‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 132 sur 142 · FÉVRIER · texte numérisé non relu

FÉVRIER

n y a quelque temps que l'on a beaucoup parlé de la scène scan« daleuse qui s'est passée aux funérailles de M"'KaucQurt. Ce n'étoit qu'une répétition de celle qui eut lieu en 1802 à l'enterrement de M"' Chamerois , avec cette différence qu'à la première époque on ne profana point l'église de Saint-Roch, et que le curé remporta une espèce de victoire , bien qu'il souffrît dans la suite des mesures du despotisme. Maintenant que les passions sont tranquilles, mais que l'opinion publique n'est pas encore fixée sur le sujet qui les avoit émues, il nous semble utile d'examiner, une fois pour toutes , la question de l'excommunication des comédiens. Nous la soumettrons au bon sens des lecteurs. Quoi qu'on en dise , il y a aujourd'hui beaucoup de raison en France : c'est un fruit de notre expérience et de nos malheurs. Les hommes des partis les plus opposés, las enHu de nos discordes, ne demandent qu'à se rallier à la vérité toutes les fois qu'on la leur montrera simplement , franchement , loyalement.

Deux choses doivent être considérées dans le sujet que nous prétendons examiner : l*" la cause de l'aversion de l'Église contre les spectacles; 2<* le degré d'autorité qu'un curé peut et doit exercer dans son église , lorsqu'il ne fait que suivre les canons y et obéir aux ordres de ses supérieurs.

Il faut remonter jusqu'aux premiers siècles du Christianisme pour trouver la cause de la sévérité de l'Eglise , et de la rigueur de ses règlements contre le théâtre. « Tout l'appareil de ces pom- « pes , dit Tertullien, est fondé sur l'idolâtrie. >» De là , examinant l'origine des spectacles adiïiis chez les Romains, il fait voir qu'ils tiroient presque tous leurs noms de quelque divinité du paganisme : les jeux de Bacchus Libériaux, Apollinaires , Céréaux, Nepivnaux, Floraux j Olympiens, Le Cirque étoit consacré, ou. plutôt , comme le dit ce premier Bossuet , étoit prostitué au Soleil. Les théâtres s'élevoient sous l'invocation de Bacchus et de Vénus. Aujourd'hui les dieux n'étant plus pour nous que les Actions ingé^ nieuses d'Homère , nous ne pouvons nous faire une idée de l'horreur qu'ils inspiroient à l'Église, lorsqu'ils étoient adorés comme'

des êtres réels , protecteurs des passions et des crimes , comme de véritables démons persécuteurs des Chrétiens.

La prostitution et le meurtre souiiloient encore ces spectacles que l'idolâtrie rendoit déjà abominables aux yeux des Gdèles. Des femmes publiques paroissoient sur le théâtre aux fêtes de Flore; ' et ces malheureuses, dit encore TertuUien , étoient, du moins une fois Tan, condamnées à rougir. A l'amphithéâtre, que voit-on? Les combats des gladiateurs , ou les souffrances des Martyrs ! <« Chrétiens, s'écrie l'auteur de V Apologétique, demandez-vous des « luttes, des combats, des victoires, le christianisme vous en « oflFre de toutes parts. Voyez l'impureté vaincue par la chasteté, «< la perlidie par la foi , la cruauté par la miséricorde, l'impudence «( par ia modestie : c'est dans ces jeux qu'il faut mériter des cou- « ronnes. Voulez- vous du sang répandu, vous avez celui de « Jésus-Christ. »

Si les spectacles furent si justement proscrits par les premiers chrétiens , il étoit tout simple que l'acteur demeurât frappé de l'anathème dont la pièce étoil atteinte. En cela même, les fidèles ne s'écartèrent point de Tusage des Païens. A Rome , les comédiens, les boufTons, les cavaliers du Cirque, les gladiateurs, étoient exclus delà cour, du barreau, du sénat, de l'ordre des chevaliers, et de toutes les charges publiques; ils perdoient 1er droit de citoyen. Une loi des empereurs Valentinien, Valens et Gratien , permet aux évoques de conférer le baptême à un comédien en danger de mort ; elle ordonne de plus que si ce comédien baptisé revient à la vie, il ne sera point forcé de suivre son ancienne profession. Une autre loi contraint les comédiennes à demeurer au théâtre, à moins qu'elles n'aient embrassé le Christianisme. Mais la même loi , renouvelée quelque temps après , ajoute que si ces femmes devenues chrétiennes, et dispensées par cette raison de jouer devant le public, continuent de vivre dans le désordre, on les obligera de reparoitre sur ia scène. Quelle condamnation du théâtre et quel éloge de la religion! La profession d'acteur étoit donc si peu estimée des Romains qu'elle devenoit comme le partage exclusif de quelques familles , dotées par la loi de ce brillant mais malheureux héritage.

Des préjugés si cruels chez le peuple , des lois si dures émanées du sénat et des empereurs romains , nous montrent assez que cette prévention contre le théâtre ne doit point être attribuée uniquement â ce qu'on affecte d'appeler la barbarie du Christianisme : elle prend naturellement sa source dans la morale et dans

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