‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 121 sur 142 · SUR LA DÉCLARATION FAITE PAR LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

SUR LA DÉCLARATION FAITE PAR LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

LE 7 AOUT I8S0, PROTfOTfCB A LA CHAMBRB DBS PAIRS LB MÂSIB JOUR DAMS LA 9BA5CB DU SOIR.

Messieurs, la déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion différente de la mienne. Un fait dans cette déclaration domino à mes yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un ordre de<ihoses régulier, j'examinerois sans doute avec soin les changements qu'on prétend opérer dans la Charte. Plusieurs de ces changements ont été par moi-même proposés. Je m'étonne seulement qu'on ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de foiblesse pour les fournées, et vous savez que j'en ai combattu môme la menace ; mais nous rendre les juges de nos collègues , mais rayer da tableau des pairs qui l'on voudra , toutes les fois que l'on ^cra le plus fort, cela ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie? soit : mieux vaut perdre la vie que de la demander.

Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui , tout important qu'il est, disparolt dans la grandeur de l'événement : la France est sans direction , et j'irois m'occuper de ce qu'il faut ajouter ou retrancher aux mâtsd'un-navire dont le gouvernail est arraché I J'écarte donc de la déclaration de la Chambre élective Yi. sa

tout ce qui est d'un intérêt secondaire , et , m'en teriant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.

Une question préalable doit être traitée : si le trône est vacant , nous sommes libres de choisir la forme de notre Gouvernement.

. Avant d'offrir la couronne à un individu quelconque , il est bon de savoir dans quelle espèce d'ordre politique nous constituerons l'ordre social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle?

Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des garanties sudisanles de durée , de force, et de repos? Une république auroit d'abord contre elle les souvenirs de la république môme. Ces souvenirs ne sont nullement effacés^ on n'a pas oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchoit appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l'Hercule qui fût seul capable d'étôufTer Je monstre? De ces hommes fastîques, il y en a cinq ou six dans l'histoire : dans quelque mille ans, votre postérité pourra voir un autre Napoléon ^ quant à vous , ne l'attendez pas.

Ensuite , dans l'état de nos mœurs et dans nos rapports avec les États qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me parolt pas exécutable. La première diOItulté seroit d'amener les François à un vote unanime. Quel droit la population de Paris auroit-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle autre ville de se constituer en république? Y auroit-il une seule république, ou vingt ou trente républiques? seroient-elles fédératives ou indépendantes? Passons par-dessus ces obstacles ; supposons une république unique; avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu'un président , quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu'il puisse être , soit un an à la tête de l'État sans être tenté de se retirer ? Peu défendu par les lois et par les souvenirs , avili , insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de trouble, il n'inspirera ni la confiance si nécessaire au commerce et a la propriété ; il n'aura ni la dignité convenable pour traiter avec les gouvernements étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l'ordre intérieur ^ s'il use de mesures révolutionnaires, la république deviendra odieuse, l'Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera , interviendra , et l'on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes effroyables. La

n^publique représentative est peut-être l'État futur du monde , mais son temps n'est pas arrivé.

Je passe à la monarchie.

Un Roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours , quoi qu'on fasse , une nouveauté. Or, je suppose qu'on veut la liberté , surtout la liberté de la presse , par laquelle et pour laquelle le peuple vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien ! toute monarchie nouvelle sera forcée , ou plus tôt ou plus tard , de bâillonner cette liberté. Napoléon lui-môme a-t-il pu radmettrc? Fille de nos malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté qu'avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une monarchie, bâtarde d'une nuit sanglante, n'auroit-elle rien à redouter de l'indépendance des opinions? Si ceux-ci peuvent prêcher la république, ceux-là un autre système , ne craignez-vous pas d'être bientôt obligés de recourir A des lois d'exception malgré les huit mots supprimés dans l'article 8 de la Charte ?

Alors, amis de la liberté réglée, qu'aurez-vous gagné au chan* gement qu'on vous propose? Vous tomberez de force dans la république ou dans la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions.

Dans le premier moment d'un succès, on se figure que tout est aisé; on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les intérêts ; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles et ses vanités ; on croit que la supériorité, des lumières et la sagesse du Gouvernement surmonteront des diflGlcultés sans nombre; mais, au bout de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.

Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients attachés à la formation d'une république ou d'une monarchie nouvelle. Si l'une et l'autre ont des périls, il restoit un troisième parti , et ce parti valoit bien la peine qu*on en eût dit quelques mots.

D'aflreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la violation de la foi par le meurtre ; ils se sont joués des serments faits au Ciel , des lois jurées à la terre.

Etrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la vraie cause de vos succès ; vous vous présentiez au nom du pouvoir légal. Si vous accouriez aujourd'hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que les portes de la capitale du monde civi«

lise s'ouvriroient aussi facilement devant vous? La race françotee a grandi depuis votre départ sous le régime des lois constitutionnelles; nos enfants de quatorze ans sont des géants; nos conscrits à Alger, nos écoliers à Paris, viennent de vous révéler les (ils des vainqueurs d'Austerlilz , de Marengo et d'Iéna , mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté ajoute à la gloire.

Jamais défense ne fut plus juste et plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s'est point soulevé contre la loi, mais pour la loi; tant qu'on a respecté le Pacte social , le peuple est demeuré paisible; il a supporté sans se plaindre les insultes, les provocations , les menaces : il devoit son argent et son sang en échange de la Charte; il a prodigué l'un et l'autre. Mais lorsqu'après avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude; quand la conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie a soudainement éclaté; quand une terreur de château organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de l'Empire, alors ce peuple s'est armé de son intelligence et de son courage ; il s'est trouvé que ces boutiquiers respiroient assez facilement la fumée de la poudre, et qu'il falloit plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n'auroit pas autant mûri les destinées d'un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand crime a eu lieu ; i} a produit l'énergique explosion d*un principe : devoit-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en a été la suite, renverser l'ordre de choses établi? Examinons.

Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué , comme il vous plaira de l'entendre , mais le trône n'est pas vacant ; après eux venoit un enfant : devoit-on condamner son innocence ?

Quel sang crie aujourd'hui contre lui ? Oseriez-vous dire que c'est la faute de son père ? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans l'amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle , auroit pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l'avenir. C'est au gardien de sa tutelle que l'on auroit fait jurer la déclaration sur laquelle vous allez voter ; arrivé à sa majorité , le jeune monarque auroit renouvelé le serment. Le roi présent , le roi actuel auroit été M. le duc d'Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple , et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd'hui qu'une monarchie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m'eût semblé un grand moyen de conciliation , et auroit peut-être sauvé à la France ces agitations qui sont ^conséquence des violents changements d'un État.

Dire que cet enfant séparé de ses maîtres n'aura pas le temps d'oiJblier jusqu'à leurs noms avant de devenir homme ; dire qu'il demeurera infatué de certains dogmes de naissance après une longue éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois en deux nuits : est-ce bien raisonnable ?

Ce n'est ni par un dévouement sentimental , ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de saint Louis jusqu'à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se tourneroit de nouveau contre moi , si elle triomphoit. Je ne vise ni au roman , ni à la chevalerie , ni au martyre. Je ne crois pas au droit divin de la royauté , et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n'invoque pas même la Charte, je prends mes idées plus haut : je les tire de la sphère philosophique, de l'époque où ma vie expire. Je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité d'un meilleur aloi que celle dont on argumente.

Je sais qu'en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la souveraineté du peuple \ niaiserie de l'ancienne école qui prouve que , sous le rapport politique , nos vieux démocrates n'ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n'y a de souveraineté absolue nulle part ^ la liberté ne découle pas du droit politique , comme on le supposoit au dix-huitième siècle ^ elle vient du droit naturel, ce qui fait qu'elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu'une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu'une république-, mais ce n'est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.

' Je me contenterai de remarquer que , lorsque le peuple a disposé des trônes , il a souvent aussi disposé de sa liberté ^ je ferai observer que le principe de l'hérédité monarchique , absurde aa premier abord , a été reconnu , par l'usage, préférable au principe de la monarchie élective. Les raisons en sont si évidentes , que je n'ai pas besoin de les développer. Vous choisissez un roi aujourd'hui : qui vous empêchera d'en choisir un autre demain? La loi, direz- vous. La loi ! Et c'est vous qui la faites !

Il est encore une manière plus simple de trancher la question , c'est de dire : nous ne voulons plus de la branche aînée des Bour* bons. Et pourquoi n'en voulez-vous plus? Parceque nous soounes victorieux ; nous avons triomphé dans une cause juste et sainte : nous uisons d'un double droit de conquête.

Très bien : vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez soigneusement cette force , car si dans quelques mois elle

vous échappe, vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine ! Les esprits les plus éclairés et les plus justes ne s'élèvent pas toujours au-dessus d'un succès. Ils étoient les pre-^ miers , ces esprits , à invoquer le droit contre la violence -, ils appuyoient ce droit de toute la supériorité de leur talent , et au moment même où la vérité de ce qu'ils disoient est démontrée par l'abus le plus abominable de la force , et par le renversement de cette force , les vainqueurs s'emparent de l'arme qu'ils ont brisée ! Dangereux trongons qui blesseront leur main sans les servir.

J'ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires *, je ne suis point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts , drapeau qui n'est pas sans gloire, mais qui pend le long du bftlon qui le porte, parceque aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je remuerois la poussière des trente-cinq Capets , je n'en tirerois pas un argument qu'on voulût seulement écouter. L'idolâtrie d'un nom est abolie ; la monarchie n'est plus une religion , c'est une forme politique préférable dans ce moment à toute autre, parcequ'elle fait mieux entrer l'ordre dans la liberté.

Inutile Cassandre , j'ai assez fatigué le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés y il ne me reste qu'à m'asseoir sur les 4ébris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Je reconnois au malheur toutes les sortes de puissances , excepté celle de me délier de mes sermepts de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme : après tout ce que j'ai fait , dit et écrit pour les Bourbons , je serois le dernier des misérables si je les reniois au moment où , pour la troisième et dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil. ^

Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n'ont jamais sa-, prifié une obole ou une place à leur loyauté , à ces champions de l'autel et du trône qui naguère me traitoient de renégat, d'apostat et de révolutionnaire. Pieux libellistes , le renégat vous appelle ! yenez donc balbutier un mot , un seul mot avec lui pour l'infortuné maître qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu. Provocateurs de coups d'État , prédicateurs du pouvoir constituant , où êtes- vous ? Vous vous cachez dans la boue dq fond de laquelle vous leviez vaillamment la tôte pour calomnier les vrais serviteurs du roi : votre silence d'aujourd'hui est digne de votre langage d'hier. Que tous ces preux dont les exploits projetés ont fait chasser les 4pscendants d'Henri lY à coups de fpprche , tremblent maintenant accroupis sous la cocarde tricolore : c'est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur p^rswpe et ne couvriront pas lepr làcl^eté.

Au surplus , en m'exprimant avec franchise à cette tribune , je ne crois pas du tout faire un acte d'héroïsme : nous ne sommes plus dans ces temps où une opinion coûtoit la vie ; y flissions-nous , je parlerois cent fois plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se montrer découverte à l'ennemi. Non , messieurs , nous n'avons à craindre ni un peuple dont la raison égale le courage , ni cette généreuse jeunesse que j'admire , avec laquelle je sympathise de toutes les facultés de mon ame , à laquelle je souhaite , comme à mon pays , honneur, gloire et liberté.

Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la France , et c'est pourquoi j'ai refusé à mon discours l'accent des passions. Si j'avois la conviction intime qu'un enfant doit être laissé dans les rangs obscurs et heureux de la vie , pour assurer le repos de trente-trois millions d'hommes , j'aurois regardé" comme un crime toute parole on contradiction avec le besoin des temps : je n'ai pas cette conviction. Si j'avois le droit de disposer d'une couronne, je la mettrois volontiers aux pieds de M^ le duc d'Orléans. Mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non pas un trône.

Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenantgénéral du rqyaume , je ne serai jamais son ennemi , s'il fait le bonheur de ma patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience , et le droit d'aller mourir partout où ]e trouverai indépendance et repos.

Je vote contre le projet de déclaration.

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