CONTRE LE BUDGET DE
Messieurs, il m'a fallu faire un effort sur moi-même pour parottre à cette tribune. La Chambre héréditaire considérablement réduite par le départ d'un grand nombre de ses membres^ la Chambre élective à peu près absente tout entière; une attention fatiguée d'une session de plus de six mois, sont des circonstances qui ne laissent aucun espoir raisonnable de succès à l'orateur qui prend la parole.
De plus, si les vérités qu'il se propose de faire entendre sont sévères et vives, elles tombent mal dans un moment où les esprits refroidis sont peu disposés à les écouter. Au milieu d'une session , lorsque chacun est à son poste ,' que la polémique a toute son ardeur, un pair, un député entouré de ses amis, voit ses arguments repris et développés ; ce qu'il n'a pas assez bien prouvé, d'autres le prouvent mieux que lui; mais à la fin d'une session, que dis-je? au dernier jour, à la dernière heure de cette session, l'orateur qui vient seul faire du bruit à une tribune ressemble à un artilleur qui tire un dernier coup de canon quand la bataille est finie.
Enfin, messieurs, quel est mon dessein? De vous engager à rejeter le budget; je prends bien mon temps! Chaque année le budget nous arrive trop tard pour être examiné avec soin : nous nous en plaignons, et nous n'en donnons pas moins4iotre passavant au milliard annuel. Ce n'est peut-être pas aussi bien que possible, mais c'est comme cela.
Au reste , il y a des rencontres d'afTaires où , parmi les hommes même qui n'approuvent pas un système d'administration, le défaut de confiance produit le même effet que l'extrême confiance : ils sentent que la question est en dehors de la loi présente ; peu leur importe alors que cette loi soit ou non discutée : ou ils se retirent, ou ils renoncent à des votes négatifs qui ne leur semblent plus qu'une taquinerie, qu'une petite querelle sur un grand sujet. Le mal poussé à un certain point , comme le bien arrivé à son comble , tue l'opposition. Je ne connois pas de symptôme plus formidable que ce consentement à laisser tout foire , lorsque l'on ne peut rien empêcher.
Telle n'est pas ma politique ; et c'est pour obéir à ma conscience que je parois à cette tribune, quelle que soit d'ailleurs une position dont je sens tous les désavantages.
Maintenant, nobles pairs, regardez-moi comme un annotateur fidèle, qui vient vous présenter l'histoire abrégée de la session , qui vient remettre sous vos yeux le tableau du passé , en essayant de soulever un coin du rideau derrière lequel se cacbe l'avenir. Les hommes ne sont pas tous des prophètes^ mais, s'ils ne prédisent pas d'une manière rigoureuse l'événement à naître , ils peuvent souvent conjecturer, par la chose qu'ils voient, de la chose qu'ils verront, et procéder du connu à l'inconnu.
C'est en parcourant la série des actes de l'administration , c'est en recherchant dans l'avenir l'influence que de nouveaux actes, dérivés de ceux-ci , pourroient avojr sur nos destinées, que je me vais efforcer de justifier mon vote négatif. Je rejette le projet de loi du budget, non pour des raisons tirées uniquement de ce projet, mais pour une foule d'autres moiifs; rien de plus logique, car, avant de remettre la fortune d'une famille entre les mains d'un régisseur, on veut savoir d'où il vient , ce qu'il est , ce qu'il a fait, et Ton se décide d'après l'enquête.
Depuis l'invention du 3 pour cent, de ce 3 pour cent qu'on annonçoit être à 80 et à 82 sur diverses places , et qui tomba à 60 presque aussitôt qu'il eut paru ; depuis l'établissement de ce fonds contradictoirement créé à l'intérêt réel de l'argent, de ce fonds que soutient à peine à 70 un syndicat , des banquiers intéressés à la hausse, et une Caisse d'amortissement détournée de son but; depuis l'invention de ce fonds d'agiotage, un esprit funeste s'est emparé de l'administration. L'humeur que donne une première faute à celui qui la commet détériore le naturel , et l'on ne retrouve plus les hommes que Ton croyoit avoir connus.
C'est ainsi que les agents actuels de l'Autorité, après avoir été les plus zélés défenseurs de la liberté de la presse, s'en sont montrés les plus cruels ennemis ; c'est ainsi que, sortis des rangs de l'opposition qu'on appeloit royaliste, ils ont frappé les meilleurs serviteurs du Roi. Pour n'en citer qu'un exemple , une administration née de la Chambre introuvable devoit-elle faire tomber un seul cheveu de la tête d'un député que je m'honore de compter au nombre de mes amis? Attaquer à la fois l'indépendapce de la tribune législative et un dévouement presque fabuleux , n'est-ce pas blesser les choses les plus respectables?
Que les puissances du jour, avant leur élévation , n'aient donné
aucun gage à la légitimilé, je ne leur en fais pas un reproche; mais il y auroit eu peut-être plus de convenance à ne pas entrer dans les rangs de ceux dont on vouloit ensuite se déclarer ennemi : il falloit se souvenir que la Tidélité est sacrée. Nobles pairs, la couronne communique ses vertus sans en rien diminuer; ainsi qu'elle a donné son hérédité à votre sang , elle a fait part de son inviolabilité aux malheurs supportés pour elle. C'est donc commettre une sorte de sacrilège que de toucher à ces malheurs; c'est abandonner les intérêts moraux ; c'est réduire la vie aux intérêts matériels. Et alors , hommes du pouvoir, tenez-vous bien ; car dans cette politique de l'ingratitude, on ne vous sert qu'autant que vous sourit la fortune.
Repousser les anciens serviteurs de la monarchie , sans adopter les idées du siècle; punir les services des vieilles générations, et répudier les doctrines des générations nouvelles , n'est-ce pas rejeter tout appui? Il faut être bien riche pour n'avoir besoin ni de dévouement ni de liberté.
Considérez , messieurs , ce qui s'est passé depuis l'ouverture de la présente session ; voyez s'il est possible de voter en sûreté le budget, si la force des choses ne commande pas^ au contraire, d'user du moyen constitutionnel placé entre nos mains , d'en user pour obliger l'administration ^ modifier son système?
D'abord on présente un projet de loi contre la presse, lequel a pour but de rendre muette la presse non périodique, et de livrer la presse périodique au pouvoir. L'opinion se soulève d'un bout du royaume à l'autre. Le projet vient à votre Chambre; vous n'avez pas le temps d'en faire justice; un pouvoir bienfaiteur entend nos vœux : éclate alors une générale allégresse. Cette liberté de la presse qui intéresseroit tout au plus , répé.toit-on , une douzaine de journalistes , cette liberté est si populaire que la France entière se trouve spontanément illuminée; que, jusque sur des vaisseaux prêts à mettre à la voile , des matelots saluent de leur dernier cri , au nom de cette liberté , les rivages de la patrie.
L'administration est-elle éclairée? abandonne-t-elle ses voies impraticables après le renversement d'une mesure dont elle avoit déclaré ne pouvoir se passer? Non, messieurs, elle est aussi satisfoite du retrait du projet de loi, qu'elle étoit contente de la présentation de ce projet : défaite ou succès, tout lui est victoire.
Arrive la déplorable affaire du Champ-de-Mars. Un ministre a pris d'abord sur lui la responsabilité de la mesure; le lendemain il a fait entendre qu'une autre autorité avoit provoqué cette me-
sure , puis il a cru devoir expliquer ce mot de provocation , et re« vendiquer la gloire de sa déclaration première.
Un autre ministre, qui ne jugeoit pas les choses de la môme façon, s'est retiré. L'opinion publique a entouré de ses respects cet homme de conscience et de vertu : elle a su gré à ceux des autres ministres qui passent pour avoir été opposés à un licenciement qui frappoit en masse une garde aussi dévouée que fidèle. Hier encore on s'affligeoit de chercher vainement à la fête du Dieu de la patrie la protection paisible de ces citoyens dont les femmes et les enfants prioient pour le salut du Roi. Des méprises aussi graves ne me forcent-elles pas à rejeterJes lois de finances , afin de couper court à des systèmes dont les auteurs seroient un jour les premiers à déplorer les conséquences?
Le 11 mai devoitêtre témoin d'un changement de scène. Tout le monde a lu dans le Moniteur les paroles prononcées le 10 février, lors de la présentation de trois projets de loi concernant le règlement définitif du budget de 1825, les suppléments nécessaires pour 1826, et la fixation du budget de 1828 : il est essentiel de reproduire ces paroles.
M. le ministre des finances, après avoir annoncé un excédant de 22,219,544 francs qu'il propose d'appliquer à la dotation du service, ajoute : «
« C'est par l'exposé de ces faits , dont la France entière peut « apprécier l'exactitude, que nous avons dû repousser les efforts « sans cesse renouvelés pour altérer la confiance et la sécurité sur M lesquelles repose le maintien de cette heureuse situation.
« Le sens exquis de la nation rend lui-môme ces efforts moins «« dangereux....
« Un fait, le dernier que je puisse fournir à la Chambre en ce « moment , prouvera sans réplique l'indifférence du pays pour M toutes ces déclamations mensongères : nous n'en avons jamais « été plus assourdis que durant le mois qui vient de finir. Hé bien, « messieurs, les produits des taxes sur les consommations et les « transactions se sont élevés durant ce mois à 2,860,000 francs de «« plus que ceux du mois correspondant en 1826. »
Voilà , messieurs , des paroles remarquables.
Le 18 avril , à propos d'une pétition , on disoit encore : « Loin « d'ôtre en déficit , il me semble que nous nous trouvons dans « une position aussi forte et aussi heureuse que jamais. La dis- « cussion du budget le prouvera. »
Hé bien , messieurs , le 1 1 mai on adhéroit au retranchement
de ^,000,000 de francs, retranchement proposé par la commission de la Chambre des députés; on déciaroit que, « lorsque la com- « mission avoit fait son rapport , il y avoit déjà une diminution M sur les trois premiers mois de cette, année (1827); qu'un autre <c déficit s'étant présenté sur le mois d'avril , la commission pro* « posoit de retrancher la totalité des augmentations demandées. »
Gomment ! le 10 février , jour de la représentation du budget , une diminution étoit déjà commencée ; le 18 avril , elle avoit continué , et l'on n'en persistoit pas moins à tenir le langage que l'on est forcé de démentir le 11 mai !
Le sens exquis de la nation , qui ne prenoit aucune part aux décla" mations mensongères dont les ministres étoient assourdis, ce sens exquis qui payoit si bien le 10 février, et qui empèchoit même une perception rétrograde le 18 avril , ce sens exquis ne payoit cependant plus , alors même qu'on annonçoit un excédant de revenu dont on se bâtoit de partager les deniers entre tous les ministères ! on prétendoit régler en février, et pour toujours, une dépense flxe sur des receltes éventuelles qui déjà ne rentroient plus !
Ou l'administration ignoroit l'état réel des choses le 10 février et le 18 avril , ou elle le connoissoit : dans l'un ou l'autre cas, lui étoit-il permis de l'ignorer ou de le connoître, en s'exprimant comme elle s'exprimoit à ces deux époques?
Je vous demande à présent , messieurs , puis-je voter le budget en étant forcé de reconnoître des contradictions si manifestes , de si notables erreurs? On vous a fait entendre, dans l'exposé des motifs de ce budget , que si l'on étoit embarrassé pour les crédits , on y suppléeroit par le fonds d'un dégrèvement alloué -, on avoit déjà dit la même chose le 25 et le 28 mai. C'est un moyen qu'on s'est réservé : mais que deviennent et les justes louanges qu'on s'est données à propos de ce dégrèvement , et les choses qu'on a dites sur le fardeau dont est accablée la propriété foncière?
Nobles pairs , je ne ferai jamais d'un embarras dans nos finances un objet de triomphe; je me réjouirai si le mois de mai a ramené la fortune, s'il offre, comme on l'assure, un excédant qui s'élève à la somme de près de 4 millions ; mais la plus-value du mois de mai ne fait rien au déficit du mois d'avril , et le déficit du mois d'avril n'a rien à voir avec la plus-value du mois de mai. La question , quant au système administratif, n'est pas des augmentations ou des diminutions alternatives des recettes ; il peut y avoir à ces augmentations et à ce^ diminutions des causes tout à fait indépendantes du ministère ; il s'agit de savoir si des ministres doivent
tenir & la tribune un langage contradictoire de quinze jours en quinze jours ; s'ils doivent apporter en preuve de leur habileté des excédants de produits, alors que ces produits sont en baisse ^ et demander sur une prospérité présumée des crédits dont la base manque , au moment même où on les demande. A ce compte , puisqu'il y a amélioration dans les recouvrements du mois de mai , pourquoi ne viendroit-on pas réclamer les 23 millions que Ton a cédés? Il est vrai qu'en cas de réduction dans le chiffre de juin, oa de juillet , ou d'août , il faudroit les abandonner de nouveau , et les deux Chambres , déclarées permanentes , passeroient toute Tannée à faire et à défaire le budget.
La commission de la Chambre de^ députés a trouvé dans le budget de 1825 un déflcit de plus de 131 millions ; la dette flottante est augmentée de 60 millions. Si les places fortes étoient réparées ^ si le matériel de la guerre s'étoit récupéré de ses pertes ; si nos monuments s'élevoient ; si nos chemins n'étoient pas dégradés ; si notre marine étoit pourvue de bois et de vaisseaux ; si les vénérables Pasteurs de nos campagnes avoient le pain sufOsant, on auroit quelque consolation ; mais peut-on se rassurer entièrement, lorsque l'accroissement futur de l'impôt est au moins matière de doute , et que les services publics sont en souffrance?
Il est trop prouvé qu'on s'est trompé quelquefois dans ces matières de finances auxquelles d'anciennes études ne m'ont pas laissé tout à fait étranger : on s'est trompé sur les 3 pour cent, on s'est trompé sur l'application exclusive de l'amortissement à cette valeur, puisque , acquise au terme moyen de 68 , c'est comme si on avoit acheté du 5 à 113 , lorsqu'on pouvoit prendre celui-ci au pair ^ on s'est trompé sur le prétendu milliard des émigrés ; on s'est trompé sur l'affaire de Saint-Domingue. Qui paiera les colons de Saint-Domingue, si le président Boyer ne -remplit pas les conditions du traité? La France? Les Chambres ont-elles voté des fonds pour cette dette.
J'entends dire que le semestre des obligations d'Haïti sera soldé à bureau ouvert chez les banquiers chargés de cette opération ; mais de quel semestre s'agit-il ? de celui qui représente l'intérêt du premier cinquième du capital , ou l'intérêt du premier et du second cinquième échu? Qu'y a-t-il , en un mot, d'acquitté du prix d'une Colonie si étrangement cédée par ordonnance , sans même avoir entre les mains une garantie de l'exécution du traité? Que de choses inconnues Vos Seigneuries devroient pourtant connoître !
Il y auroit beaucoup à dire sur les bons du trésor, sorte de pa-
pier-monnoie à la disposition de M. le ministre des finances. Dans quel état se trouvent les caisses publiques? Possèdent-elles leurs fonds respectifs, ou les ont-elles prêtés sur dépôts de rentes, peut-être sur simples reçus à des maisons de banque qui peuvent , comme les joueurs sur la rente , subir les chances de la Bourse ?
On conçoit que dans une machine aussi vaste, aussi compliquée que les finances de la France , on soit tenté quelquefois de faire des revirements de parties , des déplacements de fonds spéciaux pour appliquer ces fonds à une nécessité urgente : oii vient au secours d'un service en péril ; on soutient un capitaliste; on arrête une baisse avec l'intention de remettre toutes choses à leur place par des rentrées qu'on attend : un milliard passe annuellement à travers lescoRres de l'État; quelle ressource ! oii s'y fie.
Mais il faut qu'aucune chance ne vienne déranger les calculs ; il faut un repos absolu dans les hommes et dans les choses ; il faut du temps, et le temps échappe. Que le plus petit événement arrive, les fonds baissent, les banquiers à qui on a trop sacrifié se retirent, le désordre reste dans l'intérieur des affaires : tout est dérangé, tout est compromis ; et , du plus haut point de prospé* rite financière en apparence , on tombe au fond d'un abîme.
n est certain que , par suite des emprunts , des services de la guerre d'Espagne, et surtout de l'établissement du 3 pour cent, diverses phases ont dft avoir lieu dans les fortunes des capitalistes. Ceux qui peuvent se trouver encombrés de 3 pour cent, et qui sont forcés de jouer à la Bourse sur eux-mêmes , auront besoin de pomper longtemps l'amortissement, afin de remplir le vide de leurs coffres. Qu'on désire les soutenir pour empêcher les fonds de fléchir, rien de plus naturel ; mais il faudroit nous plaindre si nous en étions à ces sacrifices , à ces fictions de prospérités.
Quel moyen avez-vous , messieurs , de connoître la vérité? Comment éclairciriez-vous la moindre des graves questions que je viens de faire? Ne faudroit-il pas nous contenter de réponses quelconques ou du silence de la partie intéressée?
Si je demandois avant de voter l'impôt quelles sont les sommes réelles engagées dans le syndicat par les receveurs-généraux ; si je voulois connoître l'action de ces agents comptables à la Bourse, les gains qu'ils ont faits ou les pertes qu'ils ont éprouvées; si je m'enquérois de l'état de leurs caisses publiques ; si je soutenois que cette association menaçante fait refluer à Paris les capitaux en desséchant les provinces , on me répondroit ce que l'on voudroit ; on me diroit que tout va à merveille , que toutes les précau-
lions sont prises , qu'on peut §'en fier à la prévoyance de Tadministration : l'administration avoit-elle prévu, le 10 février, la diminution de revenu sur les trois premiers mois de l'année?
La Banque de France est encombrée d'argent mort , le com:* merce est paralysé, les paiements se font souvent en métalliques transportés par les diligences comme dans les temps de la plus grande stagnation des affaires.
Avons-nous sur le recouvrement des impôts les renseignements nécessaires? Il y a' des lois de finances qui s'appliquent en raison ascendante du nombre des individus. Si des recensements inexacts faisoient, involontairement sans doute, monter la population d'une commune au delà de son taux réel , on pourroit venir vous annoncer un accroissement de recettes qui ne seroit au fond qu'une augmentation d'impôt illégal.
J'appelle fortement l'attention de Vos Seigneuries sur le sujet que je viens de toucher : un déficit plus ou moins contestable ou contesté ne seroit pas la seule plaie de nos finances. Je désire que le temps ne justifie pas mescraintes. Pour quiconque étudie l'opinion , la position politique s'altère ; une révolution s'accomplit dans les esprits *, nous marchons vers le terme de la septennalité ^ force sera d'arriver à un dénouement. Je sais qu'un ou deux ans paroissent à bien des gens l'éternité ; mais nous , gardiens héréditaires du trône , nous ne verrons pas d'un œil aussi tranquille un si court avenir.
C'est maintenant de cet avenir que je vais tirer les autres raisons qui m'obligent à repousser les lois de finances.
Ici, messieurs, je le sais, je porte la main à une plaie vive; tout autre que moi auroit besoin de dévouement pour aborder un pareil sujet. Mais que suis-je? un naufragé, sœvîs projecttis ab undxsy un homme qui ne dérange rien dans sa vie, en ajoutant quelques vérités à toutes cefies dont il s*est déjà rendu coupable.
Avant de m'expliquer, je dois avouer loyalement que je ne crois pas tout à fait à l'exécution des projets que je me propose de développer et de combattre : si j'ai trop de franchise pour caresser les foiblesses du pouvoir, je suis aussi trop sincère pour l'accuser d'un mal auquel il ne me semble pas encore participant ; mais il peut être entraîné à ce mal ; et dans l'appréhension où je suis d'une infiuence funeste , je dois rejeter le budget pour rejeter à la fois . tous les périls.
Des idées malfaisantes sont certainement entrées dans les tôtes mal organisées \ en se répandant au dehors, elles ont effrayé le pu-
blic : ces idées ont pris une telle consistance , qae des députés ont cru devoir en occuper la chambre élective.
Ce seul fait nous force à nous expliquer. Quand nous aurions voulu nous taire , cela ne nous seroit plus possible ; nous ne pouvons rester muets lorsque l'autre chambre a pris l'initiative sur des desseins dangereux à l'État ; nous ne pouvons laisser clore la session sans dire nous-mêmes quelques mots, nous, messieurs, qui sommes les principaux intéressés dans cette affaire. J'ose réclamer votre attention ; c'est principalement de la pairie qu'il s'agit. Il est bon que cette matière soit une fois pour toutes éclaircie et traitée à cette tribune. Les ministres de Sa Majesté y trouveront l'avantage de se fortifier dans la résolution où je lès suppose, de ne pas se laisser entraîner aux dernières mesures de perdition ; mesures qui , tout incertaines qu'elles sont, m'empochent d'accorder un milliard à des hommes qui peuvent n'avoir plus assez de force pour résister au parti qui les presse et les déborde. Je viens au fait.
On entend répéter, relativement à l'armée, à la magistrature, aux collèges électoraux , des choses si étranges que je ne les mentionnerai point. Je me renfermerai dans le probable, parcequ'on peut toujours raisonner sur le probable , lorsqu'il est la suite d'une position donnée.
Je vous dirai donc , messieurs , que ceux dont l'esprit d'imprudence inspira le projet de loi contre la liberté de la presse n'ont pas perdu courage. Repoussés sur un point, ils dirigent leur attaque sur un autre \ ils ne craignent pas de déclarer à qui veut les entendre que la censure sera établie après la clôture de la présente session.
Mais , comme une censure qui cesseroit de droit un mois après l'ouverture de la session de 1828 seroit moins utile que funeste aux fauteurs du système , ils songeroient déjà au moyen de parer à cet inconvénient : ils s'occuperoient pour Tan prochain d'une loi qui prolongeroit la censure , ou d'une loi à peu près semblable à celle dont la couronne nous a délivrés.
La difficulté , messieurs , seroit de vous faire voter un travail de cette nature , si , d'ailleurs , il étoit possible de déterminer les ministres eux-mêmes à l'accepter. Vous n'avez pas de complaisance contre les libertés publiques. Quel moyen auroit-on alors de changer votre majorité? Un bien simple, selon les hommes que je désigne : obtenir une nombreuse création de pairs.
Avant de toucher à ce point essentiel , jetons un regard sur la censure.
Tl. 51
Les auteurs des projets que j'examine en ont-ils bien calculé les résultats? Quand on établiroil la censure entre les deux sessions, si cette censure décriée par les ministres eux-mêmes ne produisoit rien de ce que l'on veut qu'elle produise ^ si elle n'avoit fait que multiplier les brochures \ sr Je ministère avoit brisé le grand ressort du Gouvernement représentatif, sans avoir amélioré tes Gnances, sans avoir calmé l'efTervescence des esprits^ si au contraire les haines, les divisions, les défiances s'étoient augmentées; si le malaise étoit devenu plus général ; si l'on avoit donné une force de plus à l'opposition , en lui fournissant l'occasion de revendiquer une liberté publique, comment viendroit-on demander aux Chambres la continuation de cette censure? On conçoit que, du sein de la liberté de la presse , on réclame la censure sous prétexte de mettre un frein à la licence ^ mais on ne congoit pas que , tout chargé des chaînes de la censure, on sollicite la censure, lorsqu'on n'a plus à présenter pour argument que les flétrissures de cette oppression.
L'abolition de la censure , le retrait de la loi contre la liberté de la presse, sont des bienfaits de Charles X ; rien ne seroit plus téméraire que d'eflacer par une mesure contradictoireie souvenir si populaire de ces bienfaits. £t quelle pitié d'établir au profit de quelques intérêts particuliers une censure qu'on n'a pas cru devoir imposer pendant la guerre d'Espagne , lorsque le sort de la France dépendoit peut-être d'une victoire! Nous nous sommes confiés à la gloire de M. le Dauphin : il n'est pas aussi sûr, j'en conviens, de s'abandonner à toute autre gloire; mais enfin, que MM. les ministres aient foi en eux-mêmes; qu'ils nous épargnent la répétition des ignobles scènes dont nous avons trop soufiert. Reverrons-nous ces censeurs proscrivant jusqu'aux noms de tels ou tels hommes, rayant du même trait de plume et les éloges donnés aux vertus de l'héritiçr du trône , et la critique adressée à l'agent du pouvoir?
Après avoir été témoin des transports populaires du 17 avril , on ne peut plus nier l'amour de la France pour la liberté de la presse. Dans quels rangs pourriez-vous donc trouver aujourd'hui des oppresseurs de la pensée? Parmi des fanatiques qui courroient à la honte comme au martyre, et parmi des hommes vils qui jnettroient du zèle à gagner en conscience le mépris public.
Je suis heureux, messieurs, de pouvoir m'appuyer dans cette matière des témoignages les plus décisifs. J'invoque l'irrécusable autorité de quelques-uns de MM. les commissaires du Roi pré*
aents à cette séance. J'en appelle à mon illustre ami M. deBonald , à mon noble collègue le marquis d'Herbouville : avec quelle force de raison tous n'ont-ils pas foudroyé la censure! Écoutez , messieurs, des paroles bien plus puissantes que les miennes; ce sont celles de M. le président du conseil :
« Un seul exemple prouvera, disoit-il en 1817, quel abus un « ministre peut se permettre de ce pouvoir exorbitant. Taî tenu, « dit un homme d'État, j'ai tenu dans mes mains, en 1815, l'é- « preuve d'un journal dans lequel la réponse faite au ministre <« par mon honorable ami M. de Corbière, comme rapporteur de « la commission du budget, avoit été efiacée par le censeur dans « la partie qui tendoit à laver la commission d'une inculpation « grave dirigée contre elle. »
M. le comte de Corbière , allant encore plus loin que son collègue , s'écrie dans toute la puissance de sa conviction : <« N'a-t-on « pas vu naguère que les journaux , tombés sous le Joug du des- « potisme , étoient devenus des instruments d'oppression et de « servitude? C'est la meilleure preuve du danger de subjuguer « les journaux. »
Qu'ajouter, messieurs , à de telles paroles ? Qu'on le dise : sont -ce là les doctrines que l'on professe encore? Je vote le budget.
Dans les provinces , où il n'y a presque aucun moyen de vérifier les faits, de réparer les omissions du journal censuré, la défiance et le mécontentement se prolongent : qu'une brochure paroisse alors , cette brochure , lue et oubliée dans vnigt-quatre heures à Paris, occupe et agite un département pendant six mois. Plus elle est proscrite , plus elle est recherchée ; elle remplace et vaut , dans un moment décisif, cent articles de journaux. On en fait des copies à la main ^ elle devient , pour ainsi dire , le manuel des élections. Je parle , messieurs , d'après mon expérience. Vous me pardonnerez , en faveur de la cause importante que je plaide devant vous , de me laisser aller à un mouvement d'amour-propre. Je garde précieusement une lettre dans laquelle on a l'extrême bonté de m'apprendre l'effet produit à Toulouse par la publication de la Monarchie selon la Charte; lettre par laquelle on veut bien me féliciter d'avoir contribué au succès de quelques nominations dont la France a retiré de si grands avantages.
L'opinion publique étoit-elle plus hostile au ministère de cette époque qu'elle ne Test au ministère actuel? Non, messieurs, elle fétoit beaucoup moins. Cette opinion publique , saisie toute vivo
aujourd'hui par la censure, seroit conservée et tran^rtée telle qu'elle est aux élections prochaines.
Ou je me trompe fort , ou les véritables ennemis des ministres se réjouissent au fond du cœur de rétablissement présumé de la censure. Il est de fait que la liberté de la presse périodique s'affoiblit chaque jour, faute de pouvoir trouver de nouvelles formules de plaintes. Imposez la censure, et à l'instant l'opposition reprendra sa première vigueur ; elle sera justifiée de tout ce qu'elle a dit contre le pouvoir ministériel ^ placée sur un excellent terrain, elle attendra une victoire certaine.
Pour moi , messieurs , je ne voterai jamais le budget tant que j'aurai à craindre qu*un ministère, ou par calcul ou par foiblesse, consente à supprimer la liberté de la presse périodique; je voterai encore bien moins ce budget, si l'établissement même de la censure doit, par une conséquence forcée, et pour prolonger légalement la censure , amener la tentative d'un dérangement dans la majorité de la Chambre héréditaire.
Nous voici revenus, nobles pairs, à la grande question , question telle à mes yeux qu'elle domine toutes les autres. Il est bien temps de s'occuper de la loi de finances , quand on sait que des hommes influents sur les décisions du pouvoir vont jusqu'à rêver des mesures destructives de la pairie.
Vous vous en souvenez, messieurs, lorsqu'une nombreuse nomination de pairs eut lieu autrefois , un de vos collègues, courageux à cette tribune , comme il l'avoit été à Quiberon , un noble vicomte dont vous avez entendu prononcer dernièrement Téloquenleoraison funèbre, vous proposa une humble adresse au Roi, afin de le supplier de choisir d'autres ministres.
Que serpit-ce en eflfet qu'une assemblée où, pour faire passer les lois les plus désastreuses, des ministères successifs pourroient tour à tour, au gré de leurs passions, de leurs intérêts et de leurs systèmes, introduire de nouveaux pairs?
Où seroit le terme de ces créations , tantôt pour des lois déjà en partie discutées, tantôt pour de simples amendements? Ne ressembleroienl-elles pas à des commissions contre les choses , comme on nommoit autrefois des commissions contre les hommes.
Mais dans le cas môme où l'on prétendroit étouffer, au sein de* cette noble Chambre, la première de nos libertés, ne seroiton pas déçu? Les nouveaux pairs aiiroient-ils cet esprit de docilité dont on les gratifie d'avance? se chargeroient-ils de la responsabilité qu'on eût désiré leur imposer? Se voudroient-ils laisser soup-
çonner d'avoir acheté, aux dépens des libertés de la France , la première dignité de la monarchie? Enfîn j'ose croire que, si de pareils projets pouvoient jamais s*accomplir, mes nobles collègues actuels , ceux dont j'ai le malheur de ne pas partager aujourd'hui l'opinion , déserteroient les drapeaux des ministres : l'honneur nous rendroit la majorité qu'auroit voulu nous enlever la violence.
Si je traite du principe , il me sera facile de prouver qu'augmenter la Chambre des pairs , de manière à changer la majorité des sufTrages , c'est violer la Charte.
La Charte n'admet point la dissolution de la Chambre des pairs : or, des accroissements démesurés de cette Chambre, ayant pour but d'en briser la majorité , ne seroient autre chose qu'une dissolution sous une autre forme; ainsi, l'on violeroit réellement la Charte en donnant à la Chambre héréditaire la constitution de la Chambre des députés ; et on lui donneroit cette constitution , puisqu'elle deviendroit , par le fait, dissoluble et élective.
Mais cette espèce d'anéantissement de la Chambre héréditaire auroit les résultats les plus funestes , césultat que n'a pas la cassation de la Chambre élective. Celle-ci, rappelée, revient, avec le nombre fixe de ses membres , dans ses proportions légales. La Chambre haute , renouvelée par une accession de pairies , reparoitroit considérablement augmentée. Poussez les choses à leur dernière conséquence , et vous arriverez par différentes dissolutions, c'est-à-dire par diflerentes augmentations de la Chambre des pairs , à former dans l'État un corps aristocratique si puissant, ou si impuissant, qu'il usurperoit les autres pouvoirs, qu'il tomberoit dans le plus profond avilissement. La pairie seroit tout, ou ne seroit rien ; la Charte seroit anéantie.
D'un autre côté , les deux Chambres pouvant être dissoutes , l'équilibre des trois pouvoirs se trouveroit rompu ; on seroit menacé ou de la dictature ministérielle, ou du retour de la monarchie absolue.
Et pourquoi joueroit-on ce terrible jeu ? Pour obtenir un succès dans une loi ! Succès bien court , car enHn il n'est pas dit que tous les pairs nouvellement nommés voteroient éternellement avec un ministère qui ne seroit pas lui-même éternel. C'est donc pour le triomphe d'un moment que Ton vicieroit à jamais un des premiers éléments de la Charte; c'est à la nécessité d'une heure , à l'ambition d'un jour , que l'on sacriiieroit l'avenir.
Il y a des ressources contre la censure ; faussez l'institution do la pairie , où est le remède?
Supposez qu'on nous envoyât soixante pairs à la session prochaine pour faire passer un projet contre la liberté de la presse : voilà ce projet devenu loi. Un an , deux ans après , peu importe , vient un autre ministère ; celui-ci trouve que la loi dite salutaire k la France la met au contraire en péril ; vite soixante autres pairs pour défaire l'ouvrage des soixante premiers. Ce second ministère tombe; un troisième arrive dans des opinions opposées : vite soixante autres pairs pour remettre les choses en bon état. Un quatrième... Je m'arrête, messieurs, l'absurdité et l'abomination de ces procédés ont-elles besoin d'une plus longue démonstration ?
Qu'on ne dise pas que ces lois contradictoires sur la presse, ou sur tout autre objet , n'auroient pas lieu : depuis la restauration vous avez eu quinze lois et fragments de lois concernant la presse, et sept ou huit ministères.
Le résultat de ces exagérations seroit qu'un jour la Chambre héréditaire périroit, comme je l'ai déjà dit, ou qu'on seroit obligé de la réformer par un déplorable coup d'État. On se trouveroit dans la monstrueuse nécessité de priver arbitrairement de la pairie ceux ou les enfants de ceux à qui on l'auroit conférée légalement) mais aux dépens de l'institution. On verroit peut-être la législature par des lois , la pairie par des règlements , essayer de se mettre à l'abri , et faire revivre contre des ministreSi pour abus de conseil , le crime de lèse-majesté.
Sans recourir à des mesures désastreuses , il y a , messieurs , un moyen sûr de dominer vos suffrages ; c'est de ne vous proposer que des choses approuvées par la raison. Je ne sache pas une loi utile qui n'ait passé dans cette Chambre , je ne dis pas à la majorité , mais à la presque unanimité des votes. Est-ce là une majo- . rite factieuse? Parler d'altérer cette majorité par une création nombreuse de pairs, seroit presque avouer l'intention de nous présenter des projets pour lesquels on auroit à craindre les impartiales investigations de votre sagesse. Les ministres de Sa Majesté seroient sans doute les premiers à repousser cette supposition.
Remarquez bien que tout ce que je dis pour la Chambre des pairs s'applique dans des proportions correspondantes à la Cour des pairs , de sorte que des ministres puissants et coupables seroient libres d'augmenter les juges de cette Cour suprême dans des procès criminels ; ils auroient la possibilité , s'ils étoient accusés par la Chambre élective , d'assembler un tribunal de nature à déclarer leur innocence : leur responsabilité disparott. On sent dans des
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tomps^ trouble , de minorité , de successions à la couronne , jusqu'où cela peut aller.
Maïs la Chambre héréditaire ne peut-elle donc être augmentée? La Chambre des lords en Angleterre n'est-elle pas plus nombreuse que la Chambre des pairs en France , bien que la population de ce dernier royaume surpasse d'un tiers la population des trois royaumes-unis ? Ai-je la coupable prétention de borner Texercice de la prérogative de la couronne ?
La constitution de la pairie dans la Grande-Bretagne est, messieurs , toute difTércnte de la constitution de la pairie actuelle en France. Les pairs d'Angleterre , qui dérivent leur puissance de la loi normande y représentent la propriété foncière, que vous ne représentez pas ; ils la représentent d'origine , par usurpation ou conquête, comme petits sou verains jadis féodaux. En cette qualité, ils peuvent être nombreux, parcequ'ils sont primitivement les députés du sol , tandis que les communes sont, du moins en théorie, les députés de la liberté et de l'industrie nationale.
Vous , messieurs , vous n'avez rien usurpé , vous êtes un corps aristocratique fait pour balancer l'autorité de la couronne et du peuple; vous êtes nés non d'ui^ fait accompli , la possession , noa de votre propre pouvoir, mais d'une combinaison politique, d'une volonté placée hors de vous , abstraction foite de vos propriétés territoriales. Vous représentez un principe plutôt qu'un intérêt; sous ce rapport , le resserrement de votre nombre est une nécessité presque absolue pour augmenter le prix d'une institution que le temps n'a pas encore consacrée.
Tous pouvez sans doute être augmentés , mais lentement , mais avec mesure, si l'on veut que la pairie soit une institution utile et non pas nuisible à l'État.
Voilà pour le principe : voici pour l'histoire.
Le nombre des pairs en Angleterre a-t-il toujours été ce qu'il est aujourd'hui? Jugez-en , messieurs.
En 1215, douze évêques et vingl4iuit barons seulement sont témoins de la concession de la grande Charte.
En 1Î66, le Parlement appelé L^icesterj où l'on remarqua le premier modèle de la division du parlement en deux Chambres , ne donne que cinq comtes et dix- huit barons.
En 1377, un duc, treize comtes, quarante-sept barons, dix évoques , vingt-deux abbés et deux prieurs composent toute la Chambre haute.
En 1599, après la réforme religieuse , vous ne trouvez que qua-
rante et un lords temporels , vingt lords spirituels , et en tout soixante et un pairs.
Ainsi , messieurs, pendant trois siècles, de 1215 à 1539, la pai* rie angloise ne s'est composée que de quatre-vingts à cent pairs , et il a fallu trois siècles pour qu'elle arrivât au nombre où nous la voyons aujourd'hui. Et nous , nous prétendrions créer en six ans autant de pairie^ que les Anglois en ont institué en six siècles !
Mais je conteste donc à la couronne le droit de créer des pairs? J'attaque donc à la fois la prérogative royale et l'article 26 de la Charte?
Je contesterois à la couronne elle-même le droit de cesser d'être, si des conseillers imprudents l'exposoient au suicide politique : tout pouvoir peut se donner la mort par l'usage abusif de son droit , comme on se tue en se jetant sur la pointe de son épée. La royauté peut se détruire par la royauté, la Constitution par la Constitution. N'est-il pas possible de confisquer la Charte au profit de l'article 10, comme je l'ai dit autrefois? Si on créoit un million , deux millions , trois millions de pairs , y auroit-il une Chambre des pairs , bien que le droit de plusieurs millions de pairs soit implicitement dans l'article 26 de la Charte.
Qu'on abandonne l'argumentation tirée du droit rigoureux contre le droit possible , laquelle mène d'abord à l'absurde , ensuite à la destruction. C'est précisément celte même argumentation qui a fait dire : Périssent les Colonies plutôt qu'un principe !
Quant à ceux qui me pourroient répondre : « Tant mieux si la « Charte périt! Il est bon d'en fausser les institutions, pour la « rendre impossible -, » à ceux-là je n'aurois rien à répliquer.
Me résumant sur ce point , je ne conteste rien de légal à la couronne dans les limites de sa propre sûreté ^ mais je disputerois aux ministres le droit de faire nommer des pairs pour conserver des portefeuilles , pour changer une majorité , pour corrompre et pour renverser finalement nos institutions. Une simple création de douze pairs fit mettre en accusation lord Oxford , la première année du règne de Georges V^, Les communes accusèrent ledit comte « d'avoir enfreint les droits et l'honneur des seigneurs , en faisant « créer douze pairs pour s'en servir à ses fins. »
Un grand exemple est dans ce moment même sous vos yeux. Le ministère anglois semble avoir perdu la majorité dans la Chambre haute; songe-t-il , ose-t-il songer à une nombreuse nomination de pairs?
Quel sujet de réflexions si l'on voyoit parmi nous les hommes
qui ont le plus blAmé une précédente mesure , comme attentatoire aux droits et à l'existence môme de la pairie , recourir à une me- ' sure semblable.
A tout ceci que me dira-t-on , si toutefois ce discours vaut la * peine d'une réponse? Me dira-t-on que j'ai entretenu la Chambre de bruits de salons , de nouvelles des rues , qu'il n'est question ni de censure , ni de nominations de pairs? Plût à Dieu que je fusse ainsi confondu ! Avec quelle joyeuse humilité je confesserois mes erreurs !
Me feroit-on une autre réponse qu'on a déjà faite , savoir, qu'on mettra ou qu'on ne mettra pas la censure, selon les circonstances ; qu'on créera ou qu'on ne créera pas de pairs, selon qu'il sera avisé ; qu'on ne doit pas venir ainsi au-devant des desseins du Roi ; qu'a préâ tout on n'a rien à démêler avec mes paroles, puisque je me suis écarté de la question du budget, et que l'on ne répond pas à des déclamations ?
Aujourd'hui , messieurs , les chiffres même sont des déclamations , quand ils ne disent pas ce qu'on veut qu'ils disent : le 5 pour cent déclame contre le 3. Je ne suis pas sorti de la question du budget , puisque c'est de l'ensemble des faits et des craintes que je déduis les raisons qui m'obligent à rejeter les lois de finances. J'ai assez répété ce refrain pour qu'on l'ait compris, si on a voulu le comprendre.
Quant à l'impropriété de venir au-devant des desseins de la couronne , nous avons ici des idées trop précises du Gouvernement constitutionnel pour supposer jamais qu'on puisse mettre un nom sacré, comme un bouclier impénétrable, au-devant de la responsabilité dçs ministres. Dans la monarchie absolue , le bon plaisir royal étoit tout ; dans la monarchie représentative , le bon plaisir ministériel ne seroit rien : permis à chacun d'en rire ou de s'en indigner.
Si quelque chose me sembioit appuyer le système que j'ai combattu dans les faits du passé et dans les craintes de l'avenir, je pourrois croire que je me trompe-, un j'ai eu tort ne me coûtera jamais^ mais quand je jette les yeux sur la France, je ne puis m'empécher de voir le commerce et les manufactures en détresse, la propriété foncière écrasée et menacée du retrait du dégrèvement , dans le cas possible d'un déficit ; j'aperçois des tribunaux dont l'indépendance fatigue, une Chambre des pairs, objet, dans un certain parti , de desseins plus ou moins hostiles; une opinion publique qu'on a d'abord voulu corrompre , ensuite étouffer; une
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capitale en deuil , la tristesse dans le présent , l'incertitude dans l'avenir. Les hommes que leurs places rattachent au système que Ton suit sont ils satisfaits? Interrogez -les en particulier : excepté le peut nombre qui , par caractère ou par besoin , est tombé dans la pure domesticité , tous vous exprimeront des alarmes.
Au reste il est naturel que tout souffre, parceque tout est dans Qoe position forcée. Le Gouvernement représentatif tend à amener les capacités au pouvoir, et le système que l'on suit les repousse. Il arrive de là qu'il n'y a pas une véritable supériorité sociale , pas un talent de quelque valeur qui ne soit en opposition ouverte ou secrète avec l'administration.
Les songes ont bien leur mérite; mais ce n'est pas À nous, émigrés, qu'il faut venir raconter des songes. Nous avons assez déraisonné dans notre jeunesse, pour que la raison nous soit venue dans nos vieux jours. Et nous aussi nous disions en 1789 que personne ne vouloit de la révolution , comme certaines gens disent aujourd'hui qqe personne ne veut de la Charte; et nous aussi nous nous vantions d'avoir pour nous l'argent et l'armée; et nous aussi nous ne parlions que d'être fermes , que de frapper des eoups d'État, pour sauver malgré eux les insensés qui ne pensoient pas comme nous. Un matin nous nous réveillâmes exilés , proscrits , dépouillés ; nous cherchâmes nos chimères dans notre havresac, elles n'y étoient plus; mais nous y trouvâmes l'honneur qu'un François emporte toujours avec lui.
Ceux qui voudroient regarder comme une tranquillité née de la force et de l'habileté de l'administration le repos actuel , ou plutôt le sang-froid de la France, ignorent les temps où ils vivent: ils voient toujours ce qui s'est passé en 1789; ils comptent pour rien les leçons qu'on a Vécues , les expériences qu'on a faites, les lumières qu'on a acquises , la raison politique qui est entrée dans tous les esprits , et surtout le déplacement qui s'est opéré dans les générations et dans les intérêts. Ce n'est plus le peuple qui , ému des passions turbulentes , se forme une idée confuse de ses droits ; c'est la partie éclairée de la nation qui sait ce qu'elle veut avec autant de fermeté que de modération. Les mœurs de la société instruite , si j'ose m'exprimer ainsi , sont entrées dans la politique, et l'on prend la patience et le calme de ces mœurs pour de l'impuissance d'action.
Tout se réduit à ce point : Veut-on l'établissement paisible des libertés publiques, en les dirigeant, en se plaçant soi-même dans le mouyeaient du siècle? qu veut-op faire que ces libertés triom-
^phent par leur propre force, en essayant de lei déiroire? Eiies emporteroient alors aussi facilement ce qui aeroit devant elles qu'un torrent emporte une digue impuissante.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise , des fautes répétées engendroient de nouveaux malbeurs, ces malheurs me.rencontreroient encore, malgré les années, aux pieds du Roi : y trouverois-je ceux qui prétendent aujourd'hui si bien servir la couronne , en frappant les plus fidèles sujets de Sa Majesté, et en attaquant les libertés publiques? Je l'espère pour eux. Je vais voter, messieurs , contre le budget. Si la Chambre prenoit ce parti , dans quelques jours tout seroit fini; ou les ministres changeroient de marche , ou ils seroient forcés de s'éloigner. L'application du grand moyen constitutionnel dénoueroit sans effort ce que le temps peut briser avec violence. En montant à cette tribune , je ne me suis pas flatté un seul moment d'obtenir un pareil résultat de mes efforts : aussi n'ai-je eu pour but que de remplir un devoir.
On s'irrite contre ces esprits indisciplinés qui viennent troubler un repos agréable, qui se croient le droit de dire tout haut ce que tant d'autres pensent tout bas ; contre ces hommes qui sacrifient les succès de leur personne à l'utilité de leurs paroles; mais enfln ce qu'ils peuvent avoir avancé de bon par hasard demeure, et l'avenir en proGte.
Au surplus, les contradicteurs du système ministériel sont-ils donc si exigeants? Ils ne disent pas même. à leurs adversaires : « Faites quelque chose pour les libertés publiques. » Ils sarent bien qu'ils ne seroient pas écoutés ; ils se contentent de leur dire : « Ne faites rien contre ces libertés ; cessez d'attaquer tous les ans « ce que la nation a de plus cher ; revenez sur quelques actes de « colère qui ne vous ont été bons à rien : voilà ce qui suffira pour « rendre la couronne légère à cette tète auguste trop longtemps « courbée sous le poids de l'adversité , ce qui suffira pcMir nous « donner des élections monarchiques et constitutionnelles , pour « dissiper tous les nuages. » *
Je ne descendrai pas de cette tribune sans dire le bien avec au* tant d'impartialité que j'ai dit ce qui m'a paru de mal. J'adresserai des remerciments à M. le ministre des affaires ecclésiastiques , pour la tolérance de ses opinions politiques. ( 11 y a toujours de la générosité dans le talent. ) J'offrirai les mêmes remerciments i M. lé ministre de la marine , pour ses instructions humaines aux cbefe de nos escadres dans les mers du Levant ^ à M. le ministre
des affaires étrangères , pour les bruits d'un traité favorable à la délivrance d'un peuple. C'est avec un plaisir sincère que j'apprendroisque le noble baron a été plus heureux que moi; qu'il a pu achever l'édiGce dont on m'avoit à peine laissé le temps de poser la première pierre.
Il est un peu tard , il est vrai , de s'apercevoir du danger d'enseigner la discipline militaire à des hordes mahométanes ; le cri de la religion et de l'humanité auroit pu monter plus tôt à l'oreille des rois; ilétoit parvenu au cœur des peuples; mais enGn il faut encore s'en féliciter, si,, après cinq années de dévastations et de massacres, on a trouvé que la Grèce étoit assez dépeuplée , que les Arabes y avoient suffisamment établi leurs tentes et leur désert ! Dieu veuille seulement qu'on arrive avant les funérailles!
Messieurs , joignez- vous à moi pour solliciter la prompte conclusion d'un traité de miséricorde : les infortunés Hellènes sont devenus vos clients , puisque vous êtes le seul corps politique en Europe qui ait exprimé le vœu de la pitié. Mais il n'y a pas un instant à perdre ; de nouveaux gémissements se font entendre ; ils ne viennent pas du Péloponèse , où il n'y a plus personne ; ils s'élèvent des rivages de l'Attique. La Providence a amené le combat au pied de la cité magna parens viruni ! comme pour donner ce grand témoin à ce grand effort d'une gloire qui lutte avec la puissance d'un simple nom contre les barbares de trois parties de la terre.
Mais Athènes chrétienne , trop longtemps abandonnée par les Chrétiens, la mère de la civilisation trahie par la civilisation ellemême , ne succombera-t-elle pointavant d'être secourue? Le coup qui peut tuer la Grèce moderne peut détruire ce qui reste de la Grèce antique. La mémo explosion qui feroit sauter la garnison héroïque de l'Acropolis disperseroit dans les airs les ruines du temple de Minerve : mémorable destinée ! Le dernier souffle de la liberté de la Grèce seroit-il attaché aux derniers débris de ses chefs-d'œuvre? Est-il écrit qu'il s'évanouira avec eux?
Les peuples comme les individus ont leur jour fatal. Puisse ma belle patrie conserver la liberté et le génie de la Grèce , dont elle semble fille , et puisse-t-elle en éviter les malheurs ! Mais qui ne trembleroit en nous voyant sortir des routes faciles qui mènent au salut pour nous jeter dans des chemins scabreux qui aboutissent à l'abîme ! Cet aveuglement surnaturel tient-il à quelque dessein caché de la Providence? Je Tignore ; mais je ne puis me défendre pour le trône, pour les libertés publiques, pour mon pays, pour
vous-mêmes, messieurs, d*uQ sentiment d'inquiétude dont je vous prie de ne voir la source que dans le cœur d'un bon François et d'un honnête homme.