‹ Œuvres de M. le comte de MontalembertChapitre 4 sur 32 · CHAPITRE XXVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVllI

COHHENT LE SEIGNEUR FIT ÉCLATER SA PUISSANCE ET SA SIISÉ- RICORDE PAR l’eNTREMISE DE LA CHÈRE SAINTE ÉLISABETH ; ET UE LA VERTU MERVEILLEUSE DE SES PRIÈRES.

Pecit mihi magna qui potena est.

Lee, I.

Voluntalem timentium se fadet , et deprecationem eorum exaudiet.

Ps. cxi.iv, îü.

Le terme approchait où Élisabeth allait trouver au sein de son Dieu l’immortelle récompense des épreuves de sa courte vie : mais avant de la rappeler à lui pour lui donner part à sa gloire, il plut au Tout-Puissant de l’entourer dès son vivant d’une auréole de céleste majesté, de l’investir, aux yeux des hommes qui l’avaient persécutée et calomniée, d’une puissance émanée de la sienne, et de déposer entre les mains de cette faible femme, qui avait su tellement dompter en elle-même la nature déchue, la force surnaturelle de vaincre et d’extirper chez ses frères toutes les misères qui sont la suite du péché.

Ce ne sera plus seulement par sa profonde compassion, par son affectueuse sympathie, par sa générosité sans limite, par ses fatigues et son dévouement, qu’on la verra soulager les maux des malheureux et porter sa part de tous leurs fardeaux : cette divine charité, pour qui il n’y a rien d’invin-

HISTOIKK

cible, et qui est devenue toute sa vie, recevra mainte fois d’en haut assez d’extension et de force pour qu’une seule parole, une seule prière échappée de sa bouche, dissipe et éloigne à jamais les souffrances qu’au paravant elle se bornait à partager et à adoucir. Désormais, lorsque la dévotion ou la charité la feront sortir de sa pauvre chaumière, ce sera pour faire resplendir non plus seulement sa propre pitié, mais souvent toute la puissance miséricordieuse que le Seigneur se plaît à déléguer aux âmes de son choix; et les nouveaux bienfaits qu’elle sèmera ainsi sur sa route, conservés avec des détails aussi touchants que précis dans la mémoire du peuple chrétien, seront pour nous le dernier et le plus éclatant témoignage de sa sainteté.

Il ne se passait pas de jour qu’elle n’allât deux fois visiter ses pauvres malades dans son hôpital, et leur porter les secours et les vivres qu’elle leur destinait *. Un matin, à l’entrée de cet hôpital, elle vit couché sur le seuil de la porte un jeune garçon estropié et difforme, étendu sans mouvement : c’était un pauvre enfant sourd-muet, et dont tous les membres avaient été tordus et contrefaits par une maladie cruelle, de sorte qu’il ne pouvait que se traîner sur ses pieds et ses mains, comme un animal Sa mère, qui en rougissait, l’avait porté en ce lieu et l’y avait abandonné, dans l’espoir que la

Uüd uyromer keineo tag Terlag

Sy gyng selbst zwir daretn

Und brachte ineo brod hier und wein.

Vita Rhyt. § xxttiii.

Ea bat die giecht alao gar zebrochenu Das ime sein glied und knoeben Krumb slunden beyd aus und eia Cr lag dae vor îr ab ein schwein...

Rs kroch kaum auf allen fieren...

Ibid.

bonne duchesse aurait pitié de lui. En effet, dès qu’elle l’aperçut, elle le regarda avec anxiété, et se sentit pénétrée de douleur; elle lui dit, en se baissant vers lui: «Dis-moi, « cher enfant, où sont donc tes parents? qui t’a amené ici'?» Mais comme l’enfant n’avait pas l’air de l’entendre, elle répéta sa question d une voix tres-douce, en le caressant et en lui disant : « Mais de quoi souffres-tu donc? ne veux-tu «pas me parler^?» L’enfant la regarda alors, mais sans répondre. Élisabeth, ne sachant pas qu’il était muet, se figura qu’il était possédé par quelque démon, et sentant redoubler sa pitié, elle lui dit à haute voix : « Au nom de « Notre-Seigneur, je t’ordonne, à toi et à celui qui est en « toi, de me répondre, et de dire d’où tu viens ^? » Aussitôt l’enfant se releva tout droit devant elle; la parole lui fut tout à coup rendue, et il lui dit : «C’est ma mère qui m’a amené *. »

Sant Elisabet sach das kiat an ..

Dy was ir ron herlzen leyl

Und sprach « Sage mir, du liebes kint.. . ■

lu.linala ad eum, dixil slatim : i< Quis te hue addiixil, dileete puer? u Theod. VII , 6.

* Elisabeth vero blandicns et pie responsum instanlius requisivit. Ibid.

a Abir was ist dein Gebrech Wiitu mir nicht zusprech. »

Vita Rhyt,

* Dai kyat sy also aosach. .•

Dae deuchte sy es were besessen. ..

Das erbarmet dy frawe çar*..

In der kraft uiisers hern Jesu Christ So gebiete ich dir und was bey dir ist...

Vilâ Rhyt.

* Zu hant stund das kyut dae uflT...

Ibid.

Tuiie apertum est os muli... et respondit, dicens : Mater mea lue adduxil. Theod.

(Eu. rca. Vlll. — Sainte Éliiabetb. tl. 3

HISTOIRE

Il lui raconta ensuite qu’il n’avait jamais parlé ni entendu jusqu’alors; qu’il était né tel qu’elle l’avait vu, estropié et perclus de tout son corps : « Mais voilà, » dit-il en étendant ses membres l’un après l’autre, « voilà que Dieu m’a donné « le mouvement, la parole et l’ouïe ; je dis des mots que je « n’ai jamais appris ni entendus de personne ' . » Puis il se mit à pleurer et à remercier Dieu : «Je ne connaissais pas Dieu, » disait-il;, « tous mes sens étaient morts; je ne savais pas ce « que c’étaitqu’un homme. Maintenant seulement, je sens que « je ne suis plus comme une bête ; je sais maintenant parler « de Dieu. Bénie soit cette question de votre bouche qui m’a « obtenu de Dieu la grâce de ne pas mourir comme j’ai vécu « jusqu’à présent '^ ! » A ces mots, qui peignaient si bien les premières émotions d’une âme qu’une parole toute-puissante venait de rendre au sentiment de Dieu et d’elle-même, Élisabeth vit bien que Dieu avait agi miraculeusement par son entremise ; mais, toute troublée et effrayée de ce redoutable ministère, elle tomba aussitôt à genoux, et mêla ses pleurs en abondance à ceux de l’enfant qu’elle avait sauvé *. Après

Seioe plieder es nach in einander richt Und sprach : « GoU hat mir gcgebenn Das ich kaDgesprechaa und vernetnen eben Dy wort...

Der ich vor nit gelernet ban. •

Ibid.

Vud buebe vor freuden an ze^einen Darnach sprachs : c Ich wuste niebt ucnb Gott W'an aile myne syn wareu todt...

L'ud wcyss ou von Cotte ze sagenn...

Gebenedeyt sey ewers mondes frage... • Ibid.

Sy erschrag und wuste niebt was sy lhet Vud fiel! danyder in ir gebet...

Vud wcytiet mit dem kynde seer. .

Ibid

Digilized by Googic

avoir remercié Dieu avec lui de cette faveur, elle lui dit : « Retourne maintenant bien vite chez tes parents, et ne dis « pas ce qui t’est arrivé ; surtout ne parle de moi à personne ; « dis seulement que Dieu t’a secouioi, et garde-toi bien nuit M et jour de tout péché mortel -, car autrement tu pourrais « bien retomber dans ta maladie. Souviens-loi toujours de ce « que tu as souffert jusqu’ici, et prie Dieu toujours pour « moi, comme je le prierai pour loi *. » Aussitôt elle s’échappa comme pour fuir cette gloire imprévue; mais la mère de l’enfant survint à l’instant, et, toute stupéfaite de le voir debout et parlant, s’écria : « Qui t’a rendu la parole? » A quoi l’enfant répondit ; « Une douce dame en robe grise m’a « ordonné de lui parler au nom de Jésus-Christ, et j’ai trouvé « la parole pour lui répondre » La mère se mit à courir dans la direction qu’avait prise Élisabeth, et l’ayant aperçue qui fuyait de loin, elle la reconnut bien, et publia partout ce miracle^.

Aussi, malgré la modestie d’Élisabeth, le bruit de la puissance dont Dieu l’avait rendue dépositaire se propagea au loin, et lui attira les supplications de l’infortune et delà douleur. Son invincible compassion l’empêchait de se refuser jamais aux désirs des pauvres qui l’invoquaient; mais jamais non plus les grâces éclatantes que le Tout-Puissant répandait par ses mains ne la firent devenir infidèle à cette pro-

' L'nd sprach : • Ku gang hioveg balde...

Du soit mich ouch den leuten nicht neunen.

Dan das dis Got gcholfian hat...

L'nd bit oueb Gott alleieit fur mieb...

Ibid.

* Quis tibi loquelam roncessit ?... Intravit quœdam domlaa benigna qua allocala, etc... Tbeed. 1. c. — Elite fpawe in growen gewande. Passional...

* Des kindea oMter làef ir balde nach und sach aie wol ver ir einweg fliehcD. . . und erkante aie wol. Ibid.

HISTOIRE

fonde et fervente humilité qui la rendait surtout agréable . devant lui. Un jour un malade vint lui demander de le guérir, au nom du cher apôtre saint Jean, pour qui elle avait, comme nous l’avons vu, une dévotion toute spéciale. Après qu’elle eut prié pour lui, il se sentit guéri, et se jeta sur-le-champ à genoux devant elle pour la remercier; mais elle s’agenouilla aussitôt à côté de lui, et se mit à remercier ardemment Dieu de ce qu’il avait exaucé les prières de son cher apôtre saint Jean. « Et cependant, dit l’écrivain à qui nous empruntons ce trait, c’étaient les siennes que Dieu avait exaucées tout aussi bien que celles de saint Jean '. »

Une autre fois, un malheureux estropié des mains et des pieds lui cria : « O brillant soleil de clarté parmi toutes les « femmes, je suis de Reinhartsbrünn, où ton mari repose:

« pour l’amour de son âme, viens à mon secours et guéris- « moi. » Au nom de son mari, émue par le souvenir de son doux et saint amour, elle s’arrêta et regarda avec une inlinie tendresse celui qui l’invoquait ainsi; et au moment même par la vertu de ce seul regard, le pauvre estropié se trouva guéri. Elle en remercia aussitôt le Seigneur

Quelque temps après, comme elle était en marche pour se rendre au couvent d’Altenburg, un pauvre honune l’appela de loin, et lui dit : « Voilà douze ans que je suis possédé

' Das leyste sie gerne und wiiUglich

In des lieben saut Jobanus ehre...

Oer siecbe kniet vor sy nider

Und daocket ir des : und sy binsrieder

Knyte iiieder uf die erdenn...

Got der erborte sie beîde sebire Beyd S. Jobansen und EUsabet.-.

Vita Rhyt. § xxiir.

* Aller weiber ein klare eUnn hiir mir durch delnea mannes seel wan icb bin von Reinhartsbrünn da er llgt... Do sah sy inn gar gntiglichen ann do ward er su lianndt gesundt des dancket sy unser Hernii J. C. Passional, fol. 62.

« d’un malin esprit : laisse-moi toucher le bord de ta robe, « et il faudra alors qu’il me quitte. » Elle se détourna à l’instant, et alla se mettre à genoux à côté de lui au milieu de la route, et l’embrassa en le bénissant au nom de Jésus-Christ, et sur-le-champ le possédé se trouva délivré ' .

Enfin, un antre jour, elle s’était rendue à l’église qu’elle avait fait bâtir pour son hôpital, vers midi, qui était l’heure qu’elle préférait, parce que c’était celle où le soin des repas éloignait tous les fidèles, et où elle pouvait se livrer en toute liberté à sa dévotion*. Elle y vit un pauvre aveugle tout seul, qui marchait à tâtons autour de l’église : ses yeux étaient ouverts comme ceux de tout le monde, mais ses prunelles étaient flétries et vides*. Elle alla aussitôt à lui, et lui demanda ce qu’il faisait là tout seul , et pourquoi il errait ainsi dans l’Église^. Il lui répondit : « Je voulais aller à « cette chère dame qui console les pauvres gens, pour lui « demander de me faire quelque aumône au nom de Dieu ; « mais je suis d’abord venu faire ma prière dans cette « église, et j’en fais le tour afin de savoir comment elle est <( grande et large, puisque j’ai le malheur de ne pas pou-

1 Lass mich deinen saum berUren so musa der bcess geist weichen von niir. Do knyet aie nieder uff die straaa und kuaaet daa menach... Ibid.

’ Aïs sie viel gerae umb die leit tbet

3Vsn es darinne gsr gereumig vas.

Vila Rhyt. § xxxrii.

On sait qu’aojourd'hui encore, dans toute l’Italie, en Belgique, et dans une partie de l’Allemagne, les églises sont fermées depuis midi jusqu'à trois heures.

’ Batte er seine ougen offen veyt...

Und batte dy ougen apffel verlom by vraren ime verwelcket alsogar.

Vita Rhyt.

* Do fragete sy en, waz er do tede alleyne, und aiso umme ginge... Kolhe, Chr. Thur. p. 1736.

HISTOIRE

« voir la voir de mes yeux*. » « Aimerais-tu la voir, cette « église? » lui dit alors la compatissante Élisabeth’. « Si « Dieu le voulait, » répondit l’aveugle, « j 'aimerais beau- « coup la voir; mais j’ai perdu la vue en naissant; je n’ai (c jamais vu la lumière du soleil , je suis devenu le pri- « sonnier de Dieu’. » Puis il se mit à raconter toutes ses misères : « J'aurais bien voulu pouvoir travailler comme un « autre, » disait-il, « car je ne sers de rien à personne, ni à « moi -même : les heures les plus courtes me paraissent « bien longues; quand je suis avec les autres hommes qui « ont leurs yeux, je ne peux me défendre du péché de l’ente vie : si je reste tout seul, je pleure mon malheur; car je « ne peux prier toujours, et même en priant je ne puis « m’empêcher d’y songer sans cesse » a C’est pour ton « bien, » répondit Élisabeth, « que Dieu t’a envoyé ce mala heur; tu aurais peut-être été entraîné à des excès; tu au- « rais plus péché qu’à présent’. » « Oh! non, » reprit l’a-

‘ Icb wolde teu der Uebin frowin, der armin IuUm tronterymie. gehin, ob mir dy etwaz dorch Got geben wt>lde... Daz ich gewisse wi wU und groz desse kerche sy, der ich Icider nirht besebin kan. Ibid.

* Woldistu 8v icht gerne besehin? Ibid.

* Were es Gottei welle gewesl, etc. Ibld. ^

IJod bin wordea GotU gefaugenn.

vita Rhyt.

* Dy kortzer stimdea mir sere langenu Wan ich mit bin under den leuten

So kan ich mit Tor luendan niebt gebueten

Sitzaich dan Tille alleine

So rnuss ich mein ungemach beweyne

Uud kan ouch zu cneinem gebete

Yon den geduncken nicht bleiben atete.

Ibid.

^ Sy tprach ; ■ Got der thuet es dir zu guet

Du wurdest nt wüde in deyuem muete. »

Ibid.

veugle, « je me serais bien gardé du péché ; je me serais « livré pour vivre à de durs travaux; je n’aurais pas eu mes « tristes pensées d’aujourd’hui*. » Élisabeth, vaincue par la pitié, lui dit alors : « Prie Dieu de te rendre la lumière, et M moi je le prierai avec toi » A ces mots, l’aveugle comprit tout à coup que c’était la sainte duchesse Élisabeth qui lui parlait ; et tombant la face contre terre devant elle , il s’écria : « Ah ! noble et miséricordieuse dame, ayez pitié de « moi ’ ! » Mais elle lui enjoignit de nouveau de prier Dieu avec une entière confiance, et, s’agenouillant elle-même à quelque distance, se mit aussi à prier avec ferveur. Aussitôt la vue fut rendue à l’aveugle, et des yeux d’une beauté céleste vinrent remplir ses orbites creux et vides 11 se leva, regarda autour de lui, et s’empressa d’aller vers Élisabeth : « Madame, » lui dit-il, « Dieu soit loué! sa grâce m’a favo- « risé : je vois tout bien et clair : vos paroles sont vérifiées. » Mais la pieuse princesse, qui savait unir toujours la prudente sollicitude d’une mère chrétienne à sa charité, lui dit : « Maintenant que la vue t’est rendue, songe à servir Dieu « et à éviter le péché ; travaille et sois honnête homme, « humble et loyal en tout*. »

' Er sdrach. Das woU ich nimmer gethu.. .

Uad mich der sawern arbeit cereo...

Ibid.

- Bethe Gott das ber dich irluchto, ich will dir herOnri buten. Rothe, 1. c. ^ Bo duchte den blendin, daz er sente Elzebeth were, an dessin reden, unde sprach do : Ach gnedige frowe, irwarmet uch obir mich. Ibid.

* Daz eme... der nicht ougepphel hatte, schone ougin werdin. Ibid.

Dy ougen lœcber wurden iœe voll.

Vita Rhyt. I. c.

^ . Er schœne unib sich sacb . . .

Dae stundt er auf allzebaudt Und ging su ir...

Digilized by Coogic

iO

HISTOIRE

La prière de celte humide servante du Seigneur, si puissante auprès de lui pour porter remède aux maux du corps, ne devait pas l’être moins pour assurer le salut des âmes.

Madame Gertrude de Leinbach, femme d’un noble chevalier des environs, étant venue un jour rendre visite à la duchesse, avait amené avec elle son fils, nommé Berthold, jeune homme de douze à quatorze ans, qui était magnifiquement vêtu , et qui paraissait se complaire beaucoup dans la recherche et l’élégance de ses habits*. Élisabeth, après s’être entretenue longtemps avec sa mère, se retourna vers lui, et lui dit ; « Mon cher enfant, tu me parais t’habiller beaucoup « trop mondainement et trop somptueusement, tu tiens « trop à servir le monde. Pourquoi ne songes-tu pas plutôt « à servir ton Créateur? Tu ne t’en trouveras que mieux « d’âme et de corps. Dis-moi, cher enfant, crois-tu que ton « Seigneur et le mien portât des habits de cette sorte quand « il vint en toute humilité verser son sang pour nous*?» Le jeune homme lui répondit : « O madame, je vous supplie de

Und srach : t Fraw Got sey gelobet...

... Nu arbeit und bis ein frommer knecht Und bis demutlig und gerecbt. •

Ibid.

' Er was gccleit nach der welt

Kurtzs und euge sein kleit geschnitten Er daucbte sich freudig und bieder.

Vita Rhyt. § xkt.

^ Liebes kint...

Du kleidest dich vicl zu werltlich

Uod heldest dich vicl zu zartlich

Und dynest der -wcrlt alzu sere

Waruœb dynest du nicht deynem scbœpffere ?

Es ginge dir allerzceid an leibe unde an sele deste baz. Sag mir, lieber juiigling, trug mein Herr und der dein auch soliche kleider an... Rothe, p. 1735. Vita Rhyt. § xxxv. — Pass., f. 59.

DE SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. il

« prier le Seigneur pour qu’il m’accorde la grâce de le ser- « vir! » « Veux-tu vraiment, » lui dit-elle, « que je prie « pour toi? » « Oui, certainement. » « Alors il faut que tu « te disposes à recevoir cette grâce que tu désire.**, et je prie- « rai bien volontiers pour toi. Allons ensemble à l’église, et « demandons-la tous deux ‘. » 11 la suivit aussitôt à l’église, et se prosterna devant l’autel, ainsi que sa mère, à quelque distance du lieu où Elisabeth se mit à prier elle- même. Après que leur prière eut duré un certain temps, le jeune homme s’écria à haute voix : a O chère dame, cessez de « prier » Mais Élisabeth n’en continuait pas moins à prier avec ferveur. Alors Berlhold se mit à crier plus fort : « Ces- « sez, madame, de prier; car je n’en puis plus, tout mon « corps est enflammé’. » En effet, une immense chaleur le pénétrait; la fumée semblait s’exhaler de son corps; sa mère et deux des suivautes de la duchesse, étant accourues à ses cris, trouvèrent ses vêlements tout baignés de sueur, et sa peau si brûlante, qu’elles pouvaient à peine la toucher*. Cependant Élisabeth priait toujours, jusqu’à ce que le jeune homme désespéré lui dit : « Au nom du Seigneur, je vous « conjure de ne plus prier; car je suis consumé par le feu

‘ O domina mea, supplico vobis, ut orelis pro me, ut Dominus det iiiihi gratiam suam servieiidi ci. At ilia : Yeliesne, ait, (]uod ego orarem pro te? Et itic : Veilem ulique... Oporlet ut te ad gratiam Dei iiabililer similiter orando... Theod. VII, 8.

Kom wir woUen in dy kirch gebcn Uad wollea darumb Ûebea - Vita Rhyl. § xxxv.

* O domina, cessate ab oratiune. Theod. Liebe IVaw... Vita Riiyt.

’ Altius vociferari cœpit... Quia jam dellcio. Tlieod. — Ich bin iibir min ganties Leib entbrant. Vita Rhyt.

* Sudabat et fumabat... Invenerunt eum totum incaiuisse vcstesquc nimio ludore madidaa... Vix calorem manibus poterant toierare. Tlieod. I. c.

HISTOIRE

« intérieur, et mon cœur va se briser en moi*. » Alors elle cessa sa prière, et Berthold se refroidit graduellement; mais le feu de l’amour divin que cette ardente charité d’Élisabeth avait fait descendre dans son jeune cœur, ne s’y éteignit plus; et il entra aussitôt après dans l’ordre de Saint- François^.

De pareils exemples attirèrent à Élisabeth la charge de prier pour une foule d’âmes souffrantes qui avaient recours à âa puissante intervention : elle se rendait avec une pieuse humilité à leurs désirs, et, à l’instar du jeune Berthold, plusieurs, éclairés et calmés par suite de ses prières, embrassèrent la vie religieuse^. Cette douce et bienfaisante influence s’étendait même au delà des bornes de cette vie : ce secours si efficace était réclamé par les âmes qui n’avaient point encore expié toutes leurs fautes. Une nuit, elle vit en songe sa mère , la reine Gertrude , lâchement assassinée plusieurs années auparavant, qui vint s’agenouiller devant elle et lui dit : «Ma chère fille, bien-aimée de Dieu, je te supplie de « prier pour moi : car j’ai encore à expier les négligences « de ma vie. Souviens- toi de la douleur avec laquelle je t’ai « mise au monde, et aie pitié de mes souffrances actuelles ; « demande à Dieu de les abréger, et d’envisager plutôt que « mes péchés la mort ignominieuse que j’ai subie, quoique « innocente. Tu le peux si tu veux; car tu es pleine de

« grâce à ses yeux^. » Élisabeth s’éveilla en pleurant, se

^ In noinine Doinini oro... quia jani igné consumor. Theod. — Anders mir serspringt mein herz in meinen Leib. Passional.

* Tous les auteurs fixent la date de ce trait à l’année qui précéda la mort de la Sainte. Discite, dit Théodoric à ce sujet, quo caritatis ardore fervebat, quæ calore suo fluxum secularis concupiscentiœ siccat, et ad amorem œlernitatis inflammat.

’ Contigit hoc frequentius et aliis, pro quibus ipsa Dominum exorabat. Ibid.

^ Flexis genibus dixit : Mi dilecta (ilia, ora pro doloribus meis quæ adhuc

leva de son lit, et se mit sur-le-champ en prière. Après avoir prié avec ferveur pour Tâme de sa mère, elle se recoucha et se rendormit*. Sa mère lui apparut de nouveau, et lui dit : « Bénis soient le jour et l’heure où je te donnai la vie ! ta « prière m’a délivrée : demain j’entrerai dans le bonheur « éternel. Mais prie toujours pour ceux que tu aimes ; car « Dieu soulagera tous ceux qui t’invoqueront dans leurs « peines^. » Élisabeth se réveilla encore, le cœur tout réjoui de cette vision, et en versa des larmes de joie : puis fatiguée elle se rendormit d’un si profond sommeil qu’elle n’entendit pas la cloche des matines des frères mineurs, où elle avait coutume de se rendre, et ne s’éveilla qu’à prime. Elle alla aussitôt confesser sa paresse, et demanda à son directeur de lui infliger une pénitence*.

Cette voix si pressante et si efficace pour obtenir la misé-

p*lior, quia negligenter vixi : potes enim. Tlieod. VI , 10. Du geminnete des almœchtigen GoUes... Gedankc der arbeit und not do ich dich gebar. Cod. Heidclb. 1 1 .

Du vermagst zu thun woll

Du bist scyuer gnadeu uud Hebe volt.

Vita Rhyl. § xiiit.

Voy. aussi Hothe, Chr. Thur., p. 1*29.

’ Evigilans Elisabeth surgit cum fletu, oravit devote et iterum dormivit. Theod. — End gieng da wieder in ir bette. Vita Rhyt.

* Gebenedeyt si der tag und die stunde dae ich dich ie gebar. Cod. Heid.

Ich soit zu dem ewigeu lebeu

Noch kommen ehir es «ird tag...

So Tergiss nymmer deine frcuude.

Vita Rhyt.

Dicens orationeni ejus «unctis eam invocaritibus proFuluram. Theod.

• Do wart sie so herzeclichen fro das si von freuden wart innencliche weinen : und entslief aber do von mUde. Und entslief der bruder mettenglockcn weder ir gewonheit.... Cod. Heidelb. Quelques auteurs placent cette vision à l'époque même de la mort de Gertrude , quand Élisalzeth n’avait que sept ans. Nous avons suivi la version la plus accréditée.

HISTOIRE

ricorde du ciel, l’était aussi quelquefois pour la justice. Dans une de ses courses, Élisabeth, qu’on nommait ajuste titre la nourrice des pauvres, avait trouve une pauvre femme en travail* : elle la flt aussitôt transporter à son hôpital, et lui flt prodiguer tous les soins possibles. Elle voulut être marraine de l’enfant que cette femme mit au monde, et lui donna son doux nom d’Élisabeth. Chaque jour elle allait visiter la mère et la bénissait, et lui apportait toute sorte de secours*. Après l’avoir gardée ainsi un mois, jusqu’à ce qu’elle fût entièrement rétablie, elle donna à la malheureuse des vivres et douze deniers de Cologne, avec un manteau et sa chaussure, qu’elle ôta de ses propres pieds ; elle fit en outre envelopper la nouvelle-née dans une fourrure qu’elle ôta au manteau d’une de ses suivantes*. Mais cette mère dénaturée ne songea qu’à spéculer sur la prolongation de tant de générosité, au lieu d’en être touchée ; et, après avoir pris congé de la duchesse le soir, elle partit de grand matin avec son mari, en abandonnant son enfant^. Cependant Élisabeth, que la pensée de ses chers pauvres ne quittait ni jour ni nuit, dit en entrant à l’église, avant matines, à une suivante : « J’ai quelque argent dans ma bourse, cela peut servir à

' Alé« estoit esbalre un jour

Loing de son hospital trouva Une famé qui travilla,...

Butebeuf, f. 37.

Nutrix pauperum Elisabeth... Theod. VII , 7.

* Benedicebal, pascens eam pie et dulciter. Ibid.

* Calceos quos de sanctis pedibus exuit, et pépia, lardum et farinam et duodecim nummos coloniensium, et puerum manicis, quas de peliicio ramulœ tolli jusserat, iuvolutum. Ibid. — Tellement que du pelichoii de sa chamberière elle osla les manches, pour envelopper la petite Ollette. Ann. Hainaut, XLvi , 26.

^ Sero valefaciens domina; beneUca: recessit mane cum marito , puero derelicto. Ibid.

« cette pauvre mère et à son enfant, va le lui porter*. » Mais la suivante revint lui dire qu’elle était partie en laissant son enfant : « Cours vite le chercher, et apporte-lemoi, » dit la bonne Elisabeth, «afin qu’il ne soit pas né- « gligé*. » Cependant la justice fit sentir ses droits à ce • cœur si plein de pitié; elle fit venir le juge de la ville, et lui ordonna d’envoyer des soldats à la recherche de la mère sur les différentes routes. Ils revinrent sans l’avoir trouvée; alors Élisabeth se mit en prière, et une de ses suivantes, qui redoutait la sévérité de maître Conrad quand il apprendrait cette histoire, dit à sa maîtresse de prier pour que Dieu fît découvrir la mère ingrate. Mais Élisabeth lui répondit :

« Je ne sais rien demander à Dieu, si ce n’est que sa volonté « se fasse » Quelque temps après on vit arriver le mari et la femme, qui vinrent se jeter aux genoux de la duchesse et demander pardon de leur faute; ils déclarèrent en même temps qu’ils s’étaient sentis arrêtés dans leur marche par une force invisible qui les avait absolument empêchés de continuer, et les avait contraints de revenir sur leurs pas^. Personne ne douta que ce ne fût l’effet des prières de la duchesse; on ôta à la mère coupable tout ce qui lui avait été (tonné, pour le distribuer à d’autres pauvres plus dignes : mais Élisabeth, chez qui la pitié avait rapidement repris tout son empire, lui fit rendre d’autres souliers et des peaux pour l’envelopper*.

( Mane cum esset in e(xlegia ante inceptionem matutinarum... Habeo species quasdam in maraupio , quibus ilia paupercula cum puero uti potest ad confortationem. Vade, et apporta illi. Dict. iv Ancill. 202C.

* Vade cito, apporta puerum, ne negligatur. Ibid.

' Nescio aliud petere a Domino, nisi quod ejua liât voluntas. Ibid.

* Qiiod procedere nequaquam cum uxore sua poterat , unde quasi coactus rediit. Ibid.

' Miserta autem illius paupercuiœ jussit dari ei caleeos alios et pelles.

HISTOIRE

Cependant, au milieu de tant de preuves éclatantes de sa puissance auprès de Dieu, son extrême humilité prenait quelquefois l’apparence d’une sorte de défiance de la miséricorde divine. Elle éprouvait quelquefois de ces moments de découragement et de ténèbres intérieures, où les âmes les plus avancées dans la voie du ciel succombent sous le poids de leur vie mortelle ; et alors son cœur, toujours dévoré d’amour, osait douter s’il trouverait en Dieu un amour proportionné à celui qu’elle avait concentré tout entier en lui. Son ancien confesseur, le P. Rodinger de Wurtzburg, étant venu lui rendre visite, elle alla se promener avec lui sur les bords de la Labn, accompagnée de trois suivantes; dans ses épanchements avec ce vieil ami, qui sans doute lui inspirait moins de crainte que Conrad, elle lui dit : « Il y a une chose « qui me tourmente plus que tout, révérend père, c’est que « je doute un peu de l’affection de mon Créateur envers « moi : non pas qu’il ne soit infiniment bon et toujours pro- « digue de son amour, mais à cause de mes nombreux dé- « mérites qui me repoussent loin de lui, quoique je sois « tout enflammée d’amour pour lui'. » « Il n’y a là rien à « craindre, » lui répondit le père, u car la bonté divine est « si grande, qu’il est impossible de douter que Dieu n’aime « infiniment plus ceux qui l’aiment qu’il n’est aimé par « eux’*. » « Comment donc, » reprit Élisabeth, » permet-il « que la tristesse ou la langueur de l’âme viennent m’éloi- « gner même pour un moment de lui, à qui je voudrais être

’ Nihil adeo me torquet, rcligiose pater, quaiii quud aliqiiantulum dillldaiu de Creatoris mei erga me beoevolentia : non quod euiii summe bonum et sui amoria profusum ignorem , sed quod mea démérita inuUa esse comperiam, propter quæ repellar, quanlumvis ego illius amore exardeacom. Waddiug, Ann. Min. ii , 208, d’après Marianus.

’ Ut omnino certum sit, eum plus salis redamare amantem. Ibid.

DH: sainte ÉLISABETH DE HONGRIE.

« toujours et partout unie ' ? » Le religieux lui répondit que c’étaient là les indices d’une âme non pas délaissée, mais préférée, et les sûrs moyens d’accroître l’amour; puis, lui montrant un bel arbre qui s’élevait sur le bord opposé de la rivière, il lui dit que cet arbre viendrait plutôt de lui-même sur la rive où ils marchaient ensemble , que Dieu ne le céderait en amour à l’une de ses créatures*. » A peine eut-il prononcé ces mots, que les assistants stupéfaits virent l’arbre dont il avait parlé traverser la rivière et changer de rive*. A ce signe merveilleux de l’amour divin, Élisabeth reconnut la puissance et l’éternelle véracité de celui qui avait dit à ses disciples : Si vous aviez seulement de la foi comme %m grain de senevé, vous diriez à ce mûrier : Déracine-toi, et va te planter au milieu de la mer, et il vous obéirait*. Et aussitôt elle se jeta aux pieds du père Rodinger, pour lui confesser le péché de la défiance, et en obtenir le pardon*.

Pour donner d’ailleurs à sa prière une force aussi invincible que celle dont nous l’avons vue revêtue, Élisabeth n’avait pas eu de meilleur moyen que l’exercice perpétuel de cette faculté suprême; et, malgré les nombreuses et fatigantes œuvres de miséricorde qui auraient suffi pour remplir ses jours, elle trouvait de longues heures pour la méditation et la prière. Elle savait unir avec un rare bonheur la vie active et

* Vel ad Qiomentuni de vclle, cul seniper et ubique vellem inhœrere ! Ibid. ’ Non derelictam, aed dilectæ hæc ease indicia... Priua arborem proceram,

a<l oppoaitam ripam planlalam , ad eam in qua coambulabant , tranaituram , (|uam Deus in amore reciproco cederet creaturœ. Ibid.

’ Non omnino (liait cum... toia arboria molea transplantala fuit ad deambulaUonia locum. Ibid.

^ Si babueritia fldem aient granum ainapia, dicetia huie arbori moro : Eradicare et tranaplantare in mare, et obediet Tobia. Lue, xvii , 6.

* Ad religioai viri pedea proatrata, veniam auœ exoravil dilTidenliae. Wadding, 1. c.

48 HISTOIRE

la vie contemplative. Après avoir, comme Marthe, pourvu avec une laborieuse sollicitude aux besoins de Jésus-Christ dans la personne de ses pauvres, elle venait s’asseoir comme Marie aux pieds de son Seigneur, pour se perdre dans la contemplation de ses grâces et de sa miséricorde « Je jure « devant Dieu, » écrivait son sévère confesseur au souverain pontife, « que j’ai rarement vu une femme plus contempla- « tive*. » Elle restait souvent pendant plusieurs heures de suite en prière, les yeux, les mains et le cœur élevés vers le ciel Elle passait souvent une partie des nuits dans l’église, malgré les prohibitions de Conrad, qui ne voulait point qu’elle se privât de son repos nécessaire. Comme elle ne se trouvait pas toujours assez seule ni assez libre dans les églises de Marbourg, elle aimait à aller faire ses prières dans les champs, sous la voûte du ciel, au milieu de cette nature dont chaque détail lui rappelait la grandeur et la clémence du Créateur. La tradition raconte que lorsqu’elle priait ainsi en plein air, et qu’il pleuvait, elle seule n’était pas mouillée *. Elle se réfugiait de préférence, dans ces courses pieuses, auprès d’une charmante fontaine, située dans un bouquet de bois au pied d’une montagne escarpée, peu éloignée du village de Schrœck, à deux lieues de Marbourg. Le chemin qui y conduisait était très-roide et dangereux; elle fit construire

' Tamqiiaiii sollicita et laboriosa Martha... Theod. VT1I.

Si konde beides warten M'ol gelich und ebene In eiuem beiligen lebenc.

Cod. Arg. f. ÎOi.

* Coraiii Deo dico, quod raro vidi mulierem magis contemplativam. Conr. Marb, ad Papam.

* Oculis, inanibua, cordeque ad Deom suapenaU... Theod.

* Rebhahn. Hiat. eccl. laenac.Haa. — Herm. Fritz. Maa. Heid. La tradition rapporte le ui£mc miracle à saint Pierre d’AIcantara.

une chaussée pavée, et éleva auprès de cette source pure une petite chapelle. Bientôt ce lieu champêtre et solitaire prit le nom de Fontaine cC Élisabeth, qu’il porte encore aujourd’hui Les plus mauvais temps ne pouvaient l’empêcher de se rendre à cette retraite chérie. Elle priait toujours en marchant; mais pendant toute la durée du trajet de Marbourg à sa fontaine, elle ne récitait qu’un seul Pater, tant sa prière était mêlée de réflexion et de contemplation *.

Elle assistait avec une dévotion et une exactitude exemplaires à tous les offices divins; elle avait pour les Saints de Dieu une aflectueuse vénération ; elle écoutait les récits de leur vie avec un pieux intérêt, observait scrupuleusement leurs fêtes, et rendait à leurs reliques un culte plein de tendresse : sans cesse elle les honorait en faisant allumer des cierges et brûler de l’encens devant elles®. Après son ami spécial saint Jean l’Évangéliste, c’était pour sainte Marie-Madeleine qu’elle professait le plus d’affection *. La sainte Vierge était naturel-

’ Le aile est un des plus jolis de cette belle contrée. Le village de Schrœck est encore catholique, ayant appartenu jusqu'en 1802 & l'archevêché de Mayence. La fontaine existe encore ; mais au lieu de la chapelle d'Élisabetti, on n'y voit plus qu'une soric de temple classique, d'ordre dorique et ionique, élevé en 1696 par un landgrave protestant, avec une inscription très-longue et des plus ridicules, en style classique. Etie commence ainsi :

Si , viator, quia sim , quidve portem quarts î Fous sum diva Elisabeth...

Ad me veoit sapius Deoque, nature et mihi grata, etc.

Happel. Conc. II, 22. Koch's Wartburg, p. 87 . Justi, p. 266.

* Justi, p. 263. Il ajoute que, dans le pays de Marbourg, les paysans citaient ce trait comme exemple aux enfants qui bredouillaient en récitant leurs prières.

* Sacras eorum reiiquias condigno et dulci amplectens amore, consuevit christiano more candeiis ardentibus et thure accenso devote honorare. Theod. VU , 9.

* Cod. Argent., f. 201.

(Xuvres. VIII. — Sainte Élisabeth. II. 4

HISTOIRE

lement l’objet de sa fervente vénération ; elle avait toujours avec elle quatre images de cette Reine du ciel, qu’elle conserva jusqu’à sa mort, et qu’elle légua à sa fille aînée Sophie Et cependant elle était loin d’attacher une trop grande importance à ces signes de dévotion extérieure, et savait parfaitement distinguer le prix purement matériel qu’on pouvait y trouver du sens intime et pur que la foi leur assigne. Ainsi, étant allée un jour visiter un monastère, comme les religieux réunis autour d’elle au nombre de vingt-quatre environ lui montraient avec une certaine complaisance des sculptures richement dorées qui ornaient leur église, elle leur dit : (c En « vérité, l’argent que cela vous a coûté, vous auriez mieux « fait de l’employer à vous vêtir et à vous nourrir qu’à or- « ner ces murs ; car vous devez porter toute cette sculpture « dans vos cœurs » Elle n’était pas moins sévère pour ellemême; car, comme on lui vantait un jour la beauté d’une image en l’engageant à l’acheter, elle dit : « Je n’ai nul besoin « d’une telle image, car je la porte dans mon cœur » C’est le même sentiment qui régnait dans l’âme d’un de ses plus

■ VVaddiug, Auii. 11, 224. Juste Lipse, Diva Virgo Hallensis. Sophie, depuis dudiessc de Bral>ant, apporta ces quatre images avec elle en Belgique : l’une d'elles Tut placée à Yilvorde, et devint célèbre par ses miracles sous le nom de N.-D, de Consolation ; la seconde, à Gravesande ; la troisième, ches les carmélites de Hoarlem ; enfin la quatrième, dans la belle. église gothique de Halle, près Bruxelles, où elle est encoi'e aujourd’hui l'objet de la vénération publique et le but de nombreux pèlerinages. Juste Lipse, qui était, comme l’on sait, un des plus illustres savants du xvi* siècle, ne dédaigna pas de consacrer un ouvrage spécial à l’hisloire de cette image, sous le titre de Diva Virgo HalUnsis i il lui légua sa plume après avoir cessé d’écrire.

> Ëcce meliua posuissetis banc expensam in vestibus vestris et victualibus quam in parietibus, quoniam hanc sculpturam juiaginum in corde vestro gerere deberetis. Dict, iv Aiicill. 2031. Cette réponse a valu à notre Sainte le triste honneur d’ètre citée avec éloge par Luther dans ses Tischreden.

^ Non habeu opus tali ymagine, quia eam in corde meo porto. Ibid.

illustres contemporains, quoique d’un caractère bien diflërent du sien, Simon, comte de Montfort, de qui saint Louis racontait avec admiration à Joinville que lorsqu’on vint lui dire « qu’il viensist veoir le corps de nostre Seigneur, lequel estoit « devenu en char et en sang entre les mains du prebstre, dont « ils estoient fort emerveillez, le comte leur dist ; Allez-y, «vous autres qui en doubtez. Car, quant à moy, je crois « parfaitement et sans doubte... Pourquoy j’espère, pour le « croire ainsi, en avoir une couronne en paradis plus que les « anges, qui le voient face à face, pourquoy il faut bien qu’ils « le croyent ‘ . »

L’image de Dieu était sans doute trop profondément gravée dans le cœur d’Élisabeth , trop perpétuellement présente à son amour, pour qu’elle eût besoin de ces secours que l’Église offre avec une généreuse pitié aux âmes ordinaires. Ravie sans cesse par la contemplation jusque dans la présence de la Divinité et de ses plus augustes mystères, elle perdait de vue les imparfaites figures que l’imagination humaine pouvait lui offrir des objets de sa foi. Plus elle avançait vers la fin de sa courte carrière, plus ses prières se transformaient en extases et en ravissements, et plus ces merveilleuses interruptions de la vie d’ici-bas se prolongeaient chez elle, comme pour lui préparer par une douce transition l’accès de la vie éternelle. A la fin, ce fut chaque jour et pendant plusieurs heures qu’elle quittait ainsi ce monde de douleurs et d’ennuis pour goûter d’avance les jouissances du ciel*. Le nombre des révélations, des visions, des entretiens surnaturels qu’elle eut à ces occasions fut immense; et quoiqu’elle s’attachât en général à

> Joinville, p. 181, éd. Petitot.

* Rapiehatur enim in eicessum etextaaim mentis, sed non erat in ejus raplu rara hora et brevls mora, verum multa frequentia et persislenlia diuturna; siquideiu per aliquot horas perduravit. Theod. VII, 10.

HisTomt:

tenir cachées ces faveurs immortelles, elle ne pouvait les dissimuler entièrement à celles qui vivaient avec elle : sa joie et sa reconnaissance la trahirent maintes fois; et l’existence de ces communications miraculeuses fut toujours regardée par ses contemporains comme un fait incontestable Les anges du Seigneur étaient les intermédiaires habituels entre le ciel et cette âme élue ^ : non-seulement ils lui donnaient des avertissements et des instructions célestes, mais encore ils venaient la consoler de toutes ses épreuves et de tous les accidents même passagers de sa vie temporelle. Une fois entre autres qu’Élisabeth avait recueilli chez elle une pauvre femme malade, et l’avait soignée avec tendresse, celte malheureuse, étant rétablie, prit la fuite un jour de grand matin, en emportant avec elle tous les vêtements de sa bienfaitrice, qui, n’ayant plus rien pour se couvrir, fut obligée de rester nue au lit. Mais, loin de s’impatienter ou de se plaindre, elle se borna à dire : « Mon cher Seigneur, je vous remercie de c( m’avoir rendue ainsi semblable à vous, car vous êtes venu « au monde nu et dépouillé de tout, et c’est ainsi que vous « avez été cloué à la croix » Aussitôt, comme autrefois lorsqu’elle avait donné d’elle-même tous ses habits aux pauvres, elle vit paraître un ange avec un beau vêtement, qu’il lui remit en disant : « Je ne t’apporte plus de couronne

1 Non discredas nec mireris in his , quæ audis , luce enim clarius cuncta patent. Ibid.

^ Angelicas visitationes , visiones et allocutiones^ multas revelationes tam diebus quam noctibus habere meruit. Ibid. Le Mss. des Bollandistes à Bruxelles contient le discours d’un ange à la Sainte, en forme d’homélie, du reste assez peu remarquable,.

^ Dan sy bloss und nackent sass... und sprach mein lieber Herr du hast mich dir gelichet in dem van du kamest auch nackent und bloss in die welt und hingest auch nackent en den creutz , und dancketunsern Herrn der genaden. Passion, f. 62. Rehhahn. Hist. Iseu. Eccl. Mas. p. 87.

tt comme autrefois; car c’est Dieu lui-même qui veut te « couronner bientôt dans sa gloire'. »

Mais souvent aussi le divin époux de son âme, le maître unique de sa vie, Jésus lui-même, se montrait à elle face à face, accompagné d’une multitude de saints. Il la consolait par ses très-douces paroles et la fortifiait par sa vue *.

Au sortir de ces entretiens célestes, son visage, au dire du grave Conrad, resplendissait d’une clarté merveilleuse, reflet de la splendeur divine qui avait rejailli sur elle, et ses beaux yeux lançaient des regards brillants comme les rayons du soleil’. Ceux-là seuls qui n’étaient point en péché mortel pouvaient la contempler sans être éblouis Si ces ravissements se prolongeaient pendant quelques heures, elle y puisait une si grande force, qu’elle n’avait plus ensuite besoin de nourriture, pas même la plus restreinte, pendant un trèslong espace de temps. La nourriture de l’ame qu’elle y avait reçue suffisait à sa subsistance Elle ne vivait plus pendant le reste du jour qu’en celui en qui elle s’était transformée par l’amour®; elle n’avait, pour exprimer l’état où la lais-

■ Ich bring dir kein kron mer als ich gethon habe, wann du leurhtest vor Gol, dcr will dich selbst kronen mit seioen gœUlicheii eern. Ibid. La légende ajoute qu’elle envoya aussitôt ce vôtement au couvent d'Aldenberg, pour l'échanger contre des haillons, dont elle se revêtit avec une grande joie.

* Ipsum quoque Dominum Jesum facie ad ruciem... vidit, se benignissime alloquendo consolanlem et apparendo confortantem. Theod. VII, 10.

’ Frequenlius viderunt faciem ejus mirabiliter fulgentem et quasi solis radios ex oculis ejus procedentes. Ep. Cour. Marb. ad Papam, p. 113. Splendida quippe Débat faciès ejus dum respiceret in eatn Dominus. Theod.

* Passional, f. 61. Theed. VII , 10.

' Diutissime perinansit quod nullo cibo corporali, sed raodicissimo pascebatur. Refleiebatur namque intus invisibili mentis cibo. Theod. Vil, 10. Conrad. Epist.

' Jam lola die transformata et transformans in dilectum. Additions au Mes. latin de Theod. à la Bibl. de Cassel.

5i HISTOIRE

salent ses entretiens célestes, d’autres paroles que le texte sacré : Mon âme s'est fondue quand mon bien-aimé m'a par lé

Ainsi devait se justifier l’instinct prophétique qui lui avait fait choisir, tout enfant, pour patron, pour ami et pour modèle, ce bienheureux évangéliste qui avait reçu le privilège de f amour, et qui en se reposant sur le cœur du Sauveur y avait lu tous les secrets du ciel

Une joie divine s’était donc répandue sur toute sa vie, tout son être : aucune tribulation, aucune épreuve ne pouvait en troubler la paix et la douceur. On ne la vit jamais troublée ni irritée’ : elle redoublait au contraire de gaieté dans ses contrariétés. Ceux qui la voyaient de plus près ne purent jamais distinguer sur son visage l’expression d’une peine quelconque^, et cependant elle pleurait sans cesse, et le don des saintes larmes qu’elle avait reçu dès le berceau était devenu de plus en plus abondant à mesure qu’elle approchait de la tombe. Plus elle se sentait heureuse, et plus elle pleurait; mais ses pleurs coulaient comme d’une source tranquille et cachée, sans jamais rider son visage, sans altérer en rien ni la pure beauté ni la placidité de ses traits ’ : ils n’y ajoutaient qu’un charme de plus’ : c’était le dernier

’ Ibid. Anima mea iiquefacta est ut dilectus iocutus est. Gant, v, 6.

' Hic est beatissimus evangelista... qui priviiegio amoris... meruit honorari. Isle est Joannes qui supra pectus Domini recubuit, beatus Apostoius, cui revelata sunt sécréta cœlestia. Bréviaire romain.

* Nunquam eiiim, sicut iego, invenitur irata, vel turbata. Serm. S. Bonav.

* In tribuiatione gaudens et jocundissima et palientissima ila quod nunquam visa est moiestiam pati. Déposit. dTrmengarde, p. 2031.

' Quandoque ipsa maxime jocunda fuit maxime flevit, quod dictu mirabile vldetur, simul gaudere et Dere et nunquam cum flebat faciem in rugas, id est deformitatem vertebat, sed iacrymæ quasi de fonte, vuilu ejus serenissimo et jucundissimo exstante, fluebant. Ibid.

' Hæc quadam vuitus iœtitia venustaret. Cod. Florent. 162.

épanchement d’un cœur auquel nulle parole ne pouvait plus suffire*. Certes, comme autrefois les larmes d’angoisse qu’un amour humain ou de cruelles persécutions avaient arrachées de ses yeux, ainsi ces larmes de joie surnaturelle qu’elle laissait tomber dans le calice de sa vie étaient recueillies goutte à goutte par son céleste époux, et devenaient les perles de la couronne éternelle qui lui était réservée dans les cieux^.

' Ainçois cheoU la larme plainne.

Corn U ruissiaux de la fontaine Les larmes viennent ; c’est la fîu Dou cucr loiaul, et pur et fin.

Rutebeuf, Uss. p. 40.

* Théodoric résume ainsi foute cette partie de la vie de noire Sainte : Refulgebat in ea conversatio amabilis, aetio humilis, habitus contemplibills, affectio sancta, cogitatio sincera, mundum cor, conscientia bona, intellectus purus et simplex, (Ides non fleta, spes invicta, caritas perfecta, vita immaculata, con* templatio continuata. Vil , 10. Il ajoute qu’il aurait encore une inilnité de détails à raconter sur elle, mais que la crainte d’étre trop prolixe lui Impose silence.

Page 1