‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 58 sur 142 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DOULBUR DE LA VAVILLB ROYALE ET DE MADAME LA DUCUBSSE DE BERET.

Si la consternation étoit grande au dehors, elle étoit encore plus grande dans le palais. En perdant M'' le duc de Berry,]a famille royale perdoit toute sa joie : il animoit ses parents par sa vivacité, ses mots heureux, son goût pour le plaisir. Le Louvre paroissoit désert depuis que le prince avoit disparu*, ces grands foyers paternels redemandoient en vain le dernier né de leurs enfants , et pleuroient la solitude de leur avenir. M'*" le duc d'Angouléme regrettoit amèrement un frère , le compagnon de son enfance et de ses malheurs , l'ami des bons et des mauvais jours de sa vie. Madame, dominant toutes les douleurs, soutenoit à la fois son mari et son père. On ife pouvoit regarder Monsieur, le meilleur des hommes, le plus affectueux des princes, sans avoir l'ame déchirée : ses yeux rouloient de grosses larmes, qu'il vouloit en vain retenir ^ le poids du chagrin paternel , ajouté à tant d'autres chagrins, courboit sa tôte, et cette dernière adversité achevoitde blanchir ses cheveux. Quant au roi , perdant l'appui de son trône, il avoit vu se dessécher le rameau qui , après les murmures des Tribus * , promettoit de refleurir dans l'arche sainte.

Et dans la maison de M'' le duc de Berry , quel deuil parmi les anciens amis c^^ prince , ses aides de camp , ses serviteurs !

> yum.f cap. XYii.

L'illustre veuve du nouveau Germanicus étoit inconsolable : elle commença par couper ses cheveux, « ses cheveux , disoitelle, H que son mari aimoit. » Elle les remit à M"* de Gontaut , en lui disant : « Prenez-les. Un jour vous les donnerez à ma fille ^ elle « apprendra que sa mère coupa ses cheveux le jour où son père fut « assassiné. » Nourrie sous le soleil de la Grande Grèce, parmi les filles de Sicile, notre jeune princesse avoit rapporté de ces climats les antiques usages de la douleur , qui ne furent point inconnus à sa race. Un des plus grands princes de la maison de Bourbon , Louis III , duc de Bourbon , arrière-fils de Robert , fils de saint Louis, prêt à mourir , coupa ses cheveux. « Alors , dit son vieil « historien , requist le duc que ses cheveux fussent ôtés. Quand il « les tint , il parla en cette m'anière : Dieu Jésus-Christ , mon père « créateur , es délices de cette vie mortelle , je me suis plus ébattu « en mes cheveux : je ne veux mie qu'ils me suivent. »

La demeure où M'"^^ la duchesse de Berry avoit été si heureuse avec son mari lui devint insupportable. On conduisit la princesse à cette maison royale trop fameuse par cette nuit funeste où un cri de mort retentit comme un coup de tonnene; maison qui , depuis Madame HenrieUe , n*avoit pas vu si subite et si grande adversité. Tout Paris s'empressa d'aller porter à M"* la duchesse de Berry d'inutiles hommages. Peu de jours après , elle s'établit aux Tuileries, sous la protection de la douleur paternelle.

Si celte princesse a éprouvé une de ces adversités qui tombent sur les tètes élevées, son. malheur est aussi de ceux qui se font sentir à l'humanité entière: toutes les mères, toutes les épouses ont été frappées du coup qui l'a frappée. Lorsque M"** la duchesse de Berry ou Mademoiselle doivent sortir , le peuple se rassemble devant les passages des Tuileries : il y vient plusieurs heures d'avance; il oublie la triste nécessité où il est de gagner son pain quotidien. Aussitôt qu'il aperçoit ou la mère ou la fille , il se prend à pousser des cris de joie , et à pleurer. Les femmes , tenant leurs enfants dans leurs bras , leur montrent , comme une sœur , la petite orpheline toute vêtue de blanc dans une grande voiture de deuil. Quand M"*** la duchesse de Berry se promène sur la terrasse des Tuileries , sa robe de veuve produit le môme effet que sa robe sanglante dans la nuit fatale. Mais chaque jour la foule remarque que ces voiles funèbres cachent moins les espérances de la patrie, et elle s'en retourne consolée. Ceux qui ont vu Buonaparte dans toute sa puissance sortir de son palais après les plus grandes victoires, sans qu'il s'élevât une seule voi:^ sur son passage, ceux-là

recoDiMMfMiit qu'il y a qudque chose de plus fini que Tusurpation et ifl fortua e: c'est k légitimité et le malheur.

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