‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 119 sur 142 · RÉPONSE A UN AMENDEMENT · texte numérisé non relu

RÉPONSE A UN AMENDEMENT

Je viens combattre , messieurs , l'amendement de l'honorable préopinant, non par des raisons particulières , mais par des raisons générales, qui vous sembleront peut-être de quelque poids, et que j'étendrai par un examen rapide sur tout le chapitre X dul)udget du ministère de l'intérieur : à son tour, mon honorable collègue répondra aux spécialités.

Loin de penser que des diminutions pourroient être faites à ce chapitre , il eût été heureux , suivant moi , qu'on eût pu augmenter les allocations. Si nous en avions les moyens , nous achèverions du moins quelques-uns de ces monuments commencés, qui affligent les yeux dans Paris. Les ennemis de la légitimité voient avec un malin plaisir ces demi-ruines; ils affectent de gémir sur l'aban* don de ces monuments^ ils ne disent pas qu'il a fallu payer les dettes des Cent-Jours , et réparer d'autres ruines de l'usurpation !

Il est fâcheux que les travaux urgents que demanderoit la Bibliothèque du Roi restent en suspens jusqu'en 1827. Je regrette moins pourtant ce délai ; car , tôt ou tard , si Ton veut faire quelque chose digne de la France, il faut que la Bibliothèque soit établie au Louvre avec les statues et les tableaux. Notre économie pour le Jardin du Roi est vraiment déplorable; 22,000 francs affectés pour veiller seulement à la conservation de l'arc de triomphe de l'Étoile, de l'hôtel du quai d'Orsay, du piédestal de la statue de Louis XIII, nous rappellent combien il seroit utile d'achever ces beaux monuments. Que de raisons, je dirai presque de devoirs, nous commandent de finir l'église de la Madeleine !

En général , messieurs , il faut améliorer le sort des gens de

> M. de Chateaubriand étoit alors ministre des affaires étrangères. Dans cet amendement , M. le l>.iroii de Puymaurin avoit proposé de supprimer, dans un des chapitres du budget : \o l*arliclc intitulé : École des Beaux-Arts , 110,000 francs ; S» l'article Reconâti'UciioHs au bâliment de l'institution des Sourds-Muets , 50,000 fr. ; 3« celui de VÉcole royale vétérinaire d^Mfort, porté pour 70,000 fr. ; 40 la réduction i 10,000 fr. do l'article Intitulé : Constructions non lerminéfis et édifices provisoires, portées à 23,000 fr. ; 5» une réduction de 10,000 fr. sur les SS,000 fr. demandés pour rachévcment de Téléphaut de la place de la Bastille.

lettres, des savants et des artistes ^ il feudroit leur donùer cette in* dépendance sans laquelle l'esprit préoccupé ne peut arriver à Ia( perfection qu'il entrevoit, et qu'il n'a pas le temps d'atteindre* Aujourd'hui on demande un retranchement sur la somme Gxée pour l'Ecole des Beaux- Arts; hier on a fait des observations sur le logement des artistes; mais, messieurs , n'allons pas croire que ce soit une prodigalité , une suite de nos innovations. Il faut toujours remonter à nos Rois quand il s'agit des arts et des lettres : c'est Qiarles Y qui a établi la Bibliothèque du Roi ; c'est François I" qui a reçu dans ses palais le Prlmatice, Benvenuto, Léonard de Yinci; c'est Louis XIII qui a fondé l'Académie françoiae; c'est4i0uis XIV qui a établi à Rome l'École des Beaux-Arts ; et l'Opéra même d'aujourd'hui n'est qu'une tradition de ses fêtes.

Je sais qu'il y a des esprits peu touchés des arts; ils voudroient nous reporter à des époques où la gravité des mœurs tenoit lieu de tout, et où les plaisirs de la famille remplaçoient les pompes publiques : mais , messieurs, il faut prendre les siècles tels qu'ils sont ; le temps ne s'arrête ni ne recule. On peut regretter les an* ciennes mœurs, mais on ne peut pas (aire que les mœurs nouvelles n'existent pas. Les arts ne sont pas la base de la société, mais ils en sont l'ornement ; chez les vieux peuples, ils remplacent souvent les vertus , et du moins ils reproduisent l'image au défaut de la réalité. Les arts et les lettres ne sont plus ^ comme autrefois , confinés dans un petit nombre d'hommes qui ne se mdloient pas à la société : les savants , les gens de lettres, les artistes, forment aujourd'hui une classe immense que l'on retrouve partout, et qui exerce un grand empire sur l'opinion. Rien de plus facile que de vous attacher ces hommes qui font tant d'honneur i la patrie -, car enfin , messieurs , c'est autant à la supériorité de nos arts, qu'à la renommée de nos armes , que nous devons notre prépondérance en Europe. Il est juste , convenable et politique d'environner d'estime, de bienveillance et de considération des hommes dont les noms connus des étrangers font une partie de Ut richesse de notre pays. Honorons-les, recherchons-les, montronsleur la gloire -, ils se laisseront prendre à cette amorce à laquelle ils n'ont jamais su résister. Que nous en coûtera-t-il ? pas grand*chose ; un peu d'admiration , qu'il est si naturel d'accorder aux talents et au génie.

Vous pardonnerez , messieurs , ces observations ; il m'étoit impossible d'oublier mes anciens amis , et de ne pas plaider leur cause à votre tribunal.

ET DISGOURS. 495

PROROMGB LB 10 MARS 1829

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