‹ Œuvres de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 77 sur 142 · RICHARD CROMWELL · texte numérisé non relu

RICHARD CROMWELL

De l«58 A IMO.

Richard , devenu Protecteur, étoit un homme commun ; il ne sut que faire de la gloire et des crimes de son père. L'armée, depuis longtemps domptée par son chef , reprit l'empire. L'oncle de Richard , Desborough , son beau-frère Fleetwood , se mirent avec le général Lambert à la tête des officiers, et forcèrent le foible Protecteur de dissoudre le parlement qui seul le soutenoit.

Chaque jour amena un nouvel embarras , une nouvelle peine : Richard , qui s'oublioit et qu'on oubiioit , qui détestoit le joug militaire et qui n'avoit pas la force de le rompre , qui n'étoit ni républicain ni royaliste y qui ne se soucioit de rien , qui laissoit les gardes lui dérober son dtner et l'Angleterre aller toute seule , Richard abdiqua le Protectorat (22 avril 1659).

De tous les soucis du trône le plus grand pour lui fut de sortir dé Wbit^all , non qu'il tint au palais , mais parcequ'il falloit faire un mouvement pour en sortir. Il n'emporta que deux grandes malles remplies des adresset et des congraiulatwns qu'on lui «voit présentées pendant son petit règne : on lui disoit dans ces félicitations , à la gloire de tous les hommes puissants et à l'usage de tous les hommes serviles , que Dieu lui avoit donné, à lui Richard , Cauiorité pour le bonheur des trois royaumes. Quelques amis lui demandèrent ce que ces malles renfermoient de si précieux : « Le u bonheur du bon peuple anglois, » répondit-il en riant. Longtemps après , retiré à la campagne , il s'amusoit , a[Hrès boire , A lire à ses voisins quelques pièces de ces archives de la bassesse humaine et des caprices de la fortune. Cette moquerie philosophique ne le rendoit pas un fils digne de son père , mais le ccmsoloit. Son frère Henri, lord-lieutenant d'Irlande, projeta de remettre cette,île entre les mains du roi ; mais quoique plus ferme et plus habile que Richard , il céda au torrent qui emportoit sa Camille , revint à Londres» et tomba presque aussi obscurément que Richard.

Le conseil des oflQciers , demeuré maître , rappela, sous la présidence du républicain Lenthal , le rump parlement , et dans le jargon des partis , les principes du rump se nommèrent la vieille bonne cause. Il ne se trouva qu'une quarantaine de députés à la première réunion, encore fallut-il aller chercher en prison deux de ces législateurs enfermés pour dettes. Cette momie estropiée, arrachée de son tombeau, crut un moment qu'elle étoit puissante, parcequ'elle s^souvenoit d'avoir fait juger un roi. A peine ressuscitée , elle attaqua l'autorité militaire qui lui avoit rendu la vie ; mais le rump étoit sans force , car il étoit placé entre les royalistes unis aux presbytériens qui vouloient le retour de la monarchie légitime , et les officiers indociles au joug de l'autorité civile.

Le général Lambert ayant marché contre un parti royaliste, qai s'étoit levé trop tôt, le dispersa. Lâche régicide, courtisan dis-* gracié de Cromwell, Lambert, qui s'étoit toujours flatté d'hériter d'une puissance trop pesante pour lui , osa» tout après sa misérable

RICHARD CnOMWEUi. 195

yktaire. Il fit préi«ijLer au rump une de ces humbles pétitions gonflée de nenaces , dont la révolution avoit introduit l'usage. Le rump s'es^forU , ^destitua Lambert et Desborough , et abolit le généralat. Lambert , sel(Mi l'usage de la bonne vmlle came, bloqua si étroitament Weabnifister avec ses satelUtes , qu'un seul membre 4u pnéteodttt fMiieaient , Pierre Wentwortb , y put entrer. Sur ces ei^trefiites , Bradshaw , le £ftmeux président de la commission quf jugea Cbarl^, mourut. Monk, qui gouvemoit l'Ecosse, et qui, sans s'en o»yrir à personne , méditoit le rétablissement de la monarcbie , entra en Angleterre avec douze mille vieux soldats : il s'uvança ver^ Londres.

liC mmité des officiers s'adresse à lui : le parlement , qui ne siégeoit plus , le sollicite. Monk se déclare réf)ublicain et l'ennemi de Stuart en venant le oounnmer. Il prend parti contre les officiers pour la cause consUtutionneUe , installe le rump de nouveau , mais en même temps il y fait rentrer les membres presbytériens , exclus par violence avant la mort de Charles P' : de ce seul fait résultoit le triomphe certain des royalistes. Le long parlement , après avoir ordonné des élections générales , prononça sa dissolution , et mit fin lui-môme k aa trop longue existence , dans laquelle se treuvoit déjà la lacune des années du protectori^. Le peuple brûla en réjouissance , sur les places publiques , des monceaux de croupions de divers animaux. Quelques vrais républicains , comme Yane et Ludlow , s'enfuirent -, d'autres étoient destitués , non par le fait de Monk , mais par les proscriptions dont ils s'étoient frappés les uns les autres. Le régiment d'Haslerig fut donné par Monk à lord Faiconbridge, qui, quoique gendre de Cromwell , servit Charles H. Le colonel fiutcbinson , dont la femme nous a laissé des Mémoires pleins d'intérêt , se retira en province. Lambert , à la restauration , s'avoua coupable , obtint grâce de la vie , et vécut trente ans relégué dans l'île de Guernesey , sous le double poids du régicide et du mépris.

Le nouveau parlement , divisé , selon l'ancienne forme , en deux chambres , s'assembla le tt avril 1660 : les communes , sous la présidence d'Harboteie-Green-Stone , ancien membre exclu du long parleim^nt pour avoir dénoncé l'ambition de Cromwell ; la cband)re des pairs , sous la présidence de lord Manchester, qui jadis avoit fait la guerre à Charles I*'.

Un commissaire de Charles II , Grenville , s'étoit entendu avec Monk. Be retour des Pays-Bas , Grenville apporta la déclaration royale de Charles : elle ne promettoit rien ; ce n'étoit pas une

charte. Charles ne faisoit ni la part aux conquêtes du temps, ni les concessions nécessaires aux mœurs, aux idées, à la possession et aux droits acquis; dès lors une seconde révolution devenoit inévitable, et le prince légataire du trône déshéritoit sa famille. On reprocha à Monk de n'avoir obtenu aucune garantie pour la monarchie constitutionnelle : à l'immortel honneur des royalistes , ce fut . un royaliste de la chambre des communes qui réclama les libertés de la nation ^ ce fut sir Malhew Haie, ce juge si intègre et si estimé , que Cromwell Tavoit employé malgré le dévouement connu de Haie à ses souverains légitimes. Monk répondit que si on délibéroit , il ne répondoit pas de la paix de l'Angleterre : « Que crai- « gnez-vous? dit-il , le roi n'a ni or pour vous acheter, ni armée «c pour vous conquérir. »

On n'écouta plus aucune représentation *, on avoit soif de repos après de si longs troubles. Des commissaires du parlement allèrent déposer aux pieds du souverain , à Bréda , les vœux et les présents du peuple des trois royaumes. Charles II monta sur un vaisseau de la flotte angloise à La Haye , et débarqua à Douvres le 26 mai 1660 : il embrassa Monk, qui Tattendoit sur le rivage, et voyant une fgule immense ivre de joie , il dit gracieusement : « Où sont M donc mes ennemis? » Monk jouoit alors le plus grand rôle : quel petit personnage aujourd'hui que ce Monk, auprès de Cromwell , bien que sa figure en cire à la Curtius soit dans une armoire à Westminster!

Le fils de Charles I" fit son entrée dans Londres le 29 mai , anniversaire de sa naissance , ce qui parut d'un bon augure. Il accomplissoit sa trentième année ; il étoit jeune, spirituel, aOable; il reparoissoit sur une terre où naguère il n'avoit trouvé d'abri que dans les branches d'un chêne; il étoit roi, il avoit été malheureux : on l'adora. Qui l'auroit cru? c'étoit le peuple de la bonne vieille cause qui poussoit des cris d'allégresse à cette descente des nains dans l'île des géants !

Les corps politiques commencent les révolutions, les corps politiques les terminent : une assemblée délibérante , souvent même illégale et sans droits réels, a plus de puissance pour rappeler un souverain au trône que ne l'auroit une armée. Sans un arrêt du parlement de* la Ligue , qui déclara la couronne de France incommunicable à tout autre prince qu'à un prince françois , Henri lY n'auroit jamais régné. Il y a dans la loi une force invincible , et c'est de la loi que les monarques doivent tirer leur vraie puissance.

De 1660 i 1685.

S'il étoit possible de supposer que la corruption de mœurs répandue par Charles II en Angleterre fût un calcul de sa politique^ il faudroit ranger ce prince au nombre des plus abominables monarques-, mais il est probable qu'il ne suivit que le penchant de ses inclinations et la légèreté de son caractère. Assez souvent les hommes se font un plan de vertu , rarement un système de vice : la foiblesse emprunte un appui pour marcher ferme ; elle n'a pas besoin de secours pour l'aider à tomber. Entre son père décapité et son frère qui devoit perdre la couronne, Charles ne se sentit jamais bien assuré au pouvoir. Il voulut du moins achever dans les plaisirs une vie commencée dans les souffrances.

Les fêles de la restauration passées, les illuminations éteintes, vinrent les supplices. Charles s'étoit déchargé sur le parlement de toute responsabilité de cette nature, et celui-ci n'épargna pas les réactions et les vengeances. Cromwell fut exhumé ; Richard soq Gis émigra au continent : à la vérité , il fuyoit moins devant soq roi que devant ses créanciers. Il alla se faire insulter par le prince de Conti qui , ne le connoissant pas , lui demanda ce qu'étoit devenu ce sot et poltron de Richard.

Se souvient-on aujourd'hui qu'il exista un Thomas Cromwell, comte d'Essex , et qui , favori d'Henri YIII , fut décapité par le bon plaisir du tyran son maître? Olivier Croniwell tue son nom chez les hommes qui le précédèrent, et le fait vivre chez les hommes qui l'ont suivi et le suivront : une grande gloire obscurcit le passé et illumine l'avenir.

Une commission de trente-quatre membres s'assembla, le 9 octobre 1660 , à Hicks's-Hall , pour commencer le procès des régicides : vingt et un jurés composoient le grand jury. On remarque dans la liste des juges plusieurs fauteurs de la révolution , entre autres Monk, qui , humble serviteur du régicide Cromwell , étoit devenu chevalier de la Jarretière et duc d'Albemarle. Lorsqu'au tirage de la grande loterie des révolutions, chacun ouvre son billet, il se fait une amère et ironique distribution des dons de la fortune : un homme se couvre d'honneurs et de cordons, un homme monte à réchafaud; tous deux ont fait la même chose, ont risqué le même enjeu. Pierre est plongé dans la richesse, c'étoit un ennemi; Paul dans la misère , c'étoit

tW LES QUATRE STUART.

un ami. Celui-ci est récompensé de sa trahison, celui-là puni de sa fidélité.

Le pauvre Harrison , traduit devant ses juges, leur dit : « Plu- « sieurs d'entre vous , mes juges, furent actifs avec moi dans les « choses qui se sont passées en Angleterre... Gequi.a été fait l'a « été par l'ordre du parlement , alors la suprême autorité. »

L'excuse étoit de bonne foi , mais mauvaise. Il snflSfoU qu'un pouvoir légal nous commandât une actiott injuste pour que notM fussions obligés de la commettre. La loi morale l'emporte en certftina cas sur la loi politique; autrement on pourrait suQposer une société constituée de sorte que te crime y fût le droit commun. Enfin le rwnp n'étoit pas le vrai parlement , le parlement légal.

Harrison étoit un homme simple d'esprit et de coeur, une espèce de fou fanatique de la cinquième monarchie; firanc répablicata, il s'étoit séparé de Cromwell , oppresseur de la liberté. Ce ftit à propos d'Harrison qu'un juge appliqua au peuple anglois le bel apologue de l'enfant devenu muet , qui recouvre la parole en apercevant le meurtrier de son père > . Tout criminel qu'il étoit , HarriiOA étoit plus estimable que beaucoup d'autres hommes ; mais il 7 a des fatalités dans la vie : tel , d'un caractère ncMe et pur, tombe dans une impardonnable erreur; chacun le repousse: tel, ?M rt corrompu par nature, n'a point eu l'occasion de MUir; cliaean le recherche. L'un est condamné au tribunal des hommes, l'autre au tribunal de Dieu.

On découvrit au procès des juges de Charles V" que les deux bourreaux masqués étoient un nommé Walker et un nomméHulet, tous deux militaires : Hulet étoit capitaine. Garlland , qui œcupoit le fauteuil dans le meeting régicide , fût accusé par on témoin d'avoir craché à la figure du roi ; Axtell , monstre de cruauté , qui tuoit, dit le procès, les Irlandois comme la vermine, Axtell , anabaptiste et agitateur, fût convaincu d'avoir obligé lei soldats de crier justice , exécution ! de les avoir pressés de tirer sur la tri* bune de lady Fairfox , de leur avoir fait brûler de la poudre au visage de l'auguste prisonnier. Tous ces hommes soutinrent que leur cause étoirt celle de Dieu. Thomas Scott montra le phia de fermeté. Il avoit déclaré dans le parlement « qu'il ne se repenti- H roit jamais d'avoir jugé le roi, et qu'il vouloit que l'on gravât «« sur sa tomi» : Ci gîl Thomas Scott , qui cotÊdamna le feu roi A

• J*ai cité ce passage clu^protM:>s de Harrison dans les Ré/ltxion* PolUiques , Œuvres conpiéies.

<c mort. » Il ne démentit point ce langage au milieu des plus cruels supplices. La sentence prononcée à tous étoit ainsi conçue :

« Vous serez traîné sur une claie au lieu de l'exécution ; là « pendu , et étant encore en vie , on coupera la corde. Vous serez « mutilé {your privy member to be cul off) ; on vous arrachera les « entrailles (et vous vivant) , elles seront brûlées devant vos yeux. « Votre tôte sera coupée, vos membres divisés en quatre quartiers. « Yotre tête et vos membres seront mis à la disposition du roi , «( et Dieu ait merci de votre ame. »

De quatre-vingts régicides qui restoient en Angleterre au moment de la restauration , cinquante-un se présentèrent à la proclamation du roi , se reconnurent coupables, et jouirent de l'amnistie; vingt-neuf furent mis en jugement; dix soutinrent qu'ils n'étoient pas criminels, et volèrent martyrs au supplice. Le prédicant Hugb Peters partagea leur sort. John Jones à la potence déclara le roi innocent de sa mort, Charles n ne faisant, selon la conscience de Jones, que remplir les devoirs d'un bon Qls envers son père.

C'est ainsi que des exhumations et des exécutions ouvrirent un règne que des échafauds dévoient clore. Vingt-deux années de débauche passèrent sous des fourches patibulaires; dernières années de joie à la façon des Sluart, et qui avoient l'air d'une orgie funèbre.

Dans les premiers jours de la restauration , on chercha comment on pourroit jamais être assez esclave pour expier le crime d'indépendance : c'étoit une émulation domestique qui débarrassoit le maître des actes de rigueur; le clergé et le parlement sechargeoient de tout. Les communes passèrent un acte afin d'établir ou de rétablir la doctrine de l'obéissance passive. Le bill des convocations triennales fut aboli : une espèce de long parlement royal dura dix-sept années pour la corruption , l'impiété et la servitude, comme le long parlement républicain en avoit existé vingt pour le rigorisme, le fanatisme et la liberté. Tout prit le caractère d'une monarchie absolue dans une monarchie représentative : on copia la cour de Louis XIV sans en avoir la grandeur; on cabala pour être ministre ; il y eut des influences de maîtresses à Windsor comme à Versailles ; les intérêts publics étoient traités comme des intérêts privés; ce ne furent plus les révolutions, mais les intrigues qui élevèrent les échafauds.

La peste et un vaste incendie ne troublèrent point la vie voluptueuse de Charles. A l'instigation de la France et par les séductions d'Henriette , duchesse d'Orléans , il fit la guerre à la Hollande

dans Tunique but de détouraer au proflt de ses plaisirs les subsides du parlement.

Les malheureux cavaliers , ces royalistes qui avoient tout sacrifié à la cause des Sluart , oubliés maintenant , languissoient dans la misère \ les têtes rondes jouissoient des biens et des honneurs qu'ils avoient acquis en s'armant contre la famille légitime. Waller, conspirateur poltron sous le long parlement, poète adulateur de Tusurpation heureuse , faisoit les délices de la légitimité restaurée, tandis que le fidèle et courageux Butler mouroit de faim. Charles savoit pourtant par cœur et se plaisoit à répéter les vers d'iTticttbras. Cette satire pleine de verve contre les personnages de la révolution charmoit une cour où brilloient la débauche de Rochester et la grâce de Grammont : le ridicule étoit une espèce de vengeance tout à fait à l'usage des courtisans. Au surplus, les républiques sont-elles plus reconnoissantes que les monarchies? Charles II a-t-il oublié ses amis plus que ne Tout fait les autres rois? Il y a des infirmités qui appartiennent aux couronnes, quels que soient d'ailleurs les qualités et les défauts des hommes couronnés. « Entrez dans la basse-cour du château (de Henri lY ), dit l'ingé- « nieuse duchesse de Rohan dans son apologie ironique , vous « oyrez des officiers crier : Ily a vingt-cinq et trente ans que je fais « service au roi sans pouvoir être payé de mes gages : en voilà un qtd •» lui faisoit la guerre; il n'y a que trois jours qu'il vient de recevoir une « telle gratification. Montez les degrés, entrez jusque dans son anti- « chambre, vous oyrez les gentilshommes qui diront : Quelle es- « pérance y a-t-il à servir ce prince? foi mis ma vie tant de fois pour « son service , j*ai été blessé , j*ai été prisonnier , fy ai perdu mon fib, « mon frère ou mon parent; au partir de là il ne me connott plus, U « me rabroue si je lui demande la moindre récompense,.. Tout beau , « messieurs, aurez-vous tantôt tout dit? Ecoutez-moi un peu à « mon tour \ sachez que ce prince est doué de vertus surnatu- « relies*, il dit en bon langage : Mes amis, offensez-moi, je vous aime^ <c rai; servez-moi, je vous haïrai... O valeureux prince , et généreux « courage , qui ne se rend qu'aux généreux , qui ne se laisse for* « cer que par la seule force! »

Quelques souvenirs , quelques ambitions privées, quelques rêveries particulières à des esprits faux qui s'imaginoient pouvoir faire revivre le passé , fermentèrent dans un coin , sous la protection de Jacques, alors duc d'York et catholique de religion. Ces ambitions, ces rêveries, ces souvenirs pris mal à propos pour une opinion possible ou applicable , donnèrent à la nation la crainte

d'un règne opposé au culte établi et à la liberté des peuples. La correspondance diplomatique nous apprend le rôle odieux que joua Louis XIY alors, et la funeste influence qu'il^exerça sur la destinée de Charles et de Jacques : en même temps qu'il encourageoit le souverain à l'arbitraire , il poussoit les sujets à Tindépendance , dans la petite vue de tout brouiller et de rendre l'Angleterre impuissante au dehors. Les ministres de Charles et les membres les plus remarquables de l'opposition du parlement étoient pensionnaires du grand roi.

L'église épiscopale se mêloit de toutes les transactions : proscrite durant les derniers troubles par des fanatiques, l'intérêt et la vengeance l'avoient rendue à son tour fanatique. Infecté de cet esprit de réaction, le parlement vouloit l'uniformité du culte et persécutoit également catholiques et presbytériens, bien qu'un bon nombre des membres de ce parlement n'eût aucune croyance. Sous le règne de Charles P*^ , la politique n'avoit été que l'instrument de la religion ; sous le règne de Charles II, la religion ne fût que l'instrument de la politique. Les principes avoient changé de place, et par la manière dont ils s'étoient coordonnés , ils conduisoient plus directement à la liberté civile , tout en opprimant la liberté de conscience. Les indépendants avoient disparu ^ la cour étoit déiste ou athée.

En 1673, le parlement passa l'acte du test^ précaution prise dans l'avenir contre le duc d'York , comme papiste. Effet miraculeux, et toutefois naturel, de la marche des siècles! ce fameux acte qui servit à précipiter Içs Stuart , et qui devint la sauvegarde d'une nouvelle dynastie , s'abolit au moment même où je trace ces mots. L'abolition n'est pas encore pleine et entière, mais elle ne peut tarder à le devenir. Si la race des Stuart n'étoit pas éteinte , elle ne trouveroit plus dans sa religion d'obstacle à remonter sur le trône : en trouveroit-elle dans sa politique? Tout est là aujourd'hui pour les peuples et pour les rois.

Une prétendue conspiration découverte par l'infâme Titus Oates compromit la reine, dont le parlement alla jusqu'à demander l'exil, et envoya au gibet quelques jésuites. Shaftesbury, flatteur de Cromwell et instrument de la restauration , homme d'un esprit, d'un caractère et d'un talent assez semblables à ceux du cardinal de Retz, Shaftesbury, père d'un Gis célèbre, passoit d'une 4ntri« gue à l'autre. Un bill , ouvrage de son antipathie plus que de sa conviction , fut présenté à la chambre des communes pour exclure le duc d'York de la succession à la couronne ; la chambre des

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pairs repoussa le bill. Les communes s'indignèrent ; Charles casse le parlement y en convoque un autre à Oxford : celui-ci, plus séditieux que l'autre, représente le bill rejeté. Charles brise de nouveau le parlement, dépouille Londres et quelques villes municipales de leurs chartes, règne jusqu'à sa mort en maître, et, par les conseils de son frère , devient cruel et persécuteur.

De là les conspirations opposées et mal conçues de Monmoutb, bâtard de Charles, des lords Shaftesbury, Essex, Grey, Russel, de Sidney , et d'Hampden , petit-fils du fameux parlementaire. Ces trois derniers sont célèbres : lord Russel est la seule victime de ces temps qui ait mérité l'estime complète de la postérité. Hampden fut misérable dans le procès ; il eut de moins ce que son aïeul avoit de trop. Quant au républicain Sidney , il recevoit de l'argent de Louis XIY : il s'étoit arrangé de manière à vivre à son aise pour le despotisme , et à mourir noblement pour la liberté.

L'inquiétude croissante du règne futur , les prétentions de Marie , Glle du duc d'York et femme du prince d'Orangé , la profonde et froide ambition de ce gendre de Jacques , autour duquel les mécontents de tous les partis commençoient à se rallier , empoi' sonnèrent les derniers jours d'une cour frivole. Charles mourut subitement le 16 février 1685 d'une apoplexie, suite assez commune de la débauche dans le passage de l'âge mûr à la vieillesse. Les plaisirs de ce prince lui rendirent un dernier service ^ ils l'enlevèrent à une nouvelle révolution ou plutôt au dernier acte de la révolution , puisque les Stuart n'avoient pas voulu jouer eux-mêmes ce dernier acte , et prendre â leur proflt ce que Guillaume sut recueillir. Les uns ont cru que Charles II avoit été empoisonné; il est plus certain qu'il mourut catholique, si toutefois il étoit quelque chose en religion.

Ce fils de Charles F^ fut un de ces hommes légers , spirituels ^ insouciants , égoïstes, sans attachement de cœur, sans conviction d'esprit, qui se placent quelquefois entre deux périodes historiques pour finir l'une et commencer l'autre , pour amortir les ressentiments , sans être assez forts pour étouffer les principes ; un de ces princes dont le règne sert comme de passage ou de transition aux grands changements d'institutions , de mœurs et d'idées chez les peuples ; un de ces princes tout exprès créés pour remplir les espace» vides qui , dans l'ordre politique , séparent souvent la cause de l'effet.

L'intelligence humaine avoit marché en raison des progrès de la science sociale. La poésie brilla du plus vif éclat. C'est l'époque

deMtUon, de Wdler, de Dryden, de Butter, de C/tmlef, d*Otway , de DaveMnt ^ les uns «dmiratecrrg , lei Mtresdépréciatevrs du génie de Cromwell , et tous plos cm moins Mfttmts à Charles. « Nourrie dans les factions , exercée par tous lés fffiatisares de la K rebgioD , de la liberté et de la poésie , cette ame orageuse et sih « blime (Milton) , en perdant le spectacle dd lAonde, detoit an M jour retrouver dans ses souvenirs te modèle âe9 passions de Fen- « fer 9 et produire du fond de sa rêverie , que la rédlité nlnter- « roropoitplus, deux créations également idéales, également in- M attendues dans ee siècle farouche, la fél ieité éa eiel et l'Innocence « de la terre. » Nous empruntons cette peinture iNlmiraMe k VHh^ toire de Cromwell par M. Viliemain.

Tillotson, Bomet, Shaftesbury, Bobbes, «Locke et Newton a voient paru on commençoient à paroftre : les sciences, selon les temps , sont flUea où mère$ de la liberté.

Quand les dévolutions doivent s'accomplir , on voit naître on se maintenir aux affaires les hommes qui , par leurs vertus ou leurs crimes , leur force ou leur foiblesse , conduisent ces révolutions à leur terme; on voit en même temps mourir. ou s'éloigner les hommes qui pourroient arrêter la marche des événements. Charles P" n'étoit que le troisième Ris de Jacques I^; si ses frères tPnés a voient vécu , il ne seroit pas arrivé à la couronne : son père; dévot , le destinoit à l'Eglise *, il se seroit assis paisiblement sur le trône archiépiscopal de Cantorbéry, au lieu de monter i l'écha^^ faud. Toute la série des événements eût été changée par l'influence personnelle des monarques qui auroient régné au lieu de Charries I^ et de ses deux fils; les Stuart gduvemeroieilt peut-être en* core la Grande-Bretagne.

Jacques II, homme dur et foible, entêté ei fanatique, n'avoit pas , lorsqu'il prit en main les rênes des trois royaumes , la moindre idée de la révolution accoi^plie dans les esprits ; il étott reaté en arrière de ses contemporains de plus d'un siècle. Il voulut teiif» ter en faveur de l'église romaine ce que son père n'avoit pas pu même exécuter poui* l'épiscopat : il se croyoit le maître d'opérer un changement dans la religion de fÉtat aussi ftkcitemeni;

qu'Henri YIII ; mais le peuple anglois n'éloit plus le peuple des Tudor , et quand Jacques eût distribué à ses sujets tous les biens du clergé anglican , il n'auroit pas fait un seul catholique. Son plus grand tort fut de jurer , en parvenant à la couronne , ce qu'il n'avoit pas l'intention de tenir : la foi gardée n'a pas toujours sauvé les empires , la foi mentie les a souvent perdus.

Jacques eut tout d'abord le cœur enflé par la folle rébellion du duc de Monmoutb , si facilement réprimée. Monmouth battu à Sedgmore , découvert après le combat dans des broussailles , conduit à Londres, présenté à Jacques, ne put sauver sa vie par les humbles soumissions que Jacques exilé a complaisamment racontées , croyant excuser sa foiblesse en divulguant celle des autres. La certitude de la mort rendit à Monmouth le courage ; il se montra brave et léger comme Charles II son père ; il avoit toutes les grâces de la courtisane sa mère : il joua avec la hache dont il fallut cinq coups pour abattre sa belle tête. On a voulu faire de Monmouth le Masque de fer: c'est toujours du roman.

Jacques, naturellement cruel, trouva un bourreau : Jeflries avoit commencé ses œuvres vers la fin du règne de Charles II , dans le procès où Russel et Sidney perdirent la vie. Cet homme , qui à la suite de l'invasion de Monmouth fit exécuter dans l'ouest de l'Angleterre plus de deux cent cinquante personnes , ne manquoit pas d'un certain esprit de justice : une vertu qu'on n'aperçoit pas dans un homme de bien se fait remarquer quand elle est placée au milieu des vices.

Emporté par son zèle religieux, le monarque n'écoutoit que les conseils de son confesseur , le jésuite Peters , qu'il avoit entrepris de faire cardinal. Missionnaire dans sa propre cour , Jacques avoit converti son ministre Sunderland , qui n'étoit pas plus fidèle à son nouveau Dieu qu'il ne Tétoit à son roi. Le nonce du pape fit une entrée publique à Windsor , en habits pontificaux : ces choses, qui, dans l'esprit tolérant ou indifiërent de ce siècle , seroient fort innocentes aujourd'hui , étoient alors criminelles aux yeux d'un peuple instruit à regarder la communion romaine comme ennemie des libertés publiques.

Le roi , ne pouvant parvenir directement à son but , voulut l'atteindre par une voie oblique; il se fit le protecteur des quakers, et demanda la liberté de conscience pour tous ses sujets : Cromwell avoit aussi recherché cette liberté , mais pour se défendre , et non pour attaquer comme Jacques. Le roi intrigua sans succès , afin d'obtenir une majorité sur ce point dans le parlement. Ayant

échoué, il publia de sa propre autorité une déclaration de liberté de conscience. Sept évèques refusèrent de la lire dans leurs églises : conduits à la Tour, puis acquittés par un jugement , leur captivité et leur élargissement devinrent un triomphe populaire. Jacques avoil formé un camp qu'il exerçoit à quelques milles de Londres ; il ne trouva pas les soldats plus disposés à admettre la liberté de conscience que les évèques. •

Ainsi ce fut par un acte juste et généreux en principe que Jacques acheva de mécontenter la nation. On trouve aisément la double raison de cette sorte d'iniquité des faits; d'un côté il y avoit fanatisme protestant; de l'autre on sentoit que la tolérance royale n'étoit pas sincère et qu'elle ne demandoit une liberté particulière que pour détruire la liberté générale.

Il est difficile de s'expliquer la conduite du roi. Sous le règne même de son frère il avoit vu proposer un bill d'incapacité à la possession de la couronne; incapacité fondée sur la profession de toute religion qui ne seroit pas la religion de l'État : ces dispositions hostiles pouvoient sans doute avoir irrité secrètement Jacques le catholique; mais aussi comment ne comprit-il pas que pour conserver la couronne chez un pareil peuple, il ne falloit pas frapper à l'endroit sensible? Loin de là , au lieu de se modérer en parvenant au souverain pouvoir, Jacques abonda dans les mesures propres à le perdre.

La Hollande étoit depuis longtemps le ^er des intrigues des divers partis anglois : les émissaires de ces partis s'y rassembloiont sous la protection de Marie, fille aînée de Jacques, femme du prince d'Orange , homme qui n'inspire aucune admiration , et qui pourtant a fait des choses admirables. Souvent averti par Louis Xiy, Jacqlies ne vouloit rien croire : il lui fallut pourtant se rendre à l'évidence; une dépêche du marquis d'Abbeville, ambassadeur de la Grande-Bretagne à La Haye, déroula à ses yeux tout le plan d'invasion. Abbeville tenoit ses renseignements du grand-pensionnaire Fagel ; le comte d'Avaux avoit su beaucoup plus tôt toute l'aiïaire. Une flotte étoit équipée au Texel; elle devoit agir contre l'Angleterre , où le prince d'Orange se disoit appelé par la noblesse et le clergé.

Louis XIV, dont la politique avoit été désastreuse et misérable jusqu'au dénoûment, retrouva sa grandeur à la catastrophe; il fit des offres magnanimes, et les auroit tenues, mais il commit en même temps une faute irréparable : au lieu d'attaquer les Pays-Bas, ce qui eût arrêté le prince d'Orange, il porta la guerre

Sû6 LES QUATRE STUART.

ailleurs. La flotte mit à la voile ; Guillaume débarqua avec treize mille bommes à Broxbolnie , dans Torbay.

A SQD gnmd élonacmeut , il n'y trouva personne : il attœdit dix joui^ m vaiiQ. Que lit Jacques pendant ces dix jours? rien. Il avoit uAe armée 4e vingt miJJe hommes , qui se fût battue dV bord , et tf ne prit aucune résolution. Sunderland son ministre le vendoit ; le prince Georges de Danemark son gendre , et Anne sa fille fiivorite , l'abandonnoient de même que sa fiUe Marie et son autre geodi^G^iillaume. La solitude commençoit à croître autour 4u monarque qui s'était isolé de l'opinion nationale : il demanda des conseils au comte de Bedford , père de lord Russel , décapité sous le régne précédent à la poursuite de Jacques. « J'avois iin « Cls y répondit le vieillard , qui auroit pu vous seeourir. »>

Jacques ne montra de fermeté dftns ce moment critique que pour sa r,eIigion : elle avoit dérobé à son profit le courage naturel du prince. Jacques rappela , il est vrai , les mesures favorables aux catholiques y ei toutefois , bravant l'animadversion publique , il fit baptiser son fils dans la communion romaine : le pape fut déclaré parrain de ce jeune roi qui ne devoit point porter la couronoie. La conscience étoit la vertu de ce Jacques II , mais il ne l'appliquoit qu'i un seul objet : cette vive lumière devenoît pour lui des tendres lorsqu'elle frappoit autre chose qu'un autel.

Le prince d'Orange avançoit lentement vers Londres, où la seule présence de Jaques combattoit l'usurpateur. Peu à peu la défection se mit dans l'armée angloise. Le LU^Ballero , espèce d'hymne révolutionnaire , fut chanté parmi les déserteurs. « Qu'on «< leur donne des passe-ports en mon nom, dit Jacques, pour « aller trouver le prince d'Orange ; je leur épargnerai la honte^ « de me trahir. »

Cependant le roi prenoit la plus fatale des résolutions, celle de quitter Londres. Il fit partir d'abord la reine et son jeune fils qu'aaQWV>agnoit Lauzun , fovori de la fortune , comme ses suppliants en étoient le jouet. Jacques lui-même s'embarqua sur la Tamise, y jeta le sceau de l'État ou plutôt sa couronne, que le flot ne lui rapporta jamais. Arrêté par hasard à Feversham , il revint à Londres, où le peuple le salua des plus vives acclamations : cette inconstance populaire pensa renverser l'œuvre de la patiente et coupable ambition du prince d'Orange. Ce duc d'York, si brave dans sa jeunesse sous les drapeaux de Turenne et de Condé , si vaillant et si habile amiral sur les flottes de son frère Charles II , ce duc d'York ne retrouvoit plus comme roi son ancien courage ;

JACQUES n. Wf

il ne s'agissoit cependant pour lui que de restor et de regarder en (àce son gendre et sa fille. Guillaume lui fit ordonner de se retirer au chÂteau de Ham : le monarque , au lieu de sMndigner contre cet prdre , sollicita humblement la permission de se rendre à Rochester. Le prince d'Orange devina aisément que son beau-père , en se rapprochant de la mer, avoit l'intention de s'échapper du royaume; or c'étoit tout ce que desiroit l'usurpateur : il s'empressa d'accorder la permission. Jaicques gagna furtiyement le rivage , monta sur un vaisseau qui l'attendoit et que personne ne vouloit prendre.

L'austère catholique qui sacrifioit un royaume à sa foi étoit suivi de son fils naturel , le duc de Berwick , qu'il avoit eu d'Arabelle Churchill , sœur du duc de Marlborough. Marlborough devoit sa fortune à Jacques ; il déserta A>n bienfaiteur et son mattre infortuné, pour se donner à un coupable heureux. Berwick et Marlborough, l'un bAtard et l'autre traître, dévoient devenir deux capitaines célèbres : Marlborough ébranla l'empire de Louis Xiy ; Berwick assura l'Espagne au petit-fils de ce grand roi , et ne put rendre l'Angleterre à son père , Jacques second. Berwick eut la gloire de mourir d'un coup de canon à Philipsbourg pour la France ( 12 juin 1734), et d'avoir mérité les éloges de Montesquieu.

Jacques aborda les champs de l'étemel exil le 2 janvier 1689 (nouveau style) , mois funeste. Il débarqua à Ambleteuse , en Picardie. Il n'avoit fallu que quatre ans au dernier fils de Charles I*' pour perdre un royaume.

Une assemblée nationale convoquée à Westminster, sous l^nom de Convention , déclara le 23 février 1689 que Jacques , second du nom , en quittant l'Angleterre , avoit abdiqué ; que son fils le prince de Galles étoit un enfant supposé (impudent mensonge)-, que Marie, fille de Jacques, princesse d'Orange, étoit de droit l'héritière d'un trône délaissé : l'usurpation s'établit sur une fiction de légitimité.

Le prince d'Orange et sa femme Marie acceptèrent la succession royale non vacante , à des conditions qui devinrent la constitution écrite de la Grande-Bretagne : tel fut le dernier acte et le dénoûment de la révolution de 1640 ^ ainsi furent posées , après des siècles de discordes , les limites qui séparent aujourd'hui en Angleterre lé juste pouvoir de la couronne , des libertés légales du peuple.

Au reste , ni Jacques ni les Anglois n'eurent aucune dignité dans

cet événement mémorable : ils laissèrent tout faire à Guillaume avec une foible armée de treize mille hommes , où l'on comptoit douze ou quatorze cents soldats et officiers françois protestants : ceux-ci, chassés de France par la révocation de l'édil de Nantes , allèrent détrôner en Angleterre un prince catholique , allié de Louis XIY ; ainsi s'enchatnent les choses humaines. Ce fut une garde hollandoise qui Gt la police à Londres et qui releva les postes de Whitehall. Les historiens de la Grande-Bretagne appellent la révolution de 1688 la glorieuse révolution ; ils se devroient contenter de rappeler la révolution tuile: les faits en laissent le profit, mais en refusent la gloire à TAngleterre. Le plus léger degré de fermeté dans le roi Jacques auroit suffi pour arrêter le prince Guillaume ; presque personne , dans le premier moment , ne se déclara en sa faveur. •

Au surplus , cette révolution , qui auroit pu être retardée , n'en étoit pas moins inévitable , parcequ'elle étoit opérée dans l'esprit de la nation. Si Jacques parut frappé de vertige au moment décisif; si pendant son règne on ne le vit occupé qu'à se créer une place de sûreté en Angleterre, ou un moyen de fuite en France \ s'il se laissa trahir de toutes parts; s'il ne profita ni des avis ni des offres de Louis XIY , c'est qu'il avoit la conscience que ses deslins étoient accomplis. La liberté, méconnue sous Jacques P% ensanglantée sous Charles P% déshonorée sous Charles II , attaquée sous Jacques II , avoit pourtant été conservée dans les formes constitutionnelles , et ces formes la transmirent à la nation qui continua de féconder le sol natal après l'expulsion des Stuart.

Ces^ princes ne purent jamais pardonner au peuple anglois les maux qu'il leur avoit fait endurer ; le peuple anglois ne put jamais oublier que ces princes avoient essayé de lui ravir ses droits : il y avoit de part et d'autre trop de justes ressentiments et trop d'o& fenses. Toute confiance réciproque étant détruite , on se regarda en silence pendant quelques années. Les générations qui avoient souffert ensemble , également fatiguées , consentirent à achever leurs jours ensemble ; mais les générations nouvelles qui ne sentoient pas cette lassitude , qui , ne nourrissant plus d'inimitiés, n'avoient pas besoin d'entrer dans les compromis du malheur ; ces générations revendiquèrent les fruits du sang et des larmies de leurs pères : il fallut dire adieu aux choses du passé. Il ne restoitdans les deux partis , à la révolution de 1688 , que quelques témoins de la catastrophe de 1649 : Jacques lui-même , qui alloit mourir dans l'exil ; et le vieux régicide Ludlow , qui revint de l'exil pour jouir

du plaisir de voir chasser un roi dont il avoit condamné le père. Ludlow se trouva d'ailleurs tout aussi étranger dans Londres avec ses principes républicains , que Jacques avec ses maximes de pouvoir absolu.

Mais nous nous trompons dans ce récit : un autre personnage assista encore à Tavénement de Guillaume. Le nommé Clark , du comté d'Erford, avoit eu un procès avec ses filles. Après la mort de son Gis unique , il vint plaider à Londres ; il lui prit envie d'assister à une séance de la chambre haute. Un homme lui demanda s'il avoit jamais rien vu de semblable : « Non pas , répondit Clark , de- « puis que j'ai cessé de m'asseoir dans ce fauteuil. » Il montroitle trône : c'étoit Richard Cromwell.

Les Stuart auroient-ils pu régner après la restauration? Très facilement , en faisant ce que Ht Guillaume en Angleterre , ce qu'a fait Louis XVIII en France , en donnant une Charte , en acceptant de la révolution ce qu'elle avoit de bon , d'invincible, ce qui étoit accompli dans les esprits et dans le siècle , ce qui étoit déterminé dans les mœurs , ce qu'on ne pouvoit essayer de détruire sans remonter violemment les âges , sans imprimer à la société un mouvement rétrograde, sans bouleverser de nouveau la nation. Les révolutionsqui arrivent chez les peuples dans le sens naturel, c'està-dire dans le sens de la marche progressive du temps, peuvent être terribles, mais elles sont durables ; celles que l'on tente en sens contraire , c'est-à-dire en rebroussant le cours des choses , ne sont pas moins sanglantes^ mais, fléau d'un moment, elles ne fondent, elles ne créent rien ; tout au plus elles peuvent exterminer.

Les Stuart ont passé, les Bourbons resteront, parcequ'en nous rapportant leur gloire ils ont adopté les libertés récentes douloureusement enfantées par nos malheurs. Charles n débarqua à Douvres les mains vides; il n'avoit dans ses bagages que des vengeances et le pouvoir absolu : Louis XVIII s'est présenté à Calais tenant d'une mnin l'ancienne loi , de l'autre la loi nouvelle, avec l'oubli des injures et le pouvoir constitutionnel : il étoit à la fois Charles II et Guillaume III ; la légitimité déshéritoit l'usurpation. Le loyal Charles X, imitant son auguste frère, n'a voulu ni changer le culte national , ni détruire ce qu'il avoit juré de maintenir. Alors le drame de la révolution s'est terminé-, la France entière s'est reposée avec joie, amour et reconnoissance sous la protection de ses anciens monarques. Tout a été renversé par la tempête autour du trône de saint Louis , et ce trône est demeuré

Yl. u

debout : il s'élève au cœur de la France, comme ces antiques et vénérables ouvrages de la patrie , comme ces vieux monuments des siècles , qui dominent les édifices modernes , et au pied desquels vient se jouer la jeune postérité.

Retournons au roi Jacques : que devint-il ? « Le lendemain , u jour que le roi d'Angleterre arrivoit, le roi l'alla attendre à • u Saint-Germain , dans l'appartement de la reine. Sa Majesté y « fut une •demi-heure ou trois quarts d'heure avant qu'il arrivât : a comme il étoit dans la garenne , on le vint dire à Sa Majesté , et « puis on vint avertir quand il arriva dans le château. Pour lors «( Sa Msyesté quitta la reine d'Angleterre , et alla à la porte de la «« salle des gardes au-devant de lui. Les deux rois s'embrassèrent « fort tendrement, avec cette différence que celui d'Angleterre, « y conservant l'humilité d'une personne malheureuse , se baissa « presque aux genoux du roi. Après cette première embrassade , « au milieu de la salle des gardes , ils se reprirent encore d'amitié , « et puis, en se tenant la main serrée > le roi le conduisit à la a reine qui étoit dans son lit. Le roi d'Angleterre n'embrassa point « sa femme , apparemment par respect.

« Quand la conversation eut duré un quart d'heure , ' le roi « mena le roi d'Angleterre â l'appartement du prince de Galles. « La figure du roi d'Angleterre n'avoit pas imposé aux courtisans r « ses discours Grent encore moins d'effet que sa figure. Il conta « au roi , dans la chambre du prince de Galles , où il y avoit quel- « ques courtisans, le plus gros des choses qui lui étoient arrivées , te et il les conta si mal , que les courtisans ne voulurent point se « souvenir qu'il étoit Anglois, que par conséquent il parloit fort « mal françois , outre qu'il bégayoit un peu , qu'il étoit fatigué , et *t qu'il n'est pas extraordinaire qu'un malheur aussi considérable « que celui où il étoit diminuât une éloquence beaucoup plus parte faite que la sienne. »

Louis XIY donna une flotte au roi Jacques, et l'envoya en Irlande. Il perdit la bataille de la Boyne (juin 16M) et revint à Saint-Germain. Un parti assez nombreux le vouloit rappeler au trône; il négocioit et brouilloit tout par ses prétentions. Boasuçt se montroit moins exigeant que lui ; il soutenoit qu'un roi catholique pouvoit tolérer la prééminence de la religion protestante dans ses états; toutefois Bossuet laisse apercevoir, en avançant ce principe , une arrière-pensée peu digne de son génie et de sa vertu.

Jacques vit du cap de la Hogue la destruction de la seconde flotte qui le devoit porter une seconde fois dans les trois royaumes.

« Ma mauvaise étoile, écrivit-il à Louis XIY, a fait sentir son int« fluence sur les armes de Votre Majesté , toujours victorieuses «t jusqu'à ce qu'elles aient combattu pour moi ; je vous supplie « donc de ne plus prendre intérêt à un prince aussi malheureux. »

Louis XIY sentit la valeur de ces paroles, et son intérêt redoubla pour son auguste client : il arma encore en 1696 au soutien du parti jacobite. Jacques se refusa à tout complot d'assassinat sur Guillaume; il ne voulut point non plus monter au trône de Pologne que son hôte royal se cbargeoit de lui &ire obtenir. A l'époque du traité de Ryswick , Louis XIY, qui alloit être forcé de reconnottre Guillaume pour roi d'Angleterre , proposa à Guillaume de reconnoitre à son tour le jeune fils de Jacques pour héritier de lui Guillaume. Le prince d'Orange , qui n'avoit point d'enfants, y consentoit; Jacques s'y refusa. « Je me résigne à l'usurpation du « prince d'Orange , dit-il , mais mon fils ne peut tenir la couronne « que de moi ; l'usurpation ne sauroit lui donner un titre légi- « time. n II y a dans tout cela de la grandeur et une sorte de politique négative magnanime. Jacques détrôné et n'étant plus qu'un simple chrétien cessoit d'être un homme vulgaire. N'être frappé que des dévotions de ce prince avec les jésuites, c'est prendre la moquerie pour l'histoire.

Jacques eut la consolation et la douleur de voir quelquefois dans sa retraite les sujets fidèles à sa mauvaise fortune. .« Ils se formè- » rent en une compagnie de soldats au service de France , dit M Dalrymple; ils furent passés en revue par le roi (Jacques) à « Saint-Germain-en-Laye. Le roi salua le corps par une inclination ' « et le chapeau bas. Il revint , s'inclina de nouveau et fondit en « larmes. Ils se mirent à genoux , baissèrent la tête contre terre ; « puis se relevant tous à la fois, ils lui firent le salut militaire... « Ils étoient toujours les premiers dans une bataille et les derniers « dans la retraite. Ils manquèrent souvent des choses les plus né- « cessaires à la vie; cependant on ne les entendit jamais se plain* « dre , si ce n'est des souffrances de celui qu'ils regardoient comme « leur souverain. »

Il y a un fhit assez peu connu : Marie Stuart avoit désiré que la compagnie écossoise au service de France fût commandée par un des fils des rois d'Ecosse ; on trouve en effet que Charles I*' et Jacques II ftirent tour à tour capitaines de cette compagnie. Lea jacobites, qui prirent plusieurs fois les armes ou pour Jacques ou pour le prétendant son fils , marquèrent d'un caractère touchant une vieille soeiété expirante. Guillaume avoit chassé Jacques de

212 LES QUATRE STIJART.

TAngleterre au refrain d'une chanson révolutionnaire : on croit que le fameux God save ilie king , dont Tair est d'origine françoise , est un hymne religieux entonné par les jacobiles en marchant au combat. La loyauté, la légitimité et la religion catholique de la vieille Angleterre ont légué une chanson à la liberté, à Tusurpfition et à la communion protestante de l'Angleterre nouvelle.

Afin de punir les montagnards écossois qui se soulevèrent dans la suite pour le fils de leur ancien maître , le gouvernement anglois ne vit pas de moyen plus sûr que de les obliger à quitter le vêtement et les usages de leurs pères ; leur petit jupon et leur musette. En les dépouillant de leur ancien habit , on espéra leur enlever leur antique vertu.

Jacques passa le reste de son exil à écrire les mémoires de sa vie : la piété lui tenoit lieu de puissance; retiré dans sa conscience, empire dont il ne pouvoit être chassé, ses souvenirs le faisoient vivre dans le passé, sa religion dans l'avenir. Il avoit écrit de sa propre main cette courte prière : « Je vous remercie , ô « mon Dieu! dem'avoirôté trois royaumes, si c'éloit pour me « rendre meilleur. « Il mourut en paix à Saint - Germain , le « 16 septembre 1701.

Le prince de Galles, son fils, qui porta quelque temps le nom de Jacques III , et qui quitta ce monde le 2 janvier 1766 (toujours ce mois de janvier), eut deux fils : Charles-Edouard , le prétendant, et Henri-Benoît, cardinal d'York. Le prince Edouard avoit du héros , mais il n'étoit plus dans ce siècle des Richard Cœur de- Lion , où un seul chevalier conquéroit un royaume. Le prétendant aborda en Ecosse au mois d*août 1745 : un lambeau de tafietas apporté de France lui servit de drapeau ; il rassembla sous ce drapeau dix mille montagnards, s'empara d'Edimbourg , passa sur le ventre de quatre mille Anglois à Preston , et ^'avança jusqu'à quatorze lieues de Londres. S'il eût pris la résolution d'y marcher, on ne peut dire ce qui seroit arrivé.

Obligé de faire un mouvement rétrograde devant le duc de Cumberland, le prétendant gagna néanmoins la bataille de Falkirk, mais il essuya une défaite complète à Culloden. Errant dans les bois, couvert de haillons , exténué de fatigue, mourantdefaim, le Souverain de droit de trois royaumes vit se renouveler en lui les aventures de son oncle, Charles second : mais il n'y eut pointde restauration pour Edouard , et il ne laissa à ses amis que deséchafauds.

Revenu en France , il en fut chassé par le traité d'Aix-la-Chapelle (1748). Arrêté au spectacle, conduit à Yincennes presque

JACQUES n. 213

enchaîné , il se retira d'abord à Bouillon , ensuite à Rome : Louis XrV ne régnoit plus. Le pape Grégoire le Grand renvoyoit comme missionnaires dans Tiie des Bretons de jeunes esclaves bretons baptisés j douze siècles après, la Grande-Bretagne renvoyoit à son tour aux souverains pontifes des rois bretons confesseurs de la foi.

L'illustre banni s'attacha à uneprincesse dont AlHeri a continué la généreuse renommée. Edouard éprouva ce qu'éprouvent les grands tombés dans l'adversité : on l'abandonna. Il avoit pour lui son bon droit, ^ais le malheur prescrit contre la légitimité. Les petits-fils de Louis XV dévoient errer en Europe comme le Prétendant ; ils dévoient lire cet ordre sur des poteaux en Allemagne : «< Il est défendu à tous mendiants , vagabonds et émigrés ^des^avr^ « tor ici plus de vingt-quatre heures. »

Edouard ne pardonna jamais au gouvernement françois sa lâcheté. Vers la fin de sa vie, il s'abandonna à la passion du vin ^ passion ignoble, mais avec laquelle du moins il rendoit aux hommes oubli pour oubli. Il mourut à Florence le 31 janvier 1788 (toujours ce mois de janvier), un peu plus d'un an avant le commencement de la révolution françoise. Nous avons vu nous-méme mourir son frère , le cardinal d'York , le dernier des Stuart , dans la capitale du monde chrétien. Les deux frères ont un mausolée commun : Rome leur devoit bien une place dans la poussière de ses grandeurs évanouies.

Quand la maison de Marie d'Ecosse a failli , le cercueil de l'Exilé de 1688 a été retrouvé en France presque au moment où l'on retrouvoiten Angleterre le cercueil de la Victime de 1649. Si l'on eût dit à Louis XIV : « En moins d'un siècle , votre dépouille mortelle « aura disparu ; celle du prince votre royal hôte sera tout ce qui «« restera de vous dans le palais où vous l'avez reçu... » quauroit pensé Louis le Grand ?

Par la volonté de Dieu , lestîendres d'un monarque étranger réclament vainement aujourd'hui au milieu de nous les cendres des rois de la patrie. La vieille abbaye de Dagobert a mal gardé ses trésors; Jacques II, en se réveillant à Saint-Germain, n'a aperçu à Saint-Denis que Louis XVI. La tombe du fils de Charles I®' s'élève au-dessus de nos ruines; triste témoin de deux révolutions; preuve extraordinaire de la contagieuse fatalité attachée à la race des Stuart.

MÉLANGES POLITIQUES

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