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la gravité des lois. L'opinion de l'Église sur les spectacles n*est pas plus sévère que celle de Tacite et de Sénèque. Ovide, et son autorité n'est pas suspecte, exhorte Auguste à supprimer les théâtres y comme une école de corruption :
Ludi quoque semiaa prœbent
Neqaitiae : toUi theatra jubé.
Dans la patrie môme de Sophocle , dans ces heureux climats où les Muses firent éclater leurs prodiges , les femmes ne paroissoient point sur la scène , et n'assistoient point aux jeux du théâtre.
L'Église, ne fit dojic que suivre le penchant des lois lorsque dans les premiers siècles , déterminée par les raisons que nous avons déjà déduites, elle lança ses foudres contre les spectacles. Ceux-ci s'abolirent par degrés dans le monde romain , à mesure qu'il se convertit au Christianisme et qu'il passa sous la domination des Barbares. Tandis que le bruit de ces jeux trop célèbres se perdoit dans le bruit de la chute dos empires, il est curieux de voir ces mômes jeux renaître obscurément parmi ces Franks , ces Huns , ces Vandales , qui venoient de les détruire : tant le cœur humain est toujours le môme, tant l'homme a besoin de ces plaisirs qui le consolent un moment ! Clovis , dans les dernières années de "sa vie , rassasié de victoires et de conquêtes , entretenoit auprès de lui un mime que lui avoit envoyé Théodoric : c'est à ce mime du premier roi des François qu'il faut aller, à travers les siècles, rattacher la nouvelle pompe de nos spectacles. Tout le monde cpnnoît l'histoire et l'origine de notre théâtre : tout le monde sait que les Mystères joués par les confrères de ta Passion furent les avant-coureurs de Cinna et d'Athalie.
Mais pourquoi l'Eglise auroit-elle montré plus d'indulgence pour ces nouveaux spectacles? La religion yétoit profanée, les mœurs outragées, la satire poussée jusqu'à la calomnie. Enlin, quand notre scène s'épura, l'Église, toujours scrupuleuse lorsqu'il s'agit de la conservation des mœurs, ne vit pas de raisons suffisantes pour renoncer à ses souvenirs, pour abandonner ses traditions et ses lois. Bossuet , Bourdaloue , Fléchier, continuèrent à condamner le théâtre avec toute faulorité de leur éloquence et de leur génie. V^uieur des Oraisons fïmèlncs ne dédaigna pasde prendre la plume pour réfuter uno Apologie des spectacles altribuée à un religieux, et imprimée en 1694, à la lôte d'une édition des Comédies de Boursault. La Lettre de Bossuet et ses Disseriaiions sur la comédie sont des chefs-d'œuvre où Rousseau a puisé une partie des argu-
fnents qu'il emploie dans sa fameuse Lettre à d'Alembert. Pourroiton faire un crime à l'Église d'avoir pensé sur la comédie comme le philosophe J.-J. Rousseau?
Tout ceci prouve-t-il qu'il faut abolir les spectacles et ne pas enterrer les comédiens? Non. Mais cela prouve que si ceux qui blâment la rigueur de l'Église, sans avoir examiné la question, avoient bien voulu consulter l'histoire, ils se seroient moins hâtés decondamner à la fois l'antiquité païenne et l'antiquité chrétienne. Aujourd'hui que nos mœurs sont changées , l'Église doit-elle se relâcher de quelque chose sur la discipline des spectacles? On doit tout confier à sa sagesse. « Rome, dit Voltaire, a toujours su tem*' « pérer ses lois selon les temps et selon les besoins. « Elle ne fut jamais ennemie des beaux-arts , quand ils se renfermèrent dans des bornes légitimes. Le cardinal de Kichclieu, en établissant son théâtre, lit enregistrer au Parlement une Déclaration du Roi, par laquelle il renouvelle les peines prononcées contre l«»s comédiens qui useront d'aucunes paroles lascives ou à double entente, quipour^ rotent blesser* l'honnêteté publique ; mais au cas quils soient modestes, ils ne seront pas notés d'infamie. Maintenant que notre théâtre est devenu plus chaste, que les acteurs ont suivi le progrès général de la société, que plusieurs d'entre eux joignent à des talents distingués, des qualités morales dont s'honoreroient tous les hommes, ne doiton pas les placer au rang de ces artistes estimables et estimés qui nous font jouir des chefs-d'œuvre du génie? Nos préjugés contre le théâtre se sont aflbiblis, parce que tous nos liens religieux se sont relâchés. Si l'on pouvoit tout à coup nous rendre chrétiens zélés et fervents, il seroit très bon sans doute de maintenir la rigueur des canons ; mais qui sait si l'Eglise ne jugera pas à propos de mettre un accord plus général entre sa discipline et l'état actuel de nos mœurs? Cette discipline est-elle uniforme sur ce qui regarde le théâtre? Dans une partie de l'Italie et de l'Allemagne, lés comédiens ne sont pas excommuniés : le saint-siége et les conciles généraux ne se sont jamais expliqués sur ce sujet d'une manière très positive. Clément XIII avoit fait fermer le théâtre Albertini k Rome : Clément XIV crut devoir en tolérer le rétablissement. Innocent XI défendit seulement aux femmes de paroître sur- la scène. En 1696, les comédiens françois ayant fait présenter une requête â Innocent XII pour être relevés des censures ecclé-^ siastiques, ce pape , sans les condamner absolument, se contenta de les renvoyer à l'archevêque de Paris pour être traités comme de droit : Vi provideat eis de jure. La modération est le caractère
distinctif de l'Église gallicane'. « En ce qui regarde ce que TÉ- « glise défend, dit Boâsuet, les évoques ont souvent jugé selon » toute la rigueur des canons : quelquefois aussi ils' ont to- « 1ère beaucoup de choses selon la nécessité des temps; et quand « Ils n'ont point vu de danger pour la foi ou pour les mœurs, ils « ont consenti h quelque adoucissement, non toutefois par un « relâchement de discipline aveugle ou inconsidéré , mais pour « céder à une mcessité de telle nature qu'elle auroit pu même « faire changer les lois; c'est par cette raison que les saints-pères, « et même le saint-siége , ont tant de fois loué cet adoucissement « des canons... Selon les expressions d'Yves de Chartres, « pouru vu qu'on ne touche pas au fondement de la foi et à la règle a générale des mœurs, on peut user de quelque tempérament,
« quand il sembleroit approcher de la foiblesse » Accusera-
H t-on pour cela l'Église de légèreté? Dira -t- on, pour user des « termes de saint Paul , qu'il y a en elle le oui et le non ? A Dieu ne « plaise! mais assurée qu'elle est de son éternité, et immuable- « ment attachée à la vérité môme , elle s'accommode en quelque « façon, par ce qu'elle a d'extérieur, aux choses humaines, u moins pour céder à la nécessité des temps que pour servir au « salut des amos. »»
Ne pourroit-on pas espérer de la sagesse du clergé qu'il prendra en considération le changement des mœurs et des temps? Mais cette part une fois faite à l'esprit du siècle, avons-nous le droit de devancer la décision de l'Église , et de nous porter à des violences pour nous faire à nous-mêmes ce qu'il nous plaît d'appeler justice? Non sans doute. Ceci nous ramène à la seconde partie de la question.
Un curé ne fait que suivre la loi qui lui est imposée lorsqu'il refuse de recevoir le corps d'un homme notoirement frappé des censures ecclésiastiques. Quand , par sa charité naturelle, il seroit disposé à en agir autrement, il ne le pourroit pas sans trans* gresser les canons auxquels , comme prêtre et comme curé, il est nécessairement assujetti. Si un soldat a reçu une consigne, peutil violer ou laisser violer celte consigne, sous prétexte qu'elle a des inconvénients? Est-il le juge et l'interprète des ordres de ses supérieurs? Que deviendroit toute la discipline, si chaque soldat, an lieu d'obéir, se mettoit <^ examiner les raisons de la conduite de son général? à blâmer ses motifs, ses plans, ses desseins? Nous
> Lettre de l'Assemblée du clergé au pape , du 5 février 1682 , tome U des Œuvres de BossuiT.
nous servons de cette comparaison chez une nation toute militaire, qui en sentira la justesse. Un curé est seul maître dans son église, comme un oflicier au poste qu'on lui a confié ^ nul n'a le droit de venir lui imposer des lois qu'il ne peut pas reconnoitre. Eh ! combien est-on plus coupable encore si on mule k la violence qu'on lui fait le scandale public, l'insulte au culte de la patrie et la profanation des autels !
Mais les comédiens, dit-on , jouissent de tous les droits de citoyens : ils peuvent parvenir à toutes les places, ils sont enrôlés dans la garde nationale, etc. C'est précisément ce qui rcndroit leur cause moins favorable , si leurs amis , par une ignorance f&cbeuse ou par un zèle inconsidéré, continuoient à se porter pour eux à des excès qui n'ont point d'excuse. 11 ne s'agit plus pour les acteurs de réclamer lesjois générales de l'État , de constater leur existence civile : ils en sont en pleine possession. De quoi s'agit-il donc? De droits purenient religieux. Or, une religion a ses rites, ses usages, dont elle ne peut se départir. On ne force personne à suivre cette religion : on est chrétien ou on ne l'est pas; voilà tout : cela ne change rien à la condition civile d'un homme. Mais si l'on se prétend, par exemple, catholique,' apostolique et romain, n'est-ce pas le curé qui est juge naturel de cette prétention? N'est-ce pas lui qui sait, d'après les règles de son culte, si la personne qui se présente a conservé ou perdu la qualité d'enfant de TÉglise ?
Ajoutez que le droit de citoyen étant rendu aux acteurs , le curé ne peut plus être taxé d'inhumanité quand il refuse son ministère à leurs funérailles; car ce refus n'emporte plus la privation de la sépulture commune. Le curé ne fait que rentrer dans ses droits naturels : c'est une coutume de toutes les religions de la terre de n'accorder leurs honneurs funèbres qu'à leurs disciples. Le corps d'un chrétien mort à Conslantinople seroit-il reçu dans une mosquée? Un ministre protestant , à Philadelphie , ne renverroit-il pas le corps d'un catholique à son curé , celui d'un presbytérien à son église, celui d'un quaker à ses frères, celui d'un juif à sa synagogue? Vous voulez qu'un curé enterre un homme qui n'avoit pas vécu dans la communion catholique : mais si le curé prétendoit s'emparer à son tour du corps d'un citoyen qui n'auroit pas voulu mourir sous la loi chrétienne , ne crieriez-vous pas au fanatisme, à l'intolérance? N'avons- nous pas vu des prêtres repoussés du lit d'un mourant avec mépris, et des moribonds préférer aux paroles consolantes de l'homme de Dieu les stériles
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pompes d'un nouveau paganisme. Accordez donc au prêtre la même indépendance que vous réclamez pour vous-mêmes : si f. vous n'êtes point forcés de l'appeler à votre dernier soupir, pour-
quoi seroit-il obligé de veiller à votre dernier asile? par quelle dérision ceux qui ont su toute leur vie, sans y attacher aucune importance, qu'ils éloient hors de l'Église catholique, veulent-ils y rentrer après leur mort? S'ils ont cru à la puissance de l'anathème , il est trop tard pour la réconciliation ; s'ils n'y ont pas cru, ils n'ont donc voulu pioduirc que du scandale? Si, comme autrefois, les registres des naissances, des mariages et des décès étoient tenus par les curés de diverses paroisses; si , comme autrefois encore, ces curés étoient les maîtres de refuser l'inhumation en terre sainte, on pourroit dire que l'excommunication trouble l'état civil, en en^êchant un citoyen d'être inscrit sur le rôle des morts , et de reposer auprès d'eux \ mais il n'en est pas ainsi , puisque tous les actes publics se font aux municipalités, et que la puissance temporelle est séparée de la puissance spirituelle. Qui empêchoit M"*'Raucourt de se faire porter en pompe au cimetière, environnée de ses amis et de tous ceux qui atta- 'choient quelque prix à ses talents? Qu'auroient demandé de plus les admirateurs de Molière? Voltaire, au lieu de déplorer le sort de AI*^ Le Couvreur, n'auroit-il pas chanté la tolérance du siècle qui eût accordé à cette actrice de pareilles funérailles?
Et regardons encore à quel point l'Église gallicane pousse la .douceur et la charité : que faut -il à un comédien pour que ses cendres soient reçues dans l'Eglise? Il sufDt qu'un domestique, un témoin, affirment que le moribond, avant d'expirer, a demandé les secours d'un prêtre. Lorsqu'on a négligé de donner ces légères marques de respect au culte antique de la patrie , à hi religion de tant de grands hommes, sied -il bien de venir lui demander les dernières prières qu'elle offre pour le repos de ses enfants? Mais en même temps quel aveu de l'insuffisance de l'homme pour coq* scier les cendres de l'homme I Vainement nous avons paru mépriser la religion dans notre passage sur la terre ; il s'élève de notre cercueil une voix qui réclame ses espérances et ses bénédiotions.
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