‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 68 sur 142 · DE LA GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

DE LA GUERRE CIVILE

« pour en obtenir quelques malheureux moments qu'ils reulent « attacher au grand nombre de leurs années '. »

Battu de toutes parts , défait complètement à Naseby (juin 1645)» Charles crut trouver un asile parmi ses véritables compatriotes: il quitta Oxford où il s'étoit réfugié , et s'alla rendre à l'armée écossoise , avec les chefs de laquelle il avoit secrètement traité. On le conduisit à Newcastle, où s'ouvrirent de nouvelles négociations. Des commissaires du gouvernement anglois arrivèrent : tout le monde pressoit Charles d'accepter les conditions proposées : les Écossois ou les saints (c'est ainsi qu'ils se nommoient), les pre«bytériem effrayés des indépendants, l'ambassadeur de France, Bellièvre , la reine même absente , mais se faisant entendre par l'intermédiaire de Montreuil. Charles refusa l'arrangement, parcequ'il blessoit les principes de sa croyance. A cette époque, la foi étoit partout , excepté chez un petit nombre de libertins et de philosophes; elle imprimoit aux fautes et quelquefois aux crimes des divers partis quelque chose de grave , de moral môme, si l'on ose dire , en donnant à la victime de la politique la conscience du martyre, et à l'erreur la conviction de la vérité.

Un ministre écossois , prêchant devant Charles, commença le psaume 51 : Pourquoi, tyran , te vantes-4u de ton iniquité? Charles se leva et entonna le psaume 56 : Seigneur, prends pitié de moi, car les hommes me veulent dévorer. Le peuple attendri continua le cantique avec le souverain tombé : l'un et l'autre ne s'entendoient plus qu'à travers la religion.

Ces marques de pitié s'évanouirent -, les saints d'Ecosse en vinrent à un marché avec les justes d'Angleterre, et l'armée covenantaire livra Charles au parlement anglois pour la somme de 800,000 livres sterling. «« Les gardes fidèles de nos rois , dit Bos* « suet , trahirent le leur. • Lorsque Charles fut instruit de \h convention , il prononça ces belles et dédaigneuses paroles : « J'aime « mieux être au pouvoir de ceux qui m'ont acheté chèrement « que de ceux qui m'ont lâchement vendu. »

Prisonnier des hommes qui alloient bientôt l'immoler, Charles fut conduit au château de Holmby (7 février 1647). Il reçut partout des témoignages de respect : la fouie accouroit sur son passage \ on lui amenoit des malades afin qu'il les touchât pour les rendre à la santé ; vertu qu'il étoit censé posséder comme roi de France, comme héritier de saint Louis. Plus Charles étoit mal-

I Vie de Uenrietlc de France.

heureux , plus on le croyoit doué de cette vertu bienfaisante : étrange mélange de puissance et d'impuissance! On supposoit au royal captif une force surnaturelle , et il n'avoit pas celle de briser ses chaînes ; il pouvoit fermer toutes les plaies , excepté les siennes. Ce n'étoit pas sa main , c'étoit son sang qui devoit guérir cette maladie de liberté dont l'Angleterre étoit travaillée.

Les presbytériens, libres de craintes du côlé du roi, essayèrent de licencier l'armée, où dominoient les indépendants; les indépendants l'emportèrent : ils formèrent entre eux dans leurs camps une espèce de parlement militaire aux ordres de Cromwell. Les officiers composoient la chambre haute*, les soldats, qu'on nommoit agi-- Meurs f la chambre basse : c'est ainsi que la constitution républicaine de Rome passa aux légions de Tempire. Soixante-deux membres hidépendants du vrai parlement, ayant à leur tête les orateurs, allèrent rejoindre l'armée militante, prôchantQ et délibérante, laquelle vint à Londres et chassa qui bon lui plut de Westminster. En môme temps le cornette Joyce, qui, jadis tailleur, avoit quitté l'aiguille pour l'épée , enleva le roi du château d'Holmby, le conduisit prisonnier de l'armée à Newmarket, et de là à Hamptoncourt.

Les hommes qui se jettent les premiers dans les révolutions sont partis d*un point de repos ; ils ont été formés par une éducation et par une société qui ne sont point celles que les révolutions produisent. Dans les plus violentes actions de ces hommes, il y a quelque chose du passé, quelque chose qui n'est pas d'accord avec leurs actions, c'est-à-dire des impressions, des souvenirs, des habitudes qui appartiennent à un autre ordre de temps. Ces athlètes expirent successivement dans la lice à des distances inégales, selon le degré de leurs forces, ou , s'arrétant tout à coup , refusent d'avancer. Mais auprès d'eux sont nés d'autres hommes , factieux engendrés par les factions ; aucune impression , aucun souvenir, aucune habitude ne contrarie ceux-ci dans les faits du présent; ils accomplissent par nature ce que leurs devanciers avoient entrepris par passion : aussi vont-ils beaucoup au delà de ces premiers révolutionnaires qu'ils immolent et remplacent.

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