‹ Œuvres de M. le comte de MontalembertChapitre 3 sur 32 · Rec. XV · texte numérisé non relu

Rec. XV

Malheur à ceux qui dédaignent de s’abaisser avec les petits , parce que ta porte du ciel est basse , et qu’ils n'y pourront passer !

Imitation, 1. Itl, ch. lviii.

On pourrait croire qu’il ne manquait rien à notre Élisabeth pour être arrivée au but qu’elle s’était si courageusement imposé, à l’amour exclusif de Dieu et de ses frères en Dieu, au mépris absolu du monde et de ses biens. Et néanmoins, dans ce merveilleux chemin de la perfection chrétienne, elle avait encore de redoutables obstacles à surmonter, de nombreuses victoires, et les plus difficiles de toutes, à remporter. Il ne lui suffisait pas d’avoir vaincu le monde et tout ce qui en elle pouvait y tenir : il lui fallait encore se vaincre ellemême dans l’asile le plus inexpugnable de la faiblesse humaine, dans sa volonté. Il fallait que cette volonté, quelque pure, quelque avide du ciel, quelque détachée qu’elle pût être des choses terrestres, ne s’élevât plus en rien par ses propres forces; mais qu’elle ployât sous chaque souffle de la volonté divine, comme un épi chargé de ses grains, jusqu’au

HISTOIRE

moment où le Moissonneur céleste la récolterait pour l’étemité.

Celui que le père commun des fidèles avait spécialement chargé de la conduite de cette âme précieuse, maître Conrad de Marbourg, qui savait apprécier tout ce dont elle était capable pour l’amour de Dieu, résolut de la conduire vers ce but suprême de la perfection évangélique par une voie qui certes répugnerait aux habitudes et aux idées de la plupart des Chrétiens de nos jours, mais qui n’excitait ni murmures ni même surprise à cette époque de naïve simplicité, d’abandon absolu, au moins dans l’intention, à tout ce qui pouvait ramener et enchaîner l’âme à Dieu *. Ce n’est pas d’ailleurs que nous prétendions justifier tout ce que nous allons raconter sur la conduite de Conrad envers son illustre pénitente : l’ardeur impétueuse de son zèle, dont il finit par être victime a pu l’entraîner souvent au delà des bornes de la modération chrétienne ; mais, outre que cette conduite est autorisée par de nombreux exemples à toutes les époques de la piété chrétienne, par les règles de plusieurs ordres d’une sainteté renommée, nous préférons, plutôt que de juger témérairement un homme pareil, simplement enregistrer la soumission toujours si entière de cette noble princesse, ambitieuse de courber en tout sa tête sous le joug de l’amour divin, et de suivre les traces de celui qui s’est fait obéissant pour nous jusqu’à la mort.

> Intelligens vir pnidena discipulam Chriati ad summæ perfeclionia culmen Telle fonscendere, omne, quod ab hoc propoaito retardare eam putavit amovere, et quod promovere credidit, studuit adbibere. Theod. VI, 6.

* Il Tut tué, en 1?33, par dea chevallera qu'il avait injuatement punia comme hérétiques. Le pape Grégoire IX ne donna l’absolution à ses meurtriers que sous condition d’une très-sévère pénitence. Trilhemius assure qu’il était regardé en Allemagne comme un persécuteur et un ennemi public. Chron. Mirsang. ad an. 1233.

DK SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 4 b

Maître Conrad, ayant donc résolu de dompter et d’anéantir dans l’âme d’Élisabeth le seul principe de complaisance humaine qu’il pût y découvrir encore, commença par attaquer sa volonté dans ce qu’elle avait à la fois de plus légitime et de plus enraciné, dans l’exercice des œuvTes de miséricorde. D mit un frein, bien cruel pour le cœur de la duchesse, à cette générosité dont nous venons de rapporter de si éclatantes preuves, en lui interdisant de donner à aucun pauvre plus d’un seul Renier. Avant de se résigner à une restriction si dure, Élisabeth essaya de s’y dérober par plusieurs voies détournées, sans y désobéir positivement. Elle fit d’abord frapper des deniers, non plus de cuivre, mais d’argent, qui valaient chacun un schelling du pays ' ; elle les distribuait en guise de deniers ordinaires. Ensuite, comme les pauvres, habitués à ses largesses excessives, se plaignaient de la parcimonie de ses dons, elle leur disait : « Il m’est défendu de « vous donner plus d’un denier à la fois, mais il ne me l’est « pas de vous en redonner un chaque fois que vous revien- « drez » Les mendiants ne faisaient pas faute de profiter de ce conseil ; et après avoir reçu une première aumône, ils allaient faire une ou deux fois le tour de l’hôpital, et venaient ensuite redemander un second denier, que la duchesse leur donnait toujours; ils recommençaient à l’infini ce manège Au lieu d’être touché de ces ruses d’une âme dévorée par la charité, Conrad, les ayant découvertes, s’emporta plusieurs

< Telle eat du moins une tradition très-générale, appuyée sur te nom qu'on a donné pendant plusieurs sièctes à une monnaie d’argent nommée Elitabethen pfennige, Elitabethen heller, qui se trouve encore dans ptusieurs collections numlsmatiques. Liebknecht, p. 85 ; Happel. Concio ii ; Justi.

’ Mir ist gebotten worden dass ich nicht mehr als ein pfennig auf elnma gebe. Wan ihr aber uber eine zeit wieder kommt... Kochem, p. 831.

’ Giengen nur ein oder andermaht um das spital... Ibid. Sigillalim tribuil quod simul iargiri non licuit. Theod. VU, 4.

HISTOIRE

fois contre elle jusqu’à lui donner des soufflets; mais elle souffrit cet outrage avec joie, car il y avait longtemps qu’elle désirait ardemment être associée en tout aux outrages qu’avait reçus son divin Sauveur avant de mourir pour elle

Conrad lui défendit même de donner désormais de l’argent aux pauvres, sous quelque forme ou quelque prétexte que ce fût ; mais il lui permit de leur distribuer du pain. Cependant, bientôt, comme elle trouvait moyen d’être encore prodigue malgré cette restriction, il lui prescrivit de ne plus donner des pains entiers, mais seulement de leur servir le pain par tranches Enfin, il finit par lui défendre de faire des aumônes quelconques, et ne laissa plus d’autre refuge à son ardente charité que le soin des malades et des infirmes : encore eut-il, comme nous l’avons vu, la précaution de lui interdire tout rapport avec ceux qui lui étaient les plus chers, avec les lépreux; et quand sa compassion lui faisait transgresser cette prohibition, il n’hésitait pas à la frapper sévèrement

On peut se figurer la douleur d’Elisabeth en se voyant ainsi privée d’une liberté qui lui avait été pendant toute sa vie si précieuse et si nécessaire, et en trouvant cette barrière élevée entre son affectueuse pitié et les besoins des malheureux. Cependant elle comprit le nouveau devoir qui venait prendre la place de tous les autres; elle comprit que l’abnégation totale d’elle-même, dont elle avait fait vœu, devait entraîner aussi l’abnégation de tout ce qui lui offrait la moindre consolation humaine ; et certes il y en avait d’ineffables pour elle dans l’aumône. Elle sut en faire le sacrifice, et obéir

* Ita ut alapas in faciem ei daret, quas tamen ex desidcrio optaveral in memoriam alaparum Domini sustinere. Thcod. 1. c.

- Jubetur ne panes intégrés tribuat, sed panis parliculas. Ibid.

* Voyez tome I, page 458, note 3.

sans murmure ; et bientôt elle devint très-savante dans cette science suprême, qui est pour le chrétien la science de la victoire ‘ .

Aucune fatigue, aucune peine ne lui semblait trop rude, lorsqu’il lui fallait se conformer aux volontés de celui qu’elle s’était habituée à regarder comme le représentant de la volonté divine envers elle. Aucune distance ne lui semblait trop longue à franchir pour accourir sans délai auprès de lui dès qu’il la faisait appeler et cependant il n’usait avec elle d’aucun de ces ménagements qu’on pouvait croire exigés par son sexe, son jeune âge, son rang : il ne s’appliquait en quelque sorte qu’à lui rendre dure et épineuse la voie du salut, afin qu’elle parût devant son Juge éternel revêtue de plus de mérites. « Ce lui faisoit le sainct homme, » dit un écrivain français, « pour lui froissier sa volonté : sy que elle esdrechat toute son amour en Dieu, affin qu’il ne lui souveinst de sa première gloire. Et en toutes choses elle estoit hastive de obeyr, et ferme à souffrir; sy que elle possédas! son ame en patience, et sa victoire fut ennoblie par obedience » Cette obéissance était donc aussi prompte que complète, dans les choses de moindre importance comme dans les préceptes les plus graves. Un jour qu’elle s’était mise en route pour aller visiter un ermite qui demeurait dans le voisinage de Marbourg, maître Conrad lui envoya dire de revenir sur-lechamp ; elle s’en retourna à l’instant même, et dit en souriant au messager : « Si nous sommes sages, nous devons « faire comme la limace, qui, dans les temps de pluie, rentre

• Fuit in omnibus obedicntiæ peritissima. Dict. iv Ane. 2029. Vir obedieus loquetur vicloriam. Prov. xxi , 28.

I Ad loca quanlumcumquu dislantia a maglstro vocata sine mora cilius veniebat. Theod. I. c.

• Jean Lefèvre, 1. xLvi, c. 25.

Œu<rrs. VIII. — Sainte Élisabeth. II. 3

HISTOIRE

« dans sa coquille : obéissons donc, et revenons sur nos « pas » Elle ne dissimulait pas la crainte que lui inspirait son directeur, non pas par lui-même, mais comme lieutenant de Dieu auprès d’elle. « Si je crains tellement, » disaitelle à ses suivantes, u un homme mortel, combien plus ne « faut-il pas trembler devant Dieu, qui est le Seigneur et « juge de tous les hommes ^ ! » Cette crainte était, du reste, toute spirituelle; car elle avait abdiqué sa volonté entre les mains de Conrad, principalement parce qu’il était pauvre et dépourvu de toute grandeur humaine, comme elle voulait être elle-même : « J’ai choisi, » remarquait-elle, « la vie des « pauvres sœurs, parce qu’elle est la plus méprisée de « toutes : si j’en avais connu une plus méprisée, je l’aurais tt prise. J’aurais pu faire vœu d’obéissance à un évêque ou U à un riche abbé; mais j’ai préféré maître Conrad, parce « qu’il n’a rien, qu’il n’est qu’un mendiant, et qu’ainsi je « n’ai aucune ressource dans cette vie » Cependant maître Conrad continuait à user sans réserve du pouvoir qu’elle lui

* Nos simus similes testudini quæ lempore pluviœ se retrahit in düiuuoi suam : sic nos obediainus , retraliamus nos a via qua ire cceperamus. Déposition d’Irmengarde, 2029.

Amis bieu pert que uos son sage.

Ser ne resambloos 1a liaiace.

Ilutebeuf, p. 39.

* Sed.in ioco Uei, dioeus : « Si iiominem mortaiem tantum timao, quantum Domiiius omnipotens est tlmendus qui est Oomiuus et judex omnium I u Irmengarde, ihid.

* Vita sororum despeclissima est, et si esset vita despectior, iilam eiegissem. Fecissem quidem uni episcoporum aut ahbatum qui possessiones habent obedienliam, sed cogitabam melius facere mag. Coiirado qui non habet, sed omnino meudicans, ut pmnitus in iiau vita nuilam liaberem consolationem. Ibid, li ne faut pas oublier que cette absolue pauvreté de Conrad était entièrement volontaire : il n’appartenait à aucun ordre mendiant, et c'était lui qui avait la disposition de tous les béuéOces ecclésiastiques de la Thuriuge.

avait cédé sur sa personne. Se trouvant au couvent d’Altenberg, où était déjà placée sa fille Gertrude, il eut l’idée de l’y 6dre entrer elle-même, et il l’envoya chercher de Marbourg pour qu’elle vînt en délibérer avec lui. Elle se rendit aussitôt à ses ordres. Les religieuses du monastère, ayant apprisi son arrivée, demandèrent à Conrad la permission de la faire entrer dans la clôture, afin de la voir. Conrad, voulant mettre son obéissance à l'épreuve, et l’ayant déjà prévenue de l’excommunication qui était encourue par les personnes des deux sexes qui franchissaient la clôture, répondit ; « Qu’elle entre, si elle veut » Mais Élisabeth prit ces paroles pour une autorisation, et entra dans l’enceinte prohibée. Conrad l’en fit bientôt sortir; et, lui ayant montré le livre où était inscrit le serment qu’elle avait fait de lui obéir en tout*, il ordonna à un moine qui l’accompagnait de lui infliger en guise de pénitence, ainsi qu’à sa suivante Irmengarde, un certain nombre de coups avec un long et fort bâton qui se trouvait là*. Pendant cette exécution, Conrad chantait le Miserere. La duchesse subit sans murmure, et avec une soumission surnaturelle, cette humiliante punition d’un si léger délit; et peu de temps après, comme elle en parlait avec Irmengarde, à qui elle avait bien malgré elle attiré ce traitement, elle lui dit : (( Il nous faut endurer patiemment de pareils châtiu ments ; car il en est de nous comme des roseaux qui crois- « sent le long des rivières : quand la rivière déborde, le <« roseau s’incline et se ploie, et l’inondation s'écoule sans le

* Intret, si tuH. Ibid.

* Prœparatum librum exhibait ut juraret stare mandatis propter excouimunieationem quam incurrit inlrando claustrum. Ibid.

> Ut bene verberaret eas cam quadam virga grossa aatli ionga. Ibid. Irmengarde raconte en mSme tempa qa’elle avait encore les marques de ces coups trois semaines après, et que sainte Élisabeth avait dû les conserver bien plus longtemps encore, quia acrius hierat verberata.

io

IIISTOIRK

« briser ; après quoi il se redresse et se relève dans toute sa « vigueur, et jouit de sa nouvelle vie. Nous aussi, nous « devons quelquefois être ployées vers la terre et humiliées, « et puis aussitôt nous redresser avec joie et confiance » Une autre fois, s’il en faut croire une tradition moins avérée Conrad prêcha sur la Passion, afin qu’Élisabeth pût gagner, en assistant à son sermon, l’indulgence que le pape avait accordée à tous ceux qui écouteraient la parole de son commissaire. Mais, absorbée par le soin de deux malades nouvellement arrivés, elle se dispensa d’aller l’entendre. Le sermon fini, il la fit venir, et lui demanda où elle avait été, au lieu de venir l’écouter; et, avant qu’elle eût le temps de répondre, il la frappa avec violence, en lui disant ; « Voilà pour « vous apprendre à venir une autre fois quand je vous apte pelle L « L’humble et patiente princesse ne fit que sourire de cette rudesse, et voulut encore s’excuser ; mais il la frappa de nouveau, et la blessa jusqu’au sang. Elle leva alors les yeux au ciel et les y tint fixés quelque temps, puis elle dit : « Seigneur, je vous remercie de m’avoir choisie pour ceci. » Ses femmes vinrent ensuite la consoler, et en voyant le sang couler à travers ses vêtements, elles lui demandèrent comment elle avait pu supporter tant de coups; elle leur répondit

> Oportet talia sustinere libenler, quia sic est de nobis ut de gramine quod crescit in flumine : Ouvio inundanfe gramen inclinatur et deprimitur, et sine læsioiie ipsius aqua inundans pertraiisit. Inundatione cessante gramen erigitur, et crescit in vigore sue jucunde et deleclabiiiter. Sic nos quandoque oportet inclinari, humlliari, et postmodum jucunde et delectabiliter erlgi. Ibid.

• Le trait que nous allons raconter ne se trouve pas dans les dépositions des quatre suivantes , ni dans ies autres récits contemporains , mais dans la légende du Passional. Ce n’est peut-être qu’une version exagérée des faits précédents ; mais nous n’avons pas cru pouvoir la supprimer.

* Ein andermall so komm wan Ich dir ruff, und das hab dir darum... Passion, f. 59.

en souriant : « Pour les avoir endurés avec patience, Dieu « m’a permis de voir le Christ au milieu de ses Anges ; car « les coups du maître m’ont envoyée jusque dans le troi- « sième ciel *. » On rapporta cette parole à Conrad, qui s’écria : « Alors je me repentirai toujours de ne l’avoir pas en- « voyée jusque dans le neuvième ciel »

Nous le répétons : ce n’est point avec des idées de notre temps qu’il faut juger de pareilles scènes. Les habitudes de la vie ascétique, les mœurs chrétiennes, ne sont pas les mêmes à toutes les époques de l’Église : mais à aucune époque elles ne sauraient attirer le dédain ou le mépris des âmes pieuses et simples; car toujours elles ont offert à la charité, à l’humilité, à l’abnégation de soi, d’immortelles victoires à remporter, une pure et sainte gloire à conquérir.

Tandis que le Juge suprême pesait dans sa balance éternelle cette sévérité de son ministre, et cette invincible patience de son humble épouse, des hommes profanes trouvaient dans ces relations un aliment pour leur malignité, et préparaient à la pauvre Élisabeth l’occasion d’ajouter encore un nouveau sacrifice à tous ceux qu’elle pouvait déjà offrir à son époux céleste. Après qu’on l’eut décriée comme prodigue et folle, et qu’on eut proclamé partout qu’elle avait perdu l’esprit, on chercha à flétrir sa renommée par d’infâmes soupçons et d’insolents propos sur la nature de ses relations avec maître Conrad*. On disait hautement que ce prêtre avait séduit la jeune veuve du duc Louis, et qu’il l’a-

' Ich salie daz mieh der mcister sehlug bis in den drilen chor. Passional , r. 59.

’ So uuiss es mieh ymer reuwen das }cli sy nit sclilug biss in den nUndlen l'hpr. Ibid.

* Quidam perversi spiritus carnaliler senlientes... Cœperunt falsa suspieione appelere et verbie impiis inramare. Theod. VT , 5.

HISTOIRE

vait emmenée avec lui dans son pays pour y jouir avec elle de sa dot et de ses richesses La jeunesse de la duchesse, qui n’avait, comme nous l’avons dit, que vingt- deux ans lorsqu’elle se retira à Marbourg, pouvait donner une ombre de prétexte à ces calomnies. Elles parurent assez sérieuses au fidèle protecteur d’Élisabeth, au sire Rodolphe de Yarila, pour motiver de sa part une démarche auprès d’elle. Le féal et prudent chevalier se rendit donc à Marbourg, et, s’approchant d’elle avec un grand respect, il lui dit : « Qu’il me soit ({ permis, madame, de vous parler sans détour, et sauf votre a respect^. » Élisabeth lui répondit humblement qu’elle voulait tout entendre. « Je supplie donc, » dit-il alors, « ma a chère dame de veiller à sa bonne renommée, parce que sa « familiarité avec maître Conrad a donné lieu, chez le vul- « gaire stupide et ignoble, à des opinions perverses et à des « propos inconvenants^. » Élisabeth, levant les yeux au ciel, et sans que son visage exprimât le moindre trouble, répondit : a Béni soit en toutes choses notre très-saint doux « Seigneur Jésus- Christ , mon unique ami, qui daigne « recevoir de mes mains cette chétive offrande : par amour tt pour lui, et pour me donner à lui comme sa servante, « j’ai renié la noblesse de ma naissance, j’ai méprisé mes « richesses et mes possessions, j’ai terni ma beauté et ma « jeunesse; j’ai renoncé à mon père, à mon pays, à mes (( enfants, à toutes les consolations de la vie ; je me suis faite

' Si sprachea das ist meister Conrad

Dy frawea Elisabet entfubrt bat...

Das wollen sy mit einander verzereu.

Vita Khyt. § xxiii.

* Vir prudens... cum muHa reverentia : Liceat mîhi, domina, salva gratia •vesira loqui cum vobis. Cui humiliter annuenti... Theod. 1. c.

^ Curam igitur habeat domina mea de bono nomine... Vulgus stultum et ignobile opinatur perverse et loquitur inverecunde. Ibid.

« mendiante. Je ne m’étais réservé qu’un seul petit bien, « mon honneur et ma réputation de femme. Mais voici qu’il « me le demande aussi, à ce que j’apprends, et je le lui « donne de bon cœur, puisqu’il daigne accepter comme un « sacrifice spécial celui de ma bonne renommée, et me IC rendre agréable à ses yeux par l’ignominie. Je consens à « ne plus vivre que comme une femme déshonorée ' . Mais, « ô mon cher Sauveur ! mes pauvres enfants qui sont encore « innocents, daignez les [iréserver de toute honte qui pour- « rait retomber sur eux à cause de moi*. » ’Voulant toutefois rassurer le dévouement de son ancien ami , elle ajouta : « Pour vous au moins, sire échanson, n’ayez point de soup- « çonsurmoi; voyez mes épaules meurtries. « Elle lui montra alors des marques récentes des coups qu’elle avait reçus :

^ Suspidens in cœlum devote cum aerenitate reapondlt : c Benedietus per omnia Dominus Deua noster Jcsua Chrislus, qui hoc tnunusculum a me recU pere dignatus est. Ego nobilitalem generia inei ahnegans pro amore ejus anciliam me aibi trihui ; mundi divitiaa contemnena pauperculam me fcci. Juve* aile decus parvipendens deformaTi, solum hoc muliebris honeslatia ornamentum servare contenderam. Verum hoc in sacrilicio suo, ut audio, a me dignatus est acceptare tnnquam aliquid spéciale volens me sibi placitum per infaniiam et bonam famain. Theod. 1. c.

O du suesser Herre Jesu Christ Mein liebbaber du alleia bist...

Vatler und multer roand uod hynt Und aile ding dy our trœstlich siod Land und leute, burge und staete...

Elu kleines hatte ich mir bebalden...

Soll ich der ouch nicht haben mehir So wül ich dyr sy ouch geben.

Und als cin Terschmeets weib leben.

Vita Rbyt. § ixxii.

^ Abir lieber Herre meine kyndt

Dy noch unYcrleumbt sind Dy bebuate Tor sebanden nue Dai ir inem von mir nicht kommen xu.

Ibid.

Digilized by Coogle

HISTOIRE

« Voilà, » dit-elle, « l’amour dont ce saint prêtre est animé « envers moi : ou plutôt, voilà comme il m'anime à l’amour » de Dieu » Union admirable, dit son historien, d’humilité , de patience et de pieuse prudence , qui , tout en rendant grâces à Dieu d’une ignominie non méritée , sait éloigner tout scandale du cœur du prochain

Cependant, ce n’était pas seulement par ces sévérités exlérieures et corporelles que Conrad exerçait sur elle l’autorité illimitée qu’elle lui avait concédée; il s’appliquait encore plus à briser et à meurtrir son cœur, et en arracher jusqu’aux dernières racines de toute alîeclion, de toute préoccupation humaine, aün que l’amour et la pensée de Dieu pût l’envahir et le remplir tout entier. De toutes les jouissances de sa vie passée , Élisabeth n’avait conservé que la douce et ancienne habitude de vivre avec les amies de sa jeunesse, qui avaient partagé les grandeurs de son existence de souveraine, en qualité de ses demoiselles d’honneur; qui avaient mangé avec elle le pain de la misère , lors de son expulsion ^ de la Wartbourg ; et qui enfin , compagnes inséparables et fidèles , s’étaient associées à toutes les privations volontaires de sa vie religieuse, à toutes ses œuvres de miséricorde, à ses pénitences et à ses pratiques de piété. A son insu, peutêtre, les relations de tendre et intime sympathie qui unissaient Élisabeth à ses fidèles amies, avaient dû adoucir pour elle bien des amertumes, alléger souvent le joug de tant de mortifications et d’épreuves; et ce jeune cœur, que nous avons toujours vu dévoré d’amour, et comme inondé d’une

‘ Ne autem vos, domine pincerna, aliquo suspicionis scrupulo laboretis, oslendens pudica foemina lividas scapulas suas et cruentas : liic est, inquit, amor quo circa me sacerdos sanctus afllcilur, vel potius me afllcit ainoris Dei. Theod. I. c.

’ Theod. I. e.

charité prête à déborder sur tous les hommes , avait dû se livrer sans réserve à cette suave et pieuse consolation. 11 ne pouvait y avoir d’intimité plus complète ni plus alTeclueuse que celle qui régnait entre la princesse et ses suivantes, comme nous le voyons à chaque ligne de leurs récits sur elle C’est ce doux et dernier lien que Conrad résolut de briser, de peur que par leurs conversations elles ne fissent naître dans le cœur de la duchesse quelque souvenir ou quelque regret de sa splendeur passée *. Il avait déjà congédié successivement toutes les personnes de son ancienne maison qui étaient restées auprès d’elle, et elle n’avait pu les voir partir sans exprimer la' plus vive douleur^. Puis il en vint à ses deux amies. Ce fut d’abord le tour d’Ysentrude, qui était celle qu’Élisabeth aimait le mieux, et pour qui elle n’avait rien de caché ; à qui elle avait toujours dévoilé toutes les secrètes pensées de son âme, avant comme depuis sa retraite du monde « Il lui fallut cependant, » raconte celte fidèle amie, « me voir chassée, moi, Ysentrude, qu’elle aimait par-dessus toutes les autres, et qu’elle ne laissa partir que le cœur accablé d’angoisse et avec des larmes infinies ^ » Enfin Guta, qui avait été la compagne de son enfance dès

' Dans les dépositions qu'elles furent appelées à faire detani les jn^es commis par le Pape pour examiner la sainteté d'Elisabeth. C'est la-source la plus authentique et la plus féconde où nous ajons pu puiser, ù l'iiislar de Théodoric et de tous les autres historiens de la Sainte.

* Quia timebat nos aliquid de aniehabita gloria seeum traclare, et e\ hoc eam temptari vel dolere. Dicta iv Ancill. p. 2023.

’ Omnem familiam pristinam in qua deieclari vel solatiari consueverat paulatim ac sigillatim ab ipsa repulit quus singulos cum dolore gemituque diuiisit. Theod. IV, 6.

* Ita familiaris quod fùit conscia omnium secretorum ejus. Dict. iv Ancili. p. 2014.

' Et tandem me Ysentrudem ei prædilectam ab ipsa expulit , quse cum molto cordis gravamine et iulinitis lacrjmis me dimisit. Ibid. p. 2022.

HISTOIRE

Tâge de cinq ans, qui depuis lors ne l’avait jamais quittée, et qu’elle aimait aussi avec la plus vive tendresse, fut renvoyée la dernière, au milieu des pleurs et des sanglots de la pauvre Élisabeth*. « Il lui sembla, » dit à ce propos un pieux historien que nous nous plaisons à citer, « il lui sembla que son cœur était déchiré en deux, et cette docile servante de Dieu en conserva la douleur jusqu’à sa mort. C’est ce que tout cœur fidèle comprendra facilement; car enfin il n’y a pas sur la terre de plus grande peine que lorsque des cœurs fidèles sont arrachés l’un à l’autre. O chère sainte Élisabeth ! je rappelle à ta mémoire cette séparation, et, au nom de cette cruelle douleur que tu as ressentie alors avec tes plus chères amies, obtiens-moi la grâce de connaître combien j’ai mal fait de m’être tant de fois séparé de mon Dieu par le péché * ! »

La victime, restée ainsi seule avec le Dieu auquel elle s’était immolée^, n’eut pas même la consolation de cette solitude entière. Conrad remplaça ses compagnes chéries par deux femmes d’un genre fort différent. L’une était une fille du peuple, assez dévote, nommée Élisabeth, comme la duchesse elle-même, mais rude et grossière à l’excès, et si horriblement laide, qu’elle servait d’épouvantail aux enfants^.

^ Postremo Guiam... quam spécialisai me dilexit... cum multis fletibus ac suspiriis derelinquit. Theod. 1. c.

* Als wami ilir Hertz millen waere entzwey gerissen... Es mags ein jedes treue hertz leichtlich bey sich erachten, weil ja auf erden kein grœsseres leyd ist als wann treue Herzcn sich von einander mUssen scheiden. Ich erinnere dich dieses traurigen scheidens, o leibe H. Elisabeth, und bitte dich, etc... Kochem, p. 829.

^ Remansit autem paupercula Elisabeth sola Deo soit derelicta... Theod. VI, 7.

* Und zemaels eyschlich gestalt

Das tnan mit ir wol fleubele dy kiot.

Vita Rhyt. § xxxvt.

L’autre était une veuve, âgée, sourde, d’un caractère acariâtre et revêche, qui passait les jours et les nuits à se mettre en colère*. Élisabeth se résigna à ce changement si pénible dans ses habitudes avec une parfaite docilité, pour l’amour du Christ; et, toujours défiante d’elle-même, elle s’appliquait à avancer dans l’humilité par ses relations avec la grossière paysanne, et dans la patience, en subissant les invectives de la vieille femme colère^. Ces deux fenames la mettaient chaque jour à l’épreuve, et l’accahlaient de mauvais traitements’. Loin de s’opposer à ce qu’elle se chargeât, par esprit de pénitence, des travaux et des soins domestiques qu’il leur appartenait d’accomplir, elles lui laissaient au contraire l’ouvrage le plus dur, comme de balayer la maison; et lorsque, en veillant au feu de la cuisine, la princesse, absorbée par ses contemplations religieuses, négligeait les chétifs mets qui s’y trouvaient, au point de leur faire sentir le brûlé, ses servantes ne craignaient pas de la reprendre aigrement* ; et lui reprochaient de ne pas même savoir faire une soupe : et cependant, comme remarque le biographe que nous citions plus haut, elle n’avait jamais dû apprendre de sa vie à faire la cuisine

' Sy horte abir zemall kleine...

Sy rarnet tag und nacht...

Ibid.

Virgine religioaa valde deapicabili et quadam noliili vidua aurda et valde auslera. Ep. Conr. ad Pap.

‘ Von der mayt wucha ir dy demut.. .

Und von den weibo der alteu Uemet ay halden dy gedult.

Ibid.

’ Per qaas multas sustinuit oppressiones et coercitationes. Theod. VII, 4.

* Cum mieerabilis cibus ejus neglectu adustionem saperet , pro hoc anclilanim correptionem cum gaudio sufferebat. Theod. VI, 7.

’ Und rtlpRen ihr fUr daas aie nicht einmahl eine suppe kochen kœnte...

HISTOIRE

Ces mêmes femmes la dénonçaient impitoyablement à Conrad, toutes les fois qu’elles lui voyaient transgresser cette prohibition de faire l’aumône, que son âme compatissante avait tant de peine à subir, et lui attiraient ainsi de la part de son directeur des châtiments sévères ' . Mais rien ne réussissait à la rendre infidèle, même pour un instant, même par un mouvement involontaire d’impatience, à l’inviolable soumission qu’elle avait jurée à celui qui lui semblait chargé de la conduire promptement et sûrement à la patrie éternelle. Sa docilité était si scrupuleuse, que lorsque ses anciennes et bien-aimées compagnes venaient quelquefois lui rendre visite, elle n’osait leur offrir quelque nourriture, ni même les saluer, sans en avoir demandé la permission à Conrad

Enfin une dernière épreuve était réservée à cette âme à la fois si tendre et si dure contre toutes ses tendresses ; ce devait être pour elle l’objet d’un dernier triomphe. On a vu comment elle s’était séparée de ses enfants, pour lesquels elle ressentait une affection dont l’amour divin avait seul pu dompter la violence. Cependant, il parait que cette séparation n’avait été ni complète ni absolue, que le cœur maternel avait parlé trop haut; que si elle n’avait pas conservé avec elle une de ses filles ou même son fils, comme on pourrait le croire d’après certaines expressions de ses biographes du

üan S. Elisabelh ihr lebtag niditgekocht noch das kochen gelehrnt batte... Kochem, p. 830.

' Accusata aie ab ilUs luulta sæpiug verbera a magistro pertulit. Tbeod. VH, 4.

* Aaianlissiniis suis et intimia, domiaœ Vseiitrudi et Borori Gutse, ad eam i|uandoque venientibus... Ibid.

' Selon la déposition d’Iruiengarde , p. 2030, c’était puerum ejut aniti et dimidii hubent s mais son Uls étant né en 1223 , avait déjà quatre ans lorsqu’elle devint veuve. Tliéodoric ( Vil , 7 ) dit : Parvulum uteri sui infuntidum,

moins elle faisait venir souvent un de ces chers enfants pour satisfaire, en le voyant, en le caressant, et en imprimant sur ce front innocent de nombreux baisers, aux exigences de sa tendresse de mère. Mais bientôt elle s’aperçut qu’il n’y avait plus de place dans son cœur pour deux amours; qu’elle ne pouvait impunément le partager entre Dieu et une créature quelconque. Elle vit que ces caresses et ces baisers trop prodigués au fruit de son sein, l’empêchaient de se livrer avec son assiduité habituelle à la prière ' ; elle craignit de trop aimer un autre être que Dieu; et, soit à l’instigation de maître Conrad, soit de son propre mouvement, elle flt éloigner pour toujours ce dernier vestige de bonheur terrestre Tant de victoires surnaturelles de cette grâce divine qu’Élisabeth reconnaissait pour son unique et absolue souveraine, ne pouvaient être longtemps méconnues. Ce n’était pas seulement dans le ciel que les attendait un prix ineffable : les hommes eux-mêmes se préparaient enfin à rendre hommage à cette héroïne de la foi et de la charité, et à récompenser ces enfants délaissés pour l’amour de Dieu, en reportant sur eux la tendre vénération qu’un siècle fidèle ne pouvait refuser aux rejetons d’une Sainte. A peine quelques années se furent-elles écoulées, qu’à la cour plénière tenue à Saumur par le roi Louis IX de France, on vit paraître un jeune prince allemand, âgé de dix-huit ans; il servait, en même temps que les comtes de Saint-Pol et de Boulogne, à la table de la reine, de la reine de France, qui fut de tout temps.

ce qui peut s’appliquer à une de ses filles. Waddlng, qui a puisé à d'autres sources, dit, au contraire, que c'était son fils atné ; Filium nalu majorent, ii, 2 , 7 .

* Rutebeuf, p. 39.

' Jussit omnino elongari a se, ne nimis diligeret euni, et ne per eum impediretur in serritio Del. Irmengarde, p. 2030. Tlieod. I. c.

pour les chevaliers du moyen âge, le type de la beauté et de la noblesse féminine; et cette reine était alors Blanche de Castille. Or, les assistants se répétaient à l’envi, en s’émerveillant, que c’était là le fils de sainte Élisabeth de Thuringe, et que la reine Blanche l’embrassait souvent avec grande dévotion, en cherchant sur son jeune front les traces des baisers qu’y avait autrefois déposés sa mère ' . C’est ainsi que la mère d’un Saint rendait hommage au ûls d’une Sainte; c’est dans ce baiser si touchant et si pieux que se rencontrent dans l’histoire, dans la mémoire des hommes, comme elles s’étaient sans cesse rencontrées devant Dieu, les deux âmes si tendres, si ferventes et si pures de saint Louis de France et de sainte Élisabeth de Hongrie.

■ Un Alemant de l'aage de 18 ana, que on diaoit que il avoit esté ÛIx de saincle Heliiabeth de Thuringe, dont l’on diaoit que la royne Bianrbe le beaoit au Ihmt par devocion, pourceque cle entendit que aa mere li avoit mainte fois besié. Joinville, p. 22 , éd. de 1761.

Page 1