‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 125 sur 142 · VI · texte numérisé non relu

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foule. Le but unique , c'est le prince : la morale consiste à se dévouer à ses caprices, le devoir à le louer. Il faut surtout se récrier d'admiration lorsqu'il a fait une faute ou commis un crime. Les gens de lettres sont forcés par des menaces à célébrer le despote. Ils composoient , ils capiluloient sur le degré de la louange : heureux quand , au prix de quelques lieux communs sur la gloire des armes, ils avoient acheté le droit de pousser quelques soupirs, de dénoncer quelques crimes, de rappeler quelques vérités proscrites! Aucun livre ne pou voit paroître sans être marqué de l'éloge de Buonaparte , comme du timbre de l'esclavage : dans les nouvelles éditions des anciens auteurs , la Censure faisoit retrancher tous les passages contre les conquérants , la servitude et la ,tyrannie ; comme le Directoire avoit eu dessein de faire corriger dans les mêmes auteurs tout ce qui parloit de la Monarchie et des Rois. Les almanachs étoient examinés avec soin ^ et la Conscription forma un article de foi dans le Catéchisme. Dans les arts , môme servitude : Buonaparte empoisonne les pestiférés de Jaffa ; on fait un tableau qui le représente touchant , par excès de courage et d'humanité , ces mêmes pestiférés. Ce n'étoit pas ainsi que saint Louis guérissoit les malades qu'une confiance touchante et religieuse préscntoit à ses mains royales. Au reste, ne parlez point d'opinion publique*, la maxime est que le souverain doit en disposer chaque matin. Il y avoit à la police perfectionnée par Buonaparte un comité chargé de donner la direction aux esprits, et à la tête de ce comité un directeur de l'opinion publique. L'imposture et le silence étoient les deux grands moyens employés pour tenir le peuple dans l'erreur. Si vos enfants meurent sur le champ de bataille , croyez-vous qu'on fasse assez de cas de vous pour vous dire ce qu'ils sont devenus? On vous taira les événements les plus importants à la patrie, à l'Europe, au monde entier. Les ennemis sont àMeaux; vous ne l'apprenez que par la fuite des gens de la campagne : on vous enveloppe de ténèbres ; on se joue de vos inquiétudes*^ on rit de vos douleurs; on méprise ce que vous pouvez sentir et penser. Vous voulez élever la voix , un espion vous dénonce , un gendarme vous arrête , une commission militaire vous juge; on vous casse la tête, et on vous oublie.

Ce n'étoit pas tout d'enchaîner les pères , il falloit encore disposer des enfants. On a vu des mères accourir des extrémités de l'empire, et venir réclamer, en fondant en larmes, les fils que le Gouvernement leur avoit enlevés. Ces enfants étoient placés dans

des écoles où , rassemblés au son du tambour, ils devenoient irréligieux , débauchés , contempteurs des vertus domestiques. Si de sages et dignes maîtres osoient rappeler la vieille expérience et les leçons de la morale, ils étoient aussitôt dénoncés comme des traîtres, des fanatiques, des ennemis de la philosophie et du progrès des lumières. L'autorité paternelle , respectée par les plus affreux tyrans de l'antiquité, étoit traitée par Buonaparte d'abus et de préjugés. Il vouloit faire de nos fils des espèces de Mamelouks sans Dieu , sans famille et sans patrie. Il semble que cet ennemi de tout s'attachât à détruire la France par ses fondements. Il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années, que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des chrétiens. Les principes qui servoient de base à son administration passoient de son gouvernement dans les différentes classes de la société ; car un gouvernement pervers introduit le vice chez les peuples, comme un gouvernement sage fait fructifier la vertu. L'irréligion , le goût des jouissances et des dépenses au-dessus de la fortune , le mépris des liens moraux , l'esprit d'aventure , do violence et de domination, descendoient du trône dans les familles. Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands.

Les crimes de notre révolution républicaine étoient l'ouvrage des passions, qui laissent toujours des ressources ; il y avoit désordre et non pas destruction dans la société. La morale étoit blessée , mais elle n'étoit pas anéantie. La conscience avoit ses remords \ une indifférence destructive ne confondoit point l'innocent et le coupable : aussi les malheurs de ces temps auroient pu être promptement réparés. Mais comment guérir la plaie faite par un Gouvernement qui posoitcn principe le despotisme 5 qui, ne parlant que de morale et de religion, détruisoit sans cesse la morale et la religion par ses institutions et ses mépris^ qui ne cherchoit point à fonder l'ordre sur le devoir et sur la loi , mais sur la force et sur les espions de police; qui prenoit la stupeur de l'esclavage pour la paix d'une société bien organisée, fidèle aux coutumes de ses pères , et marchant en silence dans le sentier des antiques vertus? Les révolutions les plus terribles sont préférables à un pareil état. Si les guerres civiles produisent les crimes publics , elles enfantent au moins les vertus privées , les talents et les grands hommes. C'est dans le despotisme que disparoissent les empires : en abusant de tous les moyens , en tuant les âmes en?

core plus que les corps , il amène tût ou tard la dissolution et la conquête. Il n'y a point d'exemple d'une nation libre qui ait péri par une guerre entre les citoyens; et toujours un état courbé sous ses propres orages s'est relevé plus florissant.

On a vanté l'administration de Buonaparte : si l'administration consiste dans des chiffres ; si , pour bien gouverner, il sufOt de savoir combien une province produit en blé, en vin , en huile, quel est le dernier écu qu'on peut lever, le dernier homme qu'on peut prendre, certes Buonaparte étoit un grand administrateur; il est impossible de mieux organiser le mal , de mettre plus d'ordre dans le désordre. Mais si la meilleure administration est celle qui laisse un peuple en paix , qui nourrit en lui des sentiments de justice et de piété, qui est avare du sang des hommes , qui respecte les droits des citoyens, les propriétés des familles, certes le Gouvernement de Buonaparte étoit le pire des Gouvernements.

Et encore que de fautes et d'erreurs dans son propre système! L'administration la plus dispendieuse engloutissoit une partie des revenus de l'État. Des armées de douaniers et de receveurs dévoroient les impôts qu'ils étoient chargés de lever. Il n'y avoit pas de si petit chef de bureau qui n'eût sous lui cinq ou six commis. Buonaparte sembloit avoir déclaré la guerre au commerce. S'il naissoit en France quelque branche d'industrie , il s'en emparoit, et elle séchoit entre ses mains. Les tabacs, les sels, les laines, les denrées coloniales, tout étoit pour lui l'objet d'un monopole; il s*étoit fait Tunique marchand de son Empire. Il avoit, par des combinaisons absurdes, ou plutôt par une ignorance et un dégoût décidé de la marine , achevé de perdre nos colonies et d'anéantir nos flottes. Il bâtissoit de grands vaisseaux qui pourrissoient dans les ports, ou qu'il désarmoit lui -môme pour subvenir aux besoins de son armée de terre. Cent frégates répandues dans toutes les mers auroient pu faire un mal considérable aux ennemis , former des matelots à la France , protéger nos bâtiments marchands : ces premières notions du bon sens n'entroient pas même dans la tête de Buonaparte. On ne doit point attribuer à ses lois les progrès de notre agriculture : ils sont dus au partage des grandes propriétés, à l'abolition de quelques droits féodaux, et à plusieurs autres causes produites par la Révolution. Tous les jours cet homme inquiet et bizarre fatiguoit un peuple qui n'avoit besoin que de repos par des décrets contradictoires et souvent inexécutables; il violoit le soir la loi qu'il avoit faite le matin. Il a dévoré en dix ans 15 milliards d'im-

pots ' , ce qui surpasse la somme des taxes levées pendant les soixante-treize années du règne de Louis XIV. La dépouille du monde, 1,500 millions de revenu ne lui suflisoient pas \ il n*éloit occupé qu'à grossir son trésor par les mesures les plus iniques; Chaque préfet, chaque sous-préfet, chaque maire avoit le droit d'augmenter les entrées des villes, de mettre des centimes additionnels sur les bourgs , les villages et les hameaux , de demander à tel propriétaire une somme arbitraire cour tel ou tel prétendu besoin. La France entière étoit au pillage. Les inflrmités , l'indigence, la mort, l'éducation, les arts, les sciences, tout payoit un tribut au prince. Vous aviez un fils estropié, cul-de-jatte, incapable de servir : une loi de la conscription vous obligeoit à donner 1,500 francs pour vous consoler de ce malheur. Quelquefois le conscrit malade mouroit avant d'avoir subi l'examen du capitaine de recrutement. Vous supposiez le père alors exempt de payer les 1,500 francs de la réforme? Point du tout. Si la déclaration de l'infirmité avoit été faite avant l'accident de la mort , le conscrit se trouvant vivant au moment de la déclaration, le père étoit obligé de compter la somme sur le tombeau de son fils. Le pauvre vouloit-il donner quelque éducation à l'un de ses enfants, il falloit qu'il comptât d'abord une somme à l'Université , plus une redevance sur la pension donnée au mattre. Un auteur moderne citoit-il un ancien auteur, comme les ouvrages de ce dernier étoient tombés dans ce qu'on appeloit le domaine public, la censure exigeoit un centime par feuille de citation. Si vous traduisiez en citant, vous ne payiez qu'un demi-centime par feuille, parcequ'alors la citation étoit du doimme mixte; la moitié appartenant au travail du traducteur vivant , et l'autre moitié à l'auteur mort. Lorsque Buonaparte fit distribuer des aliments aux pauvres dans l'hiver de 1812, on crut qu'il tiroit cette générosité de son épargne : il leva à cette occasion des centimes additionnels, et gagna 4 millions sur la soupe des pauvres. Enfin , on l'a vu s'emparer de l'administration des funérailles ^ il étoit digne du destructeur des François de lever un impôt sur leurs cadavres. Et comment auroit-on réclamé la protection des lois , puisque c'étoit lui qui les faisoit? Le Corps législatif a osé parler une fois, et il a été dissous. Un seul article des nouveaux Codes détruisoit rapidement la propriété. Un administrateur du Domaine pouvoit vous dire ; « Votre propriété est domaniale ou nationale. Je la mets provi-

> Tous ces calculs ne sont qu'approximaiifi : je no me pique nullement de donner des comptes rigoureux par francs et par centimes.

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« soirement sous le séquestre : allez et plaidez. Si le Domaine a « lort, on vous rendra votre bien. » Et à qui aviez-vous recours en ce cas? aux Tribunaux ordinaires? non : ces causes étoient ré- ^servées à l'examen du Conseil d'État , et plaidées devant l'Empereur, qui étoit ainsi juge et partie.

Si la propriété étoit incertaine, la liberté civile étoit encore moins assurée. Qu'y avoit-il de plus monstrueux que cette commission nommée pour inspecter les prisons, et sur le rapport de laquelle un homme pouvoit être détenu toute sa vie dans les cachots , sans instruction , sans procès , sans jugement , mis à la torture, fusillé la nuit, étranglé entre deux guichets? Au milieu de tout cela , Buonaparte faisoit nommer chaque année des commissions de la liberté de la presse et de la liberté individuelle ; Tibère ne s'est jamais joué à ce point de l'espèce humaine.

Enfin la conscription faisoit comme le couronnement de ces œuvres du despotisme. La Scandinavie , appelée par un historien la fabrique du genre liumain, n'auroit pu fournir assez d'hommes à cette loi homicide. Le Code de la Conscription sera un monument éternel du règne de Buonaparte. Là se trouve réuni tout ce que la tyrannie la plus subtile et la plus ingénieuse peut imaginer pour tourmenter et dévorer les peuples : c'est véritablement le Code de Fenfer. Les générations de la France étoient mises en coupe réglée comme les arbres d'une forêt : chaque année quatre-vingt mille jeunes gens étoient abattus. Mais ce n'étoit là que la coupe régulière : souvent la conscription étoit doublée ou fortifiée par des levées extraordinaires ^ souvent elle dévoroit d'avance les futures victimes , comme un dissipateur emprunte sur le revenu à venir. On avoit fini par prendre sans compter : l'âge légal , les qualités requises pour mourir sur un champ de bataille , n'étoient plus considérés ^ et l'inexorable loi montroit à cet égard une merveilieuse indulgence. On remontoit vers l'enfance ; on descendoit vers la vieillesse : le réformé . le remplacé , étoient repris ; tel fils d'un pauvre artisan , racheté trois fois au prix de la petite fortune de son père, étoit obligé de marcher. Les maladies , les infirmités , les défauts du corps , n'étoient plus une raison de salut. Des colonnes mobiles parcouroicnt nos provinces comme un parti ennemi , pour enlever au peuple ses derniers enfants. Si l'on se plaignoit de ces ravages , on répondoit que les colonnes mobiles étoient composées de beaux gendarmes qui consoleroient les mères et leur rendroient ce qu'elles avoient perdu. Au défaut du frère absent, on prenoit le frère présent. Le père ré[)ondoit pour le fils, la femme pour le

mari : la responsabilité s'étendoit aux parents les plus éloignés et jusqu'aux voisins. Un village devenoit solidaire pour le conscrit* qu'il avoit vu naître. Des garnisaires s'établissoient chez le paysan, et le forçoient de vendre son lit pour les nourrir : pour s'en délivrer il falloit qu'il trouvât le conscrit caché dans les bois. L'absurde se mèloit à l'atroce : souvent on demandoit des enfants à ceux qui étoient assez heureux pour n'avoir point de postérité ; on employoit la violence pour découvrir îe porteur d'un nom qui n'existoit que sur le rôle des gendarmes , ou pour avoir un conscrit qui servoit déjà depuis cinq ou six ans. Des femmes grosses ont été mises à la torture , afin qu'elles révélassent le lieu où se tenoit caché le premier-né de leurs entrailles -, des pères ont apporté le cadavre de leur fils pour prouver qu'ils ne pouvoient fournir ce fils vivant. Il resloit encore quelques familles dont les enfants plus riches s'étoient rachetés ; ils se destihoient à former un jour des magistrats, des administrateurs, des savants, des propriétaires, si utiles à l'ordre social dans un grand pays : par le décret des gardes d'honneur on les a enveloppés dans le massacre universel. On en étoit venu à ce point de mépris pour la vie des hommes et pour la France, d'appeler les conscrits la maiîère première et la chair à canon. On agitoit quelquefois cette grande question parmi les pourvoyeurs de chair humaine, savoir : combien de temps dtiroii un conscrit ; les uns prétendoient qu'il duroit trentetrois mois, les autres trente-six. Buonaparte disoit lui-même : J'ai trois cent mille hommes de revenu. Il a fait périr , dans les onze années de son règne , plus de cinq millions de François , ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles , sous les règnes de Jean , de Charles V , de Charles VI, de Charles VII , de Henri n , de François II , de Charles IX , de Henri III et de Henri IV. Dans les douze derniers mois qui viennent de s'écouler, Buonaparte a levé (sans compter la Garde nationale ) treize cent mille hommes, ce qui est plus de cent mille hommes par mois : et on a osé lui dire qu'il n'avoit dépensé que le luxe de la population.

Il étoit aisé de prévoir ce qui est arrivé : tous les hommes sages disoient que la Conscription , en épuisant la France , l'exposeroit à l'invasion aussitôt qu'elle seroit sérieusement attaquée. Saigné à blanc par le bourreau, ce corps, vide de sang , n'a pu Éaire qu'une foible résistance ; mais la perte des hommes n'étoit pas le plus grand mal que faisoit la Conscription : elle tendoit à nous replonger nous et l'Europe entière dans la barbarie. Par la Conscription , les mé-

tiers , les arts et les lettres sont inévitablement détruits. Un jeune homme qui doit mourir à dix-huit ans ne peut se livrer à aucune étude. Les nations voisines , obligées , pour se défendre , de recourir aux mêmes moyens que nous, abandonnoient à leur tour les avantages de la civilisation ; et tous les peuples , précipités les uns sur les autres comme au siècle des Goths et des Vandales , auroient vu renaître les malheurs de ces temps. En brisant les liens de la Société générale, la Conscription anéantissoit aussi ceux de la famille. Accoutumés dès leur berceau à se regarder comme des victimes dévouées à la mort , les enfants n'obéissoient plus à leurs parents; ils devenoient paresseux, vagabonds et débauchés, en attendant le jour où ils alloient piller et égorger le monde. Quel principe de religion et de morale auroit eu le temps de prendre racine dans leur cœur? De leur côté , les pères et les mères , dans la classe du peuple, n'attachoient plus leurs ^Sections, ne donnoient plus leurs soins à des enfants qu'ils se préparoient à perdre , qui n'étoient plus leur richesse et leur appui , et qui ne devenoient pour eux qu'un objet de douleur et un fardeau. De là cet endurcissement de l'ame, cet oubli de tous les sentiments naturels, qui mènent à l'égo'isme, à l'insouciance du bien et du mal , à l'indifTérence pour la patrie, qui éteignent la conscience et les remords , qui vouent un peuple à la servitude , en lui ôtant l'horreur du vice et l'admiration pour la vertu.

Telleitoit l'administration de Buonaparte pour l'intérieur de la France.

Examinons au dehors la marche de son Gouvernement , cette politique dont il étoitsi Ger, et qu'il déflnissoit ainsi : La politique, cest jouer aux hommes. Hé.bien ! il a tout perdu à ce jeu abominable , et c'est la France qui a payé sa perte.

Pour commencer par son système continental, ce système, d'un fou ou d'un enfant , n'étoit point d'abord le but réel de ses guerres; il n'en étoit que le prétexte. Il vouloit être le maître de la terre en ne parlant que de la liberté des mers. Et ce système insensé , a-t-il fait ce qu'il falloit pour l'établir? Par les deux grandes fautes qui , comme nous le dirons après, ont fait échouer ses projets sur l'Espagne et sur la Russie , n'a-t-il pas manqué aussi de fermer les ports de la Méditerranée et de la Baltique? N'a-t-il pas donné toutes les Colonies du monde aux Anglois? Ne leur a-t-il pas ouvert au Pérou , au Mexique , au Brésil , un marché plus considérable que celui qu'il vouloit leur fermer en Europe? chose si vraie, que la guerre a enrichi le peuple qu'il prétendoit ruiner.

L'Europe n'emploie que quelques superfluités de rAngleterre ; lo fond des nations européennes trouve dans ses propres manufactures de quoi suffire à ses principales nécessités. En Amérique, au contraire, les peuples ont besoin de tout , depuis le premier jusqu'au dernier vêtement; et dix millions d'Américains consomment plus de marchandises angloises que trente millions d'Européens. Je ne parle point de l'importation de l'argent du Mexique aux Indes, du monopole du cacao , du quinquina , de la cochenille et de mille autres objets de spéculation, devenus une nouvelle source de richesse pour les Anglois. Et quand Buonaparte auroit réussi à fermer les ports de l'Espagne et de la Baltique, il falloit donc ensuite fermer ceux de la Grèce , de Constantinople , de la Syrie, de la Barbarie : c*étoit prendre l'engagement de conquérir le Monde. Tandis qu'il eût tenté de nouvelles conquêtes, les peuples déjà soumis, ne pouvant échanger le produit de leur sol et de leur industrie, auroient secoué le joug et rouvert leurs ports. Tout cela n'offre que des vues fausses, qu'entreprises petites à force d'être gigante^iques , défaut de raison et de bon sens , rêves d'un fou et d'un furieux.

Quant a ses guerres , à sa conduite avec les cabinets de l'Europe , le moindre examen en détruit le prestige. Un homme n'est pas grand par ce qu'il entreprend, mais par ce qu'il exécute. Tout homme peut rêver la conquête du monde : Alexandre seul l'accomplit. Buonaparte gouvernoit l'Espagne comme une provinde dont il pompoit le sang et l'or. Il ne se contente pas de cela, il veut encore régner personnellement sur le trône de Charles IV. Que fait-il alors? Par la politique la plus noire , il sème d'abord des germes de division dans la famille royale ; ensuite il enlève cette famille , au mépris de toutes les lois humaines et divines; il envahit subitement le territoire d'un peuple fidèle qui venoit de combattre pour lui à Trafalgar. Il insulte au génie de ce peuple » massacre ses prêtres, blesse l'orgueil castillan , soulève contre lui les descendants du Gid et du Grand Capitaine. Aussitôt Saragosse célèbre la messe de ses propres funérailles , et s'ensevelit sous ses ruines; les chrétiens de Pelage descendent des Asluries : le nouveau Maure est chassé. Cette guerre ranime en Europe l'esprit des peuples, donne à la France une frontière de plus à défendre, crée une armée de terre aux Anglois, les ramène après quatre siècles dans les champs de Poitiers , et leur livre les trésors du Mexique. Si , au heu d'avoir recours à ses ruses dignes de Borgia , Buonaparte , par une politique toujours criminelle , mais plus habile,

eût , sous un prétexte quelconque , déclaré la guerre au roi d'Espagne ; s'il se fût annoncé comme le vengeur des Castillans opprimés par le prince de la Paix ; s'il eût caressé la fierté espagnole, ménagé les ordres religieux , il est probable qu'il eût réussi. « Ce u ne sont pas les Espagnols que je veux , disoit-il dans sa fureur, « c'est l'Espagne. » Hé bien ! cette terre l'a rejeté. L'incendie de Borges a produit l'incendie de Moscou, et la conquête de l'Alhambra a amené les Russes au Louvre. Grande et terrible leçon !

Môme faute pour la Russie : au mois d'octobre 1812 , s'il s'étoit arrêté sur les bords de la Duna , s'il se Wt contenté de prendre Riga, de cantonner pendant l'hiver son armée de cinq cent mille hommes, d'organiser la Pologne derrière lui , au retour du printemps , il eût peut-être mis en péril l'Empire des Czars. Au lieu de cela , il marche à Moscou par un seul chemin , sans magasins, 9ans ressource. Il arrive : les vainqueurs de Pultawa embrasent leur ville sainte. Buonaparte s'endort un mois au milieu des ruines et des cendres ^ il semble oublier le retour des saisons et la rigueur du climat; il se laisse amuser par des propositions de paix; il ignore assez le cœur humain pour croire que des peuples qui ont eux-mêmes brûlé leur capitale , afin d'échapper à l'esclavage, vont capituler sur les ruines fumantes de leurs maisons. Ses généraux lui crient qu'il est temps de se retirer. Il part, jurant comme un enfant furieux qu'il reparoltra bientôt avec une armée dont Yavanigarde seule sera composée de trois cent mille soldats. Dieu envoie un souflle de sa colère : tout périt ; il ne nous revient qu'un homme !

Absurde en administration, criminel en pofitique, qu'avoit-il donc pour séduire les François , cet étranger? Sa gloire militaire? Hé bien ! il en est dépouillé. C'est en effet un grand gagneur de batailles ; mais hors de là, le moindre général est plus habile que hiî. Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain ; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire; il ne sait qu'aller en avant, frire des pointes, courir, remporter des victoires, comme on l'a dit, à coups d'hommes, sacrifier tout pour un succès, sans s'embarrasser d'un revers , tuer la moitié de ses soldats par des marches au-dessus des forces humaines. Peu importe : n'a-t-il pas la Conscription et la matière première ? On a cru qu'il avoit perfectionné l'art de la guerre, et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfonce de l'art '. Le chef-d'œuvre de l'art militaire chez les

* Ilo6t vraj pourlanl qu'il a perrcclionné co qu'on appelle radministraiion des armées et le matériel de la guerre.

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peuples civilisés, c'est évidemment de défendre un grand pays avec une petite armée-, de laisser reposer plusieurs milliers d'hommes derrière soixante ou quatre-vingt mille soldats^ de sorte que le laboureur qui cultive en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues de sa chaumière. L'Empire romain éloit gardé par cent cinquante mille hommes , et César n'avoit que quelques légions à Pharsale. Qu'il nous défende donc aujourd'hui dans nos foyers, ce vainqueur du monde! Quoi! tout son génie Ta-t-il soudainement abandonné? Par quel enchantement cette France que* Louis XIV avoit environnée de forteresses , que Vauban avoit fermée comme un beau jardin , est-elle envahie de toutes parts? Où sont les garnisons de ses places-frontières? Il n'y en a point. Où sont les canons de ses remparts? Tout est désarmé, même les vaisseaux de Brest, de Toulon et de Rochefort. Si Buonaparte eût voulu nous livrer sans défense aux Puissances coalisées , s'il nous eût vendus, s'il eût conspiré secrètement contre les François, eût-il agi autrement? En moins de seize mois, deux milliards de numéraire, quatorze cent mille hommes, tout le matériel de nos armées et de nos places, sont engloutis dans les bois de TAllemagne et dans les déserts de la Russie. A Dresde , Ruonaparte commet fautes sur fautes, oubliant que, si les crimes ne sont quelquefois punis que dans l'autre monde, les fautes le sont toujours dans celui-ci. Il montre l'ignorance la plus incompréhensible de ce qui se passe dans les cabinets , s'obstine à rester sur l'Elbe, est battu à Leipsick, et refuse une paix honorable qu'on lui propose. Plein de désespoir et de rage, il sort pour la dernière fois du palais de nos Rois, va brûler, par un esprit de justice et d'ingratitude, le village où ces mêmes Rois eurent le malheur de le nourrir, n'oppose aux ennemis qu'une activité sans plan , éprouve un dernier revers , fuit encore , et délivre enfin la capitale du monde civilisé de son odieuse présence.

La plume d'un François se refuseroit à peindre l'horreur de ses champs de bataille 5 un homme blessé devient pour Buonaparte un fardeau : tant mieux s'il meurt, on en est débarrassé. Des monceaux de soldats mutilés, jetés pêle-mêle dans un coin , restent quelquefois des jours et des semaines sans être pansés : il n'y a plus d'hôpitaux assez vastes pour contenir les malades d'une armée de sept ou huit cent mille hommes, plus assez de chirurgiens pour les soigner. Nulle précaution prise pour eux par le bourreau des François : souvent point de pharmacie , point d'ambulance , quelquefois même pas d'instruments pour couper les

membres fracassés. Dans la campagne de Moscou , faute de charpie on pansoit les blessés avec du foin. Le foin manqua , ils moururent. On vit errer cinq cent mille guerriers vainqueui's de l'Europe, la gloire de la France, on les vit errer parmi les neiges et les déserts, s'appuyant sur des branches de pin, car ils n'avoient plus la force de porter leurs armes , et couverts pour tout vêtement de la peau sanglante des chevaux qui avoient servi à leur dernier repas. De vieux capitaines, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons , s'abaissoient jusqu'à caresser le soldat à qui il éloit resté quelque nourriture , pour en obtenir une chétive partie : tant ils éprou voient les tourments de la faim! Des escadrons entiers , hommes et chevaux , ctoient gelés pendant la nuit; et le matin on voyoit encore ces fantômes debout au milieu des frimas. Les seuls témoins des souffrances de nos soldats, dans ces solitudes, étoient des bandes de corbeaux et des meules de lévriers blancs demi-sauvages, qui suivoient notre armée pour en dévorer les débris. L'Empereur de Russie a fait faire au printemps la recherche des morts : on a compté deux cent quarante-trois mille six cent dix cadavres d'hommes, et cent vingt-trois mille cent trente-trois de chevaux*. La peste militaire, qui avoit disparu depuis que la guerre ne se faisoit plus qu'avec un petit nombre d'hommes , cette peste a reparu avec la Conscription , les armées d'un million de soldats et les flots de sang humain : et que faisoit le destructeur de nos pères , de nos frères, de nos fils , quand il moissonnoit ainsi la fleur de la France ! Il fuyoit I il vcnoit aux Tuileries dire, en se frottant les mains au coin du feu : // fait meilleur ici que sur les bords de la Bérézina, Pas un mot de consolation aux épouses, aux mères en larmes dont il étoit entouré; pas un regret, pas un mouvement d'attendrissement , pas un remords, pas un seul aveu de sa folie. Les Tigellins disoient : « Ce « qu'il y a d'heureux dans celte retraite, c'est que l'Empereur n'a « manqué de rien ; il a toujours été bien nourri , bien enveloppé « dans une bonne voiture ; enfin , il n'a pas du tout souffert , c'est « une grandeTconsolation ; » et lui , au milieu de sa cour, paroissoit gai, triomphant, glorieux ; paré du manteau royal , la tête couverte du chapeau à la Henri IV, il s'étuloit, brillant, sur un trône, répétant les attitudes royales qu'on lui avoit enseignées; mais cette pompe ne servoit qu'à le rendre plus hideux, et tous les diamants de la couronne ne pouvoient cacher le sang dont il étoit couvert.

> Extrait d'un Rapport officiel du Ministre de la police générale au Gouvememcnt russe, en date du 17 mai 1813.

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Hélas ! cette horreur des champs de bataille s'est rapprochée de nous ; elle n*est plus cachée dans les déserts : c'est au sein de nos foyers que nous la voyons , dans ce Paris que les Normands assiégèrent en vain il y a près de mille ans , et qui s'enorgueillissoit de n'avoir eu pour vainqueur que Clovis, qui devint son roi. Livrer un pays à l'invasion , n'est-ce pas le plus grand et le plus irrémissible des crimes ? Nous avons vu périr sous nos propres yeux le reste de nos générations ; nous avons vu des troupeaux de conscrits , de vieux soldats pâles et défigurés , s'appuyer sur les bornes des rues, mourant de toutes sortes de misères, tenant à peine d'une main l'arme avec laquelle ils avoient défendu la patrie, et demandant l'aumône de l'autre main ; nous avons vu la Seine chargée de barques , nos chemins encombrés de chariots remplis de blessés, qui n'avoient pas môme le premier appareil sur leurs plaies. Un de ces chars , que l'on suivoit à la trace du sang , se brisa sur le boulevard : il en tomba des conscrits sans bras , sans jambes , percés de balles , de coups de lance , jetant des cris, et priant les passants de les achever. Ces malheureux , enlevés a leurs chaumières avant à'ùive parvenus à l'âge d'homme , menés avec leurs bonnets et leurs habits champêtres sur le champ de bataille , placés , comme chair à canon, dans les endroits les plus dangereux pour épuiser le feu de l'ennemi ; ces infortunés , disje, se prenoient à pleurer, et crioient en tombant frappés par le boulet: Ah , ma mère! ma merci cri déchirant qui accusoit l'âge tendre de l'enfant arraché la veille à la paix domestique ; de l'enfant tombé tout à coup des mains de sa mère dans celles de son barbare Souverain ! Et pour qui tant de massacres , tant de douleurs? pour un abominable Tyran , pour un Étranger qui n'est si prodigue du sang françois que parcequ'il n'a pas une goutte de ce sang dans les veines.

Ah ! quand Louis XYI refusoit de punir quelques coupables dont la mort lui eût assuré le trône , en nous épargnant à nous-mêmes tant de malfieurs -, quand il disoit : « Je ne veux pas acheter ma « sûreté au prix de la vie d'un seul de mes sujets ; » quand il écrivoit dans son Testament : « Je recommande à mon fils, s'il a le « malheur de devenir roi , de songer qu'il se doit tout entier au « bonheur de ses concitoyens , qu'il doit oublier toute haine et « tout ressentiment, et nommément ce qui a rapport aux cha- « grins que j'éprouve \ qu'il ne peut faire le bonheur des peuples « qu'en régnant suivant les lois ; » quand il prononçoit sur l'écbafaud ces paroles : « François , je prie Dieu qu'il ne venge pas sur

« la nation le sang de vos Rois qui va être répandu -, » voilà le véritable Roi , le Roi françois , le Roi légitime , le père et le chef de la patrie !

Buonaparte s'est montré trop médiocre dans l'infortune pour croire que sa prospérité fût l'ouvrage de son génie ; il n'est que le fils de notre puissance , et nous l'avons cru le fils de ses œuvres. Sa grandeur n'est venue que des forces immenses que nous lui remîmes entre les mains lors de son élévation. Il hérita de toutes les armées formées sous nos plus habiles généraux , conduites tant de fois à la victoire par tou^ ces grands capitaines qui ont péri , et* qui périront peut-être jusqu'au dernier, victimes des fureurs et de la jalousie du Tyran. Il trouva un peuple nombreux , agrandi par des conquêtes, exalté par des triomphes et par le mouvement que donnent toujours les révolutions ; il n'eut qu'à frapper du pied la terre féconde de notre patrie , et elle lui prodigua des trésors et des soldats. Les peuples qu'il attaquoit étoient lassés et désunis : il les vainquit tour à tour, en versant sur chacun d'eux séparément les flots de la population de la I^rance.

Lorsque Dieu envoie sur la terre les exécuteurs des châtiments célestes , tout est aplani devant eux : ils ont des succès extraordinaires avec des talents médiocres. Nés au milieu des discordes civiles , ces exterminateurs tirent leurs principales forces des maux qui les ont enfantés , et de la terreur qu'inspire le souvenir de ces maux : ils obtiennent ainsi la soumission du peuple , au nom des calamités dont ils sont sortis. Il leur est donné de corrompre et d'avilir, d'anéantir l'honneur, de dégrader les âmes, de souiller tout ce qu'ils touchent , de tout vouloir et de tout oser, de régner par le mensonge , l'impiété et l'épouvante, de parler tous les langages , de fasciner tous les yeux , de tromper jusqu'à la raison ; de se faire passer pour do vastes génies, lorsqu'ils ne sont que des scélérats vulgaires , car l'excellence en tout ne peut être séparée de la vertu : traînant après eux les nations séduites., triomphant par la multitude , déshonorés par cent victoires , la torche à la main , les pieds dans le sang , ils vont au bout de la terre comme des hommes ivres, poussés par Dieu qu'ils méconnoissent.

Lorsque la Providence, au contraire, veut sauver un Empire et non le punir ; lorsqu'elle emploie ses serviteurs et non ses fléaux \ qu'elle destine aux hommes dont elle se sert une gloire honorable , et non une abominable renommée -, loin de leur rendre la route facile comme à Buonaparte, elle leur oppose des obstacles dignes de leurs vertus. C'est ainsi que l'on peut toujours distinguer le tyran

du libérateur, le ravageur des peuples du grand capitaine , l'homme envoyé pour détruire et Thomme venu pour réparer. Celui-là est maître de tout, et se sert pour réussir de moyens immenses-, celui-ci n'est maître de rien, et n'a entre les mains que les plus faibles ressources : il est aisé de reconnoitre au premier trait et le caractère et la mission du dévastateur de la France.

Buonaparte est un faux grand homme : la magnanimité, qui fait les héros et les véritables Rois , lui manque. De là vient qu'on ne cite pas de lui un seul de ces mots qui annoncent Alexandre et César, Henri IV et Louis XIV. La nature le forma sans entrailles. Sa tête assez vaste est l'empire des ténèbres et de la confusion. Toutes les idées, môme celles du bien, peuvent y entrer, mais elles en sortent aussitôt. Le trait distinctif dé son caractère est une obstination invincible , une volonté de fer, mais seulement pour l'injustice, l'oppression, les systèmes extravagants; car il abandonne facilement les projets qui pourroient ôtre favorables à la morale, à l'ordre et à la vertu. L'imagination le domine, et la raison ne le règle point. Ses desseins ne sont point le fruit de quelque chose de profond et de réfléchi , mais l'effet d'un mouvement subit et d'une résolution soudaine. Il a quelque chose de l'histrion etducomédien; il joue tout, jusqu'aux passionsqu il n'a pas. Toujours sur un théâtre, au Caire, c'est un renégat qui se vante d'avoir détruit la papauté; à Paris, c'est le restaurateur de la religion chrétienne : tantôt inspiré, tantôt philosophe , ses scènes sont préparées d'avance ; un Souverain qui a dû prendre des leçons , alin de paroître dans une attitude royale , est jugé pour la postérité. Jaloux de paroître original , il n'est presque jamais qu'imitateur ; mais ses imitations sontsi grossières , qu'elles rappellent à l'instant l'objet ou l'action qu'il copie; il essaie toujours dédire ce qu'il croit un grand mot , ou de faire ce qu'il présume une grande chose. Affectant l'universalité du génie, il parle de finances et de spectacles , de guerre et de modes , règle le sort des Rois et celui d'un commis à la barrière , date du Kremlin un règlement sur les théâtres , et le jour d'une bataille fait arrêter quelques femmes à Paris. Enfant de notre révolution , il a des ressemblances frappantes avec sa mère ; intempérance de langage , goût de basse littérature , passion d'écrire dans les journaux. Sous le masque de César et d'Alexandre , on aperçoit l'homme de peu , et l'enfant de petite famille. Il méprise souverainement les hommes , parcequ'il les juge d'après lui. Sa maxime est qu'ils ne font rien que par intérêt , que la probité môme n'e^t qu'un calcul. De là le système de

fusion qui faisoit la base de son gouvernement, employant également le méchant et Thonnêle homme, mêlant à dessein le vice et la vertu , et prenant toujours soin de vous placer en opposition à vos principes.. Son grand plaisir éloit de déshonorer la vertu , de souiller les réputations : il ne vous touchoit que pour vous flétrir. Quand il vous avoit fait tomber, vous deveniez son homme, selon son expression -, vous lui apparteniez par droit de honte; il vous en aimoit un peu moins , et vous en méprisoit un peu plus. Dans son administration , il vouloit qu'on ne connût que les résultats , et qu'on ne s'embarrassât jamais des moyens , les masses devant être tout, les individualités rien, u On corrompra cette jeunesse , M mais elle m'obéira mieux ; on fera périr cette branche d'in- « dustrie, mais j'obtiendrai pour le moment plusieurs millions; « il périra soixante mille hommes dans cette affaire , mais je ga- « gnerai la bataille. » Yoilà tout son raisonnement , et voilà comme les royaumes sqnt anéantis!

Né surtout pour détruire, Buonaparte porte le mal dans son sein tout naturellement, comme une mère porte son fruit avec joie et une sorte d'orgueil. Il a l'horreur du bonheur des hommes; il disoit un jour : « Il y a encore quelques personnes heureuses en « France; ce sont des familles qui ne me connoissent pas, qui « vivent à la campagne , dans un château , avec 30 ou 40,000 tt livres de rente; mais je saurai bien les atteindre. » Il a tenu parole. Il voyoit un jour jouer son fils , il dit à un évoque présent : « Monsieur l'évoque, croyez-vous que cela ait une ame? >» Tout ce qui se distingue par quelque supériorité épouvante ce tyran; toute réputation l'importune. Envieux des talents, de l'esprit, de la vertu, il n'aimeroit pas même le bruit d'un crime , si ce crime n'étoit pas son ouvrage. Le plus disgracieux des hommes , son grand plaisir est de blesser ceux qui l'approchent , sans penser que nos Rois n'insultdient jamais personne , parccqu'on ne pouvoit se venger d'eux , sans se souvenir qu'il parle à la nation la plus délicate sur l'honneur, à un peuple que la cour de Louis XIV a formé, et qui est justement renommé pour l'élégance de ses mœurs et la fleur de sa politesse. Enfin Buonaparte n'étoit que l'homme delà prospérité; aussitôt que l'adversité, qui fait éclater les vertus, a touché le faux grand homme, le prodige s'est évanoui : dans le monarque on n'a plus aperçu qu'un aventurier, et dans le héros qu'un parvenu à la gloire.

Lorsque Buonaparte chassa le Directoire , il lui adressa ce discours:

POUTIQUES. 6S0

« Qu*avez-vous fait de cette France que je vous ai laissées! bril- « lante ? Je vous ai laissé la paix , j'ai retrouvé la guerre ; je vous « ai laissé des victoires , j'ai retrouvé des revers ; je vous ai laissé « les millions de l'Italie , et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices (c et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille François que je u connoissois tous, mes compagnons de gloire? Ils sont morts. « Cet état de choses ne peut durer ^ avant trois ans il nous mène- « roit au despotisme : mais nous voulons la République , la Répu- « blique assise sur les bases de l'égalité , de la morale , de la liberté « civile et de la tolérance politique , etc. »

Aujourd'hui , homme de malheur, nous te prendrons par tes discours , et nous t'interrogerons par les paroles. Dis , qu'as-tu fait de cette France si brillante? où sont nos trésors , les millions de l'Italie , de l'Europe entière ? Qu'as-tu fait , non pas de cent mille , mais de cinq millions de François que nous connoissions tous, nos parents, nos amis, nos frères? Cet état de choses ne peut durer; il nous a plongés dans un affreux despotisme. Tu voulois là République , et tu nous as apporté l'esclavage. Nous , nous voulons la Monarchie assise sur les bases de l'égalité des droits , de la morale , de la liberté civile , de la tolérance politique et religieuse. Nous Tas-tu donnée, cette Monarchie? Qu'as-tu fait pour nous? que devons-nous à ton règne? qui est-ce qui a assassiné le duc d'Enghien , torturé Pichegru , banni Moreau , chargé de chaînes le souverain Pontife, enlevé les princes d'Espagne, commencé une guerre impie? C'ast toi. Qui est-ce qui a perdu nos colonies, anéanti notre commerce, ouvert l'Amérique aux Angiois, corrompu nos mœurs , enlevé les enfants aux pères , désolé 166 familles, ravagé le monde, brûlé plus de mille lieues de pays, inspiré l'horreur du nom françois à toute la terre? C'est toi. Qui est-ce qui a exposé la France à la peste , à l'invasion , au démembrement, à la conquête? C'est encore toi ! Voilà ce que tu n'as pu demander au Directoire, et ce que nous te demandons aujourd'hui. Combien es^tu plus coupable que ces hommes que tu ne trouvois pas dignes de régner ! Un Roi légitime et héréditaire qui auroit accablé son peuple de la moindre partie des maux que tu nous as faits eût mis son trône en péril *, et toi , usurpateur et étranger, tu nous devlendrois sacré en raison des calamités que tu as répandues sur nous ! tu règncrois encore au milieu de nos tombeaux ! Nous rentrons enGn dans nos droits par le malheur; nous ne voulons plus adorer Moloch ; tu ne dévoreras plus nos enfants : nous ne voulons plus de ta Conscription , de ta Police , de ta Censure , de tes fu-

Ti. S4

Billades noeturnes, de la tyrannie. Ce n'est pas seulement nous, c'est le genre humain qui t'accuse. Il nous demande vengeance au nom de la religion , de la morale et de la liberté. Où n'as-tu pas répandu la désolation? Dans quel coin du monde une famille olJ6Cure a-t-elle échappé à tes ravages ? L'Espagnol dans ses mon^ tagnes , l'Illyrien dans ses vallées , Tltalien sous son beau soleil y l'Allemand, le Russe, le Prussien dans ses villes en cendres, te redemandent leurs fils que tu as égorgés , la tente , la cabane , le château , le temple , où tu as porté la flamme. Tu les as forcés de venir chercher parmi nous ce que tu leur as ravi , et reconnoitre dans tes palais leur dépouille ensanglantée. La voix du monde te déclare le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre; car ce n'est pas sur des peuples barbares ou sur des nations dégénérées que tu as versé tant de maux ; c'est au milieu de la civilisation , dans un siècle de lumières , que tu as voulu régner par le glaive d'Attila et les maximes de Néron. Quitte enfin ton sceptre de fer; descends de ce monceau de ruines dont tu avois fait un trône ! Nous te chassons comme tu as chassé le Directoire. Va I puisses-tu , pour seul châtiment , être témoin de la joie que ta chute cause à la France , et contempler, en versant des larmes de rage , le spectacle de la félicité publique !

Telles sont les paroles Tiue nous adressons à l'Etranger. Mais si nous rejetons Buonaparte, qui le remplacera ? — Le Roi.

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