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CHAPITRE XXXIV ET DERNIER

DE LA BELLE ÉGLISE QL'l FUT CONSTRUITE A MARBOURG EN l’honneur de la chère sainte ÉLISABETH ; ET COMMENT SES PRÉCIEUSES RELIOUES FURENT PROFANÉES, ET AUSSI DE LA FIN DE CETIE HISTOIRE.

A\ii, gemma apcciosa , Hulicrum sidua, rosa.

Ex regali stirpc nata ,

Nulle in cœlia coronala :

Salve, roaa pietalis ;

Salve, nos llungariæ ;

Salve, lulgeiis margarila ;

In cii'leali aedc alla ;

Roga rcgem Majealalia Ut nos salve! Iiodic,

Lumen mitlens earilalis Ac ceeleslis gralia'.

Ancien office ue S" Elisabeth.

Au milieu du bassin qu’arrose le cours sinueux de la Luhn, une éminence se détache en s’avançant de la chaîne des hauteurs qui l’entourent. L’ancien château gothique de Marbourg, construit par le petit-fils d’Élisabeth, en couronne le sommet; les maisons et les jardins de la ville et de l’urtiversité se groupent en terrasse sur ses flancs et à ses pieds : les deux sveltes tours et les hautes nefs de l’église de Sainte- Élisabeth s’élèvent entre la racine du mont et les bords de la rivière, qui s’arrondit pour enlacer l’enceinte de la ville. Hors de ses portes, de vertes prairies, de charmants jardins.

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de longues et belles allées attirent le voyageur, et le conduisent jusque sous les vieux ombrages qui couvrent les collines environnantes, d’où il peut jouir à son aise de la rare beauté de ce coup d’œil. Nous ne savons si c’est notre affection pour tout ce que la mémoire d’Élisabeth a sanctifié qui nous égare, mais il nous semble n’avoir jamais rencontré, hors de l’Italie, un site plus pittoresque, plus attrayant, plus d’accord avec les souvenirs que l’on sait s’y rattacher. De quelquç côté qu'on se dirige dans les environs de Marbourg, en tournant les yeux vers la ville, on retrouve toujours la même beauté sous des aspects infiniment variés : le caractère suave et pur des bords de la Lahn, les admirables proportions de la cathédrale, son élévation majestueuse au-dessus de tout ce qui l’avoisine, la disposition gracieuse et pittoresque de toutes les vieilles maisons, ainsi que des tours du vieux château, tout séduit et enchaîne la vue : on croit voir réalisé un de ces charmants paysages que les miniatures des anciens missels, que les tableaux des écoles de peinture catholique nous offrent encore dans les lointains des scènes qu’ils représentent.

Il nous semble donc impossible de ne pas aimer et admirer cette belle ville de Marbourg, même en y arrivant, comme nous l’avons fait d’abord, sans aucune idée des trésors qu’elle renferme; mais combien plus encore lorsqu’on y cherche les traces de la chère sainte Élisabeth, lorsqu’on y rencontre partout ses souvenirs, qu’on y trouve son nom dans toutes les mémoires et sur toutes les lèvres, comme sur tous les monuments! On a conservé des parties très-anciennes du couvent et de l’hospice qu’elle fonda, et où elle mourut : ces constructions, aujourd’hui dégradées, qui ont longtemps servi de siège au grand bailliage de l’ordre Teutonique en Hesse, entourent l’église, la séparent de la rivière, et forment encore un ensemble antique et pittoresque. On remarque

surtout un grand bâtiment, avec pignons en gradins, appelé la firmaney [infirmerie], où une tradition constante, appuyée par plusieurs historiens*, place le lieu même de sa mort. La porte de la ville la plus voisine de l’église s’appelle la porte Sainte-Élisabeth; à quelques pas en dehors, sur la route qui conduit au joli village de Wehrda, où elle passa les premiers temps de son séjour à Marbourg, on voit une fontaine à triple jet, qu’on appelle Elisabethsbrunn. C’est là qu’elle lavait elle-même le linge des malades : une large pierre bleue, sur laquelle elle s’agenouillait pendant ce rude travail, a été transportée dans l’église et s’y voit encore. Un peu plus loin, on arrive au pont d’Elisabeth, puis au moulin d’Elisabeth, constructions dont l’origine est sans doute contemporaine de la Sainte. De l’autre côté de la ville, la chaussée du pont que l’on traverse en venant de Cassel conduit jusque devant l’église, en passant au pied du mont où est construit le château, et le long des charmants ombrages du jardin botanique: cette chaussée s’appelle encore la Pierre des Pèlerins [Pilgrimsleiri); c’est un souvenir des longues files de pèlerins que les habitants de Marbourg ont vu pendant trois siècles arriver de tous les points de l’Allemagne pour visiter le saint tombeau, et dont l’affluence a tant contribué à la prospérité de la ville, qui n’élait guère auparavant qu’un bourg ouvert '^.

Il n’y a pas jusqu’au sévère Conrad lui-même qui n’ait ici sa consécration populaire : une fontaine, appelée Mœnchsbrunn, est couronnée par sa statue en habit de moine, avec un gros livre ouvert qu’il appuie sur son cœur ; le peuple dit que chaque nuit, à minuit, il retourne une page de son volume.

Mais il est temps de parler de cette célèbre église qui est, plus qu’aucun autre lieu du monde, l’apanage spécial et le

> Winkelmann, p. 422, etc.

* Winkelmann, p. 216.

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produit de la gloire d’Élisabeth. Elle s’élève, comme nous l’avons dit, sur les bords de la Lahn, au pied de la montagne du château, en face d’une crête élevée qui réunit celte sorte de promontoire avec les hauteurs voisines. Le terrain sur lequel elle est construite est marécageux, et a dû offrir de grandes difficultés aux architectes; mais il est impossible de concevoir une position plus heureuse, plus propre à faire valoir les beautés de l’édiûce, et à embellir par sa présence même la ville et le charmant paysage qui l’entoure. Il faut avoir parcouru tous les environs, avoir successivement étudié tous les points de vue qu’ils offrent sur la ville, pour apprécier le mérite de cette situation, et la valeur qu’elle ajoute au noble monument qui s’y élève. Il semble qu’on aurait pu passer des années à parcourir ces environs, et qu’on aurait cherché en vain un site mieux adapté à cette fin. C’est, du reste, un trait distinctif de la plupart des grands édifices que nous ont légués les siècles chrétiens. Le peuple, frappé des avantages extraordinaires de cette position, comme de l’admirable beauté de l’église en elle-même, a entouré son origine de toutes sortes de traditions merveilleuses. Selon lui, ce fut d’abord Élisabeth elle-même qui eut l’idée de construire son. église; elle voulait la placer au sommet d’un rocher nommé encore Kirchspitze^ qui domine la basilique actuelle ; elle voulait, en outre, qu’il y eût une tour immense avec une cloche qui pût se faire entendre jusqu’en Hongrie. Mais tous les efforts qu’elle fit dans ce but furent inutiles; il lui fut impossible d’en creuser même les fondations; l’ouvrage du jour se trouvait détruit la nuit. Elle eut beau recommencer dans plusieurs endroits différents, elle n’eut pas plus de succès. Enfin un jour, impatientée, elle ramassa une pierre et la jeta au hasard du haut du rocher, en jurant qu’elle bâtirait une église à l’endroit où cette pierre tomberait. La pierre vint

tomber au lieu où s’élève aujourd’hui cette magnifique nef, et aussitôt on se mit à l’œuvre, et avec succès. Cette tradition semble puiser une nouvelle force dans la nature extrêmement marécageuse du terrain sur lequel l’église est bâtie, ce qui aurait éloigné tout projet de construction , à moins d’une raison surnaturelle*.

Le peuple raconte encore que, pendant toute la durée de ces grands travaux, les fonds étaient déposés dans un coffre ouvert où chaque ouvrier allait prendre ce qui lui était dû, et que lorsqu’il prenait trop, dans la nuit l’argent retournait de lui-même au coffre : symbole naïf de cette foi et de ce désintéressement dont les générations modernes ont perdu l’habitude, en même temps que le secret des merveilles sans rivales de l’art chrétien.

Approchons maintenant de l’église même, à travers un jardin de roses, fleur qui, ici comme à Wartbourg, semble spécialement consacrée à Élisabeth. Disons d’abord que la première pierre de ce noble édifice fut posée par le bon landgrave Conrad, la veille de l’Assomption de l’année 1235, quelques mois après la canonisation de la Sainte^,

* On racontait en Auvergne une tradition semblable, que nous allons transcrire d’après l’Auvergne au moyeu âge y de M. Dominique Branche, 1842 , p. 498 : « Lorsque la basilique du Puy en Velay eut été achevée et dédiée à la sainte Vierge, sainte Anne descendit du ciel pour visiter le nouveau palais de sa fille. Contente de ce travail, elle saisit le marteau du maître mayon et prit soudain son vol, qu’elle abattit sur le sommet de la Durande. Alors, se tournant vers l’Auvergne , qui à son gré n’ollVait à la reine du ciel aucune église digne de sa gloire, elle lanya le marteau, en disant :

Au lieu où ce marteau cheera IJae eglise s’clevera.

Le marteau alla tomber à une lieue de là, sur la rive droite de l’Ailier, en un vallon désert; et tout à coup surgit du sol, comme une Heur, l’église romane des Cliases, que l’on consacra à sainte Marie. »

* On a constaté l’existence de deux églises plus anciennes que celle-ci, où

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et que cette date fait de l’église de Marbourg la plus ancienne de toutes celles de l’Allemagne qui ont été construites dans le style ogival'. 11 fallut vingt années pour achever les fondations seulement, et vingt-huit autres pour élever les parties les plus essentielles, qui ne furent terminées qu’en 1283 ; l’intérieur, les flèches et tout cet ensemble grandiose, tel qu’il se présente aujourd’hui à nos regards, ne fut complété que dans le courant du quatorzième siècle. L’église a 230 pieds de long, 83 de large; ses fondations ont 43 pieds de profondeur; la hauteur des voûtes intérieures est de 70 pieds, celle des deux tours , surmontées de leurs flèches, de 303 pieds. Ces deux tours étaient réunies vers la moitié de leur hauteur par une galerie qui servait de communication entre elles, comme cela se voit encore à Boppart et ailleurs en Allemagne. Il y avait un gros anneau de fer attaché à l’une des tours vers cet endroit, et la tradition populaire voulait qu’il y eût autant de pieds de profondeur dans les fondations qu’il y avait de pieds de hauteur depuis le sol jusqu’à cet anneau

Ce qui frappe d’abord dans cette basilique, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, c’est son admirable harmonie, sa parfaite unité ; sous ce rapport elle nous semble sans pareille. Quoique ayant été près d’un siècle et demi en construction,

Il est probable qu’ÉHsabclIi priait et que ses obsèques furent célébrées : l’une d’elles a disparu dans les constructions plus récentes des chevaliers ; l’autre, dite de Saint-Franyois, de forme romane, existait encore il ; a environ cinquante ans, et a été détruite par les derniers chevaliers.

‘ Moller. Uie kirche der heilige Elisabeth zu Marburg, in-folio. Darmstadt, 1823, avec 18 plancties. Nous avons emprunté à cet excellent quvrage trois vues de la façade , du grand portail et de l’ensemble de l'éditice , que l’on trouvera dans la collection des Momimetils hittoriques de sainte Élisabeth, infolio, publics en 1837 chez Boblet.

* Descript. Mss. de l'église de 1C77, ap. Jusii. Vorzeit de 1838.

on lu dirait d’un seul jet, et sortie en un jour du moule de la sainte et forte pensée qui l’a conçue. C’est le monument nonseulement le plus ancien, mais encore le plus pur et le plus complet de l’architecture gothique dans les pays germaniques, et nous pensons qu’il n’y a guère en Europe un édi- 6ce considérable où celte architecture se présente aussi totalement libre de toute influence étrangère à son essence, de tout mélange des formes qui l’ont précédée ou suivie. On n’aperçoit nulle part la trace du plein cintre, dit roman ou byzantin (sauf dans une petite porte latérale de la nef), pas plus que des ornements fleuris et surabondants qui ont peu à peu altéré la simple beauté de l’ogive.

Il résulte de cette rare et merveilleuse unité, en même temps que des proportions excellentes de toutes les parties de l’édifice, un ensemble qui produit sur l’âme une impression de douceur pieuse et de satisfaction intime, à laquelle les hommes même les plus étrangers aux inspirations religieuses de l’art pourraient, ce nous semble, difficilement échapper. En errant sous ces arcades si simples, si légères et si solides à la fois, dans le silence et l’abandon actuel de cette vaste enceinte, en goûtant le calme et la fraîcheur qui y régnent, on peut se croire quelquefois transporté, pour ainsi dire, dans l’atmosphère d’Élisabeth, et on reconnaît, dans ce monument élevé à sa gloire, lé miroir le plus fidèle de sa personnalité sacrée. Les caractères et les contrastes de sa charmante vie semblent tous s’y réfléchir; on y trouve, comme en elle-même, quelque chose d’humble et de hardi à la fois, de gracieux et d’austère, qui séduit en même temps qu’il impose. Chacune de ces pierres, consacrées et marquées de la croix pontificale, semble, comme chacun des actes de sa vie, s’élancer vers Dieu et le ciel, en se dépouillant de tout ce qui peut enchaîner à la terre, l'out en ce lieu respire

Satrei. Vlll. — Sainte Ëliaabelh. il. H

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et inspire la ferveur et la simplicité, ces deux fondements du caractère d’Élisabeth. On est tenté de croire avec le peuple, et malgré le témoignage des dates historiques, qu’il faut lui attribuer l’idée, le plan et même l’exécution de ce glorieux édifice, surtout quand on cherche en vain dans les récits si détaillés de ce temps un nom, un seul nom qui nous ait conservé la mémoire d’un architecte, d’un maçon, d’un ouvrier quelconque, parmi tous ceux qui, pendant cent cinquante ans, ont travaillé à cette œuvre immense. Ils semblent avoir pris, pour se cacher, les mêmes précautions que d’autres pour éterniser leurs insignifiants ouvrages. Anonymes sublimes, ils ont voulu confondre leur gloire dans celle de la chère Sainte, aimée du Christ et des pauvres; et quand leur mission laborieuse a été achevée, ils sont morts comme ils avaient vécu, dans la simplicité de leurs cœurs, ignorants, ignorés, oubliant tout, hormis Dieu et Élisabeth , oubliés de tous, hormis de lui et d’elle '.

C’est en recherchant en vain leurs noms qu’on reconnaît combien il y avait une autre force que celle des efforts iDadériels, que celte même de l’intelligence la plus savante, dans l'enfantement de ces maisons de Dieu, vraiment dignes de ce nom, et antérieures à la misérable dégradation de l’architecture religieuse depuis le seizième siècle. On se surprend à croire à je ne sais quelle vie supérieure et mystérieuse répandue dans ce fruit de l’antique puissance de notre foi ; on se

‘ Nous ne savons sur quel rondement s'appuie la Revue archéologique ( I à mai 1849), pour attribuer la eoiistruclion de notre église à Villard de Honnecourl. Il est vrai que cet architecte, dont le précieux Album, récemment découvert, doit être publié par M. Lassus, a voyagé en Hongrie, et qu’on le regarde comme l’auteur de la cathédrale de Cambrai, dont les transepts arrondis rappellent ceux de Marbourg. Mais il n’y a dans celle co'tncidence aucune preuve qui permette de conférer avec certitude un si grand honneur .4 notre compatriote.

rappelle ces belles paroles de saint Augustin : « Nul ne poiir- « rait entrer ici , si ces poutres et ces pierres n’adhéraient « point les unes aux autres dans un ordre cerkin , si elles « ne s’attachaient ensemble par une pacifique cohésion, et « si , pour ainsi dire, elles ne s’aimaient pas entre elles ‘ . »

S’il nous fallait définir en deux mots ce qui nous parait être le caractère distinctif de l’église de Sainte-Élisabeth, nous dirions que c’est une pureté et une simplicité en quelque sorte virginales. La véritable architecture chrétienne y apparaît dans sa beauté primitive, parée des seules grâces de la jeunesse, tout fraîchement éclose et s’épanouissant au soleil de la foi. En la rapprochant des cathédrales plus pompeuses et plus récentes de Strasbourg, de Cologne, de Salisbury, d'Amiens; en comparant entre elles ces images diverses de l’immortelle Épouse du Seigneur, on pourrait trouver la meme différence qu’entre la parure d’une vierge qui s’approthe pour la première fois de la table sainte, et l’éclatante parure d’une mariée.

Qu’on nous pardonne quelques détails. L’extérieur, qui a l’avantage d’être complètement dégagé de foute autre construction, nous offre la curieuse particularité de deux rangées de fenêtres l’une sur l’autre , tandis qu’à l’intérieur l’élévation des murs latéraux n’est interrompue par aucune galerie ou division. Ces fenêtres sont, du reste, de la plus grande simplicité : ce sont deux ogives géminées, surmontées d’une ouverture circulaire et encadrées dans une grande ogive , disposition identique avec cette employée à Notre- Dame de Paris, et qui semble dériver de celle des fenêtres à plein cintre des cathédrales de Pise et de Sienne, de l’Or-San-

‘ Ligna ista et lapides, si non sibi certn ordine cohærcrent, si non se paeifleo innecterent, si non se invicem, coliærendo sibi, quodam modo ainareiil, nemo hue iniraret. S. Augusl., serin. 33(i, in Deüir.

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Michèle el du palais Strozzi, à Florence, et de la plupart des bons édifices du moyen âge en Italie. On ne voit ni pinacles, ni clochetons, ni arcs-boutants à jour, ni aucun des ornements du gothique postérieur; seulement, deux galeries font le tour de l’édifice entier. La façade principale ou occidentale est de la plus élégante simplicité : elle se compose d’un large portail surmonté d’une grande croisée et d’un pignon trèsorné, flanquée de deux hautes tours avec leurs flèches en pierre, parfaitement semblables, et dont on ne saurait assez admirer la forme élancée et pure. Le tympan du portail est oci upé par une belle statue de la sainte Vierge, protectrice spéciale de l’ordre Teutonique. Elle écrase les vices et les péchés sous la figure de petits monstres ; de ses pieds sortent, à droite, une vigne chargée de grappes nombreuses; à gauche, un rosier garni de fleurs, où chantent de petits oiseaux ; de chaque côté, un ange agenouillé vénère cette reine victorieuse du péché, et source éternelle des fruits de la vérité el des fleurs de la beauté. L’exécution répond à la grâce touchante et au sens profond de l’image'. Les feuillages des chapiteaux et des filets de la voussure de ce portail sont aussi traités avec une délicatesse exquise. La masse unie et sans ouvertures de la base des deux tours forme un heureux contraste avec la riche ornementation du portail lui-même. Il en est de même des fenêtres élancées du premier étage de ces tours avec la riche et large croisée du milieu, ainsi qu’avec le pignon. On doit admirer l'habileté merveilleuse qu’on a mise à dissimuler la jonction de ce dernier membre avec les tours, par des panneaux à jour et une sorte de balustrade cré-

' M. Muller, l’un des premiers archéologues el arehitectes de l'Allemagne, déclare que, dans le eours de ses longs travaux, il ii'a jamais rencontré une représentation de la sainte Vierge qui lui parût mieux conçue ni mieux exécutée que celie-ci. Die kirche der H. Elisabeth, p. 6.

l)b SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 165

nelée, d’un goût aussi pur qu’original. Les deux tours renferment sept cloches, dont la plus petite est d’argent, qui forment entre elles des accords parfaits et savamment combinés.

En entrant dans l’intérieur, on est frappé par la division de l’église en trois nefs d’égale hauteur. Cette particularité, qui se retrouve assez rarement dans les grandes basiliques du moyen âge, paraît avoir été un trait distinctif des églises de l’ordre Teutonique ' ; elle se retrouve dans les magnifiques églises de la Prusse où l’Ordre établissait alors même sa domination, et notamment à Dantzig et à Pelplin.

La couleur naturelle de la pierre commence à ressortir de dessous le badigeon dont elle a été autrefois recouverte. On voit partout les jonctions des pierres de taille; on admire la merveilleuse union de solidité et de légèreté qui a permis de ne donner aux murs latéraux que deux pieds et quelquefois dix-huit pouces seulement d’épaisseur. Une double rangée de colonnes établit la division des trois nefs; elles sont tout à fait simples, et flanquées seulement de quatre colonnettes chacune : leurs chapiteaux, taillés en feuilles de vigne, de lierre, de rose et de trèfle, sont les seuls ornements de sculpture que l’architecte ail admis. Une petite statue en bois, de la Sainte, tenant une église à la main, est adossée à l’une des colonnes de la neU.

L’église, comme toujours, avant qu’on eût imaginé de

' Schnaase, Nicderla’iidisflie briefe, p. 1G7. Moller remarque que l’(*gli8e de Sainle-Élisabetli semble avoir servi de modèle sous ce rapport à beaurnup d’autres églises de la Hesse, telles que celles de l’abbaye de Ha'iiia, de Friedberg, Frankenberg, etc.

* Nous l’avons Tait graver dans les Monuments, Elle était sous un dais, et sur le pilier qui la supi>orlc on voyait les traces d’une fresque qui représentait nuire Sainte et sainte Catherine. — Depuis la restauration moderne de l’église, on a transféré, fort à tort, celte jolie statue dans le tympan des sedilia du prêtre célébrant cl de scs deux assistants, qui sont à gauche du maître-autel. Elle y est peu remarquée.

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prendre les temples païens pour modèles des églises chrétiennes, est en forme de croix : le chœur, ainsi que le transept, ou les deux bras de la croix, se terminent par des absides polygonales. Le chœur est fermé par un assez beau jubé en boiseries. Le magnifique retable du maître-autel, consacré le 1" mai 1290, est parfaitement d’accord a\ec le style du reste de l’église ; il est formé par trois arcs ogives inscrits dans des dais triangulaires, et flanqué de quatre clochetons, le tout surmonté par un couronnement de la sainte Vierge en relief. Les fenêtres du chœur sont garnies d’admirables vitraux de la fin du treizième siècle, qui mériteraient une étude spéciale. Les six fenêtres du chevet contiennent de grandes figures en pied, et des sujets historiés en médaillons. On y distingue Notre-Seigneur, avec Adam et Ève à ses pieds; sainte Élisabeth couronnée; saint François (en tunique bleue) et Notre-Dame; douze médaillons représentent divers traits de la vie de notre Sainte. Les huit autres fenêtres n’offrent qu’une sorte de tapis de fleurs ou de plantes, dont le dessin et les couleurs sont heureusement assortis. Les vitraux du reste de l’église ont été détruits par l’armée du roi très-chrétien Ixiuis XV, qui, dans la guerre de Sept- Ans, avait -changé cette église en magasin de fourrages.

Dans les deux bras du transept, on remarque, sur quatre autels abandonnés, des sujets de sculpture et de peinture représentant des traits de la vie de notre Sainte, ainsi que les légendes de sainte Anne ', de sainte Catherine, de saint Jean- Baptiste et de saint George, attribués en partie à l’école d’Albert Durer, mais, selon nous, d’une date plus ancienne et

• On remarque dans celle-ci le groupe qui repil'sente sainte Anne invitant Notre-Dame h ailaiter l'enfant Jésus, puis Salonié et d’autres saintes femmes enseignant & lire à leurs enfants.

d’un goût plus purement religieux que le sien. Ce sont des hauts-reliefs en bois doré, recouverts par des volets en bois qui sont revêtus au dehors et au dedans de peintures sur toile collées contre le bois, naïves et expressives, mais un peu trop retouchées. On y distingue le départ de la petite princesse dans une voiture couverte pour venir de Hongrie en Thuringe ; ensuite le miracle du manteau apporté par un ange, en échange de celui qu’elle avait donné à un pauvre, au moment de se rendre à la salle du festin, avec de curieux détails sur le service de table du roi; puis le miracle du lépreux déposé dans le lit de son mari' ; le dernier embrassement d’Élisabeth et de Louis, lors du départ de celui-ci pour la croisade; la Sainte expulsée de la Warlbourg, et réfugiée dans une étable à pourceaux; sa chute dans la boue; la visite du comte Banli; sa prise d’habit, etc. Les reliefs représentent sa mort, ses obsèques, et l’exaltation de ses reliques en présence de l’empereur. Ces trois morceaux sont évidemment l’œuvre d’un artiste digne de traiter de tels sujets^.

Dans le bras méridional de la croix, on voit les tombeaux des princes de la maison de Thuringe et de Hesse, qui ont recherché l’honneur d’être enterrés dans l'église de leur illustre aïeule. « Dans ce palais 'du roi suprême, » dit un historien, « Élisabeth, sa royale épouse, fut la première « ensevelie; et puis elle y reçut plusieurs autres conri- « toyens, saints et féaux serviteurs de Dieu, destinés à sorti tir avec elle de leurs tombeaux au dernier jour, et à jouir

' Dans le fond du lit conjugal on voit les aniiuiries des deux époux, sur des écussons séparés, mais penchés vers le haut et réunis sous un cimier commun. L’écu de la Sainte esl écartelé, au premier et au quatrième, de gueules k la croix patriarcale de Hongrie ; au deuxième, fascé d'argent et de gueules ; au troisième, fretté d’azur et d'argent.

’ Nous avons publié la partie centrale de ce haut-relief, celle qui représente la mort de la Sainte.

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« avec elle de l’éternelle joie » Son directeur Conrad do Marbourg; Adélaïde, tille du comte Albert de Brunswick, femme très-sainte et même renommée par ses miracles; le frère Gérard, provincial des Franciscains, d’une austérité remarquable, voulurent reposer auprès d’Élisabeth. Il ne reste plus aucune trace de leur sépulture; en revanche, on retrouve en très-bon état les beaux mausolées du landgrave Conrad, beau-frère de la Sainte, avec sa discipline à la main^; de la duchesse Sophie , fille d’Élisabeth , dont le visage est tout aplati par les baisers des pèlerins * ; et ceux de quinze autres princes et princesses de Hesse du treizième au seizième siècle, parmi lesquels on admire surtout celui du landgrave Henri III le Ferré, mort en 1376, dont la statue est couchée à côté de celle vraiment belle de son épouse Élisabeth, sur la même pierre : trois petits anges semblent soutenir et adoucir l’oreiller sur lequel reposent leurs deux têtes, tandis que des statuettes délicieuses représentent des moines et des religieuses agenouillés à leurs pieds, et lisant des prières pour le salut de leurs âmes. Beaucoup d’autres tombes, avec des figures couchées en relief, ou de magnifiques armoiries en bronze, sont enchâssées dans le pavé de l’église *.

’ Priiieipatur in hoc Bummi regis palalio , regalis ilia Elisabeth , sponsii ejus... Hos aliosque cives sanctorum et domesticos Dci ElisahcÜi iinslra beata in hoc suo suscepit doniidlio, resurrertura cum cis in novissimo die et fruitura ælernilalis gaudio. Tlieod. Suppl, apiul Mss. liolland.

* Voyez plus haut, t. 11, p. Iü3.

> Ibid. t. Il, p. 140.

‘ Il faut encore signaler, parmi les grandes lombes du transept nord, celli' d’Yolande de Lorraine, morte en 1521, femme du landgrave Guillaume; cl, dans le bas côté méridional de la nef, la statue d'une mère couchée i côté de son enfant. — Une inondation, qui a ravagé l’église de Marbourg en 184", avait arraché et confondu toutes ces tombes : elles ont été depuis replacées et rétablies par les soins du gouvernement hessois. Les états du pays, sur la

Dans un des angles de l’autre extrémité de la croix, au nord, se trouve la chapelle où reposaient les reliques de sainte Élisabeth elle-même; cette chapelle forme une sorte de portique en carré long et à quatre arcades, dont deux sont adossées aux murs de l’abside, et les deux autres sont à jour. La voûte intérieure est à ogive croisée ; mais le sommet du carré est plat et terminé par une haute balustrade, d’où l’on montrait sans doute les reliques au peuple assemblé, ou bien où se tenaient les musiciens dans les grandes solennités. De charmants feuillages, sculptés et dorés sur fond d’azur, garnissent les archivoltes des arcades et le pourtour des angles de la chapelle, et contrastent avec la nudité des autres parties de l’Église. Dans l’espace libre entre l’arcature et le sommet, on voit une fresque à demi effacée, qui représente le couronnement d’Élisabeth dans le ciel , avec une inscription dont on ne peut lire que ces mots : Gloria Theutonie... Dignum, gemma Sophie fons decus Ecclesiæ. Fidei... Une autre fresque, sur la paroi du mur oriental, reproduit tes obsèques de la Sainte. Au centre de cet édifice s’élève sa statue en bois colorié; les nattes de sa chevelure sont dorées; elle tient une église à la main. Enfin, sur la base latérale de la chapelle on voit un bas-relief qui en occupe toute la longueur et qui mérite une grande attention, tant par son antiquité, qui remonte probablement au siècle même de la Sainte, que par son caractère simple et naïf. C’est le plus ancien monument d’art qui existe sur notre Sainte, et à ce titre nous avons cru devoir le faire reproduire par la gravure. On y voit d’abord Élisabeth morte', les mains en croix, couchée

proposition du mïmstre Hassenpflug, ont voté une somme de ?I,UOO écus pour ta restauration de t’église.

* On trouvera dans la collection des Monuments la réduction d’un dessin original , plus exact que la planclie donnée par Moller.

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dans son cercueil ouvert; Notre-Seigneur, ayant à ses côtés Notre-Dame, est debout près du cercueil; l’âme d’Élisabeth, sous la figure d’une petite fille nouvellement née, mais déjà couronnée de gloire, est présentée par son ange gardien au Christ, qui lève la main pour la bénir; un autre ange l’encense; la sainte Vierge regarde avec amour son humble et docile élève; à côté d’elle, un homme barbu, la lance à la main, et portant la croix des croisades, représente peut-être ' le duc Louis , mais plus probablement le pénitent Conrad. A droite, on voit saint Jean l’évangéliste, ami spécial de la Sainte, sainte Catherine et saint Pierre avec la clef du Paradis; à gauche, saint Jean-Baptiste, sainte Marie-Madeleine et un évêque, qu’on croit être Sigefroi, archevêque de Mayence. C’est devant ce bas-relief que venaient s’agenouiller les pèlerins; les marches en sont encore aujourd’hui profondément creusées et labourées par leurs genoux.

La châsse dans laquelle furent renfermées, dès 1249 ‘, les reliques de la Sainte était posée aù-dessus de ce bas-relief, et protégée par un grillage qu’on voit encore. Elle est mâintenant transportée dans la sacristie, qui est placée dans l’angle entre le chœur et le transept septentrional . Cette sacristie est elle-même un charmant morceau d’architecture, tout à fait digne de l’église; sa double voûte étoilée porte sur un faisceau central de colonnettes d’un très-gracieux effet. La châsse est un des monuments les plus curieux et les plus riches de la sculpture et de l’orfèvrerie du moyen âge : on n’en connaît pas plus l’auteur que celui de l’église elle-même. Elle

‘ Jusli, p. 241, ex Ayrmann. On peut voir une description très-exacte de ce précieux monument , par M. Justi, dans son histoire de la Sainte, p. 24 1-248. et une assez bonne gravure dans les Monutnenla Laiidgraviorum Thuringiœ, de Samuel Reylier, Gotha, l(!02. Elle est reproduite dans notre collection des Monuments,

a la forme d’une maison gothique, a\ec double toit à pignon, en carré long, de six pieds de long, deux pieds de large, et trois pieds et demi de haut. Elle est en bois de chêne recouvert en argent doré : les deux côtés étroits forment deux portails, sous l’un desquels est une statue de la sainte Vierge couronnée d’un diadème de pierreries, avec l’enfant Jésus, et sous l’autre une figure de sainte Élisabeth en habit religieux, un livre à la main. Sur l’un des côtés longs, on voit une statue assise de Jésus-Christ docteur, avec trois apôtres à sa droite et trois à sa gauche ; sur l’autre Notre-Seigneur sur la croix, qui a la forme d’un arbre avec ses branches'. Saint Jean et sainte Madeleine sont à ses pieds ; deux anges couronnent sa tête penchée. Deux petits bas-feliefs, aux deux côtés de ces anges, représentent la Nativité et la Résurrection, avec ces belles inscriptions : üic Virgo parit rorem vilæ retinelque pudorem; et : Hic stimulum mortis Chrisius vincit leo fortis. A droite et à gauche sont les six autres apôtres. Au-dessus de chaque apôtre on lit une phrase du Credo, selon un usage assez fréquent dans les monuments de cet art chrétien, aussi profond et fécond que peu connu et peu apprécié par les catholiques modernes. Toutes ces ligures sont surmontées de dais richement sculptés. Sur les plans inclinés du toit on a adapté huit bas-reliefs qui représentent

* On connaît la belle légende si universellement répandue dans les siècles de loi, d’après laquelle le bois de la croix était fait de l’arbre de la science dont Éve avait cueilli le fruit mortel. L’iîlglise semble y faire allusion dans celte stance deriiyinne Pange qu’elle chante, pendant l’adoration de la croix, le vendredi saint.

De parentis protoplasti Fraude factor condolens,

Quando pumi nuiialis Morsu in nturtem corruit,

Ipse iigaum lune notavit.

Damna ligni ut solveret.

HISTOIRE

plusieurs scènes de la vie d’Élisabeth, surtout les adieux de la Sainte et de son époux partant pour la croisade, avec tous les détails, tels que la découverte fortuite de la croix dans l’aumônière de Louis, le don de la bague, leur dernier baiser. Ces statues et bas-reliefs, tous d’un travail excellent, sont en argent massif et recouvert de dorure. Une immense quantité de camées, d’onyx, de perles, de pierres gravées, de saphirs, d’émeraudes et d’autres pierres du plus haut prix étaient incrustées dans la châsse et les encadrements des statues : la plupart étaient antiques, et ajoutaient à la valeur presque inestimable d’un monument auquel la piété et l’affection des fidèles pour Élisabeth avaient fait consacrer tant de trésors '. Un grand nombre de ces pierres gravées avaient été apportées d’Orient par les pèlerins et les croisés; quelquesunes étaient regardées comme un produit spontané de la nature On sait combien de qualités surnaturelles étaient attribuées aux pierres précieuses dans le moyen âge : c’était à la fois l’ornement le plus précieux et l’offrande la plus significative qu’on pût consacrer au tombeau d’une sainte. Il y avait un onyx si admirable, que, d’après une tradition très-

' On crovait (généralement que celte châsse valait au moins six cent niilie écus (l’Empire, c’est-à-(iirc pius de deux initiions de Trancs ; d'autres eslimations en portaient ta vateur à six fois cette somme.

• Ces pierres ont une si grande importance historique et mj thoiogique , que le célèbre Creuser, auteur de la Symbolique, n’a pas dédaigné de consacrer à leur description et à leur examen un ouvrage spécial intitulé Zur Gcmmenkunde ; antike ijeacliiiilteiie Sceine vom Grtibmalile der U. Elisabeth, in der nach ihr genannter Kirche zii Marhurij, von I). Fr. Creuser, Leipzig, 18:14. Puisque nous avons nommé ce savant écrivain, nous ne saurions passer sous silence la touchante description qu’il a faite, dans ses mémoires (V. Brockhaus Zeitgenossen , n" 7, Leipzig, 1822) , de l’impression qu’il ressentait pendant son enfance, passée à Marbourg, chaque fois qu’il entrait dans l’église de Sainte-Élisabeth : il lui attribue son premier penchant pour les études religieuses et mystiques : il avoue que cette église porta le premier coup à son luthéranisme : • Cette Sainte-Élisabeth, dit-il, était pour moi tout un monde! »

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répandue, un électeur de Mayence avait olTert de l’acheter au prix de tout le bailliage d’Âmœneburg. Malgré les guerres et les troubles de religion, il restait huit cent vingt-quatre pierres précieuses (non compris les perles) en 1810, lorsqu’on les compta avant l’enlèvement ordonné par le gouvernement du roi Jérôme Napoléon, Celui-ci, qui avait déjà dépouillé de leurs trésors les principales églises de son nouveau royaume , fit transporter la châsse à Cassel , où on vola les gemmes les plus précieuses , au nombre de cent dix-sept. Ainsi appauvrie et souillée par la main d’un satrape étranger, elle revint à Marlwurg en 1814.

Cette châsse rappelle par sa forme et sa beauté la fameuse châsSe de saint Sebald, à Nürnberg, ornée des statues des douze apôtres, par Peter Fischer; mais elle a l’avantage d’être antérieure de trois siècles : il n’y a peut-être au monde que la châsse des trois rois à Cologne et les grands reliquaires d’Aix-la-Chapelle qui la surpassent en antiquité et en richesse.

Dans cette couche que la foi et l’amour du peuple chrétien aveiient cherché à rendre digne d’elle, les reliques de la Sainte bien-aimée reposèrent jusqu’à l’époque de la réforme. Nous empruntons à deux historiens luthériens ‘ le récit de ce qui se passa alors, comme un témoignage non suspect du genre de victoires que remjiortait en ce temps-là ce qu’on a depuis appelé la cause du progrès et des lumières. Le dimanche Exaudi de l’an 1539, le landgrave Philippe de Hesse, descendant en ligne directe de sainte Élisabeth, s’en

' Le D' Jusli , surintendant de l'église luthérienne à Harbourg , dans la fs édition de l'Histoire de sainte Élisabeth (1797), et dans le Vorzeit de 1824 : il a lui-méme extrait ces renseignements d'un ouvrage intitulé : Historische diplomatischer Unterriclit und grtlndiiche Déduction von des holien Teulschen-Ritter-Ordens Gerechtsamen, etc., 1751, in-folio.

HISTOIRE

vint à l’église dédiée à son aïeule, et y fit célébrer pour la première fois le culte évangélique. Il était accompagné du duc Albert de Brunswick, du comte d’isembourg, d’un fameux poète , faiseur d'héroïdes à l’instar d’Ovide ' , et nommé Eobanus Ilessus, du professeur Crato, et d’un assez grand nombre de ces docteurs et savants qui avaient travesti leurs noms allemands contre de grotesques traductions latines ou grecques*, et parmi lesquels la réforme trouvait ses plus zélés adeptes. L’office terminé, il fit appeler le commandeur de l’ordre Teutonique, en résidence à Marbourg, le sire de Milchling, depuis élu grand maître de l’Ordre*, et se rendit avec lui à la sacristie où était déposée la châsse. Une multitude immense de peuple le suivit. Le prince et ses amis étant entrés dans la sacristie, le commandeur en fit fermer la porte pour arrêter ta foule. La forte grille de fer derrière laquelle se trouvait la châsse était fermée : le commandeur refusa de l’ouvrir, et en jeta la clef au loin; le sacristain dit également qu’il ne saurait comment s’y prendre pour y pénétrer. Alors le landgrave ordonna à un des assistants de chercher des serruriers et des forgerons avec de grands marteaux et des ciseaux pour forcer la grille : mais en se présentant pour sortir à la porte de la sacristie que le commandeur avait fermée, on trouva qu’elle ne pouvait pas s’ouvrir du dedans, mais seulement du dehors. Il fallut donc en jeter la clef dehors à travers une des fenêtres, pour qu’on pût la ramasser et l’appliquer extérieurement à la seiTure. En attendant. Son

Ml en a même fait une d’Élisabeth à son mari Louis, absent en Terre Sainte, sur le modèle de celle de Pénélope à Ulysse.

• Par exemple le docteur Eiehmann s’appelait Dryander, Jean Eisenmann Ferrarius Vontanut, etc. On sait que Melanclillion n’est que la traduction du nom primitif de cet liérésiarque, Schwarzenl , littéraiement Terre-Noire.

’ Woifgang S<'bulzbart de Milchling, élu grand maître en 1513.

Altesse daigna dire : « S’il nous faut mourir de faim dans « cette sacristie, nous commencerons par manger le comte mandeur. » « C’est à saToir, » répliqua celui-ci, « si je « suis d’humeur à me laisser manger'. » Cependant on apporta bientôt les instruments nécessaires pour l’effraction : au moment où on y procédait, le prince s’écria : « Allons, « Dieu merci! voilà donc les reliques de sainte Élisabeth! « voilà mes os et ses os ! Viens-t’en, vieille maman Lisette ! « Voilà ma grand’mère*! » Puis ce digne petit-fils d’une sainte, se tournant vers le commandeur, lui dit : «C’est lourd, « monsieur le commandeur : je voudrais bien qu’il n’y eût « que des écus ! mais il y en aura là de bons vieux florins de « Hongrie*. — Je ne sais pas ce qu’il y a; de ma vie je ne « m’en suis approché de si près, et plût au ciel que je n’y « fusse pas aujourd’hui^ ! » La châsse étant ouverte, le landgrave y plongea les mains, et en retira une cassette longue de cinq quarts d’aune, doublée de salin rouge, qui contenait les ossements de la Sainte : il les prit et les remit à un officier de sa maison, nommé de Collmatsch, lequel les fit jeter dans un sac à fourrage * que tenait un domestique, et emporter aussitôt au château. Le landgrave découpa ensuite lui-même un morceau de la châsse, qu’il croyait d’or massif, et le fit

* Ward Sein Fürstl. Giiaden sagen : wan man in der Cnslorey Uungera sterben niUesl, wollen wir den Land 'Comnitliuram ersien essen, aagl der Land- Commlhur : es mUsstc einer ihn crsl fragen, ob und wan Er gerssen seyn wolUe. — Récit d'un témoin oculaire dans le second des ouvrages ci-dessus cités.

* < Das w ait Golt ! Das ist S. Elisabellien Heiligthum I mein Gebeines, ihre Knoclien ! Konim ber, Muhme Elti ! Das ist meinc Altermutter I » Ibid.

’ « Herr Comnithurl es ist scliwer, wollte wUnschen, das es eitel Kroneii weren, es werden der alten nngarschen Gulden sein ! • Ibid.

* < Er wUsste niclit, was darinnen sey, er sey seine Lebtage nicht so nali' dabei gekaaimeii, und wollte Golt, er ware aucb jetzo nicht zo nahe dabei I » Ibid.

• ' Welcher solche in einen bey sicli gehabten Futtersack steckte. Ibid.

HISTOIRE

essayer par un orfèvre : voyant que ce n’était que du cuivre doré, il dit : « Voyez ces prêtres, comme ils trompent les « gens! ils ont fait ce cercueil de cuivre, et ont gardé tout « l’or pour eux ^ » Puis il s’aperçut qu’il manquait le chef de la Sainte; et après beaucoup d’insistance, il obligea le commandeur de lui montrer une armoire secrète de la sacristie, où cette tête était renfermée, avec la couronne et le calice d’or que l’empereur Frédéric lui avait consacrés le jour de sa translation solennelle, trois cent trois ans auparavant. Philippe lit aussitôt emporter ces objets précieux au château , et on ne les a plus revus.

Ci’est cet homme que les protestants ont surnommé Philippe le Généreux,

En celte même année 1S39, il obtint une dispense signée du docteur Martin Luther et de sept autres théologiens évangéliques assemblés à Wittemberg, pour prendre une femme en sus de celle qu’il avait déjà, et qui lui avait donné un grand nombre d’enfants. Faut-il s’étonner de ce que depuis lors l’antique et glorieuse maison de Hesse soit tombée, dans ses branches protestantes, au point de vivre pendant un siècle du prix de ses sujets qu’elle vendait à l’Angleterre pour être employés à combattre les sauvages de l’Amérique ?

Les ossements de la Sainte furent enterrés peu après sous une pierre nue de l’église, dans un lieu inconnu de tous, excepté du landgrave et de deux de ses confidents. En 1546, sous prétexte de dérober aux dangers de la guerre la précieuse châsse, il ordonna qu’elle fût déposée au château de Ziegenhayn. Mais deux ans après, cédant aux instantes prières

* « Sehet, die deutschen Pfaffen haben die Lcute betrogen, dcn Sarg kup* fera gemacht, und das Guth genommen I » etc. Ibid.

du commandeur Jean de Rehen, Philippe fit reporter à Marbourg cette propriété sacrée, en même temps qu’il crutdevoir obéir à l’ordre que lui avait donné l’empereur Charles-Quint, dès l’année même du sacrilège, de restituer à l’église les reliques de sainte Élisabeth On les déterra, et on les rendit au commandeur : cependant elles ne furent plus replacées dans la châsse ; d’après la quittance qu’en délivra Jean de Rehen le 12 juillet 1S48, il en manquait dès lors une grande partie et à dater de cette époque leur dispersion a été complète. Un interrogatoire judiciaire®, du 31 mai 1634, constate qu’à cette époque on venait de s’apercevoir de l’effraction de la pierre placée devant le maître-autel , et sous laquelle les ossements de la Sainte étaient déposés : on n’y dit pas que tous ces précieux restes aient été enlevés, mais cela semble résulter de l’ensemble des interrogatoires. Vers 1840 on a voulu faire des fouilles sous les pierres situées devant le maître-autel, mais on n’a rien trouvé.

Pendant les restaurations de l’église opérées à la suite de l’inondation de 1847, eu procédant aux excavations nécessaires pour la repose du tombeau de Conrad, le beau-frère de notre Sainte, on trouva, le 20 juillet 1854, un cercueil de pierre, contenant une boîte de plomb, et dans cette boîte divers ossements avec la portion d’un crâne. On dressa procès-verbal de cette découverte; mais le cercueil fut aussitôt replacé dans la terre au lieu où il avait été trouvé, devant l’autel de saint Jean-Baptiste. Plusieurs crurent que ce cercueil devait contenir les ossements de sainte Élisabeth, conformément à une tradition opiniâtre qui maintient que ces

■ iuali, p. 250.

* Jusii. Yorzeit de 1824, p. 19.

> Publié d’après le Mas. dea archivea conaiatorfalea, dans la Vorieit de Juali , 1838, p. 278-83.

(SaTres. VllI. — Sainte Élisabeth. II. 19

HISTOIRE

restes sacrés n’ont pas quitté l’église. L’autorité ecclésiastique ne s’étant pas prononcée à. ce sujet, et n’ayant même ordonné aucun examen, la prudence exige qu’on s’abstienne de prononcer*.

Il est du reste certain que les reliques de la Sainte ne furent pas intégralement déposées à Marbourg, puisque, comme on l’a vu pli» haut (page 138), la duchesse Sophie, fille d’Élisabeth, portait avec elle une côte de sa sainte mère, sur laquelle elle faisait prêter serment.

Vers la fin du seizième siècle, à une époque où l’Espagne faisait beaucoup de frais et d’efforts pour sauver les reliques des saints qui se trouvaient dans les pays envahis par l’hérésie, la pieuse infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante , des Pays-Bas, dont la mémoire est encore aujourd’hui si populaire en Belgique, acquit le crâne avec plusieurs ossements de sa sainte patronne, et les fit transporter à Bruxelles et déposer chez les Carmélites * : le crâne fut plus tard envoyé au château de la Roche-Guyon en France, d’où il a été vers 1830 transféré à Besançon par le cardinal duc de Rohan’. Une portion en a été envoyée jusqu’à Bogota, dans l’Amérique méridionale. Un de ses hras fut envoyé en Hongrie; d’autres portions de ses reliques se voyaient encore à> Hanovre *, à Vienne, à Cologne, et surtout à Breslau, dans la

' Voir à ce sujet deux opuscules intéressants, dont voici les litres : 1“ Die Wiederauffindung der Gebeine der U. Elitabeih , von Anton Scharfenkws. Mainz. 185S. — 2° Veber die Auffindung der Reliquien der //. ElitabêtH, von D' B. Uudek. O. S> B. Wien. tS58.

* Sanderi chorograptiia sacra Brabantiœ, tom. ii, p. 348, et note des Mss. Boltandistes à Bruxelles. Le couvent des Carmélites a disparu avec tant d’autres sous les coups du vandalisme démocratique, et la trace de ces précieuses reliques a été perdue , malgré les elforts de M. Stscdtler pour les retrouver. Voyez sa traduction allemande, p. 491.

’ On le vénère aujourd’hui & l’hOpilal de Saint-Jacques dans cette ville.

* Thésaurus reliquiarum electoris Brunswico-Luneburgensis, Hanov., 1713.

DE SAIN'iE ÉLISABETH DE HONGRIE. 179

riche chapelle que lui consacra en 1680 le cardinal Frédéric de Hesse, évêque de cette ville et un de ses descendants. On conserve dans cette même chapelle le bâton en bois noir qui lui servit d’appui lors de son expulsion de la Warlbourg'. Nous avons déjà parlé de son verre qui est à Erfurt , de sa robe de noces qui est à Andechs, de sa bague d’alliance qui est à Braunfels, avec son livre d’heures, sa lahle et sa chaise de paille. Enfin on montre à Tongres son voile, et au couvent des sœurs de Saint-Charles à Cohlentz, une chemise qu’elle avait teinte de son sang en se donnant la discipline.

En 1833, M. le comte de Boos-Waldeck possédait un des bras de la Sainte, provenant de l’abbaye d’Allenberg : il . l’avait offert en vente à plusieurs souverains qui la comptent parmi leurs aïeux , mais il ne trouvait pas d’acheteurs ! Cette précieuse relique a enfin trouvé un asile dans la chapelle du château de Sayn, grâce à la piété de la princesse Léonille de Wittgenstein, à laquelle le comte de Boos l’a remise en 1851.

A iVIarbourg il n’y a aucune de ses reliques. On n’y rencontre d’elle aujourd’hui qu’une grande tapisserie à laquelle on dit qu’elle a travaillé, qui représente l’histoire de l’Enfant prodigue, et dont on se sert pour 1a cérémonie de la communion, selon le rit luthérien. Sa châsse, vide depuis trois siècks, fut, comme on l’a déjà dit, emportée à Cassel sous le règne du roi Jérôme, puis ramenée à Marbourg en 1814, et replacée dans la sacristie La magnifique église qui lui a

' Ce bâton a été monté en argent, et garni de batidelellcs en spirale du même métal, où ee trouve la généalogie de la maison de Hesse, depuis sainte Elisabeth jusqu'au cardinal Frédéric. Justi, p. ‘ 268 . M. Guénébault possède une curieuse gravure où eette relique est représentée dans un reli(|uaire, avec celles de plusieurs autres saints.

* H. Stedtler renurque avec beaucoup de raison que les écrivains modernes de l'Allemagne ne se font pas faste de s'élever contre le vol des pierres pré-

HISTOIRE

été consacrée, vouée depuis 1539 au culte qui regarde l’invocation des saints comme une idolâtrie, n’a jamais depuis lors retenti d’un seul hommage public en son honneur.

Ainsi cette âme, si chère au ciel et à la terre, n’a point eu le sort de tant d’autres saints, dont la dépouille est restée jusqu’à ce jour au sein du peuple fidèle, entourée du culte et de l’amour des générations successives, à l’ombre des autels où se célèbre chaque jour le sacrifice sans tache. Au contraire, tout le pays qu’habitait cette sœur des anges a trahi sa foi ; les fils du peuple qu’elle a tant aimé, tant consolé, tant soulagé, ont méconnu et renié sa puissante protection. La Thuringe, où elle vécut jeune fille et épouse; la Hesse, où s’écoula son veuvage , ont toutes deux renoncé au catholicisme. L’orgueilleuse empreinte de Luther est venue ternir les purs souvenirs de ce château de Wartbourg, à jamais sanctifié par sa pieuse enfance, par les épreuves de sa jeunesse, par cette union conjugale sans rivale dans sa tendresse et sa sainteté. Du haut de ses vieilles tours d’où planait sur toute la contrée son infatigable amour, l’œil du voyageur cherche en vain une église, une chaumière catholique. A Ëisenach, dans cette ville où elle a si bien représenté le Christ par sa charité et ses souffrances, il n’y a pas un seul catholique pour l’invoquer, pas un autel, pas une pierre sainte où l’on puisse s’agenouiller pour honorer son doux nom et invoquer une bénédiction sur un pèlerinage à elle consacré'. Enfin, dans la ville même où elle est morte, où

cieuses de la châsse commis par les Français , mais qu'ils ne trouvent pas le plus petit mot de blâme pour 1a profanation sacrilège des reliques dont celle châsse n'élait que le dépôt.

‘ Ceci était vrai quand nous avons visité cette ville pour la première fois ; mais depuis, et grâce au zèle de H. PfalT, évêque de Fulda, il y a maintenant â Ëisenach une chapelle catholique sous le vocable de sainte Élisabeth.

DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. I8f

tant de milliers de pèlerins sont venus adorer ses reliques, où le marbre est encore tout use et creusé par leur foi, sa vie n’est plus qu’un fait historique, et le peu de catholiques qui s’y trouvent n’ont j>as môme une messe 1e jour de sa fête‘ ! Sa tombe même n’a pas été respectée, et parmi ses descendants il s’est trouvé un homme qui en a arraché ses os, en l’insultant’.

N’est-ce donc point pour tout catholique un devoir que de lui rendre hommage, que de chercher à réhabiliter sa gloire et à lui ofifrir le tribut de son zèle et de son amour, lût-ce même sous la forme la plus insignifiante? C’est ce qu’a bien senti ce pauvre capucin que nous citons à regret pour la dernière fois, lorsqu’il disait, au milieu du dix-septième siècle : « En visitant cette grande et belle église et ce riche tombeau « de la Sainte, j’ai eu le cœur percé de douleur en les voyant « entre les mains des luthériens, et désormais si honteuse- « ment dépouillés de leur ancienne splendeur. Oh ! je m’en « suis plaint à Dieu tout-puissant dans le Ciel , et j’ai « recommandé de mon mieux à sainte Élisabeth d’y mettre

* Dvpuû 1811, cl grâce à la conquête frantaise et à la constitution nouveile, l'exercice du culte catholique, sévèrement interdit pendant trois siècles par la tolérance protestante, est autorisé à Marbourg. Il y a une petite église catholique et environ trois cents lidèles ; mais le curé qu'on y a placé se home à dire la messe le dimanche ; et quand nous lui avons demandé, le jour même de la fête de sainte Élisabeth, s’il ne disait pas une messe en son honneur, il nous a répondu qu'il n’y avait jamais songé.

* En Allemagne, comme en France, la fausse science et l’histoire ralionaliste n'ont jamais manqué d'apporter leur concours à l’œuvre sacrilège de la violence et de la cupidité. En i 837 , trois cents ans après l’attentat de Philippe le Généreux, un historien éminent de l'école moderne, H. Luden, a imprimé ce qui suit, au tome XII, liv. 26, c. ix, de son Histoire des Allemanris i • Élisabeth était une femme exaltée , qui n’a su trouver d’autres calmants pour scs nerfs que les spasmes d’une religion convulsive. • Die nur Beruhiÿuny ihrer Serven in einer krampfhaften Religiositat su Jinden vermockt hal.

HISTOIRE

« ordre. Mais aussi, par compensation de tout l’honneur que « les non-catholiques ne te rendent pas, devons-nous t’hono- « rer d’autant plus, t’invoquer avec une ferveur redoublée, « ô glorieuse servante de Dieu ! et nous réjouir à jamais de « ce que Dieu t’a retirée dès ton enfance du fond de ta Hon- « grie, pour te donner à notre Allemagne, comme le plus « précieux des bijoux ' . «

On lui a du reste laissé, même dans les pays qui ont oublié ou renié sa gloire, un hommage peut-être le plus doux et le plus aimable de tous ceux qu’elle a jamais reçus ; on a laissé à une petite fleur, tout humble et modeste comme elle, le nom de fleurette d’Élisabeth * : elle ferme son calice le soir, lorsque la lumière du soleil disparaît, comme Élisabeth savait fermer son âme à tout ce qui n’était pas un rayon de la grâce et de la lumière d’en haut.

One nous serions heureux si ce faible témoignage que nous cherchons à rendre à sa gloire pouvait être agréé par elle, comme a dû l’être le sentiment de pieuse et confiante affection qui a autrefois porté quelques paysans catholiques à donner son nom chéri à la fleur qu’ils aimaient !

Aussi bien qu’il nous soit permis, avant de donner congé à ces pauvres pages, d’élever une dernière fois notre cœur et notre humble parole vers vous, ô douce Sainte ! vous, qu’après tant d’âmes ferventes, nous oserons nommer aussi notre chère Élisabeth l O bien-aimée du Christ, daignez être la céleste amie de notre âme, et l’aider à devenir l’amie de votre

■ P. Martinu8 à Kochem, p. 836.

' Eliiobeihen-blûmcben ; c'est un des nombreux noms donnés en Allemagne à la fleur dite cysiut hdianthemum en latin , fleur du toleil ou herbe d’or en français, fior del tôle en italien, etc. N'emuich's Catholicon, Oder polyglotten lexicon der Naturgeschichte.

Ami! Tournez vers nous, du haut des cieux, un de ces tendres regards qui, sur la terre, guérissaient les plus cruelles infirmités des hommes*. Nous sommes venus, dans un siècle sombre et froid, nous éclairer à votre lumière sainte, nous réchauffer au foyer de votre amour; et vous nous avez accueilli, et votre pensée nous a donné maintes fois la paix. Soyez bénie pour tant de précieuses larmes que nous a values le récit de vos peines et de votre patience, de votre charité et de votre angélique simplicité ; pour tant de travaux et d’errements que vous avez protégés, tant de jours solitaires que vous seule avez peuplés, tant d’heures tristes que votre chère image a pu seule charmer. Soyez-en bénie à jamais, et daignez bénir à votre tour le dernier venu et le plus indigne de vos historiens.

RESPONDENS JESUS DIXIT : CONFITEOR TIBI , PATER DOMINE COKLl ET TERRÆ, QUIA ABSCONDISTI HÆC A SAPIENTIBUS Ef PRUDEN- TIBUS, ET REVELASTl EA PARVUUS.

(8 juillet 1836.

‘ V. les miracles rapportés, t. II, p. 33-3*.

APPENDICE

LOUIS LE FEUKÉ, LANDGRAVE DE TUURINGE.

(Voir 1. 1, p. 187.)

Ge prince, aïeul du mari de sainte Élisabeth, qui régna de 4449 à 1168, a laissé une mémoire très-populaire en Allemagne, à cause des efforts qu’il ût pour protéger le pauvre peuple contre l’oppression des seigneurs. Dans les premières années de son règne, il avait agi avec une nonchalance et une mollesse qui avaient encouragé ses vassauji dans leurs habitudes de violence et de rapine, et l’avaient fait regarder luimême comme un prince lâche et incapable. Voici comment on raconte la cause du changement qui s’effectua en lui. Un jour qu’il chassait, il s’égara, et fut obligé de demander asile pour la nuit à une forge dans la forêt de Ruhla. Le forgeron lui ayant demandé qui il était, il répondit qu’il était un defs chasseurs du landgrave Louis. « Fi du landgrave! » dit le forgeron; « chaque fois qu'on le nomme, ce pitoyable sire.

APPENDICE

« il faudrait s’essuyer la bouche ' . » Le prince ne répondit rien. Le forgeron lui dit alors : « Je veux bien t’abriter, mais « pas pour l’amour de ton maître. Va dans l’écurie avec ton « cheval; tu y trouveras du foin ; il n’y a pas d’autre lit ici. » Louis gagna l'écurie, mais ne put dormir; et pendant toute la nuit il entendit le forgeron qui forgeait, et qui, chaque fois qu’il frappait le fer avec son gros marteau, criait : « Durcis- « toi, duc, durcis-toi, duc, comme ce fer*. » Et il ajoutait mille injures, en disant : « Méchant, infâme, misérable sei- « gneur, à quoi sers-tu l'i ton pauvre peuple ’ ? » Et il nommait tous ceux qui outrageaient les lois, racontait tout haut à ses apprentis toutes les indignités qui se commettaient dans le pays, et qui demeuraient sans remède et sans réparation, à cause de la fainéantise du duc. Cela dura jusqu’au matin. Le landgrave recueillit chacune de ces paroles, et sortit de là un autre homme qu’il n’y était entré. Dès le lendemain, il changea complètement de système ; et comme il rencontrait beaucoup de résistance chez les seigneurs, qu’il avait habitués à une excessive tolérance, il eut recours aux moyens les plus violents. Il leur fit la guerre à tous successivement, prit et renversa leurs châteaux ; et un jour qu’il avait fait prisonniers un grand nombre de ceux qui s’étaient ligués contre lui, il leur dit : « Je ne veux pas vous tuer, parce que cela dépeu- « plerait mon pays, ni vous mettre à rançon, parce que cela

^ n Pfui des LanOgrafen ! wer ilui noonet, soilte aile inal das Maul wis* chen^ des banulierzigcii llcrrnt » Griuiw’s Deutsche sagen, &[»0. Kolhe, p. 1683 , etc., etc.

* « LanJgraf werde harl, laiidgraf werde hart, wie dies Eisen ! o

* « Du Bchmeliger bosir unseligir herre, was saltu d^uen armen luthio enger gelebin... Selisl du nicht wie deine Rathe mœhreu dir im mundo. »

APPENDICE

€ est au-dessous de moi ; mais je veux vous humilier aux « yeux du peuple.» Il les fit conduire dans un champ, et les attela quatre par quatre à une charrue dont deux de ses valets tenaient le manche, tandis que lui-méme les aiguillonnait avec un fouet. A chaque sillon, il en attelait quatre autres, jusqu’à ce qu'ils y eussent tous passé ; puis il fit entourer ee champ de grosses pierres, lui donna le nom de champ des Nobles', en fit un champ d'asile pour les malheureux, et le consacra comme un souvenir étemel de sa justice et de sa sollicitude pour les droits outragés du pauvre peuple. Ce châtiment, d'un genre nouveau, fit dans toute l’Allemagne un effet prodigieux. Cependant les seigneurs et chevaliers, ne pouvant lui résister par la force, conspirèrent sans cesse contre lui. Pour se dérober à leurs poignards, il fut forcé de se faire forger une armure qui le couvrait tout entier et qu’il ne quittait jamais, ce qui lui valut son surnom de Ferré. Il redoubla de sévérité à mesure qu’il avançait en âge, mit fin à tous les désordres en suppliciant les plus coupables, et devint enfin la terreur de ses vassaux. 11 les tint en respect jusqu’à sa mort; car, se sentant atteint d’une maladie mortelle à Naumburg, il fit appeler ceux des seigneurs qui lui avaient le plus longtemps résisté, et leur dit : < Je sais que je vais « mourir, et que je ne guérirai pas de ce mal. Or, je vous « ordonne, par l’amour de votre propre vie ‘, quand je serai <L mort, de me rendre les honneurs funèbres en portant mon « corps sur vos épaules d'ici à Reynhartsbrunn. 11 faut que <ic vous me le juriez. » Et ils le jurèrent; car, dit l’historien,

' Edelacker.

' AIzo lieb alzo uuli uwir Icben zej. RoUie, p. IG8(i.

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ils le craignaient plus que le diable Déplus, quand il eut rendu le dernier soupir, ils tinrent parole, et le portèrent sur leurs épaules de Naumburg jusqu’à Reynhartsbrunn, une distance de vingt lieues, craignant tout le temps qu’il n’eût fait semblant d’être mort pour mettre à l’épreuve leur fidélité.

C’est ce landgrave Louis qui fit construire le château de Naumburg, où Élisabeth et son mari séjournaient souvent, et où eut lieu le miracle du lépreux qu’elle avait couché dans le lit de son époux. Le Ferré y reçut la visite de son beaufrère, l’empereur Frédéric Barberousse. Un matin que celuici se promenait et examinait la construction et la situation du château, il dit au duc : « Votre château me plaît bien; « mais il manque de rempart. Il en faudrait un fort et beau « tout alentour. — Oh! » répliqua le duc, « je ne me sou- « cie pas de rempart; je puis en faire un aussitôt que je veux. « — Combien de temps vous faudrait-il ? » dit l’empereur. — « Moins de trois jours, » reprit le duc. Frédéric se mit à rire en disant : « Ce serait vraiment merveille, quand « même tous les maçons du Saint-Empire s’y trouveraient « ensemble. » On se mit à table. Cependant le landgrave envoya sur-le-champ des messagers à cheval à tous les comtes, barons et chevaliers des environs, avec ordre de venir de nuit à Naumburg dans leurs plus beaux équipements et avec tous leurs hommes. Âu point du jour, ils étaient tous là avec leurs armures dorées et argentées, leurs casaques de so» et de velours, et leurs cottes d’armes, comme pour un tournoi. Le prince les arrangea en cercle autour du château, l’épée ou

^ Wan sy vorchtlii en me danne den TuOl. Ibid.

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la lance à la main; et aux endroits où il aurait dû y avoir une tour, il plaça un comte ou un baron, la bannière haute. Puis il alla trouver l’empereur, et lui dit : c Le rempart dont je « vous ai parlé hier est tout fait; voulez-vous le voir? > Barberousse, ébahi, lui dit : « Vous me trompez. » Et il fit le signe de la croix, croyant qu’il y avait quelque sorcellerie. Mais lorsqu’il fut sorti et qu’il eut vu toute cette magnificence, il dit ; « Vraiment, de ma vie je n’ai vu de rempart plus beau, « plus noble et plus fort; je le reconnais devant Dieu et de- « vaut vous, cher beau-frère. Grâces vous soient à jamais « rendues de me l’avoir montré '! »

’ Grimm, 662. Ex Bange, Winkelmann, Holhe.

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