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comme rAtigleterre, lorsqu'il n'y a que «ept lieues de distance eïitre les deux royaumes, lorsque ce pays se trouve au plus haut degré de ce qui fait la grandeur, l'éclat et la force d'une nation, non-seulement politiquement, mais intelîectuelletnent, je ne comprends pas qu'on n'aille pas plus souvent voir ce qui s'y passe en matière d^enseignement, avant de résoudre ces grands problèmes. Or, je demande à la Chambre la permission de revenir une dernière fois sur ce grand exemple et sur les arguments que j'en déduis, et qui me paraissent être de nature à devoir saisir l'esprit de tous les hommes vraiment politiques.
J'ai déjà aflBrmé devant la Chambre que renseignement était tout à fait libre en Angleterre, et que notamment il n'y avait, pour l'enseignement du plein exercice, aucune espèce de condition de grades, pas plus qu'il n'est exigé de certificat d'études pour les jeunes gens qui se présentent aux universités anglaises.
M. le ministre de l'instruction publique m'a répondu que je me trompais, qu'il y avait des grades et d'autres restrictions. Cela m'a surpris, car je croyais savoir bien mon affaire. Mais je me suis incliné devant l'autorité d'un homme obligé, à ce qu'il me semblait, par sa position même, d'être bien informé, d'autant plus que deux jours après l'honorable M. Passy est venu dire que M. le ministre avait répondu à cet égard de manière à le satisfaire. Cependant, désirant m'éclairer moimême, et savoir si les souvenirs de ce que j'avais vu par moimême, en Angleterre, étaient tellement infidèles, je me suis enquis, j'ai pris des informations de différents côtés, et mahitenant je suis tellement en mesure de soutenir ma première affirmation, que M. le ministre, j'en suis sur, ne sera plus tenté de venir me contredire. Oui, Messieurs, je vous affirme et je le repète : en Angleterre, tout le monde est libre d'ouvrir des établissements d'instruction secondaire de plein exercice, d'y professer tout ce qu'on veut sans l'ombre d'une condition de grade quelconque ; les élèves qui sortent de ces collèges peuvent se présenter aux différents grades, dans les universités anglaises, avec cette seule condition, que vous ne
voudriez probablement pas adopter en France , celle de professer la religion anglicane. {Mouvement. ) Vous n'allez pas, je pense, demander à vos bacheliers nn certificat de religion. Eh bien! sous tous les autres rapports, en Angleterre, l'accès de l'enseignement supérieur et secondaire est tout à fait libre ; on ne vous demande pas d'où vous venez, on vous demande seulement ce que vous savez. A l'université de Londres, les grades même se donnent aux élèves de toutes les religions ; dans les deux autres, spécialement anglicanes, les grades, quelque recherchés qu'Us soient, ne sont nullement nécessaires pour entrer dans aucune carrière, ni pour l'armée, ni pour le barreau , ni pour la médecine , ni pour le service de la compagnie des Indes; en un mot, pour aucune des carrières ouvertes à l'activité de la nation anglaise.
Les grades conférés dans les universités anglaises, auxquelles M. le ministre s'est référé l'autre jour, ne servent qu'à deux choses : d'une part, au clergé, car les universités anglaises tiennent lieu de séminaires au clergé ; d'un autre côté, aux jeunes gens riches, qui prennent ces grades pure* ment ad honores, et comme une preuve de leur résidence à l'université pendant le temps qu'exigent les mœurs et les habitudes des classes aristocratiques. Voilà les faits : ils sont tous en faveur de la liberté d'enseignement ; ils réfutent tous par le plus éclatant des exemples le système qu'on veut perpétuer en France ; car, à coup sûr, l'Angleterre est parvenue à un degré de splendeur, de grandeur, de puissance et de force intellectuelle et politique que personne ne peut contester et que le monde entier contemple avec admiration et envie.
Je crois donc qu'en présence d'un exemple pareil, on doit y regarder à deux fois avant d'anéantir ainsi la liberté de l'enseignement en France, avant d'enchaîner le développement intellectuel de la nation, et de le concentrer dans un corps de gradués, qui constitueraient de véritables mandarins ; avant de nous enfermer, nous et nos enfants , dans un filet d'exigences vexatoires , d'examens arbitraires et incessants , qui semblent être empruntés à la Chine, et devoir réaliser un jour
parmi nous ce roman chinois où les amomreux font la cour à leurs maltresses en passant des examens littéraires. {On rit.) Les Anglais, Messieurs, laissent ces misères aux Chinois ; et vous savez comme les Chinois s'en trouvent bien quand ils ont affaire aux Anglais.
Ce n'est donc pas la liberté de la Belgique que nous réclamons; c'est la liberté comme en Angleterre, où elle est aussi absolue, aussi entière, aussi illimitée qu'en Belgique ; et certainement c'est là un exemple bien autrement imposant, bien autrement ancien , considérable et irréfutable que l'exemple de la Belgique. {Cest vrai.)
On parle souvent dans cette discussion d'une liberté future, d'une liberté nouvelle dont on va doter la France, d'une liberté naissante. Au point où nous sommes parvenus , je ne puis plus y croire. Mais si par hasard, et à la faveur de quelque article précédent, cette liberté venait à naître, assurément, à la faveur des deux articles qu'on vous demande de voter, elle serait étranglée au berceau.
Après diverses répliques de MM. Persil, Villemain et Cousin, et après une nouvelle discussion entre M. le marquis Barthélémy et M. le garde des sceaux, l'amendement fut rejeté.
L'article 20, ainsi conçu, fut discuté dans la séance du 15 mai :
« Art. 80 (additionnel). Les professeurs nommés à vie, qui composent les facultés des lettres et des sciences, procéderont respectivement et exclusivement aux examens du baccalauréat es lettres et es sciences.
« Dans le ressort de chaque académie, les membres du siège académique pourront siéger auxdits examens et y prendre part, s'ils le jugent convenable.
« Us n'auront point voix délibérative.
M. le comte de Montalembert échangea à ce sujet, avec M. Villemain, ministre de l'instruction publique, les observations suivantes :
Je n'ai à faire qu'une observation très-courte, que j'aurais même dû placer avant le commencement de la discussion tout à fait spéciale et partielle qui s'agite entre M. Cousin et M. le duc de Broglie.
Au point où en est parvenue la discussion, je ne viens ni proposer, ni soutenir aucun amendement; je sais très-bien que l'opinion que je représente n'a aucune chance de réussir, même partiellement; je désire seulement relever une inexactitude et une erreur qui se trouvent dans le rapport de la commission et que M. le duc de Broglie vient de reproduire à rinstant à la* tribune : c'est que personne ne suspecte l'impartialité des professeurs des facultés, et que leur enseignement n'avait été Tobjet d'aucune réclamation.
M. LE RAPPORTEUR. Personne, excepté vous.
M. LE COMTE DE MoNTÀLEMBERT. Gela sc trouve à la page 26 du rapport.
« On ne proteste pas contre les cours des facultés... Ceux qui demandent que tous les jeunes gens puissent être reçus à suivre les cours de facultés ne supposent pas, apparemment, que ces cours soient dangereux pour leurs auditeurs. »
Eh bien! je ne veux pas, vous pouvez m'en croire, rentrer dans la discussion ou apporter des textes, des citations, et recommencer ainsi ce qui a été fait , peut-être incomplètement, mais longuement, dans les séances précédentes; je veux seulement rappeler aux souvenirs de M. le ministre et à ceux de tous les hommes sincères ce qui s'est passé dans la polémique qui existe depuis deux ou trois ans sur l'enseignement. Tous vous diront que ce qui a été principalement attaqué par les évêques et par tous les écrivains qui écrivent contre l'Université, ce sont précisément les cours des facultés. Et cela se conçoit : parce qu'il était bien plus facile de saisir, de prendre sur le fait les doctrines émises dans les cours publics des facultés ou dans les lettres publiées par des professeurs, que celles enseignées dans l'intérieur des collèges. Et ici, je citerai quatre ou cinq noms, sans vouloir toutefois faire aucune attaque personnelle, mais seulement afin de prouver, en mettant les noms sous les yeux de la Chambre , combien l'assertion du rapport est peu fondée.
Ainsi, M. Bouillier à Lyon, M. Gatien-Amoult à Toulouse, M. Charma à Caen, M. Libri à Paris, M. Génin à Strasbourg, sont tous ou ont été professeurs on agrégés dans ces facultés ;
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et tous ont été signalés,, les uns par leurs attaques contre renseignement du clergé, les autres parce que leurs propres doctrines ont été attaquées et dénoncées par Tépiscopat et par des écrivains ecclésiastiques.
Comment veut-on maintenant que l'impartialité des facultés où siègent des hommes comme ceux que je viens de nommer ne soit pas trés-suspecte à tous ceux qui réclament la liberté de renseignement dans l'intérêt de l'enseignement religieux? Quant à l'équité et à l'impartialité qui président aux examens dans les facultés actuelles, il est certains faits qu'on pourrait citer, s'il n'était très-difficile de transporter des anecdotes pareilles sur le terrain de la discussion publique.
Dernièrement encore, les élèves d'un petit séminaire, qui se sont présentés devant une faculté pour obtenir le diplôme spécial qui tient lieu pour eux de celui de bachelier, ont été repoussés en masse par une décision où l'on a cru voir une partiaUté évidente. Cela s'est passé, m'a-t-on dit, à Grenoble, pour les élèves du séminaire de Valence, et cela s'est renouvelé à Aîx.
Je veux donc constater devant la Chambre que nous, amis de la liberté, nous ne pouvons pas accepter comme une garantie complète celle que l'on croit trouver dans la position soit des professeurs seulement, comme le veut M. le rapporteur, soit des professeurs et agrégés , comme le veut M. Cousin. Nous ajouterons que nous ne trouvons pas non plus ces garanties dans l'adjonction du conseil académique. Nous ne pouvons nous figurer que le premier président, le préfet, l'évêque , déjà surchargés de tant d'occupations obligatoires , iront bénévolement s'enfermer dans l'enceinte des facultés pour y assister à des examens où ils ne pourront pas même apporter le poids d*un sufifrage égal à celui des autres juges. Par ces motifs, nous repoussons l'une et l'autre disposition.
M. LE MINISTRE DE l'insthuction PUBLIQUE. Je ne discuterai pas les noms propres que Thonorable préopinant vient de porter à la tribune ; seulement, je dois relever la généralité de son assertion.
SUR L'ENSKIGNEXIOT. 536
Il existe dix facultés des lettres et onze facultés des sciences. Le très-grand nombre , la presque totalité de ces établissements n'ont été l'objet d'aucune attaque. J'ajouterai que U vivacité des attaques n'en atteste nullement la vérité.
M. de Montalembert a cité un savant célèbre, membre de rinstitut, professeur distingué de deux grands établissements*. Ce membre de l'Institut fait partie de l'Université comme professeur du cours de probabilités à la faculté des sciences. Je ne suppose pas que ce soit par cet enseignement de hautes mathématiques qu'il ait pu provoquer aucune des objections auxquelles l'honorable préopinant a fait allusion. D'autres professeurs qu'il vient de nommer ne font, en ce moment, aucun cours ; et, dans la réalité, l'enseignement des facultés n'est en butte à aucune attaque, même injuste.
De plus, Messieurs, ces désignations personnelles de l'honorable préopinant ne vont pas à la question qui nous occupe. Il s'agit, en ce moment, non des cours, mais des examens. A cet égard, les considérations présentées dans le rapport de la commission , sur le caractère inamovible , sur la position indépendante des professeurs de facultés, conservent toute leur force.
On vient tout à l'heure de reprocher aux facultés une partialité prétendue contre les candidats sortis des établissements ecclésiastiques : on est tombé dans une singulière erreur. J'ai par hasard sous les yeux un état des réceptions annuelles, et il se trouve précisément que, parmi les élèves qui se présentent aux examens , ceux qui sont reçus , relativement au nombre total, dans la proportion la plus forte, sont les élèves des petits séminaires. Sur 64 qui ont été examinés l'année dernière pour l'obtention du diplôme spécial, 39, c'est-à-dire près des deux tiers ont été reçus. On peut juger par cet exemple s'il n'y a pas un peu d'exagération et de prévention dans les plaintes de l'honorable préopinant. {On rit.)
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Jc couscns à passer con-
> M. Libri.
damnation snr ce que j'ai pu dire au sujet de la parlîalité des examinateurs contre les petits séminaires; mais à une condition, à une seule condition : c'est que, de son côté, M. le ministre de l'instruction publique, en vertu de la statistique môme qu'il vient de citer, passera aussitôt condamnation sur les étranges assertions du rapport de la commission, au sujet de la faiblesse des études dans les petits séminaires. {Bires et mouvements divers.) Car il est évident que si les élèves de ces séminaires ont eu plus de succès que les élèves des collèges royaux à l'examen du baccalauréat, tout ce qu'on a dît contre rinfériorité de leurs études n'a plus aucune valeur. (Rumeurs.)
M. LE MINISTRE. Lcs petits séminaires n'envoient au baccalauréat que l'élite de leurs élèves.
M. LE COMTE DE MONTALEMBERT. Et VOUS doUC, UC faites VOUS
pas de même ? N'est-ce pas aussi l'élite des collèges qui se présente aux examens ?
CHAMBRE DES PAIRS
Saite de la dlscnssion de la loi mur Tenseii^eineat.
Séance du 21 mai 1844.
La Chambre des pairs discuta, le 21 mai, la section 4 du titre 11 relative aux écoles secondaires ecclésiastiques. Les différences qui séparaient le projet de la commission de celui du Gouvernement ont été précédemment indiquées. A Touverture de la discussion sur cet article, H. Villemain déclara que le Gouvernement adhérait à la rédaction de la commission, laquelle accordait aux élèves des petits séminaires le droit de se présenter aux examens du baccalauréat, après deux ans d'études sous des maîtres pourvus du grade de licencié, et dans les limites du nombre fixé pour chaque école par ordonnance royale. Les petits séminaires se trouvaient ainsi implicitement exceptés de la surveillance et des autres restrictions imposées aux établissements privés.
Aussitôt après le ministre, M. le comte de Montalembert prit la parole en ces termes :
En Tenant pour la dernière fois fatiguer la Chambre de ma voix importune, c'est à la fois pour moi un besoin et un devoir que de la remercier de Textréme indulgence avec laquelle elle a encouragé notre lutte contre une majorité qui, dès les premières épreuves, s'est montrée si nombreuse. J'oserai dire que nous croyons devoir non-seulement l'en remercier, mais encore la féliciter; car l'indulgence est la
meilleure preuve de la force , comme Timpartialité est la première condition de la justice. Que la Chambre me permette aussi de faire remonter une part considérable de notre reconnaissance jusqu a M. le chancelier, qui a su si dignement maintenir à notre profit la liberté de la tribune et rintégrité de la discussion.
Ce devoir accompli, je viens, au nom de mes nobles collègues, le baron Séguier, le marquis de Barthélémy, le comte Beugnot, et au mien, vous exposer très-brièvement, mais très-franchement, la position où nous nous trouvons réduits.
Au point où la discussion en est arrivée, nous croyons que le caractère de la loi est bien constaté. Si nous voulions la définir, nous n'aurions qu'à emprunter les paroles échappées à plusieurs de ses honorables défenseurs. Selon Tun d'eux, elle semblerait faite non pas pour, mais contre la liberté d'enseignement ; selon un autre , on la dirait faite pour une époque d'anarchie et de discorde, et non d'ordre et de paix ; selon un troisième enfin, elle pourrait bien rendre impossibles les établissements privés qu'elle était censée devoir appeler à l'existence. Ces jugements échappés à leurs auteurs sur divers points spéciaux, nous les adoptons et nous ks appliquons à l'ensemble de la loi. Nous croyons stnc^mest qu'elle rend la liberté impossible, et qu'au vœu des pères de famille et de tous les citoyens qui réclament l'accomplissement des promesses de la Charte, elle répond en constituant un système d'exclusion et de vexations, naille fois pire que le monopole actuel.
M. GuizoT, ministre des affaires étrangères. Je demande la parole.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Maintenant, après avoir établi comme bases de la loi des conditions que nous jugecms mortelles à la liberté, on arrive à des établissements
ciaux, aux petits séminaires, et on se trouve en présence de deux opinions différentes. L'une demande avec le projet de loi, au profit de ces établissements déjà restreints et gênés de mille manières, certaines exemptions qui ont lapparence d'un privilège; l'autre réclame le droit commun, et, en astreignant les petits séminaires à toutes les prescriptions de la loi actuelle , détruirait ce que nous regardons , d'accord avec l'épiscopat et la grande majorité des catholiques, comme les dernières ressources de l'éducation religieuse en France.
Au point de vue des partisans de la liberté, la conciliation des deux intérêts était assurée et facile. Nous ne demandions rien pour les petits séminaires qui ne dût être accordé en même temps à tous les autres établissements. Nous demandions pour tous la liberté, sous la seule garantie de la surveillance des pouvoirs publics; nous écartions ainsi jusqu'à l'ombre même d'un privilège ou d'une exception quelconque.
Ce n'est pas que nous ne jugions admissibles et légitimes, au profit d'établissements publics ainsi que peuvent Têtre les écoles ecclésiastiques, certaines exemptions, comme celle de la conscription accordée aux élèves des grands séminaires, en même temps qu'à ceux qui se trouvent au service de l'Université.
En outre, comme je l'ai dit naguère, les exemptions qu'on maintiendrait aux petits séminaires seraient compensées, et au delà, par la limitation de nombre, l'exigence des affirmations contre les congrégations, et autres restrictions qui ne frappent que sur eux.
Mais dans cette grande question où il s'agit, non pas de l'Église seulement, mais d'un droit constitutionnel de tous les Français sans distincli<Mi de culte, un seul principe a dû
nous dominer, celui de la liberté et de Tégalité, mais de la liberté sincère et de Tégalité loyale. Dms toutes nos propositions, dans toutes nos réclamations nous y avons toujours été fidèles, et nous le serons jusqu'au bout.
Or, on a complètement écarté ce principe; on a fait une loi qui repose tout entière sur la restriction, la suspicion et Texception ; on a confisqué au profit de FÉtat les droits les plus sacrés, selon nous, des pères de famille et de la conscience religieuse; et parce que ces dispositions ont un caractère de généralité, les uns veulent y soumettre les établissements qui ont échappé jusqu'à présent au joug, les autres veulent constituer un privilège qui excite déjà les murmures et la jalousie.
Nous nous trouvons placés entre nos principes et nos affections; nous n'avons que le choix entre deux maux. D'un côté, en nous associant à ceux qui prétextent le droit commun, nous tombons dans le droit commun de la servitude, tandis que nous ne concevons que celui de la liberté. De l'autre côté, en nous joignant à ceux qui demandent au profit des petits séminaires certaines dispositions fondées non sur la justice et la liberté, non sur le droit inaliénable de l'Église, mais sur la faveur, et par conséquent dérisoires et dangereuses pour l'Église, nous nous trouvons sur une base fausse, sur la pente qui glisse vers ce terrain de l'arbitraire et de l'exclusion, où rien au monde ne nous engagera jamais.
Cela étant, nous n'avons donc pas de place dans la lutte. Nous repoussons également les deux termes de l'alternative; nous nous retirons de la discussion de cette partie de la loi; nous vous laisserons débattre entre vous des mesures qui ne peuvent qu'être fatales aux deux grands intérêts dont l'union double la force, la religion et la liberté.
Nous disons avec ce généreux évêque d*Ajacoio, dont les paroles sont tombées ce matin même dans le domaine de la
publicité' : a Si la liberté succombe dans la lutte , il vaut
mieux succomber avec elle que de lui survivre : nous ne voulons être libres qu'à la condition de Têtre avec tout le monde, nous confiant à la Providence pour Theure où il lui plaira de nous affranchir tous. » {Mouvement.)
Mais, avant de rentrer dans le silence, permettez-nous une dernière observation et un dernier avertissement.
Voici Tobservation : c'est que tout Tembarras où vous allez vous trouver provient uniquement des restrictions que vous avez mises à la fondation des établissements libres. Si ces entraves n'existaient pas, les évêques seraient les premiers à écarter de leurs petits séminaires les sujets non destinés au sacerdoce. Mais que voulez-vous que fasse un évêque lorsqu'un père vient lui dire, comme cela se pratique aujourd'hui et comme cela se fera bien plus encore après le vote de cette loi : <c Monseigneur, de grâcç, prenez mon fils, car, dans tout votre diocèse, je ne trouve de garantie pour la moralité et la foi de mon enfant que sous votre toit. » Que voulez-vous que fassent cet évêque et ce père? {Murmures.) Us commenceront par maudire la législation oppressive qui les réduit à cette extrémité; et puis ils chercheront à s'y dérober de leur mieux.
M. LE COMTE Alexis de Saint-Priest. Je demande la parole.
M. LE cOBfTE de Montalembert. Otcz Ics cutravcs qui arrêtent la création des collèges libres à l'usage des laïques, et aussitôt les petits séminaires , par la volonté même des
* Dans une lettre adressée à M. le duc de Broglie, et publiée dans ri/ni- «erf du 21 mai.
évêques, deviendront des maisons purement ecclésiastiques.
Mais si pour mieux assurer une œuvre de restriction et de despotisme, si pour mieux étoufler la liberté promise par la Charte, on veut intervenir plus encore que par le passé dans le régime intérieur des petits séminaires, il faut bien qu'on sache à quoi l'on s'expose, et c'est là le motif de notre avertissement final.
Le droit des évêques de préparer une portion de la jeunesse au sacerdoce est un droit sacré, imprescriptible, inséparable de leur autorité, indispensable à leur ministère : il leur a été imposé comme un devoir par le concile de Trente, et il a été reconnu par tous les gouvernements de la France, excepté par le décret de 1811 , rendu lorsque le pape était dans les fers, et qui n'a d'ailleurs jamais pu être complètement exécuté.
Or, quoi qu'il arrive, les évêques n'y renonceront pas : l'Église ne se courbera jamais sous le joug de l'Université. Il n'y a pas de loi , pas de violence, pas de ruse, pas de faveur qui puissent l'y réduire ; car autrement il lui faudrait devenir infidèle à ses traditions et à ses propres lois, et c'est un spectacle que l'Église catholique n'a jamais encore donné au monde.
Vous voudrez peut-être l'y contraindre; vous essayerez de forcer la volonté des évêques; vous ferez beaucoup de mal à l'Église; mais vous en ferez beaucoup plus encore à l'État. [Mouvement,) Et, en outre, vous ne réussirez pas. Ce que vous ferez, le voici : vous exciterez contre vous, au sein de la portion la plus honnête et la plus tranquille du pemple français, une de ces résistances lentes à se former, mais bien plus lentes encore à disparaître, et qui deviendra peu à peu votre plus redoutable obstacle ; une de ces résistances dont on ne vient pas à bout avec la force matérielle, mais qui survi-
vent à toutes les violences comme à toutes les finesses de la politique. Oui, sachez-le, au fond de chaque presbytère, au pied de chaque autel, devant chaque foyer domestique, où se réuniront des catholiques, auprès de chaque berceau où veillera une mère chrétienne, vous armerez contre vous les sentiments les plus profonds et les plus énergiques que le cœur humain puisse nourrir. Et vous aurez fait tout cela , uniquement par peur de la liberté, et par complaisance pour des passions vieillies et pour les traditions des plus mauvais temps de notre histoire.
Vous courez droit sur un écueil que nul n'a jamais abordé sans péril, etoù se sont briséesdes puissances bien autrcmen fortes et bien autrement habiles que n'importe quel pouvoir d'aujourd'hui : nous vous le signalons. Si nous ne le faisions pas, nous serions infidèles à notre devoir et à ce serment de bons et loyaux pairs de France que nous voulons inviolablement tenir. [Agitation.)
M. Guizot, ministre des affaires étrangères, répondit qu'il y avait inconséquence à se retirer d'une discussion lorsque Ton reconnaissait que cette discussion avait été libre. Il insista sur les dispositions favorables à la liberté que renfermait, suivant lui, le projet de loi, et il ajouta que si Ton protestait, comme on le faisait, contre ce projet, ce n'était pas au nom de l'esprit de liberté, mais au nom de Tesprit d'anarchie. Abordant ensuite la question des petits séminaires, il expliqua la situation que le Gouvernement entendait faire à ces établissements. Le pouvoir des évéques devait, d'après lui, être complet sur les petits séminaires; mais il fallait aussi que les petits séminaires fussent soigneusement renfermés dans leur mission spéciale. 11 termina par les paroles suivantes :
tJn dernier mot, Messieurs, sur l'esprit qui a animé le Gouvernement dans cette loi, et en particulier dans ce paragraphe, et qui anime évidemment aussi votre commission.
Le GouYernement du roi aime la religion, aime l'Église, aime le clergé ; il les aime et ne les craint pas.
Quand je dis qu'il ne les craint pas, je dis, d'une part, qu'il ne craint pas le développement de leur puissance naturelle et légitime, de leur autorité sur les esprits et sur les âmes : au contraire, il le désire. Il ne les craint pas non plus en ce sens que, si des écarts graves se manifestaient, il est décidé à les réprimer, et il se sent armé de moyens légaux et moraux très-suffiisants pour les réprimer.
Les honorables membres qui ont soutenu la cause contraire à celle que je défends ont fait , si je ne me trompe, depuis un mois, une grande expérience. Je ne veux en aucune façon m'étendre sur cette expérience, ni en faire ressortir toutes les conséquences; mais ces honorables membres peuvent voir, par les faits qui se sont passés dans cette enceinte, dans le pays tout entier, que si le Gouvernement avait de graves, de véritables écarts à réprimer de la part du clergé, il ne manquerait ni de points d'appui, ni du concours public. {Três-^ienl)
Je répète donc mes paroles : le Gouvernement du roi aime la religion, il aime l'Église, il aime le clergé, il veut sincèrement leur force, leur prospérité, leur dignité, leur progrès ; mais il ne les craint pas.
C'est dans cet esprit , dans cette disposition sincère , profonde, qu'il faut traiter constamment avec l'Église et le clergé; il faut qu'ils aient confiance dans l'affection et le respect qu'on leur porte, et qu'ils sachent en même temps qu'on ne les redoute pas, et qu'on est en mesure et en disposition de les réprimer si cela était nécessaire. La loi en général , les articles relatifs aux petits séminaires en particulier, sont conçus dans cet esprit , et animés de ce sentiment; c'est pour cela que le Gouvernement les soutient
DES PETITS SÉMINAIRES. . 5io
et les soutiendra fermeméit. {Marques très'-vtves dixppnybation.)
M. le comte de Montalembert demande aussitôt la parole, pour un Tait personnel, et réplique dans les termes suivants :
La Chambre peut m'en croire, je n'entends nullement rentrer dans la discussion des petits séminaires, dont mes hono-' râbles collègues et moi nous nous sommes retirés; mais je désire répondre un mot à ce qui m'est personnel dans le discours du ministre, c'est-à-dire à une interprétation inexacte et à une accusation injurieuse. L'honorable M. Guizot s'est trompé en confondant toujours la liberté de l'en* seignemenl avec la liberté de discussion, et en m'attribuant cette confusion qui était uniquement de son fait. Bien loin de croire que nous n'avions pas joui en entier de la liberté de discussion, j'ai félicité et j'ai remercié la Chambre d'avoir respecté, d'avoir honoré en moi la liberté de la discussion.
J'étais donc bien loin de prétendre qu'elle ne consentirait pas à entendre de nouveau ce que nous avions à dire sur les petits séminaires, si nous avions jugé à propos de le lui sou* mettre. Mais il n'en résulte pas pour cela qu'elle ait, selon nous, créé et reconnu dans la loi que nous discutons la li* berté de l'enseignement. Je crois et je répète que la Chambre a respecté profondément la liberté de la discussion ; je ne crois pas qu'elle ait respecté ni qu'elle ait établi la liberté de l'enseignement.
A côté de cela, M. le ministre des affaires étrangères est venu dire que ce que mes nobles collègues et moi notamment, nous avions représenté ici, ce n'était pas l'esprit religieux, l'esprit catholique, c'était l'esprit â'anarchie. Voilà ce que
Œafret. i — Diftcouri. &. 36
j 'appelle unô accusation injurieuse, et voilà ce que je me sens le devoir et le droit de repousser.
Je le ferai en un mot. Toutes les fois que j'aurai à traiter devant vous, ou ailleurs, publiquement, une question religieuse, une question qui touchera aux intérêts de TÉglise en France et de la. foi que je professe, soyez sûrs que, quelles que soient mes convictions ou mes impressions propres, je chercherai toujours, autant que me le permettront mes faibles lumières, à être d*accord, avec les chefs légitimes, et soumis aux juges compétents de cette foi que je professe. Je crois profondément à Tinfaillibilité de FÉglise, et je ne crois pas du tout à la mienne. C'est là la grande différence entre l'honorable M. Guizot et moi. [Mottvement.) Il y en a beaucoup d'autres, mais celle-là est la plus grande.
Cela étant, je ne serais pas entré dans cette discussion si je n'avais eu la conviction que je professais , à très-peu de différences près, les mêmes opinions, et que je défendais les mêmes intérêts qui ont été, non pas secrètement, non pas indirectement, mais publiquement, mais solennellement proclamés et défendus par Tépiscopat français, lequel est le chef direct et légitime de l'Église de France. Je n'ai rien soutenu, rien demandé, ni sur les congrégations religieuses, ni sur aucune des dispositions fondamentales de la loi , qui n'ait été soutenu, qui n'ait été demandé, et avec une bien autre autorité , par des hommes qui avaient mission spéciale de gouverner et représenter l'Église. Ainsi, Messieurs, si j'ai représenté ici l'anarchie, l'épiscopat français l'a représentée avant moi , et le reproche qu'on a voulu faire peser sur moi remonte naturellement jusc^'à lui.
Or, toutes les fois qu'une injure portera à la ibis sur l'Église et sur moi, qui suis son humble enfant, cette injure, je Tac cepterai et j'en serai fieiC
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Quelques membres. Très-lwen !
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Je ne Consentirai jamais, et je ne puis consentir en ce moment à prendre M. le comte de Montalembert , quelque estime que je professe pour son caractère, et il le sait bien , pour le représentant de l'Église.
M. LE COMTE DE MoNTALEMRERT. J'ai dit que j'étais l'enfant de l'Église.
M. LE COMTE PmLiPPE DE Séour. Dites l'enfant perdu!
M. LE MINISTRE. Vous avcz voulu VOUS mettre à couvert sous le manteau de l'Église, et vous venez de dire que toutes VOS paroles, toutes vos opinions sont celles de l'Église.
M. LE COMTE DE MoNTALSMBERT. Mes paroles, non ; mes opinions, oui.
M. LE MINISTRE. Vous dites que tout ce que vous avez pensé, exprimé, soutenu, vous avez la conviction intime que rÉglise elle-même le pense et le soutient. Je ne doute pas que vous n'en ayez l'intime conviction , car je crois profondément à votre sincérité ; mais ma conviction est à ce sujet , comme en beaucoup d'autres choses, très-différente de la vôtre. Je crois que vous vous trompez quand vous prenez vos opinions et vos paroles pour celles de l'Église ; et certainement, si j'avais cru qu'il y eût identité entre vous et l'Église, entre vous et les nobles, les honorables évoques qui ont adressé des représentations au Gouvernement et à cette Chambre, si j'avais cru, dis-je, qu'il y eût identité, je n'aurais pas tenu le langage que j'ai tenu ; c'est à vous seul que mon langage s'adresse ; c'est sur vous seul que je l'ai tenu ; je suis profondément convaincu de votre sincérité, et tout aussi profondément convaincu de votre erreur. [Mouvement dajH probation.)
(Extrait do Moniteur du 22 mai 1844.)
L'article de la commission fat adopté.
Le 24 mai la Chambre procéda au scrutin aur l'ensemble de 1« loi, qui fut adoptée par 85 boules blanches contre 51 boules noires.
Le 10 juin, le projet fut porté à la Chambre des députés. M. Thiers fut nommt rapporteur, et donna lecture de son rapport dans la séance du 13 juillet.
La discussion fut renvoyée à la session suivante. Le 2i février 1846, M. Odiion Barrot et M. Thiers demandèrent que la question fût remise à l'ordre du jour. Sur la demande de M. de Salvandy, ministre de rinstruction publique, la Chambre des députés rejeta cette proposition à la mayorité de 211 voix contre 144.
En 1847, M. de Salvandy proposa lui-même un nouveau projet de loi, qui fut porté à la Chambre de députés, et y fut l'objet d'un i^pport de H. Liadières. Le rapport donna lieu à une réponse de M. de Montalembert, que l'on trouvera au tome lY de cette oollectioiw
Les pièces suivantes ont paru devoir être insérées à la ^uite de la discussion qui précède, comme autant de témoignages authentiques de l'esprit qui présidait alors aux efforts du clergé et des catholiques français pour Ht liberté d'enseignement, et du zèle que tous mettaient à désavouer toute pensée d'un privilège à leur pro* fit, toute prétention incompatible avec la liberté religieuse et politique que la Charte garantissait à tous les Français.
EaBiimt d'une lettre de M" Casanelli d^Istria, évéque d'Âja/oeio, à M. le duc de Broglief du 17 mat i854, publiée dans les journaux du kndumin.
« Du moment où le principe de la liberté d'enseignement,
consacré dans la Charte, a été si mal entendu, pour ne pas dire si ouvertement méconnu, quel que soit le sort que l'on prépare aux petits séminaires, ce sort sera toigours & mes yeux lamentable; soit qu'on les constitue sur des privilèges qui ne serviront qu'à les déconsidérer et & les rendre odieux, soit qu'on les place dans le droit commun, qui ne sera désormais que la servitude.
« Que ceux de MM. les pairs qm^ sur la question spéciale deé écoles secondaires, pourraient s'inquiéter encore de savoir ce que veulent les évéques, cessent donc de s'en mettre en peine. Dès qu'on a décrété la ruine de tout établissement libre, il ne resterait plus à nous ph>po8er que le choix du genre de trépas dont il faudra mourir.
« Dans cet état de choses, j*adjure pour ma part ceux des nobles pairs dont le cœur bat encore pour la sainte cause de la liberté de ^'enseignement de laisser à d'autres la triste tâche de demander e de prononcer notre arrêt Si la hberté ne doit pas iriùmphisr dans la lutte où, ils ont si généreusement combattUf j'estime qu'il wwt mieux succomber avec elle que de lui survivre.
« Nous ne voulons être libres qu'à la condition de l'être avec Umtk monde, nous confiant à la Providence pour l'heure où il lui plains de nous affranchir tous.
« Veuilles agréer, monsieur le duc» l'hommage de la très-haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur,
<f t X. T. RAPHAËL, évéque d'AJaccio. »
lettre de M. Vévéque de hongres.
H^ Parisis, évéque de Laogres (depuis évéque d*Arras), écrivit à M. le comte de Montalembert, à l'occasion du discours du 21 mat qu'on vient de lire, la lettre suivante, qui fut publiée le 30 mai par le journal VVnivers.
Laogres, ce S5 mai 18ii, In festo B. M. Y. vA titalo Aaxllimo ehristianoroi».
« Monsieur le comte,
« Je viens de lire votre admirable discours du 21, et Je ne puis résister au désir de vous féliciter, et des excellentes protestations que vous avez adressées à la haute Chambre, et du parti que vous avec pris, de concert avec vos nobles amis, MM. Séguier, Beugnot et de Barthélémy. Il est impossible que, dans le système de la lof d'esclavage qu*on vient de voter, l'article sur les petits séminaires ne révolte pas tous les partis. Heureusement ce ne sera pas le seul.
550 PRmLËGE
et Dieu confondra la fsosie sagesse, do .^pi àdTemirea par lenis propres excès.
« Un autre motif me porte à Vous écrire, monsieur le comte ^ c'est le besoin de protester contre ce qu'a dit dans cette môme séance M. le ministre des affaires étrangères, polir séparei^ la cause de l'Église et de l'épiscopat d'avec celle que vous défendez si bien. Je déclare que c'est identiquement la même, que vous avez été , sinon notre organe, puisque votre modestie repoiisse ce titre, au moins notre très-orthodoxe ihterprèle; que vos pensées sont les nôtres ; que nous sommes blessés profondément des mesures qui provoquent votre éloquente. indignation, et que nous vùuUms la liberté pour Unis précisément comme vous la demandez.
« Je suis avec le plus intima attachement en Notre-Seigneur, monsieur le comte» votre très-humble et très-dévoué serviteur,
« + P. L., évoque de Langres. »
Des adresses, dont les signataires exprimaient leurs sympathies pour les idées soutenues par M. le comte de Montalembert dans la discussion du projet de loi sur l'enseignement secondaire, lui furent envoyées de divers côtés par un grand nombre de catholiques de Marseille et de Nantes, par le chapitre du Mans, par le clergé de Quarante Cantons des Côtes-du-Nord, et par une partie du clergé des diocè&es d'Angersj de Gahors, de Nîmes, de Saint-Dié^ de Saint- Claude, etc. En voici quelques échantillons extraits du journal /'Univers :
Adresse de la jeunesse catholique de Paris.
« Trois cents jeunes catholiques de Paris se sont réunis aujourd'hui (24 avril 1844) sur la place de Saint-Thomas-d'Aquin , et de là se sont rendus chez M. le comte de Montalembert, auquel ils ont adressé le discours suivant :
« Monsieur le comte,
' « Nous venons près de vous, comme catholiques, vous dire quelle impression profonde a laissée dans nos cœurs l'éloquent plaidoyer
DES PETITS SÉmNAIRES. 55f
que TOUS avez prononcé à la Chambre des pairs en faveur des liber-, tés chrétiennes. Vos paroles, monsieur le comte, marqueront une nouvelle époque dans notre histoire.
« Depuis près de trois siècles, en effet, le catholicisme a progressivement disparu de nos institutions, de nos mœurs, de nos sciences, de nos arts, de notre littérature ; et aujourd'hui l'existence de la société spirituelle parait presque une anomalie au milieu de la société philosophique. Vous avez montré à nos sages modernes, en invoquant quinze siècles de gloire, que la France est le peuple très-chrétien, la fille aînée de l'Église, et qu'à ce titre seul elle marche à la tête des nations.
« En vain nos légistes , égarés par des traditions surannées , essayent d'abolir la liberté de conscience, et prétendent que le César moderne, c'est-à-dire le pays légal, est à la fois le pontife souverain et l'arbitre suprême de nos croyances t vous avez flétri ce despotisme tout païen, en leur opposant les traditions de la France catholique. Non ! nos pères n'ont pas brisé l'absolutisme de la monarchie pour nous léguer le despotisme des philosophes.
« La France vous a entendu, monsieur le comte; elle a compris, dans son bon sens, qu'elle était catholique ou qu'elle n'était plus elle-même. D'autres ont admiré la sincérité de votre foi et la mflle franchise de votre éloquence. Quant à nous , non contents d'admirer votre manifeste, nous l'avons adopté sans réserve. « Je crois, « a dit un grand honune, qu'il n'a jamais été plus nécessaire d'en- <r vironner de tous les rayons de l'évidence une vérité du premier « ordre, et je crois, de plus, que la vérité a besoin de la France. » C'est l'illustre comte de Maistre qui témoigne par notre bouche que vous avez noblement servi la France et la vérité.
« Au nom de notre foi et de notre patriotisme, en union avec tous les peuples catholiques qui gémissent les yeux tournés vers la France, recevez ce témoignage public d'adhésion et de reconnaissance. Et toujours, monsieur le comte, lorsque vous défendrez l'indépendance de l'Église, la liberté de conscience, la liberté d'enseignement , la liberté des ordres religieux, toujours à vos paroles répondront les bénédictions de tous les catholiques. »
Béponse de M, de Montalembert • Si j'accepte avec émotion et reconnaissance la démarche que
55d PRlVitikG£
^vous voulez bien faire auprès de moi, si je jouis de voir en cette occasion les catholiques apprendre à se compter et à se montrer, ce n*est pas, certes, que je veuille ]f trouver quelque chose de personnel pour moi, mais bien un hommage rendu à ces principes de catholicisme et de liberté que j'ai eu l'honneur de défendre, et que vous portez tous, comme moi, dans vos cœurs. Les encouragements que vous me décernez fortifieront ma résolution. J*eQ ai besoin , Messieurs ; nous en avons tous besoin , car la lutte où nous sommes engagés sera aussi laborieuse que prolongée. Nous avons aussi notre émancipation catholique à conquérir. Les actes émanés des divers pouvoirs qui ont passé sur la France, et par lesquels notre liberté est entravée, ne sont pas certes aussi cruels ni aussi vexatoires que le code pénal qui a si longtemps régi les catholiques d*un pays voisin, mais ils ne sont pas moins dangereux pour l'indépendance de l'Église, et ils sont profondément incompatibles avec les principes de notre constitution. Mettre d'accord nos lois, si contradictoires et si souvent si oppressives, avec notre Charte, si libérale et si juste, c'est à cette tâche que nous devons dévouer notre vie, chacun dans sa sphàre. Pendant que le clergé exerce sa sainte mission en disciplinant nos flmes, c'est à nous, laïques, de lui payer notre dette, en revendiquant pour lui et pour nous la liberté, qui est toujours le premier besoin deTÉgiise. Pour y parvenir, nous n'aurons jamais trop de courage, de patience et de confiance en Dieu. Nos adversaires sont nombreux, acharnés et redoutables ; mais notre devoir n'est pas de vaincre, notre devoir est de combattre.
« Du reste, Messieui*s, si quelques-unes de nos lois sont oppressives, si la patrie elle-même est souvent injuste envers nous, ne le soyons jamais envers elle. Bénissons le bon Dieu de nous avoir fait naître dans un pays qui a conquis cette liberté politique, par laquelle nous pouvons aspirer à la liberté religieuse. Bénissons-le de ne pas nous avoir placés dans un de ces pays où le despotisme étouffe toutes les plaintes, celles de l'Église comme celles des peuples. Profitons-en pour invoquer sans cesse la publicité, la liberté de la presse et de la parole. Mettons ces armes nouvelles, ces armes inappréciables au service de 1^ vieille cause qui ne périra jamais. » (Fxtraît de î'I ni'rrrj du 95 avril iai4.)
DES PETll^ SI^INAIRES. 553
Adresse des étudiants de VVniversité catholique de Lùuvain,
« Monsieur le comte,
c L'élite de la jeunesse catholique de Paris vous a déjà présenté rhommage de sa profonde admiration, et nous venons, à son exemple, vous offrir le tribut d'une reconnaissance également vraie, d'un respect également sincère. Comme Belges, et, d'une manière plus spéciale encore, comme élèves d'une université libre, la cause dont vous êtes le glorieux défenseur est en effet la nôtre. Comment ne vouerions-nous pas une impérissable reconnaissance à l'orateur qui revendique avec tant de courage, et pour toutes les convictions, un droit sans lequel la liberté de conscience n'est qu'une menteuse promesse ? Dieu bénira, nous n'en doutons point, vos généreux efforts, et le temps viendra où les peuples comprendront que, de tous les monopoles, le plus hostile au progrès de la civilisation est celui de l'enseignement.
« Nous osons vous tenir ce langage , parce qu'il est celui de nos familles; mieux que nous, et mieux que vos adversaires, elles peuvent comparer l'état actuel des études, dans notre pays, à leur état passé, et elles vous remercient de la justice si éclatante que vous avez rendue à nos nouvelles institutions. Grflce au ciel, la concurrence qui existe aujourd'hui entre les collèges et les universités de la Belgique ne nous a encore valu qu'une instruction plus solide et plus étendue , que des habitudes de travail plus austères. Les succès que nous obtenons agissent conmie un heureux stimulant sur nos frères de Gand, de Liège et de Bruxelles, et leurs nombreux succès nous animent, à notre tour, d'une émulation non moins bienveillante. Tous gagnent à cette lutte des intelligences, lutte à laquelle sourit la patrie , heureuse et fière de notre commune ardeur.
« Permettez-nous d'ajouter, en notre qualité d'élèves de l'Université catholique de Louvain, que si nous tenons, dans l'ordre dei sciences humaines, à ne pas nous laisser dépasser par nos jeunes rivaux, nous tenons plus encore à ce qu'ils jouissent des mêmes prérogatives, des mêmes faveurs que nous. Nos professeurs se plaisent à nous enseigner que la loi humaine doit respect à toutes les
conscieDces sincères, et ils nous appreoDent à considérer le prosélytisme administratif, au profit de n'importe quelles doctrines, comme une violation flagrante de notre pacte social. Ces leçons ne seront pas perdues, et dans les diverses carrières qui vont s'ouvrir devant nous, jamais nous ne refuserons à ceux de nos compatriotes qui ont le malheur de ne pas être catholiques, un seul des privilèges, un seul des droits , une seule des justices que nous réclamerons toujours pour nous-mêmes,
« Nous avons l'honneur d'être avec respect, monsieur le comte, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs. »
Suivent quatre cent neuf signaturei»
Lonvaln, le 93 mai 1844.
Béponse de M. de MonUHembert.
« Messieurs,
« Vous connaissez les liens qui m'attachent à la Belgique, Taffection que je lui porte , et les efforts que J'ai tentés naguère pour défendre l'intégrité de son territoire, en même temps que l'honneur de la France, à la môme tribune où je viens de soutenir les droits de la liberté et de la religion.
« Vous devez donc comprendre. Messieurs, combien je suis touché et reconnaissant d'une démarche qui témoigne de votre bienveillance affectueuse et de votre trop indulgente confiance en moi. Cette démonstration des sentiments de la jeunesse catholique belge sera toujours un lien de plus entre votre patrie et mon cœur : veuillez en recevoir mes remerclments fraternels.
tt Vous avez, Messieurs, devant vous un noble avenir. La Belgique a donné la première, au sein de la société moderne et de l'Europe continentale, l'exemple d'une nation en môme temps libre et religieuse. Elle a purifié et consolidé à la fois la liberté née de sa révolution, en la mettant sous la garde et la sanction de l'ordre catholique. C'est à vous de continuer cette œuvre et de l'affermir. Par vos progrès dans les lettres, les sciences et les arts, toujours si heureusement cultivés en Belgique, c'est à vous de répandre cha- ^e jour de nouvelles lumières sur les grandeurs méconnues ou
DES PETITS SÉMINAIRES. d55-
ignorées de notre Église. C'est à vous de la faire ainsi connaître et apprécier de ceux qui ne l'attaquent et ne s*en défient que parce qu'ils ont oublié son inépuisable fécondité, la merveilleuse facilité avec laquelle elle s'adapte à toutes les formes de gouvernement et de société, et aussi TindojDptable constance dont elle pénètre les cœurs qui ont juré, comme nous, de la défendre et de l'affranchir.
« Les dispositions manifestées dans le dernier paragraphe de votre adresse me donnent la confiance que vous saurez remplir cette mission. Par votre catholicisme énergique et conciliant à la fois, vous saurez étendre les conquêtes de la foi tout en défendant cette heureuse constitution belge que tant d'autres nations envient ou imitent. Vous comprenez, comme nous, ce que nos adversaires ne peuvent ou ne veulent pas comprendre , qu'en réclamant la liberté et l'égalité pour nous, nous les réclamons pour tous, et que jamais nous ne chercherons à transformer en privilège spécial et exclusif un droit imprescriptible et universel. La Belgique noua a ouvert la voie. L'épiscopat et les catholiques de la France y sont entrés à leur tour et 7 marchent d'un pas assuré.
« Félicitons-nous donc, Messieurs, les uns et les autres, de n'avoir jamais à séparer dans nos cœurs l'amour du catholicisme de l'amour de la liberté ; et sachons 7 maintenir toujours cette magnifique et féconde union qui a fait la gloire et l'existence même de la Belgique, et qui fera un jour le salut de la France. »
(Extrait de VUnwen da 4 jain 1844.)
Bêpome de M. le comte de Montalemhert à une adresse présentée, au nom des catholiqties de Lyon, par M. Audin, dans la grand'saXle du palais de l'archevêque de Lyon, le 1 juin 4859.
« Je crains. Messieurs, que vous n'estimiez beaucoup trop haut les faibles services que j'ai pu rendre à la cause catholique. Je n'en reçois pas moins avec humilité et avec reconnaissance les témoignages de votre affectueuse confiance : je vous demande la permission de les communiquer à ceux d'entre mes nobles collègues de la Chambre des pairs qui, dans la lutte récente, ont apporté un
secours li désintéressé et si efficace à la défense de la liberté et de la religion.
« Il m'est bien doux, an reste, de trouver ces généreuses syin* pathles au sein de cette ville qui a été le berceau de la foi parmi nous; qui a été le théâtre de tant de martyres; qui, depuis le pre* mier siècle de l'ère chrétienne jusqu'à la fin du dix-huitième, a fourni tant de champions à la liberté religieuse; enfin, d'où est parti de nos jours le premier signal d'une lutte indispensable et salutaire contre le monopole destructeur de la religion et de la Charte* Que l'exemple de nos aïeux nous éclaire et nous guide 1 11 est temps pour les catholiques de descendre, comme catholiques, dans la vie publique, pour y défendre sans arrière* pensée la plus belle des causes. Nous n'avons rien à cacher : nous ne sommes pas des conspirateurs. Dans un pays où la liberté et l'égalité sont de droit commun, nous voulons cette liberté , cette égalité pour nous; nous les voulons sincères et complètes, rien de plus ; mais aussi, qu'on le sache bien, rien de moins.
« Et j'ajoute, qu'après bien des luttes, bien des mécomptes, bien des échecs peut-être, nous finirons par l'emporter, et il faut que nous l'emportions, non-seulement pour la satisfaction de notre conscience et de nos efforts, mais encore pour l'honneur de la France. Oui, Messieurs, je le répète, nous l'aurons, la liberté, il faut que nous l'ayons; car, autrement, la France serait déshonorée, et son nom mériterait d'être effacé d'entre les nations libres, si ses pontifes, ses prêtres et ses citoyens catholiques continuaient d'être exclus des bienfaits des institutions libérales qu'elle a si chèrement achetées.
« L'épiscopat a noblement fait son devoir. 11 s'est prononcé avec une unanimité, une énergie, une éloquence qui rappellent les pins beaux temps de l'Église. Si je ne craignais de paraître payer par des éloges l'hospitalité bienveillante que je reçois dans ce palais, j'en aurais long à dire sur l'éclatant exemple qui a été donné ici. Je me bornerai à constater que le cardinal de Lyon a su pleinement revendiquer la gloire qui s'attache à ce titre de Frima êede$ QMiarum. Le clergé secondaire fait aussi son devoir. Provoqué par une parole iuiprudente S il répond par des démonstrations qui ne
1 Cohe de M. Persil, ancien garde des seesni, voir plus haut, p. 598.
D£S PETITS SÉMWAIRES.
laissent aucun doute sur son union avec Tépiscopat. Restent les laïques, les pères de famille, nous autres, en un mot. Eh bienl avons-nous fait aussi notre devoir? non, Messieurs, avouons-le : jusqu'à présent nous ne l'avons pas fait. Nous avons été tièdes, lents, timides, lâches môme. Nous avons permis à toutes sortes de considérations inférieures de triompher dans nos cœurs sur Tintérôt suprême. Nous avons laissé nos enfants entre les mains de l'ennemi. Nous n'avons fait aucun des sacrifices que le service du bien exigeait de nous. Nous avons négligé les moyens légaux et constitutionnels qui sont dans notre droit pour sauver l'avenir de nos enfants et le nôtre. 11 ne faut plus qu'il en soit ainsi. Travaillons, Messieurs, travaillons sans relâche. Ne nous lassons pas d'agir pour obtenir la liberté et l'égalité, telles que nous les trouvons dans la constitution. Il faut entrer dans une voie nouvelle, et apprendre à tous ce que veulent et ce que peuvent les catholiques français. »