CHAPITRE Vffl
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Fatigué de danses et de joie, Paris étoit plongé dans le som- Dieil. A mesure que ses habitants se réveillent, ils apprennent la nouvelle fatale^ Le peuple fut instruit d'abord : sorti de sa demeure au lever du jour pour recommencer le cercle de ses misères, le premier malheur qu'il rencontra fut la mort d'un prince, père des pauvres, soutien des infortunés. On ne peut comparer la consternation qui se répandit dans Paris, et de la dans toute la France, qu'à celle que l'on remarqua le jour de l'assassinat du duc d'Enghien , avec cette différence qu'à la première époque la douleur publique étoit comprimée. Le corps de M^ le duc de Berry, porté chez M. le marquis d'Autichamp, gouverneur du Louvre, fut «Asuite transféré dans une chapelle ardente , sous les voûtes de la môme salle où le corps de Henri lY avoit jadis été déposé. G'étoit aussi dans cette salle que l'industrie françoise oBroit naguère à l'admiration publique ses chefs-d'œuvre, et c'est là que la révolution venoit à son tour étaler un de ses plus brillants ouvrages.
Plusieurs personnes moururent subitement en apprenant l'assassinat de M**^ le duc de Berry. Des prèlres tombèrent à l'autel ^ et, jusque dans les pays étrangers, ces morts surnaturelles se renouvelèrent aux services funèbres du prince. Les rois pleurèrent sur leurs trônes, et se crurent eux-mêmes frappés. De grandes princesses, connues parleur bienfaisance inépuisable, exprimèrent des regrets que l'histoire doit consacrer :
17 mtffs lèM.
« Vous me dites avoir pensé à moi dès les premiers moments « du douloureux saisissement que vous a causé la mort de M^ le « dttc de Berry. Je vous assure qu'à peine cette horrible nouvelle « étoit venue me bouleverser, que ma pensée vous cherchoit. On « éprouve dans ce moment-là le besoin de s'adresser à tous ceux « dont les sentiments et les opinions sont conformes aux nôtres. « Cet horrible attentat, accompagné de toutes les circonstances « qui le rendent si déchirant , auroit ému toute ame sensible de « la plus vive douleur, quand même il auroit été commis sur un <( homme obscur et indiflerent ^ mais ici tout se réunit pour ren-
« dre ce malheur personnel à ceax qai aiment et désirent Tor-^ « dre et le bien. II paroit du moins que pour le moment les suites M n'en sont pas aussi funestes qu'il y avoit lieu de le craindre. Il « paroît que la masse de la nation a senti comme elle le devoit. « Si ce moment pouvoit ouvrir les yeux , ébranler assez les cœurs « pour inspirer l'horreur de ces opinions qui ont porté le monstre « à commettre son crime , ce seroit un bien dans le mal. Espérons « en Dieu , qui fait quelquefois naitre le bien de ce qni nous parott «t être sans espoir. Qu'il protège cette intéressante duchesse de « Berry, et la fasse heureusement accoucher d'un fite. 11 y a plu» M de quhize jours que nous avons reçu cette nouvelle : mon ima- « gînation est à peine calmée sur l'horreur qu'elle m^a inspirée; « mais mon intérêt pour la famille royale n'est pas refroidi. Je « voudrois en avoir des nouvelles tous les jours 5 je recueille avec w avidité tout ce que je puis en apprendre; et les détails, quoi- « que naturellement un peu confus, que vous me donnez dans « votre lettre, n'en ont pas été moins précieux pour moi. Pro- « fitez de toutes les occasions pour m'écrire , et donnez-moi tous « les détails que vous pourrez rassembler sur cette familles} mal- « heureuse et si intéressante. »
Noble et généreuse sollicitude ! Par une circonstance touchante, celui qui s'est trouvé chargé d'annoncer le malheur de la famille royale sur ces bords lointains éloit l'ami, le compagnon de M*' le duc de Berry : il n'aura eu besoin que de laisser éclata sa propre douleur pour exprimer celle de la France.
Dans Paris les regrets du peuple ne se calmoient pas; il racontoit mille traits de la bonté du prince^ il adressoit au Ciel des vœux pour lui. Une pauvre femme mit en gage sa robe, afin de faire dire une messe pour le repos de l'ame du fils des rois. La foule ne cessoit d'assiéger le Louvre, de jprier , de jeter de l'eau bénite sur le cercueil , de se plaindre qu'on eût sitôt recouvert le visage du prince : elle auroit surtout voulu voir la blessure. L'assassin seul la regarda sans émotion : lorsqu'on le confronta aux restes sanglants de sa victime, il ne fit aucune réponse, ni par les yeux , ni par la bouche, au cadavre qui i'interrogeoit. L'a^ thée , sachant qu'il alloit mourir, espéroit dormir en paix avec son crime : le néant est quelque chose à celui pour qui Dieu n'est rien.
La dépouille mortelle de l'héritier de nos monarques étant portée à Saint-Denis, les classes du peuple les plus pauvres, des hommes et des femmes , dans les lambeaux de la misère , se mé-
lèrent au cortège. La confrérie des charbonniers marchoit au milieu des oflSciers et des soldats , ce qui mérita à ces représenlahts de la douleur populaire l'honneur d'une place marquée aux funérailles. Dans les villages où passa le convoi , les chemins avoient été balayés, les murs des chaumières tapissés de ce que les habitants possédoient de plus précieux. Tout le temps que dura la chapelle ardente à Saint-Denis, on vit accourir des députés des villes et des hameaux voisins, pour rendre hommage au fils de France décédé. L'église étoit incessamment remplie de paysans et de gens du peuple; des enfants y vinrent avec leurs maîtres ; on y vit môme de grands criminels : autour de ce cercueil l'innocence pleuroit comme le repentir. Toutes les provinces du royaume exprimèrent leurs regrets dans des adresses. Il n'y avoit rien de prévu, rien de préparé, rien de concerté dans ce deuil général : c'étoit la France entière qui gémissoit.