‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 65 sur 142 · HENRIETTE-MARIE · texte numérisé non relu

HENRIETTE-MARIE

et cesses ses sœurs, celle qui ressembloit le plus à Henri lY, son •t père : elle avoit comme lui le cœur élevé, magnanime, intré- « pide , rempli de tendresse et de charité , Tesprit doux et agréaa ble , entrant dans les douleurs d'aulrui et compatissant aux « peines de tout le monde. »

Jjes historiens anglois la représentent petite et brune, mais remarquable par la beauté de ses traits et l'élégance de ses manières.

Charles aimoit Henriette avec passion : il ne paroît pas qu'elle éprouvât pour lui le môme degré de tendresse ; et pourtant, tandis qu'il ne lui témoignoit aucune inquiétude, c'étoit elle qui se plaignoit et qui sembloit un peu jalouse. Dans les lettres de Charles , imprimées par ordre du parlement , respire le sentiment le plus touchant d'amour pour Henriette.

Le 13 février 1643 il lui mande : « Je n'avois pas éprouvé jus- « qu'ici combien il est quelquefois heureux d'ignorer, car je n'ai «c appris le danger que tu as couru en mer par la violence de la « tempête que lorsque j'avois déjà la certitude que tu en étois « heureusement échappée... L'effroi que m'a causé ce danger ne « se calmera pas jusqu'à ce que j'aie eu le bonheur de te voir, car « ce n'est pas à mes yeux la moindre de mes infortunes que tu aies « couru pour moi un si grand péril , et tu m'as témoigné en ceci n tant d'affection , qu'il n'y a chose au monde qui me puisse jamais « acquitter, et des paroles beaucoup moins que toute autre chose ; « mais mon cœur est si rempli de tendresse pour toi et d'une te impatience passionnée de reconnoissance envers toi , que je n'ai <t pu m'empécher de t'en dire quelques Inots, laissant à ton noble « cœur le soin de deviner le reste *. »

Il lui écrit d'Oxford le 2 janvier 1645 : « En déchiffrant la lettre « qui arriva hier, je fus bien surpris d'y trouver que tu' te plains tt de ma négligence à t'écrire... Je n'ai jamais manqué aucune « occasion de te donner de mes nouvelles... Si tu n'as point Ja tt patience de t'interdire un jugement défavorable sur mes actions t( jusqu'à ce que je t'en aie marqué les véritables motifs, tu cours « souvent risque d'avoir le double chagrin d'être attristée par de « faux rapports et d'y avoir cru trop vite. Ne m'estime qu'autant « que tu me verras suivre les principes que tu me connois. »

Charles lui écrit du même lieu le 9 avril de la même année : « Je tt te gronderois un peu , si je pouvois te gronder, sur ce que tu

I note des Mémoirefl de Ludlow, coll. Guizot.

« prends trop tôt l'alarme. Songe, je te prie, puisque je t'aime « plus que toute autre chose au monde , et que ma satisfaction est « inséparablement unie avec la tienne , si toutes mes actions ne « doivent pas avoir pour but de te servir et de te plaire... L'Iiabi- « tude de ta société m'a rendu difficile à contenter ; mais ce n'est « pas une raison pour que tu m'en plaignes moins , toi le seul re- « mède à cette maladie. Le but de tout ceci est de te prier de me « consoler par tes lettres le plus souvent qu'il te sera possible. Et ne « crois-tu pas que les détails de ta santé soient des sujets agréables <« pour moi , quand même tu n'aurois pas autre chose à m'écrire? « N'en doute pas, ma chère ame, la tendresse est aussi nécessaire « a la consolation de mon cœur que ton secours à mes affaires. »

Lorsqu'on songe que Charles épanchoit ainsi son cœur au milieu des horreurs de la guerre civile , au moment de tomber entre les mains de ses ennemis , on est profondément attendri.

La reine , un an auparavant , lui écrivoit d'York , le 30 mars , ces paroles un peu rudes ; « Souvenez-vous de ce que je vous ai « écrit dans mes trois dernières lettres , et ayez plus de soin de moi « que vous n'en avez eu jusqu'ici , ou faites semblant du moins « d'en prendre davantage , aGn qu'on ne s'aperçoive pas de votre « négligence à mon égard. »

Charles crut devoir déclarer en mourant, à sa jeune fille la princesse Elisabeth, qu'il avoii toujours été fidèle à la reine, et la lettre d'adieux qu'il écrivit à celle-cisetcrminoit par ces mots: « Je meurs « satisfait, puisque mes enfants sont auprès de vous. Yotre vertu et « votre tendresse me répondent du soin que vous aurez de leur <i conduite. Je ne puis Vbus laisser des gages plus chers et plus « précieux de mon amour. Je bénis le Ciel de faire tomber sa co- « 1ère sur moi seul: Mon cœur est plein pour vous de la même « tendresse que vous y avez toujours vue. Je vais mourir sans « crainte , me sentant fortifié par le souvenir de la fermeté d'ame «* que vous m'avez fait paroître dans nos périls communs. Adieu , « madame , soyez persuadée que jusqu'au dernier moment de ma « vie je ne ferai rien qui soit indigne de l'honneur que j'ai d'ôtre « votre époux » . »»

Cette dernière lettre de Charles, qui n'est pas assez connue, montre que ses sentiments intimes étoient aussi nobles, et peut-être encore plus touchants, que ceux qu'il fit éclater sur l'échafaud.

On peut reprocher à Henriette-Marie du penchant à l'intrigue,

« Vie de Henriette-Marie.

HENRIETTE-MAAIE. 129

penchant qu'elle tenoit du sang des Médicis ; elle se livra aussi à des moines sans prudence et à des favoriles qui la trahirent. Elle avoit le courage du sang *, le courage politique lui manquoit quelquefois, et quand les orages populaires grondoient, quoique femme de tête et de cœur, elle donnoit des conseils pusillanimes. Bienfaisante et magnanime , elle Gt souvent accorder la liberté et la vie à ses ennemis. Elle ne vouloit pas môme connoitre le nom de ses calomniateurs. «< Si ces personnes me haïssent, disdit-dle, leur « haine ne durera peut-être pas toujours , et s'il leur reste quelque « sentiment d'honneur , ils auront honte de tourmenter une « femme qui prend si peu de précaution pour se défendre. » Les infortunes d'Henriette-Marie avoient été pour ainsi dire prédites par François de Sales, qui reste à notre histoire au triple titre de V saint , d'homme illustre et d'ami de Henri IV.

Quoi qu'il en soit des altercations religieuses et domestiques qui troublèrent la paix intérieure de Charles et d'Henriette, quoi qu'il en soit des causes qui amenèrent la liaison , jusqu'à présent inexplicable , de la reine et des premiers parlementaires , quand les malheurs de Charles éclatèrent, la fille du Béarnois retrouva comme lui dans la guerre civile le courage et la vertu.

Lorsqu'en 1625 elle alla recevoir la couronne de la Grande- Bretagne , la reme Marie de Médicis sa mère , la reine Anne d'Autriche sa belle-sœur, l'accompagnèrent jusqu'à Amiens. Toutes les villes sur son passage lui rendoient des honneurs extraordinaires : par une pompe digne de la royauté chrétienne, les prisons éioient ouvertes à son arrivée, et elle voyoil devant elle une inftnUé de malheureux qui la reniercioienl de leur liberté et la combloient de béni' dictions >. Les trois reines se quittèrent à Amiens. Vingt vaisseaux qui attendoient Henriette de France à Boulogne la transportèrent à Douvres : elle y fut reçue au bruit de l'artillerie et aux acclamations du peuple. Il y eut des combats à la barrière , des jeux et des courses de bagues.

Quand la reine d'Angleterre revint en France , en 1644 , elle y rentra en fugitive ; les prisons ne s'ouvroient plus par le charme de son sceptre, elle se déroboit elle-même aux prisons. Voyageant d'un royaume à l'autre, échappant à des terhpétes pour arriver à des combats , quittant des combats pour retrouver des tempêtes, Henriette étoit saisie par la fatalité qui poursuivoit les Stuart. On vit cette courageuse femme, canonnée jusque dans la maison qui

' Vif de Hcnricllc-Mtrie.

lui servoil d'abri contre les flots , obligée de passer la nuit dans un fossé où les boulets la couvroient de terre. Une autre fois , le vaisseau qui la portoit étant près de périr, elle dit aux matelots ce mot qui rappelle celui de César : « Une reine ne se noie pas. »

Libre d'esprit au milieu de tous les dangers , elle écrivoit au roi, de Newark, le 27 juin 1643 : « Tout ce qu'il y avoit actuel- « lement de troupes à Nottingham s'est rendu à Leicester et à « Derby , ce qui nous fait croire qu'elles ont dessein de nous coûte per le passage... J'emmène avec moi trois mille hommes d'in- « fanterie, trente compagnies de cavalerie ou de dragons, six «t pièces d'artillerie et deux mortiers. Henry Germyn , en qualité « de colonel de mes gardes , coqimande toutes ces forces ; U a soi;s « lui sir Alexandre Lesley, qui commande l'infonterie , Gérard la ce cavalerie , et Robert Legg l'artillerie ; Sa Majesté est madame u la généralissime, pleine d'ardeur et d'activité; et en cas que « l'on en vienne à une bataille, j'aurai à commander cent cinquante «1 chariots de bagages '. »

Après de nouveaux revers, privée de presque toute assistance dans la petite ville d'Exeter, que le comte d'Essex se préparoit à assiéger, elle mit au monde , le 16 juin 1644, sa dernière fille.

A peine accouchée , elle fut forcée de fuir de nouveau , n'ayant pour toute aide que son confesseur , un gentilhomme et une de ses femmes , qui avaient de la peine à la soutenir à cause de son extrême fotblesse. Elle avoit été obligée d'abandonner à Exeter sa fille nouvellement née : c'étoit cette princesse prisonnière dix-sept jours après sa naissance, cette princesse frappée par la mort à Saint- Qoud dans toute la fleur de la beauté et de la jeunesse, cette duchesse d'Orléans , cette seconde Henriette que la gloire de Bossuet devoit atteindre comme la première.

Une cabane déserte, à l'entrée d'un bois, s'offrit à la fuite d'Henriette-Marie. Elle y demeura cachée pendant deux jours. Elle entendit défiler les troupes du comte d'Essex qui parloient de porter à Londres la tête de la reine, laquelle tête avoit été mise à prix pour une somn^e de 6,000 liv. sterl.

Henriette, arrivée à Plymouth à travers mille périls, s'embarque pour l'ile de Jersey : l'amiral Batty la poursuit. Alors , comme la femme de saint Louis, elle fait promettre à un capitaine de la tuer et de la jeter dans la mer avant qu'elle tombât aux mains de ces infidèles d'une nouvelle sorte. Elle aborde avec quelques matelots

> Note des Mémoires de Ludlow, coll. Gtiizot.

HENRIETTE-MARIB. 131

parmi des rochers sur la côte de la Basse-Bretagne ; les paysans, prenant ce&étrangers ppur des pirates ; s'arment contre eux ; Henriette-Marie se fait reconnoîlre , part pour Paris , arrive au Louvre et tombe dans de nouveaux malheurs.

Outragée par des libelles jusque sur le continent , elle tomboit des mains de la populace féroce de Londres dans celles de la populace insolente de Paris. Ballottée entre deux guerres civiles, sur les bords de la Tamise , elle rencontre les crimes sérieux des révolutions; sur les rivages de la Seine , les pasquinades sanglantes de la Fronde *, là le drame de la liberté, ici sa parodie. Les bouchers et les boulangers d'Angleterre veulent tuer Henriette-Marie dans le palais des Stuart; les bouchers et les boulangers de France lui refusent des aliments dans le palais des Bourbons, oubliant que leurs pères avoient été nourris par celui dont ils dédaignoient de nourrir la fllle.

« Cinq ou six jours avant que le roi sortît de Paris , dit le cardi- « nal de Ketz , j'allai chez la reine d'Angleterre que je trouvai dans « la chambre de Mademoiselle , sa fille, qui a été depuis madame « d'Orléans. Elle me dit d'abord : Vous voyez , je viens tenir comi* pagnie à Henriette ; la pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui

tt faute de feu La postérité aura peine à croire qu'une petite-

<t fille d'Henri le Grand ait manqué d'un fagot pour se lever au « mois de janvier dans le Louvre et sous les yeux d'une cour de « France. »

Elle étoit souvent obligée de se promener des aprisnlinées entières dans les galeries dn Louvre pour s'échauffer Elle appréhendoU

non-seulement les insultes du peuple de Parts, mavs la dureté de ses

créanciers Les Pari^ens ne la pouvoient souffrir , et un jour que te

rot Charles IL éon fils, se promenoit sur une terrasse qm donnoit du côté de la rivière, quelques mariniers lut firent des menaces, ce qui l'oMigea de se retirer de peur de ks mgfrtr davantage par sa présfdee '.

Triste et extraordinaire complication et ressemblance de destinée ! Henriette-Marie , en 1639, avoit reçu à Whitehall sa mère exilée , Marie de Médicis. Les habitants de Londres , déjà soulevés contre la reine d'Angleterre, se portèrent à des excès contre l'ancienne reine de France. La fille de Henri IV, qui se défendoit à peine contre la haine publique , fut obligée de demander une garde pour protéger la veuve de Henri IV ; et Anne d'Autriche fut impuissante , à son tour, dans Paris , pour mettre

« Vie de Henriette-Marie.

à l'abri la sœur fugitive de I/)uis XIII et la tante de Louis le Grand. -,

Une fausse nouvelle parvint d'abord à la reine d'Angleterre sur la catastrophe du 30 janvier 1&49 : le bruit courut que Charles V avoit été délivré sur l'échafaud par le peuple ; mais la lettre d'adieu de l'infortuné monarque , qui fïit remise à Henriette le 9 février , dans le couvent des Carmélites, à Paris , la tira d'erreur ; elle s'évanouit. Le lendemain , madame de Motteville la vint complimenter de la part de la reine régente. Le malheur donnoit le droit à la reine d'Angleterre de faire des leçons : elle chargea madame de Motteville de dire à Anne d'Autriche « que le roi son seigneur (Char-

M les P*") nes'étoit perdu que pour n'avoir jamais su la vérité

« que le plus grand des maux qui pouvoient arriver aux rois, et « celui qui seul dévoroit leurs empires, étoit d'ignorer la vérité. »

Cette insistance d'Henriette n'expliqueroit-elle pas son premier penchant pour les parlementaires, et son antipathie pour StrafTord, dont elle trouvoit peut-être l'esprit trop absolu? t Ile ajouta dans cette conversation u qu'il falloit prendre garde à irriter les peu- « pies. » Si Charles l" ne s'étoit perdu que pour n'avoir pas connu la vérité, au dire de la reine, cette reine ne partageoit donc pas l'entêtement du roi sur l'étendue de la prérogative? Elle aimoit les parlements : lorsqu'elle songea à quitter l'Angleterre avec Marie de Médicis, sa mère , les deux chambres lui présentèrent une humble pétition pour la supplier de ne pas s'éloigner. Henriette répondit en anglois par un gracieux discours qu'elle resteroit, et qu'il n'y avoit point de sacrifice que le peuple ne pût attendre d'elle '.

Après .la mort de son mari , elle se donna le surnom de reine malheureuse, et elle porta le deuil toute sa vie.

L'épreuve la plus rude que cette reine eut à soutenir fut de solliciter un douaire de veuve auprès de l'homme qui l'avoit faite veuve : Cremwell répondit au cardinal Mazarin qu'Henriette de France n'avoit jamais été reconnue reine en Angleterre. Cette réponse sauvage , qui transformoit en concubine d'un prince étranger la fille d'un de nos plus grands rois , étonne moins que la demande même de cette fille de Jeanne d'Albret. Lorsque Henriette apprit ce refus , elle dit noblement : « Ce n'est pas à moi , c'est à la « France que cet outrage s'adresse. »» Telle étoit en eflet l'abjection où la politique d*un ministre sans honneur avoit alors réduit notre patrie. Mazarin étoit descendu jusqu'à se faire l'espion de Gromwell

» Journaux «lu P., IV, ôH.

Page 1