MARS
Non Je ne croirai jamais que j'écris sur le tombeau de la France ; je ne puis me persuader qu'après le jour de la vengeance nous ne touchions pas au jour de la miséricorde. L'antique patrimoine des Rois très chrétiens ne peut être divisé : il ne périra point ce royaume que Rome expirante enfanta au milieu de ses ruines, comme un dernier essai de sa grandeur. Ce ne sont point les hommes seuls qui ont conduit les événements dont nous sommes les témoins; la main de la Providence est visible dans tout ceci :
* Dieu lui-môme marche à découvert à la tète des armées et s'assied au conseil des Rois. Gomment , sans Tintervention divine , expliquer et l'élévation prodigieuse et la chute plus prodigieuse encore de celui qui , naguère, fouloit le monde à ses pieds? Il n'y a pas quinze mois qu'il étoit à Moscou, et les Russes sont à Paris; tout trembloit sous ses lois, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'au
' Caucase, et il est fugitif, errant, sans a*sile : sa puissance s'est débordée comme le flux de la mer, et s'est retirée comme le reflux.» Comment expliquer les fautes de cet insensé? Nous ne parlons pas encore de ses crimes.
Une révolution, préparée par la corruption des mœurs et par les égarements de Tesprit, éclate parmi nous. Au nom des lois, on
, renverse la religion et la morale ; on renonce à l'expérience et aux coutumes de nos pères ; on brise les tombeaux des aïeux , base sacrée de tout gouvernement durable , pour fonder sur une raison incertaine une société sans passé et sans avenir. Errant dans nos propres folies , ayant perdu toute idée claire du juste et de l'injuste , du bien et du mal , nous parcourûmes les diverses formes des. constitutions républicaines. Nous appelâmes la populace à délibérer, au milieu des rues de Paris, sur les grands objets que le peuple romain venoit discuter au Forum , après avoir déposé ses armes et s'être baigné dans les flots du Tibre. Alors sortirent de leurs repaires tous ces rois demi-nus, salis et abrutis par l'indigence, enlaidis et mutilés par leurs travaux, n'ayant pour toute vertu que l'insolence de la misère et l'orgueil des haillons. La patrie ' tombée en de pareilles mains fut bientôt couverte de plaies. Que
nous resta-t-il de nos fureurs et de nos chimères? des crimes et des chaînes?
Mais du moins le but que Ton sembloit se proposer alors étoit noble. La Liberté ne doit point être accusée des forfaits que Ton comnïit sous son nom ; la vraie philosophie n'est point la mère des doctrines empoisonnées que répandent les faux sages. Éclairés par rexpérience , nous sentîmes enfin que le gouvernement monarchique éloit le seul qui pût convenir a notre patrie.
Il eût été naturel de rappeler nos princes légitimes; mais nous crûmes nos fautes trop grandes pour être pardonnées. Nous ne songeâmes pas que le cœur d'un fils de saint Louis est un trésor inépuisable de miséricorde. Les uns craignoient pour leur vie , les autres pour leurs richesses. Surtout il en coûtoit trop à T.orgueil humain d'avouer qu'il s'étoit trompé. Quoi ! tant de massacres , de bouleversements , de malheurs , pour revenir au point d'où l'on étoit parti! Les passions encore émues, les prétentions de toutes les espèces ne pouvoient renoncer à cette égalité chimérique, cause principale de nos maux. De grandes raisons nous poussoient; de petites raisons nous retinrent : la félicité publique fut sacrifiée à l'intérêt personnel , et la justice à la vanité.
Il fallut donc songer à établir un chef suprême qui fût l'enfant de la Révolution, un chef en qui la Loi, corrompue dans sa source , protégeât la corruption , et fît alliance avec elle. Des magistrats intègres , fermes et courageux , des capitaines renommés pour leur probité autant que pour leurs talents, s'étoient formés au milieu de nos discordes; mais on ne leur offrit point un pouvoir que leurs principes leur auroient défendu d'accepter. On désespéra de trouver parmi les François un front qui osât porter la couronne de Louis XVI. Un étranger se présenta : il fut choisi.
Buonaparte n'annonça pas ouvertement ses projets; son caractère ne se développa qlie par degrés. Sous le titre modeste de Consul, il accoutuma d'abord les esprits indépendants à ne pas s'effrayer du pouvoir qu'ils avoient donné. Il se concilia les vrais François en se proclamant le Restaurateur de l'ordre , des lois et de la religion. Les plus sages y furent pris, les plus clairvoyants trompés. Les Républicains regardoient Kuonaparte comme leur ouvrage et comme le chef populaire d'un État libre. Les Royalistes croyoient qu'il jouoit le rôle de Monk , et s'empressoient de le servir. Tout le monde espéroit en lui. Des victoires éclatantes, dues à la bravoure des François , l'environnèrent de gloire. Alors il s'enivra de ses succès , et son penchant au mal commença à se
déclarer. L'avenir doutera si cet homme a été plus coupable par le mal qu'il a fait que par le bien qu'il eût pu faire et qu'il «n'a pas fait. Jamais usurpateur n'eut un rôle plus facile et plus brillant à remplir. Avec un peu de modération il pouvoit établir lui et sa race sur le premier trône de l'univers. Personne ne lui disputoit ce trône : les générations nées depuis la Révolution ne connoissoient point nos anciens maîtres , et n'a voient vu que des troubles et des malheurs. La France et l'Europe étoient lassées ; on ne soupiroit qu'après le repos ; on l'eût acheté à tout prix. Mais Dieu ne voulut pas qu'un si dangereux exemple fût donné au monde , qu'un aventurier pût troubler l'ordre des successions royales , se faire Fhéritier des héros , et profiter dans un seul jour de la dépouille du génie , de la gloire et du temps. Au défaut des droits de la naissance , un usurpateur ne peut légitimer ses- prétentions au trône que par des vertus : dans ce cas, Buonaparte n'avoit rien pour lui, hors des talents militaires, égalés, sinon môme surpassés par ceux de plusieurs die nos généraux. Pour le perdre , il a suffi à la Providence de l'abandonner et de le livrer à sa propre folie.
Un Roi de France disoit que « si la bonne foi étoit bannie du milieu des hommes , elle devroil se retrouver dans le cœur des rois : » cette qualité d'une ame royale manqua surtout à Buonaparte. Les premières victimes connues de la perfidie du tyran furent deux chefs des royalistes de la Normandie. MM. de Frotté et le baron de Cîommarque eurent la noble imprudence de se rendre à une conférence où on les attira sur la foi d*une promesse^ ils furent arrêtés et fusillés. Peu de temps après, Toussaint-Louverture fut enlevé par trahison en Amérique , et probablement étranglé dans le château où on l'enferma en Europe.
Bientôt un meurtre plus fameux consterna le monde civilisé. On crut voir renaître ces temps de barbarie du moyen âge , ces scènes que l'on ne trouve plus que dans les romans , ces catastrophes que les guerres de l'Italie et la politique de Machiavel avoient rendues familières au delà des Alpes. L'étranger, qui n'étoit point encore roi , voulut avoir le corps sanglant d'un François pour marchepied du trône de France. Et quel François , grand Dieu ! Tout fut violé pour commettre ce crime : droit des gens, justice, religion, humanité. Le duc d'Enghien est arrêté en pleine paix sur un sol étranger. Lorsqu'il avoit quitté la France, 11 étoit trop jeune pour la bien connoître : c'est du fond d'une chaise de poste, entre deux gendarmes, qu'il voit, comme pour
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la première fois, la terre de sa patrie , et qu'il traverse, pour mourir, les champs illustrés par ses aïeux. Il arrive au milieu de la nuit au dqnjon de YiDcennes. A la lueur des flambeaux , sous les voûtes d'une prison , le petit-(ils du grand Condé est déclaré coupable d'avoir comparu sur des champs de bataille : convaincu de ce crime héréditaire , il est aussitôt condamné. En vain il demande à parler à Buonaparte : (ô simplicité aussi touchante qu'héroïque ! ) le brave jeune homme étoit un des plus grands admirateurs de son meurtrier \ il ne pouvoit croire qu'un capitaine voulût assassiner un soldat. Encore tout exténué de faim et de fatigue , on le fait descendre dans les ravins du château ; il y trouve une fosse nouvellement creusée. On le dépouille de son habit ; on lui attache sur la poitrine une lanterne pour l'apercevoir dans les ténèbres, et pour mieux diriger la balle au cœur. Il demande un confesseur ; il prie ses bourreaux de transmettre les dernières marques de son souvenir à ses amis : on l'insulte par des paroles grossières. On commande le feu ^ le duc d'Enghien tombe : sans témoins , sans consolation , au milieu de sa patrie, à quelques lieues de Chantilly, à quelques pas de ces vieux arbres sous lesquels le saint roi Louis rendoit la justice à ses sujets, dans la prison où M. le Prince fut renfermé, le jeune, le beau, le brave, le dernier rejeton du vainqueur de Rocroy, meurt comme seroit mort le grand Condé, et comme ne mourra pas son assassin. Son corps est enterré furtivement , et Bossuet ne renaîtra point pour parler sur ses cendres.
Il ne reste , à celui qui s'est abaissé au-dessous de l'espèce humaine par un crime, qu'à affecter de se placer au-dessus de l'hu* manité par ses desseins, qu'à donner pour prétexte à un forfait des raisons inaccessibles au vulgaire, qu'à faire passer un abtme d'iniquités pour la profondeur du génie. Buonaparte eut recours à cette misérable assurance qui ne trompe personne , et qui ne vaut pas un simple repentir : ne pouvant cacher son crime, il le publia.
Quand on entendit crier dans Paris l'arrôt de mort, il y eut un mouvement d'horreur que personne ne dissimula. On se demanda de quel droit un étranger venoit de verser le plus beau comme le plus pur sang de la France. Croyoit-il pouvoir remplacer par sa famille la famille qu'il venoit d'éteindre? Les militaires surtout frémirent : ce nom de Condé sembloit leur appartenir en propre, et représenter pour eux l'honneur de l'armée françoise. Nos grenadiers avoienl plusieurs fois rencontré les trois générations do
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héros dans la mêlée , le prince de Condé, le duc de Bourbon et le duc d'Enghien ; ils avoient môme blessé le duc de Bourbon , mais répée d*un François ne pouvoit épuiser ce noble sang ; il n'appartenoit qu'à un étranger d'en tarir la source.
Chaque nation a ses vices ^ ceux des François ne sont pas la . trahison, la noirceur et l'ingratitude. Le meurtre du duc d'Enghien , la torture et l'assassinat de Pichegru , la guerre d'Espagne et la captivité du Pape, décèlent dans Buonaparte une nature étrangère à la France. Malgré le poids des chaînes dont nous étions accablés, sensibles aux malheurs autant qu'à la gloire, nous avons pleuré le duc d'Enghien , Pichegru , Georges et Moreau; nous avons admiré Saragosse, et environné d'hommages un Pontife chargé de fers. Celui qui priva de ses États le prêtre vénérable dont la main l'avoit marqué du sceau des Rois, celui qui à Fontainebleau osa , dit-on , frapper le souverain Pontife , traîner par ses cheveux blancs le père des Fidèles, celui-là crut peut-être remporter une nouvelle victoire ; il ne savoit pas qu'il restoit à l'héritier de Jésus-Christ ce sceptre de roseau et cette couronne d'épines qui triomphent tôt ou tard de la puissance du méchant.
Le temps viendra , je l'espère , où les François libres déclareront, par un acte solennel , qu'ils n'ont point pris de part à ces crimes de la tyrannie; que le meurtre du duc d'Enghien, la captivité du Pape et la guerre d*Espagne, sont des actes impies, sacrilèges, odieux, anti-françois surtout, et dont la honte ne doit retomber que sur la tête de VÉiranger,
Buonaparte profita de l'épouvante que l'assassinat deYincennes jeta parmi nous pour franchir le dernier pas et s'asseoir sur le trône.
Alors commencèrent les grandes Saturnales de la Royauté : les crimes, l'oppression, l'esclavage, marchèrent d'un pas égal avec la folie. Toute liberté expire ; tout sentiment honorable, toute pensée généreuse deviennent des conspirations contre l'Etat. Si on parle de vertu , on est suspect ] louer une belle action , c'est une injure faite au prince. Les mots changent d'acception : un peuple qui combat pour ses souverains légitimes est un peuple rebelle ; un traître est un sujet fidèle ; la France entière devient l'empire du mensonge : journaux , pamphlets, discours, prose et vers, tout déguise la vérité. S'il a fait de la pluie, on assure qu'il a fait du soleil ; si le tyran s'est promené au milieu du peuple muet, il s'est avancé, dit-on, au milieu des acclamations de 1»