‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 70 sur 142 · AYANT SON EXÉCUTION · texte numérisé non relu

AYANT SON EXÉCUTION

. « Le vingt-neuvième jour de janvier, sur les dix heuresdumatin, le roi fut conduit de Saint-James , à pied, par dedans le parc , au milieu d'un régiment d'infanterie, tambour battant et enseignes déployées, avec sa garde ordinaire , armée de pêrtuisanes , quelquesuns de ses gentils hommes.devant et après lui, la tête nue. Le sieur Juxon, docteur en théologie, ci-devant évêque de Londres, le suivoit , et le colonel Thomlinson , qui avoit la charge de Sa Majesté, parlant à lui la tête nue, depuis le parc de SaintrJames, au travers de la galerie de Whitehall , jusques en la chambre de son cabinet % où il couchoit ordinairement et faisoit ses prières \

> Le roi ayoil demandé le cabinet et la petite chambre prochaine. {Cette note et les notes suivantes sont de fautetir de la relation. )

où étant arrivé , il refusa de dîner pour autant que (ayant commu* nié une heure avant ) il avoit bu ensuite un verre de vin et mangé un morceau de pain.

« De là il fut accompagné par ledit sieur Juxon , le colonel Thomlinson et quelques autres officiers qui avoieut charge de le suivre , et de sa garde du corps , environné de mousquetaires depuis la salle à banqueter joignant laquelle Téchafaud ' étoit dressé , tendu de deuil , avec la hache et le chouquet au milieu. Plusieurs compagnies de cavalerie et d'infanterie étoient rangées aux deux côtés de l'échafaud avec confusion de peuple pour^voir ce spectacle. Le roi étant monté sur l'échafaud jeta les yeux atten. tivement sur la hache et le chouquet , et demanda au colonel Hacker s'il n'y en avoit pas de plus haut, puis parla comme il s'ensuit , adressant ses paroles particulièrement au colonel Thomlinson :

<c J'ai fort peu de chose à dire, c'est pourquoi je m'adresse » à vous, et vous dirois que je me tairois fort volontiers si je «( ne craignois que mon silence ne donnât sujet à quelques-uns u de croire que je subis la faute , comnre je fais le supplice ; mais <« je crois que pourm'acquilter envers Dieu et mon pays, je dois « me justifier conmie bon chrétien et bon roi, et finalement u comme homme de bien.

« Je commencerai premièrement par mon innocence; et en « vérité je crois qu'il ne m'est pas nécessaire de vous entre- « tenir longtemps sur ce sujet. Tout le monde sait que je «< n'ai jamais commencé la guerre avec les deux chambres du « parlement, et j'appelle Dieu à témoin (auquel je dois bientôt u rendre compte) que je n'ai jamais eu intention d'usurper sur u leurs privilèges ; au contraire , ils commencèrent eux-mêmes en <c se saisissant des arsenaux; ils confessent qu'ils m'appartien- « nent, mais ils jugèrent qu'ils étoit nécessaire de me les ôter» et u'pour le faire court, si quelqu'un veut regarder les dates des <« commissions de leurs députés et des miens , conmie des décla- « rations , il verra évidemment qu'ils ont commencé ces malheu- « reux désordres , et non pas moi : de sorte que j'espère que Dieu <c vengera mon innocence... Non, je ne le veux pas! j'ai de la <t charité; à Dieu ne plaise que j'en impute la faute aux deux « chambres du parlement ; il n'est pas besoin ni de l'une ni de M l'autre; j'espère qu'ils sont exempts de ce crime, car je crois u que les mauvais ministres d'entre eux et moi ont été les causes

I G'éioit proche ou en ce lieu-là mémo que Tut tué un bourgeois et trente blessés; pro« mier sang de cette dernière guerre*

«i principales de tout ce sang répandu. Tellement que par âianière u de parler , comme je m'en trouve exempt , j'espère ( et prie Dieu « qu'ainsi soit) qu'ils le soient aussi. Néanmoins à Dieu ne plaise te que je sois si mauvais chrétien que je ne confesse que les juge- « ments de Dieu sont justes contre moi ; car souventes fois il « punit justement par une injuste vengeance ; cela se voit ordi- «( nairement. Je dirai seulemeût qu'un injuste arrêt ' que j'ai souffert <c être exécuté est puni à présent par un autre injuste donné contre « moi-même. Ce que j'ai dit jusqu'ici est pour vous faire voir mon M innocence.

« Mai^^tenant , pour vous faire voir que je suis un bon chrétien , « voilà un honnête homme ( montrant au doigt le sieur Juxon), u lequel portera témoignage que j'ai pardonné à tout le monde, a et en particulier à ceux qui sont auteurs de ma mort , quels y « sont, Dieu le sait , je prie Dieu de leur pardonner. Mais ce n'est « pas tout; il faut que ma charité passe plus avant; je souhaite «I qu'ils se repentent; car véritablement ils ont commis un grand « péché en cette occurrence. Je prie Dieu avec saint Etienne qu'ils « n'en reçoivent point la punition , non-seulement cela , mais ente core qu'ils puissent prendre la vraie voie d'établir la paix dans u le royaume; car la charité me recommande non-seulement de u pardonner aux personnes particulières , mais aussi de tâcher , « jusqu'à mon dernier soupir , de mettre la paix dans le royaume.

« Ainsi , messieurs , je le souhaite de toute mon ame , et espère «c qu'il y a quelques-uns ici * qui le feront connoître plus loin , alin « d'aider à la pacilication du royaun>e.

<c Maintenant, messieurs, il vous faut faire voir comme vous « êtes en un mauvais chemin , et vous remettre en un meilleur. « Premièrement, pour vous montrer que vous vous détournez de « la justice , je vous dirai que tout ce que vous avez jamais fait , « à ce que j'en ai pu concevoir, a été par voie de conquête; « certainement c'est une fort mauvaise voie : car une conquête , « messieurs , n'est jamais juste , s'il n'y a quelque bonne et légi- « time cause , soit pour quelque tort reçu , ou en ayant droit lé- « gitime; et alors si vous outre-passez cela , la première contesta- «« tion que vous en avez rend votre cause injuste à la fin , « quoiqu'elle fût juste au commencement; mais si ce n'est par « conquête, c'est une grande volerie, comme un pirate reprocha

« L'arrêt de morl du comte de Slrafford.

* Se tournant vers quelques geniilshommci qui ccriyoicnl ce qu'il disoit.

« un jour à Alexandre qu'il étoit le grand voleur; et pour lui, « qu'il se contentoit d'avoir le nom de petit. De sorte , messieurs, « que je trouve la voie que vous prenez fort mauvaise à présent. « Messieurs , pour vous mettre en un bon chemin , soyez assurés « que vous ne ferez jamais bien , et que Dieu ne vous assistera «( jamais, que vous ne donniez à Dieu ce qui appartient à Dieu', et « au roi ce qui appartient au roi (je veux dire à mes successeurs) «( et au peuple. Je suis autant pour le peuple qu'aucun de vous. « Il vous faut donner à Dieu ce qui appartient à Dieu , en réglant « son église droitement (selon l'Écriture), laquelleest à pfésent « en désordre. Pour vous en dire la voie en détail présentement , « je ne le puis faire ; je vous dirai seulement qu'il seroit bon d'as- « sembler un synode national , où chacun pourroit disputer avec « toute liberté , et que les opinions qui paroîtroient évidemment « bonnes fussent suivies.

« Quant au roi , en vérité , je ne veux pas... >» puisse tournant vers un gentilhomme qui touchoit la hache, dit : « Ne gâtez pas la « hache *. Quant au roi , les lois du royaume vous en instruisent « clairement, et partant, d'autant que cela me touche en parti- « culier , je ne vous en dis qu'un mot en passant.

« Pour le peuple, certainement je désire autant sa liberté et « franchise que qui que ce soit, mais il faut que je vous dise « qu'elle consiste à être conservée par les lois , par lesquelles ils « soient assurés de leur vie et de leurs biens : ce n'est pas qu'il « faille qu'ils aient part aiï gouvernement , messieurs , cela ne u leur appartient pas. Un souverain et un sujet sont biep dififé- « rents l'un de l'autre, et partant jusques à ce que vous fessiez «» cela (je veux dire que vous mettiez le peuple en cette sorte de « liberté), certainement ils n'en auront jamais.

« Messieurs , c'est pour ce sujet que je suis ici. Si j'eusse voulu « donner lieu à un arbitrage, afin de changer les lois suivant la « puissance du glaive , j'eusse pu éviter ceci , et partant je vous « dis (et prie Dieu qu'il en détourne son châtiment de dessus « vous) que je suis martyrisé pour le peuple.

« Véritablement , messieurs , je ne vous tiendrai pas plus longu temps ; je vous dirai seulement que j'eusse bien pu demander « quelque peu de temps pour mettre ceci en meilleur ordre , et le u digéref mieux; partant j'espère que vous m'excuserez.

« J'ai déchargé ma, conscience , je prie Dieu que vous preniez

* Voulant dire qu'il n'en gftlàt pas le trancbanu

tt les voies les plus propres pour le bien du royaume et votre proc( pre salut. »

« Alors le sieur Juxon dit au roi : « Plaît-il à Votre Majesté (en- « core que raflfection qu'elle a pour la religion soit assez connue) « de dire quelque chose pour la satisfaction du peuple ? »

— « Je vous remercie de tout mon cœur , monseigneur , parce te que je Tavois presque oublié. Certainement» messieurs , je crois « que ma conscience et ma religion est fort bieti connue de tout « le monde , et partant je déclare devant vous tous que je meurs « chrétien, professant la religion de l'Église anglicane , en l'état « que mon père me l'a laissée, et je crois que cet honnête w homme (montrant le sieur Juxon) le témoignera. >»

« Puis se tournant vers les officiers, dit : « Messieurs , excusez- •c moi en ceci , ma cause est juste et mon Dieu est bon ; je n'en « dirai pas davantage. »

« Puis il dit au colonel Hacker : « Ayez soin , s'il vous platt , que « l'on ne me fasse point languir. »

« Et alors un gentilhomme approchant auprès de la hache , le roi lui dit : « Prenez garde à la hache , je vous prie , prenez garde « à la hache. »

« Ensuite de quoi le roi , parlant à l'exécuteur, 'dit : •< Je ferai « ma prière fort courte, et lorsque j'étendrai les brés... »

« Puis le roi demanda son bonnet de nuit au sieur Juxon , et l'ayant mis sur sa tète, il dit à l'exécuteur : « Mes cheveux vous « empêchent-ils? >» Lequel le pria de les mettre sous son bonnet, ce que le roi fit étant aidé de l'évôqne et de l'exécuteur. Puis le roi , se tournant derechef vers le sieur Juxon , dît : « Ma cause « est juste, et mon Dieu est bon. >»

« Le sieur Juxon : « Il n'y a plus qu'un pas, mais ce pas est ïâ- « cheux ; il est fort court, et pouvez considérer qu'il vous portera « bien loin promptement ; il vous transportera de la terre au ciel , « et là vous trouverez beaucoup de joie et de réconfort. »

«< Le roi : « Je vais d'une couronne corruptible à une incorrup- « tible, où il ne peut pas y avoir de trouble : non , aucun trouble «t du monde. >»

w Juxon : « Vouii changez une couronne temporelle & une éter- « nelle ; un fort bon échange. »

« Le roi dit à l'exécuteur : « Mes cheveux sont-ils bien ? » Le roi Ma son manteau , et donna son cordon bleu , qui ^slt l'ordre de Saint-Georges, audit sieur Juxon , disant : » Souvenez-vous.... »

» Puis le roi ôta son pourpoint , et étant en chemisette , remit

aon manteau sur ses épaules ; puis , regardant le chouqueti dit i Texécuteur : « Il vous le faut bien attacher. »» M L'exécuteur : « Il est bien attaché. » « Le roi : « On le pouvoit faire un peu plus haut. » « L'exécuteur : « Il ne sauroit être plus haut, sire. »

« Le roi : « Quand j'étendrai les bras ainsi, alors » Après

quoi ayant dit deux ou trois paroles tout bas , debout , les mains et les yeux levés en haut , s'agenouilla incontinent , mit son col sur le cbouquet , et lors l'exécuteur remettant encore ses cheveux sous son bonnet , le roi dit ( pensant qu'il l'alloit frapper) : M Attendez le signe. »

« L'exécuteur : « Je le ferai, s'il plaît à Votre Majesté. » M Et une petite pause après, le roi étendit les bras. L'exécuteur sépara la tête de son corps d'un seul coup, et quand la tète du roi fut tranchée, l'exécuteur la prit dans sa main et la montra aux spectateurs , et son corps fut mis en un coSte couvert , pour ce sujet , de velours noir. Le corps du roi est à présent dans sa chambre à Whitehall. »

Sic transit gloria mniidi.

(Fin de la relation.)

Clarendon raconte que le corps du roi , qui se voyoit le soir de l'exécution dan$ sa chambre à Whitehall , ne put être retrouvé à la restauration de Charles II. Cependant Herbert avoit donné posi* tivement écrit que l'inhumation avoit eu lieu à Windsor , dans le caveau du chœur de la chapelle de Saint<]^eorges , où reposoient les restes de Henri YIII et de Jeanne Seymoui;. Des ouvriers travaillant dans cette chapelle, en 1813, ouvrirent par hasard le caveau. Le prince régent, aujourd'hui Georges lY, ordonna des recherches; on découvrit un cercueil de plomb; sur ce cercueil étoit une plaque portant ces mots : Charles Roi \ ce qui étoit conforme en tout au récit d'Herbert.

Une entaille fut pratiquée dans le couvercle, et , après l'enlèvement d'une toile imprégnée d'une matière grasse, on vit apparottre le visage d'un jnort, dont les traits brouillés et confus ressembloient au portrait de Charles P^ D'après le procès-verbal de sir Henri Halford , la tête du cadavre , séparée du tronc , avoit les yeux à demi ouverts, et l'on put teindre un mouchoir blanc d'un sang encore assez liquide. Ce témoin extraordinaire , de retour de la tombe après le meurtre de Louis XYI , est venu déposer des fautes des rois , des excès des peuples , de la marche du temps , de l'en-

chaînement des événements , et de la complicité dii crime de 1649 avec celui de 1793.

Une omission frappe dans la relation populaire de Texécution de Charles : cette relation ne parle point du masque des bourreaux. Ludiow le régicide se tait aussi sur ce fait. La petite feuille dont il s'agit ne put être vendue dans les rues de Londres qu'après avoir passé à la censure des hommes de la liberté. Or, des bourreaux sous le masque étoient ou une affreuse satumale, ou l'aveu qu'un meurtre avoit été accompli sur une tête qu'aucune créature à visage d'homme n'avoit le droit de toucher.

Pouf arriver à la fatale exéculion, Cromwell avoit eu besoin de ces ris et de ces larmes qui , se contrariant en lui , déjouoient leur mutuelle hypocrisie ; il redevint franc après le coup : il se fit ouvrir le cercueil , et s'assura , en touchant la tête de son roi , qu'elle étoit véritablement séparée du corps; il remarqua qu'un homme aussi bien constitué auroit pu vivre de longues années. Le terrible Cromwell, obscur et inconnu comme le destin, en avoit dans ce moment l'orgueil inexorable : il se délectoit dans la victoire par lui remportée sur un monarque et sur la nature.

Les meurtriers , ses compagnons , ne partageoient pas dans ce moment son assurance et sa joie. Tous s'étoient hâtés de quitter la scène sanglante. Le principal bourreau, Hulet , capitaine au régiment de cavalerie du colonel Hewson , se jeta , pour traverser la Tamise , dans le bateau d'un marinier appelé Smith : celui-ci fut contraint par des mousquetaires de le prendre à son bord. S'étant éloigné du rivage, Smith dit au sinistre passager : « Êtes-vous le « bourreau qui a .coupé la tête du roi ? » — « Non , répondit Hu- « let , vrai comme je suis un pécheur devant Dieu. » Et il trembloit de tout son corps. Smith toujours ramant reprit : « Êtes-vous « le bourreau qui a coupé la tête du roi? » Hulet nia de nouveau , raconta qu'on l'avoit retenu prisonnier à Whitehall , mais qu'on s'étoit emparé de ses insirumeni$, Smith lui dit : « Je coulerai bas « mon bateau si vous ne me dites la vérité. » La tête* du roi avoit été payée 100 liv. sterling à Hulet. « Je prouverai que c'est ,toi qui « as porté le coup , lui dit l'avocat-général Tumer/lors du procès « des régicides ; et je t'arracherai ton masque'. »

< Regicide's trytl.

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