CHKGOIRE EVESQUE, SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU
.4 tous ai'chcvesgues, evestjues, abbez, prieurs, archidiacres, prestres, doyens et autres preslats de l'Eylise, d qui ces lettres parviendront, salut.
« I..a majesté infinie du Fils de Dieu, Jésus-Christ, le « doux Sauveur et Rédempteur de nos âmes, considérant « du plus haut des deux la nobles.se et l’excellence de nostre « condition altérée et corrompue par le péché de nostre pre- « mier pere, puis {wr un vaste concours de misères, de vices « et de crimes, touché de piété pour sa pl us chere créature,
' Ipsum invitans in propria mciisa, quod rarum oM, slutuit rolialeraiom. lolaiii cju8 socictaiem laulissime procurans. Ibid.
* Pauperum, in curia laborantum. Ibid.
’ Benedicens ci, et deosculaus cum uberriniis lacrjniia valcfecit. Tlieod.
* L’originai ge trouve à l’Appendice n° vin. La traduction que noue ins^rona ici, avec queiquea correctiong, egt celie donnée par le P. Apollinaire dana son bistoire, p. 519.
Db SAINTE ÉLISABETH DE HONGRIE. 105
« prist resolution de lui faire ressentir les traits de sa toute- « puissante miséricorde, de délivrer les hommes assis dans M l’ombre de la mort, et de rappeler les pauvres exilés dans « la patrie de la bienheureuse liberté, jugeant tres-raison- « nable par sa divine et infinie sagesse que, comme par bien- « séance il appartient à l’ouvrier qui a commencé quelque « chef-d’œuvre de le perfectionner, et si par malheur il « vient à décheoir et perdre de son lustre, de le reparer et « rétablir en sa première forme; ainsi qu’à lui seul couve- « noit privativement à tout autre de racheter et de renouve- « 1er sa créature decheuë de son ancienne dignité.
« A ces desseins il entre dans les flancs étroits de la très- « sainte Vierge (si pourtant on peut nommer étroit ce qui a « eu assez d’amplitude pour contenir ccluy qui est infmy), « de son tbrosne donc céleste il entre et se cache dans le « palais virginal de sa mere tres-sainte, s’y couvre des foi- « blesses de nostre nature, se rend visible d’invisible qu’il « estoit, et par l’adorable mystère de son Incarnation abbat « et surmonte le prince des ténèbres, triomphe de sa malice « par la glorieuse rédemption de sa nature humaine, en tra- « çant à ses fideles, par ses divines instructions, une route « certaine pour assurer le retour dans la patrie.
« La bienheureusé et gracieuse Élisabeth, de naissance « royale, et, par alliance, duchesse de Thuringe, considé- « rant avec maturité, et comprenant sagement cette admi- « rable (Economie de nostre salut, a courageusement entre- « pris de suivre les sacrées traces du Sauveur, et de travail- « 1er de toutes ses forces à la pratique de la vertu ; et, afin « de se rendre digne d’estre inondée de l’eternelle clarté, a depuis le lever de sa vie jusqu’à son coucher, elle n’a « jamais cessé de se delecter dans les embrassemens de « l’amour céleste, et d’une ferveur toute naturelle, elle em-
HISTOIRE
loe
(( ploya toutes les puissances de son cœur à aimer unique- « ment et souverainement Jésus-Christ, nostre Sauveur, « qui, estant vray Dieu et vray Fils eternel de Dieu, s’est « fait Fils de l’Homme, et Fils de la tres-sainle Vierge, « royne des Anges et des hommes : amour tres-pur et tres- « fervent, qui l’a rendue digne de gouster à longs traits les O douceurs celestes, et de posséder les faveurs divines qui se U communiquent aux nopces de cet Agneau adorable.
(( Puis estant illuminée de ces mesmes clartez, et se monsa trant vraye fille de l’Evangile, regardant en la personne « de son prochain ce divin Jésus, objet unique de ses affec- « tions, elle l’a aimé d’une charité si admirable, que toutes « ses delices estoient de se voir environnée de pauvres, de « vivre et converser avec eux ; elle cherissoit davantage « ceux que la misere et les puantes maladies rendoient les U plus horribles , et dont l’approche eust fait horreur et a donné la fuite aux cœurs les plus forts du monde : elle tt leur distribuoit si charitablement ses biens, qu’elle' s’est « rendue pauvre et indigente pour les faire abondamment U pourvoir de tout ce qui leur estoit nécessaire. Elle estoit « encore enfant et avoit besoin pour son jeune aage de gouu vernante, et desja elle estoit la bonne mere, la tutrice et la « protectrice des pauvres, et son cœiA resloit plein de ten- « dresse pour leurs miseres.
« Ayant appris que le Juge universel devoit surtout faire « mention en sa derniere sentence des services qu’on luy U rendoit, et que l’entrée de la gloire estoit aucunement à la U disposition des pauvres, elle conçut une telle estime de « leur condition, et entreprit avec tant d’assiduité de se con- « cilier l'affection et la faveur de ceux que l’esprit ordinaire a des personnes de sa condition méprise et a peine de sup- « porter, que, non contente de leur faire l’aumosne de ses
DE SAINTE Elisabeth de Hongrie. io7
« abondantes richesses, de ^ider ses greniers, ses coffres et « sa bourse pour les secourir, renonçant de plus aux délices « qui estoient préparées pour sa bouche, elle maceroit rigou- « reusement son tendre corps par jeusnes et par la douleur « de la faim pour leur bien faire, gardoit une parsimonie « perj)étuelle pour les rassasier, et pratiquoit une austérité « qui n’avoit point de trefves pour les mettre à leur aise : « vertu d’autant plus loüable et de plus grand mérité que « c’estoit de sa pure charité et de l’abondance de sa propre « dévotion, sans y eslre contrainte ni obligée de personne.
« Oue voulez-vous que je vous dise davantage? Cette « noble princesse renonçant à tous les droits que la nature « et sa naissance luy donnoient, et plongeant tous ses désirs « dans l’unique volonté .de plaire et de servir Dieu, dès le « vivant du prince son mary, par sa permission et lui contt servant les droits qui lui appartenoient, elle promit et « garda une tres-Gdelle obéissance à son confesseur. Mais, « apres le decez de son tres-honoré époux, estimant la sainte tt vie que jusques alors elle avoit menée trop imparfaite, elle tt prit le saint habit de religion, et vescut le reste de ses « jours en tres-parfaite religieuse, honorant par son estât et tt ses exercices continuels les sacrés et adorables mystères de « la mort et passion douloureuse de nostre Sauveur. O « femme bienheureuse ! ô dame admirable ! ô douce Eli- « sabeth ! tres-justeinent ce beau nom vous convenoit, qui « signiûe satiété et assouvissement de Dieu, puisque vous « avez si charitablement sustenté les entrailles des pauvres M faméliques qui sont les images et les lieutenans de Dieu, « voire qui sont les membres tres-chers de son divin Fils. « Vous avez mérité tres-justemenl d’eslre repuë du pain des « Anges, puisque vous>avez donné avec tant de miséricorde « le vostre aux Anges et messagers terrestres du Roy des
HISTOIRE
« deux. O benoisle et tres-noble veufve, plus fécondé en « vertu que durant voslre honorable mariage vous ne l’avez « esté en enfans, qui, cherchant dans la vertu ce que la « nature semble denier aux femmes, estes devenüe une ma- « gnifique guerriere contre les ennemis de noslre salut : vous « les avez vaincus avec le bouclier de la foy, comme parle « l’Apostre, la cuirasse de la justice, l’espée de l’esprit et de « la ferveur, le casque de salut et la lance de perseverance.
« Aussi s’est-elle rendue aimable à son époux immortel, « liée continuellement avec la roync des vierges par la cor- « diale afTeclion qu’elle avoit à son service, et j)ar l’alliance « d’une tres-parfaitc conformité, abaissant à son exemple « son Altesse aux exercices d’une très-humble servante : « elle a ainsi représenté sa Ijonne patronne Elisabeth, dont « elle portoit le nom, et le vénérable Zacharie •, marchant « simplement et sans reproche dans la voye des commande- « mens de Dieu, conservant par aOection la grâce de Dieu « dans rinterieur de son âme ; l’enfantant et la produisant « à l’extérieur par les saintes actions et continuelles bonnes « œuvres, cl la fomentant et nourrissant par l’accroissement « continuel des vertus, elle a mérité à la fin de ses jours « d’estre receùe amoureusement par celui auquel seul nous « devons mettre toute nostre espérance, qui se réserve comme « un filtre singulier le pouvoir et la charge d’exalter les in- « nocens et les humbles, et qui l’a délivrée des liens de la « mort pour l’asseoir sur le throsne éclatant de l’inacces- « sible lumière. Mais tandis qu'au sein des beautés et des « richesses de l’empire éternel, triomphante en la conipa- « gnie des Saints et des Anges, son esprit jouit de la face de « Dieu, et resplendit avec éclat dans l’abyme de la gloire « supresme, sa charité l’a fait sortir comme hors de ce « throsne pour nous eclairer nous autres qui vivons dans les
« tenebres de la terre, et nous consoler par un grand nom- « bre de miracles, en vertu desquels les fidelles catholiques « s’enracinent fortement et croissent glorieusement en la « foy, en l’espérance et en la charité, les infidelles sont illu- « minez et informez de la véritable voye de salut, et les he- « retiques endurcis demeurent la face couverte de honte et « de confusion.
tt Car les ennemis de l’Église voyent devant leurs yeux, « sans pouvoir apporter aucune résistance, que par les mé- « rites de celle qui durant la prison de celle vie estoit ama- « trice de la pauvreté, pleine de douceur et de miséricorde, « qui pleuroit abondamment, non tant ses pechez propres « que par une tres-grande charité ceux des autres, qui avoit « faim (le la justice, menoit une vie tres-pure et tres-innott cente,'et (jui dans les persécutions continuelles et les opci probres dont elle a esté battue et attaquée a conservé une « ame nette et un cœur calme et pacifique, ils voient que, « par l’invocation de celte fîdelle espouse de Jesus-Christ, « la vie est divinement renduë aux morts, la lumière aux « aveugles, l’ouïe aux sourds, la parole aux muets et le « marcher aux hoiteux. Ainsi les misérables hérétiques « pleins de rage et d’çnvie, malgré leur fureur, et leur poi- « son dont ils prétendaient infecter toute l’Allemagne, sont « contraints de voir en cette mesme contrée la religion qu’ils « vouloient etoufîer, s’élancer glorieusement et avec une joye <( inénarrable, triompher de leur malice et de leur impiété.
« Ces merveilles nous ayant esté attestées par des preuves « qui ne reçoivent point de contradiction, de l’avis de nos « frères les venerables Patriarches, Archeves(pies et Evesques tt et tous les autres Prélats qui se sont rencontrez en nostre « cour, selon le devoir de nostre charge, qui nous oblige de « veiller diligemment à ce qui tourne et contribué à l’anor-
HISTOIRE
« mentalion de la gloire de Nostre-Seigneur, nous l’avons « insérée au Catalogue des Saints, vous enjoignant estroite- « ment de faire solennellement celebrer sa Teste le treizième « jour des calendes du mois de décembre, qui est celui où, « ayant brisé les liens de la mort, elle est accourue à la fon- « taine de la supresme volupté : afin que par sa pieuse in- « terccssion nous puissions obtenir ce qu’elle a déjà obtenu « du Christ, et dont elle se glorifie de jouir éternellement. « En outre, afin d’user du pouvoir qui nous est donné d’en « haut pour faire gouster à l’universalité des fidelles ces dé- « lices de la cour invisible, et afin d’exalter le nom du Très- « Haut, en faisant honorer par leur concours la vénérable « sépulture de son épouse, pleins de confiance en la miseri- « corde du Tout-Puissant, par l’autorité de ses bienheureux M Apostres sainct Pierre et sainct Paul, nous relâchons mi- « séricordieusemenl un au et quarante jours de pénitence à « tous ceux et celles qui, contrits et dignement confessez, y « viendront le jour de sa Teste et durant toute l’octave offrir . « leurs prières et oraisons.
« Donné à Peruse, aux calendes de juin, l’an neuvième U de nostre pontificat. »
A peine cette bulle eut-elle été publiée, que le pape éprouva, ce semble, le besoin d’exprimer ses sentiments d’amour et d’admiration pour la nouvelle Sainte, d’une manière plus intime et plus spéciale encore. En cherchant à qui il pourrait s’adresser pour décharger son cœur des émotions qui le remplissaient, il songea à écrire à une souveraine qu’il chérissait vivement, à cause de sa piété et de son dévouement au Saint-Siège* : c’était Béatrice, fille de Philippe, roi des
' Wailding, p. 39 î.
DE SAINTE Elisabeth de hünguie.
Romains, et femme de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, depuis canonisé. Dès le 7 juin, il lui adressa une longue épître où il lui vantait les vertus d’Élisabeth, qu’il rehaussait par de nombreuses applications de l’Écriture sainte*. « Ces jours-ci, » lui disait-il, « il nous a été pré- « senté, selon l’expression de .Jésus, fils de Siracli, un vase « admirable, œuvre du Très-Haut, destiné à servir de four- « naise de charité par l’ardeur de ses bonnes œuvres'^. Ce a vase d’élection, et consacré au Seigneur, n’est autre que tt sainte Élisabeth, dont le nom s’interprète par rassasie- (( ment de Dieu., parce qu’elle a tant de fois rassasié Dieu Cl dans la personne de ses pauvres et de ses malades. Elle a « nourri le Seigneur avec trois pains, qu’elle a empruntés à « son ancien ami dans la nuit de sa tribulation^, le pain de
a la vérité, le pain de la charité, et le pain du courage
Cl Cette Élisabeth, tant amoureuse de la félicité éternelle, a « servi sur la table du maître de la terre et du ciel trois
(c mets précieux, en repoussant tout ce qu’il défend, en « obéissant à tout ce qu’il ordonne, en accomplissant tout ce
« qu’il conseille Oui, c’est bien d’elle dont il est écrit :
Cl Vase admirable, œuvre du Très-Haut, Vase admirable « par la vertu de son humilité, l’abjection de son corps, la a tendresse de sa compassion, et que tous les siècles aussi Cl admireront !.... O vase d’élection, vase de miséricorde! « tu as offert aux tyrans et aux grands de ce monde le vin de Cl la vraie componction ^ ! Voilà déjà l’un d’entre eux, ton
» Voyez le texte latin dans toute son étendue, n" vm de l’Appendice.
* Vas admirabile opus excelsi... fornacem custodiens in operibus ardohs... Eccli. XLiii ,2,3.
* Luc, XI, 5, 6.
* O vas admirabile ! vas electum I vas inisericordiœ ! in i^uo tyrannis principibus et magnatibus mundi vinum veræ compunctionis propinasti. Inter quos sororiuin tuuiu, etc*
HISTOIRK
« frère Cüurad, ci-devant landgrave, encore jeune, et chéri « du monde et des hommes, mais que tu as tellement enivré « de cette boisson sacrée, qu’il foule aux pieds toutes les di- « gnités, et que, rejetant tout jusqu’à sa tunique, il s’est « échappé tout nu de la main des impies qui crucifient le « Seigneur pour se réfugier dans l’asile de la croix, dont il « a posé le sceau sur son cœur ! Voilà encore ta sœur, la « vierge Agnes', fille du roi de Bohême, que tu as aussi « enivrée de cette même boisson, et qui, dans un âge si « tendre, a fui les magnificences impériales qu’on lui offrait, a comme des reptiles venimeux, et, saisissant la triomphante « bannière de la croix, s’élance au-devant de son époux, ac-
« compagnée d’un chœur de vierges sacrées Œuvre du
« Très-Haut, œuvre nouvelle que le Seigneur a faite sur la « terre, puisciue sainte Élisabeth a enveloppé le Seigneur « Jésus-Christ dans son cœur ; puisque , par son amour , « elle l’a conçu, elle l’a mis au monde, elle l’a nourri.... « Le diable, notre ennemi, a élevé deux grands murs pour «. voiler à nos yeux l’éclat de la lumière élernelle, savoir : « l’ignorance dans notre esprit, et la concupiscence dans « notre chair.... Mais sainte Élisabeth, réfugiée dans l’asile « de son humilité, a renversé ce mur d’ignorance, et dissipé « ce nuage de l’orgueil, de manière à jouir de l’inacces- « sible clarté : elle a déraciné la vigne de la concupiscence et « mis un frein à toutes ses affections, de manière à trouver « le véritable amour.... Aussi elle est déjà introduite par la « Vierge mère de Dieu dans le lit de son céleste époux, elle « est bénie entre toutes les femmes et couronnée d’un dia- « dème de gloire ineffable ; et tandis qu’elle réjouit l’Église
' Nous avons pari)’ dans l'Introduction, p. 31 et 74, de celte sainte princesse. Elle avait refusé la main de l'empereur Frédéric II , pour fonder un «mvenl de Clarissos h l'ragnc. Vcivcî aussi le cli. avxiii.
DK SAINTK ËLISABKTH DK HONGRIK. 113
« triomphante par sa présence, elle glorifie l’Église mili- « tante par l’éclat de ses miracles.... Très-chère fille en « Jésus-Christ, nous avonsvoulu mettre devant toi l’exemple « de sainte Élisabeth, comme la perle la plus précieuse, « pour deux motifs : d’abord afin que tu te regardes souvent <i dans ce miroir, pour voir s’il ne se cache rien dans les re- « coins de ta conscience qui puisse offenser les yeux de la « majesté divine; ensuite, afin qu’il ne te manque rien de « ce qui est exigé pour la parure d’une épouse céleste, et « afin que, quand tu seras invitée à paraître devant Assué- « rus, c’est-à-dire le Roi éternel, il te voie ornée de toutes « les vertus, et revêtue de bonnes œuvres.
« Donné à Pérouse, le 7 des ides de juin, dans la neu- « vième année de notre pontificat. »
La bulle de canonisation arriva aussitôt en Allemagne, et y fut reçue avec enthousiasme ‘ . Il paraît qu’elle fut d’abord publiée à Erfurt, où l’on célébra à celte occasion une fête qui dura dix jours, et pendant laquelle on fit aux pauvres d’immenses distributions *. L’arcbevêque Sigefroi de Mayence fixa aussitôt un jour pour l’exaltation et la translation du corps de la Sainte, et en différa l’époque jusqu’au printemps suivant, pour donner aux évêques et aux fidèles d’Allemagne le temps de se rendre à Marbourg et d’y assister. Le 1'' mai 1236 fut désigné à cet effet Aux approches
> Cum ingenti populorum gaudio. Wadding, t. ii, p. 388.
* Jusqu’en 1783 , l'usage s'élait conservé & Errurt de faire des dislribii- Uons aux pauvres dans la catliédrale, le jour de la fête de sainte Ëlisabetli. Galletti, Gesch. Thuring., t. ii , p, 27 5. Il en était de même A Marbourg, d'après le témoignage du savant Creuier, dans son Abrégé de* Antiquités romaines, rité par M. Stardtier,
* Cette date est celle donnée par Casarius de Heisterbacii , le Chronieon Hildeeheimense, et Rommel, Hist. de Hesse, p. 290. I.e Bréviaire rranciar.aiii
(Xuvrei. VIII. — Sainte Éliubeth. ii. 8
HISTOIRE
de ce jour, la petite ville de Marbourg et ses environs furent inondés par une foule immense de fidèles de tous les rangs. S’il faut en croire les historiens contemporains, douze cent mille chrétiens se trouvèrent réunis par la foi et la ferveur autour du tombeau de l’humble Élisabeth'. Toutes les nations, toutes les langues y semblaient représentées’'. Beaucoup de pèlerins des deux sexes étaient venus de la France, de la Bohême, et de sa patrie, la lointaine Hongrie’. Ils s’émerveillaient eux-mêmes de leur grand nombre en s’abordant, et se disaient que pendant des siècles on n'avait jamais vu tant d’hommes réunis, que pour honorer la chère sainte Élisabeth Toute la famille de Thuringe y était naturellement assemblée : la duchesse Sophie, sa belle-mère, et les ducs Henri et Conrad, ses beaux-frères, heureux de pouvoir expier ainsi solennellement les torts qu’elle leur avait si noblement pardonnés. Ses quatre petits enfants y étaient aussi, avec une foule de princes, de seigneurs, de prêtres, de religieux et de prélats. On remarquait parmi ceux-cr, outre l’archevêque Sigefroi de Mayence qui présidait à la cérémonie, les archevêques de Cologne, de Trêves et de Brême, les évêques de Hambourg, de Halberstadt, de Mersebourg, de Bamberg, de Worms, de Spire, de Paderbom et de Hilde-
fixe ci-pcndanl la fête de relie Iranslalion au 18 avril ; et Cœaarius dit qu’elle n’étail célébrée de suii temps que le 2 mai, parce que la veille élail celle de* apAlrea SS. Pliilippc cl Jacques.
* Quaruni omnium numerus ad duodecies centena millia ruerai Kslimatus. Trithemius, Clir. Hirsang. an 1231, ex Golhorredo de S. Paul.
• Tlieod. VIII, 13.
” Osar. ap. Mm. Holland.
Dy leule mercklenn das volg ebeo Uad sprachen das bey bundert iabreu Sic das ny mcccblc offenbarea DU ir a!lo viel bel einander varan,
Par liaben fraveo S. Elisabet au trenn.
sbeim *. Enfin l’empereur Frédéric II, alors au comble de sa puissance cl de sa gloire, réconcilié avec le pape, récemment uni à la jeune Isabelle d’Angleterre, si célèbre par sa beauté, l’empereur lui-même suspendit toutes scs occupations et ses expéditions militaires pour céder à l’attrait qui entraînait'à Marbourg tant de ses sujets, et vint rendre publiquement hommage à celle qui avait dédaigné sa main pour se donner à Dieu*.
Les chevaliers Teutoniques ayant appris l’arrivée de l’empereur, crurent qu’il serait impossible de déterrer le corps de la Sainte en sa présence, et résolurent de devancer le jour fixé’. Trois jours auparavant, le prieur Ulric, accompagné de sept frères, entra de nuit dans l’église où elle reposait ; et, après avoir soigneusement fermé toutes les portes, ils ouvrirent le caveau où était sa tombe. A peine la pierre qui la fermait eut-elle été soulevée, qu’un délicieux parfum s’exhala de ses dépouilles sacrées les religieux furent pénétrés d’admiration pour ce gage de miséricorde divine, d’autant plus qu’ils savaient qu’on l’avait ensevelie sans aromates ni parfums quelconques. Ils trouvèrent ce saint corps tout entier, sans l'apparence de corruption, quoiqu’il eût été près de cinq ans sous terre. Elle avait encore les mains jointes en forme de croix sur sa poitrine’. Ils se di-
* Theod. I. c. — Vit. Rhjt. 1. c. — Rothe, p. 17 28. — Wadding, I. c.
* Ipse gloriosissimua Romanorum imperator, omnibus posiposilis nego- Uis... rama sanctitalis B. Elisabeth atlractus et iileetus. Ctesar. Ileisterb. Sermo in exaltatione B. Elisab. Mas. Boll.
> Scientea fratres oceupationeni imperatoris, ete. Ibid.
^ Et ecce tanta fragrantia lapide aiiiutodo saero corpore eiTerbiiit, et oniio-s odoria illius suavitate recreati, etc. Ibid.
' Ipsum sacrum corpusculum quod ai'omatibus nuverunt non fuisse oon iitum, totum invenerunl integrum et incorruptum. Habebat enim maniis forma crucis proprio pectori superpositas. Ibid.
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saient les uns aux autres que sans doute ce corps délicat et précieux ne répandait aucune odeur de corruption dans la mort, parce que, vivant, il n’avait reculé devant aucune infection, devant aucune souillure, pour soulager les pauvres*. Ils le retirèrent ensuite de son cercueil, et, l’ayant enveloppé d’une draperie de pourpre, ils le déposèrent dans une châsse de plomb qu’ils replacèrent ensuite dans le caveau sans le fermer^, de manière que l’on n’éprouvât aucune difficulté |K)ur l’enlever lors de la cérémonie.
Enfin, le!" mai, au point du jour, la multitude s’assembla autour de l’église, et l’empereur ne put qu’avec difficulté fendre les flots du peuple pour pénétrer dans l’enceinte’. Il semblait pénétré de dévotion et d’humilité : il était pieds nus, et vêtu d’une pauvre robe grise comme l’avait été la glorieuse sainte qu’il allait honorer; cependant il avait sur la tête sa couronne impériale ’ : autour de lui étaient les princes et les électeurs de l’empire également couronnés, et les évêques et abbés avec leurs mitres**. Cette pompeuse procession se dirigea vers la tombe de sainte Élisabeth. C’est alors, dit un narrateur, que fut payé en gloire et en honneur, à la chère sainte dame, le prix de toutes ses humiliations et de toute son abnégation sur la terre L’empereur voulut descendre le premier dans le caveau et soulever la pierre qui le recouvrait “ ; le même pur et céleste parfum qui avait déjà
1 Ibiil.
» Ibid.
* Turbis liiiic iiide i|jsum compriuieulibiis in kalend. Mali aunimo dilunilu. Ibid.
• Ibid.
’ Raumer, tom. iii , |i. C20. RoUie, p. IÎ2K.
• Rotlie, 1. e.
• Ibid.
“ r.pcsariim, I. f. — Kaumer, I. r.
surpris et charmé les religieux se répandit aussitôt sur tous les assistants, et augmenta les sentiments de fervente piété qui les animaient Les évêques voulurent eux-mêmes retirer le corps sacré de sa fosse * ; l’empereur les aida aussi ; il baisa avec ferveur la châsse dès qu’il la vit, et la souleva en même temps qu’eux’. Elle fut sur-le-champ scellée avec les sceaux des évêques, et puis transportée solennellement, au milieu d’un concert de voix et d’instruments, par eux et par l’empereur, au lieu qui avait été préparé pour l’exposer au peuple.
Cependant une ardente impatience dévorait les cœurs de ces milliers de fidèles qui se pressaient autour de l’enceinte, qui attendaient la vue dcâ saintes reliques, qui brûlaient du désir de les contempler, de les toucher, de les baiser à leur aise^. « O heureuse terre ! » disaient-ils, « sanctifiée par un « tel dépôt, gardienne d’un tel trésor ! O heureux temps oii « ce trésor s’est révélé ’ ! » Enfin , quand la procession arriva au milieu du peuple, quand ils virent ce corps précieux porté sur tes épaules de l’empereur, des princes et des prélats, quand ils respirèrent le doux parfum qui s’en exhalait, l’enthousiasme n’eut plus de bornes. «O petit corps très-sacré, » s’écriait-on, « qui avez tant de poids auprès du Seigneur, et « tant de vertu pour guérir les hommes ® ! Qui pourrait n’être
> Odor pietalis et munditiæ redolevit, sdifleans et lætincaiiü assidenle*. Tlieod. Vlll, tl.
* Do grlODn dy bischore selbir zcu, etc. Rothe, 1. c.
’ Alberic apud P. Apollinaire, p. S34. Sepulcrum intravit, et principibu» »ibi aagietentibus areham cum sacro corpore elevanz... Cæsarius, I. c.
* Eispectabaiit autem et afTectabant cum pio desiderio amUienles, qui aderant, cupientes videre, amplecti et osculari oasa ilia sacra... Tlieod. VllI , 12.
' O terra sancta , tanto consecrata deposito , tanti cusios et conscia sacramenti ! hujus enim lemporis felix ætas , cui se talis tliesaurus aperuit. Ibid.
* O sanctissimi gleba corpusculi, tanti ponderis apud Dominuni, apud homines tantœ virtutis!... Ibid.
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M pas attiré par ce fragrant parfum? Comment ne pas courir « après ia nouvelle sainteté et la merveilleuse beauté de cette « sainte femme*? Que les hérétiques tremblent, que les per- (I fides Juifs s’épouvantent! la foi d’Élisabeth les a confondus. « Voilà celle que l’on regardait comme folle, et dont la folie « a confondu toute la sagesse de ce monde ! Les Anges ont « honoré son tombeau, et voilà tous les peuples qui y accou- « rent; les grands seigneurs et l’empereur romain lui-même «s’abaissent pour la visiter*! Voyez l’aimable miséricorde « de la majesté divine ! Voilà celle qui vivante a méprisé la « gloire du monde, qui a fui la société des grands, la voilà « honorée magnifiquement par la souveraine majesté du « pape et de l’empereur ! Celle qui a toujours choisi la der- « nière place, qui s’est assise par terre, qui a dormi dans la « poussière, la voilà portée, exaltée par des mains royales !... « Et c’est bien justement, puisqu’elle s’était faite pauvresse, « et qu’elle a vendu tout ce qu’elle avait pour acheter l’inajv « préciable perle de l’éternité ’ ! »
Le corps saint ayant été exposé à la vénération publique, on célébra solennellement l’office en son honneur; la messe propre de la Sainte fut chantée par l’archevêque de Mayence. A l’offrande, l’empereur s’approcha de la châsse, et plaça
' Çluis iii hujus laiii suavi l'rajiratitiæ udorc uuii cucurral?... Quem in firiiiina tam sanclo! novitatis pulchriludo non trahat.’ Ibid.
- Paveat )iæreUc«e vesania praritalis, et jiidaicæ cæcitatis perfidie contabeaeal... Taceat sapienlia liujua mundi... Cujua loculum sepulturœ angeli frequeuler visilant... et Romanum imperium ae inclinavit ad videndum. Ibid.
’ Intueri libet miaericordiœ divinae majestatia admirandum in hoc epere urdinem clamandum. Ecce hme quæ mundi gloriam reapuit, etc... al qus in hne lem|>ore noriaaimnm locum eli^em,... nunc regHa et prineipum manibus in «dblime aualollitur. . . nee immerito; vendidit namqne omnia qu« habiiH... e1 faeta paupercnia... banc aibi Rdernitatia margaiflam tnappreri.tliHMn rnmparavit. Ibid.
üË SAiNTb: Elisabeth ük Hongrie. H9
sur la tète de la chère Élisabeth une couronne d’or', en disant : « Puisque je n’ai pas pu la couronner vivante comme « mon impératrice, je veux au moins la couronner aujour- K d’hui comme une reine immortelle dans le royaume de « Dieu*. » Il y ajouta une coupe en or, dont il avait coutume de se servir dans ses festins, et où fut renfermé plus tard le crâne de la Sainte’. Il mena ensuite lui-même à l’offrande le jeune duc Hermann, fils de la Sainte; l’impératrice y mena également les jeunes princesses Sophie et Gertrude*. La vieille duchesse Sophie, ses fils Henri et Conrad, s’approchèrent aussi des restes glorifies de celle qu’ils avaient trop longtemps méconnue, prièrent longtemps auprès d’eux, et offrirent de riches présents en leur honneur. La noblesse et le peuple se pressaient à la fois au pied de l’autel où ils voyaient sa châsse, pour lui faire hommage de leurs offrandes; les fidèles de chacun des pays différents qui s’y trouvaient assemblés voulurent y célébrer l’office à leur manière avec les cantiques de chaque pays, ce qui fit durer infiniment la cérémonie ’. Les offrandes furent d’une richesse et
' Elle valait, selon tous les liisloriens, 1,500 florins. Le Pas.sional dit que i-'^tait la couronne même de l'empereur. G:esarius dit que les religieux avaient préalablement détaché avec un couteau les chairs et les cheveux qui restaient adhérents au chef sacré : Ne illius Visio aliquid horroris inluenlibus incuteret.
’ SU irli ir nit kronen sollte uf ertrich zu eine keiserin so wil ieh sie abr eren mit der kronen also ein ewige kuningen in gotles riche. Cod. Heidelb. r. 31. Fritscli Closener, Sirassburgische Clironik. p. 124.
* Ghron. Senon. I. iv, c. 31. ap. Spicileg. ii, 642.
' I.e P. Archange, 516. — P. Apollin., p. 535.
‘ Eiu iizlich volg nach seynem wesen.
Das batte dae sunderlichea gesang Dys geachefte das wart laag Waa des vuigs was also vieil Das maa es nicht wolL mogte geziell...
Ou massen grose opfer da geschaeh.
Vita Rbyt. § zLlii.
HISTOIRE
d’une abondance incroyables; rien ne semblait suftire à ces âmes pieuses pour orner et embellir ce lit tout fleuri de miracles, où dormait la chère Élisabeth,'. Les femmes donnaient leurs bagues, les ornements de leur poitrine, et toutes sortes de bijoux; d’autres offraient déjà des calices, des missels, des ornements sacerdotaux pour la belle et grande église qu’ils demandaient qu’on élevât sur-le-champ en son honneur, afin qu’elle pût y reposer avec l’honneur qui lui était dû, et que son âme en fût d’autant plus disposée à invoquer Üieu pour scs frères
Mais bientôt une nouvelle iiicrveille vint ajouter encore à la vénération publique, et prouver la constante sollicitude du Seigneur pour la gloire de la Sainte ^ Dès le lendemain matin, en ouvrant la châsse scellée du sceau des évêques, où reposait le saint corps, on la trouva inondée d’une huile extrêmement subtile et délicate, et qui répandait un parfum semblable à celui du nard le plus précieux. Cette huile coulait goutte à goutte des ossements de la Sainte , comme une bienfaisinte rusée du ciel ' ; à mesure qu'on recueillait ces gouttes ou qu’on les essuyait, il en reparaissait aussitôt d’autres presque imperceptibles, et formant comme une sorti' de transpiration vaporeuse*.
A cette vue, le clergé et les fidèles éprouvèrent un nouvel accès de reconnaissance envers le divin auteur de tant de merveilles, et d’enthousiasme envers celle qui en était l’objet.
' Lectuluin sepulcri Elùiüjt'ih luiraeuIiE noridum. Theod. VIII, 13,
* Vlla Rhjl. I. c.
* Adj<.-cil divina liberalilas magnlQcarc sanclam auam raro ac niiraciilo glorioso. Theod. VIII, 15.
* Proceasil odor mirilica el gutlæ Iîi|uori8 sancti, tanquaiu roria super grameii vel lierbain deace.ideoUa, staiil el distillant. Ibid.
' Aliœ paulatim nascuntur subtilissima- , lanquam sudor de ports rorporis evaporans. Ibid.
Avec la pénétration que donne la foi, ils saisirent sur-lechamp le sens symbolique et mystique de ce phénomène. « O beau miracle! » disaient-ils, « digne d’elle, et conforme « à toutes nos prières ' ! Ces ossements qui ont été usés et « brisés par tant d’exercices pieux et de mortifications, exha^ U lent un doux parfum, comme si on avait brisé le vase d’al- « bâtre qui renfermait le baume précieux de sainte Made- « leine Son corps distille une huile sainte et douce, parce « que toute sa vie a regorgé d’œuvres de miséricorde ; et « comme l’huile surnage dans tonies les liqueurs où on la « A erse, ainsi la miséricorde surmonte tous les jugements de « Dieu 11 en coule surtout de ses pieds, jwree qu’ils l’ont « tant de fois portée aux chaumières des pauvres^, et partout « où elle trouvait quelque misère à soulager. Cette chère « Elisabeth, comme une belle et féconde olive toute fleurie « et jiarfumée par la vertu, a reçu comme l’huile le don « d’éclairer, de nourrir et de guérir à la fois^ Combien « d’âmes malades, combien de corps souffrants u’a-t-elle pas « guéris j>ar sa charité et l’exemple de sa sainteté? Que de « milliers de pauvres elle a nourris et rassasiés de sou propre <(pain! Par combien de prodiges n’a-t-elle pas illuminé
’ O verü comlij^nuui cl coiigruuui et oraliotii consonuni luiraeuluiii ! Iliid.
’ Tanquaui de fraclü uii^uenti |ire(iuâi alaI>aalro. Hicc iieinpe os«a exerdliurum 8|iiriluaUuui altrilioiii! el iiiurlilii'alioiie allrila sunl. lijid.
* In ejus corpore oieum emanavil , quæ loto iii vita miaericurdia: uperibu» redundavit. God. l'Ior. lUI. — Oleuin cuicuiiique llquori iurusuiii supcniatat, unde miacricordiam ex simUUudiue deaigiiat. — Sup^rexallcl ciüiu luiserieurdia judiduni. Gauiaiue. Tlieaaur., I. iv, p. 35U.
* Quia pedibua porlabatur ad diveraa pauperum tuguria, niiaericordiler illoa viailando el beneüda iinpendendo. Cæaar. Heial. I. c.
V Speciuaa neuipe et pullulana ulba Eliaabelb geiieroso virtutem odore, Oorida unetioiiia paciaque germiiie fœeuiida luaiiiiia uiliilomiiiua el luedicaininia rereclionisque uberlate prœdila... Theod. I. e. — Oieum Illuminât, pareil el aanat. Sic pielaa... Caniaius, I. c.
tu
HISTOIRK
« toute l’Église ! C’est donc avec graude raison que cette suave « liqueur, cette huile odoriférante vient proclamer la sainteté « de telle qui a su briller d’un éclat si pur, guérir avec tant « de douceur, nourrir avec tant de générosité, et qui, dans « toute sa vie, a répandu un si riche et si fragrant parfum ‘ . »
Cette huile précieuse fut recueillie avec un soin religieux et un zèle immense par le peuple, et beaucoup de guérisons furent obtenues pur son emploi dans de graves maladies, ou pour des blessures dangereuses.
Tant de célestes faveurs consacrées par le suffrage suprême de l’Église, et les honneurs qu’elle avait si solennellement décernés à la nouvelle Sainte, ne pouvaient qu’accroître le nombre et la ferveur des lidèles qui venaient chercher auprès de sa tombe soit un aliment à leur piété, soit un remède à leurs maux. Sa gloire se répandit bientôt dans tout l’univers chrétien; elle attirait à Marbourg une foule de pèlerins aussi grande que celle qui se rendait, de tous les pays de l’Europe, au tombeau de saint Jaajues de Compostelle
De nombreux miracles furent le résultat de la tendre cou-
‘ Per exemplarein vilæ eaiicliuioiiiaiu ægris meiitibua, et per gratiam curationumlanguKIiscorporibus exbibuit uiedieinam. Mulla pauperuui millia, etc... Merito igitur hujus duIciOui liquoris, olei olivæ odoriPera decoratur tuiraculo cajua sanctitalis tam luculenle puritaa excellenler irradicat, lenit tuaviler, abundanter satiat, Pragral redolens opulenter. Ibid. — Lee personnes qui sont le moins du monde familiarisées avec les écrits ascétiques et légendaires du mojen âge, ne sauraient ignorer le sens profondément symbolique qui y est partout atlaclié à l’huile. 11 y a d'admirables passages sur ce sujet dans S. fiernard, Serm. lâ, super Caiitica, et S. Grégoire, cap. 5, i/i Ueij. On trouve aussi un bon résumé de ce point de vue à la Tin de la légende de sainte Waldburge , par l’évéque Philippe d'Eichstadt, dans le Thesausus de Canisius, t. iv, p. 2S0. Outre sainte Elisabeth, on cite sainte Hedwige, sa tante, sainte Waldburge, sainte Catherine, saint Démélrius martyr, et surtout saint Mcolas de Hyre, parmi les saints dont les ossements ont reçu le privilège de distiller une huile salutaire.
• Wadding, p. 389, ex Cbroii. mag. Belgic.
fiance qui entraînait à un si long et si pénible voyage tant de pauvres fidèles*. Parmi tous ceux dont les légendes et les chroniques nous ont conservé le détail, nous ne voulons en rapporter ici que deux qui nous semblent empreints d’un caractère particulièrement louchant, et qui démontrent tous deux jusqu’à quel point la foi en notre Sainte et l’amour qu’elle inspirait s’étaient rapidement propagés et enracinés jusque dans les contrées les plus éloignées.
Il était, du reste, naturel que le culte d’Élisabeth s’établit surtout en Hongrie où elle avait vu le jour, et que le récit de sa sainte vie et la nouvelle de sa canonisation eussent excité la joie et l’admiration la plus vive dans un pays auquel elle appartenait si spécialement. Or, il y avait à cette époque à Gran, en Hongrie, deux honnêtes et pieux époux, dont la fille unique, encore tout enfant, venait de mourir. Le père et la mère ressentirent de cette mort une douleur excessive. Après avoir beaucoup pleuré et gémi, ils se couchèrent, mais ne purent s’empêcher de parler encore pendant une partie de la nuit de leur malheur *. Cependant, la mère s’étant un peu assoupie, elle eut une vision qui lui inspira de porter sur-le-champ le corps de sa fille morte au tombeau de sainte Élisabeth, en Allemagne. S’étant éveillée, elle prit confiance dans le Seigneur, et dit à son mari : «N’enterrons pas encore « notre pauvre petite, mais portons-la avec foi à sainte Éli- « sabeth, que le Seigneur orne de tant de miracles, afin que « par ses prières la vie lui soit rendue*. » Le mari se laissa
' l'ii grand nombre de ces miracles sont énumérés dans W'adding, I. ii, p. 389-391, et dans le Passional, f. 63-65.
* Qui dum post amarissimas Iacr}'mas et graves singullus, ad quiescendum se la lerlo pariter coîlocasseni, de miserabili eventu infaustte mortis dolenter !id invicem ioquebantur. Theod. VIII, 16.
’ Inter quæ mustissiina verba mater aliquantulum soporavit... Keqiiaqnam
HISTOIRE
convaincre par l’inspiration de sa femme. Dès le 'matin, comme on s’attendait à voir le corps de l’enfant conduit à l’église et enterré, le père et la mère, au grand étonnement de tout le monde, l’enfermèrent dans un panier, et se mirent en route pour le porter au sanctuaire d’Élisabctli, sans se laisser arrêter par les murmures ni par les dérisions des assistants Ils furent trente jours en route, au milieu des larmes, des fatigues et des peines de toute sorte; mais, au bout de ce temps. Dieu eut pitié de leur foi et de leur douleur, et, cédant aux mérites de sa chère Elisabeth, il renvoya l’âme innocente de cette enfant au corps inanimé qui lui était offert avec tant de simplicité, et lui rendit la vie Malgré leur joie sans bornes, les parents n’en voulurent pas moins achever leur long pèlerinage à sainte Élisabeth; ils menèrent leur fille ressuscitée jusqu’à Marbourg. Après y avoir fait leur action de grâces, ils s’en retournèrent en Hongrie y jouir de leur miraculeux bonheur. Cette même jeune tille accompagna plus tard en Allemagne une tille du roi de Hongrie, donnée en mariage au duc de Bavière. Étant venue à Katisbonne avec sa princesse, elle y entra dans un couvent de dominicaines, dont elle devint prieure, et où elle vivait encore dans une grande sainteté, lorsque Théodoric écrivit son histoire.
sepullurœ tradeuins lilin: iioslræ cürpusculuiu , sed ad sancUin Elisabeth , i|uaai Domiiius tôt décorât niiraculis, lldcUter dereremus, ipsius sulTragiis vivlOcaodum in nomiiie Salvaloris. Ibid.
' Uane igitur facto, cum pularelur tumulandum, etc... cunctis admiraiitibus et multis reclamantibus pater et mater involutum corpuscolum rapueruni ad saDCtæ limina delaluruni. Ibid. — S}' nameo daa kint in einen korp... und die luten spotteteu ir. Herm. Frizlar.
* Miaerlua üeua, videna lidem illorum et audiena gemiluiu, lueritia eleclaauœ Eliaabelh, remiait animam in viaccria puellæ, et reveraua est apiritua in cor ejua divino miraculo et revixit. Theod. 1. c.
A l’autre extrémité de l’Europe, en Angleterre, il y avait vers ce temps une noble dame qui, après avoir vécu vingt ans avec son mari, le vit mourir sans en avoir eu jamais d’enfants, à son grand regret. Pour se consoler de son veuvage et de sa solitude, elle se vêtit d’une robe grise, se coupa les cheveux, et adopta douze pauvres pour lui servir d’enfants*. Elle les logeait ehez elle, les nourrissait, les babillait, les lavait et les servait en tout de ses propres mains. Partout où elle rencontrait un être pauvre ou souffrant, elle allait à lui, et lui faisait l’aumône pour l'amour de Dieu et de sainte Elisabeth; car elle avait entendu parler d’Élisabeth, et elle l’aimait plus que tout en ce monde, et plus que tous les autres saints de Dieu. La pensée de sa Sainte chérie ne quittait jamais son cœur; nuit et jour elle méditait sur sa bienheureuse vie
Au inoinent voulu par Dieu, cette noble et pieuse dame mourut^. Au milieu des regrets que sa mort excita, son confesseur vint dire à ceux qui la pleurait qu’il fallait la porter au tombeau de sainte Élisabeth, parce qu'étant en vie, elle avait fait vœu d’y aller. Ses amis obéirent à ce conseil, et traversèrent la mer et une vaste étendue de pays; ils arrivèrent après sept semaines de marche avec son corps à Marbourg. Après qu’ils eurent invoqué la Sainte avec une grande ferveur, le corps de la pieuse dame se ranima tout à coup, et elle revint à la vie en disant ; « Que je suis heureuse ! J’ai « reposé sur le sein de sainte Élisabeth *. » Ses amis voii-
' üud iiatue ir z«(kUT ariu uiensdieii zu kindeii. Passioiul. f. G3.
- Waan aie liât aant Elaabeleii vor allen diiigeii lieb uiid vor allen gutlu» lieiligen, uiid vergasa ir gar sciten in irein hertzen, iind gedarhl allzeit an ir heiligea iebeii. Ibid.
* Die fraw alarb als en Unit wült liaben. Ibid.
‘ VVnI inir! irli liabr gerurt uiT tant Elsabcten tinisl.
HlSTUlKb:
lurent la ramener en Angleterre, mais elle refusa de s’éloigner des lieux sanctiûés par sa céleste amie; elle y vécut encore quinze années d’une vie très-sainte, mais dans un silence complet, ne parlant absolument à personne qu’à son confesseur. Celui-ci lui ayant un jour demandé pourquoi elle s’imposait ce silence, elle lui répondit : « Pendant que <( je dormais sur le sein d’Élisabeth, j’ai eu trop de bonheur « et de joie pour m’occuper d’autre chose que de regagner « ce bonheur pour réteniité! »
Ce fut au milieu de ces doux et touchants hommages, offerts en échange de tant de bienfaits et de tant de grâces, que le corps de notre chère Élisabeth reposa pendant trois siècles sous les voûtes de sa magnifique église et sous la garde des chevaliers de l’Ordre Teutonique, toujours croisés pour la foi. Mais son cœur, cette plus noble partie d’ellemême, fut demandé et obtenu par Godefroy, évêque de Cambrai, transporté «olennellement par lui dans sa ville épiscopale, et déposé sur un autel de sa cathédrale'. Ni l’histoire, ni la tradition, ne nous laissent entrevoir les motifs qui ont pu déterminer les fidèles d’Allemagne à se dépouiller d’un si précieux trésor en faveur d’un diocèse étranger et lointain. Mais qui ne verrait là une mystérieuse disposition de la Pi'o-
' Noie des manuscrits des bollandistes à Uruxelles, exlraiie de l’T/isieire de Cambray et du Cambresh , par J Lecarpenlier. Leyde, IG69, t. i, p. 379. Cet auteur, en se rondaiit .“ur la chronique inanuserile de Paul Gelicq, qui écrivait au coniinenccnient du seizième siècle, flxe l’époque de la translation du cœur de la Sainte à l’an 1332. Il parle aussi de six bénéiiees fondés dans la cathédrale de Cambrai par sainte Ëli.sabeth, ou plutôt en son honneur, par l’évêque Guy de Laon, en 12.38. Lus informations prises h cet égard par M. Slædtier à Cambrai même, n’ont produit aucun résultat. La magniOqiic cathédrale a été détruite pendant la Terreur. Mais, comme il dit avec raison, le nom de la Sainte donné à une des rues de la ville montre qu’elle y était l’objet de la vénération populaire.
DE SAINTE ËUSABETH DE HONGRIE. m
vidence, qui voulait que ce cœur si tendre et si pur allât attendre à Cambrai un autre cœur digne de lui par son humilité, sa charité et son ardent amour de Dieu, le cœur de Fénelon?
Cependant, de toutes parts le culte d’Élisabeth se propageait dans la chrétienté : tandis que des milliers de pèlerin venaient honorer son tombeau, des églises nombreuses s’élevaient au loin sous son invocation ; partout, et notamment à Trêves, à Strasbourg, à Cassel, à Winchester, à Prague, dans toute la Belgique, des couvents, dos hôpitaux, asiles de la souffrance morale et physique, la prenaient pour patronne et protectrice auprès de Dieu
L’abbé de Saint-Gall, se souvenant de la promesse qu’Élisabeth luiavait faite pendant son exil d’être toujours sonavocate auprès de Dieu, ne douta pas qu’elle ne l’observât plus fidèlement encore dans le ciel que sur la terre : il lui consacra un autel et une chapelle dans une des cours intérieures de son monastère*. En Hongrie, patrie de la nouvelle sainte, une splendide église s’éleva en son honneur à Kaschau : beaucoup d’Allemands du pays de 'I huringe émigrèrent vers cette époque dans CÆtte ville de la haute Hongrie; leur dévotion à la sainte duchesse leur servait naturellement de lien entre leur ancienne et leur nouvelle patrie. Le roi Étienne V, propre neveu d’Élisabeth, contribua avec zèle à la construction de cet édifice, qui devint le plus beau monument d’architecture ogivale de tout le royaume, et que le plus illustre de ses successeurs, Mathias Corvin, enrichit, au quinzième siècle, d’un tabernacle admirable*.
Le jour de sa fête, conformément aux ordres du souverain
■ On verra dans l'Appendice, n° x, l’énumération de quelqiies-une> dea londalions faites en son honneur.
* Voir plus haut, t. I, p. 429.
’ Document transmis par le D' Hentilmaun, de Psath, en t Siii,
HISTUIRë
lis
pontife, fut célébré dans toute l’Église et dans quelques localités avec une pompe et une recherche toutes particulières. Le diocèse de Hildesheim se distingua particulièrement par la solennité avec laquelle ce beau jour y était fêté, et par l’harmonie des chants qui retentissaient en son honneur, dans la belle cathédrale bâtie en l’honneur de Marie, autour du rosier gigantesque de Louis le Débonnaire*. Innocent IV, à peine monté sur le trône pontiGcal, accorda un an etquarante jours d’indulgence à ceux qui visiteraient l'église et le tombeau de Marbourg dans les trois derniers jours de la Semaine Sainte*. Sixte IV accorda cinquante années et autant de quarantaines d’indulgence à tous les Gdèles, pénitents et confessés qui visiteraient les églises de l’ordre de Saint-François, en l’honneur d’Élisabeth, le jour de sa fête*. En ce même jour, il y a encore aujourd’hui à Rome cent ans d’indulgences à gagner, dans une des sept basiliques de la ville étemelle, à Sainte-Croix de Jérusalem et à l’église Sainte- Marie des Anges; en outre, indulgence plénière à l’église du Tiers-Ordre, dite de SS. Côme et Damien, au Forum. Enfin, les riches inspirations de la liturgie, de la véritable poésie chrétienne, ne pouvaient manquer à notre Sainte. Des proses, des hymnes, des antiennes nombreuses furent composées et généralement usitées en son honneur : les ordres religieux, et notamment ceux de Saint- François, de Saint-Dominique, de Citeaux et de Prémontré, lui consacrèrent chacun un office spécial^. Ces effusions de la foi et de la reconnaissance
' Leibnitz, Script, rcr. Brunswicenz. , t. i, p. 759. Grimm's DeuUche Sagen, t. ii, p. 457.
' Donné au Latran, le 2 des ides de février 1244. Le texte se trouve dans Wadding, t. ni, p. 428.
* Bulle Sacri Preedicatorum , de 1479.
* Dans l'Appendice n® ix, nous avoua reproiluil loul ce que nous avons pu
(ii;« générations contemporaines de sa gloire , avaient ce charme tout particulier de naïveté, de grâce et de tendre piété qui distingue les anciennes liturgies, aujourd’hui si cruellement ouliliées; et ainsi se trouvait parcouru et accompli, pour cette Élisabeth que nous avons vue si pleine d’humilité et de mépris pour elle- même, tout le cycle de ces éclatants honneurs, de c<'S ineiïahles récompenses, de cette gloire sans rivale que l’Église a créée et réservée pour les Saints.
Oui, nous le disons sans crainte, saints et saintes de Dieu, quelle gloire est semblable à la vôtre? Quel souvenir humain est chéri, conservé, consacré comme votre souvenir? Quelle popularité y a-t-il qui puisse se comparer à la vôtre dans le cœur des peuples chrétiens? N’eussiez-vous recherché que cette gloire humaine dont le mépris est votre plus beau titre, Jamais vos plus ardi nts elTorts n’auraient pu vous élever à celle que vous avez acquise en la foulant aux pieds! Les conquérants, les législateurs, les graiids écrivains, les hommes de génie sont oubliés, ou ne brillent qu'à de certains intervalles, dans la vacillante mémoire des hommes : pour l’immense majorité ils demeurent à jamais indifférents et inconnus. Vous, au contraire, ô bienheureux enfants de la terre que vous glorifiez et du ciel que vous peuplez, vous êtes connus et aimés de tout chrétien, car tout chrétien a au moins l’im d’entre vous pour son ami, son patron, le confident de ses plus douces pensées, le dépositaire de ses espérances, le protecteur de son bonheur, le consolateur de ses tristesses. Associés à l’élernelle durée de l'Église, vous êtes,
recueillir dee anciens monumenU liturgiques cuiisaciés à sainte Élisabeth. Sa fêle fut iiilrudnlie au Bréviaire romain avec ie rang de doubic mineur par Ir pape Ciémenl X. Dum Guéranger, Insl. Liliirg., t. ii , p. lit-l.
(Euvrci. VI . 1 . — Sainte Élisabeth, il. 0
comme elle, impassibles et inébranlables dans voire gloire. Chaque année, une fois au moins, le soleil se lève sous voire invocation ; et, sur tous les j)oinls de la terre, des milliers de chrétiens se saluent et se félicitent, par la seule raison qu’ils ont le bonheur de porter votre nom : et ce nom sacré est célébré, chanté, proclamé dans tous les sanctuaires de la foi par des milliers de A oix innocentes et pures, voix de vierges sans tache, voix d’héroïnes de la charité, voix de lévites et de prêtres; enfin par toute la hiérarchie sacerdotale, depuis le pontife sujtrèmc jusqu’à l’humble religieux dans sa cellule, qui répondent ainsi tous ensemble, par le plus bel écho qui soit sur la terre, aux concerts des Anges dans les cieux. Encore une fois, saints et saintes de Dieu, quelle gloire est comparable à votre gloire?