‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 66 sur 142 · HENRIETTE-^URIE · texte numérisé non relu

HENRIETTE-^URIE

auprès de la famille royale exilée : ce fait résulte d'une lettre de Cromwel! , qui n'étoit lui-même qu'un grand espion couronné et armé.

Quelque temps auparavant, Henriette-Marie avoit été forcée de demander au parlement de Paris ce qu'elle appeloit une aumône.

Ketirée à Chaillot chez des sœurs de la Visitation établies dans une maison bâtie par Catherine de Médicis, Henriette devint bigote : il est assez curieux de lire que Port-Royal lui avoit offert de l'argent et un asile. Dans 1^ histoires de sa vie, tristes sont ces petits contes de religieux et de religieuses , ces conseils de nonnes qui parlent des plus grands événements dont elles entendent à peine le bruit, qui jugent du fond de leurs cellules les choses de la politique , et qui , immobiles dans leurs saints déserts, ne s'aperçoivent pas même que le monde marche et passe au pied des murs de leur cloître. Henriette- Marie essaya de rendre ses enfants à l'Église romaine..Charles II, indifférent à tout principe, préféra sa couronne à sa foi : il ne se fit catholique qu'en mourant, lorsqu'il n'avoit plus rien à perdre des biens de la terre. Le duc de Glocester et la princesse d'Orange restèrent zélés protestants ; le duc d'York seul (Jacques II ) reçut des impressions qui le dévoient ramener un jour à Paris , pour y mourir dépouillé comme sa mère. La princesse Henriette, depuis duchesse d'Orléans, fUt élevée dans la religion romaine.

A la restauration de Charles II, la veuve de Charles P' passa en Angleterre et ne se put résoudre à y demeurer. Elle ne connoissoit plus personne ; elle alloit pleurant dans les palais de Whitehall, de Saint^James et de Windsor , poursuivie qu'elle étoit par quelques souvenirs. Après avoir vu mourir deux de ses enfants ( la princesse d'Orange, veuve de vingt-six ans , et le duc de Glocester), elle s'embarqua avec sa Qlle Henriette pour revenir en France. Son vaisseau échoua ; Henriette fut saisie d'une rougeole dangereuse, et resta , soignée par sa mère , un mois entier à bord du vaisseau. La compagne éprouvée de l'infortuné Charles maria Henriette au duc d'Orléans, et reçut à Chaillot le bref de la béatification de saint François de Sales : dernières grandeurs de la terre et du ciel qui la visitèrent dans sa solitude.

Vers l'an 1663 , Henriette-Marie fit un dernier voyage à Londres. Enfin , rentrée pour toujours dans sa patrie, elle tomba malade à Sainte-Colombe, petite maison de campagne située à peu de distance de la Seine. Un grain d'opium qu'elle prit la plongea dans un sommeil dont elle ne se réveilla plus. Elle expira vers

minuit, le 10 septembre 1669. Un historien a dit qu'elle avoii fait un mnt usage de ses maux. Bien que son corps fut porté à Saint- Denis et son cœur à la Yisitalion de Ghaillot, elle seroit morte oubliée si Bossuet ne s'étoit emparé de ce grand débris de la fortune, pour le façonner à la manière de son génie.

Le grand orateur, en envoyant l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et de madame Henriette à l'abbé de Rancé , lui écrivoit: «J'ai laissé ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres « qui , parcequ'elles font voir le néagt du monde, peuvent avoir « place parmi les livres d'un solitaire , et qu'en tout cas il peut « regarder comme deux têtes de mort assez touchantes. »

DE L'OUVERTURE DU LONG PARLEMENT AU commencbvÊnt de la guerbb aViLB.

De 1640 i 1647.

Ce fut donc par l'avis de la reine que Charles 1« annonça au conseil des pairs réunis à York la convocation d'un parlement.

Pour ne s'occuper que des affaires intérieures, il se falloit débarrasser des Écossois. £n vain Strafford s'opposa an traité déshonorant que Ton conclut avec eux; en vain il montra, par une action hardie, combien il étoit facile de les vaincre; le roi n'écouta rien et se hftta do revenir à Londres. Le quatrième parlement a voit été dissous le 5 mai 1640, et le 3 novembre de la même année , s'ouvrit cette cinquième assemblée si fameuse dans l'histoire sous le nom du long parlemenL

Charles avoit passé douze années sans appeler les communes; il s'étoit hftté , après ce laps de temps, de les disperser de nouveau ; on ne s'étonne donc pas de voir , par une réaction naturelle, les communes irritées établir le bill des parlements trienmaux , enlever au roi le pouvoir de proroger ces parlements et de tes dissoudre ; par ce seul acte la monarchie constitutionnelle étoit changée en une démocratie royale. Le monarque qui avoit tant combattu pour la prérogative, lorsqu'elle n'étoit pas virtuellement attaquée, l'abandonna au moment même où on lui porta les plus rudes coups.

Désespérant d'être utile à un prince si foible, Strafibrd avoit voulu se retirer du ministère; Charles retint le conseiller fidèle qui , ne le pouvant plus servir, se dévoua.

Un dessein tout à fail digne du caractère déterminé de Strafford avoit été conçu : le ministre vouloit dénoncer au parlement même les membres de ce parlement qui avoient appelé l'armée écossoise en Angleterre. Les preuves de l'appel existoient ; mais ceux que Strafford prétendoit accabler le devancèrent : Pym présenta , au nom des communes , à la barre de la chambre des pairs , une accusation de haute trahison contre Strafford, qui fut immédiatement saisi et envoyé à la Tour.

Charles alors, croyant adoucir les communes, consentit à tout ce qu'elles voulurent entreprendre contre l'autorité de la couronne 5 mais en renonçant, comme on vient de le dire, au pouvoir de dissoudre le parlement , il se priva du moyen le plus sûr de sauver son ami.

Les chef^ du parti étoient , dans la chambre des lords , le duc de Bedford , lord Say , lord Mandeville et le comte d'Essex.

Le duc de Bedford jouissoit d'un revenu immense qui provenoit en grande partie des confîscations dont la couronne avoit doté sa famille. Il avoit ce commun bon sens que le vulgaire prend pour de la sagesse : orgueilleux d'une riclfesse de mauvaise origine et d'une raison suffisante pour vaquer aux intérêts ordinaires de la vie , regardant les bienfaits des cours non comme une faveur, mais comme un tribut payé à sa puissance, Bedford, si zélé pour le régime légal , et dont les biens étoient les iniques présents de l'arbitraire , se réservoit au jour du malheur le droit d'être ingrat.

Lord Say , violent puritain , n'avoit qu'une fortune médiocre : son ambition étoit démesurée , son esprit fin , son caractère réservé. Les royalistes n'avoient pas d'ennemi plus dangereux.

Sans talents réels , avec de l'urbanité et quelque chose de sincère , lord Mandeville gagna l'affection et la confiance des communes.

Quand au comte d'Essex, dupe des chefs populaires qui flattoient sa vanité , c'éfoit un de ces horïrtnes à l'esprit étroit et faux, pour qui rexpérience est nulle 5 un de ces hommes qui voient le bonheur de l'espèce dans le malheur de l'individu , toujours prêts à recommencer les mênftes fautes, toujours s'ébahissant de ce qui arrive-, personnages qui sont les niais d'un parti , comme d'autres en sont les trafiquants ou les héros.

Dans la chambre des communes, Pym étoit chargé de toutes les propositions de lois ; il n'avoit d'autre talent que celui desaffaires, auxquelles il sembloit donner du poids par une parole lourde et

un ton dogmatique; il no manquoit pas de conscience, et son jugement étoit droit. Il ne desiroit qu'une amélioration dans le gouvernement : chef des réformateurs à la naissance des troubles, il se trouva loin derrière eux quand la révolution eut fait des progrès.

Hampden vint à point pour aider au renversement d'un empire: passé tout à coup d'une vie dissipée aux mœurs les plus sévères, cachant sous les dehors de l'aflabilité des desseins vastes, il est probable qu'il conçut l'idée d'une république, quand on ne songeoit encore qu'aux privilèges parlementaires.

Hampden prenoit une partie de sa force dans la flexibilité de ses talents : son éloquence et son esprit éloient à volonté concis ou diffus , clairs ou embarrassés, et cette obscurité, dont il éloit le maître, lui donnoit plus de puissance en le rattachant aux défauts de son siècle. Tantôt il résumoit les débats du parlement avec une précision admirable , quand ces débats menoient au triomphe de son opinion -, tantôt il embrouilloit la question de manière à la faire ajourner, si elle paroissoit se résoudre contre son avis. Poli et modeste avec art , paroissant se défler de son jugement et céder à celui d'autrui , il finissoit toujours par emporter ce qu'il desiroit. Intrépide à l'armée, profond dans la connoissance des hommes, lui seul devina Cromweli alors que la foule n'apercevoit encore rien dans ce destructeur du trône des Stuart. Sylla pénétra de même l'ame de César : les aigles voient de loin et de haut. On a cru pourtant qu'IIampden fut tenté par la proposition à lui faite d'être gouverneur du prince de Galles, s'il vouloit, avec Pym et HoUis , s'engager à sauver Straflbrd '.

Sombre, vindicatif, implacable , Saint-John formoit « avec Pym et Hampden , le triumvirat qui dominoit la nation. Ces trois hommes seservoient encore du fanatisme de Fiennes,etdes talents de sir Henry Vane.

Celui-ci joignoit à une dissimulation profonde un esprit prompt et une parole mordante*, dans la laideur bizarre de sa physionomie on croyoit lire des destinées extraordinaires. Emporté par une imagination inquiète et ardente, libertin à Londres, puritain à Genève , séditieux à Boston , Yane excitoit partout des troubles; il enflammoit les esprits pour des principes dont il se jouoit. Après avoir traîné une vie d'aventures sur tous les rivages, il revint dans son pays , où la révolution sembloit attirer et demander son fatal génie.

* Whitelocke.

Strafford ayant été mis en accusation , le parlement crut qu'il éloit temps de recourir aux grandes mesures populaires. On fit sortir des prisons et promener en triomphe trois écrivains condamnés pour des libelles. Dans les temps de troubles, la licence de la presse est sourent confondue avec la liberté de la presse, et Ton se sert ensuite de la crainte qu'inspire la première pour enchaîner la seconde : Milton prit la plume en faveur de celle-ci. On trouve pour la première fois le grand nom de l'Homère anglois confondu parmi ceux des pamphlétaires du temps, comme on lit le nom d'Olivier Gromwell sur la liste des colonels ou des capitaines de cavalerie de l'armée parlementaire.

Des pétitions étoient colportées de maison en maison , et revêtues de la signature d'honnêtes citoyens dont la bonne foi étoit surprise. Quiconque à la chambre basse se montroit modéré perdoit son siège : on trouvoit cent causes de nullité à son élection ; et quiconque entroit violemment dans les idées du jour restoit député , sa nomination fût-elle entachée de tous les vices. Le pouvoir passé entièrement aux communes , il fut aisé de prévoir la mort de Strafford.

Cet homme n'eut qu'un défaut, et ce défaut le perdit : il méprisoit trop les conseils et les obstacles. Fait par la nature pour commander, la moindre contradiction lui étoit insupportable. L'empire appartient sans doute aux talents, la souveraineté réside dans le génie; mais c'est un malheur quand le sentiment d'une supériorité incontestable est révélé à celui qui la possède dans une seconde place , alors qu'il lui est impossible d'atteindre à la première. Ce qui seroit grandeur et puissance légitime au plus haut degré de l'ordre social devient, un degré plus bas , orgueil et tyrannie.

Amené devant la chambre des^pairs, Strafford, sans assistance, sans préparation , sans connoltre même les accusations dont il étoit chargé , luttant seul contre la foiblesse du roi , la fougue des communes, le torrent de l'inimitié populaire, Strafford se défendit avec tant de présence d'esprit , que ses juges n'osèrent d'abord prononcer la sentence.

Toutes les paroles de l'illustre infortuné furent calmes, dignes, pathétiques et modestes. Son discours, qui nous est resté, n'est point souillé du jargon de l'époque. Strafford , dans son adversité , se montra au$si supérieur aux Pym et aux Fiennes par la beauté du génie que par la grandeur de l'ame. La conclusion de sa défense, citée partout, arracha des pleurs à ses ennemis.

« Mylords , j'ai retenu ici vos seigneuries beaucoup plus long-

« temps que je ne Taurois dû ; je serois. inexcusable si je n'avois « parlé pour Tintérôt de ces gages qu'une sainte, maintenant dans et le ciel , m'a laissés (il montroit ses enfants , et ses pleurs Tinter- « rompirent) ; ce que je perds moi-même n'est rien; mais, je l'a- « voue , ce que mes indiscrétions vont faire perdre à mes enfants « m'affecte profondément : je vous prie de me pardonner cette « foiblesse. J'aurois voulu dire quelque chose de plus, mais j'en « suis incapable à présent : ainsi je me tairai

« Et maintenant , mylords , je remercie Dieu de m'avoir instruit, » par sa grâce y de l'extrême vanité des biens de la terre , compa- « rés à l'importance de notre salut éternel. En toute humilité et « en toute paix d'esprit, mylords, je me soumets à votre sentence. « Que cet équitable jugement soit pour la vie ou pour la mort, je <r me reposerai plein de gratitude et d'amour dans les bras du «grand auteur de mon existence. >»

Socrate fut moins soumis ; il accusa ses juges à la Qn de son apologie. « 11 est temps , leur dit-il , que je me retire , vous pour à vivre f moi pour nSourir. »

Ce ne fut qu'à force de menaces que l'on parvint à faire condamner Strafford dans la chambre des pairs : malgré ces violences, dix-neuf voix sur quarante-six l'osèrent encore absoudre.

L'accusé, dans sa défense , avoit surtout foudroyé Pym , l'accusateur, réduit à balbutier une misérable réplique. L'animosité des communes contre Strafford n'étoit peut-être si grande que parceque le noble pair avoit fait partie de la chambre populaire, et qu'il s'étoit montré lui-même ardent adversaire de la couronne. Les chefs plébéiens le regardoient comme un déserteur. L'envie s'attachoit aussi à l'élévation du ministre de Charles : le mérite oublié plaît ; récompensé , il offusque.

Enfîn , il faut dire encore que les partis ont un merveilleux instinct pour découvrir et pour perdre les hommes de taille à les combattre. Dans les grandes révolutions , le talent qui heurte de front ces révolutions est écrasé ; le talent qui les suit peut seul s'en rendre maître : il les domine , lorsqu'ayant épuisé leurs forces, çfles n'ont plus pour elles le poids des masséis et l'énergie des premiers mouvements. Mais cette sorte de talent complice appartient à des personnages plus grands par la tête que par le cœur, car ils sont longtemps obligés de se cacher dans le crime pour s'emparer de la puissance.

Charles dans son palais , tremblant pour les jours de la reine , nomma une commission chargée de ratifier tous les Inlls portés à

la sanction royale : parmi ces bills se trouvoit celai qui condamnoit Strafford ; dernière et misérable foiblesse d'un prince qui cherchoit à couvrir son ingratitude à ses propres yeux, en comprenant dans un acte général de l'autorité suprême Tacte particulier qui donnoit la mort à un ami ! On sait que le monarque fut déterminé à permettre Texéculion de la sentence par la chose même qui Tauroit dû affermir dans la résolution de s'y opposer. Le magnanime Strafford écrivit une lettre à Charles, pour dégager la conscience de son roi , et lui donner la permission de le faire mourir.

« Ma vie , lui mandoit-il , ne vaut pas les soins que Votre Ma- « jesté prend pour me la conserver : je vous la donne avec em- « pressement, en échange des bontés dont vous m'avez comblé, u et comme un gage de réconciliation entre vous et votre peuple. <( Jetez seulement un regard de compassion sur mon pauvre fils « et sur ses trois sœurs. »

De tous les conseillers de la couronne, Juxon-, évêque de Londres , eut seul le courage de dire au roi qu'il ne devoit pas souscrire à la condamnation , s'il ne trouvoit pas Strafford coupable. Exemple frappant de la justice divine ! ce fut ce même Juxon , cet équitable et courageux prélat, qui assista Charles I*' à l'échafaud.

Lorsque Strafford apprit que son supplice avoit été autorisé , il se leva avec étonnement de son siège , et s'écria dans le langage de l'Ecriture : « Ne mettez point votre confiance dans la parole H des princes ni dans les enfants des hommes. » Strafford avoit-il cru au courage du roi ? un reste d'amour de la vie s'étoil-il caché au fond du cœur d'un grand homme ?

Charles n'apaisa point les esprits en laissant verser le sang de son ministre : une lâcheté n'a jamais sauvé personne. Les princes de la terre , que des fautes ou des crimes exposent souvent à perdre la couronne , feroient mieux de la compromettre quelquefois pour . des causes saintes.

Au surplus , l'infortuné Stuart ne cessa de se reprocher sa foiblesse : condamné è Son tour, il déclara que sa mort étoit un juste talion de celle de Straflbrd. Cette confession publique, prononcée à haute voix sur l'échafaud, est une des plus hautes leçons de l'histoire : la postérité n'a pas absous l'ami , mais elle a pardonné au monarque en faveur de la sincérité du repentir et de la grandeur de l'expiation. •

Strafford s'étoit certainement rendu coupable d'actes arbitraires en Irlande ^ mais l'Irlande avoit été gouvernée de tout temps par

l'autorité militaire et par des lois exceptionnelles. D'ailleurs les limites des privilèges de la couronne et des droits du parlement étoient encore si confuses , que l'on se pouvoit ranger du côté d'un de ces deux pouvoirs d'après des antécédents d'une égale autorité. Cinquante ans plus tard , StrafTord eût été sévèrement , mais justement condamné ; à l'époque de l'arrêt prononcé sur lui , les lois qu'on lui appliqua étoient ou non faites, ou contestées, ou détruites par d'autres lois. Le bill d'attainder renferma implicitement le délit et la peine; la sentence fut à la fois un jugement et une loi , laquelle loi avoit un eflet rétroactif : il y eut donc violence et iniquité.

Strafibrd se prépara au supplice avec le plus grand calme *. Le 22 mai 1641 , au matin , on le conduisit au lieu de l'exécution : en passant au pied de la tour où l'archevêque Laud , accusé comme lui , étoit renfermé , il éleva la voix et pria le prélat de le bénir. Le vieillard parut à la fenêtre -, ses cheveux étoient blancs ; des larmes baignoientson visage ; deux ecclésiastiques le soutenoient. StraObrd se mit à genoux : Laud passa ses mains à travers les barreaux ; il essaya de donner une bénédiction que l'âge , l'infortune et la douleur ne lui permirent pas d'achever ; il défaillit dans les bras de ses deux assistants.

Strafford se releva , prit la route de l'échafaud où le vieil évêque le devoit suivre. Le ministre de Charles marcha au supplice d'un air serein , au milieu des insultes de la populace. Avant de poser le front sur le billot, il prononça ces paroles : « Je crains qu'une ré- « volution qui commence par verser le sang ne finisse par les « plus grandes calamités et ne rende malheureux ceux qui l'en- « treprennent. » Il livra sa tôle et passa à l'éternité (1641).

La révolution précipite son cours \ le roi part pour l'Ecosse ; la conspiration irlandoise éclate et est suivie d'un des plus horribles massacres dont il soit fait mention dans l'histoire -, les chefs du parti puritain saisissent cette occasion pour hâter la marche des événements. Charles revient de l'Ecosse; le parlement lui présente des remontrances séditieuses et fait emprisonner les évoques.

Irrité de tant d'alTronts , le roi va lui-même accuser de haute trahison dans la chambre des communes les six membres les plus fameux de la faction puritaine. Ceux-ci , prévenus de cette imprudente démarche par une indiscrétion de la reine , se réfugient dans la Cité. Une insurrection éclate ; les bruits les plus absurdes se ré-

I J'invite à lire, dans la collection des lettres do Strafford, la lettre qu'il écrivit à bon flb avant d*aller à réchalaud.

pandent : tantôt c'est la rivière que les cavaliers doivent faire sauter en l'air par Texplosion d'une mine ; tantôt ce sont ces mêmes cavaliers (les royalistes) qui viennent mettre le feu à la demeure des têtes rondes (les parlementaires). Menacée d'un décret d'accusation , la reine force le roi à donner sa sanction à la loi qui pri voit les évoques du droit de voter. Henriette quitte l'Angleterre ^ Charles se retire à York , après avoir refusé d'apposer sa signature au bill relatif à la milice-, bill qui tendoit à mettre le pouvoir militaire aux mains de la chambre élective : de part et d'autre on se prépare à la guerre.

On remarque dans la conduite du roi , depuis son avènement au trônejusqu'à l'époque de la guerre civile, cette incertitude qui prépare les catastrophes. Entêté de la préro^o/iW, il se la laissa d'abord arracher par liambeaux, et la livra ensuite tout à la fois; il étoit brave-, il pouvoit en appeler à Tépée, et il ne recourut aux armes que quand ses ennemis eurent acquis le pouvoir de résister ; toutes les voies constitutionnelles lui éloient ouvertes pour agir au nom de la constitution, même contré le parlement, et il n'entra point dans ces voies. EnGn , Charles lutta inutilement contre la force des choses; son temps l'avoit devancé : ce n'étoit pas sa nation seule qui l'entraînoit , c'étoit le genre humain ; il voulut ce qui n'étoit plus possible. La liberté conquise s'alla perdre d'abord dans le despotisme militaire qui la dépouilla de son anarchie; mais enlevée aux pères , elle fut substituée aux fils, et resta en dernier résultat à l'Angleterre.

Dans les combats de plume qui précédèrent des combats plus sanglants , le parti de Charles eut presque toujours raison par le fond et par la forme : ce parti posa très nettement les questions relatives aux formes du gouvernement ; il prouva que la constitution angloise étoit composée de monarchie , d'aristocratie et de démocratie (c'étoit la première fois que l'on s'exprimoit ainsi) ; il prouva que les demandes du parlement tendoient à dénaturer la constitution monarchique et à jeter la Grande-Bretagne dans l'état populaire , le pire de tous les états. Falkland et Clarendon écrivoient pour le roi ; tous deux étoient ennemis déclarés des mesures arbitraires de la cour.

Pourquoi un parti si raisonnable dans ses doctrines ne fut-il pas écouté? C'est qu'on ne le crut pas sincère, et qu'ensuite il étoit froid ; il se trouvoit placé du côté d'un pouvoir qui tendoit à conserver, -tandis que les passions étoient du côté d'un pouvoir qui vouloit détruire. Enfin ce parti étoit dépassé dans ses sentiments

de liberté par les puritains» qui marehoient à la république. Plus tard on retourna aux principes de Glarendon et de Falkiand , mais il fallut dévorer vingt ans de calamités. Ainsi nous sommes revenus en 1814 aux doctrines de 1789: nous aurions pu nous épargner le luxe de nos maux.

Cependant (il est triste de le dire), les crimes et les misères des révolutions ne sont pas toujours des trésors de la colère divine dépensés en vain chez les peuples. Ces crimes et c^ misères profitent quelquefois aux générations subséquentes par l'énergie qu'ils leur donnent , les préjugés qu'ils leur enlèvent , les haines dont ils les délivrent , les lumières dont ils les éclairent. Ces crimes et ces misères , considérés comme leçons de Dieu , instruisent les nations, les rendent circonspectes , les affermissent dans des principes de liberté raisonnable ', principes qu'elles seroient toujours tentées de regarder comme insuffisants , si l'expérience douloureuse d'une liberté sous une autre forme n'avoit été faite.

Falkiand a laissé un de ces souvenirs mêlés de mélancolie et d'admiration qui attendrissent Pâme. Il étoit doué du triple génie des lettres, des armes et de la politique. Il fût fidèle aux Muses sous la tente , à k liberté dans le palais des rois , dévoué à un monarque infortuné, sans méconnoitre les fautes de ce monarque. Accablé des maux de son pays , fatigué du poids de Pexisteoce , il se laissa aller à une tristesse qui se faisoit remarquer jusque dans la négligence de ses vêtements. 11 chercha et trouva la mort à la bataille de Naseby : on (levina son dessein de quitter la vie au changement de ses habits ; il s'étoit paré comme pour un jour de fête.

Le chancelier Clarendrâ , qui de son côté servit si bien Charles P% vint dans la suite mourir à Rouen, exilé par Charles II, qui lui devoit en partie sa couronne. Sous le règne de ce dernier prince , on condamna à être brûlé par la main du bourreau le mémoire justificatif du vertueux magistratdont les écrits mêlés à ceux de Falkiand avoient fait triompher la cause royale.

L'étendard royal planté à Nottingham donna , dit Hume, le signal de la discorde et de la guerre civile à toute la nation. Clarendon remarque que les parlementaires avoient commis le premier acte d'hostilité, en s'emparant des magasins de Hull. L'observation est juste , mais le parlement a voit agi dans ses intérêts : lorsque dans le trouble des empires on en est venu à l'emploi de la force, il s'agit moins de la première attaque que de la dernière victoire.

M'^K-'WifV-

La fortune se déclara d'abord pour le roi : la reine lui amena des secours. 11 assembla à Oxford les membres du parlement qui lui étoient demeurés fidèles, aGn de combattre le parlement de Londres : ainsi sous la Ligue nous avions le parlement de Tours et celui de Paris \ « mais depuis , dit Bossuet , des retours soudains , « des changements inouïs , la rébellion longtemps retenue , à la « fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies , tf la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus*, l'usur- « pation et la tyrannie sous le nom de liberté. »

Tous ces revers tinrent à un homme : non que Cromwell fût l'adversaire de Charles (dans ce cas encore la lutte eût été trop inégale), mais Cromwell étoit la destinée visible du moment. Charles, le prince Rupert, les partisans du roi, remportoient-ils quelque avantage , cet avantage devenoit inutile par la présence de Cromwell. Moins les talents de cet homme étoient éclatants, plus il paroissoit surnaturel : boufTon et trivial dans ses jeux , lourd et ténébreux dans son esprit , embarrassé dans sa parole , ses actions avoient la rapidité et l'efTetde la foudre, il y avoit quelque chose d'invincible dans son génie , comme les idées nouvelles dont il étoit le champion.

Olivier Cromwell, fils de Robert £romwell et d'Elisabeth Stewart , naquit à Huntingdon , le 24 avril v. s. , la dernière année du seizième siècle. Robert eut dix enfants, et Olivier fut le second de ses fils. Les frères d'Olivier moururent en bas Age. Milton a exalté et d'autres ont ravalé la famille du protecteur : il a dit luimême dans un de ses discours qu'il n'étoit ni bien ni mal né, ce quiétoit modeste, car sa naissance étoit bonne, et se^ alliances surtout remarquables. Les premiers biographes de Cromwell , particulièrement les premiers biographes françois , l'envoient servir d'abord sur le continent, et le fontcomparoUre devant le cardinal de Richelieu , qui prédit la grandeur future du jeune Anglois : ces fables sont aujourd'hui abandonnées. Cromwell reçut les premiers rudiments des lettres à Huntingdon , sous un docteur Thomas Beard , ministre dans celte petite ville. Le docteur fut un mauvais maître , quoiqu'il composât des pièces de théâtre pour ses écoliers^ Cromwell ne sut jamais correctement l'orthographe.

Envoyé à Cambridge au collège de Sydney-Sussex (le 23 ayril

1616), il étudia sous Richard Howlet, apprit un peu de latin : Waller veut qu'il sût bien Thistoire grecque et romaine. Il aimoit les livres, écrivoit facilement de mauvaise prose et de méchants vers.

Son père étant mort , sa mère le rappela auprès d'elle. Pendant deux annéiBs, Olivier fut la terreur de la ville d'Huntingdon par ses excès. Envoyé à Lincoln's-Inn pour s'instruire dans les lois , au lieu de s'y appliquer, il se plongea dans la débauche. Revenu de Londres en province , il se maria à Elisabeth Bourchier, fille de sir James Bourchier, du comté d'Essex. Elle étoit laide et assez vaine de sa naissance : une seule lettre d'elle , qui nous reste, montre qu'elle avoit reçu l'éducation la plus négligée '.

Cromwell, qui u'avoit que vingt et un ans au moment de son mariage, changea subitement de mœurs , entra dans la secte puritaine , et fut saisi de l'enthousiasme religieux , tantôt feint , (antôt vrai , qu'il conserva toute sa vie. Nous verrons plus tard les contrastes de son caractère.

Une succession ayant donné quelque aisance à Gromv^ell, il devint jern/eman /ariHer dans l'île d'Ély, et fut élu membre du troisième parlement de Charles en 1628 ; il ne s*y fit remarquer que par son ardeur religieuse et par ses déclamations contre les évoques de Winchester et de Winton. Sa voix étoit aigre et passionnée , ses manières rustiques , ses vêtements sales et négligés. Cromwell étoit d'une taille ordinaire (cinq pieds cinq pouces environ); il avoit les épaules larges, la tête grosse, et le visage enflammé.

Après la dissolution du parlement de 1628 , Cromv?ell disparoit \ on ne le retrouve qu'à la convocation du parlement de 1640. On sait seulement que les censures et l'intolérance de la Chambre Étoilée ayant déterminé beaucoup de citoyens à passer à la Nouvelle-Angleterre, Hampden et son cousin Olivier Cromwell résolurent de s'expatrier. Ils avoient choisi pour le lieu de leur résidence, dans des pays sauvages, une petite ville puritaine, fondée en 1635 , sous le nom de Say-Brook, par lord Ikook et lord Say. Cromwell et Hampden étoient déjà à bord d'un vaisseau sur la Tamise, lorsque cette proclamation les contraignit de débarquer : « H est défendu à tous marchands , maîtres et propriétaires de vais-

> 11 ne Taul pourtant pas confondre les Taules d'orthographe et de langue, dans les manusiTiUs de la prenii<>re partie du dix-soplKine siècle, avec l'orthographe et les lan;;ue8de cette époque, qui n'étoienl pas fixées et varioicnt encore dans chaque pays, selon les prevlnces.

M seaux , de mettre en mer un vaisseau ou des vaisseaux avec des « passagers , avant d'en avoir obtenu licence spéciale de quelques- <« uns des lords du conseil privé de Sa Majesté , chargés des plan* « tations d'outre-mer. »

Hampden et Gromwell, au lieu de s'aller ensevelir dans les déserts de l'Amérique , furent retenus en Angleterre par les ordres de Charles V^ : il n'y a pas dans les annales des hommes un exemple plus frappant de la fatalité.

Obligé de rester en Angleterre par la volonté du roi qu'il devoit conduire à l'échafaud , Gromwell , ne sachant où jeter son inquiétude , s'opposa au dessèchement très utile des marais de Cambridge, Huntingdon , Northampton et Lincoln ; dessèchement entrepris par le comte de Bedfort. Les personnages puissants qu'il attaquoit lui donnèrent le surnom dérisoire de lord des marais; mais le parti populaire et puritain , à cause même de cette attaque contre de nobles hommes, choisirent Cromwell membre de la chambre des communes pour Cambridge, au parlement du 5 mai 1640. Ce quatrième parlement ayant été subitement dissous , l'obscur député reparut enfin, la même année, dans ce long parlement qui devoit faire sa puissance , et qu'il devoit détruire.

La révolution qui commençoit sa marche ne se trompoit pas sur son chef, bien que ce chef filt encore le membre le plus ignoré de ces fameuses communes. Au premier cri de la guerre civile, le génie du Protecteur s'éveilla. Volontaire d'abord , puis colonel parlementaire, Cromwell leva un régiment de fanatiques qu'il soumit à la plus sévère discipline : le moine devient facilement soldat. Pour vaincre le principe d'honneur qui animoit les cava^ tiers, Cromwell enrôla à son service le principe religieux qui enflammoit les têtes rondes. Il fut bientôt l'ame de tout : il refondit et reconstitua l'armée; et sachant se faire exempter desbills qu'il inspiroitau parlement, il restoit pouvoir arbitraire au milieu d'una faction toute démocratique.

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