‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 42 sur 142 · CAROLINE · texte numérisé non relu

CAROLINE

Paris, S6 mai 1816.

« Je ne puis vous exprimer , Madame , combien je suis heureux « d'apprendre votre arrivée à Marseille. J'auroisbien voulu abré- »< ger l'ennuyeuse quarantaine de Votre Altesse Royale , et je crains « que vous ne trouviez le temps bien long. Vous avez déjà gagné « les cœurs de ceux qui n'ont fait que vous entrevoir. Vous êtes «c déjà si aimée en France ! on désire tant vous voir ! Quand je « sors à présent, on ne crie plus : Vive le duc de Berrij! mais, ce <t qui me fait bien plus de plaisir : Vive la duchesse de Bernj ! v'wê « la princesse Caroline !

« Je voudrois. Madame, prévenir tous les désirs de Votre Altesse « Royale, savoir ce qui pourroit lui plaire : vous aurez ici une « habitation charmante que toute la famille s'occupe à arranger. « Vous aimez à monter à cheval ; je vous cherche des chevaux « bien sages. Je sais que vous ne craignez rien , mais moi j'ai peur » pour vous. A propos de courage , vous avez été en grand danger

« sur mer , auprès de celte vilaine île d'Elbe , d'où sont partis tous « nos maux Tannée dernière. Cela m'a fait trembler ; mais j*ai c( aimé à apprendre que vous n'aviez pas éprouvé la moindre K frayeur. Le sang de Henri lY et de Louis XIY ne s'est pas d6- « menti.

u Adieu , Madame et bien chère amie , ma bonne et aimable « femme; en attendant le 15 de juin qui est encore si loin, je ^< veux vous répéter que je vous aime et que je ferai tout ce qui « sera en moi pour vous rendre heureuse.

« Charles-Ferdinand. »

Marseille, 8 juin 1816.

« Quel plaisir pour moi , Monseigneur, de recevoir à cinq jours « de date vos lettres très aimables , mais aussi écrites trop rapi- « dément! Permettez-moi d'en faire un petit reproche à Votre « Altesse Royale. Vous m'excuserez , puisque vous m'assurez que « vous desirez me donner toutes sortes de bonheur, et que vous « retardez celui que j'ai à vous lire par l'étude qu'il faut que je « fasse de votre écriture. N'allez pas , d'après cela , me juger diffl- « cile et grondeuse.

« Je suis arrivée hier soir de Toulon, où tous mes instants ont « été employés à recevoir des hommages , des fêtes sur terre et « sur mer. La ville entière étoit parée , décorée d'emblèmes , d'in- " scrîptions allégoriques. Il est impossible de décrire l'enthou- « siasme de ces bons habitants de Provence 5 ils me gâtent; ils « touchent sensiblement mon cœur par les expressions répétées « de leur amour pour le roi et pour toute sa famille. Ils ont en « même temps la délicatesse de joindre des acclamations pour mes ii parents de Naples. Cela n'est-il pas charmant? Toutes les auto- « rites sont excellentes , au dire général ; ce sont bien elles qui « soutiennent ce bon esprit. J'ai vu avec plaisir ce brave Rousse « de Toulon, le seul qui ait fait reconnoître Louis XVII, et qui « continue par un entier et désintéressé dévouement à se rendre « utile à son pays et à son roi.

« L'on m'a conduite dans les arsenaux. Celui de terre , qui n'exis- « toit pas il y a quatre mois, est maintenant en état d'armer plus « de trente mille hommes. On le doit à l'activité infatigable du « colonel qui en est chargé , dont le nom est M. de Laferrière. En « tout , ce petit voyage m'a intéressée. Nulle part , je crois, on ne « peut prendre une idée plus juste des moyens et de la grandeur « de la France qu'en visitant ce beau port. S'il a fait cet effet sur

6i MEMOIRES

tt moi , qui n'y entends rien , que doit-il produire sur les personnes

tt qui ont des connoissances ? C'est dans treize jours, Monseigneur,

« que je vous verrai ; que je jugerai par moi-même de tout le bien

« que j'entends dire de voire cœur, de votre esprit , et que je vous

« répéterai que je suis et serai pour la vie votre Adèle et affto-

« tionnée,

t( Caroline. »

Paris, 31 mai 18t6.

« Le prince de Castelcicala m'a remis hier, Madame et bien « chère amie , des lettres pour vous de vos chers parents ; je ne « perds pas un instant pour vous les envoyer. J'ai encore reçu « aujourd'hui des nouvelles de Marseille , du 23 ; je sais que vous « enchantez tout ce qui vous entoure et tout ce qui peut vous « apercevoir. Votre promenade en bateau a eu un grand succès , « et surtout la promesse que vous avez faite de la renouveler. Je « ne vous écrirai pas aujourd'hui une longue lettre, en ayant tant « A vous envoyer qui doivent vous intéresser davantage. Je m'oc- « cupe de vous chercher des chevaux , et j'espère en trouver qui « vous conviennent. Nous avons été voir la corbeille que le roi « vous donne , et j'espère que vous en serez contente. 11 y a sur- « tout une robe de bal que je serai charmé de vous voir porter. « Mon père rassemble votre bibliothèque ^ mon frère et sa femme « ornent votre chambre ; chacun de nous se fait un si doux plaisir « de vous être agréable ! Et qui le désire plus que celui qui vous « est déjà uni par les liens les plus sacrés? Je suis toujours effrayé « de mes trente-huit ans^ je sais qu'à dix-sept je trouvois ceux « qui approchoient de la quarantaine bien vieux. Je ne me fiatte « pas de vous inspirer de l'amour, mais bien ce sentiment si tendre « plus fort que l'amitié, cette douce confiance qui doit venir de « l'amitié môme. Je vois que je ne finis pas, et vous avez toutes « vos lettres à lire. Adieu , encore quinze grands jours. Je baise « les mains de ma femme comme je l'aime.

« Charles-Ferdinand. »

Parii^, 4juin4M6.

« Tai reçu hier. Madame et bien chère amie , votre bonne et « aimable lettre du 27. Tout le monde dit beaucoup de bien de « vous 5 mais je juge encore plus de ce que vous valez par vos « lettres , oii je trouve tout ce qui est fait pour me charmer. Vous « me demandez de vous donner des conseils-, je vous dirai tout ce H que je croirai vous être utile. Vous vous plaignez de votre timi-

« dite; elle sied à votre âge, et vous savez y mêler la bonté et la

« noblesse. Vous êtes entourée de l'amour des habitants du Midi ,

«( qui sont bien bons. Vous êtes un présage de bonheur pour la

« France , et la terreur des factieux ' .

« Charles-Ferdinand. >»

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