‹ Œuvres de M. le comte de MontalembertChapitre 31 sur 32 · FRAGMENT DE L’HISTOIRE HES ORDRES MONASTIQUES · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE L’HISTOIRE HES ORDRES MONASTIQUES

Tandis qu’un moine ' occupait si dignement le siège de saint Pierre , tandis qu’un autre moine * devançait en Orient l’élite de la chevalerie européenne ébranlée par sa voix , il y en avait un troisième qui, luttant en Angleterre contre tous les abus et toutes les ruses du pouvoir temporel, se préparait une gloire encore plus consolante et plus pure : tant étaient riches alors en hommes de cœur et de génie le monde chrétien, l’Église, et l’ordre monastique en particulier.

Né, en 1033, d’une famille patricienne et riche’, à Aoste, en Piémont, Anselme avait passé de bonne heure par ces épreuves domestiques, où se forment si souvent les grandes âmes. Il vit fort jeune mourir sa mère, et, comme nous le dit l’ami * qui a écrit sa vie dans le plus grand détail , le

■ Urbain II.

• Pierre l'Ermite.

' Juste seculi dignitatem nobiliter nati, nobtiiter sunt in Augneta eenveraati... ambo divitiia non ignobilea. Eadm., Yila S. Ânaelmi, p. 2 ; ed. Gerbeion, 1.

* Eadmer, moine de Cantorbéry et piua tard archevêque de Saint-Andrd , en Ecosse, fut le compagnon de voyage et d'exil de saint Anselme , qui s'astreignit envers lui à un vœu d'obéissance spéciale, d'après l'autorisation du pape Urbain, Il a raconté « inconcussa veritate, > dit -il, la vie de son ami dans les deux ouvrages intitulés : De Vita S. Amelmi et Uittoria novorum ;

SAINT ANSELME

vaisseau de son cœur perdit alors son ancre : il demeura presque abîmé dans les flots du siècle ‘ . Son père le prit en aversion. Il dut fuir sa patrie, et se réfugia en France; la renommée de Lanfranc l’attira à l’abbaye du Bec: il s’y livra à l’étude avec un zèle infatigable. L’amour de l’étude le conduisit peu à peu à l’amour de la solitude et de la pénitence monastique. Après quelques efforts, il vint à bout de dompter la passion de la gloire littéraire qui l’éloignait des lieux où la réputation de Lanfranc semblait rendre toute rivalité impossible Il triompha plus facilement des tentations de la grande fortune dont la mort de son père le laissa maître, et il se fit moine au Bec même, à l’âge de vingt-sept ans. Il -y remplaça bientôt’ Lanfranc comme prieur; et, quinze ans plus tard^, à la mort du vénérable Herluin, fondateur du monastère, il fut élu abbé, malgré sa vive résistance, par les cent trente-six moines de la communauté. Il se jeta tout en

dans l’un ee trouvent les détails de la vie monastique et intime du saint, dans l’autre les événements de sa lutte avec les rois d’Angleterre. I). Gerberon les a publiés, avec des notes du savant Selden , k la suite de son édition des Œuvres de saint Anselme, 1721, iii-rol. Eadmer raconte qu’Anselme avait découvert un jour le travail dont il s’occupait , et , après l’avoir d’abord examiné et corrigé, il lui avait prescrit de détruire ce qu’il en avait déjà transcrit de ses tabtettes de cire sur parcbemin ; mais Eadmer n’obéit qu’après en avoir fait secrètement une autre copie. Suppl., c. lxviii, p. 215. Il est, du reste, parraitement d’accord avec Guitlaume de Malmesbur;, historien si favorable à la dynastie normande. Parmi les modernes, nul n’a mieux raconté la vie d’Anselme que l’auteur anonyme de deux articles insérés dans les n°‘ 64 et 67 du Britisk Crilic, recueil de la nouvelle secte anglo-catholique.

‘ Defuncta vero ilia, illico navis cordis ejus, quasi anchora perdita, in Quctus ssecuti pene tota dilapsa est. De Vita S. Ans., p. 2.

* Ecce monachus liam , sed ubi?... Becci supereminens prudentia Lanfranci, qui illic monachus est, me aut nutli prodesse, aut nihil valere comprobabit... Necdum eram edomilus, necdum in me vigebat mundi contemptns... Eadm., p. 3.

’ En 1063..-

* En 1078.

SAINT ANSKLME.

larmes à leurs genoux pour les supplier de lui faire grâce de cette charge; mais eux aussitôt se prosternèrent tous devant lui, et le supplièrent d’avoir pitié d’eux et de leur maison Il vécut ainsi trente ans au Bec, tant comme religieux que comme supérieur, partageant ses jours entre la pratique exacte des austérités monastiques ^ et la continuation de ses chères études. Il s’appliquait surtout à approfondir les problèmes les plus délicats et les plus diflieiles de la métaphysique; et, guidé par les lumières de la foi et de l’humilité, il ne craignit pas d’aborder des questions regardées Jusque-là comme insolubles « Je crois, mais je désire comprendre *, » disait-il quelque part; et ces efforts pour arriver à cette intelligence des vérités imposées par la religion nous ont valu ces traités magnifiques, où, se constituant le disciple et le successeur de saint Augustin il a donné, sur l’essence divine, sur l’existence de Dieu, sur la Trinité, sur l’Incarnation, la création, l’accord du libre arbitre et de la grâce, des solutions et des démonstrations qui ont conservé jusqu’à nos jours une si haute valeur aux yeux de la raison et de la foi ®. Il a mérité d’être regardé par plusieurs comme

' AI illi uoiDeij, e coiilra iii terram prostrati, orant ut ipse potius loci illius el corum misercatur. Kadm., p. 9. l.'ardievique de Rouen lui avait imposé l'obligation d'obéir au dioix dont il serait l'objet.

* Quid du illius jejunio divereui, uum ab inilio prioratus sui lanla corpus suum inedia maceravil... Inio de vigiliis... Eadiu., p. 4.

3 Soli Ueo cœlcslibus(|uu disciplinis jugiter oeeupalus , in lanluiu speculationis Divinæ culmen ascenderet, ut obseurissiuias et ante suuin teinpus insulilas de Divinilatu Dei et noslra lide t|Uieslioncs , Deo reseranle, perspiceret, ar perspeclas cnodarel, apertis(|uu rationibus qua: dicebat rata et catholiea esse probaret. Eadm., p. 3.

^ Credo, sed intelligere desidero. — £t il donna pour second titre à son Proüogion : Fides quærens intellectani. Provem.

’ Proœm. Monologii.

‘ Scs traités les plus fameux, le Monologium, où se trouve la démonstration

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le père et le fondateur de la philosophie chrétienne du mo^en âge, et l’ardente sincérité avec laquelle il soumettait tous les résultats de la pensée et de la science aux règles de la foi, à l’autorité de l’Église ', creuse un abîme entre sa tendance et celle des métaphysiciens modernes. Il semble avoir défini d’avance cette infranchissable distance lorsque, parlant des rationalistes de son temps , il dit : « Ils cherchent la raison parce qu’ils ne croient pas, et nous la cherchons parce que nous croyons » Écoutons encore ce docteur de la vérité :

de Dieu par l’idée que nous avons de la perfection inllnie ; le Prosloijion , le Liber apologeticiis, les dialogues de Verilate, de Libéra Arbitrio, de Casa diaboli, etc., ont été composés pendant les quinze années de son priorat, selon Ü. Gerberon. Pour se faire une idée juste de la véritable nature des tendances philosopliiques de saint Anselme, il faut tire l'essai de sa théologie scolastique qui se trouve dans les Gemmmelte tchriften und Aufsaetze de l'admirable Mœhlcr, auteur de la Symbolique , publiés depuis sa mort par le professeur Dœllinger. En dehors du point de vue orthodoxe, on peut consulter avec fruit la préface de la traduction du Monolvgium et du Proslogium , publié en 1841 par M. Bouchitté, professeur à Versailles, sous le titre, du reste fort inexact, de nationalisme chrétien. En 1842 , un protestant, M, Franck, a publié 4 Tubingen un essai sur saint .Anselme, où il expose, pour les réfuter dans le sens rationaliste, la plupart des démonstrations du saint, tout en rendant justice à sa vie morale et publique. 11 reconnaît en lui un moine parfait , dont toute ta vie a eu pour base une vraie et profonde piété, un fils Qdèle de l’Église. Mais, ajoule ce philosophe, Anselme partageait beaucoup des faiblesses de sa mère, et il lui manquait notamment la liberté subjective de l'esprit : die subjective Geistesfreikeft ! Avec cela tout est dit, et on a démontré sans beaucoup de peine l’infériorité du moine, ills de l’Église, comparé aux docteurs du XIX” siècle. L’Église, du reste, s’est prononcée sur la valeur des éi’rits d’.Anselmc en ces termes : « Famani non solum miraculorum et sanctitalis assecutus, sed ctiam doctrinæ qtiam ad defensionem Christiame religionis, auimarum profectum, et omnium theologorum, qui sacras litteras scholaslico methodo tradiderunt, normam cuditus hausissc ex ejus libris omnino apparet. • Breviar. Boman., ofllcc de saint .Anselme, au 21 avril. Ici;. VI.

’ Voyez, enire autres, les humbles lettres par lesquelles il soumet ses traités au jugement de Lanfranc, déjà archevèqite. Ep. I, 63, 68 ; IV, 103.

^ MU idco rationem quærunt quia non credunt , nos vero quia credimus. Cur Deus homo, 1. I , e. Ii.

SAINT ANSELMK.

U Je ne cherche pas à comprendre aûn de croire , mais je crois afin de comprendre Si l’autorité de l’Écriture sainte répugne à notre sens, quelque inexpugnable que nous semble notre raison, il faut la croire en cela dépouillée de toute vérité *. Nul chrétien ne doit disputer sur le fait même de l’existence des choses que l'Église catholique croit et confesse ; mais seulement, en conservant cette foi sans atteinte, en Taimant et en y conformant sa vie , chercher humblement le mode de cette existence. S’il peut la comprendre, qu’U en rende grâce à Dieu; sinon, qu’il ne dresse pas la tête pour s’escrimer contre la vérité, mais qu’il la courbe pour adorer . . Il y a des faux savants qui, avant de s’étre munis des ailes de

la foi, dirigent leur vol vers les questions souveraines Ne

pouvant comprendre ce qu’ils croient , ils disputent contre la vérité de la foi que les Pères ont confirmée, pareils aux hiboux et aux chauves-souris, qui, ne voyant le ciel que de nuit, iraient argumenter sur la lumière du jour contre les aigles, qui contemplent d’un œil intrépide le soleil lui-même » Il ne se bornait pas à ces travaux métaphysiques, il écrivait en outre des méditations et des oraisons où brillent tous les tré-

* Neque onim quæro inlelligere ul l’redam, scd credo ul inlelligani. Proflog., c. 1.

' At si ipsa nosiro sensui indubitanter répugnai , quanivis nobis nostra ratio videatiir inexpugnabilis, nulla tatncn vcritate fuiciri credenda est. De Concord, grat. et lib. arb., quicst. III, c. vi.

’ Nullus quippe chrislianus debet dispulare quouiodo quod cathoiica Eccieaia cerle crédit... non sit, sed... quærere rationem quouiodo sit. Si potest inlelligerc, Dco gratias agat ; si non potest, non immittat cornua ad ventilanduni, sed submittat caput ad venerandum. De fide Trinitatit, c. ii.

* Velut si vespertiliones et nocluæ , non nisi in nocte coeium videntes, de meridiauis soiis radüs disccptent contra aquiias, solem ipsum irreverberato visu intuentes. Ibid. Conçoit-on qu’on ait osé représenter i'homme qui a écrit ces magniliques paroles comme un rationaliste chrétien ?

SAINT ANSELME

sors de la piété ascétique du plus tendre amour envers Dieu et ses saints, surtout envers Marie*, la mère de Celui qu’il ne craignait pas d’appeler le Frère aîné des chrétiens *. C’était la nuit qu’il consacrait principalement à ces travaux, comme à la transcription et à la correction des manuscrits *. Ses journées étaient absorbées par la direction spirituelle de tous ceux qui avaient recours à lui par l’indulgente éducation de la jeunesse par le soin assidu des malades. Les uns l’aimaient comme leur père, les autres comme une mère, tant il savait gagner la confiance et consoler la douleur L Un vieux moine, paralysé par l’âge et les souffrances , l’avait pour serviteur ; c’était .\nselme qui lui mettait les morceaux dans la bouche *. Il eût voulu ensevelir toute sa vie dans cette sainte obscurité, ne se croyant encore moine que par l’habit Lorsqu’on l’exhortait à faire connaître ses ouvrages , en lui reprochant de

’ In ralionibus autem quas ipse juxia desidcrium et petilioneiu amicoruui suorum scriplas cdidit, qua sollicitudinc, qiiu timoré, qua spe, quo amore Deum et sanctos ejus interpellaveril... satis est et me tacente videre. Eadm., p. 4.

* Y. ses Oraisons 4S à GO, et sa lettre à Gondulphc. Ep, I, 20.

’ Magne Domine, tu noster major Trater ; magna Domina, tu nostra melior mater. Orat. SI.

* Præterea libres, qui ante id lemporU nlmis eonupti ubique terrarum erant, nocte corrigebat. Eadm., page T,

' Totus dies in dandis consitiis sœpissime non sulOdebat... Ib.

' Eadm., p. S et 8. Voir la leçon qu'il donne à un abbé coupable d'une sévérité exagérée envers ses élèves.

Sicque sanis pater et inflrmis mater erat... quidquid secretl apud se quivis illoruni liabebat non secus qiiam dulcissimœ matri illi revelare satagebal. Ib.

* Quod tu , reverende decrepite senex , in te Ipso percepisii quando gravatus... ita ut nihil tut corporis prœter linguam haberes in tua polestate, per manus illius patris , et vino de racemis per uvam in aliam ejus manum expresse, de ejus ipsa manu bibens et refocillatus. Ib.

* Il s'intitulait : Pater Anselmus, vita peccator, habitu monachus.

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tenir la lumière cachée sous le boisseau, en lui citant la gloire de Lanfranc et de Guitmond , moines comme lui , et dans la même province , il répondait : « Il y a bien des fleurs qui nous trompent en étalant les mêmes couleurs que la rose, mais qui n’ont pas son parfum *. » Peu à peu cependant sa renommée se fit jour : ses Traités et ses Méditations passèrent de main en main et excitèrent une admiration universelle en France eten Angleterre. Du fond de l’Auvergne, les moines de la Chaise-Dieu lui écrivaient qu’à la seule lecture de ses écrits ils croyaient voir couler les larmes de sa contrition et de sa piété, et sentaient leurs âmes comme inondées par la douce rosée de vivantes et silencieuses bénédictions (jui débordait de son cœur

Il eut bientôt autant d’amis dans le siècle que dans les cloîtres. Il y avait en lui un charme qui maîtrisait les âmes. Les chevaliers normands l’entouraient de la plus vive afiection, l’accablaient de leurs donations, le recevaient avec bonheur dans leurs châteaux, lui confiaient leurs enfants, l’ado[>taient comme le premier-né d’entre eux’. En Angleterre, où le conduisaient souvent les affaires de son monastère, sa popularité était aussi grande qu’en Normandie : le pays tout entier lui était dévoué, et il n’y avait pas de comte, ni de comtesse, qui ne crût avoir perdu tous ses mérites devant Dieu si l’abbé du Bec n’avait pas reçu de sa part quelque

> Quid vero quswitis cur fama Lanfranci atquB Guitmondi plus mea per orbeni volet? Ulique quia non quilibet Dos pari rosæ fragrat odore, etiamsl non dispari fallat rubore. Ep. I, IG.

• Pias prsslant nobis lacrymas tuas legere, nosiras ederc j lia ut utruiuque miremur et in corde tuo redundare tanlæ rorem benediclionis, et sine susurro descendere inde vivum in cordibus nostris. Ep. I , G 1 .

» Eadm., p. 8 et 33. Dominus isle... de Normaiiorum uobilissimis... cunj maire et patribus suis et sorore primogeniti miiii dignilatem concesseruni . Eplsl. 1,18. V. aussi G7 et passiui.

Œuvr>'f, viu. — Saiule l'tsa'./i’ih. il. 23

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preuve de dévouement II usait de cet ascendant pour prêcher aux riches et aux nobles des deux sexes la mortiûcation et l’humilité : sa volumineuse correspondance* porte partout l’empreinte de cette préoccupation ; et lorsque la position de ceux à qui il s’adressait le permettait, il redoublait d’elTorts pour les exhorter à embrasser la vie monastique. Il fit parmi eux de nombreuses et précieuses conquêtes ® : il y employait l’abondante charité qui l’animait, et qui rendait son éloquence invincible ^ « Âmes bien-aimées de mon âme, » écrivait-il à deux de ses très-proches parents qu’il voulait attirer au Bec, « mes yeux désirent ardemment vous contempler; mes bras s’étendent pour vous embrasser; mes lèvres soupirent après vos baisers; tout ce qu’il me reste de vie se consume à vous attendre... J’espère en priant, et je prie en esj)érant... Venez goûter combien le Seigneur est doux : vous ne pouvez le savoir tant que vous trouverez de la douceur dans le monde... Je ne saurais vous tromper, d’abord parce que je vous aime , ensuite parce que j’ai l’expérience de ce que je dis. Soyons donc moines ensemble, afin que dès à présent, et pour toujours, nous ne fassions plus qu’une

< Non fuit coiues in Anglia scu coniilissa, vel ulla persona poleiis, quæ non judicaret se sua coram Uco merila perdidisse ac... ramiliaris ei dcliiuc Anglia fada est... Eudiii , p. 2.

* li nous rosie de lui 450 éiûlres où ii faut elierciicr la véritable clef de son caracltre et de son Iiisloire. Nous dirons pour celle correspondance, comme pour celte de saint Grégoire VU , qu’en la republiant sous une forme portative, et en y ajoulanl la biograptdc du saint par Eaîlmer, on rendrait à l'iiistoire et à la vérité religieuse un service essentiel.

s Tels (pie le trésorier de lleauvais, adolescens delieatus et pulcherrimus valde, dives et nobilissimus , dont il parle Ep. II, 19 ; puis les trois nobles dames, Basile de Gournay, Eufrède, sa mère, et Eve de Crespin. Chr. Beec. MS. cité par Seldcn ap. Gerberon , p. 659.

* Entre autres : Ep. Il , 25, 29, 39, Lamberto noblll viro ; 40, à Enuengarde , dotit le mari voulait se faire moine , mais qui ne voulait pas de son côté se faire religieuse.

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chair, qu’un sang et qu’une âme... Mon âme est soudée aux deux vôtres; vous pouvez la déchirer, mais non la séparer de vous; vous ne pouvez pas non plus l’entraîner dans le siècle. Il vous faut donc ou vivre ici avec elle, ou la briser; mais Dieu vous préserve de faire tant de mal à une pauvre âme qui ne vous en a jamais fait, et qui vous aime. Oh ! comme mon amour me consume ! comme il s’elTorce de faire éruption dans mes paroles ! mais aucune parole ne le satisfait. Que de choses il voudrait écrire! mais ni le papier ni le temps ne lui suffisent. Parle-leur, ô bon Jésus ! parle à leur cœur, toi qui peux seul les faire comprendre. Dis-leur de tout quitter et de te suivre. Ne sépare pas de moi ceux à qui tu m’as enchaîné par tous les liens du sang et du cœur. Sois mon témoin. Seigneur, toi et ces larmes qui coulent pendant que j’écris '. » Comme on l’a toujours vu dans la vie monasîique, le cœur d’Anselme, loin d’être desséché par l’étude ou les macérations de la pénitence, dcibordail de tendresse. Parmi les moines du Bec, il y en avait plusieurs qu’il aimait de l’affection la plus passionnée : d’abord le jeune Maurice, dont la santé lui inspirait une infatigable anxiété et puis Lanfranc, neveu de l’archevêque *, à qui

• Animæ dilecllssimæ animæ meæ... eoncupiscunt oculi niei vullus vestros, «.vlendunl se brachia luea ad ainplcxus vesiros ; anhclat ad oscilla vcstra os meutn... ulique non fallo quia amicus sum, certc nee falloquia experlus sutn... consolidatis aniinaui meara animabus vcslris. Scindi potesl, secerui jam non potesl... O quomodo inler |ira-cordia mea fcrvct anior meus ! Quomodo laboral loties eruinpere simul alleclus meus !... Die tu, o bone Jesu, eordibus eoruin... promilte illis... nee séparés me quibus me tanlo earnis et spiritus affectu junxislis... Domine, tu teslis es inlcrius et lacrym® quœ me hoc scribcnle, lluunt, testes sunl exterius, etc. Ep. Il , 28.

* Voir les cinq lettres 24 à 28 du liv. 1, sur le mal de I6le qu’avait Maurice, et les lettres 32 et 34 sur son rétablissement.

3 Celui-ci aussi souffrait d'une maladie analogue à celle de Maurice, et dont saint Anselme donne une description détaillée et curieuse. Ep. I, 3l.

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il écrivait : « Ne croyez pas, comme le dit le vulgaire, que celui qui est loin des yeux est loin du cœur; s’il en était ainsi, plus vous resteriez éloigné de moi, et plus mon amour pour vous s’attiédirait, tandis qu’au contraire moins je puis jouir de vous, et plus le désir de cette douceur brûle dans l’àme de votre ami*. » Puis Gondulfe, destiné, comme lui-même, à servir l’Église au sein des orages, et avec qui il contracte, dans la paix du cloître, la plus intime union. « A Gondulfe, Anselme, » lui écrivait-il : «je ne mets pas d’autres salutations plus longues en tête de ma lettre, parce que je ne puis rien dire de plus à celui que j’aime. Quand on connaît Gondulfe et Anselme, on sait bien ce que cela veut dire, et tout ce qu’il y a d’amour sous-entendu dans ces deux noms^. » Et ailleurs ; « Comment pourrais-je t’oublier? oublie-t-on celui qu’on a posé comme un sceau sur son cœur? Dans ton silence je sais que tu m’aimes; et toi aussi, quand je me tais, tu sais que je t’aime. Non-seulement je ne doute pas de toi, mais je te réponds que toi aussi tu es sûr de moi Que t’apprendra ma lettre que tu ne saches déjà, toi qui es ma seconde âme? Entre dans le secret de ton cœur, regardes-y ton amour pour moi, et tu y verras le mien pour toi *. » A un autre de ses amis, Gislebert*, éloigné du

‘ Non slcut vulgo diei solcl, quia quod longe csl ab oculis longe esl a cordc... Quanlo niinun ilia frui pro volo possum , tanio inagis desiderium cjus in vere dilccloris vestri monte rervcsoct. Ep. I , GG.

’ Quisqui» enim beiie novil Goiidulfiiin et Ansclmum, cura Icgit : Gondulfo Anscliuus, non ignorai quid subaudiatur, vel quantus subintelligatur affeclua. Ep. 1. 7.

’ Qualiter naniquc obliviscar tui ? Te silcnie ego novi quia diligis me et ■ne lacenle sois quia auio te. Tu milii conacius es quia ego non dubito de te; et ego tibi Icstis sum quia tu certus es de me. Ep. 1 , 4.

* Sed quid te docebit epistola mea quod ignores, o lu altéra anima? Inira In cubiculura cordis tui... Ep. I, 14. V. aussi Ep. I, 33.

' C’est peut-être Gisleberl, de la maison de Crespin, si illustre par ses lar-

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Bec, il disait : « Tu savais combien je t’aimais, mais moi je ne le savais pas. Celui qui nous a séparés m’a seul appris combien tu m’étais cher... Non, je ne savais pas, avant d’avoir l’expérience de ton absence, combien il m’était doux de t’avoir, combien il m’est amer de ne t’avoir pas. Tu as pour te consoler un autre ami, que tu aimes autant et plus que moi ; mais moi je ne t’ai plus , toi , toi ! entends-tu ? et nul ne te remplace. Tu as tes consolateurs; moi je n’ai que ma blessure. Ils s’offenseront peut-être de ce que je dis là, ceux qui se réjouissent de te posséder. Eh ! qu’ils se contentent donc de leur joie, et qu’ils me laissent pleurer celui que j’aime toujours » La mort, pas plus que l’absence, ne pouvait éteindre dans 1e cœur du moine ces flammes d’un saint amour. Quand Anselme avait été élu prieur, un jeune religieux, nommé Osbern, jaloux, comme plusieurs autres, de cette promotion , se prit à le haïr comme un chien et à lui témoigner cette haine avec rage. Anselme s’attacha à lui, le gagna peu à peu par son indulgence lui traça le chemin des austérités, en fit un saint, le soigna nuit et jour pendant sa dernière maladie , et reçut son dernier soupir. Puis il se mit à aimer l’âme de celui qui avait été son ennemi, et, non content de dire la messe [lour elle tous les jours pendant un an, il courait partout pour en solliciter d’autres à cette intention. « Je vous demande, » disait-il à Gondulfe, «à vous et à tous mes amis, de toutes les forces de mon affection , de

gesses monastiques; après avoir été moine au Bec, il fut fait abbè de Westminster en 1084.

* Et quidem tu sciebas erga te dileetionem meam ; sed utique ego ipse nesciebam eam. Qui nos seidit ab invicem, illc me docuit quantum le dilige— rem... Tu habcs... præsentem allerum quein non minus aut certe plus amuA î mihi Tero tu, tu, inquam, es ablatus, et nullus pro te oblalus, etc. Ep. l, T S,

> More canino. Eadm., p. 4.

• Ccppit quadam sancta callidilate, püs biandlmenlis deiinlrc. Ib.

SAINT ANSELMK.

prier pour Osbern : son âme est mon âme. J’accepterai tout ce que vous ferez pour lui pendant ma vie comme vous le feriez pour moi après ma mort, et quand je mourrai vous me laisserez là... Je vous en conjure par trois fois, souvenezvous de moi, et n’oubliez pas l’âme de mon bien-aimé Osbern. Et si je vous suis trop à charge, alors oubliez-moi, et souvenez-vous de lui *... Tous ceux qui m’entourent et qui t’aiment comme moi veulent entrer dans cette chambre secrète de ta mémoire, où je suis toujours ; place-les là autour de moi, je le veux bien; mais l’âme de mon Osbern, ah ! je t’en supplie, ne lui donne pas d’autre place que dans mon sein » Tel était le moine qui, après avoir vécu trente-trois ans de cette sorte, à soixante ans, à l’âge du déclin et de la retraite, fut arraché par la main de Dieu aux profondeurs du cloître, pour livrer aux abus de la force temporelle une des batailles les plus inégales et les plus glorieuses de l’histoire catholique.

^ Anima ejus anima mea est. Accipiam igitur in illo vivus quicquid ab umicitia poteram sperare defunctus, ut sint otiosi, me defuncto... Precor et precor et precor, memento moi et ne obliviscaris animæ Osberni dilecti mei. Quod si le nimis videar onera^e , mei obliviscere et illius memorare. Ep. 1 , 4.

* Eos interiori cubiculo memoriæ tuæ ibi, ubi ego assiduus assidco... colloca mecum in circuitu meo : sed animam Osberni mei rogo, cliare mi, iliam non nisi in sinu meo. Ep. 1,7.

Peu de temps après le Pape Grégoire VII , Guillaume le Conquérant était mort*, en professant un humble repentir des violences de sa conquête, en rappelant, à titre d’expiation, ses nombreuses fondations monastiques, et en se recommandant à sa dame, Marie, la sainte mère de Dieu^. La œuronne d’Angleterre échut en partage à son (ils puîné, Guillaume le Roux, au détriment de l’aîné, Robert, qui n’eut que le duché de Normandie. Pour se faire reconnaître roi, Guillaume jura, entre les mains de l’archevêque Lanfranc, de garder la justice et la miséricorde, et de défendre la paix et la liberté de l’Église envers et contre tous Mais Lanfranc lui-même mourut bientôt^, et le second Guillaume, affranchi de tout frein, se livra à tous les mauvais penchants de sa nature dépravée. L’Église et le peuple d’Angleterre eurent également à gémir sous son joug. Le zèle du Conqué-

■ 9 septembre 1087.

* Orderic Vital, 1. VIII, p. 669-C61, ed. Duchesne. Dominæ meœ S. Del geoitricis Mariœ me coinmeDdo.

* Eadm., Hist. iiov., I, p, 33.

* Le 27 mai 1089. L'un des derniers actes de cet illustre moine, qui s'intitulait <1 Laitfranc, pécheur et indigne arclievêque de la sainte Eglise de Cantorbéry, u fut d'écrire à deux rois d'Irlande , pour leur recommander de veiller à l'inviolabilité des mariages dans leur pays. Il leur renvoyait l'évêque Patrice, monasiids institulionibus a pueritia enutrilum, qui était venu se faire sacrer par lui. Baron. Ann., an. 1089.

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rant pour la régularité ecclésiastique et sa haine pour la simonie ne l’avaient pas empêché d’introduire dans son nouveau royaume des innovations abusives ' et profondément incompatibles avec la liberté de l’Eglise comme avec sa mission sociale. Il avait prétendu faire dépendre de son approbation la reconnaissance du Pontife romain, examiner préalablement toutes les lettres pontificales adressées en Angleterre, soumettre à sa censure les décrets des conciles nationaux, enfin interdire aux évêques de fulminer sans sa permission des peines ecclésiastiques contre les barons ou les officiers ruyaux, coupables même des plus grands crimes Il avait en outre rigoureusement maintenu l’usage invétéré en Angleterre de forcer les évêques et abbés à recevoir l’investiture, par la crosse, de la main du roi, et à lui rendre hommage ^ Le roi Roux^ alla plus loin encore; non-seulement il empêcha l’Église anglaise de se prononcer entre le Pape légitime et l’antipape, pendant que toute l’Europe, excepté les partisans de l’empereur, reconnaissait Urbain ^ ; mais, à la différence de son père, il scandalisa tout le pays par ses débauches, remit en honneur la simonie, que le Conquérant, sur son lit de mort, s’était vanté d’avoir abolie, et fit de l’Église la victime de sa rapacité. Un fils de prêtre, ttenouf, dit Flambard, qui avait été valet de pied à la cour

I Quœdam de eis quæ nova per Angliam servari constiluit, ponam. Eadm., p. 29.

> Ibid.

• Per dalionem virgæ pasloralia. Id. in præf. Hiat. nov. Eadmer aoulient que I invealilure par la crosse ne datait que de la conquête ; niais Selden, in Eadm. not., p. 104, cite plusieurs autorités qui prouvent qu'elle était pins ancienne.

* In curia Rufl regis. Order. Vit., Vlll, p. 682.

‘ Simeon Dunelmensis, an. 1091 ; Pagi crit. ad 1089.

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normande et qui devait son surnom à la brutale ardeur de ses extorsions^, avait toute la conflance du jeune roi, et le guidait dans ses rapines. Dès qu’il mourait un prélat, les agents du fisc royal se précipitaient sur le diocèse ou sur l’abbaye qui vaquait, s’en constituaient les administrateurs souverains, bouleversaient l’ordre et la discipline, réduisaient les moines à la condition de salariés, et entassaient dans les coffres de leur maître tous les revenus des biens que la piété des anciens rois avait assurés à l’Église Tous les domaines étaient mis successivement à l’enchère, et le dernier enchérisseur n’était jamais sûr de ne pas voir scs offres dépassées par quelque nouveau venu à qui le roi passait aussitôt le marché*. On se figure la honte de l’Église et la misère du pauvre peuple lorsque cette cupide et ignoble oj)pression vint tout à coup se substituer au poids léger de la crosse. Le roi maintenait cet état indéfiniment, et quand enfin il lui prenait fantaisie de pourvoir aux vacances, il vendait abbayes

‘ Cujusdam plebeii preebyleri de page Baioecnsi filius... hiler pcdissequos curiales cum >ilibus parasitis educatus. Order., 1. c. Il fut fait évCque de Durham par Guillaume.

* Flamma qiiippe ardens... intulil gcnti novos rilus, qulbus crudeliter oppressit populorum cœlus, et Ecclesiæ raiitus tempurales miitavit in planctus... Supplices regiæ fidelitati plebes indeeenler oppreasil. Ibid. Saint Anselme dit de lui : Publlcanorum princeps infamissimus... propler crudelitalem similcm flammœ comburenti pronomine Flambardus. Ep. IV, 2.

* VIderes insuper quoiidie, spreta servorum Del rcligione, quosque nefandissimos liominum rcgias pecunias exigcntes, per claustra mouasterii lorvo et minaci vultu proccdere, bine Inde pnecipere, minas intentare, etc. Eadm., 1. c. Ecclesias... cuilibet satellitum suorum subegit... Suo infect œrario largas opes quas Ecclesiæ Del gratanter et devole dederunt antiqui Anglorum reges. Order., p. 679. Monachis victum ac vestitum cum parcitate erogabant, cetera vero regiis tliesauris ingerebant. Id., p. 763.

s Eadm., 1. c.

‘ Quid de hominibus Ecclesiæ dicam , qui tam vasla misci ia... sunt attriti. Ib.

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et évêchés à des clercs mercenaires qui suivaient sa cour ‘ . L’infâme Flambard devint ainsi évêque de Durham. L’Angleterre descendait au niveau de l’Allemagne sous la jeunesse de Henri IV. Il fallait un nouveau Grégoire VU pour la sauver.

Lorsque l’archevêque de Cantorbéry mourut, Guillaume n’eut garde de laisser échapper une aussi précieuse occasion de s’enrichir aux dépens de Dieu et des pauvres; il prolemgea la vacance de ce siège pendant près de quatre années, en livrant cette Église primatiale de son royaume, alors la plus importante de la chrétienté, après celle de Rome, à des exactions et à des désordres tels que plus de trente paroisses virent leurs cimetières transformés en pâturages ®. Aucune Église ne devait lui échapper. Il avait déclaré qu’il voulait tenir une fois ou l’autre toutes les crosses épiscopales ou abbatiales de l’Angleterre entre ses mains Il prenait goût au métier, et disait en riant : « Le pain du Christ est un pain qui engraisse »

Sur ces entrefaites, Hugues le Loup, comte de Chester, l’un des barons les plus belliqueux et les plus puissants de la noblesse anglo-normande, écrivit à Anselme pour lui annoncer que son intention était de fonder un monastère dans son comté, et pour lui demander de venir y conduire une colonie de moines du Bec. Hugues le Loup avait passé

' Quasi stipendia mercenariis , curialibus clericis seu monaebis honores eodesiastioos porrigebat. Order., p. 7C3.

• Vit. Ans. ex Ms. Viclorin., in edit. Gerber.

’ Se velie omnes baculos pastorales per tolam Angliam in potestate sua habere. Will. Tborn., p. 1704, Ap. Mabill., Annal. Benediel.

* Panis Christi panis piiiguis est. Ms. Vict., 1. c. Au moyen âge, quoi qu'en aient dit les protestants, tout le monde était familiarisé aveu les textes de l'Ecriture sainte ; le roi faisait probablement allusion h la prophétie de Jacob sur son fils Aser : Panii piiiÿuis ejtts et preebebil deitcUu regibtu. Geii., xix, 20.

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sa vie à guerroyer contre les Gallois, qui n’avaient pas encore subi le joug normand : c’était un homme très-riche et très-prodigue, aimant le luxe et la bonne chère, traînant partout avec lui une armée de serviteurs, de chiens et de bouffons , adonné aux femmes et à toutes sortes d’excès ' . Mais le bien reprenait quelquefois le dessus dans son cœur. 11 avait pour chapelain un saint prêtre d’Avranches qui le prêchait et le grondait sans cesse qui lui racontait les histoires des saints de l’Ancien et du Nouveau Testament , lesquels avaient été de preux chevaliers tout en sauvant leurs âmes, tels que saint Georges, saint Démétrius, Maurice, Sébastien, et surtout Guillaume le fameux duc qui avait Uni par se faire moine. Il était en outre depuis longtemps lié d’amitié avec Anselme et il est probable qu’au milieu de la douleur que faisait ressentir à toute l’Angleterre la vacance prolongée du siège de Cantorbéry, il crut que l’abbé du Bec était un candidat convenable au rang de primat, que Lanfranc, également moine du Bec, avait si noblement occupé. Déjà en Normandie on commençait à dire que, si Anselme passait la mer, il serait à coup sûr nommé archevêque ‘, et cependant rien n’était moins probable. Comment le roi, qui maintenait les investitures et refusait de reconnaître Urbain II, pouvait-il songer à Anselme? L’abbé du Bec avait non-seulement comme toute la France reconnu Urbain , mais il avait encore obtenu de lui

> lu niililia promptus, in dando nimis prodigua, gaudeus ludis et luxiLua ; nimis equisetcanibus...Non familiam secum, sed evercitum semper ducebat... Ventris ingluviei serviebat... E pellicibus plurimam soboleui genuit. Order. Vit., IV, 622, et VI, 598.

• Order., 1. c.

* Certe amicua meua familiaria ab antique cumea Cestrenaia Hugo fccit. Eadm., p. 34.

t Jam eum quodam quaai præaagio mentea quorumdam tangebantur. Ibid.

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rexemption de son abbaye ‘ ; il avait approuvé en toute occasion les efforts de Grégoire YII contre les investitures, la simonie, le concubinage, et il avait reçu de ce saint Pontife, si odieux aux princes de l’espèce du roi Roux, un éloge ainsi conçu : « Le parfum de tes vertus est venu jusqu'à nous : nous en rendons grâce à Dieu ; nous t’embrassons de cœur dans l’amour du Christ; nous tenons pour sûr que tes exemples servent l’Église, et que tes prières peuvent, par la miséricorde de Dieu, l’arracher aux périls qui la menacent » Alalgré ces incompatibilités flagrantes , l’opinion le désignait comme successeur de Lanfranc. Effrayé de ce présage, il refusa de se rendre au vœu du comte Hugues. Celui-ci tomba gravement malade, et renouvela son invitation, en jurant à Anselme qu’il n’était pas question de l’archevêché, mais seulement du bien de sa pauvre âme. Anselme refusa encore. Le comte lui écrivit une troisième fois, en disant : « Si tu ne viens pas, sache bien que, pendant toute l’éternité, tu auras à t’en repentir » Anselme céda alors. 11 alla fonder l’abbaye du comte malade, et passa cinq mois en Angleterre, occupé à différentes affaires. Comme on ne lui disait rien de l’archevêché , il se rassura complètement.

> Ep. Il, 52, 33.

* Quoniain frucluum tuorum bonus odor ad nos usque redoluit... Ep. Ans., II, 31, et Colett. coucil., XII, 692.

® Si non veneris, révéra noveris quia nunquam in vila œterna in tanta requie eris, quam perpetuo doleas te ad me non venisse. Eadm., p. 34.

Cependant, à Noël 1092, les barons du royaume, réunis pour la fête autour du roi, se plaignirent vivement entre eux de l’oppression inouïe et du veuvage sans fin où gémissait la mère commune du royaume, ainsi qu’ils appelaient l’Église de Cantorbéry Pour mieux exprimer leur mécontentement, ils demandèrent au roi l’autorisation de faire prier dans toutes les églises d’Angleterre pour que le Seigneur lui inspirât le choix d’un digne évêque Guillaume, fort irrité, leur dit : « Faites prier tant que vous voudrez; « mais soyez sûrs d’une chose : c’est que toutes vos prières « ne m’empêcheront pas d’en agir à ma guise » On le prit au mot, et les évêques, que la chose regardait plus spécialement, chargèrent l’abbé Anselme, bien malgré lui, de disposer et de rédiger les prières voulues. Il le fit de manière à exciter les applaudissements de toute la noblesse^, et toutes les églises retentirent bientôt de ces supplications solennelles. A ce propos il arriva un jour qu’un haut baron,

> Omn«s regni primores.. . optimi quiqne uno congensu de cotnmuni maire regni quererentur. Ibid.

* Quod posteris mirum dictu fortasse \idebitur, ajoute Eadmer.

* Dicena quod quicquid Eccleaia peteret , ipse sine dubio pro nullo dimitleret quin faeeret umne quod vellel. Ibid.

g Modum orandi cuncUs audienlibus edidit, et laudato aenau et peraplcacia animi ejua, iota quœ convencrat nobilitaa regni... in suadUcesait. Ibid.

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causant familièrement avec le roi, lui dit : « Nous n’avons « jamais connu d’homme aussi saint que cet Anselme, abbé « du Bec. Il n’aime que Dieu; il ne désire rien en ce monde. « — Vraiment!» répondit le roi en raillant, «pas même « l’archevêché de Cantorbéry? — Non, surtout pas l’arche- « vêché de Cantorbéry, » répliqua le seigneur; « c’est du « moins mon opinion et celle de beaucoup d’autres. — Et « moi, » dit le roi, « je vous réponds qu’il s’y prendrait des « pieds et des mains s’il voyait quelque chance de l’ob- « tenir; mais par le saint Voult de Lucques, ni lui ni autre « ne le sera, et il n’y aura de mon temps pas d’autre arche- « vêque que moi ‘ . » A peine eut-il ainsi parlé qu’il tomba malade, et malade à mort Dieu allait prendre sa revanche. Les évêques, les abbés, les barons s’assemblent autour du lit du moribond à Glocester pour recevoir son dernier soupir On envoie chercher Anselme ; on le fait entrer auprès du roi, et on lui demande ce qu’il y a à faire pour le salut de cette âme ^ Anselme exige d’abord du roi une confession complète de ses péchés, puis la promesse solennelle et publique de se corriger, et l’exécution immédiate de mesures répara-

‘ Uiius de pi'iiidpibua tcrræ cum rege fauiiliariler ageas... ila quod rei aubsamiuns : « Nuu, inquil, nce archiepiacopatum Cantuarienacni... Nee ilhim quidetn luaxiuie, sicut inea inultorumque fert opinio. » Oblestatus est rex quod luanibus et pedibus plaudens in amplexum ejus aceurreret, si, etc... « Sed, per sanctuiii Vultuni de Luca, nec ipse nec hoc tenipore nec alius quis archiepiseopus erit, me exeepto. » Eadm., p. 35. Le saint Vouit de Lucques était uu erucitix très-ancien, attribué au pinceau de Nieodème, et amené miraculeusement de Palestine à Lucques , où on le vénère encore sous le nom de Volto saiiio,

* llæc ilium dicenicui e vestigio valida inlirmilas eorripuit et lecto deposuit... ferme usque ad exbalationem spiritus egit. Ib.

' Nibil pneter moricm ejus prECStolantes.

* ingreditur ad regeni , rogatur quiû consilii salubrius morientis animæ judicet.

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trices que les évêques lui avaient déjà suggérées. Guillaume consent à tout et fait déposer sa promesse sur l’autel. Un édit est aussitôt dressé et revêtu du sceau royal, qui prescrit la délivrance de tous les prisonniers du roi, la remise de toutes ses créances, l’annulation de toutes les poursuites, et qui promet à tout le peuple anglais de bonnes et saintes lois, une exacte administration de la justice ‘.

On ne s’arrête pas là. Tout ce qu’iî y avait là d’honnêtes gens rappellent au roi le veuvage de l’Église primatiale. 11 déclare qu’il veut y mettre lin. On lui demande sur qui se porte son choix. Lui-même, lui qui venait de jurer qu’ Anselme ne serait jamais archevêque, désigne Anselme, et d’unanimes acclamations répondent qu’Anselme en effet est le plus digne *. A ce hruit Tahbé du Bec pâlit et refuse absolument®. Les évêques, le prenant à part : « Que fais-tu ? » lui disent-ils; « ne vois-tu pas qu’il n’y a presque plus de chré- « tiens en Angleterre? que la confusion et l’abomination sont « partout? que nos églises et nous-mêmes sommes en danger « de mort éternelle par la tyrannie de cet homme? Et toi, « qui peux nous sauver, tu ne daignes pas le faire ! A quoi « penses-tu donc, ô homme étrange? L’Église de Cantorbéry O t’appelle , t’attend , te demande la liberté , et toi , rejetant « le fardeau des épreuves de tes frères ^ , tu ne veux pour « toi qu’un oisif repos ! » A tout cela Anselme répond :

' Scribilur edictum, regioque sigillo llrmalur quaicnus quicumque eaplivi in Omni dominatione sua relaxenlur. . . promittunlur insuper toto populo bonœ et sanclœ leges...

* PrænuutiavH ipse, et concordi voce subsequilur acclamatio omnium, abbalem Anselmum tali honore dignissiraum.

* Expavit Anselmusad banc vocem, et expalluit... loto conamine restitit.

* Quid agis, quid intendis.’... Vides... Ecclesias Dei in periculum mortis eeternœ per tyrannidem istius hominis decidisse... Quid, o mirabilis iiomo, cogitas ?...

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« Mais voyez, je vous en prie, comme je suis déjà vieux et « incapable de tout travail... D’ailleurs je suis moine; j’ai « toujours détesté les affaires séculières. — Nous t’aiderons, » dirent les évêques ; « occupe-toi de nous auprès de Dieu, et « nous nous occuperons de toutes les affaires séculières pour «toi*. — Non, non, c’est impossible! » reprit-il; «je suis « abbé d’un monastère étranger ; je dois obéissance à mon « archevêque, soumission à mon prince *, secours et conseils « à mes moines. Je ne puis rompre tous ces liens. — Tout « cela n’est rien, » répliquent les évêques; et ils l’entraînent au lit du roi, à qui ils racontent son refus obstiné ^ « An- « selme, » lui dit le malade, « pourquoi voulez-vous me « livrer aux peines éternelles? Mon père et ma mère vous « ont toujours beaucoup aimé, et vous voulez laisser périr « l’âme et le corps de leur fils; car je sais que je suis perdu « si je meurs avec l’archevêché entre mes mains » Les assistants s’indignaient contre Anselme, et lui criaient que tous les crimes , toutes les oppressions qui pèseraient désormais sur l’Angleterre seraient imputés à son obstination. Dans son angoisse * il se retourna vers les deux moines qui l’accompagnaient en leur disant : « Ah! mes frères, pourquoi « ne m’aidez- vous pas ? » L’un d’eux répondit en sanglotant® ;

* Tu Dco pro nobis intcndo, et nos stecularia tua clisponemus pro te.

> Archiepiscopum cul obedientiaui... principem cui subjectioneui... II parlait de l'arcbcvfique de Rouen et du duc do Normandie.

> Rapiunt igitur hominein ad rcgem et pervicaciam ejus exponunt.

* O Anselme, quid agis? cur me pœnis æternis cruciandum tradis? Recordare, quæso, tidelis amicitiæ, etc... Cerlus sum enim quod peribo si arcbiep. In meo dominio tenens vitam ûniero. Succurre igitur mibi, domine pater...

* 11 dit plus tard , en rappelant cette scène , que dans ce moment la mort lui eût semblé mille fois plus douce que 1 épiscopat. Eadm., p. 36.

° Quæ verba lacr^mœ , et lacrymas sanguis ubertim mox e naribus illius profluens secutus...

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« Si telle est la volonté de Dieu , qui sommes-nous pour lui « résister? — Hélas ! » dit Anselme, h tu es bientôt rendu » Les évêques , voyant que tout était inutile , se reprochèrent leur propre mollesse; ils s’écrièrent : « Une crosse! une « crosse ^ ! » et, lui saisissant 1e bras droit, ils l’approchèrent du lit, d’où le roi voulut lui mettre en main la crosse; mais, comme il tenait ses doigts serrés de toute sa force, les évêques s’efforcèrent de les lui ouvrir avec tant de violence qu’ils le firent crier de douleur, et enfin ils lui tinrent la crosse contre la main fermée pendant que tout le monde criait : « Vive « V évêque! » et que le Te Deum fut entonné’. On le porta ensuite dans une église voisine pour y faire les cérémonies accoutumées. 11 protestait toujours que tout ce qu’ils faisaient était nul Sa douleur le rendait comme insensé. Ses pleurs, ses cris, ses hurlements même finirent par inquiéter les assistants. Pour le calmer ils lui jetèrent de l’eau bénite et lui en firent même boire De retour auprès du roi, il lui annonça qu’il ne mourrait pas de cette maladie, et qu’en revanche il aurait à revenir sur ce qui venait d’être fait contre le gré de lui , Anselme, et en dépit de ses protestations “. Comme il se

> Vœ I quam cito baculus tuu8 confraclus est. Nous avons traduit comme Fleury.

* Virgam huic pastoralcm, virgam, clamitant, pastoralem.

’ Episcopi vero digitos ejus strictiin valde inOxos erigere conati suiil... ipse pro sua læsione verba dolentis ederet ; tandem... ciausæ manui ejus baculuB appositus est, et episcoporum manibus cum eadcm manu comprcssus alque retentus, acclamante autcm muttitudine : Vivat epitcopus, vivat! Tous ces détails, donnés par Eadmer, p. 35, 36, sont confirmés par la lettre d’Osbem, moine de Canlorbéry, à Anselme. Ep. III, 2.

* Nihil est quod facitis, nihil est quod facitis. Eadm.

‘ Instantur lacrymæ meœ et voces, et rugitus a gemitu cordis mei, quales niinquam de ore ullo dolore memini exiisse... .Aqua benedicta me aspergentes, eam mihi potandam porrexerunt. Ans. Ep. 111 , 1 .

^ Pro hoc volo noveris quam bene corrigere poteris quod de me nunc actum est, quia nec concessi, nec concedo ut ratum sit. Eadm., 1. c.

Œuvres. VIII. — Saiule Élisabeth, 24

retirait accompagné par les évêques et toute la noblesse, il se retourna vers eux et leur dit : « Savez-vous ce que vous « voulez faire? Vous voulez atteler sous le même joug un « taureau indompté et une pauvre vieille brebis. Et qu’en « arrivera-t-il? Le taureau furieux traînera la brebis à tra- « vers les ronces et les broussailles, et la mettra en pièces « sans qu’elle ait été utile à rien. L’Apôtre vous a dit que « vous étiez les laboureurs de Dieu. L’Église est donc une M charrue; et cette charrue est conduite en Angleterre par « deux grands bœufs, le roi et l’archevêque de Cantorbéry ; « par la justice et la puissance séculière de l’un, par la doc- « trine et la discipline de l’autre. L’un des deux, Lanfranc, « est mort; il ne reste que l’indomptable taureau auquel vous « voulez m’accoler. Si vous n’y renoncez pas, votre joie d’au- « jourd’hui sera changée en tristesse; vous verrez l’Église « retomber dans sa viduité, même du vivant de son pasteur, « et comme aucun de vous n’osera lui résister après moi , le « roi vous foulera tous aux pieds comme il lui plaira » Guillaume le fit aussitôt investir de tous les domaines de l’archevêché, et l’y fit demeurer jusqu’à ce que les réponses demandées en Normandie fussent arrivées. Elles ne tardèrent pas. L’archevêque de Rouen lui ordonnait de se rendre, au nom de Dieu et de saint Pierre Les moines du Bec eurent

* Intelligitia quid molimin! Indomitum taurum , et vetuatam ac debileni ovem in aratro conjungere aub uuo Jugo... Et quid inde proveniet?... Aratniin eccleaiain perpendite juxta Apostolum dicentem : Dei agricultura eatia (I Cor. 3). Hoe aratruiu in Anglia duo bovee... trahunt et trahendo regunt; rex et archiepiacopua : iate sæculari Juatitia et imperio, ille divina doctrina et magisterio. Horum boum unua, acilicet Lanfrancua, etc. Vos quoque procul dubio pro libitu suo non dubitabit conculcare. Cette scène, si importante pour Taire juger du caractère d’Anselme et de cette époque, se passa le C mars 1093,

* Voyei sa lettre dans Eadm. , p. 36. Elle se termine ainsi : Valete, viaeera mea.

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beaucoup plus de peine à consentir au sacrifice qui leur était demandé. C’était eux surtout que regrettait Anselme. Il n’aimait rien au monde comme son abbaye ^ ; il pleurait ces jeunes moines, ces nourrissons qui allaient être trop tôt sevrés du lait de son amour Eux, de leur côté, qui presque tous avaient été attirés au Bec par la pensée d’y vivre avec lui ne lui rendirent sa liberté qu’après de très-vives discussions et à une très- faible majorité^. Pour rendre son épreuve plus complète, et parce qu’il n’est rien de si pur dans un cœur chrétien que la bassesse jalouse ne puisse calomnier, on commença à répandre en France que sa résistance n’avait été que feinte, et qu’au fond il avait désiré, tout comme un autre , l’épiscopat. Anselme retrouva des forces pour combattre avec énergie cette imputation^, regardant comme un devoir envers les faibles de sauver l’honneur d’un homme appelé à servir d’exemple au prochain®. 11 conservait, du reste, encore l’espoir d’être délivré du fardeau. Le roi s’était rétabli ; violant aussitôt toutes ses promesses , il avait fait ressaisir tous les captifs et accusés qui étaient restés à sa portée, et recommencer tous les procès, toutes les oppressions antérieures avec un redoublement de cruauté \ En

1 Quia nihil in hoc mundo purius dilexi nec diligo. Ep. III, 9.

^ Dulcissimos fîlios ante tempus ablactalos (meos adolescentes dico)... Ep. III, 21. Voyez encore Ep. III, 22, et la charmante lettre adressée à ces jeunes gens. Ep. III , 17.

3 Multi propter me et ferc omnes Beccum venistis. Ep. III, 7.

* D’après leur lettre, Ep. III, 6, il n’est pas même sûr que cette majorité ' ait été acquise.

“ Ep. III, 1, 7, 9, 10 et 11.

^ Multum enim nocet inOrmis in Ecclesia Dei opinio alicujus vitii, sive vera, sive falsa sit, de aliquo homine, et maxime de eo qui sic est in Ecclesia catholica constitutus , ut et verbo et exemple vitœ aliis deheat et possit prodesse. Ep. 111, 12.

Eadm., p. 37.

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vain Gondulfe, moine du Bec, l’ami d’Anselme, devenu évêque de Rochester, l’exhortait-il à être plus fidèle envers Dieu. « Par le saint Voult de Lucques ! » lui répondit Guillaume, « Dieu m’a fait trop de mal pour que jamais il ait « lieu d’être content de moi ‘ ! »

Anselme alla le trouver à Douvres et exigea de lui, comme conditions indispensables de son acceptation, la restitution immédiate de tous les biens du siège de Cantorbéry possédés par Lanfranc ou même réclamés par lui; l’intervention souveraine de son autorité archiépiscopale dans toutes les affaires religieuses enfin, la liberté de ses relations avec le pa])e Urbain, qu’il avait reconnu, et à qui il voulait témoigner en tout son obéissance®. Le roi ne lui ayant fait qu’une réponse incomplète et équivoque, Anselme crut qu’il allait être délivré du fardeau qu’il redoutait, et, comme il avait déjà renvoyé sa crosse abbatiale au Bec, en demandant qu’on lui donnât aussitôt un successeur il se flatta de pouvoir passer le reste de ses jours dans la pauvreté et l’obéissance monastique , sans aucune charge d’âmes et à l’abri des dangers spirituels contre lesquels il ne se croyait pas la force de lutter K Mais , après six mois de ces luttes et de ces incerti-

* St'is, O episcope, quod, per sanctum Vullum de Luca, nunquam me Deus bonum habebit pro malo quod mihi intulcril. Ibid.

* Volo ut in iis quœ ad Deum et ciiristianitatcm pertinent te meo præ ceteris conciiio crcdas, et sieiit ego te voio Icrrenum habere dominum et defensorem, ita et tu me spirituaiem habeas patrem et aniniæ tuæ provisorcm.

* De Urbano Poiitiflce, quem iiucusque non recepisti , et ego jara rccepi atque recipio, eique debilam obedientiam et subjectionem exhibere volo, eautum te facio ne quod scandalum inde oriatur in futuro. Eadm. , I. c. Voir aussi la lettre d’Anselme au légat Hugues. Ep. III, 24.

* Ce successeur fut Guillaume, de la maison des seigneurs de Montfortsur-Rille, et neveu du comte Roger de Beaumont.

’ Libentius eligerem sub abbate in monachica paupertate et humiiitate obedire... quam regnare sa'culariter... aut archiepiscopatum... velabbatiam.

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ludes, le roi, poussé à bout par les clameurs de tous les bons catholiques *, lui fit enfin les promesses nécessaires. Anselme céda de son côté, fit hommage au roi, à l’exemple de son prédécesseur, et prit possession de son siège*. Sa douleur n’en persévérait pas moins : longtemps encore il intitulait ses lettres : « Frère Anselme, moine du Bec par le cœur, archevêque de Cantorhéry par la force » « Quand vous m’écrirez pour moi seul, » mandait-il à ses anciens confrères, « que votre écriture soit aussi grosse que possible, car j’ai tant pleuré le jour et la nuit que mes yeux peuvent à peine lire *. »

aut hoininibuâ (|uibu8libet præessc ad animarum gubernalionem... Quod egu ipse non imputo iiiihi lauluni ad viilulem, quanluni ad hoc, quia taleiu me eciu tam parnni rurtcm, pariiin sirenuutn... ut pulius milii coiigruat... ser- \irc quam doniinari. Ep. III, II.

> CuDi... clainorein omnium, de ecclesiarum deatructione conquerentium, rex ampliua ferre nequiret. Eadiii., I. e.

* Le 25 scplembre 10'33. Il fui sacré le 4 décembre de la même année.

’ Ep. III, 2G, .39. Professioiie et corde Becccnsis... voluntalc neccensis monachus, neccssilale vocalus Canluariensis archiepiscopus.

* Non nimis gracilia ait scriplura... Hultœ diumæ et noctumœ lacryina-. Ep. 111 , 16.

Mais déjà il ne s’agit plus de lire ni de pleurer; il faut combattre, et on va voir comment ce vieillard larmoyant s’en acquitte.

En vain avait-il essayé de reprendre ses chères études métaphysiques, et entrepris de défendre la réputation de Lanfranc et la sienne propre contre les imputations du sophiste Roscelin, qui prétendait les rendre tous deux comptables de ses propres erreurs sur la Trinité L’orage qu’il avait trop bien prévu ne tarda pas à éclater. Guillaume avait besoin d’argent pour faire la guerre à son frère Robert. Anselme, malgré la misère et le désordre où il avait trouvé tous les biens de son Église, lui offrit un présent de 500 livres d’argent. Des courtisans rapaces firent entendre au roi que la somme était trop faible, et que le premier prélat du royaume devait au moins donner t,000 ou 2,000 livres, et que, pour l’effrayer et lui faire honte, il fallait lui renvoyer son argent : ce qui fut fait. Anselme alla trouver le roi et lui- dit qu’il valait mieux avoir ce peu d’argent de bonne volonté que d’en extorquer beaucoup plus par violence, et il ajouta : « Par l’affection et la liberté, vous m’aurez loua jours à votre disposition, mais vous n’aurez ni ma per-

* Voy. son Liber de fide Trinitalie et de Incarnalione Terbi contra blasphemias Ruzelini, cap. I. Cf. Ep. Il, 35, 41. Il commenta aussi alors son traité Car Deui homo.

« sonne ni mes biens à titre d’esclave ' . — Garde ton argent « et tes leçons, et va-t’en » lui répondit le roi. Anselme se a retira en disant : « Béni soit Dieu qui a sauvé ma répu- « tation. Si le roi avait pris mon argent, on aurait dit que « je lui payais ainsi le prix de l’épiscopat. » Et il distribua aussitôt les 300 livres aux pauvres, à l’intention de l’âme du roi

Le vieux moine Wulstan, le dernier des évêques saxons, vivait encore * : ce saint prélat, que nous avons vu si noblement tenir tête à Guillaume le Conquérant, devait comprendre et apprécier Anselme : « Votre Sainteté, » lui écrivait-il, « est placée au sommet de la citadelle pour défendre la sainte Église contre l’oppression de ceux dont le devoir serait de la protéger. Ne craignez donc rien : qu’aucune puissance séculière ne vous humilie par la crainte, ni ne vous gagne par la faveur; commencez vigoureusement et achevez avec l'aide de Dieu ce que vous aurez commencé, en réprimant les oppresseurs et en sauvant notre sainte Mère de leurs mains ^ »

Peu de temps après, le roi devant s’embarquer à Ilastings, tous les évêques s’y rendirent pour bénir son voyage. Le vent était contraire, et le roi y fut retenu pendant un mois. Anselme profita de l’occasion pour lui remontrer qu’avant d’aller conquérir la Normandie il ferait bien de

■ Arnica nempe libertate me et oinnia mea ad utililatein tuam liabcre poteris, servili aulcm condilione iiec me iiec mea habebis. Eadm., p. 38.

> Sint cum jurgio lua tibi ; sutUcient mea luibi. Vade.

’ Præaigualum munua pro redemptione auimæ suæ paupcribusCbriali dabo, nou illi.

* Il mourut peu après, le 19 janvier 1095.

® Neigitur diibites ; non cam sæcularis potentiæ timor humiliet, non favor inclinai, sed... opprimentes reprimas, S. Malrem nostram eontra taies defendas. Eadin,, I. c.

SAINT ANSELME

rétablir dans son royaume la religion qui y périssait, en ordonnant le rétablissement des conciles, suspendus depuis son avènement, a Je m’occuperai de cela quand cela me « plaira, à mon gré, et non au tien, » répondit le roi ; et il ajouta en raillant : « D’ailleurs de quoi y parleras-tu, dans « ces conciles'? » Anselme répondit qu’il s’occuperait de réprimer les mariages incestueux et les débauches sans nom qui menaçaient de faire de l’Angleterre une autre Sodome « Et qu’est-ce que cela te rapportera? » reprit le roi. « A « moi, rien,» dit l’archevcque ; « mais à Dieu et à vous, « beaucoup. — Cela suffit , » dit le roi , « ne m’en parle « plus » Anselme changea alors de sujet, et lui rappela combien il y avait d’abbayes vacantes où le désordre gagnait les moines, et combien il courait risque d’être damné s'il n’y mettait pas des abbés. Alors le roi ne put plus se contenir et lui dit en colère : « Que t’importe? Ces abbayes ne sont- « elles pas à moi? Ilein! tu fais bien ce que tu veux de tes « domaines, et je ne ferais pas ce que je veux de mes ab- « bayes? — Elles sont à vous, » répliqua Anselme, « pour « que vous les gardiez et défendiez comme leur avoué, et « non pour les^envahir et les ruiner. Elles sont à Dieu pour « que ses ministres en vivent et non pour défrayer vos « guerres. Vous avez assez de domaines et de revenus pour « subvenir à tous vos besoins. Rendez, s’il vous plaît, à « l’Église ce qui est à elle^. — Jamais, » dit le roi, a ton « prédécesseur n’aurait osé parler ainsi à mon père. »

’ Adjedt subsannans ; • Tu vero in concilio unde loqueris? >

* Nefandissimum Sodome scelus... tola terra non multo post Sodoma fiel.

* Et in bac re quid lleret pro te?... — Si non pro me, spero lleret pro Dco et te... — Sufflcit ; nolo inde ultra loquaris.

* Quid ad tel* Numquid abbaliæ non aunt meæ? Hem, tu quod vis agis de vUlis luis, et ego non ugam quod volo de abbatiis meis... — Dei scimus eaa esse , ut sui miiiislri inde vivant, non quo expediliones et bella tua inde Qant.

SAIMT ANSELME.

Anselme se retira; puis, par amour de la paix, lit demander au roi par les évêques de lui rendre son amitié, ou au moins de lui dire pourquoi il la lui avait ôtée. Guillaume répondit : « Je ne lui reproche rien , mais je n’ai pas de « raison pour lui accorder ma faveur ' . » Les évêques conseillèrent alors à Anselme de l’apaiser en lui donnant surle-champ les SOO livres qu’il avait déjà offertes, et de lui en promettre autant à prélever sur les vassaux du siège archiépiscopal. « A Dieu ne plaise! » répondit Anselme; « mes « hommes ont déjà été assez dépouillés depuis la mort de « Lanfranc; ils n’ont plus que la peau, je ne veux pàs la « leur arracher. Eh quoi! je dois foi et honneur à mon sei- « gneur, et je lui ferais la honte d’acheter sa faveur comme « j’achèterais un cheval ou un àne^! D’ailleurs, quant aux « 500 livres, je ne les ai plus; je les ai déjà données aux « pauvres. » On rapporta cette réponse au roi, qui ordonna qu’on allât lui répéter ces paroles : « Hier je le haïssais « beaucoup , aujourd’hui je le hais plus encore, demain et « ensuite je le haïrai de plus en plus^. »

Au retour du roi de sou expédition, Anselme alla de nouveau le trouver, et lui annonça son intention d’aller demander le pallium au Pape « A quel Pape » lui demanda

* De nulle re ilium inculpe, nec tamen ei gratiam meam, quia non audio quare, indulgere vole.

* Absit... homines mei... deprKdati aunt et apoliali, et ego... jaiu eoa nudos epoliarem, imo spolialos excoriarcm... Fidem ei debeo et bonorem, et ego illi hoc dedecus facercm, scilicel gratiam suam quasi equum vel asinuni vilibuB nummulis emerem.

’ Heri magno, et liodie ilium majori odio habeo, et sciât révéra quod cras et deiuceps acriori et acerbiori odio somper habebo.

* Il expose les motifs de cette résolution et de toute sa conduite dans sa lettre au légat, Hugues, archevêque de Lyon. Ep. 111, 24.

' A quo Papa illud requirere cupis? Eadm., p. 40.

378 SAINT ANSELME

le roi, faisant ainsi allusion à l’antipape Gerbert, qui s’apipelait Clément III. Et comme Anselme répondit que c’était à Urbain, le roi dit aussitôt qu’il n’avait pas reconnu Urbain, et que vouloir reconnaître qui que ce fût pour Pape dans son royaume , sans sa permission et avant sa propre décision, c’était vouloir lui enlever sa couronne. Anselme eut beau rappeler les conditions auxquelles il avait accepté l’archevêché, le roi, de plus en plus irrité, lui dit qu’il ne pouvait à la fois être son fidèle et rester malgré lui dans l’obédience du Saint-Siège ‘ . Anselme demanda à soumettre cette question aux évêques, aux abbés et à tous les barons du royaume, réunis en Parlement.

L’assemblée fut convoquée au château de Rockingham*. Anselme exposa l’état des choses aux prélats et aux pairs laïques , hors de la présence du roi, mais devant un peuple nombreux de moines et de laïques Il leur raconta tout ce qui s’était passé entre le roi et lui, et demanda spécialement aux évêques de lui indiquer le parti qu’il avait à prendre pour ne manquer à son devoir ni envers le Pape ni envers le roi. Après quelques hésitations , ces évêques répondirent à deux reprises qu’il serait mieux de se soumettre purement et simplement à la volonté royale, et qu’il ne devait compter en aucune façon sur eux s’il voulait résister au roi^. Cela dit , ils baissèrent honteusement la tête comme pour l’écouter. A la vue d’une telle lâcheté, les yeux d’Anselme

‘ Protestatus est ilium ncquaquam fldem qnam sibi debebat simul et Apostolicæ Sedis obedieiitiam, contra suam voluntatem, posse servarc.

* Le dimanebe de la mi-caréme, 11 mars 1195.

* Eos et assistentem monachorum, clericorum, laicorum mimerosam multitudiuem alloquitur.

* Si autem secundum Deum, quod ullatenus volunlali regis obviare possit, eonsilium a nobis expectas, Trustra niteris, quia in hujusmodi Bunquam libi nos adminiculari videbis.

SAINT ANSELME

étincelèrent; il les leva vers le ciel, et dit d’une voix solennelle ‘ : « Puisque vous , les pasteurs de la chrétienté , et « vous , les princes de ce peuple , vous ne voulez pas me « conseiller, moi, votre chef, si ce n’est au gré d’un seul « homme, j’aurai recours à l’Ange du grand conseil, au « Pasteur et au Prince de tous les hommes, et je suivrai le « conseil qu’il me donnera, dans une affaire qui est la sienne « et celle de son Église. Il a dit au bienheureux Pierre : Tu « es Pierre, etc. . . , tout ce que tu lieras sur la terre sera lié « dans le ciel, etc., et à tous les apôtres en commun : Qui « vous écoute m’écoute , et qui vous méprise me méprise. « Nous croyons tous qu’il a dit cela en même temps au « vicaire de Pierre, et aux évêques, vicaires des apôtres ; et « il ne l’a dit à aucun empereur, roi, duc, ni comte. Il nous « a enseigné nos devoirs envers les puissances terrestres en « disant : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce « qui est à César. Ce sont les paroles et les conseils de « Dieu, dont je ne veux pas me départir. Sachez donc tous « qu’en tout ce qui est de Dieu je rendrai obéissance au « vicaire de saint Pierre , et en tout ce qui est temporel je « servirai fidèlement et de mon mieux le roi mon seigneur^. » Ces paroles soulevèrent une grande confusion dans l’assemblée : personne n’osait aller les redire au roi. Anselme y alla lui-même, et les lui répéta. Le roi, furieux, passa la journée à délibérer avec ses partisans sur les moyens de le confondre; d’autres, divisés par petits groupes, cherchaient des moyens de transiger à la fois avec la colère du roi et la

* Conticuerunt , et capita sua quasi ad ea quæ ipse illaturus erat dimiserunt... Anselmus, crectis in altum luminibus, vivido vultu...

‘ Cum vos qui chrislianœ plebis pastores... ego ad summum Pastorem, et Prinripem omnium, ego ad magni eonsilii Angelum curram, et in meo, sci- Ucet in suo et Ecciesiæ suœ negocio, consilium quod sequar ab eo aocipiam...

SAINT ANSELME

loi de Dieu. Anselme, rentré seul dans l’église, calme, fort de son innocence et de sa confiance en Dieu , mais fatigué par ces interminables débats, appuya sa tète contre le mur, et s’endormit doucement Les évêques et quelques barons le réveillèrent, en lui prêchant de nouveau la soumission. « Réûécbissez donc, lui disaient-ils, et renoncez à l’obéis- « sance de cet Urbain, qui ne peut ni vous servir, si le roi « vous en veut, ni vous nuire, si le roi vous est favorable; « secouez ce joug; demeurez libre comme il convient à un « archevêque de Cantorbéry, et attendez les ordres du sei- « gneur roi*. » Guillaume, évêque de Durham, était le plus acharné de tous ; il avait promis au roi qu’il réduirait Anselme, soit à se déshonorer par ses soumissions®, soit à se démettre de sa dignité; il voulut forcer Anselme à répondre sur-le-champ, en le menaçant d’un châtiment immédiat, comme coupable de lèse-majesté. « Et. tu verras, » ajoutait-il, « qu’il ne s’agit pas du tout de plaisanter avec « nous^. » L’archevêque répondit : « S’il y a quelqu’un qui « veuille prouver que j’ai violé mon serment au roi tem- « porel parce que je ne veux pas renoncer à l’obéissance « du Pontife romain, qu’il se montre, et il me trouvera « prêt à répondre comme je dois et où je dois. » Les évê-

* Rex veliemeiiter iratus... Hic duo, ibi très, illic quatuor in unum conciliabantur... Solus inter ha.'u Anscliiius sedebat iimocentia cordis sui , et in misericordia Dei fldwciam habens... Ipse ad paricicm se redinans leni somno quiescebat.

' Lrbaiii iliius, qui olfenso domino rege nildi tibi prodesse , nec ipso placato obesse vaiet, obedientiam abjice... Liber, ut ardiiepiscopo Cantuariensi decet... doniini regis jussionem expecta.

* Rex applaudebat sibi, sperans ilium vel abjurato apostolico infamem rémunéré in regno suo.

* Jam mine c vestigio ad domini nostri dirta responde, aut sententiam tuæ vindicem præsumptionis dubio procul in præsenti experiere ; nec jocum existimes esse quod agitur...

SAINT ANSELME

ques se regardèrent et se turent, car ils savaient bien que rarchevêque ne pouvait être jugé que par le Pape.

Cependant, à la vue de tant d’injures, les nombreux assistants commencèrent à murmurer et à se plaindre. Un chevalier sortit de la foule, se mit à genoux devant Anselme, et lui dit : « Monseigneur et mon père, vos enfants vous supc( plient, par ma bouche, de ne pas vous laisser troubler par ce c( qui vient de vous être dit, mais de vous souvenir du biena heureux Job, qui, sur son fumier, a vaincu le diable, et a « vengé Adam, que le diable avait vaincu dans le paradis ‘ . » Anselme sourit. Ce noble cri, sorti du cœur d’un soldat, fut pour le saint confesseur une consolation inattendue et un gage de la sympathie populaire La nuit mit fin aux débats; le lendemain ils recommencèrent. Le roi était aussi exaspéré contre l’impuissance de ses évêques que contre Anselme. , Guillaume de Durham proposa de le déposer par la force et de le chasser du royaume ; mais les barons repoussèrent cette idée. Le roi dit alors : « Si cela ne vous plaît pas, qu’est-ce « qui vous plaira donc? Tant que je vivrai je ne souffrirai « pas d’égal dans mon royaume. Maintenant délibérez entre « vous comme vous l’entendrez ; mais, par la face de Dieu,

« si vous ne le condamnez pas à mon gré, moi je vous conc( damnerai^. » Un de ses favoris, nommé Robert, répliqua: c( Que voulez- vous que nous fassions avec un homme qui « s’endort tranquillement pendant que nous discutons toute

1 Miles unus de multitudine prodiens... Memor este beati Job, vincentis Diabolum in sterquilinio , et vindicantis Adam quem vicerat in Paradiso.

* Quœ verba dum pater comi vultu accepisset, intellexit animum populi in sua sccum seiitentia esse. Gavisi efgo exinde suinus et animæquîores facti. On voit que Eadmer, le narrateur de toutes ces scènes, en était témoin oculaire.

* Ite, ite, consiliamini , quia, per vultum Dei, si vos ilium ad meam voluntatem non damnaveritis, ego damnabo vos.

SAINT ANSELME

« la journée, et qui traverse d’une seule parole tout ce qu’on « lui objecte comme une toile d’araignée ^ ? »

Après de longues discussions, où on reconnut l’impossibilité déjuger le primai des Iles Britanniques, le roi ordonna aux évêques de renoncer à toute obéissance envers Anselme et à toute relation avec lui, en déclarant que, de son côté, il lui refusait toute paix, sûreté, et toute obéissance*. Les évêques consentirent, et allèrent l’annoncer à leur métropolitain. 11 leur répondit : « Vous faites mal, mais je ne vous rendrai c( pas la pareille. Je vous tiendrai toujours pour mes frères (( et pour les enfants de l’Église de Cantorbéry, et je m’efforce cerai devons ramener au bien. Quant au roi, je lui promets ce toutes sortes de services et de soins paternels, lorsqu’il ce voudra bien le souffrir, tout en retenant la dignité et l’au- ,cc lorité de mon épiscopat. » Puis le roi voulut exiger des pairs laïques la même renonciation; mais les barons refusèrent d’imiter la lâcheté des évêques, cc Nous n’avons jamais été (( ses vassaux, dirent-ils, et nous n’avons point à abjurer un cc serment que nous n’avons pas fait; mais il est notre archecc vêque; il lui appartient de gouverner la chrétienté dans cc ce pays, et c’est pourquoi nous, qui sommes chrétiens, cc nous ne pouvons nous soustraire à son autorité, d’autant cc plus qu’il n’y a pas une tache dans sa conduite®. » Le roi n’osa irriter son baronage en insistant. Les évêques furent couverts de confusion par ce contraste de la conduite de la

* Omni studio per tolum diem inter nos ilia conferimus... Dormit et prolata coram eo statim uno labiorura suorum pulsu quasi telas araneæ rumpit.

* En ego primum in imperio meo penitus ei omnem securitatem et fiduciam mei tollo, etc.

* Nos nunquam homines ejus fuimus... Archiepiscopus noster est; christianitatem in hac terra gubemare habet , et ea re nos , qui chrisliani sumus , ejus magisterium, duni hic vivimus, declinare non possuinus, præsertim, etc.

SAI^T ANSELME

noblesse avec la leur : tout le monde les regardait avec indignation; on les désignait chacun par quelque surnom injurieux : on appelait l’un Judas le traître, l’autre Pilate, un autre Hérode*. Toutes ces discussions n’ayant abouti à rien, on convint de part et d’autre de remettre jusqu’à la Pentecôte la décision finale, toutes choses restant en état.

' Audires nunc ab isto , nunc ab illo , istuui vel ilium episcoporum aliquo cognomine cum intcrjectione indignanlU designari , videlicet Judœ proditorig, etc. Eadmer ajoute que, le roi ajanl interrogé un à un ses évêques sur leur reuoncialion à l'autorité d'Anselme, il y en eut quelques-uns qui répondirent qu'ils n’y renonçaient pas absolument et sans réserve, mais en tant qu’il prétendait exercer cette autorité sur eux en vertu de sa soumission au Pape. Ceux-ci furent disgraciés et obligés de raclieter la faveur du roi à prix d’argent.

Cet état n’était rien moins que consolant pour Anselme, qui retourna à Cantorbéry pour y voir infliger les plus odieux traitements aux vassaux de son église et pour entendre maudire sa résistance par ces malheureuses victimes *. Le roi fît expulser d’Angleterre le moine Baudouin, l’ami et le conseiller intime de l’archevêque, celui qu’il avait chargé de toutes les affaires séculières, dont le souci lui était insupportable. C’était le frapper à l’endroit le plus sensible de son âme car, au milieu de ses épreuves, il ne trouvait d’appui et de consolation qu’auprès de ses amis du cloître. De tous les évêques anglais, depuis la mort du Saxon Wulstan, il n’y en avait qu’un seul qui ne l’avait pas lâchement trahi ^ : c’était Gondulfe, évêque de Rochester, celui-là même avec qui nous l’avons vu si tendrement lié pendant qu’ils étaient tous deux moines au Bec. Partout accompagné par des religieux, il ne respirait un peu que lorsqu’il pouvait

* Crudeles suorum homlnum oppressiones quolidie auribus ejus insonantea. Eadm., 14... Passa est Ecclesia Gantuariensis, tam sœvain tempcstatem ut fere univers! cQnclamarent melius sibi absque pastore jam olim fuisse quam nunc 8ub hujusmodi pastore esse. Id. 43. Voy. encore p. 86.

* Rex Anselmum hoc facto atroci mœroris verbere perculü. Ibid.

* Éadmer le dit expressément : Rofemi solo excepto, p. 7 ; mais Guill. de Malmesbury, de Gest. Pontif., 11, p.'267 , désigne encore l’évêque Raoul de Chester, qui contuitu sacerdotalis ofllcil Willelmo in faciem pro Anselme restitit.

s’enfermer dans le cloître des moines de Cantorbérv et présider à leurs exercices. « Je suis comme le hibou, la leur disait-il; «quand il est dans son trou avec ses petits,

« il est heureux ; mais quand il sort au milieu des cor- « beaux et des autres oiseaux, on lui donne des coups de bec « et oh le poursuit, et il se trouve très- mal *. » Puis il pleurait en songeant au danger que courait son âme dans ces luttes continuelles, et s’écriait: «Ah! que j’aimerais mieux être « maître d’école dans un monastère que primat de la Grande- « Bretagne! » Aussi ses ennemis, et même ses meilleurs amis, lui reprochaient cet amour excessif de la retraite, et trouvaient qu’en effet il était mieux fait pour rester enfermé dans un monastère que pour être primat d’une grande nation^. Anselme ne disait pas autre chose il se jugeait absolument comme ses propres critiques. Mais Dieu le jugeait autrement, et il s’était réservé ce moine amoureux de la solitude et de l’obscurité, pour en faire l’éclatant modèle des évêques, des docteurs et des champions de l’Église.

Cependant Guillaume avait envoyé secrètement deux clercs de sa chapelle à Rome pour voir quel était le Pape qu’il fallait reconnaître, et pour l’engager à envoyer le pallium, non pas à Anselme directement, mais au roi, pour le remettre à un archevêque quelconque. Ces envoyés virent bien qu’Urbain était le vrai Pape, et ils revinrent avec un légal. Gauthier, évêque d’Alhano, qui apportait le pallium. La

1 Sicut bubo, dom in caverna cum pullis suis est, lætatur, et suo sibî modo bene est; dum vero inter corvos... omnino quoque sibi male est ; ita et inihi. Eadm., 14.

* Pro ipsarum indiscreta, ceu nonnullis et mihi aliquando visum est, virtntum custodia sæpe reprehensus, et quod monachus claustralis quam prima» tantæ genlis esse deberet. Ib., 15.

* In loco humili aliquid agere videbar; in sublimi positus, nec mihi fniclum fado, nec utilis alicui existe. Lettre au Pape. Ep. 111 , 37.

Œuvres. VIII. — Sainte Élisabeth, ii.

SAINT ANStLME.

conduite de ce légat fut très-équivoque ; il traversa Cantorlæry sans voir Anselme et ne Gt aucune démarche en faveur du prélat persécuté ‘ . Le bruit se répandit qu’il avait promis au roi qu’à l’avenir aucun légat ne viendrait en Angleterre sans son ordre, et que nul ne pourrait y recevoir de lettres du Pape à l’insu du roi*. On en murmura grandement, et on se disait : « Si Rome préfère l’or et l’argent à la justice, «( que peuvent donc en espérer les opprimés qui n’ont rien à « lui donner ’? » Toutefois le légat, après que le roi eut reconnu Urbain, refusa absolument de déposer Anselme, malgré les trésors que Guillaume s’engageait à payer s’il pouvait obtenir ce résultat *. La Pentecôte arrivait. 11 essaya au moins d’extorquer à l’inflexible prélat quelque argent. Les évêques allèrent proposer à Anselme de payer au moins l’argent que lui aurait coûté son voyage à Rome pour chercher le pallium 11 les repoussa avec indignation. Guillaume, poussé par l’avis des barons, vit bien qu’il fallait céder. Il consentit donc à reconnaître de nouveau Anselme pour archevêque, et liii permit de prendre le pallium sur l’autel de l’église métropolitaine

Cette paix ne pouvait être qu’une trêve. Anselme le sen-

* Voy. la lettre assez sévère d'Anselme au légat. Ep. III, 36.

* Mabill. Ann. I, 69, n° 27.

' Papœ , inquiunt , quid dicemus ? si aurmn et argentum Roma prseponit justitiæ... quid solaminis ibi deinceps in sua oppressioue reperient, qui, etc. Eadm., 44.

* Spondcns immensum pecuniæ pondus ei et Ecelesiæ Romanæ singuiis annis daturum.

' Laudanius et consuiimus ut salleiu quod in via expenderes, si pro iioc Romam ires, régi des.

* Quelques jours avant cette cérémonie , les évêques de Salisbury et de Hereford vinrent iui demander pardon de t'avoir abandonné à Rockingbam avec les autres prélats. 11 leur donna l'absolution , in quadam ecclesiola quæ se nobis obtulit ambulantibus proposila via. Eadm., 4S.

SAINT ANSELME

tait bien, et ce sentiment domine dans la lettre qu’il écrivit au Pape pour le remercier du pallium et s’excuser de n’être pas encore allé à Rome. « Saint Père, » lui dil-il, « je regrette « d’être ce que je suis et de n’être plus ce que j’ai été; je « regrette d’être évêque, parce que mes péchés ne me laissent « pas en remplir tous les devoirs... Je succombe à mon far- « deau, car je manque de force, de science, d’habileté, de « tout. Je voudrais fuir ce poids insupportable; la crainte de « Dieu seule me retient... Nourrissez ma misère par l’au- « mène de vos prières. Je vous en conjure, si mon naufrage « s’accomplit et si l’orage me force à me réfugier au sein de «la Mère-Église, pour l’amour de Celui qui a donné son « sang pour nous, faites que je trouve en vous un asile et une « consolation*. »

> Sancte Pater, doleo me esse quod sum, doleo me non esse qnod fui... Oneri quidem succumbo, errabundus suspiro... In naufragio positus, si quando provellis irruentibus.... ad sinum matris Ecclesiæ confugero.... Ep. III, 37.

Au bout de quelques mois la guerre éclata de nouveau. En 1096, Robert, voulant se rendre à la croisade, céda la jouissance de la Normandie à son frère Guillaume pendant trois ans, moyennant dix mille marcs d’argent'. Pour lever cet argent, le roi, suivant son habitude, se mit à piller les églises d’Angleterre*. Anselme donna pour sa part deux cents marcs. Plus tard le roi entreprit une expédition contre les Gallois; Anselme y envoya les soldats qu’il devait. Le roi les trouva mal instruits et mal équipés, et lui fit dire qu’il le citerait en justice devant sa cour pour répondre de ce délit. C’était chaque jour quelque nouvelle vexation, quelque exigence contraire à la loi de Dieu ’. La spoliation des églises et des abbayes, la corruption des mœurs désolaient de plus en plus le royaume. Anselme résolut d’aller trouver le Pape, afin de le consulter sur ce qu’il avait à faire pour sauver son âme^. Il le fit dire au roi qui tenait sa cour à Windsor, en lui demandant la permission de sortir du royaume. Guillaume

‘ Gulll. Gemeticensis, VIII , 7.

* Mhil ecclesiarum ornamenlis induisit, nihil sacria allarium vasis, niliil reliquiarum capsis , nihil Evangeliorum libris , auro vel argcnio paratis. Eadm., 45.

’ Lettre d'Anselme à Pascal II. Ep. III, 40.

* Ut inde consilium de anima mea et de officio mihi injuncto acciperem. Ibid.

SAINT ANSELME

refusa en disant : « Il n’a rien fait pour avoir besoin de l’ab- « solution du Pape, et il est bien plus capable de donner des « conseils au Pape que d’en recevoir de lui * . » Anselme s’en retournait, après avoir essuyé ce refus, de Windsor à un de ses domaines, lorsqu’un lièvre, poursuivi par des chasseurs, vint se réfugier entre les jambes de son cheval. L’archevêque arrêta les chiens, et, comme tout le monde riait, il se mit à pleurer en disant : « Cette pauvre bête ne rit point ; « c’est l’image de l’âme chrétienne que les démons poursui- « vent sans cesse pour la précipiter dans la mort éternelle. .. a Pauvre âme tourmentée qui cherche partout avec un inefa fable désir la main qui la sauvera ! » Et aussitôt il ût lâcher et sauver la bête *!

Il renouvela deux fois sa demande de partir, la dernière fois dans une assemblée qui se tint à Winchester le 15 octobre 1097. Le roi, impatienté, déclara que, si Anselme allait à Rome, il réunirait tout l’archevêché à son domaine et ne le reconnaîtrait plus pour archevêque. Anselme répondit qu’il aimait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Il fit sortir du conseil du roi les quatre évêques qui s’y trouvaient et il

’ Magis ilium sciatnus apnstolico quam apoatolicuin sibi in dando conailio posae auccurrere.

* Solutua in lacryniia ait : « Ridetia? Et utique infelici huic nullua riaua... Hoc plane eat et animœ hoininia... NiuiU anxia bue illucque circumapicit, et qua tueatur manum aibi porrigi incITabili dcaiderio concupiacit. Eadm., 17. Cette anecdote reproduit deux traita diatinctifa du caractère d'Anselme : aon exceasive bonté, et son goût pour tirer des analogies spiriluelles des incidents ordinaires de la vie. Eadmcr raconte d’autres traits de la même nature, celui de l’oiseau attaché par un Qi et retenu par un entant , et celui de la sollicitude de l'archevêque pour ses convives qui mangeaient à leur aise pendant que lui les attendait patiemment. Alfabili vultua jucunditate super eos aspiciebat, adgaudens levala modicum dextra benedicebat eis dicens : Benefaciat vobis. P. 15,

* Occurrit animo episcopos Kquius esse in suo quod erat Del quam in

leur dit : « Mes frères, vous êtes évêques et chefs de l’Église « de Dieu. Promettez-moi de consulter dans mon intérêt les « droits de Dieu et sa justice, avec autant de soin et de fidé- « lilé que vous en mettez à consulter les droits et les coutumes « d’un homme mortel dans l’intérêt d’autrui. Alors je vous « exposerai, comme à des fils et à des féaux de Dieu, quel est « mon but, et je suivrai les conseils que votre confiance en « Dieu me donnera '. » Ils se retirèrent à part pour conférer sur ce qu’ils devaient lui répondre, et envoyèrent deux d’entre eux pour demander au roi des instructions. Les ayant reçues, ils revinrent auprès de leur métropolitain et lui dirent : « Nous savons que vous êtes un homme religieux et saint, « tout occupé de choses célestes ; mais nous, enchaînés au « siècle par nos parents que nous soutenons et par beaucoup « d’objets terrestres que nous aimons, nous ne pouvons nous « élever à votre hauteur et nous moquer du monde comme « vous. Si vous voulez vous mettre à notre niveau et marcher « dans la même voie que nous, nous nous occuperons de « tous vos intérêts comme des nôtres; mais si vous ne voulez « vous en tenir qu’à Dieu comme par le passé, vous resterez « comme par le passé seul et sans nous, car nous ne voulons « pas manquer à la fidélité que nous devons au roi^. — C’est « bien, » leur répondit Anselme ; « allez donc rejoindre votre «seigneur; moi, je m’en tiendrai à Dieu’. » Il resta seul

consilio regis terreni. C'étaiei)! les évêques de Wineliestcr, de Lincoln , de Salisbury et de Balli.

' Si ila Odelitcr et districte vullis in niea parte considerare alque lueri rectitudinem et justiliam Üei, sicut in parle alterius perpeiiditis atque tuemini jura et usus mortalis hominis..

* Fateniur ; ad subliinilalem vilæ lui surgerc ncquimtis, nee hoc mundo tecum illudere. Sed si volueris ad nos usque deseendere... Si vero te ad Deum soluuimodo... tenere delegeris, solus, quantum nosira inlerest, in hoc, ut liaclenus luisii, et amodo eris.

’ Bene dixislis. Ite ergo ad dominum vestrum ; ego me tenebo ad Deum.

SAINT ANSELME

avec quelques moines, parmi lesquels Eadmer, qui nous a raconté tous ces détails. Il était écrit que, dans cette mémorable histoire, l’immortelle dignité de l’épiscopat serait à la fois élevée à sa plus haute puissance par Anselme et prostituée à 1a peur par ses confrères.

Les évêques revinrent bientôt et lui dirent : « Le roi vous « fait savoir que vous avez manqué au serment que vous « avez prêté de garder les lois et usages du royaume, en me- « naçant d’aller à Rome sans sa permission; il exige que vous « juriez de ne jamais en appeler, pour quelque cause que ce « soit, au Saint-Siège, ou bien que vous sortiez à l’instant « de sa terre. » Anselme alla lui-même porter sa réponse au roi '. « Je l’avoue, » dit-il, « j’ai juré de garder vos us et cou- « tûmes , mais ceux-là seulement qui sont selon Dieu et la « justice. » Le roi et les barons lui objectèrent en blasphémant ([u’il n’avait pas été question de Dieu ni de justice. « Com- « ment, » reprit l’archevêque, « et de quoi donc aurait-il été « question, sinon de Dieu et de justice*? A Dieu ne plaise « qu’aucun chrétien garde des lois ou des coutumes contraires « à Dieu et à la justice. Vous dites qu’il est contre votre court tume que j’aille consulter le vicaire de saint Pierre pour « le salut de mon âme et le gouvernement de mon Église; « et moi je déclare que cette coutume répugne à Dieu et à la rt justice, et que tout serviteur de Dieu doit la mépriser®... « Toute foi humaine n’a pour garantie que la foi due à Dieu *.

* Ad regem nobiscum sequentibus ingressus, dextram illius more assedil. Eadm., p. 4S.

< Papæ 1 si nec Del necrectitudinismenlio, ut dicitis, facta Tuil, cujus tune?

* Et ideo ab omni servo Del sperncDdam protlteor ac refulandam.

* Omnis fides quœ cuivis homini legalitcr promitlilur et tlde Del roboratur. Sic enim epondet homo homiiii. Per iidem quam dcbco Dco, fldelis tibi ero... Ergo... iiquet quod eadem Odes si quando contraria lidei Dei admittit, enervetur.

392 SAINT ANSELME

« Que diriez-vous , seigneur, si un de vos vassaux , riche et « puissant, prétendait empêcher un des siens devons rendre « le service qui vous est dù? — Oh ! oh ! il prêche, » interrompirent alors le roi et le comte de Meulan ; « c’est un ser- « mon, un vrai sermon qu’il nous fait; cela ne vaut pas la « peine d’être écouté » Les seigneurs cherchèrent à étouffer sa voix : il attendit , sans s’émouvoir, qu’ils fussent fatigués de crier ; puis il reprit : « Vous voulez que je jure de ne plus « jamais en appeler au vicaire de Pierre. Jurer cela, ce serait « abjurer saint Pierre; abjurer saint Pierre, c’est abjurer le « Christ, et abjurer le Christ, par égard pour vous, c’est un « crime dont aucun jugement de votre cour ne saurait m’ab- « soudre » Tant de calme et tant de courage finirent par l’emporter : le roi lui permit de partir. Anselme , avant de le quitter, lui dit : « Rien ne me fera cesser d’aimer votre « salut ; comme un père spirituel à son fils bien-aimé, comme « archevêque de Cantorbéry au roi d’ Angleterre, je veux vous tt donner la bénédiction de Dieu et la mienne, si vous ne la « refusez pas. — Non, » dit le roi, « je ne la refuse pas. » Et il baissa humblement la tête pour la recevoir ’.

Anselme passa de suite à Cantorbéry ; il assembla ses chers moines, chercha à les consoler de son départ par l’espérance que son voyage serait utile à la liberté future de l’Église *, et leur fit un discours d’adieu, où il comparait la vie religieuse à la chevalerie d’un roi temporel. Il leur donna à tous le baiser de paix, prit ensuite le bourdon et la panetière de

* O ! O ! prœdicatio est ; quod dicit prædicatio est. Non rei de qua agitur uUa, quœ recipienda sit e prudentibus ratio.

* Peccalum... judicio curiæ tua: non segnia emendabo.

* Signum S. crucia super regem ad hoc caput humiliantem edidit , et abscessit. Eadm., p. 49.

* Sperans in respectum misericordis Dei iter meum liberlati Ecclesis füturis temporibus nonuihil profuturum. Kadm., p. 18.

SAINT ANSELME

pèlerin sur l’autel , et alla s’embarquer à Douvres. Là une nouvelle injure l’attendait. Un clerc nommé Guillaume Warelwast l’arrêta sur le rivage, et, au nom du roi, fit étaler et fouiller devant lui toutes les malles de l’archevêque pour voir s’il n’emportait pas d’argent. On eut beau tout retourner, on ne trouva rien, et le fisc royal ne recueillit que les malédictions de la foule indignée ‘. Le roi s’en dédommagea en saisissant aussitôt tous les domaines de l’archevêché et en les exploitant à son gré

’ In littore detinuit... Allatæ ante ilium bulgiœ et manlicæ reseratæ, et Iota Bupellex illius subveraa et exquiaita, irigenti plebis mullitudine cireumatante ae nefarium opua pro sua novilate... exécrante.

• Veut-ori savoir comment les philosophes de nos jours jugent ces luttes ? Qu’on écoute M. Franck, qui, dans l’ouvrage ci-dessus cilé, se croit obligé d'excuser Anselme de sa révolte contre le roi j car c’est là ce que les protestants et les rationalistes nomment révolte. Il dit que cette révolte était beaucoup moins la faute personnelle d’Anselme que celle de son époque, et que, comme toutes les collisions tragiques de ce genre , elle ne doit pas être jugée d’après les lois de ta morale ordinaire. Die gewoehnliche moratische Mausstab reicht hier nicht aus. P. '3. C’est toujours la même prétention chez ces docteurs de liberté et d’égalité, celle de créer pour les grands hommes et les grands événements une morale exceptionnelle, prétention que confondent également et les doctrines et la conduite des grands hommes du Catholicisme.

A peine l’archevêque eut-il mis le pied sur le sol’ de la France que l’enthousiasme populaire éclata. Ce fut la première récompense de sa fidélité à Dieu et à l’Église; c’est en même temps pour l’histoire une incontestable preuve de la puissante sympathie qui animait alors tous les peuples chrétiens, et, malgré la publicité si restreinte de cette époque, les réunissait en un seul corps dès qu’il s’agissait de partager les joies ou les épreuves de leur mère commune la sainte Église. Hommes et femmes, riches et pauvres, se précipitaient au-devant du Pontife confesseur, exilé volontaire, que sa renommée avait devancé. Partout où il arrivait, il était reçu par le clergé, les moines, le peuple, bannières déployées, au bruit des cantiques et avec toutes les marques d’une joie excessive'. Il exerçait déjà tout l’ascendant de la sainteté : il séduisait les uns, il dominait les autres. Pendant qu’il passait en Bourgogne, le duc de ce pays, tenté par la riche proie que lui offrait un primat d’Angleterre se rendant à Rome, résolut d’intercepter le chemin des pèlerins pour les piller. Mais il y avait alors au fond de tous les cœurs, même

‘ Videres ergo viros et mulieres, inagnos ac parvos c domibus ruere, cerlatimque currendo... Fama viri celerius prœcurrebat et mulliplici populos voce replebat. Unde turbaruni concursus, clericoruui cœtus, nionachorum exercitus... isti gaudio et exultatione concrepantes, illi vexillis et sonoris concenlibus conjubilantes. Eadni., 19, 49.

SAINT ANSELME

les plus envahis par la cupidité et l’orgueil , une porte toujours ouverte aux lumières de la foi. Le duc, ayant atteint les voyageurs, arrive au galop en criant : « Lequel de vous « est l’archevêque? » Mais à peine a-t-il regardé Anselme qu’il rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots et se tait. L’archevêque lui offre le baiser de paix. Le duc l’accepte, se recommande à ses prières , lui donne une escorte , et se retire en disant : « Ce n’est pas le visage d’un homme , c’est « celui d’un ange de Dieu qui brille en lui*. » Cette âme égarée avait été traversée comme d’un trait enflammé de la grâce. Il se fit croisé , périt glorieusement en défendant le tombeau du Christ, et son corps, rapporté aux moines de Cîteaux, fut enterré sous le porche de leur église, et foulé longtemps sous les pas de saint Bernard et de ses frères Anselme, poursuivant sa route, arriva à Cluny, où le saint abbé Hugues et son armée de moines’ le reçurent avec bonheur : il y passa les fêtes de Noël 1097, et alla ensuite attendre à Lyon, chez son ami le cardinal-archevêque Hugues, la réponse de la lettre qu’il avait écrite au Pape, afin de lui exposer l’incompatibilité de l’état de l’Angleterre avec l’exercice de la liberté épiscopale, et afin de lui demander le droit de s’affranchir de cette servitude pour sauver son âme

’ In equis ocior advolat, et clamorc valide quis vel ubi esset arehiepiscopu» interrogat. Quem... inluitus, subito pudore perrussus, erubutt demis.so vuttu, et quid diceret non invenit. Cui Pater : Domine dux, si place!, osculabor te... Nec enim bominis, sed vultus angeli Dei fulget in co. Eadm., 49.

• Ce duc était Eudes, dit Borel, qui régna de 1078 à l’année t!02, et contribua à la fondation de Cîteaux, en 1098, t’année après le passage d’Anselme par ses États.

' Toto illius monasterii monachonim agmine.

* Videbam enim multa inala In terra ilia qua: nec tolerare debebain , nec

episcopali libertate corrigere poteram... LU animam nieam de vinculo tantre servitulis absolvatis, eique llbertatem seniendi Deo in tranquillitale reddatis. Ep. III, 166. ,

396 SAINT ANSELME

Urbain lui commanda de venir le trouver sans délai. Il partit aussitôt, malgré son état de maladie et malgré les dangers de la route*. Ces dangers étaient grands pour lui. La cause du roi Guillaume le Roux était aussi celle de l’empereur Henri IV, et tous les partisans italiens de celui-ci et de l’antipape attendaient au passage les évêques et les religieux qui allaient trouver le Pape légitime, pour les piller, les outrager, et quelquefois les égorger Au bruit du voyage de l’archevêque de Cantorbéry, qu’ils supposaient chargé d’or et d’argent , leur cupidité schismatique redoubla d’ardeur, et ils firent guetter avec soin sa route. Anselme les déjoua en voyageant comme un simple moine, accompagné seulement de deux autres moines ses amis, Baudouin et son biographe Eadmer. Il allait partout demander l’hospitalité dans les monastères qu’il trouvait sur sa route sans se faire connaître. Souvent les moines ses hôtes lui parlaient de l’archevêque de Cantorbéry et de son voyage ^ ; à Aspera on lui dit que cet archevêque avait été jusqu’à Plaisance, mais que là il avait prudemment rebroussé chemin. A Suse, l’abbé, ayant appris que les voyageurs étaient des moines du Bec, leur dit : « Frères , je vous en prie , est-il encore vivant, cet « Anselme que vous aviez autrefois pour abbé , ce grand « ami de Dieu et des bonnes gens? — Oui, » dit Baudouin, « il vit, mais il a été forcé de devenir archevêque dans un

’ Viœ 8e periculos, mortem pro Deo tion verilus, Iradit. Eadm., 50. Le mardi avant les Rameaux, 16 mars 1098.

* Maxime homines Alemannici regis intendebant, ob dissensionem quæ lUerat illis diebus inter Papam et ipsum.

* Visum Patri est decentius inter monachos... quam inter villanos, nocle ilia conversari, tum propter religionem monacbici ordinis, tum propter ofUcium imminentis noctis atque diei.

* Voy. la conversation entre les voyageurs et les moines d’Aipera, à cinq Journées de Lyon. Eadm., 51.

SAINT ANSELME

« autre pays. — Je l’ai su, » reprit l’abbé -, « mais comment « va-t-il maintenant? — On dit qu’il va bien , » répondit Baudouin. — « Dieu le garde, » dit l’abbé; «je prie pour « lui. » Pendant ces dires, Anselme rabattait le capuchon de son froc sur sa tête et gardait le silence *. Mais ce regard doux et fort qui avait vaincu et converti le duc de Bourgogne trahissait aux étrangers l’homme de vie, et, dans les hôtelleries italiennes, les gens du pays et leurs femmes, après avoir examiné ce moine, voyageur inconnu, se mettaient à genoux devant lui et lui demandaient sa bénédiction *.

’ Fratref, obserro vos, vivit lllc adbuc, ille Dei et omniam bonorum atnicus Anselmus?... Et ut valeat oro. Hæc de se Anselmus did audiens, conrestiiu, tecto cuculœ suæ capitio capite, demisso vuitu scdebal. Eadm., 20.

* Ecee Bolus Anselnii aspectus in admirationem sui populos excitabat , eumque esse viruui vitœ designabal... Viri cum mulieribus hospitiuin intrare, et ut liomincm videre, etc.

Arrivé à Rome, le Pape le reçut au Latran, entouré de la noblesse romaine, l’embrassa et le félicita au milieu des acclamations de la cour pontificale'. Le Pape prit alors la parole, fit un magnifique éloge d’Anselme, et déclara qu’il le regardait comme son maître par la science, et presque son égal par la dignité, en tant que patriarche et pape d’un autre monde Il ajouta que tout ce qu’il possédait était à la disposition de celui qui s’était exilé pour la justice et la fidélité due à saint Pierre’. Après avoir écoulé le récit d’Anselme, il écrivit au roi d’Angleterre une lettre pour l’exhorter et lui commander de réparer ses fautes L’archevêque ne demeura que dix jours au Latran : le mauvais air de Rome le détermina à aller attendre la réponse de Guillaume dans une abbaye de l’Apulie, près de Télèse, que gouvernait un ancien moine du Bec Il y habita un domaine appelé Schlavia, situé sur le sommet d’une montagne. Dès qu’il eut entrevu cette retraite, il s’écria : Voici le lieu de mon repos ®. Il y reprit

* Mane confluit ad Papam Romana nobilitas... Staliin ab ipso erigitur ad osculum ejus... Acclamât curia dicto.

’ Quasi comparem vel ut altcrius orbis apostolicum et palriarcham jure venerandum. Eadm., 20.

> Viri proptcr justitiam necne fidelitatem B. Pétri exuianlis. Eadm., 61.

♦ Movct, liorlatur, imperat.

• Jean, abbé de San-Salvatore. Telesi est entre BénévenI et Capoue.

' Hæc requics mea, bic habitabo.

SAINT ANSELME

aussitôt ses anciennes habitudes monastiques et ses anciens travaux, et acheva un traité profond sur les motifs de l’Incarnation divine *. Mais les Normands, dont il avait été si longtemps le compatriote au Bec, ne le laissèrent pas longtemps tranquille. Le duc Roger, qui faisait alors le siège de Capoue, le fit conjurer de venir le trouver, pour l’aidera travailler au salut de son âme. Il alla au-devant du prélat exilé avec tous ses chevaliers et l’embrassa tendrement ; puis fit planter pour lui des tentes à l’écart du reste de l’armée, auprès d’une petite église, où il venait chaque jour s’entretenir avec lui Le pape Urbain vint bientôt rejoindre l'armée normande, et campa auprès d’Anselme. Tous ceux qui venaient rendre hommage à Urbain allaient en même temps trouver Anselme ; et ceux mêmes que leur humble condition tenait éloignés de la majesté pontificale se sentaient attirés par la douceur et l’humilité de l’archevêque Les Sarrasins , qui servaient en grand nombre sous le comte Roger en Sicile, oncle du duc, n’échappaient pas à la séduction de ses vertus : quand il passait dans leur camp, ils lui baisaient les mains à genoux, et appelaient les bénédictions d’en haut sur sa tête.

Cependant le roi Guillaume, loin de céder aux injonctions du Pape, cherchait, par ses lettres et ses présents, à indisposer contre Anselme le pontife, et surtout le duc

* C’est le traité intitulé Cur Deua homo, qu’il avait commencé en Angleterre.

* Cupiens... per eum his quæ saluti suæ adminiculari poterant inrormari... Adhuc longe eramus : ecce dux ipse, copiosa milltum multitudine septus, patri occurrit ac in osculo ruens... Ducem ipsum cum suis nobiscum singulis diebiis in promplu habenles. Eadm., 51 et 21.

’ Nec facile quivis declinarct ad Papam qui non diverteret ad Anselmuui... Mira et quæ cunctos demulcebat pura cum simplicitate iiumililas. Muiti ergo quos timor prohibebat ad Papam accedere feslinabant ad Anselmum venire , amore ducti, qui nescit timere.

SAINT ANSELME

Roger. Celui-ci n’en eut nul souci; il ofifrit, au contraire, au prélat la donation de tout ce qu’il possédait de mieux, tant en terres qu’en villes et châteaux , pour le déterminer à se fixer auprès de lui; mais Anselme ne rêvait que la paix de la solitude. Les dernières nouvelles d’Angleterre , en lui apprenant les nouvelles impiétés et les atroces cruautés du \ roi, redoublèrent son désir de renoncer à son siège et à ce pays, où personne, excepté quelques moines, ne voulait être gagné par lui au Seigneur '. Il en fit part au Pape. Urbain ne l’accueillit pas. « O évêque ! ô pasteur ! » lui dit-il, « tu « n’as pas encore versé ton sang, et tu veux déjà abandonner « la garde du troupeau chrétien ! Le Christ a éprouvé l’amour U de saint Pierre pour lui par la garde de ses brebis; et Ante selme, ce saint Anselme, ce grand Anselme, ne cherche « que le repos, et ne craint pas d’exposer les brebis du Christ « à la dent des loups! Non-seulement je ne te le permets pas, « mais je te le défends, de la part de Dieu et du bienheureux « Pierre. Si la tyrannie du roi actuel t’empêche de retourner « dans ce pays , tu n*èn es pas moins son archevêque par le « droit de la chrétienté , et revêtu du pouvoir de lier et de <( délier tant que tu vivras et partout où tu seras. Et moi, « qui ne veux pas être accusé de négliger tes injures, je te « convoque au concile que je veux tenir à Bari, devant le « corps de saint Nicolas , afin d’y entendre et d’y voir la « justice que j’ai résolu de faire du roi anglais et de ses « pareils, qui se sont soulevés contre la liberté de l’Église « de Dieu *. »

' Quomodo nuUas, exceptis aliquihus monacliis, cum gratta fructiflcandl I)eum audiret . Eadmer raconte plusieurs traits inlAmes de Guiltaume. M. Thierry en a reproduit un dans son Histoire de ta conquête des Normands (t. 11, liv. 7), où ii n’a d’ailleurs consacré aux épreuves d'Anselme et de l’Église que quelques lignes empreintes de la plus superficielle partialité. T. 111 , liv, 9.

* O episcopum 1 o pastorem 1 nondum cœdes , nondum vulnera perpessos

SAINT ANSELME

Ce concile s’assembla le 1" octobre 1098 : cent quatrevingt-cinq évêques y assistèrent en chape, sous la prési- . dence du Pape, seul revêtu de la chasuble et du pallium. Anselme, à qui le Pape n’avait pas songé en prenant séance, se plaça, avec son humilité accoutumée, au hasard parmi les autres '. On commença par discuter avec les évêques grecs la question de la procession du Saint-Esprit. Comme la dispute s’échauffait et que la question devenait de plus en plus confuse, le Pape, qui s’était déjià servi de quelques arguments du traité qu’Anselme lui avait envoyé sur l’Incarnation, fit faire silence et s’écria d’une voix retentissante : « Notre père et noire maître Anselme , archevêque dt s « Anglais, où es-tu?» Anselme se leva et dit : « Me voici! » Et le Pape reprit : « C’est maintenant qu’il nous faut ta « science et ton éloquence : viens et monte ici, viens défen- « dre ta mère et la nôtre contre les Grecs; c’est Dieu qui t’a « envoyé à son secours®. » Et, au milieu d’un grand bouleversement de places et de l’étonnement du concile, où tous demandaient qui il était et d’où il venait, le Pape le fit asseoir aux pieds de son trône, et fit connaître à l’assemblée les

es, et jam, cIc... Et Anselmus, Anselmus, inquam, illc sanelus, ille talis ne tantus vir, solummodo quiescere volens... Quod si propter l^rannidem priiicipis, qui nunc ibi dominatur... jure tamen chrislianitalis semper illius archiepiscopus cslo... Ego quoque, ne de iiis... vidcar non curare, eaque gladio sanrti Pelri nolle vindicarc, moneo... ut quod de ipso rege Anglico suisque ac sui similibus, qui contra liberlatem Ecclesiæ Uei se erexerunt , medianlc aequitatis censura, me racluruni disposui... percipias.

> Omnibus ergo suum locum ex anliquo vindicanlibus, Anselmus, humililate summus, quo poterat, assedit. Exciderat animo summi Ponlifleis, ingruenle tumultu, ut ei locum deiegaret. Guill. Malmesb., de Gest. PontiT., I, ?29.

* Palcr et magister Anselme, Anglorum arrhiepiscope , iild es? Sedebal pater in ordine cctcrorum... et ego ad pedes ejus... Siirrexil continuo el respondit : Domine pater, quid prœcipis? Ecce me. Eadm. , 53. Cf. Guill. Malm., I. c.

Œ'i»rrs. VIII. — Sainte Élisabeth. II. 20

SAINT ANSELME

vertus et les malheurs du docteur étranger Anselme traita ensuite la question d’une façon si claire et si victorieuse que les Grecs furent confondus , et l’anathème fut prononcé . contre ceux qui repousseraient la vraie doctrine telle qu’il l’avait exposée^.

On en vint ensuite à l’affaire du roi d’Angleterre. Anselme garda le silence; mais les accusateurs ne manquaient point. Après le récit des attentats horribles de Guillaume contre Dieu et les hommes le Pape ajouta : « Voilà la vie de ce (( tyran. En vain avons-nous cherché à le ramener par la <( persuasion ; la persécution et l’exil de ce grand homme (( que vous voyez devant vous montrent assez combien peu « nous avons réussi. Mes frères, que décidez-vous?» Les évéques répondirent : « Si vous l’avez averti trois fois sans a qu’il vous ait obéi, il ne reste qu’à le frapper du glaive « de saint Pierre, afin qu’il demeure sous le coup de l’ana- « thème mérité jusqu’à ce qu’il se corrige^. » Le Pape allait fulminer l’excommunication quand Anselme se leva, et, s’agenouillant devant lui, le supplia de ne pas encore prononcer la redoutable sentence. La victime demandait la grâce du bourreau. A la vue d’une telle charité, le concile reconnut que la gloire véritable d’Anselme était encore audessus de sa renommée

1 Videres quosque perstrepere, sedes mulare, locum sedendi vero parare.. concilio sUipente ad hæc et percunclanle quis esset et unde.

* Anselme a écrit lui-m^me toute cette discussion dans le traité intitulé (le Processioiie Spiritus sancii , dont il envoya des copies dans divers pays à la demande de ses amis. Cf. Hildeberti ep. Cenoman. Ep. 9, ed. Beaugendre, Eadm., p. 53.

* Proferunfur in medium scelera dictu horrenda ; adjicitur contemptui Immano cœlestis injuria. Guill. Malmesb., 1. c.

* Ecce vita illius tyranni... Restât ut gladio sancti Pétri sub anathematis iefu percussus, quod meruit, sentiat, donec a sua pravitate discedat. Eadm.

® Quæ res ei non medioorera apud cunctos videnles peperit gratiam , co

SAINT ANSELME

Anselme retourna avec le Pape de Bari à Rome, où arriva peu après, comme envoyé du roi d’Angleterre, ce môme Guillaume qui avait fouillé les bagages du primat sur la plage de Douvres. Il annonça que son maître refusait la restitution prescrite par le Pape, parce qu'il croyait l’archevêque coupable d’être sorti du royaume malgré lui. Urbain se montra d’abord irrité de cette prétention inouïe jusqu’alors, qui transformait en crime le voyage d’un primat à la mère Église ‘, et répondit à l’envoyé que le roi serait irrévocablement excommunié dans le concile qui allait être tenu à Rome , après Pâques. Mais Guillaume réussit à fléchir le Pape dans scs audiences secrètes, et en distribuant force présents et promesses à divers personnages qui pouvaient servir la cause de son maître*. Le Pape lui accorda un nouveau délai justju’à la Saint-Michel de l’année prochaine. On était alors à Noël 1098. Anselme fut retenu à Rome, malgré lui, par Urbain, qui lui rendait toujours les plus grands honneurs ’. Tout le monde le traitait comme la seconde personne de l’Église, et plutôt en saint qu’en prélat * : les Anglais qui venaient à Rome lui baisaient les pieds comme au Pape. Les impérialistes, qui formaient la majorité du peuple romain, voulurent un jour l’enlever à main armée, comme il allait du Latran à Saint-Pierre; mais la

quod ostensione veræ sanctilatis vidsset famie euœ gloriam. Guill. Haliii., I. c.

’ Non papæl ait, quia unquam audivit talia?... Yere et sine omni ambiguitate dicerc posauiniia e sæculo laie quid non esse audituua. Et pro tali responeo mirabilis homo liuc te fatigasti? Eadm., Si.

* Munera quibus ea cordi esse animadvertrbat dlsperticndo et pollicendo.

* Ipse Papa fréquenter ad Anselmum veniebat, sa-pe cum eo seu agendo et curiam fadendo cl.

* Semper et ubique a Papa secundus erat... Quasi proprio nomine sanrtus vocabatur. Eadm., 21.

SAINT ANSELME

seule puissance de son regard les arrêta et les réduisit à lui demander sa bénédiction

Au concile qui se tint dans l’église de Saint-Pierre, quinze jours après les Pà(|ues de l’an 1099, cent cinquante évêques renouvelèrent tes décrets de Plaisance et de Clermont contre les simoniaques et le mariage des prêtres. Anselme était assis à une place très-distinguée, par l’ordre spécial du Pape. Comme Reinger, évêque de Lucques, proclamait les canons du concile d’une voix forte , pour dominer le tumulte de l’assemblée, il s’interrompit tout à coup, et, promenant sur scs confrères un regard indigné et douloureux*, il s’écria : « Mais que faisons-nous donc? Nous accablons de préceptes « nos enfants dociles, et nous ne faisons rien contre les « crimes des tyrans. Tous les jours on vient se plaindre au « Saint-Siège de leurs oppressions et de leurs pillages; mais « avec quel résultat? le monde le sait et en gémit. Et voici « un homme qui reste modestement et silencieusement assis « parmi nous, mais dont le silence crie, dont la patience et tt l’humilité montent au trône de Dieu et nous accusent. « Voici déjà la seconde année qu’il est venu demander justice «. au Saint-Siège, et qu’a-t-il obtenu? Si vous ne comprenez « pas tous de qui je parle, sachez que c’est d’Anselme, « archevêque d’Angleterre ’. » Et , en parlant ainsi , il frappa trois fois de sa -crosse le pavé de l’église, en serrant

' Cives urbis, quorum ingens multiludo propier fidelitalem iinperatoris i|isi Papæ erat inFesla... viso vuitu ejus, projectis armis, etc.

* Subito, admirantibus cunctis... uiidc suorum luminum acte in circumsedentes directa vulneratæ mentis dolorem, etc. Eadm., p. 56.

i Sed væ ! quid Taciemus. .. Unus ccce inter nos modesta taciiurnilate quiescens mitis residet, cujus silentium clamor magnus est, cujus humilitas, etc... Sed vel quid hucusque subventionis invenit? Eadm., I. c, ; Cr. Guill. Ha]niesb., I. c.

SAINT ANSELME

les lèvres et les dents Le Pape, qui se rappelait que le délai accordé à Guillaume avait encore six mois à courir, l’arrêta en disant : « Assez , frère Reinger, assez : il y sera « mis bon ordre — Il le faut bien, » reprit Reinger, « sans « quoi la cause passera au tribunal de ce Juge qui est tou- « jours juste » Anselme, qui n’avait pas dit un mot de scs malheurs à l’évêque de Lucques , fut étonné de cette intervention, mais continua à se taire.

A la fin du concile, le Pape, de l’avis unanime des prélats, fulmina l’excommunication contre tous ceux qui donneraient ou recevraient l’investiture laïque des biens ecclésiastiques, et en même temps contre tous ceux qui feraient hommage aux laïques pour les dignités de l’Église ; « car, disait-il, il est abominable que des mains élevées à cet honneur suprême, et refusé aux anges mêmes, de créer le Créateur et de l’offrir à son Père pour le salut du monde, soient réduites à l’ignominie de devenir les servantes de ces autres mains qui, jour et nuit, sont souillées d’attouchements impurs , de rapines et de sang. » Toute l’assemblée s’écria : « Ainsi soit-il *. »

Le lendemain de la clôture de l’assemblée, Anselme, convaincu qu’il n’obtiendrait pas justice de sitôt*, s’en retourna

' Virgam... tertio pavioieuto illisit, indignationcm... comprcssis cjplo^o murmure labiis, et dentibus palam cunelis ostendens.

* Suflicit, fraler Reinger, sufllcit... Procurabitur huic rei con'ectio. Eadm. Guill. Malm.

> Et equidem expedit, nam aliter Eum qui juste judicat non transibit.

* Execrabile videri manus quæ in tantam eminentiam exereverint ut... Deum cuncta creanlem créent... ut ancillœ fient earum manuum quæ die ac nocte obsccenis eontagiis inquinanlur... Hia ab universis : Fiat, Fiat, arclamari audivimus. Eadm. CL Roger Hoved., ad 1099.

* Yanc nos ibi consilium niliil auxilium operiri intelleximus... iiihil judicii vel subventionis, prælerquam quod diximus, per Romanum præsulem nacti. Eadm., 55. Guill. de Malmesbur^ accuse directement le Pape de s’être laissé gagner par les présents du roi ; mais Eadmcr, qui écrivait sur les lieux mêmes,

SAINT ANSELME

à Lyon, auprès de son ami le cardinal Hugues, après s’étre fait donner par le Pape pour supérieur le moine Eadmer, son compagnon de voyage. Il se figurait ainsi être retourné à l’état d’obéissance monastique, et se montrait si minutieusement docile aux ordres de ce nouveau supérieur qu’il n’osait pas même se retourner dans son lit sans sa permission ‘ . On reconnaît ainsi toujours en lui le moine , et on voit à quelle source il retrempait et son courage et son génie.

et qui ne reculait devant aucune vérité, n'accuse que des individus de sa cour. Baronius et Moeliier ont justifié victorieusement Urbain contre ces reproches. D'après le récit qui précède, on peut juger de l'exactitude de M. Augustin Thierry, qui dit : s Anselme eut h combattre à la fois Guillaume, tous les évêques d'Angleterre, et te pape Urbain qui soutenait le roi et les évéques. Persécuté en Angleterre et condamné à Borne, il fut contraint de se retirer en France, etc. » T. IV, 1. 9. — Et il renvoie pour les preuves de cette singulière altération des faits à Eadnicr !

* Guill. Malmesb. De Gest. Pontif., I, 229. Anselme passa près de deux ans à Lyon, traité par l'arcbcvèque, non pas en lidte, sed sicut indigena et vere loci dominus. Il y reprit scs travaux pliitosopliiques et y écrivit ses deux traités de Conceptu t irginali et de humana Bedemptione, Eadm., 55 et 22.

4 On a cru devoir retrancher ici quelques cliapitres renrermant ia mort d'Urbain II , l’élection de Pascal II et d’autres événemenls qui n’avaient pas trait directement à l’Iiistoire de saint Anselme.)

Lorsque Guillaume apprit la mort d’Urbain II, qu’on accusait d’avoir été gagné par lui , il fit à la fois l'éloge et la justification du Pontife en s’écriant : « Que la haine de « Dieu tienne celui qtii s’en afflige. » « Mais, » ajoutait-il aussitôt, « le nouveau Pape, comment est-il? » Et comme on lui dit qu’il était sous plusieurs rapports semblable à Anselme : « Par la voull-Dieu, » dit-il , « s’il est comme « cela, il ne vaut rien; peu importe du reste, car je jure a bien que celte fois-ci sa papauté ne me dominera plus. « Me voilà libre, et je ferai tout ce qu’il me plaira*. » En effet, il ne reconnut pas le nouveau Pape, et continua à opprimer l’Église et ses peuples comme devant. Dans une expédition inique contre son vassal, Hélie de La Flèche, comte du Mans , prince aussi pieux et charitable que brave, et aussi aimé de ses sujets que le roi Roux en était redouté

' Et Del odium liabeat qui inde curât. Ilia vero qui modo est Papa, cujusmodi eat?... Per vultum Dei, si talis est, non valet... Ego intérim libertate potitus agam quod libet. Eadmer, Hist. novorum, I. I , p. 56.

408 SAINT ANSELME

cl haï Guillaume, ayant pris et brûlé Le Alans, a\ait traité comme un criminel l’évêque de cette ville. Cet évêque était l’un des plus illustres prélats de son temps* fort lié avec Yves de Chartres et Anselme de Cantorbéry, et digne en tout d’être l’ami de ces deux grandes lumières des Églises de France et d’Angleterre Guillaume avait vu avec déplaisir le clergé, sans son aveu, faire élection d’Ilildebcrl’. Le voyant en son pouvoir, il l’accusa de trahison, lui ordonna de détruire les tours de sa cathédrale qui dominaient le château royal, et sur son refus fit piller tous ses biens, sans lui laisser même une mitre. Lui qui se moquait du jugement de Dieu par l’épreuve du fer chaud, lorsqoe cette épreuve tournait au profit des victimes de son oppression, disant que Dieu se laissait trop facilement gagner par les prières du premier venu il voulut maintenant exiger que Ilildebert se soumît à ce jugement malgré les canons de l’Église, et pour l’y contraindre il le tint enfermé dans un cachot, les pieds et les mains enchaînés ; et cela jusqu’à sa propre mort ^

‘ Order. Vil., 1. X, p. 769 el 7 74. Orderic ajoute qu'il étail instar presbyteri bene toiisus, ce qui indiquait la régularité des moeurs, V. Opéra S. Aiiselmi, Yvonis Carnolensis, Orderici, etc., passiui.

* Il avait été élève et admirateur de Bérenger, mais était revenu de bonne heure à l'orthodoxie. Iloél, évêque du Mans, l’avait placé à la tête des écoles de son diocèse. Dans sa Jeunesse , on l'avait accusé de diverses irrégularités de mmurs, comme le prouve une lettre d'Yves de Chartres; mais Pagi et D. Ueaugendre, éditeurs de ses œuvres (in-folio, 1708), ont réfuté ces reproches. On croit qu'il a été moine, ou du moins élève de Clunj.

’ En 1097. Le comte Hélie, au contraire, quoiqu'il eût désigné un autre candidat, respecta le choix d'Ilildcliert, quia Üeum timebat et ne lelhale in membris Ecclesiæ schisma Deret. Order. Vit., X, 770.

* Quid est hoc? Deus est justus Judex? l'ereat qui deinceps hoc crediderit. Quare per hoc el hoc meo judicio amodo respondebitur, non Del, quod pro Tolo cujusque hinc inde plicatur. Eadm., p. &2.

* Yvo Carnot. Ep. 7 4. Baroiiius ad 1107. Pagi crlt. in cumd. : Beangendre, Vita Hildeb., p. xix.

SAINT ANSELME

Ce dernier forfait combla la mesure; la justice de Dieu allait frapper; et déjà les peuples, consolés et éclairés par les mystérieuses lueurs de la foi, sentaient comme un frémissement prophétique, avant-coureur de leur délivrance. Un saint moine ‘ de l’abbaye de Glocester vit en songe le Seigneur assis sur son trône de gloire, au milieu de la milice céleste; à ses pieds, prosternée devant lui, une vierge d’une éclatante beauté lui disait : « O toi qui es mort sur « la croix pour le salut du genre humain , regarde avec « clémence ton peuple qui gémit sous le joug de Guillaume. « O vengeur de tous les crimes, venge-moi de Guillaume, « et arrache-moi de ces mains qui m’ont indignement tour- « mentée et souillée. » Le Seigneur lui répondit : « Paie tience : encore un peu, et tu en auras une ample ven- « geance » A celle vision, le moine trembla : il comprit que celte vierge était la sainte Église, et que bientôt Dieu, exauçant sa prière, allait punir le roi de ses excès. Il confia ce qu’il avait vu à son abbé Serlon, qui écrivit aussitôt au roi pour l’avertir de ce présage sinistre’.

Le mercredi 1" août 1100, fêle de saint Pierre-aux-Liens, un autre moine, Foucher, abbé de Shrewsbury, monte en chaire, et, après avoir dépeint l’étal désespéré de l’Angleterre, il prophétise un changement en ces termes : « Voici « une révolution subite qui approche. Ces mignons ne ré- « gneront pas toujours. Le Seigneur Dieu viendra juger « les ennemis de son épouse*. Voici que l’arc de la fureur « divine est tendu contre les réprouvés; voici la flèche ra-

* Bons famæ, sed melioris vitæ. Order. Vit., I. X, 181.

• SplendiUissima virgo... Sceleruin vindex omniumque judei jusUaaime, de Guillelmo, precor, vindica me... Patienter toléra, paulisper eispecta. Ib.

’ Commoniluroa apices. Ib.

a pide qiii sort du carquois! Elle part : elle va frapper*! »

Le lendemain même du jour où ce moine prêchait ainsi, une flèche inconnue frappa au cœur le roi Roux , pendant qu’il chassait dans cette forêt neuve que son père avait plantée en dépeuplant trente-six paroisses.

Le matin un religieux de Glocester lui avait apporté une lettre de l’abbé Serlon , qui lui racontait la vision menaçante de son moine. En l’entendant, le roi, qui venait de faire un grand repas avec ses courtisans, rit aux éclats et s’écria : a Je ne sais vraiment où ce Dom Serlon , que je « croyais un bon et sage abbé , a pu prendre cette idée de « me raconter ces songes, et de me les envoyer de si loin et « par écrit ! Est-ce qu’il me prend pour un de ces Anglais « qui remettent leurs voyages et leurs affaires pour la prea mière vieille femme qui rêve ou qui éternue’*? » Et il partit au galop pour sa chasse. Comme on débusquait une pièce de gibier, il cria à un de ses compagnons. Gauthier Tyrrel : « Tire donc, de par le diable ! » Ce fut sa dernière parole. Au même instant une flèche, soit celle de Gauthier, soit une autre, vint lui traverser la poitrine’. Son corps, placé comme celui d’une bête fauve sur une voiture de char-

' En sukilanea rerum instabit immiitalio... non dein dominabuntur efTemiuali... Ecce arcus 6uperni furoris contra reprobos intenius est, et sagitta relox ad vulnerandum de pbaretra extrada est. Repente Jain feriet... Order., 1. c.

* Rex in cachinnuni resolutus est... Miror unde domino ineo Serloni taJia narrandi tolunlas exorta est... Ex niinia simplicilate milii... sonmia sterten- Uam retulit... Num prosequi me ritum auluinat Anglorum, qui pro sternutatione vel somnio velularum... His dictis, celer surrexit, et coruipedem aacendens in aylvam festinavit. Ibid.

* Traite, traite arcuin, ex parle diaboli. Henric. Knjgltlon, p. ‘>37 3, ap. Thierrjr, Il , 340. L'abbé Suger déclare que Tjrrrel, qui passait pour i'auleur de cette mort, lui avait souvent Juré qu'il n’avait pas meme vu le roi dans la forêt. Vit. Lud. Crass., ap. Selden., not. in Eadm., p. 190.

SAINT ANSELME. 4 U

bonnier, d'où le sang dégouttait sur la route, fut transporté à Winchester; mais les cloches des églises qui saluaient les obsèques du dernier de ses sujets, du plus infime des chrétiens, ne sonnèrent point pour lui : et de tous les trésors qu’il avait amoncelés aux dépens de son pauvre peuple, nul ne tira une aumône pour son âme ‘ .

* Cruore umlalim per tolam viam stiilante. Will. Mulm.,p. 126, ap. Thierry. — Regem veluti fcrocem apruiu venabulis confoBSum delulerunt. Signa etiam pro illo in quibusdam ecdeitiis non aoouerunt, quæ pro iiiQmis, pauperlbus et mulierculis crebro diutisaimc puUala sunt. Order., I. c.

Lorsque cette justice du ciel arriva, Anselme parcourait divers monastères de la Bourgogne et de l’Auvergne. A Marcigny, le saint abbé Hugues de Cluny lui dit qu’il avait vu la nuit précédente le roi Guillaume comparaître comme accusé devant le tribunal de Dieu, et y être jugé et damné*. A la Chaise-Dieu, l’archevêque apprit la mort du roi; il pleura beaucoup, et dit qu’il aurait mille fois préféré mourir lui-même que voir le roi mourir de cette façon

Bientôt arrivèrent des messagers de la part du nouveau roi d’Angleterre, Henri, et de ses barons, qui suppliaient Anselme de revenir au plus vite, et lui déclaraient que toutes les affaires du royaume souffraient de son absence^. Henri, frère puîné de Guillaume, s’était emparé du trône au détriment de son aîné, Robert de Normandie; mais, le jour de son sacre, il avait juré de garder les bonnes et saintes lois du roi Édouard, et de réparer toutes les iniquités de son prédé-

* Intulit testîmonio verilalis proxime prœterila nocte regem aute thromim Dei accusatum, judicatuin, sealenliamque daumationiB in eum promulgatam. Eadm., 23.

> Àt ille, singultu verba ejus interrumpente, asseruit quod multum magis eligerct se ipsum corpore, quam ilium sicut erat, mortuum esse.

^ Omtiia negotia regni ad audientiam et disposilionem ipsius referenB pendere dilata. Eadm., 57. Yoy., iu Epist. Ans. 111, 41, la lettre du roi, où il s’excuse de s’être fait sacrer par d’autres évêques, vu l’absence du primat.

SAINT ANSELME

cesseur; il avait fait publier et répandre dans tout le royaume une charte à cet effet.

Anselme crut devoir se rendre au vœu de son peuple. Il retourna donc en Angleterre, mais non pour y trouver la paix : ce fut, au contraire, pour y continuer le combat sur un terrain plus difficile encore. Après avoir triomphé de la violence, il lui fallait lutter contre la ruse et remporter ainsi une double victoire. Au lieu des brutales colères d’un bandit couronné, il allait trouver, entre lui et le devoir, la politique artificieuse d’un roi modéré et habile, à qui sa finesse et sa science avaient valu le surnom de Clerc ou Beau-Clerc; mais il revenait de ses trois années d’exil plus résolu que jamais, toujours armé de cette inaltérable douceur, grâce à laquelle il ne s’était jamais trouvé en colère qu’une seule fois dans sa vie depuis qu’il était moine*, mais armé aussi de cette héroïque fermeté que donnent à un grand cœur l’humilité et la certitude du devoir

Il avait prévenu le nouveau Pape * et ses amis de ses intentions. «Je suis sorti d’Angleterre, » disait-il, « pour « l’amour et l’honneur de Dieu, et pour celui de l'Église; « je n’y rentrerai jamais que pour cette même cause « Dès son arrivée en Angleterre ** et dès sa première entrevue

‘ Guill. MaluiesI)., op. cit. Il fit celle conndeiice sur son caractère à un de ses plus intimes amis.

* Forlezza ed umiltale e largo cnre. Voy. l'admirable article du recueil anglican the Brilish Critic, tome XXXIV, p. 101.

' Precor et obsecro, quanto possum aiTectu, ut iiullo modo me in Angliam redire jubealis, nisi ita ut legem et volunlatem Dei et décréta apostolica voluutati hominis liceat milii præterre, etc. Ep. IV, 40.

♦ Sicut propler limorem et amorem Dei, et honorcm ejus et Ecciesiæ ejus, egressus sum de Anglia , ita nunquam egrediar in illam nisi propter et secundum eamdem causam. Suppl. Ep. II. Cette lettre est Intitulée: Anselmus, Dei gratia arcliiepiscopus Canluariensis, exui.

' Il débarqua i Douvres le 23 septembre 1100.

SAINT ANSELME

avec Henri, il refusa à la fois Tinvesliture et l’hommage qu’il avait cependant prêté à Guillaume, et se justifîa de son refus en communiquant au roi les decrets prohibitifs qu’avait rendus le concile de Rome en sa présence l’année précédente. « Si le seigneur roi, » disait-il, « ne les accepte pas, il n’y aura ni avantage ni honneur pour moi à rester en Angleterre ; je n’y suis pas venu pour le voir désobéir au Pape; je ne pourrai être en communion ni avec lui ni avec ceux qui prendront l’investiture de sa main. »

Henri crut devoir temporiser, et obtint d’Anselme un délai pour consulter le Saint-Siège. 11 avait besoin de mettre de son côté l’autorité et l’ascendant moral du primat pour deux objets importants : pour approuver son mariage avec Mathilde, fille de sainte Marguerite d’Écosse, et issue de la race des anciens rois anglo-saxons*, et pour défendre sa royauté nouvelle contre son frère aîné, Robert, qui, revenu de la croisade, réclamait la couronne. Mathilde s’était réfugiée dans un monastère pour se mettre à l’abri des violences de la conquête normande, et y avait reçu le voile noir des mains de sa tante, l’abbesse ; mais elle affirma que cela avait été contre sa volonté formelle. Après avoir pris l’a\is d’un concile d’évêques, de seigneurs et de moines, Anselme jugea que Mathilde était libre, bénit sou mariage, et la couronna comme reine, mais non sans prendre de solennelles précautions pour faire apprécier la validité de ses motifs 11 n’en fut pas moins accusé de complaisance coupable pour le roi

* Voy. dans Thierry, Histoire de la conquête des Normands, t. II, p. 345, l’importance politique de cette alliance pour le roi normand.

* Pater ipso totam regni nobilitatem populumque minorem pro hoc circumfluentem... Subliinius cœtcris stans, in commune edocuit quo ordine causa Virginia quam fama vulgarat, per episcopos, etc., determinata fuit. Eadm., 59.

® Anselmum in hoc e rectitudinc déviasse nonnulla pars hominum, ut ipsi audivimus, blasphemavit. Eadm., 58.

SAINT ANSELME

Puis, comme le duc Robert allait débarquer en Angleterre Anselme, comme représentant de la noblesse et du peuple d’Angleterre, reçut les serments de Henri qui jura de nouveau de gouverner toujours selon de justes et saintes lois, et qui promit en particulier à l’archevêque de lui laisser pleine liberté d’exercer tous les droits de l’Église et d’obéir au Pape. Anselme non-seulement se joignit à l’armée royale de sa personne avec ses vassaux, mais il fit tant par son influence et ses exhortations aux principaux seigneurs que Robert, se voyant sans appui, dut renoncer à ses prétentions

. Le danger passé, Henri oublia ses serments, et recommença la lutte contre l’Église : Anselme dut repasser par toute la fatigante série d’épreuves qu’il semblait avoir déjà épuisée sous Guillaume, sans trouver plus de courage et de fidélité qu’alors jiarmi ses collègues dans l’épiscopat. Le roi, qui avait restitué au siège de Cantorbéry les biens usurpés par Guillaume, se plaignait amèrement de l’innovation qu’il trouvait dans la prohibition des investitures et de l’hommage. C’en était une, en effets ou plutôt c’était un retour indispensable à la dignité primitive de l’Église, trop longtemps méconnue, surtout en Angleterre, où la prépondérance abu-

■ On voit par la lettre du pape Pascal H à Anselme, Ep. III, 42 , que le pontife favorisait assez Roherl, en sa qualité de croisé.

* Tota re^ni nobilltas cum populi numerositate Anselmum inter se et regem medium fccerunt, quatenus ci vice sui manu in inanum porrecta promitlerct Justis et sanctis legibus toium regnum, quoad viveret, in cunctis administraturum. Eadm.

' Si post gratiam Dci ndclilas et indusiria non intercessisset Aiisebni, Henricus rei ea tcmpeslate perdidisset jus Anglici regni. Ibid.

* Divers passages d’Orderie Vital, surtout 1. III, p. 128, ed. Le Prévost, et 1. VllI , p. 698, ed. üucliesne, prouvent que l’investiture par la crosse fut pratiquée en Normandie comme en Angleterre jiendant tout le Xl° siècle.

SAINT ANSELME

sive de la royauté avait acquis force de loi depuis un temps immémorial. Anselme avait pour mission de consommer pour l’Église d’Angleterre l’œuvre entreprise pour l’Église universelle par saint Grégoire VII. La réponse du Pape Pascal à la première consultation du roi, après le retour de l’archevcque, avait été décisive et énergique. Il lui mandait : « Le Seigneur a dit : C’est moi qui suis la porte, ego sum ostium, et celui qui entrera par moi sera sauvé; mais si les rois prétendent être la porte de l’Église, ceux c[ui entreront par eux dans l’Église ne seront pas des pasteurs, mais des voleurs. » Et après lui avoir cité la résistance de saint Ambroise à l’empereur, il cajoutait : « La sainte Église romaine a vigoureusement résisté, en la personne de nos prédécesseurs, à l’usurpation royale et à cette abominable investiture, malgré les cruelles persécutions des tyrans : et nous avons confiance dans le Seigneur que Pierre ne perdra pas sa force en notre personne... Ne croyez pas que vous affaiblirez votre puissance en renonçant à cette usurpation profane. Tout au contraire, votre autorité n’en aura que plus de force et de gloire lorsque l’autorité de Dieu régnera dans votre royaume ' . » Mais le roi n’en persistait pas moins à obliger Anselme, soit à lui prêter hommage et à consacrer des évêques investis par lui, soit à sortir du royaume. « Que m’importe ce qu’on dit « à Rome, » répondait-il aux protestations d’Anselme. « Je « ne veux pas perdre les us de mes prédécesseurs, ni souffrir « personne dans mon royaume qui ne soit à moi »

• EcolesiaRomana... regiæ usurpalioni et inveslilurœ abominabiliobTiare... et graviasiinis peraecutioiiibus per t.vrannos alTecta... non üeetilil... Tune validiua, lune robustius, tune lionorabilius regnabis, eum in regno luo divina regnabit auetorita». Ap. Eadm., 60.

’ Quid ad me ? L'sus antecessorum meorum nolo perdere, nec in regno meo qui meua non ait quemquam susUnere. Eadm., 60.

SAINT ANSELME

iI7

Les évêques applaudissaient à l’envi aux intentions du roi'. Anselme déclara qu’il ne sortirait pas du royaume et qu’il attendrait dans son église qu’on lui fît violence.

■\lors on convint d’envoyer une nouvelle ambassade, composée de personnages plus considérables, pour apprendre au Pape que, s’il persistait, Anselme serait exilé et l’Angleterre soustraite à l’obéissance pontificale. Anselme chargea deux de ses moines de le représenter, et le roi confia ses intérêts à trois évêques®. Un de ceux-ci put apprécier à ses dépens l’impression que le premier exil du primat avait laissée à l’étranger, même sur les moins dévots; car, en passant par le Lyonnais, il fut arrêté et dépouillé par un seigneur pillard, nommé Guy, qui ne le relâcha qu’aprcs lui avoir fait jurer qu’il ne ferait rien à Rome contre riiomieur ou l’intérêt de son archevêque’. Le Pape repoussa avec indignation les conseils des évêques, et la pensée de sacrifier les décrets des saints Pères aux menaces d’un homme Il répondit en ce sens au roi’ et à l’archevêque. Il apprenait à celui-ci que, dans le concile qu’il venait de tenir au Làtran, il avait renouvelé les anciens décrets contre l’investiture et les hommages, et il ajoutait: «Grâces à Dieu, l’autorité épiscopale n’a pas « failli en toi ; placé au milieu des barbares, ni les violences « des tyrans, ni la faveur des puissants, ni le fer ni le feu « n’ont pu t’empêcher de proclamer la vérité. Nous te con- « jurons de continuer à agir et à parler comme tu le dois.

' Episcopis... in singulis regi.T volnntati parère certanlibus, immo ne Uoniani pontifici subderetur siimmo opéré insislenlibns.

* L’archevftque d'York et les évêques de Norwieh et de Chester.

* Guill. Malmesb., I. c.; Eadm., GI.

* Décréta, dicens indign.ando, et institutiones aanctorum Pairum , minia actus unius hoininis dissiparem. Eadm.

® Voyez sa lettre au roi, ap. Eadm., 61.

Œuvres. VIII. — Sainte Élisabeth, il. 27

« Nous ne te manquerons pas. L’esprit de nos pères est « encore le nôtre, et la parole de Dieu n’est pas encore en- « chaînée »

Quand les envoyés furent de retour, le roi convoqua son parlement à Londres, à la Saint-Michel de l’an HÜ2; il somma de nouveau Anselme de lui obéir ou de sortir du royaume. L’archevêque s’en référa aux lettres récemment arrivées de Rome. « Qu’il montre les siennes, s’il veut, » répondit le roi, « mais cette fois-ci on ne verra point les « miennes : il ne s’agit d’ailleurs pas de lettres : qu’il dise s’il U veut m’obéir ou non » Anselme communiqua à rassemblée les lettres qu’il avait reçues du Pape Pour en détruire l’effet, les trois évêques, ambassadeurs du roi, déclarèrent, sur leur parole d’cvêque, que le Pape les avait chargés, de vive voix et en secret, de dire au roi que, tant qu’il vivrait en bon prince, il ne l’iuquiéterait pas quant aux investitures; mais qu’il n’avait pu faire cette concession par écrit, de peur que les autres princes n’usurpassent aussitôt le même droit Le moine Baudouin, envoyé d’Anselme, toujours zélé et courageux ^ nia foi mellement que le Pape eût pu pai'ler autrement qu’il n’avait écrit. Les barons étaient partagés :

• Deo autem gratias quia in te scnipcr episcopalis auctorifas persévérai... Euiiulem cniui euui palribus iiostris spirilum iiubenles credimus, proptei quod et loquiimir. Et verbum quidem Üui non est alligatuni. Ans. Ep. III, 44, du 15 avril 1102.

• Si vull suæ videanlur ; meæ hac vice non videbuntur, etc.

• Outre la lettre dont nous venons de donner un passage , Anscline en montra une autre du 12 décembre 1101 , également citée par Eadmer, où Pascal lui rappelait la condamnation des investitures au concile de Bari, auquel ils avaient l’un et l’autre assisté. Fleurj-, I. 65, n. 21.

• Conlestati sunt in episcopali veritate Papam ipsum régi verbis puris mandasse per se... sc clam illis alla egisse, palam alla.

• Spirilu fervens et boni amans.

SAINT ANSELME

les uns disaient qu’il fallait se fier aux lettres scellées du Pape, d’accord avec la parole des moines; les autres soutenaient qu’il fallait bien plutôt en croire la parole de trois évêques que des parchemins noircis d’encre et scellés de plomb, et que le témoignage de ces moinillons était nul dans les affaires séculières, puisqu’ils avaient renoncé au siècle ‘ .

« Mais, » dit Baudouin, « il ne s’agit pas ici d’une affaire « séculière. — Vous êtes un brave homme, » lui réponditon, « et un savant, mais ta convenance exige que nous en « croyions plutôt un archevêque et deux évêques que vous. « — Slais les lettres! » insistait Beaudouin. — « Quoi! » répliquèrent les avocats de la royauté, « nous repoussons le « témoignage des moines contre les évêques, et nous nous « rendrions à celui de ces parchemins, de ces peaux de mou- « ton? — Hélas! hélas! » dirent les moines qui écoutaient, « l’Évangile aussi est écrit sur des peaux de mouton »

Anselme, redoutant le scandale, ne voulut pas démentir publiquement la version des trois évoques. Il se borna à demander une troisième ambassade à Rome pour éclaircir l’équivoque. II écrivit au Pape : « Je ne crains pas l’exil, ni la pauvreté, ni les tourments, ni la mort; mon cœur est prêt à endurer tout cela, avec le secours de Dieu, pour l’obéissance du siège apostolique et la liberté de ma Mèi’c l’Eglise du Christ. Je ne cherche que la certitude de mon devoir et de votre autorité. J’ai entendu, dans le concile de Rome, le sei-

> Trium poilus epispoporum asserlionibiis quam verveoum pcllibiis alrauiento (lenigratis pUmibique inassula oneralis fore credemlum... abjecio iiionachellorum testimonio. '

* AsI hoc negotium seculare non est... Et qnûlem le ïlrmii prudenlcm et Btreiiuum selmus, sed ipae ordo euposlulat... Va'! væ! Nonne et Evangella pellibus ovinis Inscrlbuntur?

SAINT ANSELME

gneur Urbain, de vénérable mémoire, excommnnier les rois et tous les laïques qui donneraient l’investiture des églises et ceux qui la recevraient de leurs mains. Daigne Votre Sainteté dispenser l’Angleterre de cette excommunication, afin que je puisse y demeurer sans péril pour mon âme, ou bien me dire que vous voulez la maintenir, quoi qu’il m’en advienne ' . »

En attendant la réponse, il tint, à Westminster, avec la permission du roi et le concours des prélats et des barons, un concile national, le premier depuis la mort de Lanfranc. Les principaux barons y assistèrent, à la prière d’Anselme. On y déposa six abbés convaincus de simonie. On y rendit plusieurs décrets pour assurer le célibat du clergé et réprimer une foule de désordres. On y défendit de vendre les hommes comme des bêtes, ainsi qu’on avait osé le faire souvent en Angleterre*; et on y prononça l'anathème contre les débauches infâmes qui motivaient la prohibition de laisser croître les cheveux plus longs que l’oreille’.

' Non tinieo exiliiini, non pauperlaleni... l■e^U^^l(lineIn lantuni quoero... Audivi Roinano condlio... excoimutinirari reges, etc. Ep. III, 73.

* Ne quis illud mTarium iiegolium, quo liaclenus hoiuines in Anglia solcbant vclul brûla animalia venundari, d-inrops ullaicnus facere pnosumat.

> Hume, ecl oracle de l’Insloirc pliilosopliique d’AnpIelerre, et les autres écrivains de son bord, ont plaisanté sur l'imporlance attachée par Anselme, pendant toute sa vie, aux prohibitions cpntre les criiiiii ou jeunes gens à longue chevelure ; ils ont afl’ccté de méconnaître la cause qui faisait alors ce genre de coiffure le signe des excès les plus monstrueux. Voyez Order. Vil., 1. VHI , p. t!82. Ceux (|ui ont été de nos jours en Orient savent à quoi s’en tenir. Plusieurs autres évêques illustres, sortis des rangs monastiques, se signalèrent comme Anselme par leur zèle contre les criiiiii. Godefroy , évêque d’Amiens, en célébrant la fête de Noël à Saint-Omer, et en rejetant les offrandes de ceux qui étaient iiitoiisi, porta le comte de Flandre et ses chevaliers à se couper les cheveux avec leurs épées cl leurs poignards, faute de ciseaux. Serlon, évêque de Séez, après avoir été abbé de Saint-Ëvroul, prêchant pour la fête de Pâiiues à Carentan, où le roi Henri l" « salis humiliter inter cislas

SAINT ANSELME

L’archevêque avait promis, pemlanl la trêve qui résultait (le sa nouvelle mission là Rome, de ne pas excommunier ceux que le roi inxestirait des évêchés, mais aussi de ne j)as les sacrer. Henri s’empressa de conférer l’épiscopat à son chancelier et à son larditr ou garde-vivres Sur le refus d’Anselme, il voulut les faire sacrer par l’archevêque d’York, en même temps que (îiiillaume (lilîard, précédemment nommé à Winchester, et accepté par le clergé et le métropolitain. La cérémonie commençait, lorsque Guillaume, touché par l’amour de la justice déclara qu’il aimait mieux être dépouillé de tout que de se prêter à une telle profanation. La multitude qui remplissait l’église s’écria d’une seule voix que Guillaume avait raison, que les autres évêques n’étaient pas des évêques, mais des prévaricateurs^. Les évêques changèrent de couleur, et, tout confus, allèrent le dénoncer au roi^. Guillaume fut cité à comparaître devant lui. Dchout, au milieu des menaces et des injures, il resta inébranlable: alors il fut dépouillé de tout son avoir etexpulsé du royaume*.

rusticorum in imo looo sedebat, » lira tout h coup des ciseaux de son manteau, et coupa ies ciicveiix du roi cl des seigneurs qui i’aeeompagnaient. Son sermon à ce sujet est cité par Orderic Vit., 1. XI , p. SIG. li en voulait encore plus à la barbe qu'aux clievcux. » In barlin prolixa, « disait-il des élég.anls de son temps, « hircis assimilantur... in nulrimenio aulem eomarum mulicrum scquaces n’stiinantur. Barbas suas radcrc devilani, ne pili su.as in osculis arnicas præcisi pungant. >

‘ Larderarius. Ils s'appelaient tous deux Roger. Le lardier, nommé à Here- Tord , mourut incontinent après et Tut remplacé par Reinelm , chancelier de la reine, qui, vovaiit qu’.Xnselmc ne voulait pas le sacrer, renvoja sa crosse au roi, et mérita ainsi d’ètre chassé de la cour.

* Amore compunctus Justitiæ mox inhorruit...

* Totius mullitudinis... clamor insomiit, una voce Willelrnum recti amatorem, et cpiscopos non episcopos, sed justiliæ præcipitalores esse, eoncrepantes.

* At illi mentis suæ rancorem ex vnitus immutatione pandentes...

* lllc stat, nec avelli potest a recto, et ideo suis omnibus expoliatus.

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Anselme intercéda pour lui, mais en vain. II ne le plaignait pas, du reste, car il écrivait à une abbesse du diocèse de Guillaume : « Il est plus glorieux pour lui, devant Dieu et les gens de bien, d’etre ainsi spolié et exilé pour la justice, que d’être doté par l’iniquité de toutes les richesses de la terre. Que ses amis soient donc joyeux et fiers, puisqu’il est resté invinciblement attaché à la vérité'.» Il faisait ainsi d’avance son propre éloge, puisque bientôt il devait subir le meme sort.

A la mi-carême de l’an H03, la réponse du Pape sur le dire des évêques était arrivée. Le roi refusait, selon son habitude, d’en prendre connaissance. « Qu’ai-je affaire du Pape tt pour ce qui est à moi » Anselme de son côté ne voulait pas ouvrir les lettres sans le concours du roi, pour que celuici ne l’accusât pas de les avoir altérées. Tous deux en devinaient d’avance le contenu. La difficulté semblait inextricable. Les discussions reprenaient avec une nouvelle chaleur. On voyait pleurer jusqu’aux hauts barons, principaux conseillers du roi, à la pensée des maux de l’avenir. Les gens pieux priaient de leur mieux. Tout à coup le roi proposa à Anselme d'aller lui-même à Rome négocier en sa faveur; tout le parlement applaudit à cette idée. Anselme vit bien que c’était un détour pour le faire sortir du royaume ’.

• Gaudeant ipilur cl cxullent amici ejU3, etc. Ep. III, 70. Voy. encore l'Ep. III , lOS, à Guillaume, pour l'exliorter à persévérer dans la bonne voie. Vos scilis (pila Domiiius reprobat consilia principum ; consiiium auieni Oonüni manet in ictcriiuin.

• Quid mihi de nieis cum Papa? — Hæc si quis mihi auferre volueril, quod inimicus meus sit, oinnis qui me diligit certissime noverit. Anselme répondait : Nihil corum quæ ipsius esse srio ipsi tollo aut tollere volo. Verumtamen noverit quod nee pro redemptione capitis tnei consentiam ei de iis qux pnesens audivi in Romano concilio probiberi, nisi ab eadem sede, etc. Eadm., 65.

• L’écrivain anglican du British Crilic croit, avec raison, ce semble, que

SAINT ANSELME

Il accepta, malgré sa faiblesse et son âge (il avait alors soixante-dix ans). « Mais, leur dit-il, sachez bien que si je « puis arriver jusqu’au Pape, je ne lui conseillerai rien de « contraire à mon honneur ni à la liberté des Églises '. » Il s’embarqua le 27 avril 1103, et vint d’abord à sa chère abbaye du Bec, où il ouvrit les lettres du Pape, et y trouva, comme il s’y attendait, le désaveu foudroyant du mensonge des trois évêques et la sentence d’excommunication contre les parjures*. Les chaleurs de l’été passées, il s’achemina vers Rome, où il fut logé par Pascal, comme il l’avait été par Urbain, au palais du Latran, mais où il trouva, comme sous Urbain, ce même Guillaume Warelwasl*, qui avait été l’agent de Guillaume le Roux , et qui venait maintenant, évêque nommé d’Exeter par Henri I", plaider la cause de celui-ci. Ce Warehvast savait mêler les menaces aux arguments^, et, comme autrefois, il gagna les suffrages de plusieurs dans la cour romaine, qui disaient tout haut, après avoir écouté son plaidoyer solennel, qu’il fallait se rendre aux vœux d’un aussi grand prince que le roi d’Angleterre.

Henri craignait i’innuence croissanle d’.Xnselnie sur le rcsle de IVpiscopal, et qne celte crainte était juslillite par la noble conduite des demi évAques démissionnaires, Iteinelin et Guillaume. Il voulait donc le Taire sortir du rojaume, mais non le laisser arriver jusqu’à Rome. Cf. Epi.sl. III , 86.

* Noverilis quod ipse nildl quod vel Eeclesiarum libertati, vel meœ possit obviarc bouestati, meo faciet... consilio.

* Episcopos qui veritatem in mendacio invocarunt, ipsa veritate, quæ Dena est, in medium introducta, a B. Pétri gratia et nostra socielate excludinaus, donec Roniame Erclesiæ satisTaciant, et reatus sui pondus agnoscant.

* Notus jam Romœ. Guili. Malmesb.

* Il était d'ailleurs chargé d'une lettre très-menaçante de Henri, où il disait au Pape que Jamais, de son vivant, la dignité de la couronne d’Angleterre ne serait amoindrie ; que, s'il y consentait lui-même, les barons et le peuple ne le souffriraient pas ; qu’il ne fallait donc pas le forcer malgré lui à sorlir de l’obédience du Pape. Brompton, ap. Twysden. Hist. Anglic. script., I, p. 999.

SAINT ANSELME

Anselme ne disait rien, ni le Pape non plus. Encouragé par leur silence, Guillaume finit en s’écriant : « Quoi qu’on en « dise, je veux que tous les assistants sachent bien que mon- « seigneur le roi des Anglais ne consentira jamais à perdre « les investitures, dût-il lui en coûter son royaume. — Et « moi, » dit aussitôt le Pape, «je déclare devant Dieu que « le Pape Pascal ne permettra jamais à ton roi de les garder « impunément, dût-il lui en coûter la tète*. » Les Uoniains applaudirent à ce discours. Cependant le Pape, tout en persévérant dans son refus, répondit au roi par une lettre trèsconciliante, et l’exempta de rexcommunication personnelle qu’il avait encourue, tout en la maintenant contre les évêques investis par lui Anselme partit alors, muni de lettres ponlificales qui confirmaient tous les droits de sa suprématie. La grande comtesse Mathilde, qui l’avait chaleureusement recommandé au Pape, et qu’on retrouvait toujours lorsqu’il s’agissait de rendre service à l’Eglise, l’escorta à travers les Apennins Arrivé à Lyon vers Noël, Warelwast, qui l’avait rejoint en route, lui communiqua le message dont le roi l’avait chargé pour lui, dans le cas où le Pape n’aurait rien

i Erupit et ait... nec pro ainissione regni sui passuruin se peidere invesliluras Ecclesiarum... Si... rex luus.... scias, ecce eoram Dei dico quia nec pro redeinplionc sui cupilis eas illi aliquandu Paschalis Papa iuipune permillel liai)ere.

- Ap. Eadm., G7. 11 lui disait, entre autres arguments : Dices itaque : Mei hoc juris est. Non, utique ; non est imperatorium, non est regium, sed divinuin. Solius illius est qui dicit : Ego sum ostium. Unde pro ipso rogo te, cujus tioc muuus est, ut ipsi hoc reddas. Ipsi dimittas cujus aniori etium quœ tua sunt debcs. Nos uutem cur tuæ obniteremur voiuntati , cur obsisteremus gratiæ, uisi Dei in hujus negolii consensu sciremus voiuntati obviare, gratiam amittere... Uevoca pastorem tuum, revoca patiem luum, etc.

’ Nos, ductu gloriosæ comitissæ per Alpes euntes. Eadm., 67. Ans. Epist. IV, 442. Voy. l’Ep. IV, 37, où il la remercie de ce service et lui envoie ses Méditations.

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accordé. « Le roi , » lui dit-il , « verra très-volontiers votre « retour en Angleterre, si vous voulez vivre avec lui comme « vos prédécesseurs ont vécu avec les siens. — Est-ce là « tout? » dit Anselme. — « Je parle à un homme intelli- « gent, » reprit Guillaume. — «Je comprends, » dit Anselme '. Et aussitôt il prit le parti de rester à Lyon, où son ancien ami, rarchevêque Hugues, lui offrait de nouveau le plus honorable asile

Il y resta seize mois^. Le roi saisit aussitôt et employa à son profit tous les revenus du siège de Cantorhéry, et renouvela par écrit à Anselme la défense de rentrer dans le royaume jusqu’à ce qu’il eût promis d’observer les anciennes coutumes. Ce nouvel exil du primat fut le signal d’un nouveau débordement de maux en Angleterre. Les rapines, les sacrilèges, l’oppression des pauvres par les barons, la violation des asiles, le rapt des vierges, les mariages incestueux, et surtout le concubinat des prêtres reprirent un libre cours et désolèrent ce malheureux pays*. Les bons catholiques s’en prenaient à Anselme; des gens religieux et zélés lui écrivaient en foule pour lui reprocher d'avoir abandonné son troupeau, d’avoir lâché pied devant la parole de ce Guillaume en laissant ses brebis sous la dent des loups. On essayait de lui faire peur et honte du Jugement dernier; on lui rappelait avec ironie l’exemple d’Ambroise résistant à l’empereur Théodose ®; on cherchait à le rendre responsable

* Ncc amplius diccs? — Prudenli loquor... — Scio quid dioas et intelligo.

* Ibi ul pater et duinimia loei ab umiiibus babilua.

’ Décembre 1103 — avril 1105.

^ Damna Eedesiarum, ila ut locus corporis et saiiguinis Douiiui libcrlaleiii amitlat... Quodquc omnium primum malum est, ad dedeeus lioiicstulis iioslra', aaeerdotes uxores ducere. Eadm., Hist. iiov., I. IV, p. 79. Cf. p. 71.

‘ Pro uno verbo cujusdam VVillelmi.

' Tune forlassis fiigisse pudebit, cum videres aide tribunal Cliristi duceiiles

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de la ruine et du déshonneur de l’Église d’Angleterre qu’il sacrifiait à des riens*. Ses propres moines de Cantorbéry étaient les plus ardents à se plaindre. Aucune épreuve ne devait lui manquer, et peut-être n’en connut-il pas de plus cruelle que cette injustice des honnêtes gens.

Il lui était facile de se justifier ; il le fit avec soin et avec énergie^. « Il y a des gens, » écrivait-il à un de ses moines, « qui disent que c’est moi qui interdis les investitures au roi, que c’est moi qui laisse les églises en proie à des clercs pervers sans leur résister. Dites-leur qu’ils mentent; ce n’est pas moi qui ai inventé cette prohibition; mais j’ai entendu le Pape excommunier en plein concile ceux qui donneraient et ceux qui recevraient l’investiture; or, je ne veux pas, en communiquant avec eux, devenir excommunié moi-même; j’ai si bien résisté aux mauvais clercs que c’est pour cela que je suis exilé et dépouillé de tout » Du sein de son exil il veillait du reste avec une tendre et active sollicitude sur les intérêts de son diocèse et de ses moines, sur l’éducation des jeunes élèves du cloître, sur les pauvres qu’il avait coutume de soulager^. Il se reposait principalement pour ces soins divers sur Gondulfe de Ruchester, l’évêque le plus voisin de la métropole, et qui n’avait jamais trahi leur vieille

cliuros animarum illos fortissimos gref;is divini arides, quibus nec lupus nol'uil, net: alieujus terror in ftigam vertil. Quam bcala erit tune mcuioria... Ambrosii, etc.

' Tolius Anglorum Eeelesia; ac legis cliri.slianæ quolidiana diuiinutio et summa desiruelio... Qiiando vos, qui talibus obviare constituli eslis, pro nihilo... abeslis.

» Ep. ni, 89, 90, 91, 100, 101.

’ Die cis quia menliuntur. Ep. III, 100.

* De pauperlbus qiiod apud Cantuariam pascere debeo , rogo miiUum ne ullam palianlur innpiain. Ep. IV, .33. Voir sa correspondance très-active sur ces sujets avec le prieur Arnulfe de Cantorbérj-, et Gondulfe, lib. III et IV, passirn.

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amitié du Bec. II traçait en outre à ce fidèle ami, le seul des évêques anglais qui n'eût point failli, lu ligne où il fallait persévérer. « Que nulle menace, nulle promesse, nulle ruse ne vous arrache ni hommage, ni serment quelconque. Quand on vous y contraindra, répondez : Je suis chrétien, je suis moine, je suis évêque, et je ne veux garder ma foi que selon mon devoir. Rien de plus, rien de moins *. » Et sur lui-même il ajoutait : « Sachez- bien que j’espère et que je veux ne rien faire jamais contre mon honneur épiscopal pour rentrer en Angleterre; j’aime bien mieux rester brouillé avec les hommes que me brouiller avec Dieu en me raccommodant avec eux »

D’un autre côté, on pressait aussi Henri de fléchir et de rétablir l’ordre en rappelant Anselme. La reine Mathilde, cette princesse pieuse et très-instruite que le peuple appelait la bonne reine^, se montra pleine de zèle pour amener un rapprochement. Elle aimait tendrement Anselme, qui l’avait mariée et couronnée ; elle admirait cet athlète de Dieu, ce vainqueur de la nature Naguère elle avait tremblé pour sa vie, en le voyant s’épuiser par des jeûnes quotidiens ®. « Il vous faut manger et boire, » lui écrivait-elle à ce sujet, « parce

> lla'c sU vestra responslo : Cliristianus sum, monaclius sum, epist-opus sum ; et ideo omnibus volo fldem scrvarc scrundimi quod uniouique dcbco... Ilis verbis nec addatis quidquam, nec minualis. Ep. lit, 92.

* Hoc aulem scitote... contra cpiscopalcin bonestatem... Malo hominibus non concordare quain, illis concordando, a Deo discordare.

■■ Guill. Gcinmetic., Vlll , 10 ; Guill. Malinesb., de Gest. reg., 1. I ; Selden, not. in Ans., 52 C.

* Mold the god queen. Rob. of Gloeesler, Rob. of Rrunne, ap. Thierry.

® Tanto patri cujus sum beneficiis obligata ; lam forli Dei atldetæ et bumanæ naluræ victori. Ep. III, 55.

® lidd. Elle voyait avec peine sa voix s’aiTaiblir : vox spirilualium ædificatrix rauceseat et quæ canorum et dulce Dci verbum, etc. Ou ne pouvait déjà plus l’entendre de loin quand il prêchait.

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que VOUS avez encore un grand chemin à faire, une grande moisson à rentrer dans les greniers du Seigneur, et très-peu d’ouvriers pour vous aider. Souvenez-vous que vous tenez la place de Jean, l’apôtre chéri du Seigneur, qui dut lui survivre pour prendre soin de la Vierge Mère. Vous avez à prendre soin de notre Mère l’Église, où périclitent chaque jour les frères et les sœurs du Christ, qu’il a rachetés de son sang et qu’il vous a confiés » Ce n’était pas par des complaisances serviles qu’Anselme avait ainsi gagné son cœur; il répondait à ses lettres caressantes j»ar des exhortations où le devoir de la royauté était clairement exposé. « Vous êtes reine, non par moi, mais par le Christ. Voulez-vous le remercier dignement de ce don? Alors considérez quelle est cette reine qu’il s’est choisie dans ce monde pour épouse, et qu’il a aimée jusqu’à donner sa vie pour elle. Voyez-la, exilée, voyageuse et presque veuve : comme elle soupire, avec scs enfants légitimes, après le retour de son époux, qui reviendra un jour de son lointain royaume, et qui rendra à chacun le bien et le mal qui aura été fait à sa bien-aimée ! Qui l’aura honorée sera honoré avec elle, et qui l’aura foulée aux pieds sera foulé aux pieds loin d’elle; qui l’aura exaltée sera exalté avec les anges, et qui l'aura opprimée sera opprimé avec les démons »

Pénétrée de ces enseignements, Mathilde ne se consolait pas de l’exil d’Anselme; elle écrivait au Pape pour le supplier de rendre à l’Angleterre son père et son consolateur’;

' Conicdcnduin est vobis et bibendum, quoniam... grandis messie seminanda, sareuianda ac meicnda in iiorreo... De quo quotidie periciitabuntur fratres et sorures Clirisli. ibid.

* Qui banc iionorant cum ilia honorabuntur ; qui banc conculcanl... qui banc depriuiunt, cum dæiiionibus deprimentur. Ep. III, 57.

> Ep. 111, 99.

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elle écrivait surtout à Anselme, avec toute l’effusion et la simplicité d’une tendre fille. «Mon bon seigneur, mon pieux père, laisse-toi donc fléchir; fais ployer ce cœur que j’ose appeler un cœur de fer; viens visiter ton peuple, et, entre tous, ta servante, qui soupire après toi. J’ai trouvé un moyen par lequel ni tes droits de pasteur suprême, ni ceux de la majesté royale ne seront sacrifiés. Quand même ils ne pourraient s’accorder, qu’il vienne du moins, ce père à sa fille, ce maître à sa servante, et qu’il lui apprenne ce qu’elle doit faire. Oui, viens avant que je meure! Ce que je vais dire est bien mal; mais vraiment si je meurs sans te voir, je sens que même dans le ciel je serai sans joie. C’est toi qui es ma joie, mon espérance, mon refuge. Mon âme, sans toi, est une terre sans eau; c’est pourquoi j’étends vers toi mes mains suppliantes, pour que tu daignes la ranimer par la douce rosée de ton cœur ‘ . »

La réponse d’Anselme, quoique négative procura la plus vive joie à la reine. « Vos paroles, » lui écrivit-elle, « ont chassé le nuage de tristesse qui m’entourait, comme les rayons du matin chassent la nuit. Je baise cette lettre de mon père, je la serre autant que je puis contre mon cœur; je relis et je médite sans cesse cette chère écriture qui me parle en secret et qui promet le retour du père à la fille, du seigneur à la servante, du berger à la brebis » Le pontife septuagé-

i Yeni, domine, et visita servam tiiani ; veni... lacrymas absferge... Flecle, bone domine, pie pater... et ferreum pace tua dixerim pedus emolli... Inveni viam qua nec tu pastor... nec regiæ majestalis jura solvanlur... Veniat ad flliam pater, ad ancillam dominus... Improbe loquar : timeo ne mihi etiain in ilia terra viventium et lætantium omnis exultandi præcidatur occasio. Ep. III, 93.

* Je pense que cette réponse est l’épître 107 du I. III.

^ Tristitiæ nebulis expulsis... lanquam novœ lucis radius Chartulam... loco

patris amplector, sinu foveo, cordi quoad possum propius admoveo. Ea nam-

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naire recevait aussi des lettres du roi, mais d’une teneur moins tendre, et qui n’obtinrent que la réponse suivante: « Votre Altesse m’envoie son amitié, et me dit que, si je voulais être avec vous comme Lanfranc était avec votre père, vous m’auriez plus volontiers que tout autre mortel dans votre royaume. Pour ce qui est de votre amitié, je vous en rends grâce; pour ce qui est de votre père et de Lanfranc, je réponds que ni dans mon baptême, ni dans aucune de mes ordinations, je n’ai promis d’obéir aux lois de Lanfranc ou de votre père, mais bien à la loi de Dieu et des sacrements que j’ai reçus. Moi aussi j’aimerais mieux vous servir qu’aucun autre prince mortel, mais à aucun prix je ne veux renier la loi de Dieu. Et de plus je n’ose ni ne dois vous taire que Dieu vous demandera compte, non-seulement de la royauté, mais encore de la primatic d’.\ngleterre. Ce double fardeau vous écrasera. 11 n’y a pas d’homme au monde à qui il convienne plus qu’à un roi d’obéir à la loi de Dieu, car il n’y en a pas qui coure plus de danger à s’y dérober. Ce n’est pas moi, c’est l’Ecriture sainte qui dit: Patentes patenter tormenta patientiir, et fartiaribiis fartiar instat a uciatus. Je ne vois dans votre lettre qu’une temporisation qui ne convient ni à votre âme, ni à l’Église de Dieu. Si vous différez encore, moi, qui défends non ma cause, mais celle que Dieu m’a confiée, je n’oserai plus différer d’en appeler à Dieu. Ne me forcez pas à dire, malgré moi, à Dieu : Lève-toi, et juge ta cause ‘. »

<HU! froiuenler seerc( 0 (nie coinulcns, s^pondet (lliæ redllum patris, aiirillæ dumiiii, ovi pa:<turU. Ep. III, 06. Elle ajoute que son mari est moins irrita qu'on ne le dit, et qu’on fera de sou mieux pour l’adoucir encore. Anselme lui répond que Dieu ne rend pas la femme responsable des iniquités de son mari. Ep. 111, 07. Voy. encore des lettres également tendres de la reine. Ep. 111 , 119; IV, 7 4, 76.

* De amicitia et de bona voluntato gratias ago... Respondeo quocEneque in

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C’était la première fois que le patient Anselme parlait ainsi. On était en avril H05. Le Pape n’avait encore rien fait que d’excommunier le comte de Meulan, principal ministre du roi'. Anselme vit bien qu’il n’avait pas à espérer des mesures plus vigoureuses de ce côté Les rois de France, Philippe et Louis, l’archevêque de Reims, Manasses, l’invitaient de la façon la plus affeclueuse à venir en France®. Il partit de Lyon pour se rendre à Reims. Arrivé à la Charitésur-Loire, il apprit la maladie grave d’Adèle, comtesse de Blois^, sœur du roi Henri, qui l’avait toujours secouru pendant son exil. Il crut devoir se détourner pour 1a consoler, et la trouva presque guérie; il ne lui dissimula pas que son projet était d’excommunier le roi son frère. Le bruit de ce projet se répandit bientôt, et réjouit beaucoup les nombreux ennemis de Henri qui était justement alors occupé à con-

haptismo, neque in aliqua ordinatione mea promisi me servaturum legem vel consuetudincm palris vestri vel Lanfranci, sed legem Del et omnium ordinum quos suscepi... N'ulli homini magis etpedil quam régi se subdere legi Dei, el nullus periculosius se sublraliit a loge cjus... Exurge, Deus, judica causam tuam. Ep. III , 95. Les lois de Lanfranc! c’est ainsi qu'on dit de nos jours . les doctrines de Bossuet. Comme on le voit, les ennemis de l’Église ne changent guère de système : les conquérants normands cherchaient , comme les légistes gallicans, à s’armer de l’autorité individuelle d’un docteur contre l'autorité générale et perpétuelle du chef de l’Église. Anselme ne s’y trompait pas, et les vrais pontifes ne s’y tromperont jamais.

’ .Au concile de Latran. Voy. sa lettre à Anselme du 2G mars.

* Eadm., 70.

’ Ibid. Epist. IV, 50, 51.

* Cette pieuse princesse, fille du Conquérant et tige de la célèbre race des comtes de Cliampagne, se fit plus tard religieuse à Mareigny, que saint Huguc de Cluny avait fondé pour y recevoir les femmes de la haute noblesse.

° Jam enim in multis iocis per Angliam , Franciam et Normanniam fam vulgaverat regem proxime exeommunieandum, et ideirco ei utpole potestali non adeo amalæ mulla rnala struebantur, quæ illi a tanto viro exeomtnunicato facilins inferenda putobantur. Eadm. ,71.

SAINT ANSELME

quérir la Normandie sur son frère aîné, Robert. Les rois de France surtout n’eussent pas manqué de profiter de cette occasion d’affaiblissement pour leur redoutable rival. Henri fut alarmé, et demanda à sa sœur de servir de médiatrice. Une entrevue eut lieu à l’Aigle le 22 juillet 1 lOo. Le roi se montra plein de prévenance et d’humilité envers Anselme'; il convint de rendre à l’archevêque ses bonnes grâces et les revenus du siège primatial; mais Anselme ne voulut pas rentrer en Angleterre avant qu’une dernière ambassade eût été, de part et d’autre, à Rome, pour y obtenir le règlement définitif des points en litige.

Il y eut encore bien des retards causés par la mauvaise foi de Henri, qui, rassuré par cette réconciliation publique avec Anselme, ne craignait plus l’excommunication, et comptait réduire l’archevêque à communiquer avec les évêques qui avaient reçu l’investiture royale^. En outre, il lui fallait de l’argent pour sa guerre en Normandie; il eut recours aux extorsions habituelles à sa race pour s’en procurer. Après avoir arraché au peuple, par les moyens les plus cruels, tout ce qu’il pouvait en tirer, il s’avisa de transformer en ressource de fiscalité le canon du dernier concile de Londres, promulgué par Anselme contre l’incontinence des prêtres. Il frappa de grosses amendes tous les prêtres qui avaient repris leurs concubines en l’absence d’Anselme. Les innocents furents bientôt confondus avec les coupables; on finit par taxer tous les curés, et par emprisonner et torturer ceux qui ne payaient point. Cela faisait grande pitié à voir*. Deux cents

> Quolieiis erat aliquid inler illos agendum, semper ipsum ire ad Anselmnni.

* Eadmer, p. 72 , rapporte ia lettre par laquelle Henri cherche à faire excuser ses délais, et les réclamations énergiques d'Anselme tant auprès du roi que du comte de Meulan.

’ Erat ergo miscriam videre.

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prêtres, en aube et en étole , allèrent pieds nus implorer la miséricorde du roi; mais il les fit chasser de sa présence.

Le mal en vint au point que les évêques eux-mêmes, eux qui avaient toujours livré la liberté de l’Église au roi, ne trouvèrent plus d’autre ressource que dans Anselme ‘ . Après avoir subi tous les genres d’épreuves, il lui était réservé de connaître tous les genres de réparations. Six évêques, parmi lesquels ces trois prévaricateurs qui avaient si odieusement falsifié le résultat de leur ambassade à Rome, lui écrivirent pour implorer son secours. «Il n’y a plus de paix pour nous. . . Lève-toi comme le vieux Matthathias... Tes enfants combattront avec toi. Nous sommes prêts, non-seulement à te suivre, mais à te précéder si tu le commandes. . . Maintenant, dans cette cause, nous ne consultons que les intérêts de Dieu, et non les nôtres^. » Anselme leur répondit ; « Je vous plains de vos souffrances, et je vous félicite de la constance épiscopale que vous me promettez. Vous voyez enfin à quoi vous a réduits votre patience, pour ne rien dire de plus®. Mais je ne puis encore vous rejoindre jusqu’au retour des envoyés à Rome, car le roi ne veut pas de moi en Angleterre, si ce n’est comme violateur des décrets apostoliques. » Il écrivit cependant à Henri pour lui représenter qu’il était inouï qu’un prince voulût prendre sur lui le droit des évêques, en punissant par des peines temporelles les crimes des prêtres contre les lois de l’Église; que la connaissance de cette cause lui

> Ipsi epiacopi qui semper libertatem Ecclesiæ et Anselmum... cum principe deprimere nisi eunt... Eadm., 73.

' .Sustinuimua pacem, et ipaa ionge recessit... Exurge ut oiim senex ilie Matthathiaa... Noa enim Jam in bac cauaa non quœ noatra, aed quœ Dei aunt, quœrimua. Ep. III , 121.

* Bonum eat et gratum mihi quia tandem cognoscitia ad quld voa perduxit, ut mitiua dicam, veatra patientia. Ep. III , 122.

tSuTRt. viil. — Saiote Élisabeth, il. 28

48i SAINT ANSELME,

appartenait principalement ; qu’il ne suffisait pas de lui avoir rendu ses revenus, parce qu’il se regardait bien plus comme évêque par sa juridiction spirituelle que par ses possessions territoriales'. Henri lui promit satisfaction, tout en prétendant qu’il n’avait agi de la sorte que dans l’intérêt d’Anselme lui-même.

Les envoyés de Rome revinrent enfin au printemps de 1 1 06 . C’étaient toujours Guillaume de Warelwast pour le roi , et pour Anselme le même Baudouin, qui étaient allés débattre ce procès entre la royauté et la liberté de l’Église *. Ils apportaient le jugement du Pape adressé à Anselme. Pascal disait qu’il voulait répondre à la soumission du roi d’Angleterre par sa condescendance. « Celui qui tend la main à un homme couché ne peut le soulever qu’en s’inclinant; mais, quelque bas qu’il s’incline, il ne perd pas pour cela sa droiture naturelle » Tout en maintenant la prohibition des investitures, il permettait à Anselme d’absoudre et d’ordonner ceux qui feraient hommage au roi, jusqu’à ce que l’archevêque eût pu lui persuader de renoncer à cette prétention *. Anselme, qui ne demandait qu’à obéir, mais à obéir au droit, ne voulut pas résister à celte concession provisoire, quoique cette formalité eût été interdite, en même temps que l’investiture, aux conciles de Clermont et de Rome par Urbain II \ Le roi

> Quod hacfenus inauditum cl inusitatum est in Ecclesia Dei de ullo rege et de aliquo principe... Plus sum episcopus spiritali cura quam lerrena possessione. Ep. 111, 109.

« Pro causa quæ inter regem Anglorum et me , imo inter ilium et libertalem Ecclesiw, pro qua sum exul... et spolialus. Ep. IV, 48.

• Qui enim stans jacenli ad sublevandum manum porrigit, nunquam jacenlem criget nisi et ipse curvetur... statum lamen rectitudinis non amitUt.

• Donec per omnipolentis gratiam ad lioc omitlendum cor reglum tuœ pr«dicationis imbribus mollialur. Celle letire est du 23 mars 1100.

• Le roi tenait surtout à l’hommage. Yoyei la lettre d'Anselme à Hugues de Lyon, Ep. 111 , 123, sur ce sujet, et la réponse de Hugues.

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alla le trouver au Bec : ils y fêtèrent ensemble l’Âssomption et y scellèrent leur réconciliation.

Le roi renonça à sa taxe arbitraire sur les curés, aux revenus des églises vacantes, au cens que Guillaume le Roux avait imposé à toutes les autres. Anselme retourna ensuite en Angleterre, après un second exil de plus de trois années.

11 fut reçu au milieu des transports de la joie générale : la reine Mathilde, qui voyait enfin ses vœux exaucés, allait au-devant de lui et lui préparait ses logements. Les agents du fisc disparurent aussitôt des églises et des monastères. Henri était resté en Normandie; il y gagna peu après la victoire éclatante de Tinchebray, qui le rendit maître du duché et de la personne de son frère. La voix publique attribua cette victoire à sa réconciliation avec le primat *. Au concile de Londres (1" août 1107), le traité fut solcnneHement débattu entre le roi, les évêques, les abbés et les barons. Il y avait encore bien des gens qui poussaient le roi à donner les investitures comme son père et son frère l'avaient toujours fait ; mais les dispositions de ses principaux ministres avaient subi un heureux changement. Warelwast lui-même était revenu de son dernier voyage à Rome tout dévoué à la liberté de l’Église*; le comte de Meulan, utilement humilié par son excommunication, et éclairé par les remontrances vigoureuses d’Yves de Chartres’, s’était rapproché du Pape et

* Igilur ob pacem quam rex fecerat cum Anselme bac Victoria eum potituni multi teslati sunt. Eadm., 76. Robert ne valait guère mieux que Henri en ce qui touchait aux droits de l'Église, à en juger par les plaintes d’Yves de Chartres contre lui.

• Erat enim tune jam ad libertatem Ecclesiæ Dei cor habens. Eadm., 75.

> lilius es liber qui pro te servum se Tecit, ut libertas tua nihil se debere intelligat alicui , qui divinam ofTcndat majestatem et Ecclesiæ minuat libertatem... Non enim ad hoc instituuntur reges ut leges frangant. S. Ivon., Epist. 154, ed. Juret.

SAINT ANSELME

d’Anselme, et avait obtenu de rentrer dans la communion des fidèles, à condition qu’il porterait le roi à obéir au Pape Il tint parole , et se montra depuis , dans le conseil du roi, le zélé défenseur des libertés ecclésiastiques Déterminé par ses avis et ceux de Raoul de Rivers le roi proclama, devant Anselme et le peuple transporté de joie^, qu’à l’avenir personne en Angleterre ne recevrait l’investiture d’un évêché ou d’une abbaye, par la crosse et l’anneau, de la main du roi ou de quelque laïque que ce fût et Anselme déclara de son côté qu’on ne refuserait la consécration à aucun prélat pour avoir fait hommage au roi ®, comme il l’avait fait lui-même à Guillaume. Le roi pourvut ensuite, et d’après ces règlements, en prenant l’avis d’Anselme et des barons, aux églises d’Angleterre qui étaient presque toutes vacantes, et à plusieurs de celles de Normandie. Anselme sacra cinq évêques en un jour, et parmi eux Guillaume de Winchester et Reinelm de Héreford, qui avaient subi, comme lui et à cause de lui, la disgrâce et l’exil, pour avoir résisté aux volontés injustes du roi

‘ Ep. ni, 110; IV, 73.

* Eadin., 78. Vers cette même époque il introduisit à Meutan des moines du Bec. Maliili., Ann., 1. 70, c. 9.

* De Redueris? Anseime, dans ia lettre à Pascal, leur rend à tous deux le même témoignage.

* Astante muititudine. Eadm., 76. Petr. Bies. in contin. Ingulphi, p. 126. ‘ Ut ab eo tempore in reliquum nunquam per dationem bacuii pastoralis

vei annuli quisquam episcopatus vei abbatia per regem vel quamiibet lalcam manum investiretur in Anglia. Eadm., 76.

° On voit par plusieurs exemples (Eadm., 79), que les nouveaux évêques prêtaient hommage au primat comme au roi.

'' Vovczplus haut, p. 421 et note 1.

Ainsi donc le vieux moine avait vaincu. La vieille brebis, comme il le disait de lui-même \ avait fini par l’emporter sur les taureaux indomptés qui étaient attelés avec lui à la charrue du gouvernement de l’Angleterre. Le roi Roux et le roi Beau-Clerc avaient en vain dressé contre lui toutes les batteries de la violence et de la politique. Le vieux moine, sans reculer d’un pas, avait survécu à l’un et amené l’autre à composition. Belliqueux barons, clercs rusés, plaideurs infatigables , évêques serviles et prévaricateurs , tous avaient échoué, comme les rois dont ils étaient les instruments. Il avait fallu finir par rendre les armes de Guillaume le Conquérant au moine étranger qui, jeune encore, imposait au Conquérant par sa seule présence *.

Quatorze années de luttes, de persécutions, d’exil, de spoliations, d’intrigues, de mensonges, de bassesses et de cruautés ne l’avaient pas épuisé; peu soutenu à Rome, trahi par ses collègues dans l’épiscopat , et sans qu’une seule épée eût été tirée pour sa défense, il avait tout enduré et tout bravé pour une question de forme que la sagesse moderne a regardée comme une puérilité inintelligible. Au der-

* Voyez plus haut, ch. ii.

* Rex ipse... quamvis cunctis fere videretur rigidus ac formidahilis, Au* selmo tamen ita erat inclinis et affabilis ut ipso præsenlc omnino quani esse solebat stupentibus aliis ûeret alius. Eadm., p. 11.

nier jour de la bataille , il disait encore, tout comme au premier choc : « J’aime mieux mourir, et, tant que je Tivrai, croupir dans l’exil et la misère, que de voir violer l’honneur de l’Église de Dieu à cause de moi ou à mon instar*. » La victoire arriva enfin, comme c’était justice; non pas complète, mais du moins éclatante , considérable ^ et populaire.

Le fait seul d’une pareille lutte et sa durée étaient pour l’Égl ise la plus heureuse des victoires. Elle triomphait, non pas seulement parce que ce traité de Londres était le premier exemple d’une concession faite par un adversaire vaincu depuis que saint Grégoire VII eut commencé la guerre; non pas seulement parce que le plus puissant des rois de l’Europe abandonnait les symboles usurpés ailleurs par l’empereur d’Allemagne ; non pas seulement parce que les évêques prévaricateurs étaient réduits à implorer l’absolution, et les évêques fidèles admis à recevoir la consécration , l’une et l’autre des mains du champion fidèle de Dieu ; elle triomphait surtout par la leçon que donnaient au monde contemporain et que léguaient à la postérité catholique l’héroïque patience, l’inflexible douceur et l’indomptable énergie de ce moine italien , qui , abbé en Normandie et archevêque ën Angleterre, avait rempli tout l’Occident de sa gloire et de son courage.

* Malo mori, et, quandiu virain, omni penuria in exilio gravari, quam ut rideam honeatatem Ecclesiœ Del, causa mei aut meo exemple, ullo modo vlolari. Recommandation donnée à son agent à Rome, en 1 106. Ep. IV, 48.

' Telle était du moins l’opinion d’Eadmer, esprit très-peu porté à la concession (victoriam de libertale Ecclesiœ, pro qua diu laboraverat, Anselmus adeptus est. P. 25), et du cardinal Hugues de Ljon, le plus zélé champion de l’Eglise et l’instrument dévoué de saint Grégoire VII : Comperio quod illud propter quod assequenduni tantopere hactenus laborastis... per Bel gratiam jam tandem ex magna parte assecuti estis. Ad Ans. Ep. III, 124. 'Il Icsupplie de ne pas tenir ferme sur la quesUon de l’hommage.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENtTES DANS CB VOLDME.

(Suite.)

CH.-tPiTRE XXV. Comment la chère Sainte refusa de retourner dans le royaume de son père, afin d’entrer plus sûrement dans le royaume des deux. . . 1

— XXVI. Comment la chère Sainte distribua toute sa dot

aux pauvres 6

— XXVII. Comment la chère Sainte apprenait de maître

Conrad à briser en tout sa volonté 13

— XXVIII. Comment le Seigneur fit éclater sa puissance et

sa miséricorde par l’entremise de la chère sainte Élisabeth ; et de la vertu merveilleuse de ses prières 31

— XXIX. Comment la chère sainte Élisabeth, étant âgée

de vingt-quatre ans, fut conviée aux noces

éternelles 56

Œuvri, VIII. — Sainte Élisabeth. 11 . 29

TABLE DES MATIÈRES

VII. Actes émanés du Saint-Siège relativement à la Canonisation

de sainte Élisabeth 237

N° 1. Réponse du pape Grégoire IX à la première

lettre de maître Conrad de Marbourg. ... ib.

N® 2. Supplément à la lettre précédente 239

N® 3. Lettre du pape pour ordonner un second

examen 240

N® 4. Bulle de canonisation 241

N® 5. Lettre du pape à la reine de Castille Béatrice, fille de Philippe, roi des Romains, et femme de saint Ferdinand 246

N® 6. Lettre du pape Innocent IV, pour autoriser la seconde translation des reliques de sainte Élisabeth 231

MIL Liturgie de sainte Élisabeth 233

1® Officium sanctæ Elysabeth. (Bréviaire de Verdun.). 235

2® Hymne. (Bréviaire de Würtzbourg.) 268

3® Hymne. (Antiphonaire du quinzième siècle.). ... 271

4° Office de sainte Élisabeth. (Bréviaire mozarabe.). . 281 5® Messe de sainte Élisabeth. (Missel des Prémontrés.). 290 6° Office de sainte Élisabeth. (Bréviaire dominicain.). 292

7® De sancta Elysabeth vidua , prosa 293

8® Prose de sainte Élisabeth. (Missel franciscain.). . . 298 9® Litanies de sainte Élisabeth 299

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