives et nombreuses marques d'approbation.)
M. de Montalembert lui répondit :
Je remercie M. le duc de Broglie de me fournir l'occasion
' Voir plus loin la leUre adressée par M«' Tévéque d'Ajaccio à M. le doc de Broglie.
de revenir sur une expression que déjà M. le comte Portalis m'avait reprochée. La faiblesse de Torgane de M. le comte Portalis et Téloignement où j'étais de lui m'ont empêché le jour même d'entendre ce reproche. Je ne l'ai su que le lendemain par le Moniteur.
J'aurais accusé, selon les honorables orateurs, la commission d'hypocrisie.
Je nie complètement ce fait. J'ai appliqué le mot d'hypocrisie au projet de loi et non à la commission.
Je n'ai fait aucun retranchement au Moniteur^ qui a publié mon discours absolument tel que je l'avais prononcé. {Réclor mations»)
M. LE COMTE MoLÉ, président de la commission. J'ai pris note de ce qu'a dit l'honorable membre. 11 a dit : Z^ travail htfpocrite de la commission , qui organisait la tyrannie sous Vapparence de la liberté.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. J'ai dit Cela en parlant de la loi. J'ai dit qu'elle avait un double caractère, celui de la tyrannie et celui de l'hypocrisie.
M. GmzoT, ministre des affaires étrangères. Tout à l'heure on défendra la loi comme l'a été le rapport.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je parlais en ces termes de la loi, et je n'en étais pas encore arrivé au moment où je voulais qualifier le rapport. Première inexactitude.
Je ne reviendrai pas sur ce que M. le duc de Broglie vient de dire au sujet des ordonnances de 1828 et des 1,200,000 francs.
M. LE CHANCELIER. Mousicur dc Montalembert, la discussion générale est fermée.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Permettez; je n'ai nullement l'intention de fatiguer la Chambre ni de rentrer dans la discussion. Mais on m'avouera que, quand un orateur comme M. le duc de Broglie se plaint d'avoir été blessé, traité injurieusement par moi, et qu'il me répond par des choses que je ne veux pas appeler des injures, mais par des choses au moins fort dures, certainement je dois avoir le droit de me justifier et à ses propres yeux et aux yeux de la Chambre. {Par lez I parlez I)
Je dis donc que je ne reviendrai pas sur les ordonnance de 1828; je crois que cette question a été suffisamment vidée entre M. le comte Portails et moi.
Mais M. le duc de Broglie s'est montré très-sensible à ce que j'avais dit de la manière dont le rapport avait traité la Belgique, l'épiscopat et les petits séminaires ; il a prétendu que mes assertions à ce sujet étaient tout à fait gratuites.
Je crois que je pourrais lui rétorquer cette expression. Ce qu'il a dit sur la Belgique, et que je n'ai pas besoin de répéter ici, ne se fondait absolument ni sur des cbifires ni sur des faits; j'ai tâché de fonder ma réfutation et sur des chiffres et sur des faits qui doivent être encore présents à la mémoire de la Chambre. Par conséquent, quelles que soient la nature et la valeur de ma réfutation, on ne peut pas dire qu'elle soit gratuite, attendu qu'elle se fonde et sur des chiffres et sur des faits.
Quant aux petits séminaires, j'ai dit que le rapport les traitait avec un certain dédain.
Eh bien! je me bornerai à relire le passage du rapport ci-après :
(( Les études sont très-faibles dans les écoles secondaires ecclésiastiques, et cela est inévitable, le professorat y étant constamment mobile et à peu près gratuit. C'est, en général, un poste de transition entre le grand séminaire et les fonctions du ministère sacré. Les jeunes prêtres qui sortent des grands séminaires enseignent dans les petits, en attendant qu'ils puissent être placés. Ce ne sont point, pour la plupart, de vrais professeurs ; ils n'en ont point la science et n'en peuvent acquérir Texpérience. Pour lutter de bon marché avec un professorat ainsi composé , il faudrait que, de leur côté , les établissements laïques cherchassent à se procurer des maîtres au rabais. »
Je demande si celte expression « au rabais n n'indique pas un certain dédain 7
Un pair. Cela ne s'applique pas aux petits séminaires, cela se rapporte aux établissements laïques.
M. LE COMTE D£ MoNTALEidBERT. Comment! cela ne s'ap-
Œutrrei. t. — Ditcourt. i. 30
pliqtie pas aux petits sôminaires? Mais le rapport dit : « Pour lutter de bon marché aveo un professorat ainsi composé, n
Le rapport dit ensuite :
« Et bientôt, dès lors, par la force même des clioses, les études des collèges et des institutions privées tomberaient aussi bas que celles des petits séminaires. »
Gela indique évidemment que les études des collèges et même des institutions privées sont bien au-dessus de celles des petits séminaires.
Or, c'est une assertion qui a été contestée, combattue et réfutée avec supériorité par un homme plus compétent que moi*, et qui, exprimée dans cette forme, me dispense de répondre aux reproches que l'on m'a adressés sur la qualification dont je me suis servi.
Quant A l'épiscopat, comment peut-on dire qu'en reprochant à la commission son silence sur ce point, je me suis permis une assertion gratuite 7
M. le duc de Broglie, par les paroles mêmes qu'il vient de prononcer, a prouvé que ce silence était réel et complet. U l'a justifié, il l'a expliqué d'une manière plus ou moins satisfaisante, mais il l'a constaté par ses explications mêmes. Il est certain qu'il n'a pas dit un mot des réclamations qui ont été adressées par soixante ou soixante^ix évêques contre l'Université. De simples mentions des plaintes de sept ou huit d'entre eux seulement sont cousues à la fin du rapport avec celles de tous les autres pétitionnaires. Dans le texte môme elles ne sont pas indiquées.
Cola étant, j'ai dû m'en étonner; et je dois regretter que Ji, le duo de Broglie n'ait pas placé dans son rapport les explications qu'il vient do donner. Le malentendu eût été évité.
En terminant, je ne relèverai pas l'autre expression dont s'est servi M. le duc de Broglie, l'expression <( ii\jurieuse. »
Je déclare que, quant à l'intention injurieuse, il n'y en a pas. Quant à l'expression, vous en êtes tous juges. Mais, à mon tour, ne pourrais-je pas trouver une intention ii\jurieuse
1 M. l'abbé Dupanloup.
A mon égard dans ce que vient de dire M. le rapporteur, en parlant de ces prétendus amis du pays qui versent de l'huile sur le feu au lieu d'eau ? Si cela s'applique à moi, je déclare que je repousse complètement comme injurieuse et gratuite^ cette assertion. J'ai dit, l'autre jour, que personne ne désirait plus que moi la réconciliation entre l'Église et l'État en lutte sur l'enseignement. {Réclamations), »
Un membre. Ce sont les paroles de M. le ministre des affaires étrangères.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je me suis sei'Vi des expressions mêmes de M. le ministre des affaires étrangères; j'ai dit que personne ne désirait cette réconciliation plus que moi, que tout le monde la désirait, mais que je la croyais impossil)le à la suite de votre loi.
Dans la séance du 6 mai, MM. le baron Séguier^ le marquis de Barthélémy , le comte Beugnot et le marquis de Gabriac proposèrent l'amendement suivant à Tarticle 4 du projet de la commission, qui fixait les conditions exigées pour l'ouverture d'un établissement particulier d'enseignement secondaire :
Toat Français, ou tout étranger autorisé par le Roi à établir son domicile en France, âgé de trente ans, pourra former un établissement particulier d'instruction secondaire, ou ouvrir des cours particuliers sur une ou plusieurs parties de l'instruction secondaire, sous la condition préalable de déposer, dans les mains du préfet du département où il se propose de s'établir, les pièces suivantes, dont il lui sera remis un récépissé :
< 1* Certificat délivré dans l'année, constatant que l'impétrant est digne, par ses mœurs, sa bonne conduite, de diriger un établissement d'instruction secondaire ;
« 3* Le diplôme de bachelier es lettres ;
< 3* Le règlement intérieur et le programme d'études de l'établissement projeté ;
« 4* Le plan du local choisi pour ledit établissement, visé et approuvé par le sous-préfet de l'arrondissement où l'établissement serait situé.
« Communication des pièces déposées sera donnée par le préfet au ministère public. »
M. Martin (du Nord), garde des sceaux, combattit l'amendement, mais pensa que Ton pouvait, dans certains cas dont le Gouverne-
ment demeurerait juge, donner exceptionnellement à des étrangers Tautorisation d^ouvrir des cours publics ou des établissements d'enseignement secondaire.
^ M. le comte de Montalembert soutint, dans les termes suivants^ Tamendement développé par M. le comte Beugnot :
Je croyais être d'accord avec M. le garde des sceaux; je m'aperçois qu'il y a une différence entre son opinion et la mienne, et alors je rentre dans la disposition proposée par ^. Beugnot, et je demande que l'étranger autorisé à résider en France puisse jouir des droits accordés à tout Français par l'article en discussion. Je regrette que l'honorable M. Cousin ne soit pas ici, car nous aurions eu probablement son appni; en vertu d'un acte rendu sous son ministère, il a créé une ^ chaire d'enseignement supérieur, et cette chaire a été confiée à un illustre étranger*. Je demande que la liberté de l'enseignement puisse faire pour les illustrations étrangères ce que le Gouvernement peut faire aujourd'hui. J'invoquerai l'exemple de tout ce qui s'est passé dans l'ancien enseignement public. Que voyons-nous dans l'histoire si illustre de l'enseignement en France î Qu'est-ce qui a fait la gloire de l'université de Paris? L'histoire du moyen âge est pleine des noms les plus illustres d'étrangers, et on ne voit nulle part qu'on leur ait demandé de renoncer à leur patrie, de se faire Français pour exercer les devoirs de l'enseignement. Je pourrais vous citer saint Thomas d'Aquin et plusieurs fameux docteurs du moyen âge.
Je vois avec beaucoup de regret s'introduire dans notre législation un esprit de nationalité exclusif et jaloux qui n'y figurait pas autrefois; vous l'avez déjà introduit dans la loi sur l'état militaire, et vous avez ainsi fermé la porte des armées françaises à des hommes qui auraient pu vous rendre la gloire des maréchaux de Saxe, de Lôwendahl et de Rantzau. Je conteste de toutes mes forces ce principe qu'a émis M. le duc de Broglie, que ce qui est possible sous une monarchie absolue ne l'est pas sous un régime de Uberté.
' M. Mickiewicz.
DENSEIGNEMENT. 469
L'article fut renvoyé à la commission.
Le lendemain, le rapporteur, M. le duc de Broglie, ^proposa de donner au ministre la faculté d'autoriser l'ouverture de cours publics par des étrangers. Mais il déclara qu'il n'avait pas paru pos-^ sible à la commission d'accorder à des étrangers non naturalisés le droit de fonder des établissements dont la clôture ne pouvait être prononcée que par une décision légale. M. le baron Charles Dupin combattit cette restriction. M. Villemain, ministre de l'instruction publique , fit observer qu'il y aurait de graves inconvénients à autoriser un étranger à fonder un établissement coûteux et de création difficile, alors qu'il pourrait être éloigné du territoire par une simple décision administrative.
M. le comte de Montalembert lui répondit :
Je ferai remarquer à la Chambre que l'état de choses que M. le ministre expose comme étant si funeste aux étrangers n'est autre chose que celui qui existe aujourd'hui pour tout le* monde. M. le ministre de rinstruction publique est certaine- ^ ment autorisé à permettre à un étranger d'ouvrir un établissement d'instruction publique dans l'état actuel, et de môme M. le ministre de l'intérieur a le droit de le renvoyer de France. Cet étranger se trouve précisément dans l'état que M. le rapporteur et M. le ministre de l'instruction publique exposaient tout à l'heure, c'est-à-dire courant la chance dl perdre les frais de son établissement à la suite de son expulsion. Maintenant, que l'autorisatiou préalable se trouve supprimée par cette loi, le ministre de l'instruction publique pourra-t-il, en vertu de cette loi, autoriser un étranger à ouvrir un établissement d'instruction publique 7
M. LE MINISTRE DE L'INSTRDGTION PUBUQUE. Nou!
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Eh bien donci alors vous empirez par votre loi la position actuelle des étrangers, sous • prétexte de leur rendre service, de les dérober aux dangers et aux pertes qu'entraînerait leur expulsion possible. J'ajouterai, ainsi que M. le baron Dupin, que nous nous écartons tout à fait de nos traditions nationales. Comme il l'a fort bien dit, l'habitude de la France a été de donner l'asile le plus siir et le plus glorieux aux proscrits de tous les pays. Toujours la
France a accordé à ces proscrits non-seulement Iliospitalité, mais tout ce qni ponvait leur donner Tespoir de retourner dans leur patrie et de profiter des chances de Tavenir. C'a été là une des gloires de la France; elie remonte trcs-haot. A la suite des révolutions d'Angleterre, nous avons vu se fon« der en France des collèges écossais, irlandais, anglais, poar les edfants des proscrits et des réfugiés de ces pays. lU ont survécu à la révolution, l'empereur les a maintenus, et je crois qu'il existe encore plusieurs de ces établissements sous la surveillance de M. le ministre de l'instruction publique. Je demande quelle sera la position de ces établissements, et je demande, en outre, quel beau progrès il y aura, quand, à la suite d'une loi faite, à ce qu'on prétend, pour donner la liberté, vous aurez privé les étrangers du droit que l'ancien régime et la monarchie absolue leur concédaient?
L'amendement de M. le comte Beugnot fut rejeté. La rédaction proposée par la commission, comme addition à l'article 32 do projet, fut adoptée.
(Extrait da Jr<mtieiir da S7 avril aa 7 mai 1844.)
CHAMBRE DES PAIRS
Salto é9 la dlscnssion de la loi mur Ve»m9igmeaammt •ceondalre.
Séance da 8 mai 1844.
Ainsi qu'il a été dit plus haut, le projet exigeait des citoyens qui voudraient ouvrir des établissements d'enseignement secondaire Taffirmation écrite et signée de n'appartenir à aucune congrégation religieuse, non légalement établie en France. La commission proposait la rédaction suivante :
« — De n'appartenir à aacnne des congrégations religieuses prohibées par l'art. 1" de la loi du 19 février 1790, et par les articles 1, 3, 4 du décret . du 3 messidor an XII, et qui n'ont pas depuis été autorisées ou rétablies conformément aux lois. »
Dans la séance du 8 mai, M. le duc d'Harcourt présenta un amendement qui consistait à effacer de l'article 4 du projet le paragraphe relatif à cette affirmation.
L'amendement, combattu par M. Bourdeau» fut soutenu par M, le comie de Montalembert dans les termes suivants :
Messieurs ,
La question que ramendement de M. le duc d'Harcourt veut résoudre dans le sens de la liberté et du droit commun a dominé tout le débat qui nous occupe depuis quinze jours. Dans les réponses qu'il ma fait l'honneur de m'adresser,
472 IJBERTÉ
M. le ministre de rinstruction publique a fait au moins douze ou quinze allusions à mon amour pour les jésuites; et la plupart des adversaires de la liberté d'enseignement ont résumé leur hostilité sous ce chef principal. Je n*ai pas encore touché jusqu'à présent à cette question; mais la Chambre s'étonnerait, ) en suis sûr, si je ne Tabordais pas, et si, en l'abordant, je ne la traitais pas devant elle avec cette entière franchise qui est une des conditions de ma nature. Laissez-moi dire en conmiençant que je ne suis ni l'élève, ni, comme on l'a dit, le chevalier des jésuites; je suis l'élève de l'Université, et je ne prétends être le chevalier de personne, si ce n'est de la religion et de la liberté. {Mouvements divers.) Aussi est-ce la liberté que je viens défendre devant vous, et la liberté la plus sacrée, celle de la conscience et de la vertu.
Deux mots d'abord sur ce que sont en général les congrégations religieuses, ou, pour parler plus exactement et oonmie parlent l'histoire et l'Église, les ordres religieux, que vous voulez exclure en masse de l'enseignement.
Permettez de très-courtes notions sur ce point à un homme qui, depuis dix ans, en a fait l'objet de ses études spéciales et approfondies.
Les ordres religieux. Messieurs, que vous condamnez préventivement et sans les entendre, sont un élément essentiel du libre développement de l'Église. Il y a eu des moines même avant la paix de l'Église, dans les déserts de la Thébaîde, depuis et partout, sous tous les régimes, dans tous les climats. Partout où le christianisme a été^prèché et reconnu, il a couvert le monde de monastères. Dans une foule de pays, en Allemagne, en Angleterre et dans les royaumes du Nord, la foi chrétienne a été introduite uniquement par des religieux. Ailleurs et partout, je le répète, jusqu'à la révo-
DKS ORDRES RELIGIEUX. 473
lution française , on a toujours yu TÉglise accompagnée d'ordres monastiques. C'est là le résultat incontestable de rhistoire de quinze siècles. Ce qu'on n'a vu nulle part et jamais, c'est une Église, comme l'Église de France, telle que vous la voudriez, c'est-à-dire bornée à des évèques et à des prêtres séculiers , et dépouillée de la force et de la gloire qu'elle a toujours trouvées dans le clergé régulier.
Quelle est l'origine d'un état de choses si universel? C'est le besoin impérieux pour certaines âmes, et inséparable chez elles de la foi même , le besoin d'aspirer à la perfection , d'obéir non-seulement aux préceptes, mais aux conseils de l'Évangile, de se dérober aux dangers de la vie ordinaire pour gagner plus sûrement la vie étemelle. La satisfaction de ce besoin est un droit insép«irable de la libre profession du catholicisme, comme vous le démontrent tous les évèques qui le réclament dans leurs mémoires. Vous en reconnaissez bien lajalidité pour les femmes, pourquoi la refuseriez-vous aux hommes? Ni l'Église ni la conscience ne reconnaissent cette distinction puérile, et l'histoire tout entière proteste contre elle.
Les ordres monastiques d'hommes ont rempli le monde de leurs travaux et de leur gloire ; ils ont été le fruit le plus pur et le plus fécond de l'enthousiasme religieux ; ils ont donné à l'Église ses plus grands papes, tels que saint Grégoire le Grand, Sixte-Quint, et Pie Vil lui-même; ses plus grands docteurs, tels que saint Bernard et saint Thomas d' Aquin ; ses plus saints évèques et ses plus ardents apôtres, tels que saint Anselme et saint Vincent de Paul.
Us ont rendu au monde , à la société temporelle, des services non moins signalés; au milieu des désordres et des ténèbres qui suivirent la chute de l'empire romain , ils ont été le phare qui indiquait aux peuples nouveaux , à vingt
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in^rations sQccessnrcs^ k lumière, la sécurité et la paix. Ils ont défriché la ii»ibé de TEurope, de la France surtoat, où plus de dnquaDte Tilles actuellement existantes doÎTent leur eiisience, leur nom même à des moines. Ces mêmes hom* nies^ qui maniaient si TÎ^oureusement la pioche et la charrue^ rentraient dans leurs cellules pour y cultÎTar toutes les branches de Tesprit humain. Ils tous ont axiser?é le dépôt et la tradition de toutes les sciences, tons les manuscrits des littémtures antiques, toutes les chartes et tous les documents de notre histoire nationale, en un mot tous les éléments de cette culture intellectuelle où leurs ennemis Tont chercher des annes contre eux. En outre, ils ont conservé et cultiTé tous les arts sans exception, et ils ont semé sur le monde des monuments gigantesques, d<mt les seules ruines excitent encore Tadmiration et la surprise.
Enfin, ils avaient trouvé le secret d'une charité si persévérante et si abondante à la fois, que le paupérisme n*est apparu dans le monde que depuis leur ruine. {Réclamations et murmures.) Messieurs, j'ai dit le paupérisme et non la pauvreté, et je maintiens que le paupérisme n'a paru que depuis la destruction des moines. Voilà ce qu'ils ont fait pour le monde pendant douze à quinze siècles. Et ils ont fait tout cela sans jamais employer la contrainte, par le seul empire de la liberté et de lamour, en vertu d'un seul principe, l'abnégation de soi pour Tamour de Dieu, avec une seule méthode bien simple, l'obéissance, et en vue d'un but imique, le salut de leurs âmes.
lih ! sans doute, il y a eu dans leur histoire des abus, des
i|(;gi';néralion8 funestes et quelquefois honteuses! Personne
V " -H . Mais est-ce que leurs adversaires auraient par
luvé quelque chose sous le soleil qui fut à l'abri
cl de la dégénération ? Est-ce que la propriété n'a
pas eu ses abus? Est-ce que la royauté n'a pas eu ses abus, et les plus effroyables de tous? Et aurait-il fallu supprimer pour cela ces institutions universelles? Oui , les institutions monastiques, comme tout ce qui est humain , ont subi de grandes et fâcheuses altérations; mais ces altérations provenaient presque toujours, non pas de leur nature même, mais de l'influence nuisible de l'esprit laïque sur elles, et surtout des usurpations du pouvoir temporel. Ce qui est incontestable, c'est qu'il n'y a pas d'institutions humaines qui se soient prêtées si facilement aux réformes les plus vigoureuses et les plus efficaces.
Voilà donc les services qu'ils rendaient à la société, selon le témoignage de l'histoire sincèrement consultée. Ils en rendaient un bien plus grand encore selon moi , en donnant une activité salutaire, un refuge assuré à tout ce qui n'était pas fait pour la vie ordinaire. Ce dont je les admire surtout, c'est d'avoir connu et pratiqué le secret d'apaiser tant de cœurs malades, corrigé tant d'imaginations déréglées, discipliné et fécondé tant d'ambitions dangereuses, au sein de ce qu'on a si bien appelé la paix du cloître.
Croit-on que tout cela serait si mauvais, si dangereux, au sein d'une société comme la nôtre , où tout travaille à surexciter l'ambition, l'imagination, le désordre intellectuel, et où rien ne suffit pour les calmer ou les régler ; où le bien-être matériel , les jouissances égoïstes et immédiates sont le but de toutes les cupidités; où ces vocations religieuses que vous voulez proscrire sont remplacées avec assez peu d'avantages, ce me semble, par ces 3,000 suicides que vous constatez tous les ans dans vos statistiques de la justice criminelle (2,586 en 1838, 2,747 en 1839, 2,814 en 1841)?
Or, s'il est un caractère commun à tous les ordres reli-
gieux, à très-peu d'exceptions près, c'est assurément la vocation de renseignement. Ils ont donné renseignement non pas en France seulement , mais partout ; non pas d'aujourd'hui, mais toujours. Us ont été les précepteurs de toute l'Europe chrétienne. Depuis le cinquième siècle jusqu'au treizième, ils ont donné exclusivement l'instruction publique et privée. Lorsque plus tard les universités commencèrent à fleurir, les ordres religieux continuèrent à enseigner collatéralement, et ce fut le temps de leur plus grande splendeur en France ; ils continuèrent à le faire dans tous les pays jusqu'à la réforme et à la révolution française. C'est donc un fait entièrement nouveau et unique, que cette interdiction de renseignement aux ordres religieux qui en ont été les fondateurs parmi nous; pendant huit siècles ils ont conservé au monde, eux seuls, l'instruction publique comme un dépôt sacré; pendant six autres siècles, ils l'ont exercée comme un droit bienfaisant et incontesté; et maintenant on veut qu'eux seuls en soient exclus! Telle est la justice et la reconnaissance des modernes !
Et on veut cela, pourquoi? non pas tant peut-être par haine des ordres religieux en général (on se borne à oublier leurs services et à les calomnier dans l'histoire] ; mais par haine et par peur des jésuites, c'est-à-dire de Tordre qui , dans les temps modernes , a joué le rôle le plus éminent dans l'enseignement. Je dis dans les temps modernes, car les bénédictins ont fait bien plus, et pendant bien plus longtemps encore, pour la culture de l'esprit humain. Mais si les bénédictins et les autres religieux ont été souvent massacrés par les peuples barbares qui les rencontraient, eux et leurs collèges, sur leur chemin , on ne voit pas que la plus barbare de ces nations ait jamais songé à leur interdire l'enseignement. Ce raffinement de despotisme était réservé à la
philosophie moderne, et n'a dû atteindre que les jésuites. C'est leur distinction spéciale et leur gloire !
L'honorable M, Cousin , que je me réjouis de voir revenu parmi nous, a dit : « On fait sourire ou frémir ceux qui ont quelque connaissance de ces matières, lorsqu'on parle du génie des jésuites pour l'éducation. »
Le chancelier Bacon , qui n'avait peut-être aucune connaissance en ces matières, mais à qui l'honorable M. Cousin ne refuserait pas une certaine compétence en philosophie, a dit : c( Quant à ce qui regarde Fart d'instruire la jeunesse, le plus court serait de dire : Voyez les écoles des jésuites ; car parmi les établissements de ce genre nous ne voyons rien de mieux : Consule scholas jesmtartim ; nihil enim quod in usum venitj his melius '. »
Descartes, dont M. Cousin ne voudrait pas non plus récuser la compétence, et qui était élève des jésuites, leur a rendu le même témoignage (dans sa lettre 90), et dit : « Parce que la philosophie est la clef des autres sciences, il est très-utile d'en avoir étudié le cours entier comme il s'enseigne dans les écoles des jésuites. Je dois rendre cet honneur à mes anciens maîtres, de dire qu'il n'y a aucun lieu du monde où je juge qu'elle s'enseigne mieux qu'à la Flèche. »
Et Voltaire, qui n'est certes pas celui des élèves des jésuites qui leur fasse le plus d'honneur [on rit)^ mais qui certes avait une profonde intelligence des règles du goût et de l'étude, a dit : « Rien n'effacera de mon cœur la mémoire du père Porée, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l'étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons étaient pour
De Àugmeniiê fciei»!., lib. IV, cap. iv.
nous des heures délicieuses; et j'aurais voulu qu'il eût été établi dans Paris, comme dans Athènes, qu'on pût à tout âge assister à de telles leçons. Je serais revenu souvent les entendre. » Et ce sont là les leçons qu'on vous demande, Messieurs, de proscrire!
M. de Chateaubriand, qu'on peut citer sans difficulté après Bacon et Descartes, a dit : « L'Europe savante a fait une perte irréparable dans les jésuites. L'éducation ne s'est jamais relevée depuis leur chute. » Et à l'époque même où il écrivait cela , sous l'empire, Napoléon disait : « Je sens que les jésuites ont laissé , sous le rapport de l'enseignement, un grand vide. »
Ainsi Bacon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand et Napoléon, tous d'accord! Ce sont là. Messieurs, de grandes autorités, et qui valent peut-être celle de l'honorable M. Cousin. Si on se trompe en ayant la même opinion qu'eux sur le mérite des jésuites, au moins faut-il avouer qu'on se trompe en bien bonne compagnie. {Mouvement.)
Mais, nous ditK)n , tous ces éloges ne s'appliquent qu'au premier siècle de l'existence des jésuites, siècle d'héroïsme, de sainteté, de gloire. L'honorable M. Cousin vous l'a dit, en traçant l'autre jour un tableau magnifique de ce siècle. D'abord cette réserve est parfaitement inexacte, car Voltaire et Napoléon ne parlaient pas du premier, mais bien du dernier siècle de rinstitut« En outre, si ce premier siècle était tellement irréprochable, comment se fait-il que précisément alors, quinze ans après saint Ignace, au temps même de saint François-Xavier, l'université de Paris, dont vous vous prétendez successeurs, leur fermât sa porte, les poursuivit devant le parlement? Comment se fuit-il que précisément alors, pendant tout ce premier siècle, si admirable et si fécond selon vous, les Pasquier, les Dumoulin, et autres légis-
tes, les aient accablés de leurs accusations? Us ont été mieux défendus, mais non pas plus attaqués, alors que depuis; et s'ils étaient irréprochables alors, il y a tout lieu d'en conclure que les invectives de leurs modernes adversaires n'ont guère plus de fondement.
Ainsi donc, l'Université d'alors, qui avait en commun, je le reconnais, avec l'Université moderne la haine de toute concurrence, repoussait les jésuites précisément à cause de leur mérite, comme elle avait repoussé, trois cents ans plus tôt, saint Thomas d'Aquin, que M. Cousin veut bien appeler un homme éminent pour son siècle, et comme elle repoussa depuis Descartes, qui a aujourd'hui tant de partisans, dont on a tant parlé dans cette enceinte depuis quelques jours, et qui, par parenthèse, fut traité par ses adversaires contemporains de jésuite en robe courte, ce qui peut servir de consolation à ceux qui , plus modernes que lui et surtout moins illustres, n'ont avec lui de commun que d'être qualifiés ainsi. {Hilarité.)
Je ne viens pas ici relever toutes les accusations injustes dont les jésuites ont été l'objet. Mais il en est deux qui , ayant été tout récemment portées à votre tribune, ont acquis par cela même un degré d'autorité qu'il importe de leur ôter.
La première est celle que j'ai été stupéfait, je l'avoue , de retrouver sous la plume de M. Cousin : il a dit l'autre jour devant vous, non plus dans la chaleur de l'improvisation qu'il manie si bien , mais dans son discours écrit , que les constitutions des jésuites prescrivaient , en fait d'études philosophiques, de passer toutes les questions sur Dieu : Prœter^ eantur quœstiones de Deol Or, savez-vous Messieurs, ce qui se trouve dans le texte même des constitutions invoquées par M. Cousin? le voici : je le prends dans un exemplaire
qui n'est pas suspect, car c*est celui même qui a servi au parlement de Paris pour dresser son arrêt de 1762. Non pas du tout : c( Qu'on passe toutes les questions sur Dieu ; » et rien de plus : mais, « que dans la métaphysique on passe celle des questions sur Dieu et sur les esprits, qui dépendent en tout ou en partie de la révélation: In metaphysica quœs^ tiofies de Deo et intelligentiis^ quœ omnino aut magnopere pendent ex veritatibus divina fide traditis^ prœterean-' tur^. » C'est-à-dire que l'on suit la règle tracée, vantée, défendue par l'honorable M. Cousin lui-même, tous ces jours-ci devant vous I que l'on enseigne une métaphysique, non pas contraire à la révélation , mais en dehors d'elle , mais indépendante d'elle, et apportant au secours de la yérite révélée les démonstrations auxquelles on arrive par la seule raison !
A coup sûr, j'absoudrai l'honorable M. Cousin du soupçon même d'avoir voulu mutiler ou falsifier des textes pour combattre ses adversaires; mais je lui reprocherai, à lui, qui n'est pas seulement un très-éloquent philosophe, mais encore un très-habile philologue, je lui reprocherai d'avoir emprunté sans la vérifier, pour la porter à votre tribune, une citation à un pamphlet calomnieux , où presque tous les textes cités sont falsifiés , comme vous venez de le voir. Et puisque nous sommes sur le terrain d'Escobar, on m'avouera qu'ici, du moins, l'escobarderie n'est pas du côté des jésuites. {Hilarité générale.)
Mais voici. Messieurs, une autre preuve de l'extrême inadvertance avec laquelle les hommes les plus graves répètent les accusations les moins fondées quand il s'agitde jésuites. L'honorable M. Passy, cet ancien ministre, cet homme toujours si
' iMl. 5oc. Jcf M t. U, p. 194; éJit. de Pragae, 1757.
grave et si modéré, est venu tous dire que dans une histoire de France arrangée par les jésuites, l'empereur Napoléon était désigné comme le marquis de Bonaparte , lieutenant général des armées de Louis X VIII.
M. Passt. Je demande la parole.
M. LE COMTE DE MoNTALEMB^RT. Eh bien! Messicurs, j'ai l'honneur de vous déclarer qu'il n'en est rien ; que cette falsification stupide de l'histoire n'a jamais existé. Si elle avait été faite, elle prouverait assurément bien peu en faveur de l'habileté et de la finesse qu'on reproche tant aux jésuites ; mais le fait est complètement controuvé. L'histoire dont on parle a été stéréotypée ; elle a été imprimée peut-être à plus de cent mille exemplaires; elle a circulé et circule encore partout. L'auteur, qui vit encore, déclare sur sa parole de prêtre et d'homme d'honneur qu'il n'a jamais écrit une ligne de ce qu'on lui impute. Voici les deux éditions princeps de ce livre, qui datent de 1810 et de 1816. Il s'y trouve une foule de jugements contraires à la gloire impériale et à l'impartialité historique, je le reconnais; mais c'était la mode du temps. Et si l'on voulait récriminer, les récriminations de ce genre atteindraient bien plus haut que l'obscur jésuite; elles atteindraient des hommes que nous respectons tous, et qui cédèrent comme les autres à la réaction politique. Mais ces éditions ne contiennenf aucune trace de ces falsifications absurdes. On y lit en toutes lettres : Napoléon Bonaparte, proclamé empereur sous le nom de Napoléon, puis sacré par Pie VU; et toute son histoire y est racontée en détail. Personne ici, à coup sûr, n'a jamais vu un exemplaire de cette histoire de France avec cette étrange transformation de l'empereur Napoléon en marquis. Et si on pouvait découvrir quelque part un exemplaire où elle se trouvât, je dirais hardiment qu'elle y a été intercalée par quelque ennemi des jésuites,
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et que cette intercalation ne saurait étonner ceux qui, comme moi, ont vu de leurs propres yeux, en 1830, des lithographes représentant les jésuites faisant Texercice à feu dans les cours de Montrouge, a6n d'apprendre à combattre le peuple de Paris. {Rires et mouvements divers.) Oui, Messieurs, je laî vu; et c'est ainsi, Messieurs> qu'on écrit l'histoire, non pas chez les jésuites, mais contre les jésuites. Ceux qui ont fait et mis en vente de pareils dessins sont bien capables, j'espère, d'avoir supposé cette histoire du marquis de Bonaparte, pour mieux déshonorer les victimes de leur haine.
Mais, vous dit-on sans cesse, pourquoi donc tant tenir aux jésuites? La religion ne peut-elle pas se passer des jésuites, et ne peut-on pas défendre l'une sans les autres? Mon Dieu ! Messieurs , faut-il vous dire ce qui nous attache tant aux jésuites? Eh bien ! ce sont précisément la noirceur et l'acharnement des attaques dont ils sont l'objet, des calomnies qui les poursuivent. Quel est le cœur généreux et délicat qui , en voyant des hommes qui sont ses frères et les prêtres de sa foi, ne se sente impérieusement excité à les défendre! Ce qui nous attache à eux ! mais c'est la haine violente qu'ils inspirent à tous les ennemis de l'Église. Je ne veux pas affirmer que les adversaires des jésuites soient tous ennemis de l'Église , mais je n'hésite pas à dire que les ' ennemis de l'Église sont toujours et avant tout adversaires des jésuites. C'est toujours sur eux que portent les premiers coups, et c'est là ce qui les désigne à l'estime et à la confiance des catholiques comme une avant-garde et un des corps d'élite de l'Église. Les plus sincères de nos adversaires l'ont franchement avoué : (( Le jésuitisme, a-t-on dit, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et d'odieux dans les tendances d'une religioh dégénérée. En dépit des dis-
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tinciions que 1 on établit entre le clergé français et les pères de la foi, tout le monde sent bien ce qui est au fond de cette querelle : il s'agit en réalité de savoir qui l'emportera du catholicisme ou de la liberté '. »
Cette conviction, avouée par les adversaires du clergé, s'est peu à peu fait jour parmi nous, qui sommes les enfants et les fidèles du clergé. C'est là, s'il faut vous le dire, ce qui m'a moi-même converti. Car moi aussi j'ai eu besoin d'être ^ converti aux jésuites. Quand j'étais élève de l'Université, sous la Restauration; quand je suivais le cours de MM. Villemain et Cousin à la Sorbonne, moi aussi je criais contre les jésuites, et au milieu de mes camarades incrédules, je mettais ma foi de chrétien à couvert de mon antipathie pour les jésuites, comme cela arrive encore à bien des gens dans le monde.
Mais quand je suis entré dans la pratique des choses, quand j'ai vu, dans le monde et dans l'histoire, que dans tous « les pays, depuis le Paraguay jusqu'en Sibérie, tous les persécuteurs de l'Église, depuis le marquis de Pombal jusqu'à l'empereur de Russie, tous les degrés de l'erreur, depuis l'athéisme jusqu'au jansénisme, étaient tous d'accord contre les jésuites, conspiraient tous ensemble et partout leur ruine et leur proscription; quand j'ai reconnu, dans les luttes religieuses de nos jours, les mêmes symptômes sur une moindre échelle; oh! alors, me suis-je dit, il faut qu'il y ait quelque chose dans ces hommes-là de sacré et de mystérieux qui explique et motive cette merveilleuse union d'inimitiés si diverses. Il faut qu'il y ait dans cet instmct de la haine, toujours si clairvoyante, quelque chose qui indique que c'est par là qu'on arrive au cœur même de l'Église.
* Revue tndipendanu par MU. Pierre Leroux, G. Sand, etc.
Voilà pourquoi je suis devenu le partisan et Tadmirateur des jésuites, après avoir été leur adversaire. Et, grâce au ciel, je ne suis pas le seul qui ai suivi cette voie. Vous avez entendu ce que vous a dit Tautre jour M. le comte Beugnot. Vous avez devant vous le vice-président de votre
' assemblée, le chef de la cour royale de Paris, Tauteur principal des fameux arrêts de 1826, M. le baron Séguier, qui
' s*est associé aux amendements favorables aux jésuites. Et vous avez pu lire ce qu'a écrit en faveur de leur existence, sous la Charte de 1830, ce savant jurisconsulte, cet intègre ministre, M. de Vatimesnil , qui a été le collègue de M. le comte Portalis et de M . le comte Roy, lorsque les ordonnances de 1828 ont été rendues, et qui a été celui de l'honorable M. Bourdeau jusqu'à Tavénement du ministère Polignac.
Mais, dit-on , les jésuites ont commis de si grandes fautes !
^ Qu'ils aient commis certaines fautes de direction lorsqu'ils ont été mêlés aux affaires politiques, je ne le nie pas ; et comme je déteste cordialement tout ce qui , de près ou de loin, tient au despotisme, je réprouverai formellement tout ce que les jésuites ont fait dans cette ligne, lorsqu'on pourra me démontrer l'exactitude des reproches qu'on leur a bits sur ce sujet. Mais en les supposant tous fondés , qui donc n'a pas commis de ces fautes? Et quelle est l'assemblée, quelle est la dynastie, quel. est le corps constitué qui en ait commis aussi peu que la compagnie de Jésus, et qui surtout ait racheté ses Coiutes par de si éclatants mérites? Sans doute les jésuites ne sont pas infaillibles ; selon les croyances catholiques, l'Église seule et infaillible. Mais l'Église a précisément usé de son infaillibilité en leur faveur, elle qui les a créés, elle qui s'est servie d'eux dans les deux mondes pendant trois siècles, elle qui les a rétablis après la plus odieuse
persécution , et qui , de nos jours encore, canonise leurs enfants et les expose sur ses autels à notre vénération.
Oui, rinfaillible Église a fait pour eux plus que pour aucun autre ordre moderne; dans la plus auguste de ses assemblées, dans le dernier de ses conciles généraux, à Trente, elle a donné solennellement à la société de Jésus une indestructible approbation ; et si depuis un pape, vaincu par la violence et Thypocrisie, Ta supprimée sans la condamner (notez bien : sans la condamner) ; un autre pape, Tauteurdu concordat, Ta rétablie, et dix-neuf papes lui ont décerné publiquement et officiellement les plus magnifiques éloges. Je ne sache pas au monde un corps ou une institution qui réunisse de semblables droits au respect et à la confiance de tous ceux qui reconnaissent Tautorité de l'Église. Et je voudrais que ceux qui se montrent animés tout à coup d'une si touchante docilité envers le saint-siége, quand ils citent le bref de suppression rendu par Clément XIY, fussent également dociles à l'autorité de Paul III, qui a créé les jésuites, de Pie VII , qui les a rétablis, et des dix-sept autres papes qui les ont si constamment protégés et approuvés.
On parle de leur suppression au dernier siècle. Âh ! c'est ici. Messieurs, que je voudrais que le temps me permit de vous raconter en abrégé cette grande iniquité; je voudrais vous citer les protestations unanimes de l'épiscopat français dans ses assemblées de 1761 et 1762, les regrets éloquents de d'Alembert et de Lalande , et vous faire juger ainsi de l'étrange courage avec lequel M. le ministre de Tinstruction publique a pu dire dans son exposé des motifs q\x'aucune voix accréditée ne s'éleva pour les défendre. Notre ancjen collègue, le marquis de Lally-Tolendal, était plus juste lors- (|u'il écrivait sous l'empire, en 1806, « que la destruction
i)|6 UBEBT^
<le« j/;i^uite5 fut une aflaire de parti et non de jmikse; que ce fut un triomphe orguâlleux et TÎndicatif de raotorité judiciaire sur Tautorité ecclésiastique et même sur raulorité royale. •« Que les motifs étaient futiles, que la perséoiitîoD devint tnrbare; que l'expulsion de ]duneurs milliers de sujets hors de leurs maisons et de leur patrie, pour des métaphores communes à tous les instituts monastiques, pour des bouquins ensevelis dans la poussière, et dans un siècle où tous les casuistes avaient professé la même doctrine, était Tade le plus arbitraire et le plus tyrannique qu*<m puisse exercer; qu'il en résulta généralement le désordre qu'entraîne une grande injustice, et qu'en particulier une plaie incurable fut faite à l'instruction publique, n
Je voudrais encore vous montrer le pape qui les avait saarifiés à l'iniquité mourant dans le désespoir, et s'écriant : Je l'ai fait malgré moi : Compulsus feci! Mais le temps me presse; et j'aime mieux vous renvoyer à l'ouvrage récemment publié par votre collègue M. le comte Alexb de Saint-Pricst, précisément sur cette suppression même. C'est l'œuvre d'un adversaire ; mais il est de ces adversaires spirituels et instruits avec lesquels il y a toujours quelque chose à gagner. Lisez-le donc, Messieurs, et vous y verrez la honteuse origine et les odieux détails de la plus grande iniquité des temps mode mes : vous y verrez les lettres où madame de Pompndour [oh! oh!) fait le procès à ces jésuites si intrigants et si courtisans, parce qu'ils ne voulaient pas tolérer ses relations avec Louis XV; vous y verrez les motifs ignobles et frivoles qui ont armé les puissances contre eux , et vous ne flnirez pas cette lecture, j'en suis sûr, sans vous SQulir le cœur rempli de pitié et de respect pour les victimes, et rempli d'indignation et de mépris pour les bournuuix.
On a dit encore, et même dans cette enceinte, on a dit que l'existence des jésuites était incompatible avec la liberté publique. Mais, Messieurs, était-ce donc un esprit de liberÉé que celui qui les a fait supprimer au dernier siècle? Était-ce la liberté que représentait madame de Pompadour en les poursuivant? La liberté de Tadultère, oui; mais non certes la liberté politique. Était-ce la liberté que défendaient ces parlements qui les ont condamnés, ces magistrats persécuteurs {murmures), violateurs permanents du sanctuaire de la conscience, qui faisaient un jour brûler les livres des philosophes par la main du bourreau , et le lendemain faisaient porter le bon Dieu entre deux fusiliers , par des prêtres récalcitrants, pour administrer par arrêt les sacrements à ceux à qui rÉglise les refusait? Était-ce encore un champion de la liberté que le marquis de Pombal, qui prétendait réconcilier la France avec l'inquisition, et qui déshonora le Portugal par les aflreux supplices et par les tortures hideuses qu'il infligeait à ses victimes? Était-ce encore un esprit de liberté qui dictait à Charles III la pragmatique qui supprimait les jésuites, et qui, selon M. de Saint-Priest, ordonnait à tous les Espagnols de garder sur ce sujet le silence le plus absolu? tt Toute controverse, y est-il dit, toute déclamation, toute critique, et même toute apologie de la mesure sera réputée crime de lèse-majesté, parce qu'il n'appartient pas aux particuliers de juger et d'interpréter les volontés du souverain. » Voilà, Messieurs, quel était l'esprit qui présidait à la suppression des jésuites. Si c'est là la liberté, j'avoue volontiers qu'elle ne saurait être invoquée par leurs défenseurs : mais il n'en est rien heureusement, et leur gloire sera d'avoir succombé, non pas sous les coups de la liberté, mais sous les derniers excès du plus odieux despotisme.
Et aujourd'hui , cette prétendue incompatibilité des je-
suites a^ec les libertés publiques est-elle plus soutenable? Je ne le pense pas, et j'ose dire que c'est une assertion des plus gratuites, et qui n'a pas même pour elle l'apparence de la vérité en présence des faits si patents et si universels qui démontrent que, si l'existence des jésuites est incompatible avec quelque chose , c'est avec le despotisme , et surtout avec ce despotisme hypocrite qui se déguise sous le nom de liberté. En effet , dans l'état actuel du monde, il n'y a rien de mieux constaté que l'existence des jésuites dans tous les pays qui possèdent la vraie liberté. Il y a trois nations qui jouissent, à coup sur, de libertés publiques bien autrement étendues que celles de la France : l'Amérique, la Belgique et l'Angleterre. On peut admirer plus ou moins, désirer ou repousser plus ou moins, les institutions de ces trois .pays; mais on ne peut nier que tous trois jouissent d'une liberté tout autrement illimitée que celle de la France.
£h bien! dans ces trois pays, et de plus en Suisse, en Hollande même, dans les républiques espagnoles de l'Amérique méridionale, dans le Guatimala où ils fondent en ce moment une colonie, partout enfin où il y a une liberté réelle et sincère, les jésuites existent, libres, tranquilles et prospères, avec leurs vœux et leurs collèges; et nulle part, et à aucune époque , on n'a pu leur reprocher la moindre tentative, la moindre opposition contre les institutions libérales de ces royaumes et de ces républiques, institutions qu'ils invoquent, au contraire, comme l'unique sauvegarde de leurs droits.
Et ces collèges. Messieurs, remarquez-le, sont en partie peuplés par de jeunes Français, exclus de la patrie par d'injustes législateurs qui , parfaitement satisfaits pour euxmêmes de l'éducation qu'ils trouvent en France, refusent
à leurs concitoyens le moyen d'élever leurs enfants comme Us Tentendent. Oui , plus de douze cents jeunes Français, appartenant tous à des familles aisées et considérables, c'està-dire presque le quart du nombre des pensionnaires que rUniversité élève dans ses collèges royaux , vont chercher à l'étranger l'éducation religieuse, et rendent témoignage au ciel et à la terre des préjugés et de l'intolérance qui régnent encore parmi nous, et de la servitude que l'on déguise sous le nom de liberté.
Croyez-vous que cet exil forcé par lequel ils commencent la vie soit une bonne école pour leur apprendre à aimer et à respecter des lois qui violentent la conscience de leurs pères et leur interdisent l'accomplissement du premier droit dé la paternité, le libre choix de l'éducation de leurs enfants? Et pour parer à cet inconvénient , irez-vous inventer de nouvelles restrictions, et interdire, comme cela se pratique en Russie et en Autriche, aux pères le droit de conduire leurs enfants hors du royaume? Eh! vous ne serez pas les premiers à entrer dans cette voie, ni les pitfmiers à vous en repentir. Les Anglais l'avaient déjà fait dans cet affreux code pénal contre les catholiques d'Irlande, qui les a si longtemps déshonorés; et vous savez si cela leur a réussi. Le roi Guillaume des Pays-Bas défendait aussi aux Belges de venir se faire élever en France; et vous savez où cela Ta conduit. Vous ne pouvez prendre aucune de ces mesures restrictives jsans entrer dans la voie qui a conduit des pouvoirs aussi habiles que vous à leur ruine ou à une déconsidération pire encore que la ruine.
Eh quoi ! Messieurs, c'est au moment où dans toute l'Europe on abolit ces vieilles lois, ces vieux usages qui violaient l'asile de la conscience pour y puiser des motifs de proscription et d*exclusion ; où l'Angleterre a renoncé depuis long-
temps à cette loi du test que citait l'autre jour M. Hossi ; c'est ce moment-là que vous choisiries pour souiller vos codes par une disposition de cette nature! Vous allez de nouveau établir des distinctions odieuses entre les différentes classes de Français! Vous maudissez à juste titre les odieuses vexations qui sont nées dans notre histoire antérieure de l'imposition de certains formulaires, et vous invoquez, vous appliquez vous-mêmes des mesures semblables I Vous qui , l'autre jour, respectiez dans votre loi sur la chasse l'inviolabilité du domicile matériel , jusqu'au point de tolérer derrière les murs d'un parc ce que vous interdisiez au dehors, vous voilà qui pourchassez la foi et le dévouement religieux jusque dans le cœur du prêtre! Vous renversez les murs de ce domicile inviolable et sacré qu'on appelle la conscience, pour en arracher une affirmation qui doit priver un citoyen du bienfait de votre loi! Vous exigez de lui ce que la loi n'exige de personne, qu'il se condamne de sa propre bouche ! Et vous ne voyez pas que par cette iniquité même vous lui rendez le plus bel hommage, que vous vous prosternez devant sa sincérité, et que, comme on l'a fort bien dit , vous le traitez comme Aristide, à qui on demandait / sans crainte, d'écrire sa propre sentence , tant on était sûr de la probité et de la véracité de celui qu'on voulait proscrire. [Mouvanent d* adhésion.)
Daignez encore, Messieurs, remarquer ce qui se passe autour de vous. La chaire chrétienne a toujours été une des gloires de la France, même sous le point de vue intellectuel et littéraire. Eh bien ! quel est le phénomène qu'elle vous présente aujourd'hui? Deux hommes, rivaux par l'éloquence, mais profondément unis par leur affection réciproque, par le but de leurs travaux , par l'analogie des révolutions de leur vie : l'un , dont la parole bondit comme un torrait in^pé-
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tueux , entraîne et terrasse par des élans imprévus et invincibles; l'autre, qui, comme un fleuTe majestueux, répand les flots de son éloquence, toujours harmonieuse et correcte : l'un qui domine et ébranle par Tenthousiasme, portant jusqu'au fond des cœurs les plus rebelles des éclairs de foi , d'humilité et d'amour; l'autre qui persuade et émeut autant par le charme que par l'autorité, et qui redresse les intelligences en purifiant les âmes; tous les deux, le dominicain et le jésuite, enchaînant successivement d'année en année, au pied de la plus haute des tribunes, des milliers d'auditeurs attentifs, charmés, surtout étonnés de s'y trouver; tous les deux rendant ainsi à la chaire française un éclat , une popularité et une gloire qu'elle n'avait pas connues depuis les jours de Massillon. Eh bien! ces deux hommes, l'honneur de la France catholique, ces deux hommes dont je chercherais difficilement les rivaux et surtout les supérieurs à aucune autre tribune, soit politique, soit littéraire, ces deux hommes, vous les proscrivez , vous les déclarez incapables d'être maîtres d'étude, vous leur refusez le droit que vous livrez au dernier de vos bacheliers, et cela dans une loi qui s'appelle une loi de liberté ! Vous les excluez de cet enseignement auquel se livrent impunément tels honunesque je ne veux pas nommer à côté d'eux, et qui ont soulevé tant de scandales ; vous les excluez , eux seuls : je me trompe, eux et les coupables flétris par la justice criminelle du pays, ou flétris au jugement de leurs concitoyens par leur immoralité notoire! Et pour quelle cause les excluez-vous? Leur capacité ne saurait être douteuse ; et d'ailleurs ils ne reculeraient eux et leui-s frères devant aucune condition de capacité. Est-ce donc leur moralité qui vous inquiète ? Ont-ils commis quelque délit? sontce des conspirateurs, des ennemis du repos public? Non, leur vie est aussi irréprochable que leur éloquence est éclatante :
ils ont passé partout en faisant le bien. Leur crime, le voici ! c'est (Savoir senti qu'il fallait mettre leur talent, leur énergie, eur déTouement, leur désintéressement même sous la sauvegarde d'un lien sacré ; c'est d'avoir juré à Dieu de rester chastes, pauvres et obéissants; c'est d'avoir renoncé aux trois grandes tentations de l'humanité, la chair, l'or et l'indépendance de la volonté : leur crime, c'est de s'être engagés, par des obligations spéciales et inviolables, et jusqu'à la mort, au service de Dieu et du prochain. Voilà leur crime! voilà pourquoi des législateurs d'un pays civilisé, qui se diseut chrétiens, et qui se révoltent quand on les qualifie d'incrédules, déclarent ces hommes dont je parle, eux et leurs pareils, incapa* blés de veiller sur l'enfance.
Je ne crains pas de le dire, on n'en ferait pas autant en Turquie. Non, si le père Laoordaire ou le père de Ravignan allaient ouvrir une école en Turquie, on ne la fermerait pas sous le seul prétexte qu'ils se sont voués à Dieu par ces trois vœux cpii depuis quinze siècles ont enfanté tant de merveilles.
Et qui donc a dit aux auteurs de cette exclusion que ces hommes n'ont pas derrière eux d'autres hommes qui leur ressemblent? Ils appartiennent tous deux à des ordres qui ont rempli le monde de leurs vertus, de leur génie et de leurs martyrs. Où a-t-on donc pris le droit de tarir le dévouement*, l'énergie, le talent, à leur source la plus pure et la plus féconde? Où donc a-t-on pris le droit de dire au nom de la France : J'ai assez de force, assez de talent, assez de dévouement comme cela; je n'ai plus besoin de rien : on dit que ces hommes ont tout cela; mais peu m'importe, je ne veux pas même en essayer : ils sont Français aussi ; peu m'importe encore; que le sein de la patrie leur demeure fermé! Ils réclament la liberté et l'égalité : que la liberté soit pour eux une chimère, la liberté un mensonge ; ou plutôt, qu'ils soient
libres comme les forçats libérés^ et égaux aux repris de justice. {Réclamations,) Oui , Messieurs , c'est bien cela : les forçats, les repris de justice et les moines : voilà les trois seules catégories que vous excluez.
Ah! Messieurs, est-il donc si difficile de tolérer ce que nous n'aimons pas? de laisser faire aux autres ce qui n'est pas de notre propre goût , mais ce que nul ne nous impose? N'aurons-nous jamais Tintelligence de ce qui n'est pas nousmêmes? N'y a-t-il rien au monde qui puisse nous faire pardonner une différence d'origine, d'opinion, de tendance? Quoi ! toujours et chez tous les vainqueurs, toujours l'exclusion, toujours l'intolérance! Mais quand donc comprendrons-nous qu'en blessant la liberté et la conscience de nos concitoyens, nous forgeons des armes contre notre propre liberté et noti-e propre conscience? et que ce glaive terrible de la violence et de la persécution, dont nous croyons toujours tenir la poignée, peut se tourner un jour contre nous-mêmes, et nou^ traverser à notre tour de sa pointe empoisonnée. {Mouvement.)
Ce qui me confond et ce qui m'attriste , c'est de trouver une mesure comme celle que nous repoussons, présentée au pays sous le couvert des hommes éminents que je vois siéger devant moi, sur le banc de la commission comme sur le banc des ministres; c'est de les voir céder, eux aussi, aux clameurs aveugles, aux menaces furieuses qui ont dicté cette disposition, que la loi présentée par M. Guizot en 1836 avait dédaignée.
Quoi! leur dirai-je, vous qui avez passé au pouvoir, et vous qui l'exercez encore, ces fureurs, ces clameurs, ces menaces, ne les avez-vous pas essuyées? N'avez- vous pas été, plus que personne en France, en butte à de pareils outrages? N'avez-vous pas vu s'ameuter contre vous tous les odieux mensonges, toutes les extrêmes ressources de cette haine, qui
ne ^oit rien, qui n'écoute rien^ qu'il faut assouvir à tout prix? Et où en seriez-vous si les hommes qui , tout en repoussant votre politique, savent rendre justice à vos personnes, s'étaient abaissés jusqu'à se rendre les instniments de ces passions et de ces mensonges? Et voici qu'à votre tour vous souffirez que des honmnes innocents, désarmés et cent fois plus irréprochables que ne sauraient l'être jamais des hommes publics mêlés aux orages de la vie politique, vous souffirez qu'ils soient victimes de l'iniquité que vous connaissez si bien? Le plus éloquent d'entre vous disait naguère avec un noble orgueil, qu'on aurait beau entasser injure sur injure, calomnie sur calomnie , qu'elles ne monteraient jamais au niveau de son dédain'. Et quand ces injures et ces calomnies s'adressent à de pauvres religieux, chez qui nul ne peut constater un seul acte ni une seule parole répréhensible depuis trente ans qu'ils sont en France, non-seulement elles atteignent le niveau de vos dédains, mais elles le dépassent, elles vous recouvrent, elles vous dominent, elles vous entraînent à leur suite! Ce que vous dédaigniez de faire il y a huit ans, vous le proposez, vous le défendez, vous y consentez aujourd'hui. Est-ce une preuve de force ou de faiblesse? est-ce un progrès en avant on en arrière? Les honnêtes gens , les gens de cœur répondront. Quant à moi, je cherche en vain le 6er vainqueur des injustes clameurs de la foule ; je ne trouve plus que leur écho, leur complice et leur docile instrument. Ah! s'il fallait encore après tant de leçons et tant de mécomptes une preuve nouvelle de la misère morale du pouvoir de nos jours et des tristes compensations de la grandeur politique, je n'en voudrais jias d'autre que ce cruel empire des circonstances qui rend les hommes les plus éminents de notre pays infidèles à
* M. Guizot, discours du 5M janvier 1S44, à la Chambre des dépatéi.
eux-mêmes , qui leur fait courber la tête sons des préjugés qu'ils ne partagent pas, subir le joug de passions qu'ils méprisent, et immoler à des haines surannées, à des déclama^ tions mensongères , à des calonmies mille fois réfutées , immoler rinnooence, la liberté et le dévouement, sur Tautel de la défiance, de la jalousie et de la peur. [Mouvements divers.)
M. Passy. Je demande la parole pour un fait personnel.
M. de Montalembert vient de déclarer que j'avais fait à la Chambre une citation inexacte.
Ce que je déclare, quant à moi, c'est que le livre auquel j'ai fait allusion existe, bien qu'aujourd'hui même il ne soit pas à la Bibliothèque royale, où la seconde édition et les éditions suivantes se trouvent, mais où la première n'existe pas, ou n'existe plus. Serait-ce la preuve qu'il a été pris quelque soin pour la faire disparaître? Je l'ignore.
Quant à l'esprit du livre, voici la seconde édition, et cellelà, elle s'est vendue longtemps et se retrouve encore dans les bibliothèques.
J'en lirai à la Chambre un seul passage....
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Je u'ai pas nié l'esprit du livre.
M. Passy. Elle verra dans quel esprit était donné l'enseignement auquel je fais allusion.
Je lis à la Chambre les réflexions très-courtes de ce livre sur les désastres de la retraite de Russie :
« Pour trouver une catastrophe qui y soit comparable, il faut remoDterjusqu-à Pharaon et aux six cent mille Égyptiens engloutis 4ans la mer Rouge. Que si Ton veut se rendre attentif aux vues de la Pi'ovidence, on reconnaîtra dans le désastre des Français le châtiment des dévastations, des massacres, des sacrilèges, des atrocités de toute espèce , dont se rendait coupable depuis vingt ans cette
496 i.lBKRTlt;
armée, toujours recrutée d'enfants de la révolution, et dévouée, moins encore que par habitude et par goût, à tous les genres de crimes et de forfaits. (Murmures.)
« La justice divine s'en était servie pour promener la terreur et la désolation sur toute TEurope. Dès que cette verge redoutable eut rempli sa mission, elle fut à son tour brisée par le souffle du Tout- Puissant, et elle disparut de la terre. Si Ton considère de plus que Dieu avait sur la France et sur la famille de saint Louis des vues de miséricorde, on concevra sans peine qu'il entrait dans l'exécution de ses desseins de les délivrer l'une et .l'autre d'une génération impie et sanguinaire qui, après avoir dévoré l'Europe, aurait dévoré son propre pays, et éternisé la domination du tyran dont elle étayait la puissance et servait les fureurs. »
Messieurs, je me borne à cette citation. Elle caractérise, comme je Tai fait moi-même, renseignement des jésuites. J*ai dit que renseignement de la compagnie de Jésus était mensonger; je laisse à la Chambre à juger si je me suis trompé. ( TrèS'bien ! très-bien ! )
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Cc quc vicut dc dire rhonorable M. Passy ne répond à rien de ce que j'ai dit moimême. [Réclamations.)
Une voix. Il répond a tout.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Permettez, c'est à mon tour maintenant.
J'ai dit expressément que je ne justifiais ni ne défendais ce livre ; j'ai dit qu'il était rempli de choses contraires au sentiment national et à l'impartialité historique; mais en même temps je me suis borné à faire observer qu'il ne contenait pas la falsification historique qu'on lui avait reprochée, et certainement, si cette édition avait existé, quand bien même l'exemplaire de la Bibliothèque royale aurait disparu, je ne sache pas, d'ailleurs, que la Bibliothèque royale appartienne aux jésuites [on rit) , on la retrouverait ailleurs.
Voilà ce que j'ai dit, et j'ajoute que si l'on voulait remonter aux écrits de 1815 et de 1816, non pas seulement aux écrits des jésuites, mais aux écrits et aux paroles des hommes les plus haut placés, des hommes qui avaient occupé sous l'empire les plus hautes positions et qui lui devaient tout, on trouverait sur l'empire, sur l'empereur, sur toute l'histoire des années précédentes, des choses bien autrement étranges et révoltantes encore que celles qu'il vient de citer.
Une voix. C'est très-vrai!
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Nc nOUS CngagCOUS doUC
pas dans cette lutte de récriminations sur ce qui a été dit et ^rit après la Restauration. Les blessés ne seraient pas tous du même côté.
(Extrait dn Bionitfur du 9 mai 1844.)
Le débat continua dans la séance du 9 mai. M. Guizot, ministre des affaires étrangères, et M. le comte Portalis combattirent l'amendement, qui fut soutenu par M. le comte Beugnot. M. le comte de Montalembert répliqua à M. le comte Portalis :
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT, de SU place. Messieurs... {Aux voix t aux voix t — Pariez I parlez I )
Je ne désirerais nullement faire violence à la Chambre ni prolonger inutilement ce débat. Si donc elle ne jugeait pas à propos d'écouter le peu de choses que j'ai à lui dire, je m'abstiendrais... {Non, non ^ parlez l)
Je désire seulement rectifier quelques-unes des réfutations que M. le ministre des affaires étrangères m'a adressées, et en même temps appeler Tattealion de la Chambre sur la véritable nature du vote qu'on lui demande, surtout depuis les additions funestes que la commission a apportées à l'article, et qui reproduisent les lois et décrets rendus sous d'autres régimes contre la liberté religieuse.
Malgré les réfutations et les reproches de M. le ministre des affaires étrangères, qui viennent d'ôtre répétés par M. le
(Kurrct. I. — > Discoarj. i. 32
> ■ comte Portails, je maintiens ce que j*ai dit sur rassimilation des religieux aux repris de justice et aux forçats libérés, en ce qui touche renseignement {réclamations)^ oui, je le maintiens, et je TOUS demande s*il peut en être autrement, lorsqu'il n'y a dans l'article même qui est en discussion que trois catégories d'exclus : ceux qui ont été condanmés par la justice, ceux qui ne peuvent pas obtenir des certificats de moralité par suite de leur immoralité notoire, et ceux qui appartiennent à des ordres religieux. Or, vous avez une Charte qui vous prescrit, qui vous ordonne de conférer à tous les Français un droit nouveau qu'on appelle la liberté d'enseignement. (Dénégafions,)
Comment I elle ne prescrit pas cela? Ne parlons pas ici dea conditions que vous croyez pouvoir y mettre : mais à coup sûr on ne niera pas que la Charte a prescrit de pourvoir à 1& liberté d'enseignement, et elle Ta promis à tous les Français, puisqu'elle commence par dire que « tous les Français sont égaux devant la loi. o Eh bien I vous allez établir pour une certaine catégorie de Français que vous désignez une incapacité dont il n'existe aucun exemple dans nos lois; vous allez lea exclure d'un droit commun, et vous vous autorisez, pour établir cette incapacité sans exemple dans l'exercice de toutes nos autres libertés, de la liberté de la presse, de la liberté des cultes, etc.; vous vous autorisez des actes, des arrêts, des édits émanés des différents régimes qui ont passé sur la France. Eh bien I je ne crois pas, quant à moi, que nous soyons astreints à obéir à tous ces édits de l'ancien régime, à tous ces arrêts da parlement de Paris, à ceux qui condamnaient au feu les jProvincialesàe Pascal, comme à ceux qui proscrivaient les jésuites. Si je vous lisais les motifs de ce dernier arrêt qu'on vous citait hier, je ferais éclater de rire la Chambre entière, tant ces motifs sont dérisoires et empruntés à un ordre d'idées en dehors de toutes nos habitudes intellectuelles. {Lisez l lisez!) Non, je respecte trop le temps et la dignité' de la Chambre pour le faire ; seulement, je dis que ces arrêts ne peuvent exercer d'autorité sur nous , sujets de la Charte de 1830.
Je ne crois pas même que les décrets et lois rendus sous
DES ORDRES REléGIEUX. - 499
la révolution et l'empire aient tons force de loi aujourd'hui, et je conteste leur validité, non-seulement parce que 1$ Charte garantit diverses libertés qui leur sont contradictoires, mais encore parce que dans son article 70 elle déclare que toutes les lois contraires à elle-même sont abrogées et non avenues : si cette abrogation ne comprend pas les vieilles lois contraires à la liberté religieuse et à la liberté d'enseignement, je ne sais vraiment pas à quoi elle peut s'appliquer.
Car, enfin, il faut s'entendre sur le sens de cette Charte sous laquelle nous avons l'honneur et le bonheur de vivre. Quant à' moi, j'ai toujours cru que la Charte n'était pas seulement le manifeste du parti vainqueur, rendu le lendemain de la victoire dans la seule vue d'exclure et de vexer les vaincus; j'ai cru que c'était une transaction; que c'était une concession faite pour tous les Français, et non pas seulement pour les Français d'une seule opinion; j'ai cru que c'était une constitution qui offrait à toutes les opinions un système de compensation; que, par exemple, si la Charte de 1830 ôtait à la religion catholique l'avantage qui lui était concédé par la Charte de 1814, d'être la religion de l'État, elle lui offrait, d'un autre côté, une compensation suffisante et légitime dans la concession de la liberté d'enseignement et dans le maintien de la liberté des cultes.
Nous catholiques, nous ne demandons pas autre chose; nous pensions et nous croyons encore, et c'est pour cela que nous avons prêté serment à la Charte, qu'elle garantirait à toutes les classes de Français sans distinction une liberté sincère, large, sociale et fraternelle. {Très-bien!) ^
Maintenant, au contraire, vous voulez en faire l'instrument d'une seule opinion, d'un seul parti? et c'est ce qui arrivera par le sens que vous allez donner à votre loi, qui, après tout, ne devrait être que. l'exécution, l'accomplissement de l'article 69 de la Charte. Certainement, vous en êtes les maîtres. Les pouvoirs législatifs chargés de cette interprétation, de cette apphcation de la Charte, peuvent, je le reconnais, user de cette mission en pleine liberté : mais je reconnais et je déclare en même temps que vous entrez par là dans une voie
pleine de dangers ; et il y en a surtout deux, parmi ces dangers, q^e je vous demande la permission de signaler très-brièyement.
Le premier danger, dont je ne dirai qu'un mot, c'est d'altérer la notion même de la constitution de l'État aux yeux des citoyens, aux yeux même des Français qui en font partie; c'est d'exaspérer, d'exciter les passions politiques en armant certaines opinions de l'autorité de l'État contre d'au> très opinions.
Qu'est-ce que c'est donc que cet État qu'on invoque toujours contre nous 7 Comme le disait fort bien bier M. le comte Beugnot, quel est l'individu, quel est le corps, quel est le pouvoir qui peut dire aujourd'hui en France : L'État, c'est moi? Mais aujourd'hui l'État, c'est nous; l'État, c'est tout le monde. Nous sommes tous intéressés au maintien du droit de l'État. Il ne faut donc pas s'armer de ce droit contre certaines classes, contre certaines catégories exclusives de citoyens.
Mais ce qui est plus grave, c'est que vous allez attaquer rÉgUse dans cet article qu'on vous demande de voter aujourd'hui. Ne parlons pas seulement des jésuites, mais des ordres religieux en général, que vous allez proscrire en ce qui touche l'enseignement. Et ici je demande la permission de relever, pour la réfuter, autant qu'il me sera possible de le faire, une expression de M. le ministre des aSaires étrangères, qui a dit que les congrégations religieuses étaient un fragment de l'ancien régime, et que, comme personne ne voulait plus de l'ancien régime, on ne voulait pas non plus de ses fragments. Il a eu ra||on de dire qu'en France on ne voulait plus de l'ancien régime , mais il a eu tort de dire que les congrégations religieuses étaient un fragment de l'ancien régime.
Non, Messieurs, les ordres religieux ne sont pas des fragments de l'ancien régime ; ce sont des fragments de l'Église catholique, et, si vous admettez l'Église catholique, vous devez admettre tout ce qui la compose, tout ce qui en est la conséquence. {Marques de dénégation,) Comment! Messieurs, est-ce que vous pouvez délibérer sur ce qui fait ou ne fait pas partie de l'Église catholique ? Non, certainement. Ëtes-vous com-
DES ORDRES REl^piEUX. * 501
pétents pour décider de ce qui entre ou n'entre pas dans Ten- * semble des institutions catholiques 7 {C'est vrai!) Noû, certes. Est-ce mon opinion personnelle que j'énonce devant vous? Nullement ; pour moi, je ne me pose en aucune façon comme docteur ou interprète de l'Église ; je ne reconnais d'autres juges en cette matière que le Pape et les évoques, et les évoques français spécialement pour ce qui concerne l'Église de France.
Or, que vous demandent les évèques frcmçais dans tous ces mémoires , dans tontes ces réclamations qu'ils vous ont soumis 7 Ils ont tous protesté solennellement contre cette exclusion des ordres religieux qu'on vous demande de voter. Est-ce là la réponse que vous allez faire à leurs réclamations 7 Est-ce là le gage de votre respect pour leurs vœux? Comment I tous demandent de ne pas proscrire de nouveau les ordres religieux en ce qui concerne l'enseignement, et vous allez formuler une nouvelle proscription, et cela en présence de l'article 69 de la Charte qui promet la liberté I C'est ainsi que vous respectez l'épiscopat et ses vœux.
En outre, vous empêchez le libre exercice de la foi catholique pour tous ceux qui croient que cet exercice consiste pour eux dans la profession de la vie religieuse et contemplative, qui ne peuvent trouver que là le salut et la paix. Après le vote de cette loi, le catholicisme sera restreint dans une portion essentielle de son existence. Vous nous aurez blessés au cœur, sachez-le bien : vous ne nous laisserez plus qu'un catholicisme restreint et humilié I
En ce qui touche les jésuites, je ne suivrai pas M. le ministre des affaires étrangères dans sa dissertation historique. Sur un point seulement, je relèverai une confusion d'idées qui l'a porté à mêler deux ordres de faits tout à fait distincts, n a dit que les jésuites avaient été institués pour maintenir l'autorité absolue de la foi et du pouvoir temporel contre le libre examen; qu'Us avaient livré ce combat; qu'ils s'étaient trompés et qu'ils avaient été battus partout.
Je le répète, M. le ministre a confondu deux choses tout à fait distinctes.
502 i.lBBRTÉ
L'autorité en matière de foi est une chose étemelle ; Tautorité temporelle est une chose très-passagère. L'autorité absolue en matière de foi, c'est l'essence môme du catholicisme. Ceux qui ne reconnaissent pas cette autorité abscdne, ceux gui professent la doctrine du libre examen, ce ne sont pas des catholiques; ils peuvent appartenir à toute autre religioB, mais ils ne peuvent pas être catholiques.
A côté de cela, l'autorité absolue du pouvoir temporel est une chose distincte. Que les jésuites aient défendu cette autorité temporelle, qu'ils l'aient défendue plus ou moins, je n'en sais trop rien, mais ce n'est certainement pas là ce qu'ils revendiquent aujourd'hui ; ce n'est pas pour cela qu'on les repousse.
Mais l'autorité absolue en matière de foi : oui, les jésuites l'ont défendue, parce qu'elle est la base de l'Église catholique. Oui, ils l'ont glorieusement défendue et servie ; et en cela, ils ne se sont pas plus trompés que l'Église elle-même et tous les autres catholiques qui lui sont restés fidèles. Ils n'ont pas été battus, comme on s'est plu à le dire ; ils ont sauvé la foi catholique dans une foule de contrées où elle était menacée au seizième et au dix-septième siècle; et ils ont fait cela au témoignage non-seulement de l'Église, mais d'historiens impartiaux^ d'historiens même protestants, qui reconnaissent que si l'Église catholique n'a pas succombé dans la moitié de l'Allemagne, c'est grâce aux jésuites. Us combattaient donc avec raison et avec succès pour le principe de l'autorité absolue de l'ÉgUse en matière de foi, tout à fait distinct du principe de l'autorité absolue en matière de pouvoir temporel.
£h bien ! Messieurs, croyez-vous que ce principe salutaire de l'autorité en matière de foi ne soit pas combattu de nos jours tout autant qu'au seizième siècle? Quant à moi, j'estime qu'il l'est mille fois plus encore ; il l'est non-seulement au sein de l'Église cathoUque, mais dans toutes les religions, chez les protestants tout autant et plus encore que chez nous. Par conséquent, s'il est vrai de dire que ce corps, dont on a tant parlé, a été institué pour défendre l'autorité en matière de foi, il faut bien reconnaître que sa mission n'est pas termi-
née, qa'il a encore plus à faire aujourd'hui qu'à aucune autre époque.
D'ailleurs, que vous demande-t-on pour eux? M. le ministre des affaires étrangères a paru vous faire la concession de l'existence de ces religieux comme citoyens; il a dit seulement qu'on ne pouvait pas les reconnaître comme formant une congrégation? Mais personne ne demande cela, personne, ni eux-mêmes, ni leurs défenseurs ne réclament la consécration légale de leur existence comme congrégation.
Et ici nous ne nous fondons pas sur de vaines théories, sur des principes impraticables ou non encore pratiqués, mais nous nous appuyons sur des exemples patents, contemporains, assez voisins de nous et assez nombreut pour être invoqués sans aucune crainte de réfutation ; nous nous fondons fiur tout ce qui se passe dans les ^àlys où régne la liberté réelle. M. le comte Portails, si je l'ai bien entendu, a dit que nous serions les premiers à donner un pareil exemple, si nous admettions ces corps religieux sans leur demander des garanties, entre autres celle de cette affirmation. J'ose dire qu'il s% trompe complètement; car nous serions les premiers parmi les peuples libres (je ne parle pas des monarchies absolues), nous serions les premiers parmi les gouvernements constitutionnels, à demander aux religieux, aux congrégations, des affirmations de cette nature.
Que la Chambre n'oublie donc jamais qu'en Angleterre, en Hollande, en Belgique, en Amérique, partout enfin où il y a des institutions libres, ces religieux n'existent que comme ils désirent exister en France, uniquement comme citoye"ns. Ils n'en formeront pas moins des congrégations rehgieuses au spirituel, dans le for de la conscience, mais au temporel ils n'existeront que comme citoyens.
Passez la frontière. Messieurs, et vous en serez convaincus ; vous les rencontrerez partout, en Belgique, en Hollande, sans ombre de privilège pour eux, mais aussi sans ombre de privilège contre eux. Cela leur suffit, et cela suffit à la liberté. Mais vous, au contraire, vous ne vous bornez pas à leur refuser les privilèges qu'ils possédaient autrefois et qu'ils ne ré-
clament plus, mais vous constitaez contre eux un privilège nouveau, un privilège odieux et complètement hostile à l'esprit comme k la lettre de la Charte de la France.
En résumé, Messieurs, on emprunte à deux ordres de choses, qui nous sont heureusement étrangers, les arguments et les précédents que Ton nous oppose : on nous oppose l'ancien régime, la monarchie absolue, d'une part, et la révolution, de l'autre. On emprunte des arguments contre la liberté des ordres reUgieux, des raisons d'État, de grandes raisons poUtiques, aux doctrines, aux autorités de l'ancien régime ; et on emprunte des précédents législatifs, ou soi-disant tels, aux époques de violence révolutionnaire. C'est là qu'on remonte pour introduire dans une loi dite de liberté , par amendement, par incident, par hasard, en quelque sorte, des dispositions arbitraires, étrangères à nos mœurs, hostiles à nos consciences, qui datent de la révolution, quelques mois seulement, notez-le bien, avant la constitution civile du clergé,, qui a produit le schisme !
^£h bien I Messieurs, je crois qu'entre l'absolutisme, d'une part, et la révolution, de l'autre, il y a une chose ^ c'est la liberté ! C'est sur ce terrain que nous vous demandons de vous placer en rejetant l'article.
Nous vous demandons de ne sanctionner ni l'absolutisme ni la révolution, mais la liberté I la liberté qui doit exister en France à la suite de la Charte de 1830. C'est sur ce terrain que j'ai convié hier le ministère à lutter, non pas, comme l'a dit l'honorable M. Guizot, contre le sentiment national, parce que je ne fais pas au sentiment national l'injure de croire qu'il se confond avec les calomnies, les mensonges et les déclamations que j'ai signalés^ mais à lutter contre ce qui serait tout au plus une erreur, une maladie passagère du sentiment national^ et que vous pourriez guérir, non pas par la violence ni par la ruse, mais par la seule liberté.
(Extrait du Monileur du 10 mai 1844.)
Après une répUque de M. le ministre de rinstruction publique, la Chambre alla aux voix: l'amendement de IL le duc d'Harcourt fut rcjjeté, et l'article de la commission adopté à la presque unanimité»
CHAMBRE DES PAIRS SaUe de la dlftcnsslon.
Séances do 10 au 20 mai 1844.
La Chambre discuta, dans la séance du iO mai, Tarticle iO du projet relatif à la composition du jury chargé d'examiner les aspirants au brevet de capacité pour la direction d'un établissement privé. Cet article était ainsi conçu :
Abt. 10. « Il sera formé au chef-lien de chaque académie un jury chargé d'examiner les aspirants.
« Ce jury sera composé comme il soit :
« Le recteur de l'académie, président ;
« Deux membres de la cour royale, par elle désignés, s'il existe une cour royale au cheMieu de l'académie, ou, à leur défaut, le président et le procureur du roi près le tribunal civil de Tarrondissement;
« Le maire de la ville;
« Un ecclésiastique catholique désigné par l'évéque du diocèse, ou, si l'aspirant appartient à une autre communion que la communion catholique, un ministre de cette communion désigné par l'autorité consistoriale, avec cette réserve que ledit ecclésiastique ou chacun desdits ministres n'assistera qu'à l'examen des candidats qui appartiennent à sa communion ;
« Le plus ancien des chefs d'institution secondaire dont l'établissement sera situé au chef-lieu de l'académie ;
« Trois membres choisis par le ministre de l'instruction publique parmi les professeurs titulaires des facultés et les citoyens notables. »
M. le marquis de Barthélémy demanda que les trois membres choisis par le ministre dussent être nécessairement pris parmi les pères de famille gradués, dont les noms se trouveraient sur la liste du jury. M. Cousin combattit cette proposition en rappelant les dispositions du projet de loi sur l'enseignement secondaire, pré-
senlé ea 1836 à la Chambre des députés. M. le comte de Monlalembert lui répondit dans les termes suivants :
Je voudrais d'abord répondre à l'argument que M. Cousin vient d'emprunter au projet de loi de 1836. dertes, si l'on veut nous donner la loi de 1836 en échange de la loi en discussion, nous, partisans de la liberté d'enseignement, nous l'accepterons tout de suite. Quoiqu'elle fût loin de consacrer pleinement cette liberté, elle était cent fois plus libérale que la loi actuelle. La loi de 1836 n'excluait pas les congrégations, comme on les a exclues bier. Elle n'exigeait pas le grade de bachelier pour les simples surveillants des établissements particuliers; elle n'imposait pas l'obligation de conduire les enfants au collège, lorsque les chefs d'institution libre n'auraient pas tel ou tel grade; en un mot, elle ne renfermait pas la plupart des exigences vexatoires qui caractérisent la loi actuelle. Ainsi, n'invoquons pas les précédents de cette loi dans un sens défavorable à la liberté.
Maintenant, de quoi est-il question? De constituer un tribunal impartial, où il n'y ait personne qui soit à la fois juge et partie.
Plusieurs voix. Et instruit.
M. LE COMTE DE MoNTALEBiBERT. C'cst entendu. Je ne dis pas impartial et imbécile , je dis impartial, ce qni sous-entend ].a compétence et Tinstructiou.
Eh bien I quelles sont les parties que ce tribunal, ce jury de capacité aura à juger? C'est Tiustruction libre, d'un côté, et l'enseignement universitaire, de l'autre. Car, partout où se présentera un enseignement libre, il trouvera un établissement universitaire déjà constitué, en possession d'un grand nombre d'enfants, et qui ne peut que perdre à la naissance d'un nouvel enseignement. L'Université est donc partie devant ce tribunal.
Maintenant, on vous propose, d'après la rédaction de M. le ministre et de la commission, d'établir que l'Université, déjà partie devant ce môme tribunal, y siégera encore comme juge.
Oui, même en admettant la proposition de la commissios, en limitant à trois le nombre des membres désignés par le
SLR L'ENSËIGNKMËNT. 507
ministre de l'instruction publique, cela, avec le recteur de Tacadémie, qui est son instrument et son représentant, lui donnera quatre voix sur neuf.
Vous donnerez ainsi la prépondérance à l'Université, non pas la prépondérance du nombre, puisqu'elle n'aura que quatre voix sur neuf, mais la prépondérance morale et intellectuelle, par la simple raison que vient de vous dire M. Cousin. D'après sa propre expérience, il vous a dit que lorsqu'il y a un homme, môme un seul, tout à fait spécial et pratique dans une commission d'examen, c'est lui qui l'emportera toujours.
Or, n'est-il pas évident que lorsque l'Université aura dans le jury, non pas un seul homme spécial, mais quatre hommes tout à fait spéciaux et dévoués par leur position même à ses intérêts, n'est-il pas évident qu'elle aura entre les mains le sort de toutes les personnes qui se présenteront devant ce jury?
M. le duc de Broglie a dit, dans son rapport, que l'Université devait diriger le jury, et non pas décider.
Or, je ne conçois pas, je l'avoue, cette distinction. Je conçois très-bien qu'un président d'assises, par exemple, dirige les débats, parce qu'il ne vote pas avec le jury; mais je ne concevrais pas que des fonctionnaires représentant l'Université, et à qui on attribue le droit de dhîger la décision, ne soient pas au fond maîtres et arbitres de la décision.
Ce sera nécessairement là le rôle de l'Université ; car ses membres, étant seuls des hommes spéciaux, seront regardés par les autres membres dn jury comme seuls compétents, et ils seront aussi, comme je l'ai dit tout à l'heure, seuls personnellement intéressés à la solution de la question.
Cela se voit, dès à présent, dans les examens pour Tinstruction primaire, où la proportion des membres accordés à l'Université est moindre, beaucoup moindre, si je ne me trompe, que celle qui lui est accordée par le projet de loi.
M. Cousin. C'est une erreur I
M. LE COMTE DE Mo.NTALEMBERT. £h bien! je consulterai à cet égard tous les honorables membres de cette Chambre qui ont vu fonctionner les jurys d'examen pour l'instruction primaire.